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Full text of "L'Écho des feuilletons"

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LAOKT.  *  Impriiutrie  de   A.  TARIGACLT. 


L'ÉCHO 


DES 


FEUILLETONS 


RECUEIL  DE  NOUVELLES 
LÉGENDES,  ANECDOTES,  ÉPISODES,  ETC. 

BXTRA1T$    DE    LA     PHESSK    CONTEHPORAIRB 

DIRECTEURS 
■M.  DUFOUR,  BOULINGER  ET  LEGRAND 


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TOME  NEUVIÈME 


PARIS 

CHEZ  LES  ÉDITEURS,   6,  RUE  DE  BEÂUNE 


rrès  i«  rvmt'WLurmt,  (wmi«k  BMei  4i«  RmIc) 


1863 


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THE  NEWYORH 

PUBLIC   :iBRAR 

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fCTile  h.  Totrc  retour  d'Allemagne,  parceque  je 
De  sais  plus  à  SaÎDl-Decis  où  tous  me  l'avct 
*<lreaée.  Tai  quitté  la  maison  royale,  il  y  a  six 
Mfflaiiiei  environ ,  et  c'est  d'un  des  plus  beaux 
<*ileaui  de  la  Nomfandie  que  je  vous  réponds, 
■  n  ;  a  deux  mois  à  peu  près,  que  madame 
la  Suriotendante  me  fit  appeler  ud  malin  pour 
ne  communiquer  une  lettre  qui  me  concernait, 
f^^  lettre  était  de  la  baronne  de  Granval,  veu- 
ve du  brave  général  à  côté  duquel  mon  pauvre 
P^  a  perdu  un  bras  h.  la  bataille  de  Champau- 
Ikh.  le  savais  que  mon  père  en  mourant,  quel- 
<|iKt  uoées  après ,  m'avait  recommandée  au 
Séoéial ,  et  que  c'était  aux  démarches  de  ce 
^mier  que  j'avais  dû  autrefois  mon  admission 
°*usb  maison  impériale  d'Itcooen;  je  ne  fus 


me  chercher,  et  nous  partîmes  ensemble  pour 
son  ch&teau  du  Haut-Honl,  magnifique  habita- 
tion située  aux  bords  de  la  Seine,  entre  Houen 
et  Caudcbcc.  Pendant  le  voy^,  la  baronne  fut 
parfaite  pour  moi,  et  je  n'eus  qu'à  m'applaudir 
du  parti  que  j'avais  pris.  Ainsi  que  je  vous  l'ai 
dit,  ma  chère  Gaire ,  il  y  aura  demain  six  se- 
maines que  je  suis  chei  elle> 

•  Madame  Granval  a  un  (Ils  unique  de  vingt- 
cinq  ans ,  qu'elle  adore  et  dont  elle  est  séparée 
depuis  longtemps,  car  il  voyage  avec  un  gou- 
verneur. Léonce  Granval ,  à  la  suite  d'une  lon- 
gue et  (Quelle  maladie  qui  a  mis  longtemps  ses 
jours  en  danger  pendant  son  enfance,  est  resté 
presque  oomplétcment  privé  d'intelligence,  e(  ca 


SUZANNE  D'ESTOUYILLE. 


n*est  qu*ca  laissant  dans  un  repos  absolu  le  peu 
de  facultés  qu'il  a  conservées ,  qu'on  a  pu  Tarra- 
cher  à  une  mort  certaine.  Sa  constitution,  une 
fois  raffermie,  les  médecins  ont  conseillé  d'agir 
sur  son  imagination  parles  voyages;  mais  de- 
puis quatre  ans  que  ce  moyen  est  employé,  il  ne 
parait  pas  qu'il  ait  produit  de  grands  résultats. 
Les  lettres  du  gouverner  r  sont  peu  rassurantes, 
et  les  quelques  mots  que  Léonce  y  ajoute  de 
temps  en  temps,  le  sont  encore  moins. 

«  Jusqu'à  présent,  nous  avons  vécu  dans  une 
solitude  presque  complète ,  car  je  ne  saurais 
compter  quelques  apparitions  de  voisins  qui 
sont  venus  faire  leur  visite  annuelle ,  à  leur  re- 
tour de  la  ville.  La  semaine  prochaine ,  il  n'en 
sera  plus  ainsi.  Madame  Granval  a  un  frère  qui 
possède  un  château  à  une  demi-lieue  d'ici,  et  ce 
frère  lui  écrit  qu'il  va  quitter  Paris  avec  sa  fille 
dont  l'éducation  est  terminée.  La  baronne  dit 
que  sa  nièce  est  charmante. 

«  Adieu,  ma  bonne  Claire  ;  je  ne  vous  ai  parlé 

que  de  moi,  pour  vous  prouver  que  c'est  à  vous 

que  je  pense. 

«  Suzanne  d'Estouville. 

«ChAteau  du  Haut-Mont,  ce  15mail82..  » 
*    •  *       •  •  « 

CLiURB  DE  BQIQlîr  ^  ^DZiMB  if^Tpinf^ir» 

«Votre  lettre,  maplièce  Su{»pjiê^  ATi^ritore 
trouvée  à  Paris,  d'oùjc^spiis  j}Lr(9b,à!<{  a  quinze 
jours,  pour  venir  m'éfevtiliîCdaitS  iWe  jolie  petite 
maison  que  j'ai  lêuîé^j5}i^^les:6ôras  fort  peu 
champêtres  du  lac  a'Ën^ientfé'esl  un^crifice 
que  je  fais  à  la  raison  qui  veut  que  je  ne  m'éloi- 
gne pas  trop  du  lieu  qu'habite  mon  notaire,  car 
sans  cela  j'aurais  cherché  à  me  rapprocher  de 
vous.  Je  ne  sache  rien  de  plus  ridicule  qu'une 
jeune  fille  de  vingt  ans  qui  a  des  afiaires.  A 
chaque  instant  on  m'écrit  que  ma  présence  est 
indispensable,  j'accours ,  et  quand  je  suis  dans 
le  cabinet  de  mon  conseil,  je  ne  comprends  rien 
à  ce  qu'on  me  dit,  et  on  ne  tient  aucun  compte 
de  ce  que  je  réponds.  Une  seule  chose  me  paraît 
claire,  c'est  que  j'ai  deux  millions  de  fortune,  ce 
qui  me  semble  fort  raisonnable  pour  une  orphe- 
line élevée  au  frais  de  l'Etat. 

«  Je  regrette  que  madame  Granval  m'ait 
prévenue  en  vous  attirant  chez  elle ,  mais  je 
reconnais  cepeiulant  que  son  intérêt  peut  vous 
être  plus  utile  que  mon  amitié.  L'hiver  pro- 
chain vous  la  suivrez  à  Paris,  elle  vous  conduira 


dans  le  monde,  et  vous  aurez  bientôt  assez  d'ad«- 
mirateurs  pour  n'avoir  plus  que  l'embarras  d» 
choix  qui  vous  donnera  un  mari.  Une  seule 
chose  m'effraie  pour  vous.  Si  madame  Granval 
avait  l'idée  de  vous  faire  épouser  son  fils  !  ce 
serait  horrible,  savez-vous  bien?  Ce  qui  me 
rassure,  c'est  que  vous  êtes  pauvre  et  que  mon- 
sieur Léonce  aime  l'argent.  Il  cherchera  de  la 
fortune,  et  comme  il  en  a  beaucoup  il  lui  sera 
facile  d'en  trouver  encore. 

«  Comme  vous,  je  vis  dans  la  réclusion;  mais 
quelle  différence  de  ma  solitude  avec  la  vôtre , 
Enghienestle  rendez-vous  de  tous  les  oisifs  de 
Paris,  et  l'on  n'y  saurait  faire  un  pas  sans  ren- 
contrer de  ces  physionomies  qui  répandent  au- 
tour d'elles  l'ennui  qu'elles  expriment  au  milieu 
de  la  distraction  qu'elles  cherchent.  Il  y  a  ici 
des  sentiers,  mais  ils  sont  sablés  et  ratisses; 
des  bois,  mais  ils  sont  peuplés  de  promeneuses 
en  robe  de  bal;  un  lac,  mais  les  barques  qui 
le  sillonnent  sont  peintes  comme  des  guinguet- 
tes. Vous  marchez  pendant  deux  heures  dans 
l'espoir  de  rencontrer  un  endroit  désert ,  et 
quand  vous  croyez  l'avoir  trouvé ,  une  explo- 
sion vous  arrête,  et  vous  tombez  au  milieu  d'un 
déjeuner  champêtre  envoyé  par  Chevet.  L^ex- 
plosioa  était  causée  par  une  bouteille  de  vin  de 
Champagne.  Le  soir,  vous  vous  mettez  à  votre 
fenêtre  pour  écouter  le  rossignol,  et  vous  enten- 
dez une  prima  dona  enrouée  qui  glapit  un  re- 
frain trop  connu  d'Auber. 

«  Vous  voyez,  ma  chère  amie,  que  vos  lettres 
me  sont  plus  nécessaires  que  jamais,  car  ma 
brillante  destinée ,  comme  dit  M.  Decourtivc, 
mon  notaire ,  ne  me  garantit  pas,  pour  le  mo- 
ment, d'une  existence  fort  ennuyeuse. 

a  Adieu,  ma  bonne  et  aimable  Suzanne.  La 
première  fois  que  je  vous  écrirai ,  je  choisirai 
mieux  mon  jour. 

«Claire  DE  RoTAN. 

«  Enghien,  ce  30  mai  182.  .  « 

II. 

SOZARRE  d'eSTOUVUE  A  CLAIRE  DE  ROTAH. 

«  Ma  chère  Claire,  depuis  ma  dernière  lettre, 
notre  solitude  s'est  un  peu  animée.  M.  Loubcrt, 
ce  frère  de  madame  de  Granval  dont  je  vous  ai 
dit  quelques  mots,  esi  arrivé  avec  sa  fille,  et  nous 
les  voyons  presque  tous  les  jours,  soit  ici,  soit 
chez  eux.  Pour  ce  qui  me  regarde,  j'aurais  an- 


SUZANNE  D'eSTOUVILLE. 


tant  aimé  que  les  cbeses  restassent  comme  el- 
les étaient;  mais  la  baronne  parait  si  heureuse 
de  leur  changement,  qu^il  me  semble  quelque- 
fois que  je  Tavais  désiré.  M.  Loubert  est  fort 
aimable  à  sa  manière  pour  moi;  sa  fille  Eléo- 
nore  me  témoigne  une  amitié  que  je  ne  partage 
pas  encore,  mais  qui  me  touche  déjà. 

«  Hier  nous  avons  passé  toute  la  journée  chez 
eux,  et  le  soir  ils  nous  ont  ramenés  ici.  Eléo- 
nore  m*a  parlé  beaucoup  de  son  malheureux 
cousin,  pour  lequel  elle  me  paraît  éprouver  plus 
de  pitié  que  dWection.  Elle  ne  m*a  point  dit, 
comme  tous,  qu'il  fut  avare,  mais  elle  m'a  fait 
d'autres  c<Hifidences  plus  tristes  encore  que  la 
vôtre.  A  Ten  croire,  la  nuit  est  dans  son  cœur 
coflune  dans  son  intelligence.  Pauvre  jeune 
hoinmel  ne  rien  aimer  et  ne  rien  comprendre! 
ce  n'est  pas  même  vivre  à  moitié. 

«  Ce  matin ,  madame  Granval  m*a  demandé 
comment  je  trouvais  sa  nièce,  et  il  y  avait  tant 
d'inquiétude  dans  son  regard  pendant  qu'elle 
me  kisait  cette  question ,  que  j'ai  été  un  peu 
embarrassée  dans  le  premier  moment  pour  lui 
répondre.  Toutefois,  comme  Eléonore  a  des  qua- 
iités  incontestables,  je  me  suis  promptement 
remise,  et  j^ai  pu  dire  sans  déguiser  ma  pen- 
sée, que  mademoiselle  Loubert  était  une  femme 
fort  distinguée.  —  Vais  la  croyez-vous  sensible, 
reprit  vivement  la  baronne?  —  Je  n'ai  aucune 
raison  pour  penser  le  contraire,  ai-je  répliqué 
avec  moins  d'assurance  que  la  première  fois  : 
eQe  est  si  jeune  et  si  heureuse  !  Madame  Gran- 
val sourit  tristement ,  et  elle  me  dit  :  «  Vous 
avez  raison ,  Suzanne;  le  cœur  n'est  complet 
que  lorsqu'il  a  souffert.  «  Puis  elle  me  quitta 
après  m*avoir  donné  un  baiser  sur  le  front. 
Ck>mme  eUe  se  penchait  vers  moi ,  il  me  sem- 
bla qu'elle  avait  des  larmes  dans  les  yeux. 

«  Ma  lettre  a  été  interrompue  par  l'arrivée 
d'Eléonore  qui  est  venue  me  surprendre  de 
la  manière  la  plus  aimable.  Elle  a  passé  une 
partie  de  l'après-midi  avec  moi ,  pendant  que 
scm  père  était  evconférence  avec  madame  Gran^ 
val.  Je  sais  maintenant  pourquoi  cette  dernière 
a  voolo  connaître  mon  opinion  sur  sa  nièce. 
Eléonore  Tient  de  me  dire  qu'elle  était  fiancée  à 
leo  cousin,  qu'elle  épousera  quelques  mois 
après  son  retour  de  ses  voyages.  Me  rappelant 
tost  ce  qu'elle  m'avait  dit  sur  le  compte  de 
Léonce,  j^eus  quelque  peine  à  cacher  ma  sur- 


prise en  voyant  l'indifférence  avec  laquelle  elle 
m'annonçait  ce  grand  événement.  — •  Je  serai 
très  heureuse  avec  lui,  ajouta-t-eUe  de  l'air  le 
plus  naturel  du  monde  :  c'est  le  plus  beau  parti 
de  la  province. 

«  Entendez-vous,  Claire,  le  plus  beau  parti  de 
la  province?  J'espère  que  madame  Granval  ne 
me  demandera  plus  ce  que  je  pense  de  sa  nièce. 

«  Cette  visite  de  mademoiselle  de  Loubert  m'a 
causé  une  profonde  tristesse,  que  je  ne  veux  pas 
vous  faire  partager;  aussi,  ma  chère  amie,  je 
vais  terminer  cette  lettre,  quoique  j'aie  encore 
mille  choses  à  vous  dire  :  comme  elles  ont  pres- 
que toutes  rapport  à  ma  tendresse  pour  vous , 
j'espère  que  vous  les  devinerez.  Adieu. 

r>  Suzanne. 
«5  juin  482.  . 

«  P.  S.  Madame  Granval  vient  de  m'annon- 
cer  le  mariage  de  son  fils  avec  sa  nièce.  Elle  est 
si  heureuse  qu'il  m'a  semblé  que  j'avais  tort 
d'être  triste.  Au  fait,  dans  la  situation  de  Léon- 
ce,  il  ne  saurait  faire  mieux  que  d'épouser  sa 
cousine.  Sa  mère  lui  a  écrit  de  hâter  son  retour, 
sans  lui  dire  pourquoi ,  elle  pense  qu'il  pourra 
être  ici  vers  le  milieu  de  la  semaine  prochaine  : 
sa  dernière  lettre  était  datée  de  Londres.  » 

SUZANNE  d'estoc  VILLE  A  CLAIHE  DE  BOVAN. 

«  J'avais  bien  raison^ma  bonne  Glaire,  de  ne 
pas  prendre  votre  mélancolie  au  sérieux ,  car 
votre  dernière  lettre  me  prouve  que  vous  êtes 
promptement  rentrée  dans  la  vérité  de  votre  ai- 
mable caractère  ;  chez  vous  la  tristesse  vague 
est  bien  moins  une  disposition  naturelle  qu'un 
accident,  et  si  jamais  vous  souffrez ,  à  coup  sûr 
vous  saurez  pour  quelle  raison. 

a  Malgré  les  assurances  que  vous  m'aviez 
données  de  ne  jamais  quitter  la  France,  je  suis 
ravie  d'apprendre  par  vous  la  vente  définitive 
de  vos  propriétés  d'Allemagne;  et  pour  vous 
rendre  le  plaisir  que  vous  m'avez  ûiit  en  me 
mandant  cette  bonne  nouvelle.  Je  viens  vous 
promettre  d'aller  me  réunira  vous  aussitôt  que 
je  pourrai  convenablement  me  séparer  de  ma- 
dame Granval.  Je  n'ai  pas  besoin,  j'espère ,  ma 
bonne  amie,  de  vous  dire  que  je  serai  heureu- 
se d'abriter  sous  votre  affection  ma  triste  des- 
tinée. 

«  Le  courrier  de  M.  Granval  vient  d'arriver, 
me  fait  dire  la  baronne  :  son  maître  le  suit  de 


9 


SUZANNE  D*ËSTCHJV1LLE. 


près.  Je  ne  fermerai  ma  lettre  que  dcmaio  pour  ! 
TOUS  parler  de  cet  événement  qui  mMntéresse  »  I 
puisqu'il  doit  me  rendre  la  liberté.  Bonsoir  mon 
aimable  Claire. 

«  SuzAimB. 
«  Ce  lundi  soir.  » 

Mardi  matin.  —  «  Tai  passé  une  partie  de  la 
soirée  d'hier  avec  M.  Granval.  Sa  mère  est  en- 
core plus  malheureuse  que  je  ne  croyais. 

«  Je  m'étais  promise  de  n'être  pas  présente  à 
la  première  entrevue  de  cette  mère  et  de  ce  fils, 
depuis  cinq  ans  séparés  l'un  de  l'autre;  mais  le 
hasard  en  a  décidé  autrement.  Léonce  est  en- 
tré dans  le  salon  sans  que  nous  ayons  été  aver- 
ties de  son  arrivée  par  le  bruit  de  sa  voiture. 

«  Madame  Granval  s'est  précipitée  dans  les 
bras  de  son  fils ,  qui  entrait  aussi  tranquille- 
ment que  s'il  l'eût  quittée  la  veille.  —  Bonjour, 
ma  mère,  lui  a-t-Udit,  sans  témoigner  la  plus 
petite  émotion  :  j'ai  eu  bien  mauvais  temps  pour 
traverser  la  Manche.  —  Madame  Graov«d,  heu- 
reusement pour  elle,  n'a  pas  entendu  ces  paro- 
les. Ivre  de  joie ,  elle  croyait  inspirer  tout  ce 
qu'elle  éprouvait.  Tai  voulu  me  retirer.  —  Res- 
tez, Suzanne,  m'a-t-elle  dit,  en  ôie  présentant 
son  fils  :  je  veux  que  vous  soyiez  témoin  de  mon 
bonheur. 

«  Léonce  m'A  saluée  sans  m^adresser  une  pa- 
role, ce  qui  ne  m'a  pas  causé  le  moindre  éton- 
nement  d'après  ce  qui  venait  de  se  passer.  Bien- 
tôt on  a  annoncé  que  le  dîner  était  servi ,  et 
nous  nous  sommes  rendus  dans  la  salle  à  man- 
ger. 

«  Là«  les  déceptions  de  la  pauvre  baronne  ont 
commencé  à  être  évidentes,  même  pour  elle. 
Elle  a  fait  à  son  fils,  sur  ses  voyages,  quelques- 
unes  de  ces  questions  si  ûmples,  qu'un  enfant 
n'en  eût  pas  été  embairassé;  le  malheureux 
jeune  homme  n'a  pas  même  essayé  d'y  répon- 
dre. Toute  son  attention  semblait  absorbée  par 
un  gros  chien  qu'il  a  ramené  d'Angleterre ,  et 
par  le  soin  qu'il  mettait  à  chercher  à  se  rappe- 
ler si  rien  n'était  changé  dans  la  salle  à  man- 
ger depuis  son  départ.  Sa  mère  lui  a  nommé 
son  oncle  Loubert  et  sa  cousine  Eléonore.  — 
«  Ah  !  oui ,  s'est-il  écrié ,  comment  va-t-il ,  le 
père  aux  écus?  »  c'est  tout  ce  qu'on  a  pu  en 
tirer  sur  ce  sujet  :  madauM  Granval  était  au 
supplice. 

«  Tout  ceci  dépassait  de  beaucoup  l'opinion 


que  je  m'étais  formée  de  l'état  de  ce  pa«Tre 
jeune  homme  ;  mais  ce  qui  ne  m'a  pas  moins 
étonnée,  c'est  le  contraste  qui  existe  entre  son 
physique  et  son  moral,  contraire  dont  ^ons  ne 
m'aviez  pas  parlé.  La  taille  de  Léonce  est  M- 
gante  ;  sa  figure  est  noble  et  distinguée;  ilade 
beaux  cheveux,  un  son  de  voix  mélodieux,  des 
manières  assez  dignes.  Pourquoi  faat-il  que  Tin- 
telligence  manque  à  son  regard  et  l'aménité  à 
son  sourire?  L'un  est  vagv  2,  l'autre  est  presque 
sinistre.  Je  pkindrais  Eionore  si  je  pouTais 
songer  à  autre  chose  qu'au  malheur  de  mada- 
me Granval. 

V  Adieu ,  ma  chère  Glaire;  j'espère  qoe  ma 
première  lettre  vous  dira  l'époque  précise  de 
notre  réunion,  car  je  compte  parler  prochame- 
ment  de  mon  départ  à  la  baronne.  PauTre 
femme  ! 

«SuzAmiB. 
«  Ce  mardi  15  jmn  182...  1 

m. 

Pendant  que  Suzanne  d'KstouviUe  terminait 
la  lettre  qu'on  vient  de  lire,  madame  Granval 
attendait  avec  anxiété  son  fils ,  auquel  elle  avait 
fait  dire  de  se  rendre  dans  son  appartement.  La 
pauvre  femme,  quelque  iaibles  qu'aient  été  ses 
espérances  au  sujet  du  changement  de  Léonce, 
était  encore  obligée  de  reconnaître  qu'elle  s'était 
flattée,  et  cette  nécessité  brisait  son  cœur.  Ces 
cinq  années  de  voyages  avaient  fortifié,  il  esi 
vrai,  la  santé  du  jeune  baron  ;  mais  son  intelli- 
genoe ,  bien  loin  de  s'être  agrandie ,  semblait 
avoir  souffert  du  développement  inespéré  de  sa 
constitution  physique.  Madame  Granval  était 
donc  fort  triste ,  désespérée  enattendantson  fiis, 
lorsqu'elle  entendit  le  bruit  de  ses  pas  dans  la 
pièce  qui  précédait  sa  chambre  à  coucher. 
Presqu'aussitôt  elle  se  trouva  en  tète  à  tète  avec 
lui. 

D  était  vêtu  avec  une  recherche  vulgaire  qui 
attestait  tout  à  la  fois  qu'il  avait  beaucoup  de 
vanité,  mais  qu'il  manquait  complètemeni  de 
goût. 

—  Ma  mère,  puis-je  faire  entrer  Snap,  dit-il 
sans  quitter  le  bouton  de  la  serrure? 

—  Gertainement  mon  cher  fils;  n'ètes^vovs 
pas  le  maître  danscette  maison?  répondit  la  ba- 
ronne d'une  voix  affectueuse  et  triste. 

Léonce  rouvrit  la  porte ,  et  un  énorme  lé- 


SUZANNE  D*BSTOUYILLB. 


9 


vrier  Uanc  tacheté  de  gris,  se  gUssa  en  tenor-  | 
blant  dans  rappartemeat.Madam6  Granvai  Tap* 
pela,  lui  lit  quelques  caresses ,  et  la  pauvre  ani- 
mal, rassuré  par  cestémoigaages  inaccoutumés 
de  bienveillance,,  sauta  légèrement  sur  un  so- 
pha  de  damas  jonquille. 

Léonce  devint  pâle  de  colère ,  et  s*approchant 
da  lévrier ,  il  le  saisit  par  la  peau  du  cou  et  le 
jeta  rudement  par  terre.  Snap  s'était  mis  à  gé- 
mir dès  qu'il  avait  vu  son  maître  se  diriger  de 
son  côté. 

~ Grâce  pour  lui,  Léonce!  il  vous  appar- 
tient, tout  lui  est  permis.  D'ailleurs,  lia  Tair  si 
propre. 

—Oui,  mais  moi  je  ne  veux  pas  qu'il  courre 
qL  qu'il  saute.  Je  l'ai  acheté  pour  l'avoir  tou- 
jours sous  la  main. 

Snap,  comme  s'il  eût  compris  ces  paroles, 
s'étendit  aux  pieds  de  son  maître,  et  fixa  sur  lui 
deux  grands  yeux  hébétés  à  force  d'être  crain- 
tifs. 

—Ma mère,  vous  avez  fait  changer  l'ameu- 
blement de  votre  chambre  à  coucher ,  continua 
l^nce. 

— J'ai  voulu  tout  embellir  pour  votre  arrivée, 
mon  ami. 

— Je  serais  bien  venu  sans  ceUi,  ma  mère. 
Taimais  mieux  la  tenture  rouge. 

La  parole  expira  sur  les  lèvres  de  madame 
Granval.  Léonce  se  plongea  dans  un  fauteuil , 
étendit  les  jambes ,  et  posa  ses  deux  pieds  sur  le 
flanc  de  Snap  qui  s'applatit  comme  s'il  eût  voulu 
rentrer  sous  terre. 

Après  quelques  instants  de  silence,  la  ba- 
ronne fit  un  effort  sur  elle-même  et  elle  engagea 
de  nouveau  la  conversation. 

— Mon  fils ,  dit-elle  avec  plus  de  tristesse  et 
un  peu  moins  d'affection,  je  vous  ai  fait  appe- 
ler pour  causer  avec  vous  de  deux  choses  fort 
sérieuses.  La  première  exige  une  détermination 
immédiate  ;  quant  à  l'autre ,  vous  pourrez  y  ré- 
fléchir autant  que  cela  vous  conviendra. 

Léonce  prit  un  livre  et  se  mit  à  le  feuilleter. 

—M.  Verne,  votre  gouverneur,  m'ademandé 
la  permission  de  retourner  dans  sa  famille  au- 
jourd'hui. Que  pensez-vous  que  nous  devions 
Taire  pour  lui  témoigner  notre  reconnaissance 
des  soins  qu'il  vous  a  donnés. 

—  n  faut  le  laisser  partir. 

—H  est  si  désintéressé  que  cela  Ini  suffirait 


probablement  pour  sa  satisfaction ,  puisqu'il  va 
rejoindre  sa  famille ,  répliqua  la  baronne  avec 
amertume  ;  mais  pour  vous ,  mon  fils  ;  pour  moi 
aussi ,  ne  pensez-vous  pas  %(ae  nous  devrions 
assurer  un  sort  à  M.  Verne  qui  vous  a  sacrifié 
cinq  années  de  sa  vie?  Il  n'est  pas  homme  à  se 
plaindre  si  nous  ne  le  faisions  pas  ;  mais  cela 
pourrait  se  savoir  dans  le  monde ,  et  vous  pou- 
vez être  sûr  qu'on  nous  blâmerait ,  ce  qui  se- 
rait de  toute  justice. 

—  Nos  affaires  ne  regardent  pas  le  monde  : 
au  surplus ,  ma  mère ,  faites  ce  que  vous  vou- 
drez ;  tout  me  conviendra  pourvu  que  je  ne  me 
mêle  de  rien. 

—  n  est  impossible,  Léonce,  que  vous  ne 
fassiez  pas  connaître  vous-même  à  M.  Verne 
ce  que  nous  déciderons  à  cet  égard.  Ce  sera, 
d'ailleurs ,  une  bonne  occasion  pour  le  remer- 
cier et  lui  dire  que  vous  êtes  fâché  de  vous  sé- 
parer de  lui. 

—  Pourquoi  luidirais-jecela?je  n'en  pense 
pas  un  mot.  M.  Verne  était  payé  pour  voyager 
avec  moi  ;  je  ne  voyage  plus  ;  il  s'en  va  ;  le  reste 
ne  me  regarde  pas. 

—  Il  suffit,  Léonce.  Je  dirai  ce  que  vous  ne 
voulez  pas  dire  :  et  je  tâcherai  de  faire  oublier 
à  M.  Verne  que  ses  soins  constants  et  dévoués 
ont  été  inutiles. 

A  peine  madame  Granval  eût-elle  prononcé 
ces  paroles,  qu'elle  s'en  repentit.  Quant  à  son 
fils ,  comme  il  ne  les  comprit  pas ,  il  resta  aussi 
impassible  qu'avant  de  les  avoir  entendues.  La 
baronne  reprit  : 

—  L'autre  affaire  est  plus  sérieuse,  mon  ami  ; 
et  je  désire  que  vous  me  prêtiez  toute  votre  at- 
tention. Je  voudrais  vous  marier;  y  consenti- 

rez-vous? 

—  Pourquoi  pas?  vous  m'avez  dit  de  voya- 
ger,  je  suis  parti  ;  vous  m'avez  écrit  de  revenir, 
je  suis  revenu  ;  maintenant  vous  désirez  que  je 
me  marie,  je  me  marierai. 

—  Je  vous  remercie  de  cette  confiance,  Léon- 
ce, répartit  madame  Granval  en  se  faisant  vio- 
lence pour  ne  pas  éclater  en  sanglots.  Mais  dans 
cette  circonstance  ce  n'est  pas  de  la  soumission 
à  mes  volontés  qu'il  vous  faut ,  c'est  un  désir 
personnel  de  votre  cœur,  une  conviction  de  vo- 
tre raison  ;  sans  cela  vous  ne  vous  croirez  pas 
obligé  de  rendre  heureuse  la  femme  qui  vous 
confiera  sa  destinée,  et  vous  serez  malheureux 


10 


SUZANNE  D*EST0UV1LLB. 


▼out-mème,  ce  qui  me  mettra  au  désespoir. 

En  ce  moment  Snap  Toulut  changer  de  posi- 
tion, mais  Léonce  comprima  yiolemment  ses 
flancs,  et  le  pauvre  animal  s*applatit  une  seconde 
fois  en  poussant  un  cri  plaintif  et  étouffé. 

—  Pourquoi  rendrais-jc  ma  femme  malheu- 
reuse, ma  mère  ?  Je  ne  suis  pas  méchant. 

Il  y  eut  encore  quelques  minutes  de  silence  : 
madame  Granval  pensait  à  la  fille  de  son  frère 
en  contemplant  douloureusement  le  lévrier  de 
son  fils. 

—  Ma  sollicitude  pour  le  bonheur  de  votre 
femme  ne  vous  étonnera  pas,  Léonce,  quand 
vous  saurez  que  c'est  ma  nièce  que  je  vous  des- 
tine. 

—  Ah  1  c*est  Éléonore  que  vous  voulez  me 
faire  épouser!  Ten  suis  bien  aise,  dit  Léonce  en 
sortant  de  son  apathie  ;  car  je  n'aurai  pas  besoin 
de  me  gêner  avec  elle.  Aime-t-elle  toujours  les 
oiseaux?  Elle  avait  une  bien  jolie  volière  autre* 
fois.  Je  me  souviens  qu'un  jour  j'y  ai  enfermé 
un  chat  :  c'était  bien  amusant. 

—  Ce  sont  des  tours  d'écolier  qu'il  faut  ou- 
blier. Votre  cousine  n'est  plus  une  enfant;  c'est 
une  personne  sérieuse ,  instruite ,  qui  désirera 
que  son  mari  ait  des  habitudes  graves  comme 
les  siennes.  Si  elle  s'aperçoit  que  vous  n'êtes 
pas  change,  elle  ne  voudra  peut-être  pas  vous 
épouser. 

—  Eh  bien  !  je  resterai  garçon  :  j'aime  autant 
cela;  ou  bien  vous  me  chercherez  une  autre 
femme. 

—  J'ai  envoyé  ce  matin  un  exprès  à  votre  on- 
cle pour  lui  annoncer  votre  arrivée  et  lui  dire 
que  nous  irions  dîner  aujourd'hui  à  Courville. 

—  Très  bien,  ma  mère.  Maintenant,  si  vous 
n'avez  plus  rien  à  me  dire,  je  vais  faire  un  tour 
dans  le  parc.  Savez-vous  s'il  y  a  beaucoup  d'é- 
lèves à  la  faisanderie? 

— *  J'ai  pensé  à  tous  vos  plaisirs,  mon  fils;  et 
j'espère  que  vous  serez  satisfait.  Mais  ne  vous 
éloignez  pas  trop  ;  l'heure  du  déjeuner  appro- 
che. 

Léonce  était  déjà  debout.  Il  sortit  suivi  de 
Snap  dont  le  corps  paraissait  endolori. 

A  peine  eut-il  refermé  la  porte,  que  madame 
Granval ,  libre  de  laisser  éclater  sa  douleur,  se 
mit  à  fondre  en  larmes.  La  réalité  surpassait 
toutes  ses  craintes. 

«  Ce  n'est  plus  un  enfant,  s'écria-t-elle  avec 


amertume,  et  ce  ne  sera  jamais  un  homme!  11 
est  ingrat,  égoïste,  oppresseur  et  faible  à  la 
fois!  Sa  soumission  n*est  que  de  l'indifférence, 
sa  douceur  que  de  l'apathie!  il  ne  hait  rien, 
n'aime  rien,  ne  désire  rien  !  Nous  Irons  à  Cour- 
ville  ,  puisque  j'ai  annoncé  notre  visite  à  mon 
frère  ;  mais  ce  sera  pour  lui  dire  que  ce  ma- 
riage est  impossible ,  qu'il  serait  criminel  !  S'il 
s'agissait  d'une  étrangère,  j'hésiterais  à  y  con* 
sentir  ;  il  s'agit  de  ma  nièce ,  je  dois ,  je  veux 
l'empêcher. 

Madame  Granval  resta  plongée  dans  ces  dou- 
loureuses pensées ,  jusqu'au  moment  où  l'on 
vint  lui  dire  que  le  déjeuner  était  servi.  Alors, 
elle  essaya  de  rendre  un  peu  de  sérénité  à  son 
regard,  un  peu  de  calme  à  sa  physionomie,  dont 
l'altération  aurait  accusé  son  fils  ;  puis  elle  des- 
cendit lentement  à  la  salle  à  manger. 

Elle  y  trouva  Suzanne  et  M.  Verne  qui  cau- 
saient, debout  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre  ; 
Léonce  n'était  pas  encore  rentré. 

Madame  Granval  avait  le  sourire  sur  les  lè- 
vres, et  cependant  mademoiselle  d'Estouville» 
au  lieu  de  lui  baiser  respectueusement  la  main, 
comme  elle  avait  l'habitude  de  le  faire,  matin 
e|  soir,  se  jeta  à  son  cou,  après  l'avoir  rapide- 
ment interrogée  du  regard. 

La  baronne  ne  se  méprit  pas  sur  la  significa- 
tion de  ce  témoignage  inusité  de  tendresse,  et 
elle  y  vit  une  nouvelle  preuve  de  l'irréparable 
étendue  de  son  malheur,  qui  était  si  complet, 
qu'elle  ne  fut  pas  humiliée  de  le  savoir  com-' 
pris. 

Elle  reçut  donc  avec  une  tendre  émotion  les 
caresses  de  Suzanne  ;  puis  elle  s'approcha  de 
M.  Verne,  et  elle  lui  dit  affectueusement  : 

—  Vous  allez  nous  quitter  aujourd'hui,  Mon- 
sieur, et  je  crains  bien  de  ne  pouvoir  vous  dire 
à  quel  point  je  suis  reconnaissante  du  dévoue- 
ment que  vous  avez  montré  à  mon  fils.  Je  viens 
de  passer  quelques  instants  avec  lui,  et  ce  n'est 
que  depuis  lors  que  j'ai  bien  apprécié  le  service 
immense  que  vous  m'avez  rendu.  Tespère,  con- 
tinua-t-elle  d'une  voix  défaillante ,  que  Léonce 
le  comprend  comme  moi  ;  mais  vous  savez  qu'il 
est  peu  démonstratif,  quoiqu'il  soit  bon.  Sa  re- 
connaissance s'en  est  remis  à  celle  de  sa  tnère^ 
sans  doute  pour  qu'elle  fût  plus  complète ,  et 
qu'il  vous  fût  moins  facile  d'en  refuser  les  té- 
moignages. Ils  vous  parviendront  dans  votre 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


if 


fomOle ,  HoBsieur;  mais  Je  tous  demande  en 
grâce  de  ne  les  considérer  que  comme  une  bien 
faible  preuve  de  TaiTection  que  je  vous  dois  et 
que  je  vous  porte. 

M.  Verne  répondit  comme  un  homme  profon- 
dément touché  et  parfaitement  délicat,  c*est-à- 
dire  qu'il  ne  se  crut  pas  plus  obligé  de  dissi- 
muler sa  gratitude  que  de  dévoiler  Finsuffisance 
de  ses  soins.  Il  parla  de  Léonce  comme  d'un 
ami  qu'il  aurait  obligé  avec  bonheur  et  dont  il 
se  séparait  avec  regret.  En  ce  moment  Léonce 
entra;  Snap  n'était  pas  avec  lui. 

—  Ah!  vous  voilà  encore,  Verne!  je  vous 
croyais  parti.  Si  je  vous  avais  su  ici ,  je  vous 
aurais  mené  voir  ma  faisanderie. 

11  n'y  avait  rien  à  répondre  à  dételles  paro- 
les, et  tout  le  monde  garda  le  silence  pendant 
qu'on  se  mettait  à  table. 

—  Qu'avez-vous  fait  de  votre  beau  chien,  mon 
fils?  demanda  madame  Granval ,  qui  voulait  à 
tout  prix  empêcher  Léonce  de  laisser  voir  son 
indifférence  pour  l'homme  qui  s'était  dévoué  à 
lui  pendant  cinq  ans. 

—  Mon  chien?  il  se  sèche  au  soleil  sur  la 
grande  pelouse ,  car  je  lui  ai  fait  prendre  un 
bain  dans  le  réservoir  du  potager.  Les  lévriers 
courent  bien  et  nagent  mal  :  eh  bien  !  je  ne  veux 
pas  que  Snap  galoppe,  mais  cela  m'amuse  qu'U 
barbotte;  il  a  eu  bien  peur. 

—  Que  lui  fercz-vous  faire  quand  il  saura 
nager,  reprit  madame  GranvaH 

—  Oh!  je  ne  sais  pas!  je  le  donnerai  peut- 
être,  car  si  je  n'ai  plus  rien  à  lui  apprendre,  il 
m'ennuiera  à  la  mort;  mais,  j'y  pense,  je  fe- 
rai comme  pour  Verne,  je  le  renverrai  dans  sa 
famille. 

A  cette  comparaison  brutale,  madame  Gran- 
val ne  put  se  contenir  plus  longtemps.  Ses  yeux 
se  remplirent  de  larmes,  et  ce  fut  d'une  voix 
étouffée  par  la  douleur  et  l'indignation  qu'elle 
dH  à  son  fils,  qui  riait  de  sa  plaisanterie  : 

—  Léonce ,  vous  n'avez  pas  d'âme ,  et  vous 
me  ferez  mourir  de  honte  et  de  désespoir. 

—  Qu'ai-jedonc  fait  de  si  mal,  murmura  le 
pauvre  jeune  homme  avec  une  expression  va- 
gue, qui  prouvait  qu'il  n'avait  pas  la  moindre 
idée  de  son  inconvenance.  Verne,  si' je  vous  ai 
Qcfaé,  il  Caut  me  pardonner  :  vous  savez  bien  que 
je  ne  suis  pas  méchant. 

Vous  savez  inen  que  ;e  ne  suis  pas  tnécharU,  | 


était  l'excuse  ordinaire  de  Léonce  lorsqu'on  lui    * 
faisait  toucher  du  doigt  un  de  ses  torts. 

—  Je  le  sais ,  je  le  sais ,  mon  ami ,  répondit 
M.  Verne  avec  la  plus  touchante  indulgence.  Je 
sais  même  que  vous  êtes  bon,  car  j'en  ai  eu  la 
preuve  plus  d'une  fois. 

Après  cet  incident,  le  déjeuner  s*écoula  d'une 
manière  assez  paisible,  grâce  à  Suzanne  qui  sou- 
tint à  elle  seule  la  conversation. 

Au  moment  où  l'on  se  levait  de  table,  made- 
moiselle d'Estouville  s'approcha  de  la  baronne 
et  lui  dit  à  voix  basse  : 

—  J'espère  que  l'arrivée  de  Monsieur  votre 
fils  ne  vous  rendra  pas  ma  présence  moins  né- 
cessaire,  et  vous  seriez  bien  bonne.  Madame,  de 
me  permettre  de  passer  encore  quelques  semai- 
nes avec  vous. 

—  Vous  êtes  un  ange  de  bonté,  Suzanne , 
reprit  madame  Granval  attendrie  :  vous  me  de- 
mandez ce  que  j'allais  vous  supplier  de  faire* 
Mais  vous  voyez  ce  qui  se  passe  ici,  mon  enfant  : 
mon  intérieur  peut  devenir  bien  triste,  et  il  y  a 
peut-être  de  l'égoïsme  à  moi  à  vous  demander 
d'y  rester  encore.  Laissez-moi  donc  vous  dire, 
dès  à  présent,  que  je  ne  vous  en  voudrai  pas  do 
me  quitter. 

—  Cette  liberté  me  rend  bien  heureuse,  Ma- 
dame ;  car  elle  m'aidera,  j'espère,  à  vous  prou- 
ver une  tendresse  que  je  ne  savais  comment 
vous  témoigner. 

Cette  conversation  avait  lieu  pendant  le  tra- 
jet de  la  salle  à  manger  au  salon;  l'arrivée  de 
M.  Verne  et  de  Léonce,  qui  suivaient  à  quelque 
distance,  l'interrompit.  Bientôt  on  se  sépara 
pour  se  disposer  à  partir  pour  Courville.  Su- 
zanne ne  devait  pas  être  du  voyage  ;  quant  à 
M.  Verne,  il  avait  été  convenu  qu'on  le  laisse- 
rait en  passant  dans  une  auberge  où  la  diligence 
qu'il  comptait  prendre  pour  retourner  à  Paris, 
changeait  de  chevaux. 

Léonce  fut  le  premier  prêt  à  partir  pour  Cour- 
ville,  et  quand  il  arriva  dans  le  salon,  sa  mère 
n'y  était  pas  encore  ;  mais  il  y  trouva  mademoi- 
selle d'Estouville  qui  s'y  était  établie  pour  des- 
siner une  vue  du  parc  qu'on  n'avait  que  de  cette 
pièce.  Il  s'approcha  tout  doucement  de  la  jeune 
personne,  et  celle-ci,  sans  quitter  son  ouvrage, 
l'accueillit  par  une  gracieuse  inclination  de  tête. 
Léonce  la  regarda  travailler,  debout  derrière  sa 


i% 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


chaise,  mais  pendant  quelques  instants  il  ne  lui 
adressa  pas  la  parole. 

^  C'est  bien  joli  ce  que  tous  faites  là,  Made- 
moiselle, lui  dit-il  enfin  ;  toutefois,  si  vous  met- 
tiez Snap  sur  ce  gazon ,  ce  serait  plus  joli  en- 
core. Voulez-vous  que  j'aille  le  chercher?  il  ne 
doit  plus  être  mouillé  maintenant. 

—  Gardez-vous  en  bien ,  Monsieur,  repartit 
vivement  Suzanne;  ce  pauvre  Snap  est  déjà  as- 
sez malheureux,  sans  lui  donner  encore  le  tour- 
ment de  poser  devant  moi.  Si  vous  désirez  qu'il 
(Igure  dans  mon  croquis,  je  Tesquisserai  de  mé- 
moire, et  tout  le  monde  sera  content. 

—  Pourquoi  dites-vous  que  mon  chien  est 
malheureux  ?  Je  viens  de  lui  porter  une  excel- 
lente pâtée. 

—  Oui ,  mais  vous  Tempêchez  de  courir,  lui 
dont  c'est  la  vie,  et  vous  l'obligez  à  se  baigner 
quand  il  déteste  l'eau.  Savez-vous  que  cela  n'an- 
nonce pas  un  bon  cœur. 

<—  Tant  pis  pour  lui;  pourquoi  est-il  chien? 
Je  veux  qu'il  me  craigne  pour  qu'il  m'obéisse. 

—  Vous  y  parviendriez  peut-être  plus  facile- 
ment en  vous  en  faisant  aimer. 

—  C'est  trop  long  ;  et  puis  je  ne  sais  pas  com- 
ment cela  se  fait. 

—  Demandez-le  à  madame  votre  mère.  Mais 
à  propos  de  votre  mère ,  voulez-vous  lui  faire 
un  grand  plaisir? 

•—  Certainement  que  je  le  veux,  si  cela  n'est 
(OLS  trop  difficile. 

— -  Mon  Dieu,  il  s'agit  tout  simplement,  quand 
voiis  vous  séparerez  de  M.  Verne ,  de  lui  dire 
que  vous  êtes  bien  reconnaissant  de  tout  ce 
qu^il  a  fait  pour  vous,  et  que  vous  êtes  très  fâ- 
ché de  son  départ. 

^^  Mais  c'est  que  je  ne  suis  ni  reconnaissant 
ni  fâché,  et  je  ne  veux  pas  mentir. 

—  Au  fond,  vous  ne  mentiriez  pas,  j'en  suis 
sûre  :  cherchez  bien  ;  vous  verrez  que  M.  Verne 
vous  a  rendu  des  services,  et  vous  découvrirez 
que  son  absence  vous  laissera  du  vide. 

—  Je  ne  puis  savoir  cela  que  quand  il  sera 
parti  :  mais  puisque  vous  croyez  que  je  ferai 
plaisir  à  ma  mère,  je  répéterai  ce  que  vous  m'a- 
vez dit  :  voyons,  rcdiics-le  moi  encore  une  fois. 

Suzanne  arrangea  une  petite  phrase  affec- 
tueuse et  simple ,  et  elle  la  prononça  deux  ou 
trois  fois,  sans  affectation. 

—  Je  crois  que  je  pourrai  m'en  tirer,  dit 


Léonce.  Êtes-voua  depuis  longtemps  ici,  Ifado- 
moiselle? 

—  Depuis  un  mois  environ.  Je  devais  en  par- 
tir aussitôt  après  votre  arrivée;  mais  j'ai  de- 
mandé à  madame  votre  mère  de  rester  encore 
quelques  semaines  avec  elle,  si  toutefois  cela  ne 
vous  contrarie  pas* 

—  Me  contrarier,  moi?  cela  m'est  bien  égal. 
Suzanne  sourit.  En  ce  moment,  madame 

Granval  entrait  dans  le  salon. 

—  Léonce ,  dit-elle ,  la  voiture  est  là;  il  ne 
faut  pas  faire  attendre  votre  oncle.  Adieu,  ma 
petite  Suzanne.  A  ce  soir. 

Suzanne  conduisit  madame  Granval  jusqu'à 
sa  voiture ,  puis  elle  revint  reprendre  ses  cr»- 
yons, 

IV. 

Lorsque  la  baronne  et  son  fils  furent  arrivés 
à  l'endroit  où  ils  devaient  se  séparer  de  M.Veme, 
celui-ci  prit  la  main  de  Léonce  et  la  pressa  affec- 
tueusement  dans  les  siennes.  Il  paraissait  pro- 
fondément ému. 

—  Adieu,  mon  ami,  lui  dit  Léonce;  vous 
avez  été  bien  bon  pour  moi,  je  ne  l'oublierai 
jamais. 

Malgré  le  constraste  qu'il  y  avait  entre  ces 
paroles  et  le  ton  avec  lequel  elles  étaient  pro- 
noncées, M.Verne  en  parut  aussi  heureux  que 
surpris.  Quanta  madame  Granval ,  elle  était  ra- 
dieuse ;  mais  sa  joie  fut  de  courte  durée,  car  à 
peine  la  voiture  eut-elle  été  remise  en  mouve- 
ment, que  Léonce,  au  lieu  d'adresser  un  de^ 
nier  regard  à  son  ami,  debout  sur  le  chemin, 
n'eut  l'air  occupé  que  de  sa  satisfaction  de  pas- 
ser du  devant  dans  le  fond  de  la  calèche  ;  néan- 
moins ,  sa  mère  se  hasarda  à  le  remercier  de  ce 
qu'il  avait  fait. 

—  Je  ne  suis  pas  fâché  d'en  être  quitte,  ré- 
pondit-il avec  son  indifférence  ordinaire;  si 
nous  avions  eu  un  quart  de  lieue  de  plus  à  faire 
j'aurais  tout  oublié. 

—  Oublié  quoi ,  mon  fils ,  demanda  madame 
Granval,  en  reprenant  subitement  toutes  ses 
angoisses? 

^  Eh  !  parbleu ,  la  leçon  de  mademoiselle 
Suzanne.  C'est  elle  qui  m'avait  dit  de  parler  à 
Verne  comme  je  l'ai  fait. Vous  devriez  bien  l'en- 
gager ,  ma  mère ,  à  ne  se  mêler  que  de  ce  qui 
la  regarde. 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


13 


Madame  Granva)  se  courrit  les  yeux  atec 
son  mouchoir ,  et  Léonce  se  mit  à  sifQer.  Ce  fut 
ainsi  qu'ils  arrivèrent  à  Counrille.  M.  Loubert  et 
Ùéonore  les  attendaient  au  haut  du  perron  du 
diAteau. 

—  Bonjour, mon  onde;  i^njour  Éléonore, 
s*écria  Léonce  d'aussi  loin  qu'il  les  tit.  J'ai  eu 
an  temps  affreux  pour  passer  la  Manche. 

Madame  Granval  se  hâta  de  descendre  de 
Toiture  ;  la  douleur  la  suffoquait ,  mais  elle  vou- 
lait Cure  bonne  contenance  jusqu'au  dernier 
moment. 

M.  Loubert  paraissait  ravi  de  revoir  son  ne- 
veu, et,  personnel  dans  sa  joie  comme  dans 
tontes  ses  impressions,  il  ne  remarqua  pas  la 
soufi&ance  de  sa  sœur.  Quant  à  Ëléonore ,  sa 
physionomie  était  d'une  impassibilité  gracieuse 
qui  ne  laissait  deviner  aucune  des  pensées  de 
son  cœur. 

— Tu  es  bien  content  de  nous  voir ,  Léonce? 
dit  M.  Loubert  en  secouant  avec  cordialité  la 
main  de  son  neveu. 

—J'aurais  autant  aimé  ne  venir  que  demain, 
répondit  celui-ci,  car  je  commence  à  en  avoir 
assez  des  voyages;  mais  ma  mère  a  voulu  que 
nous  vinssions  aujourd'hui ,  et  vous  savez  que 
je  ne  lui  fais  jamais  de  chagrin. 

—11  est  toujours  le  même ,  reprit  avec  bon- 
homie M.  Loubert,  an  peu  étonné  de  cette 
franchise.  Tu  dois  trouver  ta  cousine  bien  gran- 
die? 

—Oui,  mais  ses  cheveux  ont  beaucoup  bruni 
et  j'en  suis  fâché ,  car  j^aime  les  blondes.  Ëléo- 
nore ,  avez-vous  toujours  une  volière  ? 

—  Certainement,  mon  cousin;  je  n'ai  eu 
garde  de  perdre  un  goût  que  vous  partagiez. 

—Alors,  la  première  fois  que  je  reviendrai 
ici,  j'apporterai  un  chat.  Vous  vous  souvenez , 
comme  il  y  a  six  ans? 

Et  Léonce  se  mit  à  rire  aux  éclats. 

—Mon  frère,  je  voudrais  vous  parler  sans 
témoins  :  allons  dans  votre  chambre  à  coucher , 
dit  madame  Granval. 

—  le  comprends;  je  comprends,  ma  sœur. 
Vous  voulez  les  laisser  seuls;  c'est  assez  bien 
imaginé. 

Ds  sortirent»  et  les  deux  jeunes  gêna  festè- 
rent  dans  le  salon. 

—  n  parait,  ma  eouihie,  qu^on  va  nous  ma- 
te» dit  bmaquemenl  Léonce  à  Ëléonore.  Ceat 


une  assez  bonne  idée  que  nos  parents  ont  ett« 
là.  Avec  ma  fortune ,  j'aurais  pu  faire  un  ma- 
riage plus  riche  ;  mais  je  vous  connais  depuis 
mon  enfance ,  et  je  considère  cela  comme  un 
avantage ,  car  je  déteste  les  nouvelles  figurés. 
Une  vive  expression  de  fierté  blessée  passa 
sur  le  visage  de  mademoiselle  Loubert ,  mats  ce 
fut  un  éclair,  et  sans  hésiter,  elle  répondit  en 
souriant  : 

—  Mon  père  m'a  parlé  de  ce  projet,  mon 
cousin ,  et  je  n'y  mettrai  pas  plus  d'obstacle  que 
vous. 

—  Que  ferons-nous  quand  nous  serons  ma- 
riés ?  D'abord  je  vous  préviens  que  je  ne  veux 
pas  aller  à  Paris. 

—  Eh  bien  !  nous  resterons  à  la  campagne. 
— 11  n'y  aura  pas  d'obligation  pour  vous  ; 

pourvu  que  j'aie  ma  liberté ,  je  vous  laisserai  la 
vôtre.  C'est  comme  cela  que  j'en  ai  agi  avec 
Verne  pendant  mes  voyages ,  et  nous  nous  en 
sommes  trouvés  très  bien  tous  les  deux. 

—  Mais  comment  dépenserons-nous  nôtre 
grande  fortune ,  si  nous  ne  quittons  pas  la  cam- 
pagne, dit  Ëléonore,  qui  voulait  profiter  de 
celte  première  entrevue  pour  jugera  fond  son 
cousin. 

—  Et  où  est  la  nécessité  de  dépenser  notre 
grande  fortune?  Ce  ne  serait  pas  la  peine  d'être 
riche ,  si  on  ne  songeait  qu'à  manger  son  bien. 
Tai  peur ,  ma  chère  Ëléonore ,  que  mon  oncle 
ne  vous  ait  bien  mal  élevée  sous  le  rapport  de 
l'économie.  Comment  passez-vous  vos  journées 

ICI? 

^  Je  lis ,  j'écris ,  je  peins ,  je  fais  de  la  mu- 
sique ;  et  quand  j'aurai  un  galant  chevalier  pour 
m'escorter ,  je  monterai  de  temps  en  temps  à 
cheval. 

—  Ce  galant  chevalier  ne  sera  pas  moi ,  sur 
mon  honneur.  J'aime  beaucoup  l'exercice  du 
cheval,  mais  je  veux  être  seul  quand  je  le 
prends. 

—  Je  donnerai  un  autre  emploi  à  mes  jour- 
nées, dit  Ëléonore,  en  faisant  un  effort  pour 
sourire;  ensuite  nous  recevrons  nos  voi^s, 
nous  aurons  des  amis. 

—  Des  voisins!  des  amis,  voilà  encore  une 
singulière  idée ,  s^écria  Léonce  !  donner  des  dî- 
ners et  en  recevoir,  c'est-à-dire  dépenser  de 
l'argent  et  mettre  des  cravattes  blanches;  en- 
tendre bavatder  des  hommes  et  voir  minauder 


-k.i 


u 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


des  femmes  ;  être  à  Theure  comme  fiacre  et  se 
tenir  droit  comme  un  soldat  en  faction;  céder 
le  meilleur  fauteuil  et  offrir  les  ailes  de  poulet  ! 
eela  ne  me  va  pas  du  tout . 

—  Je  vois  que  nous  aurons  de  la  peine  à  nous 
entendre,  dit  M"*  Loubert  avec  sécheresse. 

—  C'est  que  tous  ne  le  voudrez  pas ,  car  après 
tout ,  je  ne  suis  pas  méchant,  La  contrainte  m^est 
pénible,  parce  que  j'ai  peu  de  goûts;  et  si  on 
m'empêche  de  m'y  livrer ,  que  voulez-vous  que 
je  devienne?  Le  monde  m'ennuie;  est-ce  ma 
faute  à  moi  si  je  ne  comprends  pas  son  langa- 
ge? J'aime  mieux  vous  dire  tout  cela  d'avance, 
ma  cousine,  afin  que  vous  ne  puissiez  pas  me 
reprocher  un  jour  de  vous  avoir  volontairement 
trompée. 

Il  y  avait  dans  ces  paroles  une  franchise  qui 
plut  à  Éléonore ,  et  une  mélancolie  qui  la  frappa, 
parce  qu'elle  crut  y  voir  l'espérance  que  l'état 
de  son  cousin  n'était  pas  tout-à-(ait  désespéré, 
aussi  reprit-elle  : 

—  Je  vous  remercie ,  Léonce ,  d*ètre  sincère 
avec  moi  ;  car  cette  sincérité  est  une  preuve  de 
votre  affection. 

—  Oh  !  mon  Dieu  1  non ,  ma  cousine  ;  je  dis 
ce  que  je  pense ,  parce  que  ]  •  ne  pense  jamais 
deux  choses  à  la  fois,  et  quand  je  ne  parle  pas, 
c'est  que  je  ne  trouve  rien  à  dire»  et  cela  m'ar- 
rive  bien  souvent. 

Après  cette  première  tentative  peu  heureuse 
de  mademoiselle  Loubert,  il  y  eut  un  moment 
de  silence ,  pendant  lequel  Léonce,  ayant  tout  à 
fait  oublié  ce  qui  venait  de  se  passer,  se  mit  à 
examiner  l'arrangement  du  salon,  qui  avait  subi 
une  véritable  transformation  depuis  qu'Ëléonore 
s'était  élevée ,  par  son  âge  et  l'empire  qu'elle 
avait  pris  sur  son  père,  à  la  dignité  de  maî- 
tresse de  maison  :  les  anciens  meubles  avaient 
été  remplacés  par  d'autres  d'une  forme  élégante 
et  nouvelle;  de  riches  tentures  de  soie  recou- 
vraient les  vieux  papiers  à  grands  ramages  qui 
tapissaient  jadis  les  murs  ;  le  changement  était 
complet. 

— -  Est-ce  que  mon  oncle  a  gagné  beaucoup 
d'ai^ent  depuis  que  je  suis  parti,  demanda 
Léonce  avec  une  sorte  d'inquiétude? 

—  Je  le  crois,  car  il  est  toujours  fort  occupé 
d'affitires ,  et  vous  savez  qu'il  a  la  main  heu- 
reuse. Mais  parlez-mm  un  peu  de  vos  voyages: 
vous  avez  dû  voir  des  choses  fort  intéressantes. 


—  Oh  !  mon  Dieu,  non.  Tous  les  pays  se 
semblent,  et  je  me  suis  ennuyé  partout. 

—  Même  en  Italie? 

—  En  Italie  moins  qu'ailleurs ,  parce  qae  je 
n'y  suis  pas  resté  aussi  longtemps  qu'en  Alle- 
magne et  en  Angleterre. 

—  Avez-vous  rapporté  quelques  objets  d'art? 

—  J'ai  ramené  un  chien  magnifique  qui  s^ap- 
pelle  Snap.  La  première  fois  que  je  viendrai  ici 
à  cheval ,  je  me  ferai  suivre  par  lui.  Cest  un 
lévrier,  quand  il  se  dresse  et  qu'il  met  ses  pattes 
de  devant  sur  mes  épaules ,  il  est  plus  grand 
que  vous. 

La  même  expression  de  fierté,  qui  avait  déjà 
altéré  la  sérénité  de  la  physionomie  d'Ëléonore, 
reparut  une  seconde  fois,  et  ce  fut  avec  une  lé- 
gère nuance  de  dépit  que  la  jeune  fille  dit  à  son 
cousin  : 

—  Voulez-vous  que  nous  allions  faire  un  toar 
dans  le  parc,  Léonce?  Je  vous  montrerai  ma 
volière,  qui  est  fort  intéressante  en  ce  moment: 
presque  toutes  les  femelles  ont  des  œufs  ou  des 
petits. 

Léonce,  qui  détestait  par-dessus  tout  la  con- 
versation, et  qui,  entre  tontes  les  choses,  préfé- 
rait les  plus  insignifiantes ,  accepta  avec  em- 
pressement la  proposition  de  sa  cousine.  Ils 
sortirent  donc  tous  les  deux,  et  bientôt  ils  dis- 
parurent sous  les  beaux  ombrages  du  parc  de 
Courville. 

Au  même  moment,  nladame  Granval  ache- 
vait de  faire  connaître  ses  honorables  scrupules 
à  son  frère,  qui  avait  de  la  peine  à  les  compren- 
dre. 

—  Vous  le  voyez,  mon  frère ,  disait-elle ,  i) 
est  impossible  que  je  consente  à  ce  mariage.  II 
ferait  le  malheur  de  votre  fille ,  et  je  ne  m'en 
consolerais  de  ma  vie. 

—  Vous  ne  connaissez  pas  Eléonore,  ma  sœur, 
reprenait  l'honnête  industriel ,  un  peu  confus 
d'avoir  moins  de  sollicitude  que  madame  Gran- 
val pour  le  bonheur  de  son  enfant  :  elle  n'est 
pas  romanesque,  et  pourvu  que  son  mari  soit 
honnête  homme,  elle  s'arrangera  parfaitement 
de  tout  le  reste. 

—  Mais  je  vous  répète  qu'il  n'a  pas  plus  d'in- 
telligence que  lors  de  son  d^pàii  9  il  y  a  cinq 
ans. 

—  Je  répondrai  à  cela  que,  pendant  ces  cinq 
années  de  liberté,  il  n'a  pas  fiât  une  seule  sd- 


SUZANNE  DESTOUVILLE. 


16 


tise.  Quel  est  le  jeune  homme  de  son  ftge  dont 
on  en  paisse  dire  autant. 

—  n  ne  saura  pas  gérer  sa  fortune. 

^  Ma  fîUe  Paidera.  C'est  elle  qui  administre 
toutes  mes  propriétés  rurales. 

—  n  la  blessera  par  ses  propos  ;  il  Thumiliera 
par  ses  sentiments  vulgaires. 

—  Parce  qu'il  dit  et  fait  ce  que  les  autres 
pensent  et  cachent  !  Ma  fille  est  trop  raisonnable 
pour  cela. 

—  n  n*a  pas  de  suite  dans  les  idées. 

—  n  n'en  sera  que  plus  facile  à  conduire. 

—  Eh  bien  !  il  est  sans  cœur,  s'écria  madame 
GranTalavcc  désespoir. 

— 11  n'en  fera  que  moins  de  sottises. 

—  Mon  frère ,  tous  calomniez  votre  fille.  Je 
suis  sûre  qu'à  l'heure  qu'il  est,  elle  songe  déjà 
aa  moyen  de  rompre  cette  union,  à  laquelle  eUe 
n'avait  consenti  que  sur  l'espérance  d'un  chan- 
gement qui  ne  s'est  pas  réalisé.  Eléonore  a  le 
sentiment  de  sa  valeur;  elle  sait  qu'elle  pour- 
ra épouser  à  peu  près  qui  elle  voudra  avec  ses 
avantages  personnels  et  ses  cent  mille  francs  de 
rentes. 

—  Dites  plus  de  deux  cents ,  ma  sœur ,  re- 
partit vivement  M.  Loubert,  qui  avait  tenu  en 
réserve  ce  dernier  argument,  comme  Napoléon 
ménageait  sa  garde  pour  décider  le  gain  des 
grandes  batailles. 

—  Raison  de  plus,  mon  frère ,  pour  que  je 
retire  ma  parole.  Si  Eléonore  était  pauvre,  j'au- 
rais hésité  peut-être  ;  mais  en  vérité ,  mainte- 
nant j^aurais  l'air  de  sacrifier  à  un  vil  intérêt 
<es  devoirs  les  plus  sacrés. 

— On  n'est  jamais  assez  riche  pour  n'avoir  pas 
envie  de  s'enrichir  encore. 

—  Ah  !  mon  frère  ! 

En  même  temps,  M.  Loubert  tira  le  cordon 
de  la  sonnette  ;  un  domestique  se  présenta  aus- 
sitôt. 

—  Constant,  aUez  au  salon  prévenir  made- 
moiselle Eléonore  que  sa  tante  et  moi  nous  l'at- 
tendons dans  mon  cabinet. 

—  Mademoiselle  est  dans  le  parc,  avec  M.  le 
karon  ^  répondit  le  domestique.  Je  leur  ai  en- 
tendu dire  en  passant  qu'ils  allaient  du  côté  de 
la  volière. 

—  Eh  bien  1  cherchez  ma  fille ,  et  qu'elle 
rjenne  à  l'instant  même. 

Quelques  minutes  après,  Eléonore  arriva.  Le 


grand  air,  le  soleil,  la  marche  avaient  donné  de 
l'animation  à  sa  physionomie  habituellement 
froide;  elle  était  ravissante. 

—  Eléonore,  mon  enfant,  c'est  moi  qui  vous 
ai  fait  appeler,  lui  dit  tendrement  madame  Gran-* 
val  en  lui  faisant  signe  de  s'asseoir  auprès 
d'elle,  réprouve  le  besoin  de  vous  rassurer  sur 
mon  affection  pour  vous. 

—  Comment  cela ,  ma  tante  ?  demanda  ma- 
demoiselle Loubert  avec  une  certaine  inqué- 
tude. 

—  Vous  avez  déjà  dû  vous  apercevoir,  reprit 
la  baronne,  que  Léonce  n'a  pas  tiré  de  ses 
voyages  le  fruit  que  nous  en  espérions  ;  eh  bien! 
je  ne  voudrais  pas  que  vous  pussiez  croire  que, 
dans  l'état  où  il  est,  je  suis  venue  ici  uniquement 
pour  parler  à  votre  père  de  nos  projets  d'aï* 
liance. 

Eléonore  garda  le  silence;  après  quelques 
instants  d'attente,  madame  Granval  continua  : 

—  Je  serais  heureuse  et  fière  de  vous  nom» 
mer  ma  fille,  chère  nièce;  mais  ma  conscience 
m'ordonne  de  vous  dire  que  vous  êtes  entière- 
ment libre  d'accepter  ou  de  refuser  ce  titre. 

Eléonore  était  trop  ambitieuse  pour  n'être 
pas  habile.  Elle  voulait  épouser  son  cousin  par- 
ce qu'il  avait  une  grande  fortune,  mais  elle  sen- 
tait que  si  elle  laissait  deviner  ce  motif  à  une 
personne  aussi  noblement  délicate  que  sa  tante, 
celle-ci  ne  voudrait  plus  consentir  au  mariage. 
Cette  position  était  difficile,  car  la  véritable  rai- 
son ne  pouvant  être  avouée ,  il  fallait  en  créer 
une  autre  et  cela  demandait  du  temps.  Toutes 
ces  idées  se  présentèrent  à  la  fois  à  l'intelli- 
gence calme  et  lucide  d'Ëléonore ,  qui  répon* 
dit: 

—  Votre  procédé  me  touche,  mais  ne  m'éton* 
ne  pas ,  ma  chère  tante.  En  revoyant  Léonce , 
j'avais  prévu  vos  scrupules  et  je  m'attendais  à 
votre  démarche.  Vous  avez  raison,  cette  situa^ 
tion  demande  qu'on  y  réfléchisse  avec  maturi- 
té, et  je  vous  remercie  de  me  mettre  à  même  de 
le  faire.  Ma  tendresse  pour  vous  est  profonde; 
mon  amitié  pour  mon  cousin  est  sincèpe  ;  avec 
ces  deux  guides,  il  est  bien  diflicile  que  ie  me 
trompe  sur  le  choix  du  parti  que  j'ai  à  prendre. 
En  attendant  aimez-moi  toujours  comme  votre 
AUe,  et  quoiqu'il  arrive,  conservez-moi  la  même 
affection. 

Le  noble  cœur  de  madame  Granvai  ne  ni 


16 


SUZANNE  D^TOUVILLB. 


dans  ces  paroles  qu'un  refus  délicatenent  ex- 
primé, et  si  eUe  fut  touchée ,  die  n'en  regretta 
que  plus  amèrement  la  nécessité  dans  laquelle 
elle  s'était  trouvée  de  le  prouTcr.  EUe  embrassa 
tendrement  sa  nièce,  pendant  que  M.  Loubert, 
qui  n'était  pas  dans  le  secret  des  arrières  pen- 
sées 4e  celle-ci,  grommelait  entre  ses  dents  : 

—  Je  crois ,  ma  parole  d'honneur ,  que  ces 
deux  femmes  sont  foUes.  Eléonore  est  mainte- 
nant aussi  romanesque  que  ma  sœur.  Nous  y 
mettrons  bon  ordre.  ^      _ 

Le  reste  de  la  journée  n'offrît  aucun  mcident 
remarquable ,  grâce  à  M.  Loubcrt  qui ,  cédant 
ma  consetts  de  sa  Me ,  emmena  Léoûce  sous 
le  prétexte  de  lui  faire  visiter  un  étabUssement 
créé  pendant  son  absence,  sur  lequel  l'honnête 
industriel  fondait  disait-il,  de  grandes  espéran- 
ces.  Ils  ne  revinrent  qu'à  l'heure  du  dîner  ;  com- 
me  Léonce  était  fatigué,  il  ne  parla  pas,  et  tout 
se  passa  à  merveille.  En  sortant  de  table  mada- 
me Granval  et  son  fils  reprirent  la  route  du  Haut- 
Mont.  Pendant  tout  le  trajet,  la  baronne  pleu- 
rait dans  un  des  coins  de  la  voiture  ;  Léonce 
dormait  profondément  dans  l'autre, 

V. 
Madame  Granval  rentrée  chex  elle,  Suzanne 
)*embras8a  tendrement. 

—  Eh  bien!  Madame,  ôtcs-vous  contente  de 
votre  Journée  ?  lui  dcmanda-trelle. 

—  J'ai  eu  un  moment  de  joie,  mon  enfont; 
et  j'ai  su  ensuite  que  c'est  à  vous  que  je  l'avais 

dû. 

—  Comment  celai 

—  Léonce  a  été  très  bien  pour  M.  Verne  au 
moment  de  leur  séparation,  et  il  m'a  avoué  en- 
suite que  c'était  vous  qui  lui  aviez  conseillé  ce 
qu'il  devait  faire  et  même  dicté  ce  qu'il  devait 

dire.  .  ., 

—  M.  Léonce  est  un  indiscret,  repnt  Suzanne 

en  rougissant.  , 

—  Il  est  sincère,  mon  enfant;  ne  lui  repro- 
chons pas  cette  qualité,  puisque  c'est  la  seute 

qu'il  possède. 

—  Je  suis  ravie  que  M.  Léonce  se  soit  souve- 
nu de  mon  petit  avertissement,  car  cela  vous 
prouvera,  Madame,  qu'il  est  susceptible  de  rece- 
wir  toutes  les  bonnes  impressions  qu'on  lui 
donnera;  et  quand  il  sera  le  mari  de  sa  cousi- 
ne, entre  eUe  et  vous,  vous  en  ferez  un  homme 
excellent. 


— 11  faudra  dors  que  je  remplisse  cette  tâ- 
che à  moi  seule,  dit  douloureusement  madame 
Granval,  car  ce  mariage  ne  se  fera  pas. 

Bt  pourquoi  t  demanda  mademoiscHe  d'Es- 

touville  avec  le  plus  tendre  intérêt  t 

—  Parce  que  j'ai  dit  à  ma  nièce  que  je  la 
laissais  entièrement  libre  d'épouser  son  cousin 
ou  de  le  refuser,  et  qu'elle  m'a  répondu  de  ma- 
nière à  me  faire  supposer  un  refus.  EUe  m'a 
demandé  le  temps  de  réfléchir. 

—  J'aurais  fait  comme  elle ,  reprit  vivement 
Suzanne,  au  grand  étonnement  de  la  baronne. 

—  Vous  vous  calomniez,  Suzanne,  répondit 
madame  Granval  avec  amertume. 

—  Oui,  Madame,  j'anrais  demandé  le  temps 
de  réfléchir,  et  je  comprends  que  mademoiselle 
Loubert  l'ait  fait.  11  ne  faut  pas  que  le  monde 
l'accuse  d'épouser  votre  fils  pour  sa  fortune,  ni 
que  vous  puissiez  avoir  vous-même  cette  cruelle 
pensée;  et  convenez  que  vous  l'auriez  eue  si 
votre  nièce  vous  eût  dit  sans  hésiter  qu'eDc 
était  ravie  d'épouser  son  cousin. 

—  Vous  avez  raison,  Suzanne,  et  vous  êtes  un 
ange  de  bonté,  dit  la  baronne  attendrie.  Plaise 
à  Dieu  qu'Éléonore  ait  eu  effectivement  cette 
noble  cause  d'hésitation  !  En  attendant  que  j'en 
aie  la  certitude,  je  vous  remercie  toujours  de 
m'en  donner  l'espérance. 

Suzanne  alWt  répondre ,  lorsque  la  voix  de 
Léonce  retentit  avec  violence  dans  la  pièce  qui 
précédait  le  salon. 

—  Snapî  Snap!  cria-t-U  de  toute  la  force 
d'une  colère  concentrée. 

Le  malheureux  lévrier  quitU  la  Uble  sousla- 
queUe  il  s'était  blotti ,  et  il  vint  enrouler  son 
corps  souple  autour  des  jambes  de  Suzanne, 
debout  à  côté  de  madame  Granval. 

La  porte  du  salon  s'ouvrit  brusquement,  t\ 
Léonce,  l'œil  en  feu,  la  bouche  écumante,  entra 
en  demandant  son  chien  d'une  voix  étouffée. 

Dès  qu'il  l'eut  aperçu  il  se  jeta  sur  lui  le  biw 
levé  et  armé  d'un  jonc  formidable. 

«-  C'est  moi  qui  suis  la  coupable,  lui  dilSo- 
zanne  avec  douceur;  je  ne  lui  ai  pas  ouvert!» 

porte. 

—  De  quel  droit  retcne»-vous  cette  bètc  qu» 

m'appartiemî  ^ 

—  Je  l'ai  gardée  près  de  moi ,  parce  qn  «»« 
était  triste  de  votre  absenee. 


—  Qoct\c  bëlise  me  dites-vous  lâT  triste  de 
•ion  absence!  je  le  bals  toujours. 

—  Alors  c'était  pour  le  consoler  de  votre 
procbaia  retour,  reprit  Suiarne,  en  mêlant  à  sa 
ilouccur  une  fine  et  aiïcclucusc  teinte  d'ironie. 

—  Que  ce  soit  une  chose  ou  l'autre,  votre 
Cxutc  ou  la  sienne,  il  sera  battu. 

Et  Léonce  releva  sa  canne  qu'il  avait  rin  mo- 
Bcnt  baissée. 

— Frappcz-lcdonc,  ditia  jeune  lîlle,  cncten- 
daot  son  bras  sur  le  dos  voiité  par  la  frayeur, 
da  pauyre  Snap. 

—  Ma  mère,  continua  Uoncc  en  se  tournant 
àa  câté  de  madame  Granval ,  je  ne  suis  donc 
pas  le  maître  ici,  comme  vous  me  l'avez  dit  ce 

—  On  ne  tous  empêche  pas  de  faire  ce  que 
vous  voulez,  mon  (ils;  seulement  on  cherche  à 
vous  Eaire  comprendre  ce  qui  est  juste. 

—  Ccst  bien  ennuyeux. 

Et  il  sortit  sans  emmener  Snap. 

—  VoycE  si  l'on  peut  en  attendre  le  moindre 
cbangremcnt!  dit  madame  Granval  déscspcrëc. 

—  n  ne  m'a  pas  battue,  reprit  Suzanne  avec 
oo  doui  Eourire. 

T.  ». 


VI. 

Le  résultat  des  événements  quo  nous  atons 
rapportés  dans  le  chapitre  précédent,  fut  que 
pendant  quelques  jours  on  ne  parla  pas  des  pro- 
jets qui  avaient  hâté  le  retour  de  Léonce  et  dé- 
cidé sa  première  visite  à  Courvillc.  Les  deui  ùr 
milles  continuèrent  &  se  voir  très  fréquemment, 
mus  leur  intimité  ne  fut  que  ce  qu'elle  aurait 
été  en  toute  autre  circonstance.  Ëléonore  était 
aflêctueuse  pour  sa  tante,  aimable  et  nalureUa 
avec  son  cousin,  prévenante  pour  Suzanne,  qui 
commentait  i.  s'attacher  à  elle  parce  qu'ello 
trouvait  sa  conduite  honorable.  De  temps  en 
temps  seulement  H .  Loubcrt  disait  b.  son  neveo  '. 

—  Que  diable  a  donc  ta  mèret 

—  Ma  mère!  répondait  Léonce  avec  étonne- 
menl,  est-ce  qu'elle  a  quelque  choscl 

—  Je  crois,  ajoutait  l'oncle,  qu'elle  a  peur  qoc 
tu  ne  veuilles  pas  épouser  ma  fille. 

—  EttiM  lort;  je  suis  très  décidé  à  devenir 
votre  gendre,  à  moins  cependant  qu'il  ne  se  pr^ 
sente  pour  moi  un  plus  riche  parti ,  cor  don 
TOUS  comprenez... 

—  Oui,  oui,  je  comprends,  rcprcnaitM.Lo» 


18 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


bert,  qui  comprenait  en  effet  mieux  que  ne  l'eût  [  surpris  de  la  voir ,  quoiqu'il  ne  l'attendît  pas. 


fait  tout  autre  à  sa  place. 

Quclqu'attention  qu'apportât  mademoiselle 
d'Estouville  à  ne  jamais  entraver  les  implaca- 
bles habitudes  de  Léonce,  il  ne  se  passait  cepen- 
dant pas  de  jour  qu'elle  n'eût  à  supporter  quel- 
ques-unes de  ses  rudesses.  La  jeune  fille  y  ré- 
pondait avec  calme  et  dignité,  madame  Granval 
les  reprochait  à  son  fils  avec  une  douloureuse 
indignation,  Léonce  s'excusait  par  sa  phrase  or- 
dinaire :  «  Je  ne  suis  pas  méchant ,  »  et  à  la 
première ,  à  la  plus  frivole  occasion ,  c'était  de 
part  et  d'autre  à  recommencer  sans  le  moindre 
changement. 

Snap,  le  pauvre  lévrier ,  avait  seul  cessé  de 
souffrir  du  caractère  de  son  maUro  qui  s^pi- 
blait  l'avoir  tout  k  fait  oublié  ;  et  ,)a  bon  anigial 
avec  une  admirable  sûreté  d'instlnet,  ayant  com- 
pris que  cette  trêve  dans  son  esclavage  était*le' 
résultat  de  la  généreuse  intcrvontiop  de  Suzan- 
ne, s'était  attaché  à  sa  bienfaitrice  qu'il  ne 
quittait  presque  jamais.  Il  avait  repris  toute  sa 
vigueur,  toute  sa  gaîté,  et  c'était  un  charmant 
spectacle  que  de  le  voir  sur  la  grande  pelouse 
du  parc  tracer  de  grands  cercles  autour  de  ma- 
demoiselle d'Estouville,  et  venir  ensuite  s'éten- 
dre à  ses  pieds  avec  la  gracieuse  nonchalan- 
ce de  cette  race  si  élégamment  aristocratique. 

Un  malm,  avant  le  déjeuner,  Suzanne  était 
assise  près  d'une  des  fenêtres  du  salon ,  dans 
Tembràsure  de  laquelle  elle  avait  dressé  com- 
me de  coutume  son  chevalet,  lorsqu'elle  aper- 
çut Léonce  qui  traversait  la  pelouse  conduisant 
Snap  en  laisse.  Le  malheureux  lévrier,  trem- 
blant de  tous  ses  membres,  suivait  avec  une  ré- 
pugnance évidente ,  et  tournait  de  temps  en 
temps  la  tôte  du  côté  du  château  comme  pour 
réclamer  du  secours.  Suzanne ,  inquiète ,  atta- 
cha SCS  regards  sur  son  protégé,  et  vit  avec  une 
indicible  terreur  que  le  lien  qui  le  retenait  était 
une  espèce  de  nœud  coulant  qui  se  serrait  à 
chaque  tentative  du  chien  pour  rester  en  arriè- 
re. La  langue  pendante  et  violacée ,  les  yeux 
hors  de  leur  orbite  et  sanglants,  le  pauvre  Snap 
avait  l'air  d'un  condamné  qui  marche  à  un  sup- 
plice dcjîi  commencé.  Jeter  ses  pinceaux,  tra- 
verser en  courant  les  salons,  le  vestibule,  la  pe- 
louse, tout  cela  fut  pour  Suzanne  l'affaire  d'un 
moment,  et  avec  la  rapidité  de  la  pensée,  elle 


—  Où  conduisez-vous  donc  votre  chien,  mon- 
sieur  Léonce,  lui  demanda-t-elle  d'une  voix 
entrecoupée  par  son  émotion  et  la  vélocité  de 
sa  course. 

H.  Granval  au  lieu  de  répondre ,  montra  du 
doigt  un  magnifique  peuplier  qui  se  balançait 
mollement  au  souflle  de  la  brise,  puis  il  se  dis- 
posa à  continuer  sa  route. 

—  Je  ne  vous  comprends  pas,  reprit  la  jeune 
fille  en  se  plaçant  devant  lui ,  comme  si  elic 
voulait  lui  barrer  le  chemin  ;  est-ce  que  vous 
voudriez  apprendre  à  Snap  à  grimper  sur  les  ar- 
bres ,  comme  vous  lui  avez  am>ris  à  uager,  ce 
serait  moins  laçile.  Et  Suzanne  s'afibr^^a  de  ^u- 
rire. 

—  Je  vQii^  ce  que  je  voux  :  laîiseaHDoi  pis- 
^r;  roKi^  «^vez  giie  je  n'aime  pas  qu'on  me 

Snap,  encouragé  par  l'intervention  de  sa  pro- 
tectrice, s'était  résolument  étendu  sur  le  gazon, 
pendant  ce  colloque,  de  sorte  que  lorsque  Lé- 
once voulut  se  remettre  «^n  marche  il  éprouva 
une  résistance  à  laquelle  il  ne  s'attendait  pas. 

n  hésita  un  moment,  mais  bientôt  avec  la  té- 
nacité des  êtres  bornés  il  ne  tint  aucun  compte 
de  l'obstacle,  et  il  s'élança  en  avant  en  traînant 
Snap  derrière  lui. 

^  Vous  allez  l'étrangler  !  s'écria  Saianne 
avec  anxiété. 

—  Eh  bien!  je  voulais  le  pendre ,  ce  sera  à 
peu  près  la  même  chose  pour  moi. 

—  Vous  vouliez  le  pendre!  dit  Suzanne  stu- 
péfaite et  indignée.  C'est  pour  plaisanter  que 
vous  dites  cela.  Monsieur,  eontinua-t-clie  d'un 
ton  plus  doux  :  Vous  n'êtes  pas  méchant ,  je  le 
sais  bien. 

—  Je  ne  suis  pas  méchant,  mais  je  suis  juste* 
car  je  punis  les  déserteurs.  «^ 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Que  j'avais  acheté  ce  chien  pour  moi,  qu'il 
s'est  donné  à  vous,  et  que  je  ne  veux  pas  nour- 
rir une  hôte  qui  ne  m'appartient  plus. 

—  Ainsi,  c'est  moi  qui  suis  la  cause  de  cette 
exécution  barbare?  dit  Suzanne  en  pleurant.  Je 
ne  la  souffrirai  pas,  je  vous  le  déclare 

—  Et  comment  ferez-vous  pour  l'empôcher. 

—  Je  m'adresserai  à  votre  cœur  qui  estmeil* 


ae  présenta  devant  Léonce  qui  'ne  parut  pas  ^  leur  plus  que  vous  ne  croyez. 


5UZAiifl£  irrsvouyjiir 


SUZANNE  D*E$TOUVILLB. 


—  )lon  cœur  ii*a  rien  de  commun  avec  ce 
cbicn. 

—  Alors  je  tous  demanderai  grâce  en  invo- 
aasiA  Iti  ncati  An* 


santle  chien  (t);  et  tout  craintif  qu*il  est,  sa. 
connaissance  le  rend  inaccessible  à  la  crai 


•• 


SUZANNE  D*E$TOIIVDJJL 


f9 


—  Mon  cœur  n'a  rien  de  commun  avec  ce 
chien. 

—  Alors  je  tous  demanderai  grâce  en  invo- 
quant le  nom  de  votre  mère. 

—Ma  mère  m^ennuie ,  elle  pleure  toujours. 
Je  veui  pendre  Snap ,  cela  me  fera  passer  un 
bon  moment. 

Et  Léonce  par  un  geste  impérieux  et  brutal , 
fitencore  une  fois  comprendre  à  Suzanne  qu'elle 
n'avait  rien  à  attendre  de  lui  et  qu'elle  devait 
se  retirer.  Puis  il  s'élança  de  nouveau ,  entraî- 
Dant  le  pauvre  Snap  qui  faisait  entendre  le  râle 
qui  précède  la  mort. 

Mais  mademoiselle  d'Estouville ,  avec  une 
énergie  qui  n'avait  d'égal  que  sa  présence  d'es- 
prit, passa  derrière  Léonce,  saisit  la  corde  qui 
étranglait  le  chien ,  la  tourna  autour  de  son  bras, 
et  se  substitua  ainsi  à  la  victime  qui  put  respirer 
plus  librement. 

—Je  vous  traînerai  tous  les  deux ,  dit  Léonce, 
et  joignant  l'exécution  à  la  menace ,  il  se  mit  à 
tirer  la  corde  de  toutes  ses  forces. 

Suzanne  resta  immobile.  Snap  s'était  relevé 
et  il  lécbait  afrcclueusement  celle  des  deux  mains 
de  la  jeune  fille  qui  était  restée  libre. 

—  Vous  me  faites  bien  mal,  monsieur  Léonce, 
dit-elle  d'une  voix  brisée  par  la  douleur  ;  mais 
comme  il  s'agit  de  vous  empêcher  de  commettre 
une  mauvaise  action  qui  jeterait  le  désespoir  au 
cœur  de  votre  mère,  je  ne  vous  céderai  pas. 

—  Je  vous  préviens  que  votre  bras  est  en 
sang,  répondit  Léonce  sans  lâcher  la  corde. 

—  Coci  vous  regarde  plus  que  moi,  répliqua 
la  jeune  fille  en  essayant  de  sourire. 

—  Je  ne  comprends  rien  à  tout  cela ,  mur- 
mura Léonce,  comme  s'il  se  parlait  à  lui-même. 
Souffrir  pour  un  chien...  Vouloir  m'empôcher 
de  faire  une  chose  qui  paraît  mauvaise...  C'est 
Lien  singiilier... 

Et  la  main  de  Léonce  laissa  échapper  le  cor- 
deau. 

Suzanne  dégagea  son  bras,  et  de  l'autre  main 
elle  desserra  le  nœud  coulant  et  rendit  Snap  à 
la  liberté. 

Le  chien,  au  Heu  de  s'enfuir,  appuya  sa  tête 
sur  le  bras  meurtri  de  mademoiselle  d'Estou- 

—  Il  ne  so  sauve  pasl  s'écria  Léonce,  c^cst 
lien  drôle.  S»avez-vous  pourquoi  ? 

^  n  est  reconnaissant,  dit  Suzanne  en  cares- 


sant le  cbieii  (  t  )  ;  et  tout  craintif  qu'il  est,  sa  rc- 
connaissance  le  rend  inaccessible  à  la  crainte. 

—  Reconnaissant!  n'est-ce  pas  ce  que  vous 
vouliez  que  je  fusse  pour  Verne  î 

—  Justement. 

—  Cela  fait-il  plaisir? 

—  Essayez-en,  vous  le  verrez. 

—  Pour  cela  il  faudrait  que  je  fusse  satisfait 
de  n'avoir  pas  pendu  Snap...  Eh  bien  !  il  me 
semble  que  je  le  suis  :  c'est  singulier,  Maderooi* 
selle  Suzanne,  je  vous  remercie,  et  je  tâcherai 
de  ne  pas  oublier  ce  que  vous  venez  de  faire 
pour  moi.  Voulez-vous  me  permettre  d'emme- 
ncrSnap? 

—  Je  n'aurais  le  droit  de  l'empêcher,  que  si 
vous  pouviez  encore  lui  faire  du  mal  ;  mais  je 
ne  dois  plus  avoir  cette  crainte,  n'est-ce  pas? 

—  Gardez-le  donc  avec  vous,  dit  Léonce  tris- 
tement ,  car  si  je  sais  ce  que  je  veux  mainte- 
nant, je  ne  saurais  répondre  de  ce  que  je  vou- 
drai tout  à  l'heure, 

—  Pauvre  jeune  homme!  &'écna  Suzanne 
pendant  que  Léonce  s'éloignait.  11  n'est  peut- 
être  pas  incorrigible,  et,  si  elle  l'ose  tenter,  Éléo- 
nore  peut  avoir  une  bien  douce  tâche  à  remplir. 

Ayant  prononcé  ces  mots  avec  l'accent  de  la 
plus  profonde  pitié,  Suzanne  rentra  au  château. 

—  Mon  Dieu  !  mon  enfant,  qu'avez-voua  au 
bras?  lui  dit  madame  Granval ,  lorsqu'ils  se 
trouvèrent  réunis  tous  les  trois  à  la  table  du  d«** 
jeûner. 

—  Ce  n'est  rien ,  reprit  Suzanne  en  rougis- 
sant, je  me  suis  blessée  par  mégarde  ;  mais  je 
ne  souffre  pas. 

—  Elle  ment  !  dit  Léonce  avec  brusquerie  : 
c'est  moi  qui  lui  ai  fait  cela. 

—  Vous,  mon  fils  !  j'espère  que  c'est  sans  le 
vouloir,  demanda  la  baronne  en  tremblant. 

—  Je  le  voulais  très  bien,  mais  après  j'en  ai 
été  fâché,  et  je  crois  que  je  le  suis  encore. 

Alors  Léonce  se  mit  à  raconter  sans  le  moin- 
dre ménagement  tout  ce  qui  s'était  passé.  On 
eût  dit  à  son  calme  que  c'était  d'un  autre  qu'il 
parlait.  Madame  Granval  était  au  désespoir  et 
elle  ne  le  cachait  pas. 

—  Maintenant,  ma  mère,  continua-i-il  lors- 
qu'il eut  fmi  son  récit,  dites-moi  si  j'ai  eu  rai- 
son de  ne  pas  pendre  Snap? 

—  Pouvcz-vous  le  demander,  Léonce?  ré- 

(I)  Voyei  la  grarara  inr  acier. 


20 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


pliqua  la  baronne  en  cherchant  h  retenir  ses 
larmes. 

—  C'est  que  je  voudrais  bien  que  ces  contra- 
riétés ne  se  renouvelassent  pas  tous  les  jours  : 
je  ne  suis  pas  le  maître  ici ,  reprit  Léonce,  qui 
ne  songeait  plus  qu'au  dépit  qu'il  avait  éprouvé 
d'être  interrompu  dans  l'exécution  de  son  pro- 
jet stupidement  barbare. 

—  Si  c'est  moi  qui  vous  gène ,  Monsieur,  je 
suis  prête  à  partir,  dit  doucement  Suzanne ,  et 
cependant  je  serai  très  malheureuse  de  quitter 
madame  votre  mère. 

—  Je  ne  veux  pas  que  vous  vous  sépariez  de 
nous ,  répliqua  vivement  Léonce ,  du  ton  dont 
il  aurait  dit  à  son  chien  :  Snap  !  ici  !  Cette  mai- 
son est  déjà  assez  ennuyeuse  quand  vous  y  êtes  ; 
que  serait-ce  donc  si  vous  Fabandonniez? 

—  Il  faut  cependant  qu'elle  l'abandonne,  s'é- 
cria madame  Granval  avec  indignation.  Suzan- 
ne, mon  enfant ,  je  vous  en  supplie ,  épargnez- 
moi  la  souffrance  de  vous  voir  partager  les  hu- 
miliations que  me  causent  ses  brutalités,  conti- 
nua-t-elle  en  étendant  sa  main  frémissante  dans 
la  direction  de  la  place  où  Léonce  se  tenait  im- 
passible. Seule,  dans  cette  maison  avec  lui,  je 
n^aurai  du  moins  à  supporter  que  le  poids  de 
ma  propre  douleur,  et  la  honte  ne  s'y  joindra 
pas  pour  ajouter  les  tortures  de  mon  orgueil  à 
celles  de  mon  cœur,  désormais  sans  consolation. 
Mon  fils ,  résignez-vous  d'avance  à  vivre  dans 
la  solitude  avec  moi,  et  si  vous  trouviez  un  jour 
que  c'est  trop,  après  avoir  trouvé  que  ce  n'était 
pas  assez,  eh  bien!  vous  n'aurez  qu'un  seul  mot 
à  dire,  et  je  vous  laisserai  maître  absolu  dans 
cette  maison  où  je  ne  puis  plus  être  heureuse, 
puisqu'il  ne  me  reste  plus  d'espérance. 

Un  morne  silence  succéda  à  cet  élan  de  dé- 
sespoir. Léonce  ne  trouvait  pas  une  parole  à 
dire  à  sa  malheureuse  mère,  Suzanne  ne  savait 
par  où  commencer  pour  exprimer  tous  les  sen- 
timents nobles  et  tendres  qui  remplissaient  son 
âme. 

—  Si  vous  Texigez,  Madame,  dit^elle  enfin,  je 
me  séparerai  de  vous,  mais  avant  de  me  faire 
connaître  votre  volonté ,  laissez-moi  vous  dire 
que  je  vous  aime  trop  pour  ne  pas  préférer  les 
petites  épreuves  que  ma  fierté  souffre  ici ,  à  la 
tristesse  que  j'éprouverais  s'il  me  fallait  vivre 
loin  de  vous,  maintenant  que  je  conna's  vos  cha- 
grins. 


Au  moment  où  Suzanne  avait  commencé  à 
parler,  le  visage  de  Léonce  s'était  animé  d'une 
expression  vague  d'abord,  mais  bientôt  signiû- 
cative  ;  de  la  curiosité  il  était  passe  à  rattcntion, 
et  de  celle-ci  à  quelque  chose  de  grave  cl  de 
doux  qui  ressemblait  à  la  reconnaissance. 

—  Vous  êtes  bien  bonne,  mademoiselle ,  de 
parler  ainsi ,  dit-il  en  hésitant.  Il  paraît  que  je 
fais  du  mal  à  ma  mère  et  que  vous  lui  foiitcs  du 
bien.  Restez  donc  avec  nous,  je  vous  le  demande 
en  grâce  et  je  vous  promets  de  ne  plus  tour- 
menter Snap. 

Sa  pénétration  ne  put  aller  au-delà,  et  il  re- 
tomba dans  son  impassibilité. 

—  Vous  l'entendez,  madame,  reprit  Suzanne 
en  attachant  sur  la  baronne  un  regard  radieux  : 
il  n'y  a  plus  que  vous  maintenant  qui  souhai- 
tiez mon  départ.  Persistez-vous  encore  à  Tcxi- 
gcr? 

—  Non,  mon  enfant;  mais  je  persiste  à  dire 
que  vous  êtes  le  plus  parfait  de  tous  les  êtres. 
Faites  donc  ce  que  vous  voudrez,  et  que  le  ciel 
vous  récompense  :  je  le  lui  demanderai  tous  les 
jours  de  ma  vie. 

—  Je  suis  déjà  récompensée ,  madame ,  par 
le  bonheur  que  j'éprouve  à  vous  faire  un  peu 
de  bien.  Vous  qui  en  faites  tant  à  ceux  que  vous 
aimez,  vous  devez  savoir  combien  cela  est 
doux. 

—  Ma  mère,  interrompit  brusquement  Léon- 
ce ,  pourquoi  Eléonore  ne  dit-elle  jamais  des 
choses  comme  celles  que  vient  de  prononcer 
mademoiselle  Suzanne  ?  Je  voudrais  beaucoup 
qu'elle  essayât  et  je  le  lui  demanderai. 

—  Gardez-vous  en  bien,  Léonce  I  vous  ofTen- 
seriez  gravement  votre  cousine. 

L'arriyée  inattendue  de  M.  Loubert  et  d*E- 
léonore  interrompit  cette  conversation. 

VIL 

Il  nous  revient  à  l'esprit  que  nous  n^avons 
point  obéi  jusqu'à  présent  à  l'usage  qui  prescrit 
aux  romanciers  de  donner  un  corps  aux  per- 
sonnages dont  ils  essaient  de  peindre  les  ca- 
ractères. 

Suzanne  d'Estouville  avait  vingt-deux  ans 
lorsqu'elle  était  venue  s'établir  chez  madame 
Granval.  C'était  une  grande  et  frêle  jeune  fille, 
dont  toute  la  personne  avait  une  grâce  naturcUe 
et  touchante  qui  captivait  jusqu'à  ceux  qui  dq 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


21 


possédaient  pas  Thcureux  don  de  s'en  expli- 
quer le  charme  mystérieux  et  pudique.  Sa  taille 
mince  et  souple  gardait,  dans  sa  moelleuse  élé- 
gance, une  fermeté  qui  ajoutait  l'attrait  de  la 
noblesse  à  la  séduction  d'un  chaste  abandon. 
Ses  manières  étaient  dignes  et  simples;  une 
certaine  lenteur  dans  ses  mouvements  qui  ne 
ressemblait  pas  à  la  nonchalance ,  lui  donnait 
une  distinction  inimitable  que  ses  nombreuses 
compagnes  de  Saint-Denis  prenaient  vainement 
pour  modèle.  Son  visage  était  dans  une  par- 
faite harmonie  avec  tout  le  reste  de  sa  personne  : 
des  cheveux  chàtain-clair ,  fins  et  soyeux ,  en- 
cadraient, entre  deux  touffes  négligemment 
bouclées,  un  front  lumineux  calme  et  réfléchi  ; 
son  grand  œil  bleu ,  ombragé  de  longues  pau- 
pières noires ,  était  vif  sans  ardeur ,  affectueux 
sans  coquetterie ,  et  mélancolique  sans  être  ja- 
mais rêveur;  son  nez,  d'une  irréprochable  ré- 
gularité, ajoutait  cependant  à  l'expression  de 
sa  physionomie ,  et  son  sourire ,  doux  et  triste, 
révélait  cette  souffrance  intérieure  dont  les  âmes 
délicates  ont  le  pressentiment  longtemps  avant 
d'en  avoir  la  connaissance.  Son  teint,  toujours 
charmant ,  n'était  pas  égal  dans  son  éclat ,  parce 
que  Suzanne  sentait  vivement  et  réprimait  beau- 
coup. Ses  mains  blanches  et  longues ,  ses  doigts 
effiles  avaient  des  mouvements  gracieux ,  aux- 
quels ne  nuisait  pas  un  imperceptible  tremble- 
ment ,  signe  certain  d'une  organisation  impres- 
sionnable et  cependant  maîtresse  d'elle-même. 
La  voix  de  Suzanne  était  harmonieuse  et  variée 
dans  ses  tons ,  de  sorte  que  ses  paroles  laissaient 
deviner  sa  pensée,  alors  même  qu'elles  ne  l'ex- 
primaient pas  tout  entière. 

—  Ma  sœur,  dit  M.  Loubert  en  entrant  dans 
la  salle  à  manger  avec  cette  aisance  bruyante 
qui  trahissait  son  laisser-aller  d'égoïste  et  sa 
vanité  de  parvenu,  je  viens  vous  prier  de  don- 
ner l'hospitalité  à  Éléonore  pendant  une  se- 
maine ,  car  je  suis  obligé  d'aller  passer  ce  temps 
à  Paris  pour  une  affaire  de  la  plus  haute  im- 
portance. 

—le  serai  charm<5c,  mon  frère,  de  vous  ren- 
dre ce  petit  service.  Ainsi ,  pendant  huit  jours, 
j'aurai  deux  filles,  ajouta-t-elle  affectueuse- 
ment en  arrêtant  un  tendre  regard  sur  Su- 
zanne. 

—  Deux  filles!  ^'écria  M.  Loubert!  ah!  oui, 
mademoiselle  d'Estouvillc  fera  l'autre Bon- 


jour mam'selle  Suzanne,  {a  va  bien? 

—  Très  bien ,  Monsieur ,  reprit  gracieuse- 
ment la  jeune  fille.  C'est  bien  aimable  à  vous 
de  nous  amener  mademoiselle  Loubert.  Per- 
mettez-moi ,  pour  ce  qui  me  regarde ,  de  vous 
en  remercier. 

Quelques  heures  après,  monsieur  Loubert 
était  sur  la  route  de  Paris.  Les  derniers  mots 
qu'il  adressa  à  sa  fille,  avant  de  monter  en 
voiture ,  avaient  été  ceux-ci  : 

—  Je  t'ai  mis  en  bonne  position  pour  arran- 
ger tes  affaires  ;  sache  en  profiter.  Mais  veux- 
tu  que  je  te  donne  un  conseil?  Prends  garde  à 
cette  petite  fille  qui  est  ici  ;  elle  est  pauvre ,  in- 
téressante ,  il  pourrait  lui  convenir  et  il  ne  lui 
serait  pas  difficile  de  te  couper  l'herbe  sous  le 
pied. 

Un  sourire  dédaigneux  fut  toute  la  réponse 
d'Éléonore. 

La  présence  de  mademoiselle  Loubert  donna 
une  sorte  de  mouvement  à  la  vie  monotone 
qu'on  menait  au  château  du  Haut-Mont.  Mada- 
me Granval ,  qui  avait  repris  un  peu  d'espé- 
rance ,  en  voyant  l'empire  de  Suzanne  sur  son 
fils ,  était  moins  triste ,  et  Léonce ,  lui-même , 
montrait  une  espèce  de  sociabilité  qu'on  n'au<* 
rait  pas  remarquée  chez  tout  autre,  mais  qui , 
de  sa  part ,  était  un  véritable  progrès. 

Un  jour  les  deux  jeunes  filles  témoignèrent  le 
désir  d'aller  visiter  les  ruines  de  l'Abbaye  de 
Jumièges ,  et  elles  demandèrent  à  Léonce  s'il 
ne  voudrait  pas  y  venir  avec  elles.  Ce  fut  Éléo- 
nore qui  s'était  chargée  de  porter  la  parole. 

—  Cela  n'est  pas  très  curieux  de  voir  ces 
vieilles  pierres,  lui  répondit  son  cousin;  d'ail- 
leurs la  chaleur  est  accablante  ce  matin  :  déci- 
dément j'aime  mieux  rester  au  chAteau. 

— Eh  bien!  nous  remettrons  l'exécution  de 
ce  projet  à  un  autre  jour ,  car  il  ne  serait  ni 
convenable ,  ni  prudent  que  nous  fissions  cette 
longue  course  sans  un  homme  pour  nous  es- 
corter ,  dit  doucement  Suzanne. 

Léonce  parut  réfléchir  un  moment,  puis,  au 
grand  étonnement  de  madame  Granval  qui  était 
présente ,  il  répliqua  : 

—  Je  persiste  à  dire  qu'il  n'y  a  rien  de  cu- 
rieux dans  les  ruines  ;  mais  si  je  vous  suis  in- 
dispensable ,  je  vous  suivrai  bien  volontiers , 
pourvu  que  vous  me  promettiez  de  me  laisser 


22 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


dormir  sur  Thcrbc  pendant  que  vous  serez  là- 
bas. 

L'arrangement  élail  du  goût  de  tout  le  monde, 
et  il  fut  accepte  à  l'instant  môme. 

Peu  de  moments  après ,  une  élégante  barque 
à  voile  transportait  les  trois  jeunes  gens  sur  la 
rive  opposée  du  fleuve  ;  de  là ,  ils  devaient  se 
rendre  à  pied  jusqu'au  lieu  qui  était  le  but  de 
leur  excursion. 

Quand  on  fut  arrivé  au  milieu  des  ruines , 
les  deux  jeunes  filles  firent  choix  d'un  empla- 
cement convenable  et  elles  se  mirent  à  dessiner. 
Léonce,  ainsi  qu'il  l'avait  annoncé,  s^étendlt 
sur  l'herbe  à  quelque  distance. 

—  Je  crains  que  vous  n'ayez  fait  de  la  peine 
à  votre  cousin ,  ma  chère  Ëléonore ,  dit  Suzanne 
à  mademoiselle  Loubert. 

—  Ce  serait  sans  intention ,  je  vous  jure  ; 
mais  rassurez-vous,  il  n'a  pas  assez  d'esprit 
pour  avoir  de  l'amour-propre. 

— Il  deviendrait  bien  malheureux  s'il  acqué- 
rait juste  assez  d'intelligence  pour  comprendre 
tout  ce  qui  lui  manquerait  encore. 

—  C'est  à  ceux  qui  l'entourent  à  tâcher  que 
tela  n'arrive  jamais,  répondit  négligemment 
Ëléonore. 

—  Ce  serait  une  grande  cruauté ,  ce  me  sem- 
ble ;  car  enfin  une  chose  pourrait  en  amener 
une  autre,  et,  du  sentiment  de  sa  nullité,  il 
passerait  peut-être  au  désir  d'éclairer  sa  raison 
et  son  cœur. 

—  Moi ,  que  cela  regarde  plus  directement  que 
qui.que  ce  soit,  dit  sèchement  mademoiselle 
Loubert ,  je  ne  lui  demande  pas  autre  chose  que 
de  perdre  sa  franchisse  brutale ,  et,  alors ,  il  ne 
sera  pas  beaucoup  plus  mal  que  beaucoup 
d'hommes  de  ma  connaissance  et  sans  doute  de 
Ja  votre. 

Suzanne  poussa  une  exclamation  qui  expri- 
mait son  ctonncment  ;  mais  ensuite  elle  garda 
le  silence  et  elle  songea  à  madame  Granval. 
Élconore  reprit  : 

—  Il  est  probable ,  ma  chère ,  que  nous  n'a- 
vons pas  la  môme  manière  d'envisager  le  ma- 
riage. Pour  moi ,  c'est  une  chose  sérieuse  dans 
laquelle  on  ne  doit  consulter  que  la  raison.  Eh 
bien  !  la  mienne  me  dit  que  si  on  peut  amener 
Léonce  au  point  de  ne  pas  faire  rougir  sa  femme 
de  lui ,  ce  sera  un  excellent  mari. 

—  Il  me  semble  qu*on  pourrait  faire  plus 


pour  son  bonheur ,  répondit  Suzanne  d*un  ton 
si  simple  qu'il  était  impossible  de  voir  dans  ses 
paroles  l'intention  d'une  leçon.  Au  surplus, 
ma  chère  Éléonore ,  ajouta-t-elle ,  c'est  un  su- 
jet sur  lequel  je  n'ai  pas  jugé  à  propos  de  réflé- 
chir jusqu'à  présent  ;  car  il  est  probable  que  je 
ne  me  marierai  jamais. 

—  Qui  sait,  dit  gracieusement  Élconore  î  vous 
pouvez  faire  une  sucession. 

—  Vous  avez  raison,  répliqua  Suzanne  avec 
le  plus  aimable  sourire  ;  je  n'avais  pas  songé  a 
cette  chance-là.  Tai  cependant  un  frère  de  mon 
père  qui  est  depuis  vingtHîinq  ans  aux  Indes,  et 
il  est  fort  possible  qu'il  y  ait  fait  fortune. 

—  Les  oncles  d'Amérique  ne  se  trouvent 
plus  guère  que  dans  les  vaudevilles,  dit  Élco- 
nore qui  avait  l'esprit  trop  positif  pour  adopter 
même  les  illusions  qui  ne  lui  étaient  pas  per- 
sonnelles. Néanmoins,  voyons,  si  vous  étiez 
riche  épouseriez-vous  mon  cousin  ? 

—  Jamais  dans  l'état  où  il  est ,  car  il  me  se- 
rait impossible  de  l'aimer ,  quoiqu'il  m*inspire 
une  profonde  pitié. 

—  n  est  certain  que  vous  ne  devriez  pas  vous 
croire  obligée ,  comme  moi ,  à  vous  dévouer  à 
lui  par  affection  de  famille. 

Cette  dernière  parole ,  quelque  sèche  qu'elle 
fût  dans  sa  forme ,  fit  du  bien  à  Suzanne  ;  et 
elle  se  promit  de  la  répéter  à  madame  Granval , 
dont  elle  avait  deviné  et  compris  les  nombreu- 
ses inquiétudes. 

Elles  furent  en  ce  moment  interrompues  par 
Tarrivce  de  Léonce  qui  leur  dit  qu'il  avait  assez 
dormi ,  et  qu'il  se  sentait  un  appétit  qui  lui  fai- 
sait supposer  que  Theure  du  dîner  ne  devait  pas 
être  fort  éloignée. 

Les  deux  jeunes  filles  se  levèrent ,  et  l'on  re- 
prit le  sentier  qui  conduisait  à-  l'endroit  où  la 
barque  était  restée.  Cette  fois,  Léonce  mar- 
chait le  premier  :  il  avait  hâte  d'être  de  retour 
au  château ,  car  sa  complaisance  était  peu  ro- 
buste encore. 

Il  fut  cependant  obligé  de  s'arrêter,  pour 
écouter  les  plaintes  d'une  mendiante  qui  lui 
barrait  le  chemin. 

C'était  une  femme  jeune  encore,  mais  dé- 
truite par  les  souffrances  morales  et  physiques 
de  la  misère.  Un  .petit  enfant  chétif  et  dolent 
était  suspendu  à  son  cou  amaigri  ;  deux  autres 
un  peu  plus  grands  étaient  cramponnes  à  son 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


23 


iapoo  déguenillé.  Tous  les  quatre  portaient  sur 
kurs  physionomies  cette  empreinte  de  Vindi- 
gence  honnête  et  imméritée  qui  remue  les  cœurs 
les  moins  sensibles. 

—  De  quel  pays  ètes-vous?  leur  demanda 
brusquement  Léonce,  évidemment  contrarié 
d'être  retardé  dans  sa  marche. 

—  Je  suis  du  Bourg-Hachard ,  mon  bon  Mon- 
sieur, répondit  la  mère. 

—  Alors,  je  ne  suis  pas  obligé  à  vous  faire 
la  charité ,  comme  si  yous  étiez  de  Courville  ou 
du  Haut-Mont. 

—  Mes  enfants  n'ont  encore  rien  mangé 
d  aujourd'hui ,  mon  bon  Monsieur.  Donnez- 
nous  quelque  chose ,  pour  lamour  de  Dieu. 

Léonce  allait  passer  outre,  malgré  cette 
prière,  quand  il  fut  rejoint  par  Ëléonore  et  Su- 
zanne. Cette  dernière  avait  hâté  le  pas  en  aper- 
cevant la  mendiante. 

Machinalement  Léonce  mit  la  main  dans  sa 
poche ,  mais  il  ne  la  retira  pas  immédiatement. 

—  Quelle  heureuse  inspiration  nous  avons 
eue  de  prendre  ce  sentier ,  s*écria  Suzanne  ! 

Et  elle  se  mit  à  questionner  la  pauvre  femme 
de  la  manière  la  plus  délicate  et  la  plus  affec- 
tueuse. 

Les  réponses  qu'elle  en  obtint  formaient  une 
histoire  simple  et  touchante.  La  mendiante  était 
ia  veuve  d'un  journalier  laborieux ,  dont  la 
mort  avait  laissé  sa  famille  dans  la  plus  affreuse 
misère. 

Mademoiselle  d'Estouville  comprit,  avec  ce 
tact  qui  ne  l'abandonnait  jamais ,  qu'il  ne  lui 
appartenait  pas  de  prendre  linitiative  d'un 
bienfait  dans  sa  position ,  et  elle  se  borna  à  prou 
voquer  par  son  interrogatoire  un  exemple 
qu'elle  se  disposait  à  suivre  avec  bonheur. 

Léonce  ramena  enfm  une  poignée  d'argent 
du  fond  de  son  gousset ,  et  ayant  écarté  ses 
doigts  avec  précaution ,  il  laissa  tomber  une  pe- 
tite pièce  de  monnaie  dans  la  main  tremblante 
et  souffreteuse  de  la  pauvre  femme  qui  s*  incli- 
na avec  la  plus  respectueuse  gratitude. 

Ëléonore  tira  sa  bourse  et  elle  y  prit  une  pièce 
d'or. 

—  Quelle  prodigalité,  ma  cousine  1  s'écria 
Léonce.  Je  ne  vous  avais  pas  connu  jusqu'à 
présent  ce  défaut  là.  Fort  heureusement  que 
vous  n'êtes  pas  encore  ma  femme. 

—  Je  vous  remercie  de  m'avoir  montré  mon 


erreur,  mon  cousin.  Je  croyais  donner  une 
pièce  de  vingt  sous.  En  voilà  justement  une. 

—  Je  ne  fais  pas  souvent  d'aussi  bonnes  jour- 
nées, dit  la  mendiante  :  Que  le  bon  Dieu  vous 
bénisse ,  ma  chère  demoiselle. 

Ëléonore  et  Léonce  se  remirent  en  marche  ; 
Suzanne  ne  les  suivit  qu^après  avoir  glissé  A 
la  dérobée  sa  bourse  dans  la  poche  de  la  pauvre 
veuve. 

Elle  avait  à  peine  rejoint  ses  compagnons 
qu'elle  entendit  qu^on  l'a  rappelait.  D'abord,eIle 
fit  semblant  de  ne  pas  comprendre  que  c'était 
à  elle  qu'on  s'adressait  ;  mais  enfin  elle  s'arrêta 
quand  elle  s'aperçut  que  la  mendiante  la  poui^ 
suivait ,  chargée  de  son  triste  et  touchant  far- 
deau. 

—  Cette  femme  est  insatiable ,  dit  Léonce 
avec  humeur ,  et  je  vais  vous  en  débarrasser  en 
lui  disant ,  mademoiselle  Suzanne ,  que  vous 
êtes  trop  pauvre  pour  lui  faire  la  charité. 

—  Mademoiselle  !  mademoiselle  !  s'écria  la 
mendiante  d'une  voix  halletante ,  vous  vous 
êtes  sûrement  trompée  en  me  donnant  cette 
bourse  :  reprenez-la ,  je  vous  en  prie. 

—  Gardez-la ,  ma  bonne  amie ,  dit  Suzanne 
en  rougissant.  Que  je  me  sois  trompée  ou  non, 
elle  vous  appartient ,  et  je  no  veux  pas  la  re- 
prendre. 

—  Mais  il  y  a  de  Tor  dedans!  Voyez,  Mon- 
sieur, reprit  la  pauvre  femme  en  montrant  la 
bourse  à  Léonce  stupéfait. 

—  Je  crois  que  vous  avez  eu  des  nouvelles 
de  votre  oncle  d'Amérique ,  dit  Ëléonore  avec 
un  dépit  railleur. 

—  C'est  au  contraire  parce  que  je  n^en  ai  pas 
eu  que  j'ai  agi  ainsi ,  répondit  Suzanne  en  sou- 
riant. J'ai  été  généreuse  parce  que  je  suis  trop 
pauvre  pour  que  l'économie  puisse  jamais  m'en- 
richir. 

La  force  des  choses  fit  que  ces  paroles  con- 
tenaient une  leçon  sévère ,  et  cependant  Su- 
zanne ne  les  avait  prononcées  que  pour  cher- 
cher à  amoindrir  le  mérite  de  son  action  sans 
manquer  à  la  vérité. 

La  mendiante  s'éloigna  en  épuisant  toutes  les 
formules  de  bénédictions  qu'elle  put  trouver 
dans  son  cœur.  Léonce ,  Ëléonore  et  Suzanne 
regagnèrent  leur  petite  barque  qui  les  déposa 
au  bas  du  parc  du  Haut-Mont. 

Pendant  la  traversée,  Léonce  laissa  errer  ses 


24 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


regards  de  sa  cousine  à  Suzanne  et  de  celle-ci  à 
sa  cousine.  Une  pensée  dynt  il  ne  pouvait  se 
rendre  un  compta  exact ,  paraissait  le  préoccu- 
per. 

CVst  singulier,  dit-il  enfin ,  comme  s'il  se 
parlait  à  lui-môme,  Éléonore  est  riche ,  elle  n'a 
dépensé  que  vingt  sous,  et  elle  semble  triste  ; 
Suzanne  est  pauvre,  elle  a  donné  tout  son  ar- 
gent ,  et  sa  figure  est  d'une  gaité  que  je  n'ai 
jamais  remarquée.  La  première  fois  que  je  ren- 
contrerai un  pauvre ,  je  lui  ferai  une  grosse  au- 
mône pour  savoir  si  cela  m'amusera. 

Mademoiselle  Loubcrt  seule  entendit  cette 
observation ,  qui  ne  contribua  pas  à  ramener  la 
sérénité  sur  son  front. 

VllI. 

Dans  la  soirée,  madame  Granval,  son  fils, 
Eléonore  et  Suzanne  étaient  réunis  dans  le  sa- 
lon ,  à  cette  heure  mélancolique  et  douce  qui 
n'est  déjà  plus  le  jour  et  qui  n'est  pas  encore 
la  nuit.  La  conversation  languissait,  comme  cela 
arrive  toujours  lorsque  la  parole  ne  peut  pas 
exprimer  tout  ce  que  le  cœur  sent.  Léonce,  qui 
n'était  pas  dans  ce  cas,  et  qui  s'irritait  des  ré- 
ponses laconiques  qu'on  faisait  à  ses  insignifian- 
ces questions,  avait  déjà  manifesté  plusieurs  fois 
le  désir  d'avoir  de  la  lumière  :  le  pauvre  jeune 
homme  vivait  par  les  sens  et  non  par  la  pensée. 

—  Léonce,  lui  dit  sa  mère,  vous  devriez  prier 
Totre  cousine  de  chanter  ;  cela  vous  fera  prendre 
fïatience  jusqu'au  moment  où  Ton  apportera  les 
lampes. 

— Je  déteste  la  musique  habituellement;  mais 
comme  en  ce  moment  je  n'ai  rien  de  mieux  à 
(aire,  je  crois  bien  que  je  ne  serai  pas  fâché 
<l'cn  entendre.  Voyons,  Eléonore,  montrez-nous 
■votre  savoir-faire. 

—  On  ne  peut  résister  à  une  demande  faite 
en  termes  si  galants,  répondit  mademoiselle 
Loubert,  en  se  levant  pour  se  mettre  au  piano. 

Eléonore  exécuta  un  brillant  prélude,  puis 
elle  commença  un  grand  air  de  la  Vestale, 

Sa  voix  était  magnifique,  sa  méthode  parfaite, 
son  assurance  imperturbable.  Son  chant  éton- 
nait par  sa  flexibilité,  sa  pureté,  son  éclat;  il 
charmait  l'oreille  ;  mais  il  n'allait  pas  jusqu'à 
l'âme  qu'il  laissait  sans  émotion  :  c'était  l'art 
dans  toute  sa  beauté  irréprochable,  ce  n'était 
rien  de  plus.  - 


Néanmoins  madame  Granval  et  Suzanne  fu- 
rent charmées.  Cette  dernière  surtout  exprima 
son  admiration  en  termes  flatteurs  et  délicats 
dont  Eléonore  fut  touchée  autant  qu'elle  était 
susceptible  de  l'être. 

Quant  à  moi,  dit  Léonce,  je  trouve  cette  mu- 
sique parfaitement  ennuyeuse.  Ma  cousine, 
quand  nous  serons  mariés,  j'espère  que  vous 
ne  chanterez  plus  de  ces  grands  airs  auxquels 
on  ne  comprend  rien,  et  si  vous  tenez  à  me  faire 
plaisir,  vous  ne  chanterez  pas  du  tout. 

—  Mon  cousin,  répondit  Eléonore  avec  un 
dépit  dont,  contre  son  habitude,  elle  ne  fut  pas 
maîtresse.  Dieu  merci,  je  ne  suis  pas  encore  vo- 
tre femme,  et  il  ne  m'est  pas  parfaitement  dé- 
montré que  je  la  serai  un  jour. 

Et  Eléonore  quitta  le  piano. 

—  Il  ne  faut  pas  vous  fâcher  si  je  vous  dis  ce 
que  je  pense,  reprit  Léonce  avec  une  légère  ex- 
pression de  regret  qui  causa  de  Tétonnement  à 
madame  Granval.  Je  n'aime  pas  la  musique  en 
général,  et  l'air  que  vous  avez  choisi  m'a  parti- 
culièreprient  déplu.  Chantez-en  un  autre,  il  me 
fera  peut-être  plaisir. 

—  Je  ne  sais  plus  rien  de  mémoire.  Si  vous 
voulez  qu'on  chante  encore,  adressez-vous  à 
mademoiselle  d'Estouville;  je  sais  qu'elle  a  une 
très  belle  voix. 

—  Non,  non,  interrompît  vivement  madame 
Granval,  c'est  assez  pour  une  fois.  Vous  recom* 
mencerez  un  autre  jour.  Pardonnez-lui,  ma 
chère  Eléonore,  continua-t-clle  à  voix  basse,  en 
se  penchant  vers  l'oreille  de  sa  nièce. 

—  Oh  !  je  lui  pardonne  de  tout  mon  cœur,  ré- 
pondit-elle dédaigneusement.  Seulement  il  m'est 
pénible  de  voir  que  j'ai  été  choisie  par  vous  pour 
être  humiliée  par  lui. 

—  Puisque  monsieur  Léonce  veut  encore  de 
la  musique,  je  vais  aussi  chanter,  dit  Suzanne, 
qui  avait  tout  entendu,  et  elle  rx)urut  au  piano, 
convaincue  que  son  chant  aurait  moins  de  suc- 
cès que  celui  d'Eléonore. 

Dans  cette  pensée,  elle  fit  choix  d'une  mélo- 
die bien  simple  ;  c'était  la  Petite  Mendiante  de 
Romagnési.  *^ 

Elle  la  chanta  avec  une  négligence  naïve  qui 
aurait  nui  à  toute  autre  composition,  mais  qui 
donna  à  celle-là  un  charme  tout  nouveau  de 
grâce  et  de  réalité.  On  eût  cru  entendre  les  vé- 
ritables accentsde  la  misère,  distraits  et  doulou* 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


» 


reux  toulàla  fois.  Suzanne,  en  modérant  réclat 
de  sa  Toix,  et  en  laissant  de  côté  les  ressources 
acquises  de  son  talent,  avait  atteint,  sans  s*cn 
douter,  au  sublime  de  limitation . 

Au  moment  uù  elle  Anissait  de  chanter,  on 
apporta  des  lumières  dans  le  salon. 

—  Qu'avez-Yous,  mon  fils?  s'écria  vivement 
madame  Granval. 

Suzanne  et  mademoiselle  Loubcrt  se  tournè- 
rent en  même  temps  du  côté  de  Léonce,  et  elles 
virent  qu'il  avait  le  visage  inondé  de  larmes. 

—  Je  n'ai  rien,  ma  mcre,  répondit-il  d'une 
voix  sombre  et  presque  irritée. 

—  Vous  n'avez  rien  !  mon  fils,  mais  vous 
pleurez  ! 

—Qu'importe  que  je  pleure,  si  je  ne  puispas 
dire  pourquoi? 

Léonce,  en  prononçant  ces  mots,  se  leva  brus- 
quement et  se  mit  à  marcher  à  grands  pas  dans 
le  salon.  Ses  traits,  ordinairement  si  apathiques, 
portaient  l'empreinte  d'une  violente  agitation 
intérieure. 

—  Encore  nne  fois,  Léonce,  qu'avez-vous, 
demanda  de  nouveau  la  baronne  avec  la  plus 
visible  anxiété?  Vous  paraissez  souffrir,  mon 
cher  en(ant. 

—  Eh  bien!  oui!  s'écria-t-il  avec  emporte- 
ment :  je  souffre  !  je  souffre  cruellement...  Mais, 
pour  Dieu!  continua-t-il  avec  un  redoublement 
de  violence,  ne  m'interrogez  pas  sur  les  causes 
de  mon  mal,  car  il  me  serait  impossible  de  vous 
les  faire  connaître.  Un  monde  de  pensées  confu- 
ses s'agite  en  moi,  et  quand  je  veux  en  expri- 
mer une  seule,  les  paroles  me  manquent,  et 
aussiUH  une  horrible  souffrance  me  déchire  le 
cœur.  Laissez-moi  partir,  je  vous  en  supplie  I 
quand  je  serai  libre,  c'est-à-dire  seul,  je  ne 
sentirai  rien  peut-être,  et  alors  le  calme  ren- 
trera dans  mon  Ame.  Ma  mère!  ma  mère?  lais- 
sez-moi partir  ! 

—  Mais  où  irez-vous,  mon  fils,  dit  madame 
Granval  dans  un  trouble  impossible  à  décrire  ? 
Vous  ne  pouvez  voyager  seul,  et  votre  ami  Verne 
ne  voudra  vraisemblablement  plusvous  accom- 
pagner. 

—  Qui  sait,  interrompit  Léonce  avec  une 
sorte  de  sensibilité,  il  est  si  bon!  Au  surplus  je 
n'ai  besoin  de  personne;  je  ne  suis  plus  un  en- 
fimt. 

—  Faites  ce  que  vous  voudrez,  mon  fils.  Il 


y  a  bien  longtemps  que  je  désire  que  vous  puis- 
siez vous  conduire  par  vous-même.  Où  irez- 
vous? 

—  Où  j'irai?  dit  Léonce  avec  consternation,, 
je  n'en  sais  en  vérité  rien  :  je  monterai  dans  la 
première  diligence  qui  passera,  et  je  resterai  où 
elle  s'arrêtera. 

—  Un  projet  aussi  vague  est  impraticable , 
mon  fils,  et  si  vous  l'exécutez,  ce  sera  contre  ma 
volonté,  je  vous  en  avertis. 

Léonce,  qui  avait  toujours  marché  à  grands 
pas  dans  le  salon  pendant  toute  cette  conversa- 
tion, s'arrêta  en  face  de  la  baronne,  et  il  attacha 
sur  elle  un  regard  qui  eût  fait  trembler  toute 
autre  personne  qu'une  mère. 

—  Ainsi,  lui  dit-il,  après  quelques  secondes 
d'un  silence  terrible,  il  ne  vous  suffît  pas  que- 
ma  pensée  soit  condamnée  à  l'immobilité,  vous 
voulez  encore  obliger  mon  corps  au  repos  !  Mais 
c'est  la  folie  que  vous  me  préparez,  ma  mère  f 
la  folie  demain,  aujourd'hui  peut-être  ! 

— Mon  fils!  calmez-vous,  je  vous  en  supplie? 
s'écria  madame  Granval  en  entourant  de  ses 
deux  bras  tremblants  le  corps  de  son  fils. 

—  Laissez-moi,  vous  dis-je,  murmura  Léonce 
d'une  voix  étouflPbe  par  la  colère,  en  repoussant 
la  malheureuse  baronne  qui  retomba  anéantie 
dans  son  fauteuil. 

—  Mon  cousin,  dit  à  son  tour  Eléonore,  son- 
gez que  nous  ne  sommes  pas  seules  ici,  ma 
tante  et  moi. 

—  Je  ne  crains  personne,  et  je  souffre  de  la 
présence  de  tout  le  monde,  car  il  n'y  a  pour  moi 
sur  terre  que  des  étrangers,  à  commencer  ou  à 
finir  par  vous,  comme  vous  voudrez,  mademoi- 
selle Loubert.  Me  croiriez-vous  aussi  votre  es- 
clave? Eh  bien!  perdez  cette  illusion  si  vous 
tenez  à  être  un  jour  madame  Granval. 

—  Oh  !  monsieur  Léonce,  pouvez-vous  par- 
ler ainsi  à  celle  qui  est  votre  mère  et  à  celle  qui 
doit  être  votre  compagne  ? 

Ces  mots  prononcés  par  Suzanne  avec  l'accent 

.  d'une  profonde  tristesse  firent  tressaillir  Léonce, 

mais  ils  n'eurent  pas  le  pouvoir  de  le  calmer,  tf 

se  remit  à  parcourir  le  salon,  et  tout  en  mar» 

chant  il  se  parlait  à  lui-même. 

—  C'est  peut-être  bien  mal  ce  que  je  fais  là, 
mais  est-ce  ma  faute  à  moi  si  cette  ciusique 
m'a  rappelé  la  pauvre  femme  que  j'ai  si  mal- 
traitée ce  matin,  et  si  je  ne  puis  comprendre 


20 


SUZANNE  D'ESTOUYILLE. 


comment  il  se  fait  que  je  sois  avare  avec  ma 
richesse,  tandis  que  mademoiselle  Suzanne  qui 
n'a  rien  est  si  généreuse.  Ma  mère,  s'écria-t-il 
d'une  voix  tout  à  la  fois  suppliante  et  irritée, 
s'il  est  vrai  que  vous  m'aimiez,  expliquez-moi 
les  mystères  qui  m'environnent  et  ceux  plus 
terribles  encore  qui  me  torturent  intérieure- 
ment. Je  ne  vous  dirai  plus  que  je  ne  suis  pas 
méchant,  parce  que  je  n'ai  pas  la  certitude  de 
Dc  pas  Tttre,  mais  je  vous  jure  que  je  suis  bien 
malheureux  ! 

Et  le  pauvre  Léonce  se  laissa  tomber  sur 
une  chaise  et  se  couvrit  le  visage  de  ses  deux 
mains. 

—  Restez  avec  moi,  mon  fils,  dit  la  baronne  : 
nous  souiTrirons  ensemble,  si  je  ne  puis  mieux 
foire  pour  vous. 

Eléonore  et  Suzanne  comprirent  qu'elles  de- 
vaient se  retirer,  afin  de  laisser  Léonce  seul 
avec  sa  mè/e.  Elles  passèrent  donc  dans  la  bi- 
bliothèque, qui  était  séparée  du  salon  par  une 
salle  de  billard. 

—  Que  pensez-vous  de  tout  ceci ,  ma  chère, 
demanda  mademoiselle  Loubert  à  Suzanne  ? 

—  Je  pense  qu'un  grand  bonheur  vous  est 
réservé.  Votre  cousin  a  le  sentiment  de  sa  si- 
tuation et  le  besoin  vague  d'en  sortir;  il  dépen- 
dra de  vous  de  l'en  arracher,  en  vous  consa- 
crant entièrement  à  lui. 

—  Pauvre  jeune  homme!  dit  Suzanne. 

—  Epousez-le,  ma  chère  amie,  puisqu'il  vous 
inspire  tant  de  pitié,  reprit  Eléonore. 

—  Si  c'était  un  devoir  pour  moi,  je  n'hésite- 
rais pas,  répondit  avec  une  douce  fierté  made- 
moiselle d'Estouville;  mais,  dans  mon  humble 
position,  je  ne  puis  faire  qu'une  alliance  qui  ne 
donnera  à  personne  le  droit  de  suspecter  ma 
délicatesse. 

En  ce  moment,  Léonce  traversa  la  bibliothè- 
que pour  se  retirer  dans  son  appartement.  Ayant 
aperçu  les  deux  jeunes  filles,  il  s'approcha 
d'elles  en  souriant  comme  s'il  eût  voulu  leur 
adresser  la  parole,  mais  après  être  resté  un  mo- 
ment immobile  devant  le  sopha  sur  lequel  elles 
étaient  assises,  il  se  frappa  le  front  en  poussant 
une  exclamation  de  douleur,  et  il  se  hâta  de 
s'éloigner  :  l'expression  de  sa  physionomie  était 
devenue  subitement  sinistre. 

—  Persistez-vous  à  avoir  encore  de  l'espé- 
rance, demanda  Eléonore  à  Suzanne? 


—  Plus  que  jamais!  Aujourd'hui  il  veut,  de- 
main il  pourra  peut-être. 

—  Moi,  je  suis  convaincue  que  tout  ceci  fi- 
nira par  la  folie,  et  ce  sera  alTrcux  pour  ma  tante, 
et  aussi  pour  mon  père  qui,  en  sa  qualité  d'an- 
cien tuteur  et  de  chef  du  conseil  de  lainiUe, 
aura  des  devoirs  bien  tristes  à  remplir. 

—  Quels  devoirs? 

—  Mais  l'interdiction  d'abord,  puislaséque^ 
tration  dans  une  maison  de  santé. 

—  Madame  Granval  n'y  consentira  jamais, 
j'en  suis  sure. 

—  A  sa  place,  je  m'y  opposerais  aussi  sans 
doute  ;  mais  l'intérêt  de  la  société  passe  avant 
l'afTection  des  mères. 

Eléonore  allait  continuer  cette  pénible  con- 
versation, lorsqu'elle  en  fut  empêchée  par  l'ar- 
rivée de  madame  Granval. 

—  Eh  bien  !  madame,  que  s'cst-il  passé,  lui 
demanda  Suzanne  avec  la  plus  tendre  sollici- 
tude. 

—  Il  a  beaucoup  pleuré;  il  a  reçu  mes  ca^ 
resscs  avec  douceur;  mais  il  n'a  pas  proféré 
une  seule  phrase  intelligible.  Je  suis  d'une  in- 
quiétude mortelle ,  quoiqu'il  m'ait  à  peu  près 
promis  qu'il  ne  me  quitterait  pas,  si  je  m'oppo- 
sais à  son  départ. 

Eléonore  répondit  par  quelques  mots  affec- 
tueux, quoique  vagues  ;  quant  à  Suzanne,  elle 
se  jeta  silencieusement  au  cou  de  madame 
Granval. 

IX. 

L'appartement  que  Suzanne  occupait  au  châ- 
teau du  Haut-Mont  était  situé  au-dessous  de  ce- 
lui de  sa  bienfaitrice  et  s'ouvrait  sur  la  terrasse 
au  bas  de  laquelle  commençait  le  parc  qui  des- 
cendait jusqu'à  la  Seine. 

Ce  jour-là  la  chaleur  avait  été  accablante,  et 
Suzanne  rentrée  chez  elle,  venait  d'ouvrir  ses 
fenêtres  pour  chercher  à  faire  pénétrer  un  peu 
de  fraîcheur  dans  sa  chambre  à  coucher.  Tout 
était  calme  et  silencieux  dans  le  château  et  au 
dehors,  de  sorte  qu'on  aumit  entendu  à  une 
grande  distance  le  bruit  du  pas  le  plus  léger. 
l^Iademoiselle  d'Estouville  promena  ses  regards 
sur  la  façade  du  château,  aucune  lumière  n'y 
brillait  ;  elle  les  ramena  sur  la  tet-rasse  et  les 
laissa  errer  jusqu'à  la  pelouse,  partout  la  soli- 
tude et  le  repos.  Encouragée  et  attirée,  elle  Gt 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


27 


d*abord  quelques  pas  en  avant,  puis  clic  s*cn- 
hardit  on  s^oublia  si  complètement,  qu*clle  se 
trouva  bientôt,  et  sans  s'en  douter  peut-être, 
dans  la  partie  la  plus  retirée  du  parc. 

C'était  une  allée  de  marronniers  si  hauts  et  si 
touffus  qut  même  au  milieu  du  jour,  les  rayons 
du  soleil  n'y  pouvaient  pénétrer. 

L'obscurité  rappela  Suzanne  à  elle-même,  et 
cBe  ne  put  se  défendre  d'un  certain  effroi  en  se 
trouvant  seule  au  milieu  d'une  nuit  si  profonde. 
Ne  s'cntendant  pas  marcher,  pouvant  à  peine 
distinguer  la  blancheur  de  ses  vêtements,  elle 
se  sentit  bientôt  prise  d'un  tremblement  nerveux, 
signe  certain  d'un  grand  malaise  intérieur. 
Néanmoins,  comme  l'allée  était  courte  et  qu'elle 
conduisait  à  la  faisanderie,  où  demeurait  un 
vieux  garde  et  sa  famille,  Suzanne  aima  mieux 
poursuivre  son  chemin  que  retourner  en  arrière. 
Seulement  elle  marcha  plus  vile,  et  ce  fut  avec 
«ne  satisfaction  extrême  qu'elle  aperçut  à  quel- 
ques pas  d'elle  les  bâtiments  de  la  faisanderie, 
tt  au  milieu  de  l'enceinte  qu'ils  formaient,  la 
maisonnette  du  vieux  garde,  dont  les  murs  ré- 
cemment blanchis  à  la  chaux,  étincelaient  à  la 
clarté  de  la  lune.  En  ce  moment,  l'horloge  du 
château  sonnait  onze  heures. 

Suzanne,  remise  de  son  malaise,  souriait  au 
souvenir  de  la  frayeur  qui  l'avait  causé,  quand 
un  bruit  confus  de  voix  arriva  à  son  oreille. 
EUc  reconnut  que  ce  bruit  partait  de  la  maison 
du  garde  dont  on  venait  d'ouvrir  la  porte  comme 
si  quelqu'un  allait  en  sortir.  Suzanne  regarda 
attentivement,  et  elle  fut  toute  joyeuse  en  voyant 
autour  d'une  table  dont  le  milieu  était  occupé 
par  une  lampe,  la  pauvre  famille  à  laquelle  elle 
avait  fait  l'aumône  le  matin  même  en  revenant 
des  ruines  de  Jumiéges.  La  mendiante,  tenant 
son  plus  jeune  enfant  sur  ses  genoux,  contem- 
plait en  souriant  les  deux  atnés  qui  mangeaient, 
assis  en  face  d'elle.  Debout,  auprès  de  la  table, 
une  des  filles  du  vieux  garde  semblait  veiller  aux 
besoins  de  leurs  hôtes  passagers. 

Mademoiselle  d'Estouville  contempla  ce  ta- 
bleau avec  attendrissement,  et  pour  le  mieux 
voir,  elle  se  rapprocha  petit  à  petit  de  la  mai- 
sonnette, en  prenant  des  précautions  pour  n'être 
ni  apercac  ni  entendue  :  elle  voulait,  avant  d'en- 
trer, s'assurer  qu'il  n'y  aurait  pas  d'autres  té- 
moins de  sa  présence  que  les  personnes  qu'elle 
voyait,  et  elle  n'était  pas  bien  certaine  d'avoir 


reconnu  parfaitement  toutes  les  voix  dont  le  3on 
était  venu  jusqu'à  elle. 

Quelle  ne  fut  pas  sa  surprise,  lorsque  s'étant 
assez  avancée  pour  voir  tout  ce  qui  se  passait 
dans  la  chambre  du  vieux  garde,  elle  regarda 
Léonce  debout  à  quelque  distance  de  la  table. 

La  physionomie  du  jeune  baron,  vivement 
éclairée  par  la  clarté  de  la  lampe,  avait  une 
expression  de  mélancolie  douce  et  do  satisfaction 
recueillie  qui  la  changeait  complètement.  Son 
regard,  triste  encore,  ne  gardait  cependant  plus 
ce  vague  sinistre  qui  lui  était  habituel,  et  son 
front  portait  Tempreinte  visible  du  travail  inté- 
rieur de  sa  pensée.  Il  était  évident  qu'il  prenait 
un  intérêt  puissant  à  la  scène  qu'il  avait  sous  les 
yeux,  et  on  pouvait  deviner  qu'il  n'avait  pas  été 
étranger  à  la  satisfaction  dont  il  était  témoin. 

a  Ah!  si  sa  mère  pouvait  le  voir,  murmura 
Suzanne  à  voix  basse!  comme  elle  serait  heu- 
reuse! » 

Ce  fut  sa  première  et  presque  son  unique 
pensée;  il  lui  fallut  même  un  certain  effort  de 
son  imagination  pour  en  donner  une  autre  à  la 
pauvre  famille  qui  oubliait  pour  un  moment  ses 
misères. 

Ravie  de  Tidée  qu'elle  pourrait  mettre  la  joie 
au  cœur  de  sa  bienfaitrice,  elle  comprit  en  môme 
temps  qu'elle  devait  s'assurer  de  ce  qui  s'4tait 
passé  avant  d'en  faire  la  confidence,  car  elle 
comprenait  aussi  qu'une  déception  serait  bien 
cruelle  après  l'instant  de  bonheur  qui  suivrait 
ses  révélations.  Elle  songeait  déjà  à  revenir  le 
lendemain  matin  pour  questionner  le  vieux 
garde,  lorsqu'elle  vit  Léonce  se  diriger  du  côté 
de  la  porte,  après  avoir  adressé  à  la  mendiante 
quelques  paroles  qui  n'arrivèrent  pas  jusqu'à 
son  oreille. 

Elle  n'eut  que  le  temps  de  se  jeter  derrière 
une  des  volières  de  la  faisanderie,  et  elle  y  resta 
immobile  jusqu'à  ce  qu'elle  eut  acquis  la  certi- 
tude que  Léonce  s'était  éloigné.  Alors  elle  quitta 
sa  retraite,  et  elle  se  présenta  sur  le  seuil  de  la 
maison  du  garde  :  ce  fut  la  mendiante  qui  l'a- 
perçut la  première  et  qui  s'éria  : 

—  Mais  tous  les  anges  du  paradis  sont  donc 
en  voyage  ce  soir?  Voilà  encore  une  des  deux 
belles  demoiselles  qui  m'ont  fait  l'aumône  ce 
matin.  C'est  celle  qui  m'a  laissé  sa  bourse  ;  vous 
savez  bien,  comme  je  vous  contais,  père  Racine? 
Vous  pouvez  bien  dire,  ma  chère  dame,  que 


2S 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


TOUS  m^avcz  porté  bonheur  peut-être  pour  long- 
temps ;  car  comme  nous  passions  au  long  des 
cages  du  père  Racine,  qui  est  un  peu  cousin  à 
mon  pauvre  défunt  mari,  il  nous  a  reconnues  et 
il  a  absolument  voulu  nous  faire  entrer  pour 
souper  et  pour  coucher  cbezlui.  EnsuiteM.  Gran?- 
val,  son  maître,  est  arrivé  :  il  a  commencé  par 
me  faire  bien  peur,  parce  qu'il  avait  toujours 
son  air  sombre  de  ce  matin  ;  mais  quand  il  nous 
a  eu  vues,  sa  figure  est  devenue  toute  douce  et 
toute  contente,  et  i)  nous  a  parlé  avec  bien  de 
rhumanité  ;  puis,  quand  il  est  parti  il  m'a  glissé 
un  petit  paquet  dans  la  main.  Mais  à  propos,  il 
faut  que  je  regarde  ce  que  le  monsieur  du  Huut- 
Mont  m'a  donné  dans  ce  papier  qu'il  a  chiflbnné 
longtemps  au  fond  de  sa  poche.  Ça  doit  être  de 
l'argent. 

Et  en  prononçant  ces  mots,  elle  tira  de  la 
sienne  rolTrandc  de  Léonce.  Le  papier  ayant  été 
déplié,  deux  pièces  d'or  roulèrent  sur  la  table. 

—  Oh  !  les  jolis  sous  !  s'écria  l'aîné  des  en- 
fants. 

«  C'est  bien,  pensa  Suzanne,  car  c'est  la  cha- 
rité, c'est  la  générosité,  et  ce  n'est  pas  la  pro- 
digalité. Rien  ne  manquera  au  bonheur  de  sa 
mère,  puisqu'il  y  a,  en  môme  temps,  de  la  bonté 
et  de  la  raison  dans  son  action.  Il  faudra  que 
j'avertisse  aussi  Eléonorc.  » 

Suzanne  n'avait  pas  d'argent  sur  elle  à  don- 
ner ;  mais  en  eût-elle  eu  encore,  elle  n'aurait 
pas  voulu  détourner  à  son  profit,  par  un  nou- 
veau bienfait,  la  reconnaissance  de  la  mendiante. 
Elle  se  borna  donc  à  lui  recommander  de  venir 
au  château  souvent;  puis,  elle  quitta  la  maison 
du  garde,  chargée  du  poids  toujours  facile  à 
porter  d'une  bonne  nouvelle. 

Au  moment  où  elle  rentrait  dans  son  appar- 
tement, elle  vit  qu'il  y  avait  de  la  lumière  dans 
celui  de  Léonce  ;  elle  crut  voir  aussi  une  forme 
humaine  passer  et  repasser  derrière  les  rideaux. 
Peu  de  moments  après,  elle  se  coucha  et  elle  ne 
tarda  pas  à  s'endormir  profondérment.  Elle  avait 
hâte  d'être  au  matin  pour  pouvoir  monter  chez 
madame  Granval^  et  ensuite  se  rendre  auprès 
d'Eléonore  qu'elle  voulait  aussi  rassurer. 

Le  lendemain,  de  bonne  heure,  elle  était  à  sa 
fenêtre,  attendant  avec  impatience  le  moment 
du  réveil  de  la  baronne.  Pour  que  le  temps  lui 
parût  moins  long,  Suzanne  se  mit  à  écrire  à 
Claire  pour  lui  annoncer  sa  prochaine  arrivée. 


«Je  suis  bien  heureuse,  ma  chère  amie,  car 
je  peux  vous  dire  que  j'irai  bientôt  vous  rejoin- 
dre. Faites-Aioi  donc  préparer  une  petite  cham- 
bre dans  votre  brillant  ermitage  d'Enghien  : 
j'espère,  dans  peu  de  jours,  pouvoir  aller  l'oc- 
cuper. 

»  Tout  va  bien  ici,  et  j'ai  lieu  de  croire  que 
le  mariage  se  fera  bientôt.  Je  reviendrai  pour 
cette  époque,  qui  sera  si  heureuse  pour  madame 
Granval  ;  mais  ce  dernier  séjour  sera  court,  et 
ensuite  je  me  réunirai  à  vous  pour  ne  plus  vous 
quitter  :  je  me  dispense  de  vous  demander  si 
cela  vous  sera  agréable. 

»  Adieu,  j'entends  marcher  dans  l'apparte- 
ment de  madame  Granval,  et  comme  il  faut  que 
je  lui  parle  ce  matin,  je  suis  forcée  de  vous  quit- 
ter. Ma  première  et  vraisemblablement  ma  der- 
nière lettre  vous  annoncera  le  jour  de  mon  ar- 
rivée. Si  vous  pouvez  déterminer  madame  Rci- 
nach  à  venir  me  chercher,  cela  me  fera  plaisir, 
car  je  n'aurai  pas  besoin  de  déranger  personne 
ici.  Au  revoir,  ma  bonne  Claire. 

»  Suzanne.  » 

Quelques  minutes  après  que  mademoiselle 
d'Estouville  eut  fermé  cette  lettre,  elle  s'as- 
seyait joyeuse  et  émue  au  pied  du  lit  de  madame 
Granval.  L'aimable  jeune  fille  éprouvait  cette 
préoccupation  bien  douce  pour  les  nobles  cœurs 
de  chercher  à  ménager  les  effets  d'une  joie,  de 
manière  à  la  faire  pénétrer  insensiblement  dans 
l'dmc  destinée  à  en  jouir.  Suzanne,  comme  tous 
les  êtres  vraiment  sensibles,  avait  deviné,  par 
l'instinct  de  la  souffrance,  tous  les  mystères  de 
la  délicatesse.  Ce  n'était  pas  une  science  chez 
elle,  mais  une  révélation. 

—  Que  Dieu  vous  récompense,  mon  enfant! 
dit  la  baronne  en  pressant  Suzanne  sur  son 
cœur,  ce  qu'elle  avait  fait  souvent  depuis  le 
commencement  du  récit  de  sa  jeune  amie.  Que 
Dieu  vous  récompense!  rcpéta-t-clle  en  pleu- 
rant de  joie  ;  car  moi,  quoique  je  fasse,  je  se- 
rai toujours  ingrate  ! 

—  Ainsi  vous  l'avez  vu,  continua-t-elle  avec 
une  ivresse  qui  approchait  du  délire  ;  son  vi- 
sage exprimait  Tattendrissement,  son  regard 
peignait  la  compassion  !  on  vous  a  dit  aussi  que 
l'aumône  était  tombée  de  sa  main  et  la  conso- 
lation de  sa  bouche!  Ah!  je  suis  une  bien  heu- 
reuse mère  !  Qu'importe  maintenant  que  son  in- 
telligence soit  pauvre,  si  son  cœur  est  riche  ! 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE, 


Dieu  m^est  téttioin  qnc  ce  n*cst  pas  sa  nullité 
qaim^a  tant  fait  souffrir  !  Qu'il  soit  bon^  noble, 
«lélicat,  et  je  bénirai  la  Providence  chaque  jour 
(le  ma  Tîe.  On  ne  Fadmirera  pas,  mais  on  Tai- 
iDcra!  Le  monde  le  délaissera  peut-être,  mais 
il  aura  le  fidèle  cortège  des  pauvres,  et  raficc- 
tion  inébranlable  et  pure  des  cœurs  simples  ! 
Rien  ne  manque  à  mon  bonheur,  Suzanne, 
puisque  c^est  vous  qui  me  Tannonccz.  Ob  !  di- 
tes-moi comment  je  pourrai  vous  témoigner  ma 
reconnaissance  ? 

—  En  m'écrivant  quelquefois  que  vous  êtes 
heureuse,  reprit  aiTcctueusemcnt  mademoiselle 
dlstouville,  et  même  en  ne  me  récrivant  pas, 
continua-t-clle,  car  le  souvenir  de  cet  instant 
Sttllira  an  bonheur  de  toute  ma  vie  ! 

—  Vous  écrire!  est-ce  que  vous  songez  déjà 
à  nous  quitter? 

—Il  le  &udra  bientôt,  Madame.  Tai  une  amie 
qui  est  une  sœur  pour  moi;  nous  avons  été  en- 
semble orphelines  et  pauvres;  elle  est  riche  au- 
jotird^bQÎ;  si  je  la  négligeais  dans  son  bonheur, 
elle  aurait  le  droit  de  me  croire  ingrate. 

—  Mais  vous  m^abandonnez  dans  le  mien. 

—  Il  est  si  complet! 

—  Je  suis  superstitieuse ,  Suzanne.  Ce  bon- 
heur, c^est  vous  qni  me  Tavez  annoncé;  si  vous 
me  quittez,  il  s^évanouira  peut-être. 

—  Je  n*en  crois  rien ,  Madame  ;  mais  si  cela 
était,  je  reviendrais  bien  vite  près  de  vous. 

—  Serez-vous  toujours  libre?  J*espère  bien 
que  non,  dit  la  baronne  en  souriant. 

—  Les  pauvres  filles  comme  moi  sont  tou- 
jours indépendantes,  répondit  Suzanne  en  sou- 
riant à  son  tour.  Cest  le  beau  côté  de  leur 
situation. 

—  Vous  savez,  ma  fille,  que  j'ai  des  devoirs 
â  remplir  envers  vous?  ces  devoirs  sont  encore 
plus  impérieux  après  le  dévoûmcnt  que  vous 
m^avcz  montré.  Laissez-moi  faire  quelque  chose 
pour  vous ,  et  en  même  temps  pour  quelqu'un 
à  qui  je  dois  beaucoup  aussi... 

Suzanne  garda  le  silence ,  et  madame  Gran- 
val  reprit  avec  un  léger  tremblement  dans  la 
voii  : 

—  Vous  avez  vu  ici  M.  Verne c'est  un 

bommc  d'un  rare  mérite  et  d'une  parfaite  bonté. 
Il  est  jeune,  agréable  de  sa  personne;  sa  posi- 
tion est  bonne ,  et  je  compte  l'améliorer  en- 
core  Pourquoi  ne  Tépouseriez-vous  pas  ? 


ajouta  la  baronne  après  un  moment  d'hési* 
(ation. 

Une  vive  rougeur  colora  subitement  le  vi- 
sage de  mademoiselle  d'Estouvillc. 

—  Je  n'ai  point  songe  jusqu'à  présent  à  me 
marier,  répondit-elle  avec  une  gravité  qui  lais- 
sait entrevoir  de  la  tristesse  ou  du  méconten- 
tement, je  n'y  songerai  pas  davantage  plus 
tard ,  car  j'ai  toujours  compris  que  ma  nais- 
sance m'imposait  le  devoir  de  choisir,  tandis 
que  ma  pauvreté  ne  m'en  donnait  pas  le  droit 
Le  résultat  de  ces  deux  situations  si  différentes 
Tune  de  l'autre,  est  que  je  dois  rester  fille. 

Madame  Granval,  née  et  élevée  dans  les 
rangs  de  la  bourgeoisie,  n'avait  pas  cru  blesser 
Suzanne  en  lui  proposant  une  mésalliance  : 
mais ,  comme  elle  avait  autant  de  bonté  dans 
le  cœur  que  d'élévation  dans  l'esprit ,  elle  ne 
vit  pas  plutôt  sa  faute  qu'elle  la  répara  de  la 
manière  la  plus  gracieuse  et  la  plus  délicate. 

—  Pardonnez-moi,  mon  enfant,  dit-elle, 
l'erreur  dans  laquelle  j'ai  été  entraînée  par  mon 
désir  de  payer  d'un  prix  immense  le  service  que 
M.  Verne  m'a  rendu  ;  d'un  autre  côté ,  la  ten- 
dresse que  vous  m'inspire»  m'a  fait  croire  un 
instant  que  vous  étiez  ma  fille ,  et  que  je  pou- 
vais disposer  de  vous  :  voilà  mes  deux  excuses, 
j'espère  que  vous  les  accueillerez  également 
bien. 

—  Âh  !  Bladame  !  s'écria  Suzanne  attendrie 
de  tant  d'indulgence ,  c'est  à  vous  de  me  par- 
donner mon  orgueil.  Hélas!  continua-t-elle  plus 
tristement,  cet  orgueil  est  une  des  nécessités  de 
ma  position  !  je  suis  non-seulement  condamnée 
à  le  sentir,  mais  encore  à  le  montrer. 

—  Laissons  ce  sujet,  ma  chère  amie,  et  par- 
lons encore  de  Léonce  :  que  pensez  vous  que 
je  doive  faire? 

—  Rien  absolument  :  il  faudrait  qu'il  pût 
croire  qu'il  a  toujours  été  ce  qu'il  deviendra , 
et  pour  cela  ne  s'étonner  de  rien ,  et  encore 
moms  chercher  à  hâter  le  changement  qui  pa- 
rait s'accomplir. 

—  J'admire  votre  sagesse ,  et  J'adore  votre 
bonté ,  dit  la  baronne,  en  attirant  Suzanne  à 
elle  pour  la  baiser  au  front.  Oh  !  que  je  serais 
heureuse  si  Éléonore  vous  ressemblait! 

—  Puisque  vous  avez  prononcé  ce  nom. 
Madame ,  je  vous  demanderai  si  vous  ne  pen- 
seriez pas  qu'il  fût  à  propos  d'instruire  made- 


30 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


moiscUc  Loubcrt  de  tout  ce  qui  se  passe.  La 
soirée  d^hicr  a  dà  lui  laisser  des  souvenirs  pé* 
nibles ,  et  par  conséquent  des  craintes  qu*il 
faudrait  peut-être  dissiper. 

—  Chargez-vous  de  ce  soin ,  ma  fille ,  dit  la 
baronne  avec  le  plus  visible  attendrissement; 
j*ai  rendu  à  Ëléonore  sa  parole ,  ce  n*est  point 
à  moi  à  la  lui  redemander. 

Quelques  minutes  après  cette  conversation , 
mademoiselle  d'Estouville  entrait  dans  la  cham- 
bre de  mademoiselle  Loubert. 

—  Je  vous  apporte  une  bonne  nouvelle ,  ma 
chère  ï)Iconorc,  dit  Suzanne  en  tendant  la  main 
à  la  riche  héritière. 

—  Que  vous  est-il  donc  arrivé  d^heureux  î 
répondit  celle-ci  froidement,  car  je  présume 
que  c'est  de  vous  dont  il  s^agit. 

—  Oh!  un  grand  bonheur  I  continua  Su- 
zanne sans  réfléchir  à  tout  ce  que  la  question 
d  Eiéonore  renfermait  de  sécheresse  et  d'é- 
goïsme  :  J'ai  pu  apprendre  à  madame  votre 
tante,  et  je  puis  vous  dire,  à  vous,  que 
M.  Léonce  n'est  plus  du  tout  ce  qu'il  était. 

—  Je  ne  l'ai  que  trop  vu  hier  soir.  Que  s^esl- 
il  encore  passé  depuis  ?  Vous  savez  que  je  ne 
part<i^  pas  vos  folles  espérances. 

—  Vous  allez  voir  qu'elles  sont  devenues  des 
certitudes.  Sans  cela ,  je  ne  vous  en  parlerais 
pas. 

Alors,  Suzanne,  avec  cette  éloquence  du 
cœur  qui  lui  était  si  naturelle,  raconta  toute  la 
scène  dont  elle  avait  été  témoin ,  depuis  l'ins- 
tant où  elle  avait  quitté  sa  chambre  jusqu'à  celui 
où  elle  y  était  rentrée ,  heureuse  de  tout  ce 
qu'elle  avait  vu  et  entendu  ;  elle  termina  son 
récit  par  la  nouvelle  de  la  réconciliation  de  Snap 
avec  son  maître ,  qui  était  pour  elle  un  fait 
concluant. 

Élconore  l'écouta  d'un  air  attentif,  mais  sans 
montrer  la  plus  légère  émotion  ;  puis ,  quand 
Suzanne  eut  fini,  elle  lui  dit  avec  le  plus  grand 
calme  : 

-^  Ces  circonstances  me  paraissent  moins 
significatives  qu'à  vous ,  ma  chère  belle.  Les 
personnes  comme  mon  cousin  peuvent  avoir 
quelquefois  de  bons  mouvements,  sans  que 
cela  prouve  rien  en  faveur  de  leur  raison.  Il  se- 
rait, d'ailleurs,  très  fâcheux  que  Léonce ,  avec 
la  faiblesse  de  son  esprit,  devint  généreux,  car 


au  lieu  d^avoir  ua  déCuit  de  moins  «  il  aurait 
une  manie  de  plus.  *:r 

—  Mais  ce  chien  qui  a  cessé  de  le  craindK, 
dit  Suzanne  toute  désappointée  du  peu  d'effet 
qu'avait  produit  ce  qu'elle  appelait  dans  l'inoo- 
cence  de  son  cœur,  une  bonne  nouvelle  :  aV 
vez-vous  pas  conûance  en  la  sûreté  de  son  ins* 
tinct? 

—  Il  n'a  pas  été  battu  hier,  mais  qui  me  dit 
qu'il  ne  le  sera  pas  demain  ?  Au  surplus,  nous 
verrons  :  si  tout  ce  qui  s'est  passé  est  un  chan- 
gement et  non  un  hasard ,  nous  ne  tarderons 
pas  à  le  savoir  d'une  manière  plus  positive. 
Néanmoins,  je  vous  remercie  toi^joura  de  votre 
aimable  attention,  ma  chère  amie  ;  car  elle  me 
prouve  une  afTection  à  laquelle  j'attache  le  phis 
grand  prix. 

Malgré  la  gracieuseté  de  cette  conclusioa , 
Suzanne ,  qui  ne  s'arrêtait  jamais  à  ce  qui  lui 
était  personnel ,  sortit  de  chez  mademoiselle 
Loubert  le  cœur  profondément  triste  :  sans 
s'expliquer  pourquoi,  eUe  ne  pouvait  plus 
croire  à  la  fin  des  chagrins  de  madame  GcanvaL 

Pendant  toute  la  matinée,  madame  Gronval, 
sa  nièce  et  Suzanne  restèrent  seules  dans  le 
salon^  occupées  à  causer,  à  lire  et  à  travailler. 
Léonce,  qui  n'y  venait  jamais  que  le  soir,  resta 
fidèle  à  cette  habitude,  et  ce  ne  fut  qu'au  mo- 
ment du  diner  qu'on  le  revit. 

Comme  on  se  rendait  dans  la  salle  à  manger, 
il  arriva  le  premier  à  la  porte  qui  conduisait 
à  cette  pièce.  Là,  il  s'arrêta  brusquement ,  une 
vive  rougeur  colora  son  visage,  puis  il  se  recula 
pour  laisser  passer  les  trois  femmes  qui  le  sui- 
vaient. Suzanne  serra  le  bras  de  madame  Gcan- 
val  qui  s'appuyait  sur  elle. 

—  Que  comptez-vous  faire  ce  soir?  mes  en- 
fants, demanda  la  baronne ,  lorsqu'on  fut  près 
de  quitter  la  table.  Voulez-vous  sortir  en  voiture 
ou  vous  promener  à  pied  ? 

En  pareille  circonstance,  c'était  toujours 
Léonce  qui  exprimait  sa  volonté,  ce  jour-là,  il 
se  tût. 

—  Nous  pourrions  faire  les  deux  choses ,  dit 
Ëléonore ,  c'est-à-dire  aller  en  voiture  jusque 
dans  les  bois,  et  là  nous  promener  à  pied  pen- 
dant quelques  instants.  La  soirée  est  magni- 
fique ,  vous  viendrez  avec  nous ,  n'est-ce  pas , 
matante? 

—  Certainement,  ma  chère;  et  vous,  Léonce? 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


3f 


—  Je  comptais  monter  à  chcYal ,  ma  mère  ; 
mais  puisque  tous  sortez ,  je  tous  accompa- 
gnerai. 

—  Ne  TOUS  gênez  pas ,  mon  ami.  Comme  je 
serai  aTec  ces  demoiselles  et  que  nous  aurons 
un  domestique ,  nous  pourrons  nous  passer  de 
TOUS,  quant  à  notre  sûreté  du  moins. 

Léonce  regarda  sa  mère  aTec  affection  cl  tris- 
tesse ,  comme  s'il  éprouTait  un  sentiment  ten- 
dre qu'il  n'osait  ou  ne  pouvait  exprimer.  Après 
quelques  instants  de  silence,  il  se  borna  à  dire  : 

—  Je  préfère  aller  avec  vous. 

Puis  il  se  IcTa  avec  précipitation;  mais  quel- 
que promptitude  qu'il  mît  à  quitter  la  salle ,  il 
ne  put  cacher  qu'il  avait  des  larmes  dans  les 
yeux. 

Peu  de  moments  après ,  une  grande  calèche 
découTerte,  plus  commode  qu'élégante,  comme 
tout  ce  qui  appartient  aux  Tcuves,  sortait  de  la 
cour  du  château,  du  côté  opposé  au  parc.  C'é- 
tait le  chemin  des  bois. 

Madame  Granval  et  Suzanne  occupaient  le 
fond  de  la  voiture.  Au  moment  du  départ, 
l'orpheline  avait  voulu  se  mettre  sur  le  devant, 
mais  mademoiselle  Loubert  s'était  révoltée  con- 
tre ce  chciix.  Suzanne  résista  d'abord  avec 
douceur  et  convenance,  et  elle  aurait  peut-être 
persévéré  dans  sa  résolution  si  Ëléonore  ne  lui 
eut  pas  dit  : 

—  Je  ne  saurais  soulTnr  cet  arrangement , 
ma  chère;  de  votre  part  ce  serait  une  Téritablc 
usurpation.  Vous  auriez  l'air  de  l'enfant  de  la 
maison. 

Si  cette  phrase  eftt  été  prononcée  aTcc  un 
accent  aimable ,  on  eût  pu  la  prendre  pour  un 
ingénieux  prétexte  ;  dans  la  bouche  d'Éléonore, 
ce  n'ctait  plus  qu'une  leçon ,  mademoiselle 
d'EstouTÎUe  céda. 

—  Excusez  mon  erreur ,  dit-elîe  gracieuse- 
ment en  prei^ant  place  à  côté  de  la  baronne. 
Tout  le  monde  me  traite  si  bien  ici  que  je  me 
surprends  quelquefois  à  me  croire  de  la  fa- 
mille. 

—  Vous  ôtes  des  amis,  Mademoiselle,  dit 
brusquement  Léonce,  cela  vaut  tout  autant 
pour  tout  le  monde. 

—  Merci,  mon  cousin,  interrompit  Éléonore 
en  regardant  Suzanne  d'un  air  défiant  et  mo- 
queur; on  m'avait  dit  que  vous  étiez  changé , 
mais  je  Tois  avec  plaisir  que  cela  ne  va  pas 


jusqu'à  aToir  perdu  Totre  franchise.  Permet- 
tez-moi de  TOUS  en  féliciter. 

—  Ai-je  dit  quelque  chose  de  mal?  demanda 
en  rougissant  le  pauvre  Léonce  qui  n'avait  plus 
la  confiance  que  lui  donnait  sa  nullité ,  et  qui 
n'en  avait  pas  encore  une  autre. 

—  Non ,  mon  fils ,  répondit  madame  Gran- 
val; vous  avez  exprimé  une  pensée  qui  est  vraie 
en  général ,  et  comme  vous  n'avez  sans  doute 
pas  voulu  en  faire  l'application  à  aucune  de» 
personnes  qui  sont  ici ,  vous  n'ètos  pas  cou- 
pable. 

Léonce  allait  répondre,  et  l'expression  de  sa 
physionomie  n'était  pas  rassurante  ;  Suzanne 
qui  l'observait  le  regarda  fixement  avec  une 
sorte  d'inquiétude ,  et  le  jeune  baron  resta  si- 
lencieux. 

Bientôt  la  voiture  s'arrêta  :  on  était  arrivé 
dans  les  bois  que  Ton  voulait  parcourir  à  pied. 
Léonce  descendit  le  premier ,  et  au  lieu  de  don^ 
ner  la  main  à  sa  mère ,  il  reprit  en  courant  le 
chemin  qu'on  venait  de  parcourir. 

C'était  une  côte  rapide  et  caillouteuse.  Le» 
deux  juments  cauchoises  de  madame  Granval 
avaient  eu  besoin  de  toute  leur  vigueur  pour 
atteindre  le  sommet. 

—  11  parait  que  mon  cousin  ne  se  plait  pas 
infiniment  dans  notre  compagnie ,  dit  Éléonore 
en  regardant  Suzanne  d'un  air  triomphant. 

—  Vous  lui  aurez  fait  de  la  peine  sans  le  tou- 
loir ,  répondit  la  baronne  avec  découragement. 
Je  crains  qu'il  ne  soit  devenu  susceptible. 

— 11  aura  vu  quelque  chose  qu'il  veut  re- 
voir ,  ajouta  Suzanne  qui  commençait  aussi  à 
être  inquiète.  Attendons-le  quelques  instants  : 
je  ne  puis  croire  qu'il  soit  retourné  au  château 
sans  avoir  prévenu  madame  Granval. 

Madame  Granval  s'assit  sur  l'herbe  ;  Éléonore 
et  mademoiselle  d'Estouville  se  mirent  à  dé- 
pouiller un  buisson  de  chèvrefeuille  couvert  de 
fleurs  magnifiques. 

—  Eh  bien  !  ma  chère  Suzanne  ,  où  en  étes- 
vous  de  vos  certitudes  ?  dit  mademoiselle  Lou- 
bert. 

—  Elles  sont  redevenues  des  espérances: 
quand  une  maladie  a  été  longue  on  n'en  guérit 
qu'après  de  nombreuses  rechutes. 

—  Pendant  que  nous  sommes  seules ,  reprit 
Éléonore ,  j'ai  bien  envie  de  vous  demander 


32 


SUZAiNiNE  D'ESTOirVILLE. 


comment  il  se  fait  que  tous  preniez  un  intcrcl 
si  vif....  si  direct  à  tout  ceci  ? 

A  cette  question ,  la  surprise  de  Suzanne 
fut  si  grande  qu'elle  laissa  échapper  les  deux 
ou  trois  grappes  de  chèvrefeuille  qu'elle  avait 
déjà  cueillies. 

—  Vous  me  demandez  d'où  vient  mon  inté- 
rêt, Êlconore  ;  mais  ne  suis-je  pas  la  pupille  de 
madame  Granval,  et  vous-même  n'ôtes-vous 
pas  mon  amie  ?  Ah  !  vous  êtes  bien  dure  pour 
moi. 

Et  la  pauvre  enfant ,  après  avoir  prononcé 
«es  paroles  d'une  voix  tremblante ,  se  détourna 
pour  qu'Êléonore  ne  lût  pas  dans  ses  yeux 
f)leins  de  larmes  tout  le  chagrin  qu'elle  lui  avait 
fait. 

—  Mon  Dieu  !  je  n'ai  pas  voulu  vous  offcn- 
«cr,  interrompit  mademoiselle  Loubert  en 
rougissant.  Je  trouverais  tout  naturel  que 
fronce  vous  intéressât  personnellement. 

Cette  condescendance  qui  était  une  nouvelle 
accusation ,  fut  un  trait  de  lumière  pour  Su- 
canne.  Gomme  toutes  les  âmes  pures,  elle 
▼oyait  difficilement  le  mal ,  mais  comme  tous 
les  esprits  justes ,  une  fois  que  la  vérité  lui  a|>- 
paraissait,  elle  avait  le  courage  de  la  com- 
prendre. 

—  Je  crois  vous  entendre ,  Éléonore,  dit-elle 
en  reprenant  subitement  le  calme  de  sa  physio- 
•nomie,et  je  me  bornerai  à  vous  dire  que  vous 
me  connaissez  bien  mal  et  que  j'en  suis  plus 
fâchée  pour  vous  que  pour  moi  :  quand  les 
soupçons  sont  injustes  ils  n'offensent  que  ceux 
•qui  les  conçoivent. 

Malgré  son  embarras ,  Éléonore  allait  peut- 
>étre  répondre,  lorsque  la  voix  de  madame 
Granval  se  fit  entendre.  La  baronne  appelait 
sa  nièce  et  sa  jeune  amie.  Toutes  deux  furent 
^bientôt  auprès  d'elle. 

Madame  Granval  était  debout  ;  une  vive  et 
touchante  expression  de  bonheur  animait  son 
visage  ;  son  bras  étendu  dans  la  direction  de  la 
montée  caillouteuse  semblait  indiquer  aux  deux 
jeunes  filles  qu'elles  devaient  tourner  leurs  re- 
gards de  ce  côté. 

Elles  obéirent  à  ce  signe ,  et  elles  ne  tar- 
<ièrent  pas  à  comprendre  l'émotion  de  la  ba- 
ronne. 

A  peu  près  vers  les  trois  quarts  de  lamentée, 
une  petite  charettc  chargée  de  foin  et  traînée  par 


un  âne  s^avançait  lentement.  Un  vieillard  tirait 
le  baudet  par  la  bride,  et  Léonce,  placé  der- 
rière la  voiture ,  la  poussait  vigoureusement  de 
ses  deux  mains ,  quand  elle  marchait ,  et  la  re- 
tenait avec  son  épaule  pour  l'cmpèchcr  de  re- 
culer ,  chaque  fois  que  la  fatigue  obligeait  l'anu 
mal  à  s'arrêter.  Suzanne  se  souvint  aussitôt 
qu'elle  avait  aperçu ,  il  y  avait  peu  d'instants, 
la  voiture  au  bas  de  la  colline ,  et  qu'elle  avait 
laissé  échapper  une  expression  de  pitié  à  l'aspect 
du  pauvre  vieillard  qui  occupait  alors  la  place 
que  Léonce  s'était  empressé  de  prendre  dès 
qu'il  avait  été  libre  de  le  faire. 

—  Il  n'aurait  pas  fait  cela  hier ,  s'écria  la  ba- 
ronne avec  ravissement  :  oh!  mon  Dieu?  que  je 
vous  remercie! 

—  Vous  voyez,  Éléonore,  que  je  ne  vous 
avais  pas  trompée  ce  matin,  quand  je  vous 
annonçais  une  bonne  nouvelle ,  dit  Suzanne , 
joyeuse  et  attendrie.  Tespère  que  vous  croirez 
maintenant  à  votre  bonheur....  Madame  ,  ajoti- 
ta-t-elle,  en  se  tournant  du  côté  de  la  baronne, 
ne  le  remerciez  pas  ;  cachez-lui  même  votre 
joie ,  si  vous  vous  en  sentez  la  force,  il  ne  faut 
pas  lui  rappeler  qu'il  n'aurait  pas  (ait  hier  ce 
qu'il  fait  aujourd'hui. 

—  Mon  fils,  nous  vous  attendions  pour  com- 
mencer notre  promenade ,  dit  madame  Gran- 
val en  employant  à  dissimuler  son  bonheur  tout 
ce  qui  lui  restait  de  la  force  qu'elle  avait  usée  à 
cacher  ses  peines.  Comme  tu  as  chaud ,  moa 
pauvre  enfant,  continua-t-elle  ! 

Ces  dernières  paroles  n'étaient  qu*un  pré- 
texte pour  pouvoir  passer  à  plusieurs  reprises 
sa  main  sur  le  front  ruisselant  de  Léonce. 

X. 

Suzanne  n'était  pas  susceptible  de  l'empor- 
tement passager  des  personnes  vaniteuses  qui 
se  croient  offensées ,  mais  elle  avait  au  suprême 
degré  la  fermeté  digne  et  la  résolution  inébran- 
lable des  âmes  Gères  et  délicates  qui  se  sentent 
méconnues.Blcssée  dans  ce  qu'elle  avait  de  plus 
cher,  c'est-à-dire  dans  la  noblesse  de  ses  sen- 
timents, elle  n'aurait  voulu  pour  rien  au  mondi 
changer  de  manière  d'être  avec  Éléonore ,  et 
encore  moins  se  plaindre  à  madame  Granval  ; 
mais  elle  sentit  qu'elle  se  manquerait  à  elle- 
même  si  elle  prolongeait  son  séjour  au  Haut- 
Mont  ,  ou  si  elle  y  revenait  avant  la  c^)nelusioi) 


■ie  ce  mtiiage  qu*on  l'accnsait  de  vouloir  eut- 
pMur ,  M  du  noins  d'cRTisager  avec  peine, 
^■uidelle  se  fut  retirée  cbei  elle ,  elle  écrÎTÎt  h 
mftdemoiKlle  de  Royan  pour  lui  dire  que,  toute 
njOetioa  faile,eUela  priait  de  la  venir  chercher 
le  |)u  tAt  possible.  Son  biUet,  qui  n'était  qu'un 
foil-tortptuM  ajouté  k  celui  du  matin ,  ne  tai~ 
iâl  aucune  aUniion  à  la  circonstance  qui  venait 
■i^  duager  tes  projeta. 

Touteroîs ,  comme  elle  était  loyale  avant 
<fitre  fière  ,  elle  voulut  avertir  la  baronne  ,  et 
pc-or  ne  pas  donner  à  son  avertissement  l'im- 
porUnce  d'un  mystère ,  elle  parla  de  son  dé- 
put  le  lendemain  matin ,  pendant  le  déjeAner. 

—  Pourquoi  ce  bnu(|ue  changement  t  dit 
Hadune  Granval,  avec  aflbction  et  tri:iesse. 
^oaa  m'aviei  promis  que  vonsneme  quitteriei 
paseacore. 

—  Je  Bc  voodraia  pas  qoe  l'amie  chez  la- 
^tMfe  )e  me  rends  pat  croire  qne  je  n'ai  pas 
■ne  pBOde  impatience  de  me  rapprocher 
felle,  répondit  Suzanne  avec  une  h^italion 
[^i  indiqiMit  qu'alla  ne  disait  pas  toute  sa 


— Ceci  m'a  tout  Tair d'une  déTaite.mon  en- 
fant. Qu'en  pensei-vous ,  Êli'onoreT 

—  Moi.matante,  je  tranve  cela  tout  simple. 
Suzanne  doit  passer  de  longues  années  ches 
mademoiselle  de  Ra;an;  c'est  presqu'un  de- 
voir pour  elle  de  lui  montrer  de  l'empresse- 
ment.  A  sa  place, j'agirais  de  même;  etvons, 
Léonce,  ne  nous  direz-vous  pas  aussi  votre 
opinion  T 

Le  regard  que  Léonce  adressa  &  sa  cousine , 
avant  de  lui  répondre,  fut  si  pénétrant,  qu'Ëléo- 
nore ,  ne  pouvant  le  soutenir,  baissa  les  yeux 
avec  un  embarras  qui  n'écbappa  à  personne. 

—  Ha  cousine,  dit  le  jeune  baron,  je  vous 
répondrai  peutrËtre  quand  vous  m'aurez  dit 
pourquoi  vous  m'interrogez  aujourd'hui,  mm 
que  vous  ne  questionnez  presque  jamais. 

—  n  est  tout  naturel  qu'on  se  consulte  en 
lamine ,  répliqua  Êléonore  en  rougissant. 

—  Mon  avis  est  bien  peu  de  chose ,  dit 
Léonce  tristement;  cependant  si  vous  tenei 
absolument  k  le  connaître ,  le  voici  :  Je  crois 
que  mademoiselle  Suzanne  est  libre  de  faire 
tout  ce  qu'elle  voudra,  et  si  elle  pense  devoir 
partir ,  elle  a  raison  de  nous  quitter. 

S 


34 


SUZANNE  DISTOUVILLB. 


—  Mon  fils ,  TOUS  me  soutenez  bien  mal ,  in- 
terrompit la  baronne  d'un  ton  d'afTcctueux  re- 
proche. Je  comptais  cependant  sur  Totre  ap- 
pui. 

—  Ne  m'avez-vous  pas  dit  souTent,  ma 
mère,  qu'il  ne  fallait  pas  être  égoïste t 

—  C*est  vrai ,  Léonce  ;  mais  je  ne  rois  pas 
quel  rapport.... 

—  C'est  qu'il  me  semble  que  je  le  serais ,  si 
j^engageais  mademoiselle  d'Estouville  à  rester 
aycc  nous. 

A  CCS  mots,  qui  exprimaient  un  sentiment  si 
délicat,  le  visage  de  madame  Granval  devint 
rayonnant  de  bonheur;  celui  d'Ëléonore  prit 
une  expression  ironique  et  triomphante  ;  Su- 
zanne seule  resta  ce  qu'elle  était  toujours,  c'est- 
à-dire  douce  et  sereine. 

^Ge  que  vous  me  ditcs-là  est  bien  aimable. 
Monsieur ,  repril-clle  aifectueusement  ;  on  croi- 
rait que  c'est  madame  votre  mère  qui  a  parlé 
par  votre  bouche ,  et  vous  avez  désormais  des 
droits  à  une  part  de  l'afTection  que  je  lui  porte. 

— Puisque  vous  nous  quittez ,  Mademoiselle , 
dit  Léonce ,  voudrez-vous  me  faire  un  plaisir 
avant  de  partir  ? 

—  Certainement  :  de  quoi  s'agit-il? 

—  D'accepter  Snap ,  mon  lévrier.  11  serait  si 
malheureux  ici  sans  vous. 

•»  n  ne  l'est  plus ,  et  je  suis  sûre  qu'il  ne  le 
sera  pas  plus  tard  ;  vous  le  traitez  si  bien! 

—  N'importe,  emmenez-le,  dit  Léonce  d'une 
voix  sombre ,  sa  présence  me  rappellerait  de 
tristes  souvenirs. 

—  Je  l'emmènerai ,  puisque  cela  vous  est 
agréable,  rep^crtit  Suzanne  après  avoir  consulté 
madame  Granval  du  regard ,  et  je  trouverai  de 
bons  souvenirs  là  où  vous  en  redoutez  de  pé- 
nibles. 

Le  reste  de  la  journée  s'écoula  sans  amener 
aucun  incident  qui  mérite  la  peine  d'être  rap- 
porté. Après  le  diner ,  Léonce  monta  à  cheval 
sans  demander  à  sa  mère  si  elle  n  'avait  pas 
hesoïn  de  lui  pour  l'accompagner  à  la  prome- 
nade. Cet  oubli  qui  fut  une  nouvelle  cause  de 
chagrin ,  détermina  la  baronne  à  renoncer  à 
sa  sortie  de  tous  les  soirs ,  et  à  engager  sa  nièce 
et  Suzanne  à  venir  avec  elle  s'asseoir  dans  le 
parc  pour  achever  une  lecture  commencée  dans 
la  matinée. 

Quant  à  Léonce»  il  abandonna  à  son  cheval 


le  choix  du  chemin  qui  lui  semblerait  le  plos 
commode.  L'intelligent  et  noble  animal  ac- 
coutumé aux  volontés  absolues  et  capricieuses 
de  son  maître ,  se  mit  d'abord  à  errer  machi- 
nalement dans  le  parc ,  attendant  toujours  <^'on 
lui  donnât  une  direction.  Ne  la  recevant  pas, il 
se  dirigea  de  lui-même  vers  une  des  grilles, et 
s'engagea  dans  le  premier  sentier  qui  se  pré- 
senta. 

—  Au  bout  de  ce  sentier ,  derrière  cette  fu- 
taie, se  dit-il  à  lui-même ,  il  y  a  des  collines, 
des  plaines,  un  fleuye,  des  villages.  Courons 
de  ce  côté. 

Au  lieu  de  provoquer  son  cheval  par  une  at- 
taque brutale ,  il  le  sollicita  par  une  parole  ca- 
ressante ,  et  le  sentier  est  parcouru  avec  ud 
enivrante  rapidité  ;  Léonce  est  sur  la  lisière  de 
la  grande  forêt  :  son  premier  regard  a  rencon- 
tré les  derniers  rayons  du  soleil  couchant. 

Tout-à-coup,  son  regard  qui  errait  de  tous 
cAtés  rencontra  le  toit  aigu  et  scintillant  do 
HautrMont.  Léonce  songea  à  sa  mère  qu'il  avait 
laissée  triste. 

«  Que  ne  puis-je ,  pensa-t-il ,  lui  dire  tout 
ce  que  j'éprouve  depuis  une  heure?  Mais  h^ 
las!  je  sens  que  quand  je  serai  près  d'elle 
il  me  sera  impossible  de  trouver  des  parole» 
pour  exprimer  mes  désirs,  pour  peindre  le 
changement  qui  s'est  fait  en  moi.  Ôibienij'ar 
girai  d'après  les  conseils  de  cette  voix  inté- 
rieure que  je  commence  à  entendre ,  et  si  ma 
mère  est  contente  je  le  verrai  bien. 

Cette  résolution  le  détermina  à  reprendre  le 
chemin  du  château ,  et  il  se  remit  en  marche 
à  l'instant  même.  Partout  sur  son  passage  des 
voix  amicales  lui  adressaient  les  souhaits  du 
soir,  et  il  lui  semblait  les  entendre  pour  la  pre- 
mière fois.  En  traversant  un  hameau ,  des  bé- 
nédictions  frappèrent  son  oreille;  il  se  retourna 
et  il  aperçut  la  pauvre  femme  à  laquelle  il  avait 
fait  l'aumône  dans  la  maison  du  garde.  Elle 
énumérait  les  bienfaits  qu'elle  avait  reçus,  et 
un  vieillard  à  cheveux  blancs  qui  l'écoutait, 
appuyé  sur  une  fourche ,  lui  disait  :«11  re^ 
semblera  au  bon  général  ;  les  prières  de  sa  mère 
n'ont  pas  été  perdues;  tout  le  monde  l'aimera, 
le  brave  jeune  homme!  » 

Une  demi-heure  après ,  Léonce  entrait  dao» 
le  salon  où  sa  mère,  Éléonore  et  Suzanne 
étaient  déjà.  Il  alla  baiser  la  main  de  nuadame 


SUZANNE  D^ESTOUVILLE. 


35 


Granvalf  aaressa  al  sourire  affectueux  à  sa 
cousine  et  salua  respectueusement  mademoi- 
selle d*EstouviIle. 

—Vous  nous  atez  bien  manqué,  mon  fils, 
hii  dit  la  baronne  en  le  regardant  attentive- 
ment. Sans  vous ,  notre  soirée  a  été  toute  triste. 

—  Je  vous  ai  bien  regretté  aussi ,  ma  mère  ; 
car  j*ai  revu  toute  cette  contrée  que  j'avais  un 
peu  oubliée ,  et  il  me  semble  que  si  vous  aviez 
été  avec  moi ,  elle  m'aurait  paru  bien  plus  belle 
encore  que  je  ne  l'ai  trouvée. 

Éléonore  tressaillit  involontairement,  mais 
eDe  se  remit  presque  aussitôt.  La  baronne  et 
Suzanne  posèrent  leur  ouvrage  comme  pour 
mieux  écouter  Léonce. 

—  Dites-nous  ce  qui  vous  a  charmé ,  mon 
61s.  Nous  serons  ravies  de  le  savoir. 

—  D'abord ,  mon  cheval  que  je  n'ai  jamais 
trouvé  aussi .  docile  qu'aujourd'hui ,  puis  la 
grande  futaie  qui  était  magnifique,  enfin  la  vue 
qu'on  a  du  haut  de  la  bruyère  des  Fées.  Que 
vous  dlrai-je  encore  ?  je  ne  sais ,  mais  c'était 
superbe.  11  faudra  que  vous  fassiez  un  soir  cette 
promenade  avec  moi. 

—  Vous  avez  dû  voir  des  choses  bien  plus 
remarquables  dans  vos  voyages ,  mon  cousin , 
dit  Éléonore. 

—  Je  n'en  ai  point  vu  qui  m*aient  fait  autant 
de  plaisir.  Ce  n'était  pas  mon  pays. 

Ces  dernières  paroles  furent  prononcées  avec 
un  accent  de  sensibilité  si  profonde,  que  ma- 
dame Granval,  se  levant  précipitamment, 
courut  se  jeter  au  cou  de  son  fils  en  fondant  en 
larmes;  puis  toute  sa  prudence  l'abandonnant, 
eUe  s'écria  : 

— Ah  !  Léonce ,  que  tu  viens  de  me  rendre 
heareose! 

— Je  le  suis  aussi ,  ma  mère;  et  cependant  je 
ne  puis  pas  vous  dire  encore  tout  ce  que  j'é- 
prouTe.  Je  ne  sais  bien  qu'une  chose,  c'est  que 
je  vous  aime  beaucoup. 

—  Suzanne ,  vous  aviez  raison ,  dit  à  voix 
basse  Eléonore ,  mon  cousin  n'est  plus  le  même 
honiinc. 

—  Quand  vous  serez  heureuse  par  lui,  ré- 
pondit doucement  mademoiselle  d'Estou ville, 
soovenez-vous,  ma  chère  Eléonore,  que  j'ai  été 
la  première  à  vous  faire  pressentir  votre  bon- 
heur. 

tfademeiseUe  Loubert  baissa  les  yeux  ;  la  gé- 


nérosité et  la  noblesse  de  Suzanne  lui  rappe- 
laient bien  cruellement  le  soupçon  qu'elle  n'a- 
vait pas  craint  de  lui  laisser  voir. 

—Nous  quitterez-vous  toujours,  mon  enfant, 
dit  madame  Granval  en  se  rapprochant  de  Su- 
zanne ?  c'est  bien  mal  à  vous  de  troubler  ainsi 
notre  joie. 

—  Ne  parlons  pas  de  départ.  Madame.  Son- 
geons plutôt  que  nous  nous  retrouverons  tous 
cet  hiver  à  Paris  et  que  je  puis  revenir  d'ici  là. 

Eléonore  se  souvint  que  Léonce  lui  avait  dit 
qu'il  ne  voulait  jamais  quitter  la  campagne,  et 
elle  le  regarda  avec  inquiétude  pour  tâcher  de 
découvrir  sur  sa  physionomie  ce  qui  se  passait 
dans  son  âme. 

Léonce  resta  impassible ,  et  depuis  quelques 
instants  son  visage  s'était  visiblement  assombri. 

En  ce  moment,  on  entendit  des  claquements 
de  fouet,  et  bientôt  un  grand  bruit  dans  la 
maison.  Peu  de  minutes  après,  M.  Loubert 
entra  dans  le  salon. 

—  Tout  va-t-il  bien  ici,  dit-il  en  embrassant 
sa  fille  avec  une  familiarité  bourgeoise  qui  ne 
parut  que  médiocrement  du  goût  d'Eléonore  ? 

—  A  merveille,  mon  frère,  reprit  vivement 
madame  Granval.  n  ne  manquait  plus  que 
vous. 

—  Bon  jour,  Léonce.  Mademoiselle  d'Estou- 
ville,  serviteur,  reprit  le  député.  Ma  sœui*,  je 
voudrais  bien  souper,  car  je  n'ai  rien  pris  de- 
puis Paris. 

H. 

Lorsqu'on  eut  annoncé  à  M.  Loubert  que  son 
souper  était  servi,  il  se  rendit  dans  la  salle  à 
manger,  après  avoir  (ait  signe  à  sa  fille  de  l'ac- 
compagner. Eléonore  suivit  son  père  avec  une 
lenteur  qui  prouvait  du  mécontentement;  ma- 
dame Granval,  Suzanne  et  Léonce  restèrent 
dans  le  salon. 

—  Je  suis  ravie  que  mon  frère  soit  revenu, 
dit  la  baronne  ;  mais  je  ne  l'espérais  pas  encore. 
Mon  fils,  soyez  bien  aimable  pour  votre  oncle, 
en  attendant  que  de  nouveaux  liens  lui  don- 
nent encore  d'autres  droits  plus  sacrés  à  votre 
affection  que  ceux  qu'il  a  déjà.        ^ 

C'était  la  première  fois,  depuis  bien  des  jours, 
que  madame  Granval  faisait  allusion  au  mariage 
de  son  fils  avec  la  fille  de  son  frère. 

—  Je  ne  sais  pas  ce  que  vous  entendez  par 


a6 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


ces  mots  :  Etre  aimable,  ma  mère.  Je  tâcherai 
de  lui  en  donner  des  preuves  dans  Poccasion. 

—  Ce  sera  encore  mieux,  mon  ami.  Je  tou- 
dcais  aussi,  continua  la  baronne,  que  vous 
prissiez  la  même  résolution  à  Fégard  de  votre 
cousine  :  j'ai  peut-être  tort,  mais  il  me  sem- 
ble que  vous  n'êtes  pas  pour  elle  comme  pour 
nous. 

—  Ce  n'est  pas  faute  de  bonne  volonté;  cela 
vient,  je  crois,  de  ce  que  je  ne  trouve  jamais 
rien  à  lui  dire.  Je  ne  suis  pas  à  mon  aise  avec 
elle  comme  avec  vous.  Tai  toujours  intérieure- 
ment ridée  qu*elle  se  moquera  de  moi  si  je  lui 
parle. 

—  Cela  vient  de  ce  que  vous  avez  été  élevés 
ensemble,  dit  Suzanne.  Vous  êtes  comme  un 
frère  et  une  sœur  qui  s'aiment  trop  pour  crain- 
dre de  se  contrarier  quelquefois.  Votre  cousine, 
monsieur  Léonce,  est  une  persoMie  vraiment 
supérieure. 

—  Vous  pouvez  en  jug;er  mieux  que  moi, 
mademoiselle;  et  puisque  vons>  le  dites,  je  le 
crois. 

Léonce  prononçât  ces  mots  avec  une  tristesse 
qui  annonçait  plus  de  condescendance  que  de 
eonviction.  Cette  volonté  absolue  était  devenue 
incertaine. 

Sa  mère  et  Suzanne  ayant  cessé  de  parler, 
leur  silence  le  rappela  à  lui-même.  Il  fit  un 
mouvement  comme  un  homme  qui  s'éveille, 
puis  il  se  leva  avec  précipitation,  s'approcha  de 
mademoiselle  d'Estouville  et  lui  dit  : 

«-  Pendant  qu'Eléonore  n'y  est  pas,  vous  se- 
riez bien  aimable  de  chanter  :  Votre  musique 
m*à  fait  tant  de  bien  Tautre  jour  I 

—  Pourquoi  fiiiles-vous  cette  demande  en 
l'absence  de  votre  cousine,  mon  ataii  ?  interrom- 
pit la  baronne, 

«*  Parce  qu'elle  serait  peut-être  fâchée  que 
je  ne  la  lui  fisse  pas  à  elle-même.  Et...  vous  le 
diraî-je?  son  ehant  ne*  me  plaît  pas. 

—Chantez  donc,  ma  chère  Suzanne,  continua 
madame  Granval.  J'aurai  ma  part  du  plaisir 
que  vous  ferez  à  mon  ûls. 

Suzanne  aurait  voulu  refuser;  mais,  d*une 
part,  elle  craignait  de  laisser  deviner  le  motif 
de  son  refus,  et  de  l'autre,  elle  ne  voulait  pas 
courir  la  chance  de  causer  à  Léonce  une  irrita- 
tkm  qui  retomberait  peut-être  sur  Eléonore. 

CUe  fcttilleta  donc  plusieurs  cahiers  de  mu- 


sique, et  elle  se  détermina  pour  le  grand  air  de 
Netdermayer  sur  le  Lae^  de  Lamartine. 

Le  jeune  baron  devint  subitement  attentif,  et 
bîeniêt  son  attention  se  changea  en  attendrisse- 
ment et  en  enthousiasme.  Cette  poésie,  simple 
et  majestueuse  comme  la  nature,,  lui  rappela  k 
magnifique  spectacle  qu'il  avait  eu  sous  les  yeux 
peu  d'heures  auparavant.  Attendri,  transporté, 
retenant  son  souflle  dans  la  crainte  de  perdre 
un  mot  ou  un  son,  son  âme  chantait  Intérîea- 
rement  à  l'unisson  de  oea  deux  poèmes  si  di- 
gnes l'un  de  l'autre. 

—  Ohl  mon  Dieu!  quec*est  beaul  s'écrht- 
t-Q  en  levant  les  mains  vers  le  ciel,  et  en  tes 
posant  ensuite  sur  son  visage,  comme  s*il  voa- 
lait  cacher  tout  ce  qui  se  passait  dans  son  âme. 

^  Merci,  Suzanne,  dit  madame  Granval  a 
pressant  tendrement  les  mains  de  mademoiselle 
d'Estouville,  encore  errantes  sur  le  clavier  fré- 
missant. Mais  pourquoi  nous  quittes-vous  ?  mon 
enfBint» 

—  Je  ne  vous  quitterai  pas  autant  q«e  vious 
le  croyez,  madame  :  ma  pensée  restera  au  mi- 
lieu de  vous. 

Suzanne  avait  à  peine  prononcé  ces  mots,  que 
Léonce,  découvrant  son  visage,  reprit  :  ' 

—  Vous  allez  partir,  mademoiselle,,  et  vous  i 
penserez  à  nous!..*  Eh  bien!  dites-vous  qu'a- 
près ma  mère,  à  qui  Xe  dois  la  vie,  persome 
n^a  plus  de  droits  que  vousàmareconoaissance 
et  à  mon  affection. 

Puis,  il  se  leva,  et  il  quitta  le  salon  avec  usa 
précipitation  qui  trahissait  un  grand  trouble  in- 
térieur. 

—  Il  a  raison,  Suzanne,  dit  madame  Gran- 
val, dès.  que  son  fils  fut  sorti  ;  c'est  votre  bonté 
si  discrète  et  si  ingénieuse;  c'est  votre  calme 
céleste,  c'est  votre  âme  qui  se  révèle  dans  vos 
actions  comme  dans  vos  talents,  ce  sont,  en  uo  i 
mot,  vosdouces  et  noblesvertus  qui  lui  ontou-  , 
vert  les  yeux  de  l'intelligence,  qui  ont  initié  son  j 
cœur  à  l'existence  et  au  besoin  des  saintes  af- 1 
fections  ;  et  s'il  vous  doit  tout,  ma  fille,  que  ne 
vous  dois-je  pas,  moi,  qui  suis  sa  mère  !  Mais 
dites-moi  donc  ce  que  je  puis  flaire  à  mon  tour 
pour  votre  bonheur. 

—  Plus  rien,  madame,  après  les  paroles  que 
vous  venez  de  prononcer,  dit  Suzanne  en  foD* 
dant  en  larmes.  Vous  m'attribuez  votre  boiH 
heur;  mais  c'est  assurer  le  mien!  Un'estdonné 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


37 


à  personne  de  faire  plus  pour  la  pauvre  orphe- 
line, jusqu^à  ce  jour  inutile  sur  cette  terre. 
Quand  vous  remerciez  Dieu,  je  dois  le  bénir  : 
quand  vous  le  bénissez,  je  dois  me  prosterner  et 
me  taire,  car  alors  la  parole  humaine  est  bien 
impuissante  l 

H.  Loubert  et  Eléonore,  qui  entraient  en  ce 
moment,  empêchèrent  madame  Granval  de  re- 
mercier Suzanne  de  son  désintéressement, 
comme  elleravait  déjà  remerciée  du  bien  qu'elle 
avait  fait  à  son  fils.  Mademoiselle  dlSstouville 
pensa  qu^eHe  serait  de  trop  dans  cette  réunion 
de  famille,  et  après  avoir  embrassé  tendrement 
la  baronne,  serré  la  main  à  Eléonore  et  salué 
M.  Loubert,  eUe  quitta  le  salon  et  se  retira  dans 
sa  chambre  à  coucher.  Son  cœur  était  inondé 
d'une  joie  qu*elle  ne  se  souvenait  pas  d'avoir 
jamais  éprouvée. 

—  Eh  bien!  ma  sœur,  à  quand  la  noce,  dit 
H.  Loubert  à  madame  Granval? 

•^Vous  le  savez  mieux  que  moi,  mon  ami, 
puisque  vous  venez  probablement  d'en  causer 
avec  Eléonore. 

— Oh!  les  filles  ne  disent  jamais  ce  qu'elles 
pensent  quand  il  s'agit  de  mariage  ;  c'est  donc 
aux  parents  à  avoir  une  volonté  pour  elles. 

—  Tai  rendu  à  Eléonore  sa  parole,  et... 

—  Bah  !  vous  étiez  folles  toutes  les  deux  ce 
jour-là  ;  ainsi,  l'arrangement  que  vous  avez  fait 
ne  compte  point.  Gela  étant,  il  faut^xer  une 
époque  et  la  choisir  très  rapprochée. 

—  Puisque  ma  chère  Eléonore  ne  vous  con* 
tredit  pas,  mon  ami,  je  n*ai  plus  d,'objection  à 
faire  pour  ce  qui  la  regarde.  Il  ne  me  reste  donc 
qu'à  consulter  Léonce,  qui  a  peut-être  quelques 
arrangements  à  prendre. 

—  Consulter  Léonce!  Léonce  prendre  des 
arrangements!  s'écria  M.  Loubert  en  bondis- 
sant hors  de  son  fauteuil.  Mais,  en  vérité,  ma 
sœur,  vous  n'y  pensez  pas  !  c'est  à  vous  de  tout 
décider  pour  votre  fils,  autrement  rien  ne  se 
fera. 

—  Mon  fils,  cher  f^re,  n'est  plus  ce  qu'il 
était  quand  vous»  êtes  parti ,  répondit  avec  une 
douce  fierté  madame  Granval  ;  et  Eléonore  au- 
rait pu  vous  dire  que  son  caractère  est  bien 
changé  depuis  quelques  jours,  continua-t-elle 
d^un  ton  de  reproche. 

—  Mon  père  ne  m'a  pas  laissé  le  temps  de 
lui  apprendre  cette  bonne  nouveUe,  répliqua 


mademoiselle  Loubert  en  rougissant.  D'ailleurs, 
quoiqu'il  arrivât,  j'étais  décidée  à  épouser  mon 
cousin,  et  son  changement  n'est  pour  rien  dans 
ma  resolution  :  j'aurais  même  trouvé  peu  délicat 
de  le  dire  si  cela  eût  été  vrai. 

—  Merci,  ma  chère  fille,  dit  madame  Gran- 
val attendrie.  Vous  trouvez  le  secret  d*augmen- 
ser  un  bonheur  qui  était  déjà  complet.  Merci 
encore. 

—  Et  les  affaires  d*intérèt?  demanda  M.  Lou* 
bert. 

—  Elles  seront  faciles  à  régler,  dit  madame 
Granval  :  la  moitié  de  notre  fortune  est  à  Léonce  ; 
je  lui  donne  le  reste,  à  l'exception  de  trente 
mille  livres  de  rente  viagère  que  je  me  réserve 
pour  n'être  à  charge  à  personne. 

—  Et  moi  je  constituerai  à  Eléonore,  une 
pension  de  cent  mille  francs,  ou  j'abandonnerai 
à  Léonce,  sM  se  sent  capable  de  les  conduire, 
mes  usines  de  CourviUe-le-Bas  qui  rapportent 
le  double. 

—  Je  croyais,  interrompit  Eléonore,  qu'à  ma 
majorité  il  me  revenait  deux  millions  de  la  for- 
tune de  ma  mère,  dont  vous  n'avez  à  présent 
que  l'usufruit.  Ces  deux  millions  ne  feront  peut- 
être  pas  cent  mille  livres  de  rente. 

—  Diable  !  je  ne  te  croyais  pas  aussi  bien  au 
fait  de  ta  situation,  répliqua  M.  Loubert  avec  un 
jeu  de  physionomie  qu'on  pouvait  interpréter 
de  deux  manières.  Il  est  certain  que  je  te  devrai 
deux  millions;  mais  j'avais  pensé  qu'en  raison 

de  votre  jeunesse  à  tous  deux  et  de de 

l'inexpérience  de  Léonce,  vous  aimeriez  mieux 
avoir  un  revenu  assuré  que  de  prendre  la  peine 
d'administrer  un  capital  ;  et  eu  vous  cédant  mes 
forges  de  Courville-le-Bas,  j'atteins  ce  résultai 
à  votre  grand  profit,  car  elles  mpportent  beau* 
coup  plus  que  ne  le  feraient  deux  millions  pla- 
cés n'importe  de  quelle  manière. 

—  Je  n'entends  rien  à  ces  sortes  d'affaires, 
répondit  Eléonore  d'un  ton  sec  ;  mais  cela  n'a 
d'inconvénient  pour  personne,  puisque  mes 
droits  sont  réglés  d'avance.  Je  m'en  rapporte 
d'ailleurs  tout  à  fait  à  vous,  mon  cher  père. 

—  Nous  serons  toujours  à  temps  de  régler 
ces  détails,  répondit  madame  Granval  qui  était 
facile  comme  toutes  les  personnes  auxquellas 
un  grand  bonheur  vient  d'arriver. 

Le  lendemain  malin  de  bonne  heure,  Léonce 
entrait  chez  sa  mère  qui  l'avait  fait  appeler.  H 


38 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


était  grave  et  paraissait  calme;  mais  le  regard 
de  madame  Granval  alla  au-delà  de  cette  appa- 
rence. 

—  Vous  semblés  fatigué,  mon  fils ,  lui  dit- 
cUe  en  Tembrassant,  seriez-Yous  soul&ant  t 

—  Je  n'ai  pas  dormi,  et  pour  U  première  fois 
de  ma  vie,  j'ai  découvert  ce  que  pouvait  être 
une  souffrance. 

—  Je  vous  ai  fait  appeler,  cher  enfant,  pour 
vous  rendre  compte  de  la  conversation  que  j'ai 
eue  hier  soir  avec  votre  oncle,  car  c'est  de  vous 
que  nous  nous  sommes  occupés. 

—  J'ai  aussi  pensé  à  vous  et  à  lui à  vous 

surtout. 

*  Mon  frère,  qui  vous  aime  tendrement,  est 
bien  impatient  de  pouvoir  vous  nommer  son 
fiïs,  et  nous  avons  décidé,  sauf  votre  approba- 
tion que  je  me  suis  chargée  de  vous  demander, 
que  votre  mariage  avec  Eléonore  se  ferait  dans 
six  semaines  ou  deux  mois. 

—  C'est  bien  prompt,  ma  mère Cepen- 
dant, si  telle  est  votre  volonté,  je  m'y  soumet- 
trai. 

^  C'est  un  désir,  mon  ami,  ce  n'est  pas  uns 
volonté.  Vous  êtes  trop  sensé  pour  qu'on  ne  vous 
laisse  pas  l'arbitre  d'une  décision  aussi  impor- 
tante que  celle  dont  il  s'agit. 

—  Si  vous  voulez  que  ce  mariage  se  fasse 
promptcment  il  ne  faut  pas  me  consulter,  car 
ce  n'est  pas  mon  avis;  mais  j'ai  peut-être  tort; 
ainsi,  décidez. 

—  Pourquoi  voudriez -vous  attendre!  de- 
manda la  baronne  avec  inquiétude. 

—  Parce  qu'il  me  semble  qu'il  y  a  pour  moi 
des  choses  plus  pressantes  que  de  me  marier. 

—  Et  lesquelles,  mon  fils? 

•—  Je  ne  sais  pas  au  juste...  Ma  tète  est  à  la 

fois  si  pleine  et  si  vide Je  voudrais  pouvoir 

me  rendre  compte  de  tout  ce  qui  s'y  passe  de- 
puis quelques  jours.  Tenez,  ma  mère,  ayez  un 
peu  pitié  de  moi,  j'en  ai  bien  besoin. 

— Je  devine  ce  que  vous  éprouvez,  moucher 
enfant,  répondit  la  baronne  attendrie  ;  vons  ne 
vous  croyez  pas  digne  de  votre  cousine  et  vous 
voudriez  travailler  à  le  devenir. 

—  Cest  peut-être  cela  ;  peut-être  aussi  est- 
ce  autre  chose.  J'aime  bien  Eléonore  comme  ma 
cousine  ;  je  ne  suis  pas  aussi  sûr  de  pouvoir 
l'aimer  comme  ma  femme;  elle  est  trop  supé- 
rieure à  moi. 


—  11  ne  tient  qu'à  vous  de  l'égaler,  et  elle 
vous  y  aidera  mieux  que  qui  que  ce  soit  quand 
elle  sera  votre  femme.  C'est  un  des  moti(&  qui 
me  font  désirer  la  prompte  conclusion  de  v  itre 
mariage. 

—  Qu'il  se  fasse  donc,  chère  mère,  murmura 
Léonce  avec  une  résignation  pleine  de  tristesse. 
Je  vous  ai  causé  tant  de  chagrins  depuis  que  je 
suis  au  monde,  que  j'ai  hâte  de  vous  donner  un 
peu  de  joie;  et  si  c'est  un  moyen,  je  n'ai  plus 
d'objections  à  faire. 

—  Je  n'aime  pas  à  vous  voir  dans  ces  disposi- 
tions, mon  ami;  car,  encore  une  fois,  ce  n'est 
pas  de  la  condescendance  que  nous  exigeons  de 
vous  :  si  ce  mariage  ne  vous  convient  pas,  re- 
noncez y  franchement  ;  mais  s'il  vous  convient, 
comprenez  qu'il  ne  doit  pas  tarder  à  se  faire; 
de  plus,  des  retards  venant  de  vous  seraient 
très  offensants  pour  Eléonore. 

—  Je  vais  essayer,  ma  mère,  de  vous  dire 
toute  ma  pensée,  quoique  ce  sott  bien  difficile. 
En  première  ligne,  je  trouve  dtms  mon  cœur 
un  profond  sentimeut  de  respect  pour  vos  vo- 
lontés et  les  engagements  que  vous  avez  pris  en 
mon  nom.  Ce  respect  domine  tout,  et  me  ren- 
dra, je  crois,  tout  facile  :  ce  qui  me  manque, 
c'est  la  certitude  que  je  ferai  le  bonheur  d'une 
femme  comme  Eléonore,  c^est  celle  aussi  que  je 
serai  heureux  avec  elle.  Je  n'ai  pas  la  certitude 
contrairei  mais  je  voudrais  avoir  le  temps  de 
m'éclairer.  Je  ne  suis  pas  un  homme  comme 
un  autre,  poursuivit-il  en  passant  la  main  sur 
son  front,  comme  s'il  voulait  détourner  un  voile 
qui  l'obscurcissait ,  et  je  voudrais  devenir  ce 
que  je  ne  suis  pas ,  si  toutefois  c'est  possible 
encore.  Conseillez-moi,  ma  mère,  je  vous  en 
supplie  I  réprouve  aussi  le  besoin  de  consulter 
Verne,  et  de  le  remercier  de  tout  ce  qu'il  a  fait 
pour  moi,  car  maintenant  je  retrouve  dans  ma 
mémoire  une  foule  de  choses  qu'il  m'a  dites, 
saas  pouvoir  me  souvenir  quand  je  les  ai  en- 
tendues, et  ces  choses  sont  bien  belles  et  bien 
bonnes.  Que  vous  dirai-je  encore?  /e  ne  sais, 
et  cependant  il  me  semble  que  ce  n'est  pas  tout 
J'ai  tant  de  désirs,  qu'il  ne  me  reste  pas  la  force 
d'avoir  une  volonté.  Eh  bien  !  vous  savez  mieux 
que  moi,  ma  mère,  si,  dans  cette  situation,  on 
peut,  on  doit  prendre  un  grand  parti.  Ceia 
changera,  je  le  crois,  je  le  sens,  mais  jusque- 
là...  pitié  !  pitié  !  ma  bonne  mère  ! 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


9» 


—  Eh  bien!  mon  cher  enfant,  que  Toulez- 
vous  que  je  fasse?  que  voudriez -vous  (kire 
vous-même? 

-*  Je  voudrais  parler  à  ma  cousine,  et  en- 
suite à  mon  oncle,  parce  que  je  serais  désolé 
qtt*ils  crussent  que  j'agis  dans  tout  ceci  par 
caprice,  ou  qu'il  y  a  de  votre  faute  si  je  ne  par- 
tage pas  leur  empressement. 

—  Ne  vous  occupez  pas  de  moi,  mon  ami  : 
puis,  ne  parlez  pas  de  Tempressement  d'E- 
léonore,  cela  n'est  pas  convenable,  et  pourrait 
Toffenser  plus  peut-être  que  la  demande  d'un 
retard. 

Léonce  garda  le  silence,  afin  de  se  recueillir 
pour  chercher  l'explication  des  paroles  de  sa 
mère  ;  mais  il  ne  la  trouva  pas  :  les  sentiments 
très  délicats  étaient  encore  au-dessus  de  la  por- 
tée de  son  intelligence  :  il  pouvait  les  éprouver 
sans  s'en  rendre  compte  ;  il  ne  savait  pas  les 
comprendre. 

—  Allez  m'attendre  au  salon,  mon  ami,  dans 
peu  d'instants  j'irai  vous  rejoindre ,  et  nous 
conviendrons  de  ce  qu'il  faudra  faire.  L'essen- 
tiel est  de  se  décider  promptement,  afin  de  ne 
pas  laisser  trop  longtemps  à  mon  frère  ses  es- 
pérances d'une  prompte  conclusion. 

Léonce  passa  dans  le  salon.  Suzanne  y  était 
établie  devant  son  chevalet.  Aussitôt  qu'elle 
Taperçut,  elle  se  leva,  posa  sa  palette  et  vint 
à  lui  avec  une  grâce  rayonnante.  Sa  physiono- 
mie exprimait  une  de  ces  affections  sereines, 
qui  répandent  au  dehors  le  calme  délicieux  qui 
est  en  elles. 

—  Vons  venez  de  chez  madame  votre  mère, 
toi  dit-elle.  Alors  je  ne  vous  demande  pas  si 
vous  êtes  heureux. 

—  Comme  vous  êtes  bonne ,  mademoiselle 
Suzanne  !  répondit-il,  vous  me  devinez  toujours, 
et  c'est  le  plus  grand  service  qu'on  puisse  me 
cendre.  (Test  vrai,  je  suis  heureux,  continua- 
t-il;  et  cependant  je  crains  de  n'avoir  pas  com- 
plètement satisfait  ma  mère. 

— rai  bien  envie  de  vous  demander  pourquoi, 
car  cette  foisje  ne  vous  devine  pas. 

—  Je  trouve  l'époque  de  mon  mariage  trop 
rapprochée  :  six  semaines  !  Autrefois  cela  m'eût 
pam  un  siècle,  maintenant  il  me  semble  que 
c^eat  à  peine  un  jour. 

—  Vous  avez  raison ,  madame  votre  mère 
doit  être  peinée,  et  cela  n'est  pas  aimable  pour 


\  votre  cousine,  sans  compter  que  M.  Loubcrt 
sera  furieux.  Mais  quels  sont  vos  motifs  pour 
désirer  un  retard?  ajouta-t-elle  d'un  ton  aÎTec- 
tueux,  qui  appelait  la  confiance.  Bien  entendu 
qu'en  vous  faisant  cette  question,  je  vous  laisse 
tout-à-fait  libre  de  n'y  pas  répondre. 

—  Mes  motifs?...  j'en  ai  beaucoup. 

—  Il  vaudrait  mieux  n'en  avoir  qu'un  et 
qu'il  fût  excellent. 

—  Eléonore  est  trop  supérieure  à  moi ,  et 
cela  m'effraie. 

—  C'est  de  l'orgueil. 

—  Vous  croyez?  Eh  bien  !  je  voudrais  es- 
sayer d'acquérir  tout  ce  qui  me  manque,  ou  do 
moins  une  partie  de  ce  qui  me  manque. 

—  C'est  une  noble  détermination  à  laquelle 
vous  pouvez  obéir  dès  à  présent ,  et  plus  tard 
Eléonore  vous  aidera  à  la  suivre. 

—  J'aimerais  encore  mieux  être  son  mari  qœ 
son  élève,  dit  Léonce  avec  embarras. 

—  Ceci  n'est  pas  même  de  l'orgueil,  repartît 
Suzanne  en  riant,  c'est  tout  bonnement  de  Ta- 
mour-propre.  Que  dit  votre  mère  ? 

—  Je  croîs  qu'elle  pense  maintenant  comme 
moi;  seulement,  nous  ne  savons  ni  l'un  ni 
l'autre  queUe  excuse  nous  donnerons  à  mon 
oncle. 

—  n  fkut  donner  la  véritable;  d'abord  parce 
qu'elle  est  sincère ,  ensuite  parce  qu'elle  est 
bonne.  Voyons ,  monsieur  Léonce,  avez-vous 
de  l'amitié  pour  la  meilleure  amie  de  votre 
mère? 

—  Si  j'ai  de  l'amitié  pour  vous ,  mademoi- 
selle ?  Ah  !  j'espère  que  vous  ne  me  faites  pas 
l'injure  d'en  douter. 

—  Eh  bien  1  si  réellement  vous  voulez  qu'on 
recule  l'époque  de  votre  mariage,  pour  avoir  le 

\  temps  de  vous  recueiUir,  de  travailler,  adressez- 
vous  à  Eléonore  elle-même  ;  dites-lui  que  vous 
voulez  vous  rendre  digne  de  son  affection,  et 
capable  de  répandre  du  charme  dans  son  in- 
térieur. Montrez-vous  affectueux ,  franc  ;  ren- 
dez-la l'arbitre  de  votre  destinée,  et  soyez  cer- 
tain que  loin  de  vous  en  vouloir  elle  vous  ap- 
prouvera. 

—  Je  ferai  tout  ce  que  vous  me  dites -là, 
mademoiselle  ;  en  me  souvenant  que  c'est  déjà 
à  vous  que  je  dois  d'avoir  adressé  une  parole 
d'affection  à  ce  pauvre  Verne  lorsqu'il  m'a 
quitté  ;  et  cependant  je  ne  suis  pas  bien  sûr 


40 


SUZANNE  D*EST0UV1LL£. 


de  pain*  tout  oe  vous  Toules  que  j^exprime. 
Ce  qui  est  vrai ,  c>st  que  je  veux  devenir  un 
homme  ;  ee  qui  l*cst  moins,  c'est  que  ce  soit 
pour  Eléonore  que  Je  souhaite  ce  changement. 

—  Dites-vous  que  cela  est,  et  vous  finirei 
par  le  croire.  Songez  à  votre  mère  aussi  :  ce 
mariage  a  été  le  souci  de  toute  sa  vie  ;  s'il  man- 
quait, elle  serait  au  désespoir,  et  vous,  vous 
seriez  bien  malheureux  de  sa  douleur. 

-*le  vous  obéirai,  mademoiselle,  s*écria 
Léonce  avec  chaleur  ;  je  vous  obéirai  ;  et  si  je 
n*ai  que  cette  joie,  elle  sera  grande.  Ce  matin 
nième  je  parlerai  à  ma  cousine ,  comme  vous 
meTavez  dit,  et  je  me  soumettrai  à  sa  décision 
quelle  qu'elle  soit,  je  vous  le  jure. 

—  Vous  auriez  pu  vous  dispenser  de  ce  ser- 
ment, dit  Suzanne  avec  une  douce  émotion  :  je 
n'ai  pas  oublié  avec  quelle  religieuse  fidélité 
vous  avez  été  bon  pour  Snap,  à  dater  du  jour 
où  vous  m'avez  prorais  de  ne  plus  le  maltraiter. 
Gh  !  j'emporterai  d'ici  de  bien  bons  souvenirs, 
et  les  motifs  ne  me  manqueront  pas  pour  y  re- 
venir un  jour. 

Comme  Suzanne  finissait  de  prononcer  les 
paroles  que  nous  venons  de  rapporter,  la  porte 
de  communication  du  salon  à  la  bibliothèque 
s^ouvrit,  et  Eléonore  parut.  Elle  souriait,  mais 
il  y  avait  de  l'altération  sur  son  visage. 

Léonce  se  rapprocha  vivement  de  sa  cousine, 
lui  prit  la  main  cl  la  porta  respectueusement  à 
ses  lèvres. 

Mademoiselle  Loubcrt  regarda  Suzanne  avec 
attention,  et  elle  eut  l'air  étonnée  du  céleste  sou- 
rire qui  accueillit  son  regard  qui  était  plus  cu- 
rieux que  bienveillant. 

—  Je  vous  laisse,  dit  Mademoiselle  d'Estou- 
ville  du  ton  le  plus  aimable,  car  si  je  vous  gê- 
nais, vous  ne  me  regretteriez  pas  assez  quand 
je  ne  serai  plus  près  de  vous. 

Nous  ne  rapporterons  jMs'la  contersation 
des  deux  fiances,  pour  ne  pas  revenir  une  troi- 
sième fois  sur  le  désir  qu'avait  Léonce  de  voir 
reculer  l'époque  de  son  mariage;  nous  dirons 
seulement  que  le  jeune  baron  parla  à  sa  cousine 
avec  affection,  respect  et  même  convenance, 
et  qu'il  en  obtint,  sans  la  moindre  difficulté, 
tout  ce  qu'il  voulut.  Eléonore  ne  lui  dit  pas 
qu'elle  était  heureuse  et  fière  de  le  voir  dans 


des  dispositions  si  conformes  à  son  rang  dans 
le  monde,  mais  elle  ne  lui  cacha  pas  qu'elle 
l'approuvait,  et  elle  l'encouragea  même  dans 
ses  résolutions.  La  seul<^  chose  quIeHe  lui  de- 
manda fut  qu'il  la  laissât  complètement  maî- 
tresse de  tout  arranger  avec  son  père,  comme 
si  le  désir  de  ce  retard  venait  d'elle.  «  Par  ce 
moyen,  dit-elle,  mon  père  ne  vous  en  voudra 
pas.  «  Nous  laissons  l'appréciation  de  ce  senti- 
ment à  ceux  de  nos  lecteurs  qui  ont  fkit  me 
étude  particulière  de  la  vanité  féminine. 

Le  plan  d'Ëléonore  fut  aussitôt  arrêté,  et  i 
peine  arrêté  elle  le  mit  à  exécution,  en  se  ren- 
dant d'abord  auprès  de  sa  tante. 

—  Chère  tante,  j'ai  vu  Léonce,  lui  dit-«lle. 

—  Eh  bieni  demanda  madame  Granval  avec 
une  vive  anxiété. 

—  Eh  bien!  je  trouve  qu'il  a  raison  de  vou 
loir  différer  notre  mariage  de  quelques  mois 
Le  changement  qui  s'est  opéré  en  lui  est  iTon 
très  heureux  augure,  et  nen  ne  le  prouve 
mieux  que  son  désir  de  le  mettre  à  profit  par 
4'étude.  Ainsi,  non  seulement  je  l'ai  approuvé, 
mais  encore  je  l'ai  encouragé,  et  je  le  soutien 
drai  dans  cette  résolution  de  tout  le  pouvoir  de 
mon  affection  pour  lui. 

—  Mais  que  dira  votre  père,  chère  fille,  le 
pliqua  la  baronne  en  embrassant  tendrement 
sa  nièce?  Il  était  si  impatient  hier. 

—  Je  me  charge  de  tout,  si  vous  me  le  per 
mettez.  Ne  trouvez-vous  pas  d'ailleurs  plus 
convenable  que  la  chose  ait  l'air  de  venir  de 
moi? 

—  C'est  tout  à  fait  mon  avis,  mon  enfant. 
Agissez  donc  promptement,  et  si  vous  obtenez 
quelque  chose,  ne  me  laissez  pas  dans  l'ineer- 
titude. 

L'instant  d'après,  Eléonore  était  dans  la 
chambre  de  son  père.  Elle  le  trouva  écrivant  à 
son  notaire  au  sujet  du  contrat.  Le  hasard  la 
servait  merveilleusement. 

—  Je  m'occupais  de  toi,  lui  dit-il.  Cette  lettre 
est  pour  M.  Decourtive  ;  tout  y  est  parfaitement 
eipliqué,  à  l'exception  d'un  point  que  je  ne 
puis  décider  seul.  Mon  intention  est,  si  tu  y 
consens  toutefois,  de  te  donner  cent  mille  franes 
de  pension  ou  la  jouissance  de  mes  usines  ée 
Courville-le-Bas,  qui  rapportent  beaucoup  plus 
que  cette  somme,  mats  dont  l'administration 
me  fatigue.  Ah!  si  je  savais  que  Léonce  fut  en 


SUZANNE  D^eSTOUYlLLB. 


¥ 


état  âe  ê*en  charger  t  cela  vaudrait  bien  mieui 
pour  tout  le  monde. 

*-  Ceia  Aurait  pu  se  (aire  si  Tamélioration 
survenue  dans  Tétat  de  Léonce  s'était  manifes- 
tée six  mOift  plus  tM;  car  elle  serait  vraisem- 
blablement assez  avancée  aujourd'hui  pour  lui 
ptnfietfrc  de  conduire  une  grande  entreprise 
coBoie  «elle  de  yos  usines  de  GourviUe-le-Bas. 

—  Tu  le  crois? 

*—  Je  n*icn  doute  pas,  et  vous  feriez  comme 
moi  â  vous  aviez  pu  suivre  ses  progrès  depuis 
deux  ou  trois  jours. 

—  Alors  rien  n'empôche  que  les  usines 
soient  portées  au  contrat  au  lieu  de  la  pension, 
dM  M.  Loubert  Cdi  reprenant  s&  plume,  comme 
s*â  voolait  coatinoer  sa  lettre  au  notaire. 

ix-  Rien  absolument,  car  je  suis  sûre  que 
moB  cousin  sera  très  capable  dans  quelques 
OMib;  seulement,  comme  le  premier  résultat 
de  S0B  changement  est  de  lui  faire  comprendre 
toaice  ^i  lui  manque  enoore,  û  est  possible 
q«*il  ne  ce  sente  pas  de  force  à  accepter  la  ges- 
tion q«e  vous  lui  proposez  et  qu*il  la  refuse 
pov  ee  «otif . 

«^Diable,  tu  as  raison Ck)mment  faire 

alors? 

«^  SVn  tenir  à  la  pension,  et,  pour  vous  don- 
ner un  peu  de  repos,  mettre  un  gérant  payé  à 
la  tète  de  vos  usines. 

—  Cest  an  moyen,  marmotta  M.  Loubert 
avec  préoccupation.  Pourquoi  ma  sœur  est-^lle 
anan  pressée,  continua-t-il  d'un  ton  d'hu- 
neorf 

Éléonore  se  garda  bien  de  rappeler  à  son  père 
que  c^était  lui  qui  Tayait  été. 

'w  Q  est  certain,  dit-elle,  qu'elle  aurait  dû 
un  peu  nous  consulter. 

**  Moi ,  reprit  son  père,  je  déteste  qu'on  me 
pousse  répée  dans  les  reins;  la  lenteur,  c'est  la 
moitié  de  la  sagesse.  Tu  devrais  arranger  tout 
cela,  Éléonore.  Après  tout,  l'affaire  te  regarde 
pins  que  qui  que  ce  soit. 

«-  D'autant  plus  que  Léonce  me  disait  tout-à- 
neare  qu'il  regrettait  beaucoup  de  n'avoir  pas 
m  mois  devant  lui  pour  refaire  un  peu  son 
éducation ,  et  que  j'étais  tout  à  fait  de  son  avis. 

<«-  Eh  bien!  qu'il  les  prenne  ces  six  mois, 
•léeria  M.  Loubert,  comme  frappé  d'une  sou- 
daine inspiration.  11  ira  à  Paris;  il  y  verra  le 
monde,  1m  théâtres,  les  gens  d'affoires  ;  chaque 


jour  il  ira  passer  deux  ou  trois  heures  dans  les 
bureaux  de  ma  maison  de  commerce  pour  y 
acquérir  les  connaissances  qui  lui  manquent  « 
et  quand  le  mariage  se  fera,  mon  neveu  pourra 
me  remplacer.  C'est  parDoiit! 

—  Vraiment,  mon  père,  dit  Éléonore  gracieu- 
sement, vous  ayez  un  merveilleux  talent  pour 
tout  arranger» 

—  Maintenant,  yas  ï  ton  aflaire,  lui  dit-il.  II 
me  tarde  qu'elle  soit  décidée. 

Ainsi  qu'on  peut  le  supposer,  Éléonore  n'eut 
pas  de  peine  à  mettre  d'accord  des  personnes 
qui  toutes  voulaient  la  même  chose.  Les  projets 
de  la  yeille  furent  donc  mis  au  néant,  et  l'on 
convint  que  le  mariage  se  ferait  à  Paris  au  mois 
de  janvier;  mademoiselle  Loubert  dit  à  tout  le 
monde  que  c'était  son  désir  personnel,  et  Su- 
zanne fit  remarquer  à  madame  Granval  et  à 
Léonce  la  délicatesse  de  ce  procédé.  La  journée 
s'écoula  fort  gaîment,  et,  le  soir,  le  châtelain 
de  Courville  et  sa  fille  retournèrent  chez  eux 
après  ayoir  fait  promettre  aux  habitants  du 
Haut-Mont  de  venir  bientôt  les  voir.  Suzanne , 
en  prenant  cet  engagement,  y  mit  pour  condi- 
tion que  la  personne  qu'on  devait  lui  envoyer 
ne  serait  pas  arrivée,  car  autrement  elle  devait 
partir  immédiatement  pour  rejoindre  mademoi- 
selle de  Royan  dans  son  ermitage  d'Enghien. 

Lorsque  Léonce  rentra  dans  le  salon ,  après 
avoir  conduit  sa  cousine  et  son  oncle  jusqu'à 
leur  voiture,  il  avait  un  air  satisfait  qui  ne  lui 
était  pas  habituel,  et  qui  ne  ressemblait  pas 
plus  à  son  ancienne  gaité  qu'à  sa  récente  mé- 
lancolie. 

—  Enfin  nous  sommes  seuls!  dit-tl,  en  allant 
s'asseoir  sur  une  petite  chaise  aux  pieds  de  sa 
mère. 

»Vous  me  regardez  donc  comme  partie 
aussi ,  lui  demanda  Suzanne  qui  travaillait  au- 
près de  la  baronne? 

—  Non,  répondit-il  ;  mais  il  me  semble  que 
vous  êtes  de  la  famille. 

—  Elle  en  est  bien  véritablement,  reprit  à 
son  tour  madame  Granyal  ;  et  elle  nous  l'a  bien 
prouvé  ces  jours  derniers.  Mais  voyons,  Léonce, 
puisque  nous  sommes  seuls^  à  votre  avis,  parka* 
nous  maintenant  de  vos  projets. 

—  De  quels  projets,  ma  mère?  11  me  semble 
que  je  n'en  ai  pas  d'autres  que  de  rester  comme 
nous  sommes. 


42 


SUZANNE  D*EST0UV1LLS. 


—  (Test  impossible,  mon  ami,  8*écria  viTe- 
ment  la  baronne  ;  vous  oflenseriez  mortellement 
votre  cousine  qui  vient  de  vous  donner  une 
grande  prevye  dWection. 

—  Toujours  ma  cousme,  murmura  Léonce 
d'un  air  smnbre  qui  rappela  ses  plus  mauvais 
jours.  Je  ne  saurais  donc  désormais  rien  faire 
sans  penser  à  elle?  mais  c'est  un  horrible  es- 
clavage. 

—  Ahl  mon  ûls!  pouvez-vous  oublier  ainsi 
tous  vos  engagements?  Vous  me  faites  bien 
mal. 

—  Pardon,  ma  mère!  pardon!  mais  en  me 
voyant  tout-à-Pheure  si  heureux  près  de  vous, 
je  ne  me  suis  plus  souvenu  de  rien.  Ne  pleurez 
pas,  je  vous  en  supplie!  Tout  ce  que  j'ai  dit,  je 
le  ferai,  en  attendant  que  je  fasse  tout  ce  que 
vous  voudrez. 

—  Je  veux  votre  bonheur,  mon  ami,  répondit 
la  baronne  en  essuyant  les  larmes  que  le  retour 
passager  de  son  fils  à  ses  anciennes  habitudes 
avait  fait  couler,  et  je  suis  sûre  que  vous  voulez 
aussi  le  mien. 

—  (Test  si  vrai,  ce  que  vous  dites  là,  ma  mère, 
que  ce  matin  j'ai  écrit  à  Verne  dans  l'espoir 
que  cela  vous  ferait  plaisir.  Voici  ma  lettre, 
continua-t-il,  en  tirant  un  papier  de  la  poche 
de  son  habit,  et  en  le  présentant  à  madame 
Granval,  lisez,  et  dites-moi  si  yous  êtes  con- 
tente. 

—  Oh!  mon  fils,  tu  es  bien  bon,  dit  la  lia- 
ronne  après  avoir  lu.  Jugez-en  vous-même, 
Suzanne,  si  Léonce  le  permet. 

Mademoiselle  d'Estouville  prit  le  papier  et 
lut  à  son  tour  la  lettre  du  jeune  baron.  Voici 
ce  qu'elle  contenait  : 

«  Vous  serez  étonné,  mon  cher  Verne,  d'a- 
voir une  lettre  de  moi,  car  vous  savez  mieux 
qu'un  autre  que  je  n'aime  pas  à  écrire;  mais 
ma  répugnance  cède  au  besoin  que  j'éprouve 
de  vous  dire  que  je  vous  aime  beaucoup,  et 
que  je  sens  chaque  jour  davantage  le  prix  de 
tout  ce  que  vous  avez  fait  pour  moi. 

<  Je  voudrais  vous  revoir;  je  crois  même 
que  le  plus  grand  bonheur  qui  put  m'arriver 
serait  de  passer  quelques  mois  près  de  vous. 
Quand  nous  étions  ensemble,  vous  me  disiez  de 
belles  et  bonnes  choses  que  je  voudrais  enten- 
dre encore ,  parce  qu'il  me  semble  que  je  les 


comprendrais  mienx  aujourd*bai  qu'à  Tépoque 
où  vous  me  les  avez  dites. 

«  Adieu,  mon  cher  Verne;  si  j'avais  le  pou- 
voir de  vous  exprimer  tout  ce  que  je  sens  pour 
vous,  cette  lettre  serait  bien  longue.  Je  vous 
serre  fraternellement  U  main.  » 

—  Etcs-vous  satisfaite,  mademoiselle,  d»> 
manda  timidement  Léonce  en  recevant  la  let- 
tre que  Suzanne  lui  rendait? 

—  Je  voudrais  être  votre  sœur  pour  avoir 
le  droit  de  vous  dire  tout  ce  que  je  pense  de 
ces  expressions  si  vraies.  M.  Verne  sera  bien 
heureux. 

-—  Mon  fils,  dit  la  baronne,  je  vais  vous  fin- 
re  une  proposition  qui  est  un  grand  sacrifice 
de  ma  part  :  ces  six  mois  que  vous  avez  deman- 
dés, allez  les  passer  à  Paris  auprès  de  cet  ami 
qui  a  tant  de  droits  à  ma  confiance  et  à  Totre 
affection.  Travaillez,  causez  surU>ut  avec  luL 
Vos  anciennes  relations,  dont  vous  rctrouverei 
aujourd'hui  le  souvenir  vivant  dans  votre 
cœur,  vous  rendront  tout  fleu^iie.  Qui  pouira 
mieux  vous  comprendre,  et  vous  deviner  au 
besoin,  que  l'homme  qui  vous  a  consacré  cinq 
années  de  sa  vie.  Avec  lui  voyez  le  monde^  vi- 
sitez nos  monuments,  instruisez-vous  de  nos 
mœurs,  de  nos  lois,  de  nos  usages,  et  vous  élè- 
verez votre  esprit  au  niveau  des  sentiments  de 
votre  cœur,  qui  ne  me  laisse  rien,  pltu  rien, 
entendez-vous?  à  désirer.  Que  pensez-vous  de 
ce  projet,  Suzanne?  Puisque  vous  êtes  de  la  fa- 
mille, je  veux,  je  dois  presque  vous  consulter. 

—  Je  crois,  madame,  que  Dieu  vous  a  ins- 
pirée comme  il  inspire  toujours  les  mères,  ré- 
pondit mademoiselle  d'Estouville. 

—  Je  partirai  demain,  dit  Léonce,  et  j'arri- 
verai en  même  temps  que  ma  lettre. 

—  Je  vous  demanderai  un  retard  de  vingt- 
quatre  heures,  mon  ami,  reprit  à  son  tour  ma- 
dame Granval.  Demain  vous  irez  dire  adieu  à 
votre  cousine  et  prendre  les  ordres  de  votre 
oncle,  il  est  possible  que  vous  puissiez  lui  être 
utile  à  Paris  ;  de  plus,  je  trouve  <»nvenable 
que  vous  lui  donbiez  la  preuve  de  confiance  de 
le  consulter.  Je  vous  accompagnerai  si  vous  le 
désirez. 

—  Ce  sera  comme  vous  voudrez,  ma  mère; 
mais  que  vous  veniez  ou  non,  vos  conseils  se- 
ront suivis. 

Peu  d'instants  après  cette  conversation ,   qui 


SUZANNE  D*EST0UV1LLB. 


43 


inonda  le  cœur  de  madame  Granval,  Léonce  se 
retira.  Dès  qu*il  fut  parti ,  la  baronne  se  jeta 
au  cou  de  Suzanne,  en  s'écriant  : 

—  Ah!  je  suis  la  plus  heureuse  de  toutes  les 
mères!      | 

—  Le  lendemain,  le  temps  qui  arait  été  ora- 
geux toute  la  nuit,  détint  épouvantable  sur  le 
matin,  et  Léonce  partit  seul  pour  Gounrille, 
après  aToir  été  prendre  congé  de  sa  mère,  qni 
le  trouva  dans  des  dispositions  encore  meilleures 
qae  la  Teille. 

—  Madame  Granval  et  Suzanne,  déjeûnèrent 
tète-à-lète.  Elles  ne  purent  parler  que  de  Léon- 
ce; la  baronne  était  ivre  de  bonheur. 

Au  milieu  de  ces  épanchementis,  un  domes- 
tique entra  et  annonça  qu*une  dame  qui  venait 
d'arriver  en  poste,  était  au  salon  et  demandait 
mademoiselle  d'Estouville.  11  remit  de  sa  part 
un  billet  à  Suzanne. 

Cette  voyageuse  était  madame  Reinach,  la 
dame  de  compagnie  de  mademoiselle  de  Royan. 
Celle-ci  écrivait  à  son  amie,  qu'elle  la  priait 
de  partir  immédiatement,  attendu  qu*il  n'était 
pas  convenable  qu'elle  restât  seule  à  Enghein. 

—  C'est  donc  fini  dit  la  baronne  tristement. 
Vous  m'abandonnez. 

—  Je  vous  laisse  avec  votre  bonheur,  répon- 
dit Suzanne,  et  moi,  j'en  emporte  le  doux  son- 
Tenir,  et  j'ai  la  certitude  de  sa  durée. 

—  Peu  d'heures  après,  la  voiture  qui  emme- 
nait mademoiselle  d'Estouville,  rencontrait  à 
un  quart  de  lieue  du  Haut-Mont  Léonce  qui  y 
revenait.  11  ne  reconnut  pas  Suzanne,  qui  était 
enfoncée  dans  un  coin  et  qui  tenait  un  mou- 
choir sur  ses  yeux. 

Quand  le  jeune  baron  entra  dans  le  salon, 
il  trouva  sa  mère  en  larmes. 

—  Mademoiselle  d'Estouville  est  partie!  s'é- 
eria-t-il. 

—  C'est  vrai,  mon  fils;  mais  elle  m'a  chargée 
de  vous  dire  qu'elle  comptait  sur  votre  amitié, 
comme  vous  pouviez  compter  sur  la  sienne. 

—  N'a-t-elle  pas  oublié  Snap? 

—  n  était  couché  à  ses  pieds  dans  la  voiture. 
«—  Ma  mère,  mon  oncle  approuve  mon  dé- 
part. Je  quitterai  le  HautrMont  demain. 

Xlll. 
Environ  trois  mois  après  les  événements  qui 
forment  la  première  période  de  cette  histoire , 
e'est-à-dire  vers  le  milieu  de  septembre,  deux 


sociétés  bien  différentes  l'une  de  l'autre  occu- 
paient deux  tables  presque  contiguês,  dans  l'une 
des  salles  du  café  de  Paris.  La  conversation  était 
fort  animée.  Voici  ce  qui  se  racontait  : 

—  On  ne  change  pas  aussi  complètement  en 
si  peu  de  temps,  disait  le  vicomte  de  Breuil, 
charmant  sous-lieutenant  aux  lanciers  de  la 
garde  :  j'ai  vu  Granval  à  Londres,  ce  prin- 
temps ;  c'était  presque  un  idiot. 

—Je  vous  accorde  tout  ce  que  vous  voudrez 
pour  le  passé;  mais  quant  au  présent,  vous 
me  permettrez  de  ne  pas  consulter  d'autres  per- 
sonnes que  moi.  J'ai  quitté  Granval  ce  matin 
chez  la  duchesse  d'Etoges;  il  y  avait  huit  jours 
que  nous  y  étions  ensemble  ;  vous  savez  ce  que 
c'est  qu'une  semaine  à  la  campagne,  c'est 
comme  dix  hivers  à  Paris.  Eh  bien  !  je  vous 
déclare  que  Granval  m'a  paru  un  homme ,  je  ne 
dirai  pas  remarquable,  mais  cependant  fort 
au-dessus  du  commun  des  martyrs.  U  a  de  la 
gravité ,  de  la  réserve ,  une  franchise  qui  n'ex- 
dut  pas  cette  politesse  digne  et  naturelle  du 
cœur,  bien  préférable,  selon  moi,  à  celle  de 
l'éducation  ;  il  ne  parait  pas  instruit ,  ce  qui 
ne  veut  pas  dire  qu'il  soit  ignorant  ;  il  s'exprime 
habituellement  avec  difficulté ,  mais  quelque- 
fois avec  éloquence  :  il  est  noble ,  généreux , 
délicat.  En  vérité,  mes  très  chers,  si  c'est  là 
ce  que  notre  ami  de  Breuil  appelle  de  l'idiotis- 
me ,  c'est  bien  Càcheux  pour  nous,  dont  on  n'en 
peut  dire  autant. 

'  Cette  équitable  et  brillante  apologie  de  Léonce 
sortait  de  la  bouche  du  marquis  de  Versoix , 
capitaine  d'état-major ,  attaché  à  la  place  de 
Paris.  Mais ,  tenez,  voilà  Saint-lbal  qui  est  ve- 
nu dtner  un  jour  chez  madame  d'Etoges ,  il  a 
beaucoup  causé  avec  Granval  :  qu'il  nous  dise 
ce  qu'il  en  pense. 

Le  comte  de  Saint-lbal  était  un  homme  de 
vingt-huit  ans ,  aide-major  d'une  des  compa- 
gnies des  gardes.  Il  avait  une  grande  réputation 
d'élégance,  et  ses  jugements  passaient  pour 
des  oracles  aux  yeux  des  jeunes  gens  qui  cher- 
chaient à  imiter  sa  distinction. 

— Vous  savez ,  dit-il ,  que  je  dénigre  rare- 
ment et  que  je  ne  loue  jamais,  parce  qu'il  est 
rare  qu'on  fasse  l'un  et  l'autre  avec  équité  et 
désintéressement  ;  mais  quan(^  on  m'interpelle 
d'une  manière  directe ,  je  dis  ce  que  je  pense: 
eh  bien  !  le  baron  Granval  est  encore  un  homme 


44 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


fort  ordinaire  ;  seulement ,  qnand  on  compare 
ce  qu*il  est  à  ce  qu'il  a  été ,  on  ne  peut  s*em- 
pècher  de  croire  qu^il  sera  un  jour  parfaitement 
distingué.  Cvsi  son  oncle  qui  lui  a  fait  cette 
réputation  d*idiotisme;  mais  il  faut  examiner 
sUl  n*a  pas  quelques  raisons  pour  le  dire.  Moi, 
je  crois  en  avoir  trouvé  une  :  Il  est  question  de 
faire  une  promotion  de  pairs  et  d'y  comprendre 
Granval,  qui  est  Théritier  d'une  des  gloires  les 
plus  pures  de  l'Empire.  Eh  bien!  son  oncle! 
M.  Loubert ,  aimerait  tout  autant  que  cette  pai- 
rie lui  fût  donnée  à  lui ,  avec  la  promesse ,  car 
c*est  un  excellent  père  et  un  très  bon  oncle , 
d'assurer  l'hérédité  aux  enfants  de  sa  tille,  qui 
doit  épouser  Granval. 

—  Ce  serait  un  calcul  diabolique,  s'écria 
Vcrsoix. 

—  Vous  êtes  tous  charmants,  poursuivit 
Saint-Ibal  avec  un  imperturbable  sang-froid. 
Vous  ne  savez  donc  pas  que  M.  Loubert  est 
député ,  et  que  son  amour  pour  le  pays  s'in- 
quiète de  l'idée  qu'un  caprice  de  ses  électeurs 
peut  le  faire  rentrer  dans  la  yie  privée  .Une  fois 
pair ,  son  patriotisme  sera  tranquille  ;  car,  tant 
qu'il  vivra ,  il  pourra  servir  la  France  et  la  dy- 
nastie, qu'il  confond  dans  son  inépuisable  dé- 
yoûment. 

—  Mais  en  causant  ainsi,  ditYersoix,  nous 
oublions  l'heure  du  spectacle ,  et  si  nous  vou- 
lons aToir  quatre  stales  il  faut  nous  hâter  ; 
nous  reprendrons  plus  tard ,  si  vous  le  voulez , 
notre  conversation.  Les  jeunes  gens  sortirent 

A  peine  eurent-ils  quitté  leur  table ,  qu'un 
des  grands  seigneurs  de  l'industrie  qui  étaient 
à  la  table  voisine,  interrompit  la  description 
qu'il  faisait  d'une  nouyelle  machine  qu'on  ve- 
nait de  lui  envoyer  d'Angletere ,  pour  dire  : 

—  Avez-vous  entendu  la  conversation  de  ces 
messieurs? 

—  As  pariaient  de  Loubert ,  n'est-ce  pas?  re- 
prit un  autre. 

—  Et  ce  qu'ils  en  disaient  est  fort  important  ; 
il  parait  que  le  ministère  ya  lui  donner  la  pairie 
2t  que  sa  filn:  épouse  son  cousin ,  le  baron 
Granval,  ajouta  un  troisième. 

— Un  crédit  de  cinq  ou  six  cent  mille  francs 
dans  une  maison  de  banque  lui  serait  plus 
utile,  ajouta  un  autre  convive. 

—  Qui  vous  a  mis.  au  fait  de  la  situation  fi- 
nancière de  Loubert? 


—  n  8>st  adressé  à  moi  pour  avoir  un  cré- 
dit ;  mais  les  garanties  qu'il  m*a  proposées  ne 
m'ont  pas  paru  suffisantes. 

—  n  a  cependant  des  immeubles  considéra- 
bles et  magnifiques  en  Normandie.  * 

—  Sur  lesquels  sa  fille  a  des  reprises  impor- 
tantes à  exercer,  reprises  qui  sont  protégées 
par  une  hypothèque  l^e ,  c'est  ce  qui  Dut 
que  Loubert  ne  peut  pas  emprunter. 

La  conversation  fut  ensuite  portée  sur  wê 
autre  terrain;  mais  nous  n'en  rapporterons  {»as 
la  suite  par  respect  pour  les  oreilles  de  nos  kc* 
teurs.  Les  industriels  de  œ  temps-là  ayaient 
au  cM  le  même  langage  que  les  graads  sei- 
gneurs d'aujourd'hui  dans  leurs  salons^ 

De  ce  qui  précède,  on  doit  conclure  que  les 
afiaires  de  M.  Loubert  étaient  embarrassées  ;  et 
que  l'intègre  député  poursuivait  toujours  ses 
projets  ambitieux  au  sojel  de  la  pairie,  en  nè- 
me  temps  que  l'eieellent  onde  n'nbinilni— il 
pas  celui  de  faire  accepter  à  Léonce  ses  uséms 
pour  la  dot  d'Êléonore.  Oo  a  yu  aussi  qm  le 
jeune  baron  était  à  Paris,  qu'il  y  fréqoenlallia 
bonne  compagnie,  et  que  si  l'on  en  croyait  le 
marquis  de  Versoix  et  le  comte  de  SainIrIkaU 
son  changement  devait  avoir  fait  encore  4cs 
progrès.  Quant  à  Suzanne,  etts  était  toujours  h 
Enghien,  chez  mademoisette  de  Royan,  et  l'exb- 
tence  de  ces  deux  jeunes  fiUes  était  la  plus 
douce  qui  se  puisse  iasaglner.  Madame  Gian- 
yal  n'ayait  pas  encore  ^té  son  chAtean  du 
Haut-Mont  pour  revenir  à  Paris,  nais  elle  px* 
nait  patience,  grâce  aux  lettres  de  Léonce  «i  à 
celles  de  son  ami  Verne ,  ayec  lequel  il  nméi 
dans  la  plus  tendre  et  la  plus  étroite  intimilé. 

La  yie  que  menait  Léonce  depuis  son  ai^ée 
à  Paris,  était  à  hi  fois  sérieuse  et  brillante,  oc- 
cupée et  frivole.  Le  matin,  dès  que  le  jour  fia- 
raissait,  il  était  près  de  son  ami  Verne,  et  là  il 
travaillait  comme  Félève  le  plus  docile  et  k 
plus  intelligent,  à  côté  du  mahrele  plus  éclaâré. 
A  midi,  on  déjeànait,  et  ensuite  Léonce  allait 
passer  deux  ou  trots  heures  dans  les  bureaux 
de  son  onde.  Le  reste  de  la  matinée  et  toute  lu 
soirée  appartenaient  au  monde  et  au  plaisir. 

XIV. 

L'habitation  de  la  duchesse  d'Eloges,  ehet 
laquelle  fronce  avait  été  passer  quelques  jours. 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


45 


située  dans  la  paortie  la  plus  riante  de  la 
Tallée  de  Montmorency.  . 

Ia  duchesse  d*Ëtogev  était  Tente  depuis  dix- 
huit  mois,  et  nous  aous  hAterons  d*ajouter 
qu*ëAe  Tenait  d*aToir  Tîngt-cinq  ans.  Au  phy- 
sique, elle  représentait  dans  toute  sa^cieuse 
Térilé*  le  type  élégant  et  noble  des  grandes 
dames  d^autrefois,  en  même  temps  qu'elleoffrait 
an  moral  la  personniflcation  complète  des 
ftmnesd'aagourd*hui.  Elle  était  grande,  srelte, 
awec  un  port  de  tète  admirable,  des  mains  de 
fée  et  des  pieds  de  déesse. 

Pendant  le  règne  de  Napoléon ,.  une  sœur  du 
féflÉml  baron  de  rempireGranvid,  atait épousé 
on  oncle  de  la  jeune  duchesse ,  ce  qui  consti- 
ttait  vue  sortie  dMiance  entre  les  deux  fa- 
K  Toutefois,,  pour  être  vrai,  il  faut  dire 
cette  aHiance  n^arait  amené  dea  relations 
depuis  répoque  où  le  monde,  dont  les 
fenriiaarrratent  juaqu'àmadame  d'Etoges,  avait 
mmm  nr  é  à  s'occuper  duehangement  iflespéré 
sonrenu  dans  Tétai  morat  du»  jeune  baron. 

La  noblesse  de  sentiments  de  Léonce ,  la 
^isltactîo*  nainrelle  de  ses  manières,  sa  ré- 
eenti  iaitiation  à  hi  Tîe  de  Hutelligenoe,  et, 
paortaut  dire^  sa  grande:  fbrtaae  et  son  élé- 
^a$iam  probable  à  la  première  dignité  de  la 
■MwehieooaBtiUitioDneUeraTaient  rendu  plus 
important  dans  le  monde  qu'il  ne  croyait  Tètre, . 
eft  il  était  deveau,  sans  s'en  douter,  le  person- 
ne le  plus  recherché  da  cercle  de  madame 
4ffilbge». 

Fendant  la  même  aoiréa  qui  avait  réuni  au 
calé  de  Paris  les  personnes  dont  nous  avons 
parié,  Léonce,  qui  d^ait  quitter  le  château  le 
lendemain,  se  promenait  à  cheval  avec  ma^ 
dame  d'Etoges,  dans  le  bois  de  Montmorency. 
Peaiant  lea  jours  précédents,  la  duchesse  s'é- 
taH  livrée  au  même  exercice,  en  compagnie  des 
hétes  nombreux  qu'elle  avait  chez  elle,  et  ce 
jflttp4à,  restée  seule  aveo  son  jeune  parent,, 
etts  n'avait  pa»  cru  devoir  se  refuser  au  désir 
qu'il  lui  avait  témoigné  de  Dure  une  dernière 
proaaenade  en  tèle44ète  avee  eMe.  Gomme  il 
wtj  airait  pas  eu  d'embarraa  dans  la  demande, 
1 0^7  airait  pa»  eu  d'hésitation  dans  le  consen- 
tement; et  d'ailleurs  madame  d'Etoges  était 
lua'de  ces  femme»  qui  ne  se  nmntrent  jamais 
grades  sans  nécessité  :  eUes  sont  sûres  d'elles, 
eela  U»r  suffit. 


Léonce  venait  de  mettre  pied  à  terre  pour 
ramasser  sa  cravache,  qu'il  avait  laissée  échap- 
per, lorsqu'il  se  sentit  saisir  par  les  deux 
épaules.  11  se  retourna  brusquement,  et  il  se 
trouva  face  à  face  avec  un  énorme  ié  rier  qui 
se  mita  lui  lécher  familièrement  le  visage. 

Une  vive  rougeur  colora  les  joues  du  jeune 
baron,  pendant  que  la  duchesse,  attribuant 
son  émotion  à  la  surprise,  lui  dit  en  riant  : 

— Mon  cousin,  je  ne  savais  pas  que  vous 
eussiez  un  ami  aussi  intime  dans  ce  pays. 

—  Ce  chien  m'a  appartenu ,  Madame ,  répon- 
dit Léonce  en  abandonnant  complaisamment 
sa  tète  aux  caresses  du  lévrier ,  et  je  suis  vrai- 
ment heureux  de  le  revoir. 

—  Je  m'étonne  que  vous  ayicz  fait  le  sacri- 
fice d'un  si  bel  animal,  et  si  on  ne  vous  l'a  pas 
volé ,  je  suis  bien  tenté  de  croire... 

Avant  que  la  duchesse  ait  eu  le  temps  dV 
chcver  sa  phrase,  deux  jeunes  personnes  mon- 
tées sur  des  ânes,  accompagnées  d'une  dame 
âgée,  et  suivies  d'un  domestique,  sortirent 
d'un  petit  sentier  qui  aboutissait  au  chemin 
dans  lequel  se  trouvaient  Léonce  et  madam*" 
d'Eloges. 

Dès  que  le  lévrier  eut  aperçu  la  champêtre 
cavalcade,  il  s'élança  à  sa  rencontre,  comme 
s'il  lui  portait  une  nouvelle,  puis  il  revînt  au- 
près de  Léonce  qui  ^mblait  oublier  qu'il  était 
convenable  qu'il  remontât  à  cheval. 

Les  deux  jeunes  filles  traversèrent  le  chemin 
pour  reprendre  le  sentier  qui  continuait  de 
l'autre  côté.  L'une  déciles  accorda  une  gra- 
cieuse inclination  de  tète  à  Léonce ,  qui  y  ré- 
pondit par  un  salut  respectueux,  mais  visible- 
ment embarrassé.  Puis  il  accompagna  du  regard 
la  petite  cavalcade,  qui  disparut  bientôt  dans 
le  feuillage.  Le  lévrier  resta  encore  quelques 
instants  couché  aux  pieds  du  jeune  baron,  qu'il 
ne  quitta  que  lorsqu'il  l'eut  vu  mettre  le  pied  à 
rétrier;  alors  il  s'engagea  aussi  dans  le  sentier, 
en  retournant  de  temps  en  temps  la  tête,  comme 
pour  savoir  s'il  n'était  pas  suivi.  Prcsqu^aussi- 
tôt  Léonce  rejoignit  la  duchesse,  qui  avait  mis 
son  cheval  au  galop,  par  dépit,  par  fierté  et  par 
délicatesse* 

—  Je  sais  maintenant  que  ce  chien  ne  vous  a 
pas  été  volé,  lui  ditrcUe  après  quelques  minutes 
de  silence.  Mon  coiisin ,  vous  avez  des  secrets 
pour  vos  amis.  Gela  n'est  pas  bien. 


4a 


SUZANNE  D*EST0UV1LLB. 


—  Je  n*ai  pas  de  secrets,  Madame,  répartit 
Léonce.  J'ai  donné  ce  chien  à  une  personne 
que  ma  mère  aime  beaucoup,  et  qui  a  été  très 
bonne  pour  moi  pendant  un  séjour  qu*elle  a 
fait  chez  nous,  en  Normandie,  ce  printemps. 

—  Et  comment  se  nomme  cette  personne  ? 
»  C'est  mademoiselle  Suzanne  d'EstouTiUe. 

—  Suzanne  d'Estouville ,  dit  madame  d*E- 
toges  en  paraissant  réfléchir  :  ce  nom  ne  m*est 
pas  inconnu.  Ah  !  je  me  rappelle  maintenant... 
c'est  celui  d'une  jeune  personne  qui  est  aux 
eaux  d'Enghien,  chez  une  de  ses  amies,  ma- 
demoiselle Glaire  de  Royan ,  une  pauvre  or- 
phehne  qui  a  fait,  il  y  a  quelques  mois,  une 
succession  de  deux  millions. 

—  (Test  effectivement  chez  mademoiselle  de 
Royan  que  doit  être  mademoiselle  d'Estouville, 
reprit  Léonce  avec  une  préoccupation  visible. 

—  Mon  cousin ,  si  j'avais  su  cela  plus  tôt,  je 
me  serais  fait  un  véritable  plaisir  d'engager 
cette  amie  de  madame  votre  mère  à  venir  chez 
moi  ;  j'aurais  été  charmée  de  vous  réunir,  con- 
tinua-t-elle  en  regardant  attentivement  Léonce. 

—  Et  moi ,  répondit  celui-ci  sans  hésitation, 
j'aurais  été  bien  heureux  de  la  revoir. 

Madame  d'Etoges,  ayant  satisfait  à  tout  ce 
que  la  politesse  la  plus  affectueuse  et  la  plus 
recherchée  exigeait  d'elle,  ne  jugea  pas  à  propos 
de  continuer  cette  conversation.  On  approchait 
d'ailleurs  du  château,  où  se  trouvaient  déjà 
réunies  quelques  personnes  venues  de  Paris  ou 
des  habitations  environnantes. 

Le  ministre  influent  du  cabinet  de  cette 
époque  était  du  nombre  des  premières.  Ancien 
ami  du  duc  d'Etoges,  il  venait  quelquefois  vi- 
siter la  duchesse,  dont  il  appréciait  l'esprit  et 
dont  il  ménageait  l'influence  sans  la  redouter. 

—  Monsieur  le  comte,  lui  dit  la  duchesse 
après  avoir  adressé  un  gracieux  sourire  à  ses 
autres  visiteurs,  je  vous  demanderai  la  per- 
mission de  vous  quitter  quelques  instants  pour 
me  débasras^r  de  mon  habit  de  cheval  :  mon 
cousin,  continua-t-elle  en  se  retournant  du  côté 
de  Léonce,  veuillez,  je  vous  prie,  me  rempla- 
cer pendant  mon  absence  qui  ne  sera  pas 
longue. 

Léonce  s'inclina  respectueusement. 

—  Monsieur  le  comte,  lui  dit  la  duchesse 
eu  s'adrcssant  de  nouveau  an  ministre ,  per- 


mettezHnoi  aussi  de  voos  préientee  le  ÏMnm 
Granval,  mou  parent. 

Le  ministre  et  Léonce  se  rapprochèrent  l'un 
de  l'autre  et  ils  se  mirent  à  causer.  ' 

Une  demi-heure  après,  quand  madame  d'E- 
toges rentra  dans  le  salon,  ils  causaient  encore. 
Léonce,  à  l'arrivée  de  sa  cousine,  se  retàra  à 
l'écart. 

—  Madame  la  duchesse,  dit  le  ministre  en 
s'avançant  dans  la  direction  d'une  porte  ouverte 
sur  le  jardin,  pour  indiquer  qu'il  désirait  un 
moment  d'entretien  conGdentiel,  je  viens  d'é- 
prouver une  grande  et  agréable  surprise  :  votre 
jeune  parent  est  à  merveille,  et  ce  n'est  pas  do 
tout  ce  qu'on  m'avait  dit  de  lui. 

—  Je  suis  charmée  qu'il  vous  plaise,  et^ 
entre  nous,  j'y  comptais  un  peu  :  c'est  un 
homme  vraiment  distingué;  et  si  jamais,  con- 
tinua la  duchesse  avec  une  négligence  pleine 
de  finesse,  les  faveurs  du  gouvernement  vien- 
nent le  chercher,  elles  tomberont,  comme  de 
coutume,  fnr  un  sujet  bien  digne. 

—  Ce  tébioignage  me  confirme  dans  l'opi- 
nion que  je  me  suis  faite  tout-M'hcore,  répon- 
dit galamment  le  ministre  ;  mais  je  ne  m'ex- 
plique pas  alors  l'insistance  que  met  un  de  nos 
députés,  oncle  du  baron  Granval,  à  nous  per- 
suader que  son  neveu  est  un  homme  tout-à-foil 
incapable. 

—  Il  l'a  vu  si  longtemps  comme  cela,  dit 
la  duchesse  en  souriant...  et  il  y  a  des  gens 
pour  lesquels  il  est  si  difficile  de  passer,  d'une 
idée  à  une  autre  :  M.  Loubert  est  peut-être  de 
ce  nombre. 

Le  ministre  parut  réfléchir  un  moment,  puis 
il  suivit  madame  d'Etoges  qui  rentrait  dans  le 
salon. 

Dans  la  soirée,  après  le  départ  du  ministre^ 
la  duchesse  dit  à  Léonce,  dans  un  de  ces  mo- 
ments de  conversation  particulière  : 

—  Mon  cousin,  je  sais  que  vous  avez  fisit 
une  conquête,  et  j'espère  que  vous  en  profi- 
terez. 

—  Je  tAcherai,  madame,  quoique  je  ne 
comprenne  pas  encore  où  tout  cela  peut  me 
conduire.  Je  suis  fort  timide,  et  je  n'ai  pas  le 
droit  d'être  ambitieux. 

—  Eh  bien  !  ayez-en  le  courage  en  attendant 
que  vous  en  ayez  le  droit,  ce  qui  arrivera  on 
jour,  j'en  suis  certaine.  Pour  le  moment,  îi  ne 


SUZANNE  DESTOUVILLE* 


47 


s*agit  que  de  vous  Caire  présenter  au  roi.  Si  vous 
▼oalez,  je  tous  donnerai  demain  une  lettre 
pour  mon  oncle ,  le  duc  de  *^*,  premier  gentil- 
homme de  la  chambre  ;  vous  .'ui  exprimerez 
Totre  Toeu,  et  il  tous  applanira  toutes  les  dif- 
ficultés, qui  se  réduisent  d*ailleurs  à  peu  de 
chose. 

Le  lendemain,  Léonce  était  de  retour  à  Paris, 
muni  de  la  lettre  de  madame  d'Etoges.  D  avait 
fait  le  trajet  à  cheval,  et  il  s'était  promené 
longtemps  dans  les  bois  de  Montmorency  et 
d*Enghien  avant  de  reprendre  franchement  la 
grande  route  de  Saint-Denis. 

Léonce,  de  retour  à  Paris,  avait  repris  sa  vie 
accoutumée,  pour  tout  ce  qui  avait  rapport  à 
ses  occupations  de  la  matinée  ;  mais  dès  que 
le  soir  venait,  au  lieu  d'aller  dans  le  monde  ou 
au  spectacle,  il  se  réunissait  à  son  oncle  et  à 
Eléonore,  qui  avaient  déjà  fait  leur  établisse- 
ment d'hiver.  Ces  soirées  étaient  habituellement 
tristes.  H.  Loubert  y  paraissait  préoccupé; 
Léonce  y  apportait  une  mélancolie  dont  il  igno- 
rait la  cause,  et  Eléonore  semblait  inquiète  de 
ces  dispositions  de  son  père  et  de  son  cousin. 

—  Léonce  a  quelque  chose ,  dit  un  matin 
M.  Loubert  à  Eléonore.  Si  tu  veux,  après  notre 
diner,jeme  retirerai  un  instant  dans  mon  ca- 
binet, et  vous  pourrez  avoir  une  longue  expli- 
cation ensemble. 

—  Mais,  mon  père,  je  n'ai  pas  le  droit  de  de- 
mander à  mon  cousin  pourquoi  il  est  triste^  Je 
ne  suis  pas  encore  sa  femme  et  je  ne  le  serai 
peut-être  jamais  ;  néanmoins,  ajouta  Eléonore, 
si  mon  cousin  vient  ce  soir  j'aurai  une  explica- 
tion avec  lui,  je  vous  le  promets  :  le  désir  de 
TOUS  complaire  me  donnera  la  force  de  vaincre 
ma  répugnance  pour  une  démarche  de  cette 
nature. 

Cette  promesse  rassura  M .  Loubert,  et  il  quitta 
sa  fiUe,  fort  satisfait  de  sa  soumission,  et  alla 
faire  un  tour  dans  ses  bureaux.  H  y  trouva 
Léonce. 

—  Descendras -tu  diner  aujourd'hui  avec 
Dous  Y  lui  dcmanda-t-il. 

—  Certainect^nt,  mon  oncle. 

—  Ten  suis  charmé.  Mais  que  diable  fais-tu 
là?  Ce  registre  n'a  rieu  de  commun  avec  les 
aflaires  courantes.  C'est  fort  indiscret  à  toi  d'a- 
Toir  été  le  déterrer  dans  Tendroit  où  Je  l'avais 


mis.  Ce  sont  de  vieux  comptes  qui  ne  signifient 
plus  rien  depuis  longtemps. 

Léonce  ferma  le  registre  et  il  alla  le  remettre 
à  la  place  où  il  l'avait  pris.  Il  semblait  profon- 
dément triste,  et  cette  tristesse  inquiéta  M.  Lou- 
bert, qui  eut  peur  d'en  connaître  la  cause.  Pour 
s'en  assurer,  il  lui  dit  : 

—  Eh  bien  !  prends-tu  goût  aux  affaires  î 

—  Non,  mon  oncle  ;  mais  je  m'y  attache  par 
mon  vif  désir  de  vous  être  utile. 

—  Ainsi  tu  ne  feras  aucune  difficulté  de  te 
charger  de  nos  usines  de  Courville-le-Bas  aus- 
sitôt que  nos  intérêts  seront  tout-à-fait  com- 
muns. 

—  Aucune,  mon  oncle,  si  cela  peut  tous  être 
agréable. 

«  Il  ne  sait  rien  !  pensa  M.  Loubert  aTCC  un 
inexprimable  soulagement  :  ma  foi,  je  l'ai 
échappé  belle  ! 

—  Nous  reviendrons  une  autre  fois  sur  ce 
sujet,  mon  ami,  dit  M.  Loubert.  Je  vais  faire 
un  tour  à  la  Bourse.  Nous  nous  retrouverons 
à  l'heure  du  diner. 

Le  dîner  fut  silencieux,  comme  il  arrive  ton- 
jours  quand  personne  ne  peut  dire  tout  haut  ce 
qu'il  pense  tout  bas.  A  la  fm  du  dessert,  M.  Lou- 
bert demanda  à  sa  fille  si  elle  avait  besoin  de 
lui  pour  sortir,  et  sur  sa  réponse  négative,  il 
lui  dit  qu'il  n'était  pas  fâché  d'avoir  une  soirée 
complètement  libre  pour  pouvoir  faire,  aux  en- 
virons de  Paris ,  une  course  qu'il  remettait 
depuis  une  semaine.  En  même  temps  il  donna 
l'ordre  de  faire  avancer  sa  voiture  immédiate- 
ment. 

—  Puisque  vous  ne  sortez  pas,  ma  cousine, 
dit  Léonce,  voulez-vous  être  assez  bonne  pour 
m'accorder  un  moment  d'entretien? 

—  Si  mon  père  le  permet,  je  ne  demande 
pas  mieux,  mon  cousin. 

—  Vos  affaires  ne  me  regardent  pas,  répon- 
dit M.  Loubert,  avec  sa  jovialité  d'autrefois  ; 
ainsi  faites  ce  que  vous  voudrez. 

M.  Loubert  ayant  prononcé  ces  mots,  se  di- 
rigea vers  le  Testibule,  à  la  sortie  duquel  sa 
voiture  l'attendait  déjà.  Léonce  offrit  le  bras  à 
sa  cousine ,  et  ils  passèrent  tous  deux  dans  le 
salon. 

L^attitude  du  jeune  baron  était  digne,  tnste, 
résolue;  on  voyait  qu'il  agissait  sous  l'influence 
d'un  parti  pris ,  mais  qu'il  y  aTait  en  lui  plus 


4^ 


SUZANNE  D^ESTOUVILLE. 


de  résignation  qne  d*entra!nemcnt.  Eléonore» 
instinctivement  inquiète,  Toulut  étudier  sa 
t)hysionomie  ;  son  regard  dut  se  baisser  deyant 
la  fermeté  mélancolique  et  douce  de  celui  de 
I^ace.  Cette  nature  à  peine  développée  domi- 
nait déjà  la  sienne. 

—  Eléonorc,  lui  dit-il  d^une  voix  affectueuse 
et  grave,  et  en  hii  prenant  la  main,  j^avais  ob- 
tenu, grâce  à  vous ,  je  ne  Tai  pas  oublié ,  que 
notre  mariage  fût  différé  de  six  mois.  Ce  délai 
n*est  qu'à  moitié  écoulé,  et  cependant  je  viens 
vous  demander  de  vous  épouser  dès  à  pré- 
sent. 

—  Mon  cousin,  c^est  à  mon  père  et  à  votre 
mère  qu*il  faut  vous  adresser,  répondit  Eléo> 
nore  d^une  voix  tremblante. 

Léonce  s'arrêta  un  momcn'^  :  il  paraissait  en 
proie  à  une  émotion  vraiment  douloureuse. 

—  Parlez,  mon  cousin,  murmura  Eléonore. 

-^  Si  je  n'écoutais  que  mon  inclination,  re- 
prit Léonce  avec  effort ,  je  ne  vous  épouserais 
pas.  Je  ne  saurais  dire  pourquoi,  mais  il  y  a  en 
vous  quelque  chose  qui  froisse  mon  cœur,  et 
qui  préoccupe  tristement  mon  esprit,  le  vous 
aime  comme  Tenfant  du  frère  de  ma  mère, 
Eléonore  ;  mais  je  sens  que  je  ne  vous  aimerai 
jamais  autrement  :  c^est  à  vous  de  voir  si  cette 
affection  restreinte  par  sa  nature  vous  suffira. 

—  Je  n*aî  pas  le  droit  d^en  exiger  une  au- 
tre, repartit  fièrement  mademoiselle  Loubert  : 
c*est  même  de  tous  les  sentiments  que  j'aurais 
pu  vous  inspirer  celui  auquel  il  me  sera  le  plus 
facile  de  répondre...  Maintenant,  continua-t-elle 
avec  une  légère  altération  dans  la  voix,  aurez- 
vous  la  bonté  de  me  dire  pourquoi  vous  vou- 
lez m'épouser ,  si  c^est  un  si  grand  sacrifice 
pour  vous. 

Et  mademoiselle  Loubert  se  détourna  pour 
cacher  une  larme  de  dépit  qui  avait  de  la  peine 
à  se  détacher  de  sa  paupière. 

—Mes  raisons  sont  graves, croyez-moi;  elles 
vous  touchent  de  près,  je  vous  le  jure.  Redites- 
mol  donc  encore  une  fois  que  voua  voulez  ab- 
solument les  connaître,  et  que  votre  main  est 
à  ce  prix.  Je  ne  parlerai  qu'à  cette  condition. 

—  Parlez  alors,  repartit  Eléonore;  car  j.e  ne 
serai  jamais  la  femme  d'un  homme  qui  veut 
m'épousor  comme  on  aecompllt  les  conditions 
d'une  gageure,  et  qui  ne  daigne  pas  même  dire 


à  combien  se  montent  la  perte  à  laqadle  il 
s'expose,  s*il  ne  gagne  pas. 

—  Eh  bien  !  ma  cousine,  apprenez  4e«e... 

En  ce  moment,  la  porte  du  adod  ir*0Qvnf 
brusquement,  et  un  domestique  aniMNif» ba- 
demoiselle  d'EstouviUe ,  qu'aocompagniieaf 
madame  Reinach  et  mademoiselle  CUiiv  de 
Royan. 

Le  salon  de  Thôtel  Loubert  était  plongé  éam 
la  demi-obscurité  d'un  crépuscule  d'automne, 
lorsque  madame  Reinach,  Claire  et  Suzanne  y 
entrèrent  :  gràee  à  cette  circonstance,  eUes  ne 
s'aperçurent  pas  de  l'émotiondes  deux  fiancés; 
elle  empêcha  aussi  Eléonore  de  remarquer  le 
trouble  de  Léonce  à  l'arrivée  de  mademoiselle 
d'Eslouville. 

Suzanne  présenta  Claire  et  madame  Reinach 
à  Eléonore,  et,  après  avoir  reproché  à  ccUe-ci 
de  ne  s'être  pas  chargée  elle-même  de  lui  an- 
noncer son  retour  à  Paris,  qu'elle  avait  appris 
par  une  lettre  de  madame  Granval,  elle  exprima 
de  la  manière  la  plus  naturelle  et  la  plus  gra- 
cieuse à  Léonce  le  plaisir  qu^cUe  éprouvait  à  le 
revoir. 

Quelques  minutes  après,  lorsqu*on  Apporta 
des  lumières ,  mademoiselle  Loubert  avait  re- 
pris son  calme  habituel  ;  un  regard  furtif  qu'elle 
jeta  sur  son  cousin  lui  prouva  qu'il  était  moins 
avancé  qu'elle  dans  la  science  de  la  dissimula- 
tion, et  cette  découverte  doubla  son  assurance. 

Un  sentiment  plus  facile  à  comprcndi^  qu'à 
analyser  lui  fit  prendre  la  résolulionf  d*ôtre 
charmante ,  et  elle  y  réussit  presque  sans  ef- 
fort. Avec  une  grâce  qui  ressemblait  presque  à 
de  l'aflcction ,  elle  témoigna  à  Suzanne  là  Joie 
que  lui  causait  sa  visite,  et  elle  la  rcmcrtla  dé- 
licatement d'avoir  eu  la  bonne  pensée  d'enga- 
ger mademoiselle  de  Royan  à  raccompagner. 
Celait,  disait-elle,  un  cxcefient  moyen  d*éxpli- 
quer  sa  résistance  à  toutes  les  instances  qa*on 
lui  avait  faites  pour  l'engager  à  prolonger  son 
séjour  en  Normandie. 

Cet  accueil  toucha  vivement  Suzanne',  et-, 
dans  sa  droiture,  elle  en  conclut  qn'âéonore 
était  heureux  et  aimée.  H  lu  sea^Ua^aeeelle 
pensée  lui  faisait  du  bien. 

—  A vez-vous  des  nouvelles  récente»  db  ma- 
dame votre  mère?  demanda-t-eUe  à  Léoaee, 
qui  restait  sombre  et  sileneteux  an  mâîen 
d'une  conversation  généraieel 


—  fcn  ai  reçu  ce  matin,  répondit-il, et  i'cs- 
pcrc  qiic  je  la  reverrai  bientôt ,  car  je  lui  ai 
«^rit  avant-hier  pour  la  prier  de  hAtur  son  re- 

—  Vous  scriei  bien  aimable,  mademoiselle, 
bil  Claire  à  Éléon_prc,  de  prier  en  mon  nom 
rnoiisicur  totrc  père  de  tous  amener  un  de  ces 
jours  à  Enghien.  S'il  y  consent,  j'espère  que 
H.  Granval  Toudra  bien  tous  accompagner. 

Léonce  s'inclina  respectueusement,  mais  il 
garda  le  silence. 

~-  Vous  allez  au  devant  de  mm  tœux,  répli- 
qua vivement  Ëlconore,  car  je  voulais  vous 
demander  ce  que  vous  avez  la  bonté  de  m'or- 
Trir.  Mon  cousin,  vous  viendrez  avec  nous. 
D'est  ce  pas?  continua-t-clle  en  se  retournant 
du  côte  de  Léonce. 

Cette  inlcrpcllation  directe  produisit  i'elTet 
<|uc  mademoiselle  Loubert  en  attendait.  Léonce 
comprit  que  sa  tacilurnilé  était  un  tort  et  un 
ruliculc,  et,  malgré  la  surprise  pénible  que  lui 
élisait  le  calme  de  sa  cousine ,  il  put  assez 
prendre  sur  lui  pour  répondre  convenablement 
m  prévenances  dont  il  était  Tobjet;  il  alla 
même  jusqu'à   rappeler  à  mademoiselle  de 


Royan  qu'il  avait  eu  l'honneur  de  la  rencon- 
trer en  Allemagne. 

—  Je  ne  l'ai  pas  oublié  non  plus,  dit-elle 
gracieusement;  ainsi  c'est  une  ancienne  con- 
naissance que  nous  renouvellerons,  l'aurai  un 
grand  plaisir  à  parler  de  Tœplitz  avec  vous. 

Une  vive  rougeur  colora  subitcmentle visage 
de  Léonce;  il  venait  de  retrouver  dans  sa  mé- 
moire le  souvenir  d'une  parcimonieuse  aumône 
qu'il  avait  laissé  tomber  un  jour  dans  la  bourse 
de  mademoiselle  de  Hojan.  Suzanne,  qui  l'ob- 
servait, devina  la  cause  de  son  trouble,  et  elle 
se  disposait  à  donner  un  autre  cours  à  la  con- 
versation, lorsqu'à  sa  grande  surprise  L^oce 
l'en  empêcha. 

—  Si  jamais  mademoiselle  de  Royan  quête 
pour  les  pauvres,  dit-il,  j'espère  qu'elle  voudra 
bien  s'adresser  à  moi  ;  j'ai  à  réparer  vis  à  vit 
d'eux  et  vis  à  vis  d'elle. 

—  Que  voulez-vous  dire,  mon  cousin?  de- 
manda Ëlconore,  qui  n'était  pas  dans  le  secret 
du  noble  regret  de  Léonce. 

—  Je  veux  dire ,  ma  cousine ,  que  lorsque 
j'ai  vu  mademoiselle  de  Royan  pour  la  pn- 
miëre  fois,  je  ne  connaissais  pas  encore  le  boa- 


00 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


heur  qu^on  éprouve  à  faire  du  bien  à  ses  sem-  | 
blables,  car  la  générosité  sans  bornes  d'un  ange 
ne  ni'a\ait  pas  enseigné  les  mystérieuses  joies 
de  la  charité.  Tout  ce  que  je  sais  aujourd'hui , 
tout  ce  que  je  acns,  je  le  dots  à  cette  précieuse 
initiation;  je  ne  roublierai  jamais! 

Et  le  visage  assombri  de  Léonce  devint  ra- 
dieui  pendant  qu'il  prononçait  ces  paroles. 

Suzanne,  pour  la  première  fois  de  sa  vie,  fut 
obligée  de  dissimuler  ce  qu'elle  éprou\'ait,  car 
toute  sa  modestie  ne  lui  permettait  pas  de  se 
cacher  à  cUe-mèmc  que  c'rlail  à  clic  que  Léonce 
venait  de  faire  allusion.  Elle  avait  vu,  d'ailleurs, 
pâlir  Êléonore. 

Suzanne  rompit  la  première  un  silence  qui 
commençait  à  devenir  embarrassant  pour  tout 
le  monde. 

—  Ainsi,  voua  viendrex  nous  voir  à  Enghien? 
dit-elle  affectueusement  à  Eléonore. 

—  Je  vous  le  promets. 

—  Et  M.  Léonce  vous  accompagnera? 

—  J'ai  des  raisons  de  croire  qu'il  le  fera  si 
vous  le  lui  demandez. 

—  Chargez-vous-en ,  pour  que  ce  soit  plus 
sûr. 

•^Gomment  voulez-vous  qu'il  m'écoute?  il 
me  regarde  déjà  comme  sa  femme. 

^-  Ma  chère  Suzanne,  dit  Claire,  je  serais 
disposée,  comme  vous ,  à  m'oublier  ici  ;  mais 
madame  Rcinach  me  fait  des  signes  que  je  crois 
comprendre  :  il  est  tard,  et  nous  avons  un  trajet 
de  trois  lieues  pour  retourner  chez  nous.  Vous 
le  parcourrez  bientôt,  je  l'espère,  continua- 
t*elle  en  se  retournant  du  côté  de  mademoiselle 
Loubcrt  et  en  adressant  un  gracieux  regard  à 
Léonce. 

*—  J'ai  à  cet  égard  toutes  les  promesses  que 
nous  pouvons  désirer,  s'écria  Suzanne;  aussi  je 
pars  le  cœur  bien  content  de  tout  ce  que  j'ai 
vu  et  entendu. 

Eléonore  accompagna  les  trois  habitants 
d'finghicn  jusqu'à  leur  voiture,  puis  elle  re- 
monta en  toute  hâte  au  salon  où  Léonce  l'atten- 
dait, le  front  caché  et  comprimé  dans  ses  deux 
mains. 

—  Mon  cousin ,  vous  venez  d'être  hie»  heu- 
reux, n'est-il  pas  vrai?  lui  dit  madinmisrlle 
Loubcrt  avec  une  ironie  qu'il  n'eut  pas  Tair  de 
remarquer. 

«-Pourquoi  n'en  eonviendrai»»jc  pas,  Eléo-* 


norc  ?  si ,  comme  je  le  pense,  tous  faites  allu- 
sion à  la  visite  de  mademoiselle  d'Estouvillc,  je 
dois  avouer  qu'elle  m'a  causé  un  véritable 
bonheur. 

—  Voilà  qui  est  peu  flatteur  pour  moi,  à 
qui  vous  ne  dites  jamais  de  semblables  choses. 

—  C'est  tout  simple ,  je  vous  vois  tous  l  s 
jours...  Ensuite,  reprit  Léonce  après  unmo- 
ment  d'hésitation,  j'ai  pour  la  personne  dont 
nous  venons  de  parler  une  affection  que  je  d 
puis  éprouver  pour  qui  que  ce  soit  au  monde. 

^  Que  ne  l'épousez-vous,  puisqu'il  en  est 
ainsi?   répartit  ironiquement  Eléonore.  Vous 
êtes  bien  sûr  qu^elle  ne  vous  fera  pas  de  cood>-   | 
tions  comme  moi.  I 

—  D'abord,  je  ne  suis  paalibre,  nia  cousine;    ' 
vous  le  savez  mieux  qu'un  autre. 

^  S'il  ne  tient  qu'à  cela,  je  vous  rends  votre 
parole. 

—  Ce  n'est  pas  seulement  à  vous  que  je  l'ai 
donnée...  D'ailleurs,  mademoiselle d'Estouville 
est  trop  pauvre. 

—  Ainsi ,  c'est  uniquement  pour  ma  fortune 
que  vous  m'épousez  ? 

—  Non ,  Eléonore,  reprit  tristement  Léonce. 
Plût  à  Dieu  que  je  n'eusse  qu'un  semblable 
motif. 

—  Vous  ne  parlez  que  par  énigmes  aujour- 
d'hui ;  il  me  semble  cependant  qu'il  serait 
temps  de  vous  expliquer  clairement...  Tai  le 
droit  de  l'exiger. 

— Je  l'avais  oublié,  pardon!  Eh  bien!  quand 
je  vous  ai  dit  que  mademoiselle  Suzanne  était 
trop  pauvre  pour  que  je  songeasse  à  demander 
j  Fa  main ,  j'ai  voulu  dire  qu'elle  était  trop  noble 
et  trop  fière  pour  consentir  à  épouser  un  homme 
qui  n'aurait  que  la  fortune  à  lui  offrir.  Mais 
quand  vous  dites,  Eléonore,  que  c'est  pour 
votre  argent  que  je  veux  m'unir  à  vous,  etqun 
je  vous  réponds  :  plût  à  Dieu  que  je  n'eusse 
qu'un  semblable  motif;  je  veux  vous  faire  en- 
tendre que  j'en  ai  un  bien  plus  impérieux; 
seulement  j'aurais  voulu  ne  vous  le  faire  con- 
naître qu'après  notre  mariage. 

—  Je  ne  subirai  jamais  une  semblable  humi« 
liation. 

—  Vous  me  l'avez  déjà  dit ,  et  je  l'ai  com- 
pris. Apprenez  donc ,  ma  cousine ,  que  votre 
pau V re  pè rc  est  ru  i  né . 

—  C'est  impossible,  répondit  Eléonore  c\\ 


SUZANNE  D'BBTOUVlLLe. 


il 


pâlissant,  malgré  son  doute  qui  était  sincère. 

—  JM^ore  si  c^est  impossible ,  mais  je  sais 
que  cela  est. 

->Eh  bien!  quand  mon  père  serait  ruiné, 
moi  je  ne  le  suis  pas?  Ma  mère  m'a  laissé  deux 
mlllrons;  il  n*y  a  pas  de  puissance  humaine 
qui  aille  droit  de  m'cnlever  cette  fortune. 

—  Je  le  sais ,  Eléonore  ;  mais  il  y  a  un  sen- 
timent diTin  qui  doit  vous  inspirer  le  besoin 
d'en  faire  le  sacrifice ,  c'est  le  désir  de  sauter 
l'honneur  de  votre  père. 

—  Expliquons-nous,  mon  cousin,  dit  froide- 
ment Elénore. 

—  Votre  père,  dans  l'espoir  d'augmenter 
Totre  fortune  en  même  temps  que  la  sienne,  a 
engagé  tout  à  la  foisTos  capitaux  et  les  siens... 
Eh  bien!  en  réunissant  tout,  il  ne  parviendrait 
encore  que  bien  difiicilcment  à  Oaire  honneur 
à  ses  aiîaires ,  si  je  n'étais  pas  là,  ma  cousine, 
pour  l'aider  à  sortir  sans  tache  de  l'épreuve 
terrible  à  laquelle  la  Providence  le  soumet, 
ainsi  que  vous.  Eléonore ,  ajouta  Léonce,  d'un 
ton  de  reproche ,  tout  à  la  fois  triste  et  doux , 
eompreneZ'Vous  pourquoi  je  ne  me  regarderais 
pas  comme  libre ,  alors  même  que  vous  me 
rendriez  ma  parole,  et  eroye^^vous  encore  que 
c'est  pour  votre  fortuno  que  je  veux  vous 
épouser  ? 

•-  Je  vois,  mon  cousin,  que  vous  pousses  la 
générosité  jusqu'il  ses  dernières  limites,  et  j'en 
luis  bien  reconnaissante,  l'accepte  donc  votre 
sacrifice,  continua-t-clle  en  lui  tendant  la  main 
avec  plus  de  grâce  que  d'abandon  ;  seulement 
jo  tâcherai  qu'il  soit  moins  grand  que  vous  ne 
voulez  le  faire. 

Léonce  allait  demander  l'explication  de  cette 
parole,  lorsque  le  bruit  d'une  voiture  annonça 
le  retour  de  H.  Loubert  ;  il  n'eut  donc  que  le 
temps  de  supplier  sa  cousine  de  garder  un  pro- 
fond silence  sur  tout  ce  qu'il  lui  avait  révélé. 
Eléonore  lui  promit  la  plus  grande  prudence. 
En  ce  moment  son  père  entrait  dans  le  salon. 

—  Est-ce  que  vous  avez  eu  du  monde  ce 
toirt  dcmaiida-t«il  d'un  air  contrarié ,  en  dési- 
gnant de  la  main  des  fauteuils  qui  n'étaient  pas 
fangi's  dans  leur  ordre  accoutumé. 

Eléonore  répondit  alTirmalivcment  ;  puis  elle 
raconta  dans  les  plus  grands  détails  la  visite 
i|n  elle  avait  reçue  et  l'invitation  toute  aimable 
ée mademoiselle  de  Royan*  Sa  présence  d'esprit, 


son  calme,  confondaient  Léonce.  M.  Loubert 

paraissait  furieux. 

—  Ma  cousine  ne  vous  dit  pas  tout,  mon  bon 
oncle,  reprit  à  son  tour  Granval  :  avant  l'arrivéci 
de  ces  dames  et  après  leur  départ ,  nous  avons 
eu  une  longue  conversation  ensemble ,  et  nous 
avons  formé  des  projets  auxquels  il  ne  manque 
plus  que  votre  sanction  et  celle  de  ma  mère. 

-^  Et  de  quoi  s'agit-il  )  demanda  M.  Loubert 
dont  la  physionomie  s'illumina  subitement. 

—  Il  s'agit  pour  moi ,  que  j'ai  pour  voua 
l'aiTcction  d'un  fils ,  et  que  je  voudrais  avoir  le 
droit  de  vous  nommer  mon  père. 

—  Enfin  1  s'écriaM.  Loubert  du  tond^un  hooH 
me  auquel  on  enlève  un  poids  immense  qui 
étouffait  son  cœur.  Vous  vous  êtes  donc  enten- 
dus ?  c'est  bien  heureux  !  Léonce,  il  ftiut  mainte* 
nant  que  tu  écrives  à  ta  mère  de  hàler  sog 
arrivée. 

—  C'est  inutile ,  cher  oncle.  Ma  mère  a  été 
avertie  de  mon  désir  depuis  deux  jours,  et  je  ne 
serais  pas  étonné  qu'elle  eût  déjà  quitté  le  Hauft» 
Mont. 

—  Diable  !  comme  tu  mènes  les  afiaires  main- 
tenant. Quand  tu  seras  à  la  tète  de  nos  usines 
de  Courville-le-Bas  tu  gagneras  des  millioae. 
Qu'en  dis-tu,  Eléonore? 

*-  Je  dis,  mon  père,  que  nous  parlerons  de 
cela  quand  nous  réglerons  mes  comptes  de  tu- 
telle, mais  que  rien  ne  presse  pour  le  moment» 

A  ces  mots  de  comptes  de  tutelle ,  le  visago 
épanoui  de  M.  Loubert  se  couvrit  d'une  mor- 
telle pâleur  ;  on  eût  dit  que  le  pauvre  homme 
allait  s'évanouir.  Eléonore  ne  douta  plus  de  os 
que  son  cousin  lui  avait  appris. 

-*  Tout  s'arrangera ,  interrompit  vivement 
Léonce  en  serrant  la  main  de  son  oncle  avec 
unie  chaleureuse  cordialité.  Ce  n'est  pas  la  for* 
tune  d'Eléonore  que  j'épouse  :  c'est  le  repos  ^ 
c'est  le  bonheur  du  frère  de  ma  bonne  mère,  si 
longtemps  malheureuse  par  moi ,  que  je  veux 
assurer.  Dormez  en  paix  ,  monsieur  Loubert , 
continua-t-il  en  s'avançant  vers  la  porte  pour 
se  retirer  ;  et  vous,  Eléonore,  songez  à  la  priëFC 
que  je  vous  ai  faite.  » 

Le  père  et  la  fille  courbèrent  la  tète  :  l'un  se 
souvenait  d'avoir  dit  un  jour  •  «  Ce  n'est  pas 
ton  mari  que  tu  épouses,  ce  sont  ses  terres,  ses 
herbages,  ses  rentes  sur  l'Etat,  son  titre  do  bar 
ron.v  L'autre  venait,  il  tt'y  avait  qu'un  momcQl, 


!» 


SUZANNE  D^BSTOUVILLE. 


d^accuser  son  cousin  de  ne  la  prérérer  qu'à  cause 
de  sa  fortune. 

Tous  deux  se  retirèrent  sans  proférer  une 
parole. 

XV. 

Quand  Léonce  était  arrivé  à  Paris,  Verne 
s'était  empressé  de  se  rendre  au  désir  qu'il  lui 
avait  témoigné  de  le  voir  s'établir  près  de  lui  ^ 
de  sorte  que  les  deux  amis  commençaient  et  fi- 
nissaient toutes  leurs  journées  ensemble ,  sans 
compter  qu'ils  se  réunissaient  souvent  dans  la 
matinée.  Verne  ne  se  couchait  jamais  que  Lé- 
once ne  fût  rentré  :  ce  n'était  plus  un  devoir 
qu'il  remplissait,  c'était  un  bonheurdont  il  jouis- 
sait, même  en  l'attendant. 

Ce  soir  là ,  il  fut  surpris  de  voir  entrer  Léonce 
beaucoup  plus  tôt  que  d'ordinaire  dans  sa  cham- 
bre à  coucher  ;  il  crut  aussi  remarquer  quelque 
altération  dans  sa  figure  ordinairement  calme, 
même  quand  elle  était  triste. 

—  Je  ne  vous  attendais  pas  encore,  mon  ami* 
lui  dit-il;  j'espère  qu'il  ne  vous  est  rien  arrivé 
de  fâcheux. 

— Je  l'espère  aussi,  Verne;  cependant  je  viens 
de  prendre  une  grande  résolution...  J'épouse 
Eléonore  très  prochainement...  Que  pensez-vous 
de  ce  parti? 

—  Je  n'ai  rien  à  en  dire  puisqu'il  est  pris  et 
qu'il  réalise  un  vœu  de  votre  excellente  mère  ; 
mais  vous  savez  que  votre  cousine  n'est  pas  la 
compagne  que  j'avais  rêvée  pour  vous. 

—  Ni  moi  non  plus,  mon  ami  ;  il  me  semble 
même  que  je  viens  d'accomplir,  ou  du  moins 
d'assurer  le  malheur  de  ma  vie,  et  cependant  je 
ne  m'en  repens  pas. 

—  Vous  me  faites  frémir,  Léonce  !  Mais  pour- 
quoi avez-vous  pris  cette  résolution  sans  atten- 
dre votre  mère  ou  sans  la  consulter  par  une  let- 
tre? J^aime  à  croire  que  vous  étiez  parfaitement 
libre  de  le  faire. 

—  J'étais  libre  et  je  ne  l'étais  pas,  Verne;  car 
j'aurais  fait  une  mauvaise  action  en  renonçant  à 
épouser  ma  cousine.  Maintenant ,  si  vous  me 
demandiez  pourquoi,  mon  ami,  je  serais  obligé 
de  ne  pas  vous  le  dire,  parce  qu'il  y  a  dans  toute 
cette  affairo  un  secrotquine  m'appartient  pas. 

—  Je  respecte  vos  nobles  scrupules ,  mon 
ami,  répondit  M.  Verne  ;  et  celui  qui  voit  le  fond 
ih  votre  cœur  devient  bien  indifTérent  sur  tout 
h  reste.  Néanmoins,  tout  ce  que  vous  m'appre- 


nez m'afflige  profondément ,  car  je  redoute  la 
générosité  de  votre  caractère  autant  que  je  l'ad- 
mire, et  je  souhaite  bien  vivement  l'arrivée  de 
madame  votre  mère.  Mais,  j'y  pense!  votre  va* 
let  de  chambre  a  déposé  ce  soir  sur  mon  bureau 
quelques  lettres  à  votre  adresse  ;  ne  voulez-vous 
pas  en  prendre  connaissance? 

Léonce  reçut  ces  lettres  qui  étaient  au  nom- 
bre de  trois,  et  après  en  avoir  examiné  les  adres- 
ses, il  les  ouvrit  et  se  mit  à  les  parcourir  négli- 
gemment. 

La  première  était  la  réponse  du  duc  de  **\ 
premier  gentilhomme  de  la  chambre  du  roi  : 
elle  annonçait  que  Sa  Majesté  recevrait  mon- 
sieur le  baron  Granval,  le  dimanche  suivant, 
après  la  messe. 

La  seconde  contenait ,  pour  le  même  jour , 
une  invitation  à  diner  du  ministre  que  Léonce 
avait  rencontré  chez  madame  d'Etoges. 

La  troisième  était  un  billet  de  cette  dernière; 
nous  allons  le  transcrire  en  entier  : 

a  J'envoie  chez  vous,  mon  cher  cousin ,  pour 
vous  dire  que  j'ai  le  projet  d'aller  demain  à  Pans 
prier  monsieur  et  mademoiselle  Loubert  de  ve- 
nir diner  chez  moi  lundi  prochain  ;  j'espère,  si 
vous  avez  fait  ce  que  vous  vouliez  faire,  que  ma- 
dame votre  mère  sera  arrivée  à  cette  époque,  et 
je  compte  sur  vous  pour  la  déterminer  à  accom- 
pagner monsieur  son  frère  et  sa  charmante  nièce. 
Quant  à  vous,  je  ne  vous  fais  pas  l'injure  de  vous 
inviter ,  car  ce  serait  douter  de  votre  désir  de 
m'ètrc  agréable  de  votre  propre  mouvement; 
j'aime  mieux  vous  laisser  à  vos  bonnes  inspira- 
tions. 

«  Mille  amitiés. 

«  Duchesse  d'Etoges. 

«  P.  S.  J'oubliais  de  vous  dire  que  notre 
rencontre  de  l'autre  jour  dans  le  bois  d'Engfaien 
m'a  déterminée  à  aller  voir  mademoiselle  de 
Royan.  J'ai  rencontré  chez  elle  mademoiselle 
Suzanne  d'Estouville,  et  toutes  deux  m'ont  paru 
charmantes.  Je  leur  demanderai  d'être  dos  nô- 
tres lundi.  » 

—  Toutes  ces  letlrQs  me  sont  plus  ou  moins 
désagréables,  dit  Léonce  en  les  remettant  à  son 
ami,  avec  un  geste  qui  indiquait  qu'il  le  priait 
de  les  lire. 

—  Je  ne  vois  pas  pourquoi?  répondit  M.  Verne 
après  avoir  lu  :  La  première  vous  accorde  une 
chose  que  vous  aviez  demandée  ;  les  deux  au- 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


63 


très  sont  d'aimables  avances  qui  prouvent  le 
cas  qu'on  fait  de  vous. 

—  Il  y  a  du  vrai  dansée  que  vous  dites  là, 
mon  ami  ;  mais  depuis  quelques  instants,  je  suis 
sans  énergie,  sans  confiance  en  moi-même.  On 
dirait  que  j'ai  usé  toute  la  lorce  de  mon  âme 
dans  une  seule  résolution  et  qu'il  ne  m'en  reste 
plus  pour  les  autres. 

Ensuite  Léonce  garda  le  silence  et  tomba  dans 
ane  rêverie  sombre  dont  rien  ne  pût  l'arracher. 
Sa  physionomie  avait  repris  l'expression  vague 
et  farouche  qu'elle  avait  dans  ses  plus  mauvais 
jours. 

—  Je  suis  aveugle,  pensa  Verne,  après  avoir 
réfléchi  pendant  quelques  instants,  il  aime  ma- 
dame d'Eioges,  et  il  aura  compris  qu'une  per- 
sonne de  ce  rang  ne  l'épouserait  pas.  C'est  de- 
puis son  retour  de  Bois-Bouton  qu'il  est  si  triste. 
Je  m'explique  maintenant  pourquoi  cette  invi- 
tation à  dkier  lui  est  pénible. 

—  Léonce,  continua-t-il  à  haute  voix ,  irez- 
vous  lundi  chez  madame  d'Etoges? 

—  n  le  faudra  bien ,  puisque  mon  oncle  et 
ma  cousine  y  vont,  et  que  ma  mère  ira  proba- 
blement aussi  si  elle  est  arrivée. 

—  Cest  bien  aimable  à  madame  d'Etoges 
d'avoir  pensé  à  réunir  toutes  les  personnes  que 
vous  connaissez.  Je  suis  siïr  que  c'est  une  femme 
charmante. 

—  Elle  est  dans  le  genre  d'Eléonore ,  répon- 
dit brusquement  Léonce;  avec  cette  différence 
peu  importante  qu'elle  semble  être  par  nature 
ce  que  ma  cousine  est  devenue  par  l'éducation  ; 
je  suis  sûr  qu'elles  se  conviendront  parfaite- 
ment. 

—  Vous  ne  m'aviez  pas  parlé ,  reprit-il  tout 
haut ,  de  votre  rencontre  dans  les  bois  d'En- 
gbien  avec  mademoiselle  d'Estouvillc. 

—  Comment  ne  l'ai-je  pas  fait?  dit  Léonce 
en  s'animant  àce  nom  ;  comment  ne  vous  ai-je 
pas  dit  aussi  que  je  l'ai  revue  aujourd'hui  mê- 
me au  moment  où  je  venais  de  dire  à  Eléonore 
que  je  voulais,  que  )e  devais  l'épouser.  Verne, 
il  faut  qu'il  y  ait  des  moments  où  je  crois  par- 
ier, tandis  que  je  pense.  Pardonnez-moi,  mon 
ami! 

H.  Verne  allait  répondre,  lorsqu'une  voiture 
roula  sous  la  porte  cochèrc  de  l'hôtel;  prcs- 
qu'aussitot  on  entendit  résonner  des  grelots 
de  chevaux  de  poste. 


—  C'est  ma  mère!  s'écria  Léonce. 

Et  il  se  précipita  avec  M.  Verne  à  la  rencon- 
tre de  madame  Granval,  car  c'était  bien  elle  qui 
arrivait. 

Peu  d'instants  après  ils  étaient  de  nouveau 
réunis  tous  les  trois  dans  la  chambre  de  la  ba- 
ronne. 

—  Oh  !  mon  fils ,  que  je  suis  heureuse  de 
vous  revoir  et  de  vous  retrouver  tel  que  mon 
cœur  vous  avait  souhaité,  disait  madame  Gran- 
val, en  passant  ses  mains  dans  la  chevelure  de 
Léonce  agenouillé  devant  elle. 

—  Chère  mère ,  votre  bonheur  me  fait  du 
bien!  puisse-t-il  durer  toujours,  répondit-il 
avec  émotion. 

—  Et  qui  pourrait  m'en  empêcher,  maintenant 
que  Dieu  a  permis  que  vous  puissiez  porter  di- 
gnement le  noble  fardeau  du  nom  que  votre 
père  vous  a  laissé?  Savez-vous,  Léonce,  qu'on 
m'a  écrit  que  vous  étiez  tout  à  la  fois  aimé 
comme  un  enfant  simple  et  bon ,  et  respecté 
comme  un  homme  juste  et  loyal  ? 

—  C'est  Verne  qui  vous  a  écrit  cela,  ma  mère, 
il  ne  faut  pas  le  croire,  il  m'aime  tant! 

—  Ce  n'est  pas  lui  seulement  qui  a  réjoui  mon 
cœur,  en  me  parlant  de  vous. 

—  Alors  c'est  madame  d'Etoges,  reprit  Léonce 
en  attachant  sur  sa  mère  un  regard  qui  semblait 
dire  :  N'est-ce  qu'elle? 

—  Cest  une  autre  personne  encore ,  mon 
ami...  une  personne  que  vous  n'avez  pas  voulu 
mettre  à  même  de  vous  juger  par  ses  propres 
impressions,  mais  qui  me  rapportait  fidèlement 
tout  ce  qu'elle  entendait  dire.  Devinez-vous  de 
qui  je  veux  parler? 

—  Je  l'ai  vue  aujourd'hui  même...  ce  soir, 
répondit  Léonce,  dont  la  figure  acheva  de  per- 
dre ce  qui  lui  restait  do  la  tristesse  qu'elle  ex- 
primait peu  d'instants  auparavant.  Elle  sera  bien 
heureuse  de  vous  revoir. 

— Maintenant  mon  fils,  dites-moi  ce  que  vous 
avez  fait  depuis  le  jour  où  vous  m'écriviez  de 
venir,  c'est-à-dire  depuis  avant-hier? 

—  J'ai  demandé  à  Eléonore  de  hâter  la  célé- 
bration de  notre  mariage,  et  elle  y  a  consenti. 
Quant  à  mon  oncle,  vous  savez  que  son  désir  à 
cet  égard  n'a  jamais  varié.  Quand  je  l'ai  quitté 
ce  soir  11  paraissait  bien  heureux. 

—  Ce  bon  frère  !  Depuis  quelques  semaines  je 
n'étais  pas  satisfaite  de  lui;  ses  lettres  étaient 


•4 


SUZAimS  DTSTOUVILUS. 


contraintes,  et,  lors  de  son  dernier  toyage  en 
Normandie ,  je  Tai  trouTé  triste  et  préoccupé. 
Mon  fils,  vous  êtes  destiné  à  faire  le  bonheur  de 
tous  ceux  qui  me  sont  chers.  Ah!  qu'il  me 
larde  d^ètre  à  demain  ! 

Le  lendemain  de  TarriTée  de  la  baronne,  la 
sécurité  semblait  parfaite  à  ThôtelGranval  com- 
me à  Thotel  Loubert.  Léonce  s'était  rendu  de 
bonne  heure  ches  son  oncle  pour  lui  annonc<^r 
le  retour  de  sa  mère,  et  pendant  la  visite  qu^il 
lai  avait  Aûte,  ils'éuit  montré  disposé  à  accep- 
ter les  usines  de  Ck>urviUe«-le-Das  pour  la  dot 
d'EléoMre.  M.  Loubert^  qui  aimait  les  afiaires 
conduet,  avait  immédiatement  fait  prier  sa  Aile 
de  venir  le  trouver  pour  lui  donner  connaissan- 
ce d^  Fadhésion  do  son  cousin;  mais  le  domes- 
tique chargé  du  message  était  venu  répondre 
que  mademoiselle  était  sortie  de  grand  matin, 
avec  sa  gouvemante,en  disant  seulement  qu'elle 
aérait  de  retour  pour  le  déjeuner.  Cette  circon- 
stance n*étonna  ni  Loubert,  ni  son  neveu  ,  et 
Léonce  retourna  alors  près  de  sa  mère,  chez 
laquelle  son  oncle  et  sa  cousine  devaient  se  re- 
trouver un  peu  plus  tard. 

Le  réveil  de  madame  Granval  fut  délicieux. 
Son  fils,  assis  au  pied  de  son  lit,  semblait  épier 
son  premier  regard,  et  celui  qu'il  tenait  fixé  sur 
«He^  exprimait  une  tendresse  si  vive  et  si  pro- 
fonde, qu'on  pouvait  bellement  deviner  la  ri- 
chesse du  cœur  qui  la  contenait.  Léonce  res- 
sentait toujours  les  mêmes  tourments  qu'il  avait 
confiés ,  en  partie ,  la  veille  à  son  ami  Verne  ; 
mais  il  était  sous  l'influence  de  cette  surexcita- 
tion généreuse  qui  répand  une  force  passagère 
dans  les  âmes  qui  se  dévouent,  et  son  visage  ex- 
primait tout  ce  quHl  croyait  réellement  sentir  : 
progrès  immense  dans  un  être  naguère  si  dé- 
pourvu de  délicatesse!  exaltation  sainte  qui  éle- 
vait la  dissimulation  jusqu'à  la  hauteur  d'une 
vertu. 

—  Oh  1  nsa  mère,  que  vous  êtes  bonne  I  s'écria 
Léonce,  et  que  je  serais  ingrat  si  je  ne  me  trou- 
vais pas  heureux  ! 

—  Vous  dites,  mon  ami,  que  ma  chère  filéo- 
nore  viendra  aujourd'hui?  qu'il  me  tarde  de 
pouvoir  la  nommer  ma  fille  t  U  iSsudra  aussi  que 
nous  allions  tjQ  soir  à  Enghien.  J'ai  besoin  de 
revoir  tous  ceux  qui  me  sont  chers  et  qui  ont 
souffert  atec  moi;  je  leur  dois  le  spectacle  de 
mon  bonlicvr.  Sum^e  aeva  fitvîe, 


Léonce  garda  le  silence  et  madame  Gniml 
reprit  : 

^  Il  faut  maintenant,  mon  ami,  que  je  toqs 
entretienne  de  vos  intérêts.  Votre  père  vous  anit 
laissé  une  fortune  de  trois  cent  mille  livres  de 
rente;  depuis  quatorse  ans  que  j*en  ai  la  con- 
duite, je  vous  ai  économisé  deux  millions  cinq 
cent  mille  francs ,  et  toutes  vos  propriétés  lont 
dans  l'état  le  plus  satisfaisant. 

—  Deux  millions  cinq  cent  mille  francs!  s'é- 
cria Léonce  ;  ma  mère,  puis^je  disposer  de  cette 
somme,  sans  dire,  même  à  vous,  remploi  qae  je 
désire  en  faire? 

--  Certainement,  mon  fils,  répondit  la  baron- 
ne, avec  un  mouvement  marqué  de  surprise,  et 
je  respecterai  religieusement  votre  secret. 

-^  C'est  un  devoir  sacré  que  j'ai  à  remplir, 
ma  bonne  mère. 

•^  Je  l'ai  compris ,  mon  cher  enfant,  et  c'est 
pour  cela  que  je  vous  ai  parlé  comme  je  viens 
de  le  faire.  Sans  vous  demander  de  vous  expli- 
quer à  ce  sujet,  il  m'est  permis  de  supposer  qne 
vous  destinez  cette  somme,  qui  est  une  fortane, 
à  votre  ami  Verne,  et,  certes,  ce  n*est  pas  encore 
assez  payer  ce  qu*il  a  fait  pour  vous. 

—  J'estime  trop  Verne  pour  lui  faire  un  don 
semblable ,  ma  mère  ;  et  je  l'aime  assez  pour 
pouvoir  vous  dire  que  je  me  crois  quitte  envers 
lui. 

•—  S'il  s'agissait  d'une  autre  personne  dont 
le  nom  me  vient  à  l'esprit  parce  qu'il  est  dans 
mon  cœur,  il  serait  de  mon  devoir  de  vous  dire, 
mon  ami,  que  vous  ne  pouvez,  que  vous  ne  de- 
vez rien  faire  pour  elle.  D'abord  vous  l'offenseriez 
mortellement  par  votre  offre ,  et  si  cette  offre 
était  soupçonnée  dans  le  monde ,  ce  serait  un 
affreux  malheur  pour  elle. 

—  De  qui  voulez-vous  parler,  ma  mère?  de- 
manda Léonce  en  rougissant.  Je  ne  vous  com- 
prends pas. 

*—  Je  voulais  parler  de  Suzanne,  repartit  ma- 
dame Granval  avee  embarras;  mais  je  vois  que 
je  me  suis  trompée.  Pardonncz-le-moi. 

—  Je  ne  puis  rien  offrir  à  mademoiselle  d'Es- 
touvillc,  murmura  Léonce ,  parce  que  tous  les 
trésors  de  la  terre  ne  paieraient  pas  ce  que  je 
lui  dois. 

—  Il  suffit,  mon  ami  ;  les  deux  millions  cinq 
cent  mille  firancs  seront  à  votre  disposition, 
quand  vous  voudrez.  Je  donnerai  aii\|oiird'hiii 


SU2ANNB  D'ÉSTOUVlLLï:. 


«5 


ndroe  à  «non  notaire  l'ordre  de  les  réaliser. 

—  Ma  mère,  pourquoi  ètes-vous  moins  joyeuse 
que  font  à  l'heure?  demanda  Léonce.  Est-ce 
qne  tous  teniez  h  cet  argent?  continua-t-il  en 
hésitant  à  chaque  mot. 

—  Ten  abandonnerais  le  double ,  Léonce , 
si  je  rayais ,  pour  posséder  toute  votre  con- 
fiance. 

—  Mais,  s'il  s'agissait  de  vous  épargner  un 
chagrin? 

—  Vous  le  remplaceriez  par  un  autre  plus 
cruel  encore,  quel  que  soit  celui  que  vous  roulez 
m'éviler. 

Rien  n'était  plus  noble  que  le  motif  de  Tin* 
ftistance  de  madame  Granval  ;  elle  s'imaginait 
qu*il  s*agissait  pour  son  fils  de  quelque  grande 
réparation,  et  elle  voulait  savoir  si  elle  était  de 
nature  à  être  complètement  faite  à  l'aide  d'une 
tomme  d'argent. 

Les  femmes  dévouées  sont  curieuses ,  parce 
qu'elles  veulent  que  ceux  qu'elles  aiment  soient 
irréprochables. 

Léonce  ne  comprit  peut*être  pas  ce  sentiment 
dans  tonte  l'étendae  de  sa  délicatesse  ;  mais  il 
vit  des  larmes  dans  les  yeux  de  sa  mère. 

—  Vous  allez  tout  savoir,  lui  dit-il  vivement. 

Alors  il  déroula  en  termes  lucides  et  chaleu- 
reux la  situation  fmancière  de  son  oncle,  telle 
qu'il  1  avait  jugée  par  l'examen  de  ce  livre  que 
M.  Loubert avait  surpris  un  jour  entre  ses  mains. 
U  démontra  clairement  que  les  usines  de  Cour- 
villc-le-Bas ,  avaient  coûté  plus  de  deux  mil- 
lions, et  que  la  vente  de  leurs  produits  couvrait 
à  peine  les  dépenses  qu'elles  occasionnaient,  ce 
)ul  constituait  une  perte  de  cent  mille  francs 
chaque  année.  H  dit  qu'il  savait  que  le  crédit 
commercial  de  l'industriel  était  anéanti,  et  qu'on 
ne  se  procurait  plus  d'argent  qu'au  moyen  d'o- 
pérations usuraires  qui  devaient  amener  une 
catastrophe  prochaine.  Tous  ces  calculs  et  tous 
les  raisonnements  sur  lesquels  il  les  appuyait, 
étaient  d'une  admirable  jtistesse,  et  frappaient 
par  leur  naïve  sagacité  jusqu'à  l'expérience  de 
madame  Granval.  Elle  aurait  voulu  douter  du 
malheur  qu'elle  apprenait,  que  cela  lui  eût  été 
impossible,  et  clic  avait,  en  outre,  le  souvenir 
'!•:  la  prcoccnp<itton  d'esprit ,  qu'elle  avait,  de- 
puis quelques  semaines,  remarquée  chez  son 
frcfc. 

«-  Ah  i  mon  cbcr  fils,  que  m'apprenez*vous  là  ! 


—  Une  triste  chose ,  ma  mère ,  répondit  te 
noble  jeune  homme ,  car ,  du  jour  où  je  ftii 
connue,  j'ai  compris  que  je  n'étais  pas  le  maî- 
tre de  ma  destinée.  Eléonoredoit  devenir  pauvre 
pour  que  son  père  reste  honoré;  eh  bien!  je 
serais  infâme  si,  dans  cette  situation,  je  tenoh- 
çais  à  l'épouser.  Mais ,  ma  mère ,  continua-t-il 
en  naissant  la  voix,  il  ne  faut  pas  que  mon  onde 
se  doute  que  nous  savons  tout.  H  doit  deux  mil- 
lions à  sa  fille  t  je  prendrai  ses  forges  qui  re- 
présentent cette  Somme,  quoiqu'elles  ne  rappor- 
tent rien  ;  il  a  d*autres  dettes,  sinon  plus  sacrées, 
du  moins  plus  périlleuses  :  je  lui  proposerai  de 
placer  mes  capitaux  chez  lui,  et  il  s'acquittera 
avec  eux.  Seul  je  puis  faire  tout  cela,  ma  mère. 
Vous  voyez  bien  que  si  je  n'épousais  pas  ma 
cousine ,  votre  frère  serait  certainement  ruiné, 
et  déshonoré,  peut-être  ! 

—  Mon  fils!  mon  enfant!  assez!  dssez!  vous 
m'apprenez  un  malheur,  et  cependant  je  me  sens 
prête  à  mourir  de  joie. 

—  Vous  souvenez-vous ,  ma  mère ,  comme 
j'aimais  l'argent  autrefois ,  s'écria  Léonce  avec 
une  exaltation  qui  approchait  du  délire  ;  eh 
bien  !  je  Taime  encore!  je  l'aime  plus  que  ja- 
mais !  car  je  vois  à  quoi  il  peut  servir. 

Madame  Granval  ne  répondit  rien  :  elle  priait. 
Léonce  continua  : 

—  Si  vous  voulez,  je  vous  accompagnerai  au- 
jourd'hui chez  votre  notaire. 

—  Allons-y  ce  matin  même,  mon  cher  ami. 
Retournez  dans  votre  chambre,  quand  je  serai 
prête  à  sortir,  je  vous  ferai  prévenir.  Oh!  mon 
Léonce,  que  je  suis  heureuse! 

Le  jeune  baron  s'agenouilla  auprès  du  lit  ée 
sa  mère,  et  appuya  respectueusement  ses  lèvres 
sur  la  main  qu'elle  lui  tendait.  L'autre  main  de 
madame  Granval ,  levée  vers  le  ciol ,  semblait 
appeler  toutes  les  bénédictions  de  Dieu  sur  la 
tête  de  son  enfant. 

Une  heure  après,  la  baronne  et  son  fils  en- 
traient dans  l'étude  de  M.  Dumont,  vieux  et  res- 
pectable notaire ,  chargé  depuis  longtemps  des 
intérêts  de  la  famille  Granval. 

La  situation  de  M.  Loubert  était  connue  dn 
notaire.  Elle  était  grave,  car  le  père  d'Eléonore 
avait  engagé  dans  ses  spéculations  la  fortune 
dont  il  devait  compte  à  sa  fille.  Le  concours  de 
celle-ci  était  donc  indispensable. 

—  Au  surplus ,  c(»ntînua  M«  Dumont,  en  ré* 


Sl]ZANNB  D'ESTOUVILIJB. 


fumant  tout  ce  qu*U  Tenait  d^expliquer  long^ue- 
ment,  je  rais  examiner  sérieusement  ce  qu'il  y 
a  à  faire,  et  lorsque  mon  opinion  sera  bien  éta- 
blie ,  je  TOUS  la  soumettrai.  Au  premier  coup 
d'œil  une  impérieuse  nécessité  me  frappe,  c'est 
que  mademoiselle  Loubert  abandonne  tous  ses 
droits  aux  créanciers *de  son  père.  Mais  voudra- 
trcUe  consentir  à  sa  ruine  totale  avant  d'être 
assurée  que  ce  mariage,  qui  doit  lui  rendre  une 
fortune,  se  fera?  En  affaires,  il  n'y  a  de  certain 
que  ce  qui  est  accompli.  D'un  autre  côté,  mon- 
sieur le  baron,  je  n'oserais  pas  vous  conseiller 
de  confondre  vos  intérêts  avec  ceux  de  votre 
cousine  sans  être  parfaitement  au  fait  de  la  po- 
sition de  son  père.  Vous  voulez  accepter  ses 
forges  de  Courvillc  pour  la  dot  de  votre  future  ; 
mais  si  elles  entraînent  votre  ruine,  après  avoir 
consommé  celle  de  M.  Loubert ,  votre  but  ne 
sera  pas  atteint.  J'admire  votre  générosité,  je 
l'approuve  même,  seulement  je  voudrais  qu'elle 
eût  des  résultats  utiles  pour  tout  le  monde. 
Quant  aux  deux  millions  et  demi ,  dont  vous 
pensez  avoir  besoin ,  ils  seront  à  votre  disposi- 
tion quand  vous  voudrez  :  la  difficulté  n'est 
pas  là. 

—  Pour  ce  qui  est  de  mon  but,  monsieur,  il 
sera  toujours  atteint,  si  je  parviens  à  tirer  mon 
oncle  d'embarras,  dit  Léonce  avec  fermeté. 

—  Cependant,  mon  ami,  se  hâta  d'interrom- 
pre madame  Granval ,  si  les  affaires  de  mon 
pauvre  frère  étaient  dans  un  état  tel  qu'elles 
dussent  compromettre  la  fortune  de  celui  qui 
voudrait  y  faire  honneur  à  sa  place,  je  serais  la 
première  à  vous  conseiller  de  réfléchir  mure* 
ment  avant  de  prendre  ce  parti. 

—  Vous  vous  servez  de  l'expression  de  faire 
honneur,  ma  mère,  et  vous  me  dites  de  réflé- 
chir 1  11  me  semble  que  ces  deux  choses  ne  s'ac- 
cordent pas  entre  elles.  Si  mon  oncle  a  des 
dettes,  il  faut  qu'il  les  paie;  et  s'il  ne  le  peut 
pas,  c'est  à  nous  de  le  faire  :  toutes  les  réflexions 
du  monde  ne  sauraient  aboutir  à  une  autre 
détermination. 

L'amour  maternel  avait  fait  hésiter  un  mo- 
ment madame  Granval,  l'inculte  droiture  de 
son  fils  la  rendit  facilement  inflexible  et  noble 
comme  lui. 

— 11  a  raison ,  dit-elle ,  avec  la  plus  rayon- 
nante fierté,  car  c'est  là  ce  que  ferait  son  père 
s'il  vivait.  Ainsi,  mon  cher  monsieur  Dumont, 


vous  êtes  bien  averti  que  c'est  dans  ce  sens  qM 
nous  voulons  agir. 

— -  Maintenant  que  je  vous  ai  prévenue,  nuh 
dame  la  baronne,  répondit  le  notaire  avec  une 
émotion  qui  lui  faisait  honneur,  il  ne  me  reste 
plus  qu'à  vous  obéir  et  à  vous  admirer.  11  est  pos- 
sible, d'ailleurs,  que  la  situation  de  M.  Loubert 
ne  soitpas  tellement  désespérée,  qu'il  ne  puisse 
en  sortir  en  bornant  ses  sacrifices  à  l'abandon 
de  ses  biens,  et  si  cela  ne  suffisait  pas,  vous  lai 
prêteriez  tout  ou  partie  de  vos  deux  millions  et 
demi. 

Les  choses  étant  provisoirement  arrêtées  sur 
ces  bases,  madame  Granval  et  Léonce  revinrent 
chez  eux  ?  ils  trouvèrent  M.  Loubert  qui  les  at- 
tendait. 

—  Ma  foi,  leur  dit-il,  j'ai  perdu  patience! 
Eléonore  ne  rentrait  pas;  je  lui  ai  laissié  un  mot 
pour  la  prévenir  que  je  me  rendais  chez  vous, 
et  lui  enjoindre  de  venir  me  trouver.  Bonjour, 
ma  sœur,  embrassons-nous. 

L'émotion  de  madame  Granval  fut  vive ,  en 
revoyant  son  frère,  dont  elle  connaissait  main- 
tenant la  situation  critique.  Ses  yeux  étaient 
pleins  de  larmes,  et  cependant  elle  souriait,  car 
les  consolations  qu'elle  avait  reçues  étaient  au- 
dessus  des  malheurs  qu'elle  venait  d'apprendre. 

—  Ah  !  mon  frère,  je  suis  bien  heureuse!  lui 
dit-elle. 

—  Et  moi  aussi  je  suis  heureux ,  ma  sœur! 
votre  fils  est  un  bon  et  loyal  jeune  homme ,  et 
je  lui  donnerais  ma  fille  quand  bien  même  il 
ne  serait  ni  riche  ni  baron.  Mais  d'où  venez-vous 
si  matin? 

—  De  chez  mon  notaire,  mon  ami. 

—  Ah  !  et  que  vous  a-t-il  dit?  demanda  Lou- 
bert avec  une  certaine  inquiétude. 

—  Rien  que  nous  ne  sussions  parfaitement 
déjà,  interrompit  Léonce  ;  mais,  moi,  je  l'ai  prié 
de  tenir  à  ma  disposition  une  somme  de  deux 
millions  et  demi  dont  mon  excellente  mère 
vient  de  me  révéler  l'existence  :  ce  sont  ses  éco. 
nomies. 

—  Comment  tu  as  autant  d'argent  que  cela? 
et  que  comptes-tu  en  faire? 

—  Je  compte  le  placer  chez  vous ,  mon  bon 
oncle...  Cela  vous  conviendra-t-il? 

M.  Loubert  fit  un  mouvement  de  surprise  si 
violent  qu'on  eût  dit  qu'il  allait  tomber  à  la 
renverse.  Une  idée  comme  il  n'en  avait  janviis 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


57 


eu  de  sa  Tie  venait  de  traverser  son  cerveau  : 
cette  idée  était  que  sa  sœur  et  son  neveu  con- 
naissaient sa  situation,  et  que  leur  offre  n'était 
qu'une  manière  délicate  de  lui  venir  en  aide. 

«  (Test  absurde ,  pensa-t-il  bientôt;  s'ils  me 
savaient  ruiné ,  ils  ne  m'offriraient  pas  de  me 
prêter  de  l'argent...  C'est  qu'ils  ne  se  doutent 
de  rien.  Je  puis  être  tranquille  à  présent.  » 

—  Si  cela  peut  te  rendre  service,  continua-t-il 
à  haute  voix ,  je  ne  demande  pas  mieux,  mon 
ami.  Je  prendrai  cet  aident  à  un  intérêt  raison- 
nable toutefois. 

—  Vous  le  fixerez  vous-même,  mon  oncle,  dit 
Léonce  un  peu  surpris.  Mais  puisque  nous  par- 
lons d'affaires ,  continua-t-il ,  je  suis  bien  aise 
de  TOUS  apprendre  que  j'ai  consulté  ma  mère 
sur  votre  proposition  de  donner  à  Eléonore  vos 
usines  de  Gourville-le-Bas  pour  la  remplir  de 
ses  droits ,  et  qu'elle  est  tout-à-fait  d'avis  que 
je  l'accepte.  11  ne  manque  plus  que  l'acquiesce- 
ment de  ma  cousine. 

—  Quand  vous  serez  mariés ,  tu  le  lui  feras 
donner,  répondit  H.  Loubert,  aussi  négligem- 
ment que  si  on  lui  eut  appris  la  chose  la  plus 
natoreUe  du  monde;  et  maintenant  que  nous 
sommes  d'accord  sur  ce  point,  n'en  parlons  plus. 
Les  discussions  d'intérêt  me  sont  odieuses, 
et... 

L'arrivée  d'Eléonore  interrompit  M.  Loubert. 
Madame  Granval  courut  au  devant  de  sa  nièce 
et  la  serra  dans  ses  bras  avec  la  plus  vive  ef- 
fusion. 

—  Chère  Eléonore,  s'écria-t-elle,  je  puis  donc 
enfin  vous  nommer  ma  fille  ? 

—  Oui ,  ma  bonne  tante  ;  et  j'en  suis  bien 
heureuse,  croyez-le.  Bonjour  mon  père;  bon- 
jour Léonce. 

—  Où  diable  as-tu  été  courir  si  matin?  de- 
manda M.  Loubert. 

^J'avais  quelques  affaires  indispensables, 
répondit  Eléonore,  et  j'ai  voulu  m'en  débarras- 
ser de  bonne  heure  pour  être  ensuite  tout  à 

TOUS. 

Deux  heures  s'écoulèrent  à  parler  du  mariage, 
de  ses  préliminaires,  et  quand  on  se  sépara  tout 
le  monde  était  satisfait. 

—  Mon  fils  est  k  plus  noble  des  hommes, 
pensait  madame  Granval. 

—  Tal  fait  mon  devoir,  pensait  Léonce. 


-*  J'ai  bien  mené  ma  barque,  pensait  M.  Lou- 
bert. 

—  Je  suis  tranquille  maintenant,  car  je  ne 
peux  rien  perdre,  pensait  Eléonore. 

Dans  la  soirée  de  ce  même  jour ,  madame 
Granval,  qui  aurait  voulu  montrer  son  bonheur 
à  la  terre  entière,  avait  témoigné  le  désir  d'al- 
ler surprendre  Suzanne  à  Enghien.  Elle  pensait 
aussi  qu'il  était  de  son  devoir  de  prévenir  ma- 
dame d'Ëtogcs,  et  quand  elle  eut  acquis  la  cer- 
titude que  ces  deux  visites  pouvaient  se  faire 
dans  l'espace  de  quelques  heures,  elle  n'hésita 
plus  à  suivre  son  inspiration.  Léonce  aurait 
préféré  ne  pas  accompagner  sa  mère ,  mais  il 
avait  appris  à  s'oublier,  et  quand  elle  lui  pro- 
posa de  venir  avec  elle ,  il  ne  manifesta  pas 
même  le  plus  léger  mécontentement  :  si  la  ba- 
ronne avait  pu  lire  dans  son  cœur,  elle  eût  été 
bien  touchée. 

Lorsqu'ils  furent  arrivés  aux  premières  mai- 
sons d'Enghien,  ils  laissèrent  leur  voiture  pour 
s'acheminer  à  pied  jusqu'à  l'habitation  de  ma» 
demoiselle  de  Royan.  Madame  Granval  tenait  à 
paraître  à  l'improviste  en  présence  de  sa  jeune 
amie. 

Comme  dans  tout  ce  qui  lui  arrivait  depuis 
le  commencement  de  cette  heureuse  journée,  le 
succès  dépassa  son  attente  :  madame  Reinach 
et  Claire  n'étaient  pas  encore  revenues  de  la 
promenade,  et  le  domestique  qui  apprenait  cette 
circonstance,  ajoutait  que  mademoiselle  d'Estou- 
ville  devait  être  au  salon. 

La  baronne  se  fit  indiquer  cette  pièce,  et  de- 
manda au  domestique  de  ne  pas  l'annoncer. 
Celui-ci  poussa  une  porte  en  étoffe  qui  roula 
sans  bruit  sur  ses  gonds ,  et  madame  Granval 
aperçut  à  quelques  pas  d'elle  Suzanne ,  assise 
devant  une  table ,  et  occupée  à  dessiner.  Elle 
était  tournée  de  manière  à  ne  pas  voir  la  per- 
sonne qui  arrivait  :  le  parquet  du  salon  était 
recouvert  d'un  tapis. 

Madame  Granval  fit  signe  à  Léonce  de  rester 
immobile,  et  elle  s'avança  seule  vers  Suzanne, 
qui  était  tellement  absorbée  par  son  travail 
qu'elle  ne  se  douta  de  rien ,  jusqu'au  moment 
où  deux  mains  se  posèrent  sur  ses  yeux. 

—  Des  mains  tremblantes,  s'écria-t-elle?  c'est 
madame  Granval. 

Les  mains  lâchèrent  prise,  et  un  visage 


58 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


rayonnant  de  la  plus  douce  expression  les  rem- 
plaça. 

—  Vous  m'attendiez  donc ,  mon  enfant,  de- 
manda la  baronne  en  serrant  Suzanne  dans  ses 
bras? 

—  Non ,  madame ,  mais  je  pensais  à  tous, 
et  je  me  disais  que  tous  ne  pouviez  pas  tarder 
à  arriver  à  Paris. 

En  ce  moment,  Suzanne  aperçut  Léonce, 
toujours  debout  et  immobile  auprès  de  la  porte, 
et  un  léger  embarras  se  peignit  sur  sa  physio- 
nomie, sans  altérer  toutefois  le  bonheur  qu'elle 
exprimait. 

-*  Vous  pouvez  TOUS  approcher  maintenant' 
mon  ami ,  dit  la  baronne  en  souriant ,  je  suis 
reconnue. 

Léonce  8*aTança,  et  Suzanne  lui  tendit  la 
main  avec  la  plus  alTectueuse  dignité.  L'embar- 
ras passager  qu'elle  avait  éprouvé  n'existait 
plus. 

Madame  Granval  attira  Suzanne  vers  une  cau- 
seuse qui  se  trouvait  à  quelque  distance ,  et 
quand  elles  y  furent  assises  toutes  deux ,  elle 
se  mit  à  lui  parler  à  voix  basse  de  son  bon- 
heur. 

—  Si  vous  saviez ,  disait-elle ,  comme  il  est 
noble,  généreux,  délicat,  vous  vous  étonneriez 
que  je  ne  sois  pas  folle  de  joie  de  l'avoir  retrou- 
vé ainsi!  Mais  Dieu,  qui  m'avait  donné  la  force 
de  supporter  mes  douleurs ,  ne  m'a  pas  refusé 
celle  de  supporter  le  changement  le  plus  inouï 
qui  ait  jamais  ravi  le  cœur  ambitieux  d'une 
mère.  Et  pour  que  rien  ne  manque  à  mon  bon- 
heur, Suzanne,  la  Providence  qui  Ta  accompli, 
a  permis  que  vous  en  fussiez  l'instrument. 

—  Moi,  madame,  dit  Suzanne  en  rougissant. 

—  Oui,  vous,  adorable  enfant!  vous ,  qui  la 
première  avez  remué  son  àme  par  Texcmple  de 
vos  douces  et  communicalives  vertus  I 

—  Si  cette  croyance  vous  rend  plus  heureuse 
que  vous  ne  le  seriez  sans  elle,  madame,  gar- 
dez-là,  mais,  en  vérité,  je  ne  saurais  la  parta- 
ger. Le  hasard  m'a  quelquefois  servie;  c'est  du 
bonheur  et  non  du  mérite. 

Madame  Granval  allait  combattre  cette  con- 
viction, si  touchante  par  sa  modestie ,  lorsque 
toute  son  attention  fut  subitement  captivée  par 
Léonce. 

11  était  assis  devant  la  table  sur  laquelle  Su- 
zanne dessinait  peu  Ciaêtan^  auparavant  *,  son 


regard ,  à  la  fois  ardent  et  voilé,  semblait  ab- 
sorbé dans  la  contemplation  d'un  seul  objet; 
ses  lèvres  frémissantes  annonçaient  qu'il  allait 
parler. 

—  Ce  ne  peut  être  une  erreur  de  mon  ima- 
gination, une  illusion  de  mon  regard,  dit-il  ef- 
fectivement à  demi-voix.  Voilà  bien  le  parc 
éclairé  par  la  lune  ;  les  volières  de  la  faisande- 
rie ;  la  petite  maisonnette  du  garde,  dont  la  porte 
ouverte  laisse  voir  cette  table  sur  laquelle  brûle 
une  lampe,  et  qu*entourent  la  pauvre  veuve  et 
les  trois  orphelins  que  j'ai  trouvés  un  soir  à  la 
même  place  et  dans  la  même  situation.  Cette 
femme  montre  à  ses  enfants  deux  pièces  d'or, 
et  si  ma  mémoire  ne  me  trompe  pas,  ce  fut  là 
mon  aumône,  doux  souvenir  qui  me  rappelle  la 
première  joie  véritable  de  mon  cœur.  Mais  com- 
ment a-t-e//e  pu  connaître  tous  ces  détails  de 
manière  à  les  rendre  avec  une  si  prodigis  use 
vérité?  Elle  n'était  pas  là ,  j'en  suis  bien  sûr... 
Un  récit,  quelque  fidèle  qu'il  eût  été ,  n'aurait 
pu  donner  une  idée  aussi  exacte  de  cette  scène... 
Ah  1  si  j'osais  l'interroger  ! 

—  Osez,  monsieur  Léonce,  dit  Suzanne,  et  je 
vous  répondrai  sans  trouble,  mais  non  sans  joie, 
que  j'étais  là,  que  j'ai  tout  vu,  et  que  le  lende- 
main j'ai  pu  prédire  à  votre  mère  un  bonheur 
que  vous  avez  réalisé  depuis.  Ce  petit  tableau 
lui  est  destiné,  et  je  le  finissais  quand  vous  êtes 
arrivés.  Je  suis  bien  heureuse  que  vous  le  trou- 
viez exact. 

—  Si  vous  étiez  présente,  mademoiselle ,  ily 
manque  quelque  chose,  répondit  Léonce  d'une 
voix  tremblante...  Il  est  vrai,  ajouta-t-il,  que 
les  bons  génies  sont  toujours  invisibles...  mais 
qu'importe?  puisqu'on  n'a  pas  besoin  de  les 
voir  pour  les  suivre,  et  de  les  entendre  pour  leur 
obéir. 

Quand  Léonce  avait  recommencé  à  parler,  sa 
mère  s'était  rapprochée  de  lui,  et  la  vue  du  ta- 
bleau lui  avait  tout  expliqué.  Elle  était  plus  con- 
vaincue que  jamais  qu'elle  devait  tout  k  sa  chère 
Suzanne. 

Elle  allait  la  remercier  encore ,  mais  elle  en 
fut  empêchée  par  l'arrivée  de  mademoisolle  de 
Royan  et  de  madame  Reinach.  La  conversation 
devint  alors  générale,  et  elle  continua  ainsi  jus- 
qu'au moment  où  la  baronne  quitta  les  deux 
jeunes  amies  pour  se  rendre  à  Rois^BoulMi , 
chez  madame  d'C^oges«  Avant  4c  «Q  séparer  di 


1 1  M  '--   -j  \-  -v  yORK 


lU.HARY 


5 


AisTOH     LINOX   AND 


I 

1 


>ii/Anr\r.  ii£3'foyyi.i,.Li;. 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


Suianne ,  ette  hii  avait  fait  promettre  qu'elle 
Tiendrait  bientôt  la  voir. 


homme  qui  soit  son  égal  par  la  naissance ,  et 
j'ai  dû  abandonner  ce  projet. 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


Suzanne ,  elle  hii  atait  fait  promettre  qu'elle 
Tiendrait  bientôt  la  voir. 

Remontés  dans  leur  Toiture,  madame  Gran- 
val  et  son  fib  gardèrent  le  silence.  Us  avaient 
tous  les  deux  la  même  pensée,  mais  ils  étaient 
si  loin  de  s*en  douter  qu'ils  n'osèrent  pas  se  la 
communiquer  ;  ils  ne  l'eussent  pas  osé  davan- 
tage s'ils  s'étaient  compris ,  car  leur  confiance 
n'allait  pas  jusqu'à  vouloir  s'aiïïtgcr  inutile- 
ment. 

Ils  trouvèrent  la  duchesse  d'Etoges  seule,  et 
la  réception  gracieuse  qu'elle  leur  fit  les  arracha 
à  leur  préoccupation,  en  les  jetant  dans  un  au- 
tre ordre  d'idée. 

—  Mon  cousin,  dit  la  duchesse ,  après  avoir 
manifesté  de  mille  manières,  toutes  plus  ingé- 
nieuses les  unes  que  les  autres ,  là  satisfaction 
que  lui  causait  la  présence  de  madame  Gran- 
Tal,  je  sais  que  vous  allez  dimanche  chez  le  roi, 
et  j'en  suis  ravie. 

—  Cette  présentation  me  fait  un  peu  peur , 
dit  la  baronne,  en  contemplant  son  fils  avec  un 
orgueil  qui  démentait  ses  paroles. 

—  Peur  !  ma  cousine  !  vous  êtes  bien  mo- 
deste. A  votre  place  je  serais  flère ,  rassurée , 
confiante  même.  Du  reste,  il  nous  dira  tout  cela 
lundi,  car  j'espère  qu'il  vous  a  fait  part  de  mon 
désir  de  vous  avoir  tous'à  dîner  ce  jour-là;  mais 
à  propos,  mon  cher  cousin,  savez-vous  si  l'in- 
vitation que  je  compte  adresser  à  M.  Loubert  et 
à  sa  fille,  pour  lundi  prochain,  sera  bien  reçue  ? 

—  Sans  aucun  doute ,  ma  cousine;  je  les  ai 
prévenus  de  votre  bienveillance ,  et  ils  m'ont 
paru  bien  touchés. 

«  rai  aussi  prié  mesdemoiselles  de  Royan 
et  d*EstouviUe  :  toutes  deux  sont  charmantes, 
mais  la  seconde  m'a  tourné  la  tète. 

—  Nous  venons  de  les  quitter,  dit  Léonce  en 
rougissant  de  bonheur...  11  me  semble  qu'elles 
ont  dit  que  leur  projet  était  de  venir  Ici  lundi. 

—  Je  me  fais  une  fête  de  vous  réunir  à  tous 
ceux  que  vous  atmcz  :  c'est  bien  généreux  à  moi, 
mats  je  m'en  console  en  songeant  à  votre  plai- 
sir. Qu^il  est  fâcheux  que  mademoiselle  d'Es- 
touvillc  n'ait  pas  de  fortune!  elle  ferait  une  fem- 
me délicieuse.  Ma  cousine,  vous  devriez  la  ma- 
rier :  ce  serait  un  excellent  parti  pour  un  homme 
u«s  riche. 

^-  Tavais  eu  une  idée  à  ce  sujet,  répondit  la 
fcafywMie  ;  «wit  Smanne  9t  veut  épouser  qu'un 


homme  qui  soit  son  égal  par  la  naissance ,  et 
j'ai  dû  abandonner  ce  projet. 

La  duchesse  jeta  un  regard  sur  Léonce ,  et 
fut  frappée  de  l'altération  subite  de  sa  physio- 
nomie. 

«  Je  devine  tout,  pensa-t-elle  ;  il  épouse  ma- 
demoiselle Loubert  par  dépit  de  ne  pouvoir 
épouser  mademoiselle  d'Estouville.  Ce  mariage 
ne  sera  pas  difficile  à  rompre.  » 

Cette  demi  découverte  faite,  madame  d*Etoges 
changea  de  conversation  avec  une  facilité  mer- 
veilleuse. Elle  parla  de  mille  choses  sérieuses 
ou  frivoles,  et  sut  donner  à  tout  de  l'intérêt. 

—  On  dira  tout  ce  qu'on  voudra,  dit  madame 
Granval  quand  elle  se  retrouva  en  voiture  avec 
son  fils  :  il  n'y  a  de  véritable  politesse  que  dans 
ce  monde  là. 

XVI. 

Le  dimanche  matin,  vers  onze  heures,  Léon- 
ce descendit  chez  sa  mère  qui  poussa  une  ex- 
clamation de  surprise  en  le  voyant.  Son  orgueil 
était  aussi  satisfait  que  son  cœur  l'avait  été  de- 
puis quelques  jours. 

Le  baron  Granval  était  prêt  pour  sa  présen- 
tation au  roi ,  qui  devait  avoir  lieu  dans  peu 
d'instants. 

—  Mon  fils ,  vous  êtes  bien  beau ,  lui  dit  la 
baronne,  après  l'avoir  contemplé  pendant  quel- 
ques moments  dans  un  radieux  silence. 

—  Faites-en  tous  vos  remerclments  à  Verne, 
chère  mère  ;  c'est  lui  qui  a  présidé  à  la  confec- 
tion de  mon  habillement. 

—  Maintenant ,  voyons ,  Léonce ,  que  dlrez- 
vous  au  roi ,  demanda  madame  Granval ,  qui 
n'était  pas  sans  inquiétude  sur  la  manière  dont 
son  fils  se  conduirait  dans  une  circonstance  so- 
lennelle pour  tout  le  monde,  et  à  plus  forte  rai- 
son pour  un  homme  aussi  récemment  initié  que 
le  jeune  baron  aux  convenances  sociales  d'un 
ordre  élevé. 

•«-  Je  n'ai  point  à  m'occuper  de  ce  que  je  di- 
rai au  roi,  chère  mère,  puisque  je  n'aurai  que 
des  réponses  à  lui  faire ,  et  que  je  ne  saurais 
prévoir  les  questions  qu'il  daignera  m*adres8er. 

^  Comment!  vous  n'avez  rien  préparé! 

—  Rien  absolument,  ma  mère....  afin  d'être 
prêt  à  tout.  Telle  a  été  ma  décision,  après  avoir 
beaucoup  réfléchi  sur  ce  que  j'avais  à  faire. 

'  L'étonnement  de  madame  Granval  ftit  ex- 
trême ;  et  elle  eut  besoin  de  quelques  iostaolf 


60 


SUZANNE  D'ESTOUYILLE. 


de  méditation  pour  comprendre  que  la  tranquil- 
lité de  son  fils  tenait  à  Tadorablc  simplicité  de 
son  cœur  qui  se  fiait  à  ses  inspirations,  et  à  sa 
grande  modestie  qui  ne  lui  permettait  pas  de 
supposer  qu'il  pût  produire  de  refTet ,  ces  cau- 
ses reconnues,  la  baronne  se  sentit  subitement 
rassurée. 

—  Partez,  mon  fils,  lui  dit-elle  avec  un  sou- 
rire étincelant  de  tout  le  saint  orgueil  de  sa  ma- 
ternité. J'attendrai  votre  retour  avec  confiance  : 
il  me  semble  maintenant  que  si  je  doutais  de 
vous,  ce  serait  douter  de  Dieu. 

Un  quart  d'heure  après  cette  conversation, 
le  baron  Granval  entrait  dans  la  galerie  qui  pré- 
cédait le  salon  de  réception  du  roi. 

La  foule  y  était  nombreuse,  bruyante  et  pres- 
sée :  elle  s'agitait  sans  respect  pour  elle-même, 
et  sans  égard  pour  Thôte  illustre  qui  la  rece- 
vait. 

Il  se  tint  modestement  à  l'écart,  laissant,  sans 
affectation,  passer  tout  le  monde;  puis,  lorsque 
son  tour  fut  venu,  il  s'avança  sans  avoir  besoin 
de  composer  son  maintien,  car  son  visage  pou- 
vait montrer  tous  les  sentiments  qui  étaient 
dans  son  cœur. 

Lorsqu'il  fut  presque  vis-à-vis  du  roi,  le  pre- 
mier gentilhomme  de  la  chambre  le  nomma  : 
Léonce  s'inclina  respectueusement. 

—  Monsieur  Granval,  dit  Sa  Majesté  avec  un 
sourire  à  la  fois  bienveillant  et  royal ,  je  suis 
charmé  de  vous  voir,  et  j'aurais  voulu  vous  en 
assurer  plus  tôt. 

—  Sire,  j'ai  voyagé  pendant  cinq  ans. 

—  Je  le  sais ,  aussi  ce  n'est  pas  un  reproche 
que  je  vous  adresse.  J'espère  que  maintenant 
vous  ne  ferez  plus  d'aussi  longues  absences.  Les 
hommes  comme  vous  se  doivent  à  leur  pays. 

-*  Je  n'ai  rien  fait  encore.  Sire,  qui  me  ren- 
de digne  des  paroles  que  le  roi  a  la  bonté  de 
m'adresser. 

—  Mais  vous  donnez  des  espérances ,  Mon- 
sieur, reprit  le  roi  avec  une  vivacité  pleine  de 
grâce ,  et  vous  êtes  le  fils  d'un  homme  qui  a 
rendu  à  la  France  des  services  dont  ma  famille 
doit  garder  le  souvenir.  Les  dettes  de  la  patrie 
sont  sacrées  pour  nous. 

Au  souvenir  de  son  père  si  gracieusement 
rappelé ,  les  yeux  de  Léonce  se  remplirent  de 
)aruie$ ,  et  ce  fut  avec  une  profonde  émotion 
qu'il  répondit  : 


—  Ah  !  Sire ,  comment  reconnaître  tant  de 
grâce,  tant  de  générosité? 

—  Dites  tant  de  justice ,  monsieur  Granval. 
Continuez  à  rester  ce  que  vous  êtes ,  et  vous 
ajouterez  de  nouveaux  droits  à  ceux  que  vous 
avez  déjà  à  ma  protection.  Bonjour  monsieur 
Granval.  J'aurai  toujours  du  plaisir  à  vous  voir: 
dites-le  de  ma  part  à  madame  votre  mère. 

Une  gracieuse  inclination  de  tête  qui  accom- 
pagnait ces  paroles ,  indiqua  à  Léonce  que  sa 
présentation  était  terminée.  Il  se  retira  à  pas 
lents  :  toute  son  attitude  exprimait  une  grati- 
tude que  sa  voix  n'eut  pas  mieux  manifestée. 

Monseigneur  le  Dauphin ,  Madame  la  Dau- 
phine,  et  Madame,  duchesse  de  Berry,  chez  les- 
quels il  se  rendit  ensuite,  lui  firent  un  accueil 
aussi  flatteur  que  celui  du  roi,  et  partout  la  con- 
duite de  Léonce  fut  celle  de  l'homme  du  monde 
le  plus  accompli. 

—  Eh  bien  !  mon  fils,  dit  la  baronne?  aussi- 
tôt qu'il  fut  de  retour  à  l'hôtel. 

Léonce ,  qui  allait  parler,  resta  immobile  et 
muet  :  il  avait  aperçu  Suzanne  auprès  de  sa 
mère. 

—  Mademoiselle  d'Estouville ,  dit-il  enfin, 
c'est  bien  du  bonheur  en  un  jour! 

—  Ainsi,  vous  êtes  content,  mon  ami,  reprit 
la  baronne  ? 

—  Ah  I  ma  mère ,  mille  fois  plus  que  je  ne 
saurais  vous  le  dire  !  On  n'a  ni  plus  de  grâce 
ni  plus  de  bonté  ! 

Et  Léonce,  avec  une  chaleur  toujours  crois* 
santé ,  raconta  tous  les  détails  de  sa  présenta- 
tion, rapporta  chaque  parole  qu'on  lui  avait 
dite ,  et  chercha  à  en  rehausser  la  valeur  en 
peignant  la  royale  affabilité  avec  laquelle  il  avait 
été  accueilli. 

—  Oh  !  mon  fils,  que  tu  me  rends  fière,  s'é- 
cria la  baronne,  en  posant  ses  lèvres  frémis- 
santes de  bonheur  sur  la  main  de  Léonce, 
qu'elle  avait  saisie  pendant  qu'il  parlait. 

r-  Ne  soyez  pas  fière,  ma  mère,  mais  soyei 
heureuse.  Vous  en  avez  le  droit ,  car  c'est  la 
gloife  de  mon  père  qui  illumine  la  route  que  je 
veux  suivre. 

11  fallut  encore  quelques  instants  à  madame 
Granval  pour  rentrer  dans  son  calme  habituel. 
Elle  n'y  parvint  qu'en  s'occupaut  de  Suzaune. 

— -  Et  moi  qui  oubliais  de  vous  dire ,  mou 
cher  enfant,  que  tous  les  bonheurs  m'arriveat 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


61 


à  la  fois.  Ma  petite  amie ,  Suzanne ,  vient  de 
m'apprendre  une  nouvelle  probablement  heu- 
reuse pour  elle.  Son  oncle,  le  chevalier  d'Estou- 
ville,  qui  était  depuis  trente  ans  aux  Indes,  lui 
écrit  qu'il  a  débarqué  au  Havre ,  et  que  dans 
peu  de  jours  il  sera  à  Paris.  11  a  sûrement  fait 
fortune,  quoiqu'il  n'en  dise  rien  ;  et  comme  sa 
nièce,  mande-t-il,  est  la  seule  parente  qui  lui 
reste,  elle  sera  son  héritière.  En  vérité,  c'est  à 
en  devenir  folle  de  joie. 

—  Il  est  certain  que  ce  retour  me  rend  bien 
heureuse,  dit  Suzanne  :  mon  oncle  est  vieux , 
infirme  ;  je  pourrai  lui  être  bonne  à  quelque 
chose.  Quant  à  son  héritage,  je  n'y  crois  pas  ; 
c'est  sûrement  pour  cela  que  je  n'y  ai  pas  son- 
gé, continua-t-€lle  en  souriant. 

—  L'essentiel  pour  vos  amis,  reprit  Léonce, 
c'est  que  ce  retour  vous  rende  heureuse ,  et 
ceux  qui  connaissent  votre  cœur,  mademoiselle, 
n'en  doivent  pas  douter. 

Léonce  prononça  ces  mots  avec  une  vive  ex- 
pression de  joie;  puis  sa  figure  s'assombrit 
tout-à-coup  ;  régoïsme  venait  de  se  réveiller 
dans  son  cœur  sous  la  forme  de  la  jalousie.  Su- 
zanne riche  !  il  n'osa  pas  scruter  tout  ce  qu'il 
y  avait  au  fond  de  cette  pensée,  dont  l'examen 
superficiel  le  faisait  frémir  de  crainte  et  rougir 

de  honte. 

Pour  se  soustraire  à  son  trouble  ou  du  moins 
pour  le  dissimuler,  Léonce  ne  trouva  pas  d'au- 
tre moyen  que  de  se  retirer,  et  il  le  fit  sans  pro- 
noncer une  parole,  parce  qu'il  ne  pouvait  pas 
donner  ses  raisons  et  qu'il  ne  voulait  pas  ima- 
giner un  prétexte. 

XVU. 

Le  lendemain  de  la  présentation  de  Léonce 
an  roi ,  l'élégance  habituelle  de  la  charmante 
maison  de  madame  d'Etoges  était  rehaussée  par 
des  embellissements  passagers  d'un  goût  par- 
fait et  d'une  recherche  extrême. 

Vers  cinq  heures  et  demie,  une  première  voi- 
ture sillonna  rapidement  les  allées  fraîchement 
ratissées  du  parc  de  Bois-Bouton  :  elle  amenait 
M.  Loubert  et  sa  fille.  Bientôt  après  arrivèrent 
madame  Granval  et  Léonce  ;  puis  mesdemoi- 
selles de  Royàu  et  d'Estouville ,  accompagnées 
par  madame  fteinach  ;  ensuite  MM.  de  Saint- 
Ibal ,  de  Vcrsoix ,  de  Breuil ,  de  Landry  ;  enfin, 
à  six  heures ,  le  dernier  convive  attendu ,  qui 
était  k  ministre  président  du  conseil. 


Le  dîner  fut  excellent ,  court  et  crai. Madame 
d'Etoges,  en  personne  bien  apprise,  ne  se  tour- 
menta pas  pour  en  faire  ce  qu'on  appelle  les  hon- 
neurs ,  et  sans  la  place  qu'elle  occupait  à  sa 
table ,  on  l'aurait  crue  invitée  comme  les  autres 
convives. 

Quoiqu'on  fut  en  plein  automne ,  la  soirée 
était  magnifique ,  de  sorte  qu'après  le  dîner  la 
compagnie  put  à  son  choix  rester  dans  les  sa* 
Ions  ou  se  promener  dans  le  parc  qui  était  il- 
luminé. Les  femmes ,  le  ministre  et  M.  Loubert 
prirent  le  premier  parti ,  les  hommes  se  déci- 
dèrent pour  le  second ,  Léonce  adopta  les  deux. 
A  neuf  heures  tout  le  monde  était  de  nouveau 
réuni. 

Alors  la  conversation  devint  générale,  ce 
qui  ne  l'empêcha  pas  d'être  spirituelle  et  ani- 
mée. 

Pendant  toute  la  soirée  on  s'occupa  beau- 
coup d'Eléonorc.  Tous  les  regards,  toutes  les 
paroles ,  toutes  les  attentions  étaient  pour  elle; 
sa  vanité  avait  trouvé  des  échos  dans  toutes  les 
tètes. 

Madame  Granval,  en  prenant  congé  de  la 
duchesse ,  la  remercia  avec  effusion  de  tout  ce 
qu'elle  avait  fait  pour  elle  et  les  siens.  Elle  ne 
s'était  jamais  sentie  aussi  heureuse  depuis  bien 
des  années,  disait-elle. 

Léonce  avait  joui  du  succès  d'Eléonore,  mais 
il  aurait  souhaité  qu'elle  en  jouit  moins  elle- 
même.  Toutefois,  il  remercia  madame  d'Eto- 
ges, qui  fut  charmante  pour  tout  le  monde. 

Au  moment  où  M.  Loubert  rentra  chez  lui, 
à  Paris ,  son  domestique  lui  remit  une  carte  sur 
laquelle  il  y  avait:  «M.  Richard ,  avoué  à  la 
cour  royale  de  Paris. 

Eléonore  vit  la  carte  et  eUe  se  hâta  de  pren- 
dre congé  de  son  père. 

xvm. 

Pendant  que  Suzanne  retournait  à  Enghien 
avec  mademoiselle  de  Royan ,  la  diligence  du 
Havre  déposait  ses  voyageurs  dans  la  cour  des 
messageries  à  Paris. 

»  Les  personnes  qui  redoivent  quelque  chose 
sur  leur  place  sont  priées  de  passer  immédiate- 
ment au  bureau ,  dit  le  conducteur  en  ouvrant 
les  portières  de  la  voiture. 

Tout  le  monde  se  hâta  de  descendre  et  de  se 
I  conformer  à  cette  invitation,  hormis  un  indi- 


SUZANNE  D*BSTOUVILLB. 


▼îdu  qui  resta  daiit  la  rotonde  où  il  oGcnpait  la 
«ixiëme  place. 

C'était  un  homme  d'une  soixantaine  d'an- 
nées ,  qui  oonsenrait  un  certain  air  de  distinc- 
tion sous  les  vêtements  misérables  dont  il  était 
couvert.  Son  front  paraissait  élevé  parce  qu'il 
était  chauve,  son  regard  semblait  fier,  mais 
quand  on  Fétudiait ,  on  le  trouvait  seulement 
sombre  et  sinistre  ;  il  avait  le  teint  fortement  ba- 
sané, les  lèvres  minces  et  serrées,  le  nez 
aquilin  et  le  menton  proéminent  ;  sa  maigreur 
était  extrême  sans  être  maladive,  et  quoiqu'il 
fût  assis  et  voûté,  on  pouvait  cependant  juger 
qu'il  était  de  haute  taiUe. 

— Un  de  vos  voyageurs  ne  s'est  pas  présenté 
au  bureau ,  dit  un  des  employés  au  conduc- 
teur ,  en  consultant  la  feuille  dépliée  devant 
lui.  Il  est  inscrit  sous  le  nom  de  Robinet  n'a 
payé  que  cinq  francs  d'arrhes.  Voyez  où  il  est. 

Le  conducteur  retourna  vers  la  voiture  et  il 
y  trouva  le  voyageur  dont  nous  avons  esquissé 
le  portrait. 

—  Monsieur ,  on  vous  attend  au  bureau ,  lui 
dit^il  avec  une  politesse  un  peu  brusque.Vous 
me  devez  dix*sept  francs  cinquante  centimes 
sur  votre  place  ;  de  plus,  j'ai  payé  votre  dlnor 
à  Rouen ,  ce  qui  £ait  trois  francs  en  sus, 

—  En  tout,  vingt  francs  cinquante  centimes, 
dit  le  voyageur  avec  assurance  :  eh  bien  !  mon 
cher ,  je  n'ai  pas  seulement  vingt  sous  pour  vous 
payer,  mais  ne  craignez  rien ,  on  viendra  pro- 
bablement me  réclamer  bientôt  ;  c'est  pour  cela 
que  je  n'ai  pas  voulu  quitter  la  voiture. 

En  effet,  un  instant  après  une  voiture  de 
maître ,  traînée  par  deux  chevaux ,  blancs  d'é- 
cume malgré  la  fraîcheur  de  la  nuit ,  entra 
dans  la  cour  de  l'administration ,  et  s'arrêta  de- 
vant le  bureau  du  Havre, 

Trois  femmes  étaient  dans  cette  voiture  :  l'une 
d'elles  se  pencha  à  la  portière  et  demanda  avec 
vivacité  si  la  diligence  du  Havre  n'avait  pas 
amené  un  voyageur  du  nom  de  Robin  ? 

En  ce  moment  M.  Robin,  c'est-à-dire  le  che- 
valier d'Estouville ,  parut  dans  la  cour  et  se  é^ 
rigea  lentement  da  côté  de  la  calèche. 

A  l'aspect  de  œ  visage  sec ,  dur ,  plus  insou- 
ciant qu'énergique ,  et  en  quelque  sorte  basse- 
ment hautain ,  Suzanne  avait  senti  comme  un 
frisson  de  mort  courir  dans  tous  ses  membres. 
Néanmoins, elle  s'élaoça  de  la  calèche,  et  Mk 


courut  au  devant  du  voyageur,  en  s'éerianl  : 

^Ëtes-vous  bien  le  frère  de  mon  père? 

—  Aussi  bien  que  vous  êtes  sa  fille ,  et  vous 
vous  ressemblez  comme  deux  gouttes  d'eau. 

C'était  vrai  et  Suzanne  le  savait  :  elle  se  pré- 
cipita donc  dans  les  bras  de  son  oncle  sans  hé- 
siter davantage. 

M.  d'Estouville  fut  enchanté  de  cet  accueil , 
et  il  ne  dissimuU  pas  la  joie  qu'il  lui  causait. 
Suzanne  s'était  remise  de  son  émotion  pénible, 
car  la  voix  de  son  oncle  venait  de  lui  rappeler 
celle  de  son  père ,  dont  elle  avait  religieuse- 
ment gardé  le  souvenir  dans  son  cœur. 

Elle  présenta  le  chevalier  à  Claire  ;  celle-ci 
raccueillit  avec  une  politesse  aflcctueuse ,  et  la 
voiture  reprit  le  chemin  d'Enghicn. 

Quand  on  fut  arrivé,  Claire  pria  Suzanne  de 
conduire  son  oncle  dans  l'appartement  qui  lui 
était  destiné ,  et  de  veiller  à  ce  qu'il  ne  lui  oian* 
quàtricn..  Le  lendemain  matin  Suzanne  alla 
frapper  à  la  porte  du  chevalier. 

Elle  le  trouva  encore  couché ,  comme  elle  s'y 
attendait.  Ses  fenêtres  laissaient  pénétrer  dans 
sa  chambre  les  premiers  rayons  du  soleil  le- 
vant. On  eût  dit  que  M.  d'Estouville  voulait  il- 
luminer sa  misère  pour  se  dispenser  de  la  ra- 
conter. 

Le  visage  de  M.  d'Estouville,  surpris  ea 
quelque  sorte  an  repos,  portait  l'empreinte  de 
toutes  les  passions  haineuses  et  violentes  tom- 
bées à  l'état  de  ruines.  La  férocité,  le  dédain, 
le  mépris  des  lois  divines  et  humaines ,  Tor- 
gueil  sans  dignité ,  rintelligence  sans  élévation, 
étaient  comme  incrustés  sur  cette  h.ct  qui  mon- 
trait en  outre  les  traces  profondes  d'une  lulle 
opiniâtre  contre  une  destinée  terrible  et  méri- 
tée. Il  fallut  à  Suzanne  la  conviction  instantanée 
que  son  oncle  n*avait  pas  d'autre  ressource 
qu'elle ,  pour  ne  pas  fuir  eette  apparition  qui 
lui  révélait  tout  un  avenir  de  malheurs  et  d'hu- 
miliations. 

Elle  eut  besoin  de  toute  la  force  de  son  âme 
pour  demander  à  son  oncle  comment  il  avak 
passé  la  nuit. 

—A  merveille!  lui  dit-il ,  c'est  si  oon  un  lit! 

— Je  vous  ai  dérangé  de  bonne  heure ,  con- 
tinua-t-clle  d'une  voix  presque  aussi  faible  que 
les  dernières  paroles  d'un  mourant ,  parce  que 
je  voulais  savoir  quels  sont  vos  projets. 

^  Mes  pre^ts  l  mais  je  n'en  ai  pas  d'auM 


SUZANNE  D'BSTOUVILLB, 


aa 


qoe  de  rester  ici  le  plus  longtemps  possible.  Je 
suis  sans  asile  et  sans  ressource  .Voilà  mon  his- 
toire en  deux  mots. 

II  y  avait  dans  le  cynisme  de  cet  aveu  une 
franchise  qui  donna  du  courage  à  Suzanne,  sa 
voix  se  raffermit  soudainement,  et  ce  fut  sans 
hésiter  qu'elle  répondit  : 

—  Cette  maison ,  mon  oncle ,  ne  peut  être  un 
asile  pour  vous  que  pendant  très  peu  de  jours... 
Je  crois  même  qu'il  serait  convenable  de  la  quit- 
ter immédiatement. 

Et  la  pauvre  enfant  jeta  un  regard  désolé  sur 
les  vêtements  dégueniUés  de  son  oncle. 

—Eh  bien!  dit-il  avec  insouciance,  j'irai  frap- 
per à  la  porte  d'un  hospice ,  je  dirai  que  la  fiÛe 
de  mon  frère  a  eu  honte  de  moi ,  et  on  me  don- 
nera peut-être  un  asile  et  du  pain. 

—Vous  ne  ferez  rien  de  cela,  reprit  la  mal- 
heureuse Suzanne,  en  éclatant  en  sanglots. 
Quand  je  vous  ai  dit  qu'il  fallait  quitter  cette 
maison,  je  pensais  qu'il  était  inutile  d'ajouter 
que  je  la  quitterais  avec  vous, 

—  Si  ce  que  vous  m'avez  écrit  de  votre  situa- 
tion est  vrai ,  ma  chère  nièce,  nous  ferons  une 
sottise  tous  les  deux.  Que  voulez-vous  que  nous 
devenions  avec  cent  louis  de  rente? 

—  J'ai  des  talents  dont  je  pourrai  tirer  parti  ; 
je  donnerai  des  leçons  de  peinture  et  de  mu- 
sique. 

Monsieur  d'^Estouville  arrêta  sur  sa  niëee  un 
regard  fauve  qui  la  fit  frissonner  de  la  tète  aux 
pieds  ;  puis ,  avec  un  sourire  plus  sinistre  en- 
core que  son  regard,  il  lui  dit  : 

—  Au  fait ,  vous  avez  raison ,  avec  de  la  con- 
duite, nous  pouvons  nous  tirer  d'affaire.  Nous 
partirons  quand  vous  voudrez. 

—  Â  Tinstant  même,  dit  Suzanne  arec  un 
sombre  désespoir ,  mais  aussi  avec  une  fermeté 
qu'on  pouvait  juger  inébranlable.  Mademoiselle 
de  Royan  se  lèvera  tard  aujourd'hui  ;  je  défen- 
drai qu*on  l'avertisse  de  mes  projets;  mes  pa- 
quets seront  faits  en  moins  d'une  heure  ;  nous 
serons  à  Paris,  qu'on  nous  supposera  encore 
endormis  à  Enghien. 

—  Soit ,  dit  Je  chevalier. 

Suzanne  se  hâta  de  sortir  ;  elle  suffoquait. 

Comme  elle  suivait  le  corridor  qui  ramenait 
dans  sa  chambre ,  elle  fut  distraite  de  ses 
douloureuses  pensées  par  le  hruitd'un  pas  dis- 
cret qu'elle  entendit  derrièra  elle.  Elle  se  re- 


tourna, et  elle  aperçut  son  fidèle  6nap  qui  la 
suivait.  Lui ,  ordinairement  si  joyeux ,  il  por- 
tait la  tête  basse ,  et  des  gémissements  plaintifs 
sortaient  de  sa  poitrine. 

Suzanne  lui  tendit  une  de  ses  mains  sans  s^ar- 
rêter,  et  le  bon  lévrier ,  tout  en  marchant,  la 
dévora  de  caresses. 

Ne  voulant  pas  qu'on  sût  où  elle  descendrait 
à  Paris,  elle  refusa  une  des  voitures  dclamai- 
son ,  et  elle  en  fit  chercher  une  de  louage  dans 
le  village. Ainsi  qu'elle  Tavait  annoncé ,  au  bout 
d'une  heure  tout  fut  prêt,  elle  fit  alors  appe- 
ler le  chevalier. 

11  vint ,  insouciant  comme  il  l'était  la  veille 
au  soir  dans  la  diligence ,  comme  il  l'était  peu 
de  moments  auparavant  dans  son  lit.  Suzanne 
lui  montra  de  la  main  la  voiture  qui  station- 
nait dans  la  rue.  La  pauvre  enfant  n'avait  pas 
la  force  de  parler. 

M.  d'Estouville  monta  le  premier  ;  Suzanne 
le  suivit  ;  elle  n'était  pas  encore  assise  que  Snap 
posait  ses  pattes  de  devant  sur  le  marchepied. 

—  Est-ce  que  vous  emmenez  cette  grande 
vilaine  bête  avec  vous?  demanda  le  chevalier. 

Suzanpe  ne  répondit  pas  ;  mais  elle  prit  la 
tête  du  lévrier  dans  ses  deux  mains,  et  elle  la 
pressa  contre  ses  genoux  tremblants  pour  indi- 
quer qu'elle  ne  voulait  pas  se  séparer  de  lui. 

—  Â  la  bonne  heure ,  dit  M.  d'Estouville  en 
faisant  claquer  ses  doigts. 

Le  cocher  demanda  où  l'on  descendait  è 
Paris. 

—  A  la  première  place  de  fiacres,  répondit 
Suzanne.' 

La  voiture  se  mit  en  nuircbe.  AumoQient  ou 
elle  s'ébranla,  la  pauvre  orpheline  porta  vive- 
ment la  main  à  son  cœur  ;  il  lui  semblait  qu'4 
allait  se  briser. 

XIX. 

Le  même  Jour,  vers  les  dix  heures  du  naatin, 
M.  Loubert  était  dans  son  cabinet  de  travaiUet 
il  contemplait,  en  se  frottant  les  mains,  des  pa- 
piers épars  sur  un  bureau  devant  lequel  il  était 
assis.  Sa  figure,  habituellement  joviale,était  en 
ce  moment  d'un  épanouissement  extraordinaire. 
«C'est  bien  s'en  tirer,  disait-il,  et,  après 
tout,  s'en  tirer  honnêtement,  ie  dois  quatre 
miUions  :  deux  à  ma  fille  et  deux  à  mescréanciers. 
Je  désintéresserai  Ëléonore  avec  mes  usines, 
ainsi  qu'il  est  dit  daaa  le  contrat  de  mariage 


64 


SUZANNE  D*ESTOUVILLE. 


dont  j^ai  là  le  modèle;  sur  les  deux  millions  et 
demi  que  Léonce  place  chez  moi,  je  donnerai 
deux  millions  à  mes  créanciers,  qui  s'attendaient 
sûrement  à  un  concordat,  et  qui  seront  par  ce 
moyen  payés  intégralement.  Mon  crédit  va  se 
trouver  plus  affermi  que  jamais,  et  avec  les 
cinq  cent  mille  francs  qui  me  resteront  du  prêt 
de  mon  neveu ,  et  mes  immeubles,  je  pourrai 
rentrer  dans  les  affaires  et  redevenir  plus  riche 
que  je  ne  Tai  été  dans  ma  plus  grande  prospé- 
rité. 

En  ce  moment  la  porte  s'ouvrit,  et  un  do- 
mestique annonça  un  visiteur. 

—  Faites  entrer  dit  M.  Loubert. 

Le  domestique  introduisit  un  personnage 
vêtu  de  noir  avec  une  certaine  recherche  ;  il 
portait  des  besicles  d'or,avait  le  cou  serré  dans 
une  cravate  blanche,  et  tenait  sous  son  bras 
gauche  un  grand  portefeuille  en  maroquin 
violet. 

M.  Loubert  lui  indiqua  un  siège  de  la  main, 
et  lui  demanda  ce  qui  lui  procurait  Thonneur 
de  sa  visite. 

—  Monsieur,  dit  le  visiteur,  vous  avez  dû  re- 
cevoir ma  carte  hier,  je  me  nomme  Richard, 
et  je  suis  Tavoué  de  mademoiselle  votre  fille. 

M.  Loubert  devint  aussi  blanc  que  la  cravate 
de  l'avoué. 

—  Vous  devinez  ce  qui  m'amène,  reprit  celui- 
ci;  mademoiselle  Eléonore  Loubert  est  majeure 
depuis  deux  jours,  et  elle  m'a  confié  le  soin  de 
régler  ses  comptes  de  tutelle  avec  vous. 

La  pâleur  presque  cadavéreuse  qui  couvrait 
la  face  de  M.  Loubert  se  changea  en  une  rou- 
geur violacée  plus  efi'rayante  encore. 

—  Mais,  Monsieur,  balbutia-t-il,  toutes  ces 
affaires  sont  arrangées;  mon  futur  gendre  con- 
sent à  accepter  les  usines  de  Courville  pour  les 
droite  de  ma  fille.  Voici  le  modèle  du  contrat 
de  mariage:  cette  disposition  y  est  formellement 
exprimée. 

—  Mademoiselle  votre  fille.  Monsieur,  ne 
veut  se  marier  que  lorsque  ses  affaires  seront 
réglées,  et  elle  n'entend  donner  à  personne  le 
droit  d'accepter  ou  de  refuser  quoi  que  ce  soit 
pour  elle.  J'ai  là  sa  procuration. 

—  Mais,  Monsîcur,  c'est  infâme! 

—  C'est  légal.  L'inventaire  fait  après  le  décès 
de  madame  votre  épouse  constate  qu'une  som- 
me de  deux  millions  reviendra  à  sa  fille  le  jour 


de  sa  majorité  ;  cette  majorité  est  expirée  ;  nom 
demandons  que  les  deux  millions  soient  versés 
à  la  caisse  des  dépôts  et  consignations. 

—  Mais,  Monsieur,  je  n'ai  pas  cette  somme, 
dit  Loubert  d'une  voix  sourde,  en  broyant  dans 
sa  main  crispée  un  couteau  à  papier  en  ébène. 

—  Vous  pouvez  l'emprunter;  mademoiselle 
Loubert,  pour  vous  en  faciliter  les  moyens,  con- 
sentira à  substituer  le  prêteur  dans  son  hypo- 
thèque légale. 

— Mes  immeubles  sont  trop  grevés,  murmura 
le  malheureux  Loubert,  pour  que  je  puisse 
trouver  une  somme  aussi  considérable. 

L'avoué  le  savait  ;  mais  il  voulait  avoir  l'air 
-de  faire  une  proposition  conciliante. 

—  Le  cas  est  grave,  dit-il,  fort  grave. . .  car 
vous  comprenez  que  de  la  part  d'une  pupille, 
une  poursuite  en  expropriation  entraînera  né- 
cessairement une  plainte  en  stellionat. 

M.  Loubert  se  leva  avec  violence,  se  posa 
en  face  de  l'avoué  et  lui  dit  : 

—  Vous  êtes  un  imposteur  !  ma  fille  n'a  pu 
vous  donner  de  semblables  ordres. 

L'avoué,  au  lieu  de  répondre,  étala  froide- 
ment son  portefeuille  sur  ses  genoux,  et,  après 
une  courte  recherche ,  il  en  tira  une  feuille  de 
papier  timbré  dont  il  fit  la  lecture. 

C'était  la  procuration  d'Ëléonore.  Elle  don- 
nait, dans  les  termes  les  plus  clairs ,  les  pouvoirs 
les  plus  étendus  de  poursuivre,  par  toutes  les 
voies  de  droit ,  le  règlement  de  ses  comptes  et 
le  paiement  de  ce  qui  lui  reviendrait  en  vertu 
de  ce  règlement. 

Quand  cette  lecture  fut  faite ,  l'avoué  tendit 
le  papier  à  M.  Loubert,  pour  lui  montrer  qu'il 
était  revêtu  de  la  signature  de  sa  fille. 

Le  malheureux  père  retomba  sur  son  fauteuil, 
et  cacha  sa  tète  dans  ses  deux  mains. 

M.  Loubert  agita  violemment  le  cordon  d'un:^ 
sonnette,  et  il  ordonna  au  domestique  qui  ré  • 
pondit  à  cet  appel  d'aller  chercher  sa  fille. 

Le  domestique  revint  annoncer  que  made** 
moiselle  était  partie  avec  sa  gouvernante,  pour 
aller  passer  toute  sa  journée  à  Enghien  chez 
une  de  ses  amies. 

—  Ce  départ  ne  dit  rien  de  bon ,  reprit  M. 
Richard  ;  évidemment  mademoiselle  votre  fille 
s'est  éloignée  pour  éviter  une  lutte  dans  la- 
quelle elle  ne  veut  pas  céder.  Au  surplus,  mon- 
sieur, comme  elle  ne  sera  pas  nartie  sans  me 


iomcr  des  instructions,  je  vais,  en  passant 
dieimol,  pri^nilrc  des  informations  à  cet  Égard, 
tt  i|ucl  qu'en  soit  le  résultat  j'aurai  l'honneur 
de  lûus  le  fvrc  connaître. 

U.  Richard  sortît  après  aroir  salué  M.  Lon- 
kn,  qui  l'accompagua  jusqu'à  la  porte  cochërc, 
Uns  se  rendre  compte  de  ce  qu'il  Taisait,  et 
tu  h  seule  impulsion  Ac  rhorrible  inquiétude 
fe  !on  esprit. 

Ri^ntré  chez  lui  et  de  nonveau  assis  dam 
M  grand  laulcuil  de  bureau,  qui  Tenait  d'être 
^r  lai  comme  la  seUette  d'un  condamné ,  il 
tffiOifa  vidcmment  tous  ces  papiers  dans  les- 
prcls  ri  aTait  puisé  tant  d'espérances  peu  de 
Domcats  auparavant,  et  il  s'écria  avec  l'accent 
Toac  profonde  douleur: 

--  Je  la  connais...  elle  ne  cédera  pas  !  hélasl 
'■  n'ai  que  ce  que  je  mérite.  J'ai  touIu  qu'elle 

siigoisic,  intéressée,  vaniteuse Elle  est 

1^1  cela,  et  je  n'ai  pas  même  le  droit  de  m'en 
Jindrc, 

''.pris  cet  aveu,  qui  était  un  cri  inrolontaire 
"  SI  conscience,  M.  Loubcrt  cherchaà  prendre 
0  vf-a  (le  calme  pour  tdcticr  d'eiamincr  froi- 


dément  sa  situation,  qui  était  encore  pour  lui 
comme  une  espèce  de  cauchemar. 

a  J'irai  voir  mou  neveu  ce  matin,  pensa 
M.  Loubert,  mais  je  me  bornerai-^  Uiidireque 
s'il  est  toujours  dans  l'intention  de  placer  ses 
fonds  chez  moi,  il  faut  qu'il  se  hâte  de  les  ver- 
ser dans  ma  caisse,  parce  qu'on  me  fait  d'au- 
tres ofTrcs  anolt^es  à  la  sienne.  Je  puis  me 
permettre  cet  innocent  mensonge  avec  mon  fu- 
tur gendre...  Ha  foi  I  je  suis  bien  obligé  de 
convenir  que  le  hasard  m'a  bien  serri.a 

Quelques  instants  après  on  remît  une  lettre 
à  H.  Loubcrt.  Elle  était  de  l'avoué  Richard,  et 
elle  contenait  un  billet  d'Ëléouore. 

Voici  ce  que  mandait  l'avoué  : 

«  Vous  verrez.  Monsieur,  par  le  billet  ci- 
joint  que  mes  prévisions ,  au  sujet  de  l'absence 
de  mademoiselle  votre  fille,  étaient  fondées, 
elle  voulait  éviter  une  ezplication  avec  vous  dans 
les  premiers  instants  :  cela  se  conçoit. 

•  Des  renseignements  qui  sont  parvenus  à 
mon  étude  pendant  que  j'étais  chez  vous,  ne 
me  permettent  pas  de  différer  bien  longtemps 
les  poursuites  que  je  dois  eicrccr.  Je  vais,  en 
conséquence,  bire  préparer  tous  les  actes  qui 
fi 


«6 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


me  sont  nécessaires  pour  les  commencer,  et  si 
je  ne  reçois  pas  une  réponse  satisfaisante  de 
TOUS,  aiyouni^hui  même  avant  quatre  tieurcs, 
ces  actes  tous  seront  signifiés  dans  la  soirée. 

a  Je  r^rette  vivement,  etc. 

«  Tai  rhonneor,  ete. 

M.  Loubcrt  laissa  tomber  eette  lettre,  après 
avoir  pris,  entre  le  premier  et  le  second  feuillet, 
le  billet  de  sa  fille.  Ses  yeux  étaient  hagards, 
ses  mains  tremblantes  ;  cqicndant  il  cnt  le  cou- 
rage de  lire  à  haute  voix  ce  qui  suit: 

«  Je  pars  pour  La  campagne.  Monsieur,  et  je 
n*en  reviendrai  que  ce  soir.  Vous  comprendrez 
qn^ii  me  serait  péniblede  me  trouver  chei mon 
père  au  moment  où  vous  vous  y  présenteriez 
en  mon  nom.  Une  explication  envenimerait  les 
choses  au  lieu  de  les  calmer,  et  je  suis  décidée 
à  réviter  le  plus  longtemps  possible. 

«  Veuillez  donc  vous  en  tenir  anx  termes  de 
ma  lettre  d^hier.  Je  me  bornerai  à  vous  recom- 
mander de  nouveau  d'avoir  pour  mon  père  tous 
les  égards  imaginables  dans  Texercice  de  vos 
fonctions.  Ne  prenez  que  les  précautions  indis- 
pensables à  la  conservation  de  mes  intérêts. 
Une  mesure  de  rigueur  inutile  vous  ferait  per- 
dre ma  confiance,  tout  aussi  bienqu*une  n^li- 
gence  ou  une  faiblesse.  Je  veux  la  justice  et 
rien  de  plus. 

«Recevez,  Monsieur,  Tassurance  de  mes  sen- 
timents distingués. 

«  ËL6oi«oafi  LouBEaT .  » 

«P.  S.  Si  par  hasard  mon  père  vous  décou- 
vrait des  ressourcesque  nous  ne  prévoyions  pas, 
donnez-lui  alors  tout  le  temps  nécessaire  pour 
les  réaliser.  Vingt-quatre  heures,  quarante- 
huit  heures,  quelques  jours  même  ne  seront 
rien  dans  ce  cas;  mais  examinez  bien  toutes 
choses.  » 

—  La  misérable!  s'écria  M.  Loubert.  Eh 
bien  !  nous  verrons  si  elle  osera  pousser  les 
choses  jusqu'au  bout.  Je  me  croiserai  les  bras, 
et  j'attendrai  de  pied  ferme  ses  avoués  et  ses 
huissiers.  Ah  !  elle  veut  me  déshonorer  !  Que 
mon  déshonneur  retombe  sur  sa  tête,  en  atten- 
dant que  j'achève  de  la  flétrir  par  ma  malé- 
diction ! 

Comme  M.  Loubert  finissait  de  prononcer 
ces  terribles  paroles,  la  porte  de  son  cabinet 
s'ouvrit,  et  mademoiselle  d'Estouvillc  parut 
sur  le  seuil. 


M.  Loubert  et  Suzanne  furent  mutucUemeot 
frappés  de  l'altération  de  leurs  visages.  Le  ^ 
mier  éprouva  en  ootre  une  grande  surprise  de 
recevoir  une  visite  aussi  inattendue. 

Mais  une  réflexion  soudaine  lui  en  domia 
rexf^ication  :  il  crut  que  mademoiselle  d'Ertoo- 
vîlle ,  qu'il  savait  la  veille  à  Engfaien  et  qBH 
supposait  en  venir  à  l'instant  même,  était  char- 
gée de  la  part  dTléonore,  de  lui  appnter  des 
paroles  conciliantes. 

—  Vous  êtes  le  frère  de  ma  meiHenre  amie, 
monsieur,  dit  Suzanne,  on  assure  que  vous  èles 
un  homme  d'cxeeUent  conseil,  je  sais  que  vous 
êtes  bon ,  je  crois  que  vous  êtes  discret;  loos 
CCS  motife  réunis  m*ODt  déterminée  à  venir  i 
vous. 

H.  Loubert  fit  nn  geste  qui  indiquait  qn^ie 
sentait  dignedelaconfiance qu'on  lui  témoignùt. 

—  Vous  me  garderez  le  secret  le  plus  absobi 
sur  tout  ce  que  je  vais  vous  dire ,  reprit  Suzaime 
toujours  plus  émue. 

—  Je  vous  en  donne  ma  parole  d'honneur, 
répondit  M.  Loubert. 

—  Une  simple  promesse  m'eût  semblé  bien 
sufQsante ,  repartit  doucement  Suzanne  :  écou- 
tez-moi donc. 

Alors  la  malheureuse  enfant  révéla  Texistenee 
de  son  oncle  et  raconta  son  retour ,  sa  misère 
affreuse,  et  l'obligation  dans  laquelle  elle  s*était 
trouvée  de  fuir  l'asile  qui  lui  avait  été  offert  par 
mademoiselle  de  Royan  pour  se  consacrer  uni- 
quement à  l'existence  du  seul  parent  qu'elle  e&i 
dans  ce  monde.  Elle  était  décidée,  d^sait-dk, 
à  vivre  dans  une  retraite  ignorée  même  de  ses 
amis,  et  là  d'augmenter  à  Taide  de  son  travail 
son  modique  revenu. 

Elle  fit  avec  une  intraduisible  simplicité  ce 
récit  dont  chaque  parole  enfonçait  un  poignard 
dans  le  cœur  de  M.  Loubert.  11  avait  d'abord 
trouvé  la  conduite  de  sa  fille  bien  coupable; 
depuis  qu'il  écoutait  Suzanne,  elle  lui  semblait 
monstrueuse. 

•^  Tout  cela  est  bien  triste ,  ma  cbère  de- 
moiselle ,  lui  dit-il  avec  un  intérêt  qui  pre- 
nait sa  source  dans  ses  souffrances  personnel- 
les ;  mais  il  me  semble  que  le  parti  que  vous 
avez  adopte  est  bien  violent ,  et  à  votre  pbce... 

—  Je  n'avais  pas  le  choix ,  monsieur ,  inter- 
rompit vivement  Suzanne.  Il  fallait  d'abord  ca- 
cher l'affreuse  misère  de  mon  oncle ,   il   fout 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


67 


m&mtcnant  pourvoir  à  son  existence  :  j^aidonc 
été  obligée  de  commencer  par  la  fuite ,  et  je 
dois  continuer  par  la  retraite. 

—  Mais  ne  craign<^-vous  pas  les  soupçons  que 
cette  résolution,  dans  laquelle  tout  est  mystè- 
re, peat  iàire  naître? 

—  Cette  considération  n^intéresse  que  mon 
orgaeW ,  elle  ne  devait  pas  m'arrêter  ;  d'ailleurs, 
continua-t-elle  avec  une  fierté  modeste»  ceux 
qui  m*ain)ent  ne  me  soupçonneront  pas. 

—  Maintenant ,  Mademoiselle ,  voulez-vous 
me  dire  en  quoi  je  puis  vous  être  utile  dans 
cette  circonstance  ? 

—  Le  voici ,  Monsieur  :  il  m'a  semblé  hier, 
chez  madame  d'Etoges,  que  vous  étiez  dans  de 
bonnes  relations  avec  notre  premier  ministre  : 
96  poarriez-vous  alors  solliciter  près  de  lui  un 
petit  emploi  pour  mon  oncle  î 

—  Je  me  suis  fait  la  loi  de  ne  rien  deman- 
der an  gouvernement  actuel  :  je  suis  dans  Top- 
posîUon  ;  mais  que  ne  vous  confiez-vous  à  ma 
^ur  et  à  mon  neveu?  L'une  pourrait  vous  ai- 
der, Pautre  serait  en  position  de  vous  servir. 
Uonce  va  être  nommé  pair,  ce  qui  lui  donnera 
nécessairement  une  mfluence  que  je  n'ai  jar 
nais  eue ,  et  que  j'espère  ne  pas  acquérir. 

Une  vive  rougeur  colora  subitement  le  visage 
pâle  de  Suzanne ,  et  ce  fut  avec  une  inflexion  de 
'oix  douloureuse  qu'elle  répondit  à  M.Loubert  : 

—  Je  ne  ni*adrcsse  pas  à  madame  Granval 
parce  qu'elle  me  ferait  des  offres  généreuses 
^axqnelles  je  répondrais  par  des  refus  qui  l'af- 
ft'geraient,  j*en  suis  sûre.  Quant  à  monsieur 
^otre  neveu  »  il  est  d'un  âge  qui  ne  me  permet 
pas  de  réclamer  sa  protection.  Je  pense  que  ces 
lisons  TOQS  paraîtront  suffisantes. 

*-  Qui  veut  la  fin  veut  lei  moyenSf  reprit  M. 
^hert  qui  croyait  à  la  sagesse  de  tons  les 
proverbes  en  rapport  avec  ses  idées.  Au  sur- 
phis,  mademoiselle ,  continua-t-il ,  je  me  cou- 
ronnerai à  TOft  scrupules  comme  à  vos  désirs , 
^fe^^ère  que  votts  serez  contente  de  moi. 

—  Eooore  un  mot ,  monsieur.  Taurais  be- 
^in  de  quelque»  milliers  de  ft'ancs  pour  fkire 
B^  étabUasement  dans'  un  petit  appartement 
|Be  je  viens  de  louer ,  et  j'ai  pensé  que  vous 
ftum'ex  encore  m'aiderdans  eette  af&ire. 

**  Moi ,  je  ne  prête  pas  d'argent ,  madcmoi- 
4e;  Je  ne  sais  pas  banquier.  Croyez  ecpeii* 


dant  qu'il  m'en  coôw  de  vous  refuser. 

—  Il  ne  s'agit  pas  d'un  prêt,  Monsieur,  ré- 
pondit Suzanne,  sans  se  décourager  ;  j'ai  là  une 
inscription  de  rente  de  cinquante  mille  francs  « 
j'ai  pensé  que  vous  voudriez  bien  consentir  à 
me  la  faire  vendre  ;  je  prélèverais  sur  le  pro- 
duit de  cette  vente  la  somme  qui  m'est  occes» 
saire ,  et  vous  me  guideriez  pour  le  placement 
du  surplus.  On  dit  qu'il  existe  des  entreprises 
dans  lesquelles  on  peut  obtenir  de  meilleurs  in- 
térêts que  ceux  qui  sont  donnés  par  Tétat. 

—  Voulez- vous  me  montrer  cette  inscription? 
mademoiselle. 

^  La  voici ,  Monsieur. 

—  C'est  à  merveille  ;  je  la  porterai  moi-même 
à  mon  agent  de  change  ce  matin,  et  elle  sera 
vendue  à  la  Bourse  aujourd'hui.  Je  puis,  si  cela 
vous  est  agréable ,  vous  remettre  dès  à  présent 
la  somme  dont  vous  avez  besoin.  Combien  vous 
faut-il  pour  ces  premières  dépenses  dont  vous 
parliez  tout  à  l'heure? 

—  rai  calculé  que  cinq  ou  six  mille  francs 
devraient  me  suffire. 

—  Les  voici ,  mademoiselle ,  dit  M.  Loubert 
en  prenant  dans  un  des  tiroirs  de  son  bureau 
six  billets  de  banque.  Maintenant,  si  vous  vou- 
lez me  donner  votre  adresse ,  j'aurai  l'honneur 
d'aller  vous  voir  aussitôt  que  votre  coupon  sera 
vendu,  et  nous  causerons  alors  du  placement 
de  votre  argent.  La  rente  est  à  110,  de  sorte 
que  je  calcule  qu'il  vous  restera  environ  qua- 
rante-six-mille francs  lorsque  je  me  serai  rem- 
boursé de  mes  avances. 

*- Oh!  comme  vous  êtes  bon!  s^éeria  Su- 
zanne, qui,  de  même  que  tous  les  nobles  cœurs, 
s'exagérait  toujours  ce  qu'on  faisait  pour  elle; 
quant  à  mon  adresse  ,  monsieur ,  permettez  que 
je  ne  vous  la  donne  pas  ;  Je  reviendrai  vous 
voir  dans  quelques  jours. 

Suzanne  se  leva  ;  mais  elle  resta  immobile 
comme  si  elle  avait  encore  quelque  chose  à 
dire. 

—  M.  Loubert,  qui  s^était  levé  aussi.  Bai 
adressa  un  regard  qui  semblait  signifier  :  «Est- 
ce  tout  ce  que  vous  vouliez  me  demander?» 

—  Je  vais  vous  quitter,  Monsieur,  lui  dit- 
elle  ,  et  maintenant  que  j'ai  épuisé  tout  mon 
courage  à  vous  foire  mes  tristes  confidences,  il 
me  semble  que  je  ne  suis  plus  aussi  rassurée 
sur  la  manicrw  dont  on  interprétera  ma  cou- 


08 


SUZANNE  D*SST(HJV1LLE. 


duite.  Eh  bien  !  si  tous  Tentendiez  blâner ,  se- 
rait-ce trop  présumer  de  Totre  bonté  que  de 
TOUS  supplier  de  me  défendre)  Ne  le  faites  pas 
pour  des  indififéren's  ;  mais  si  mademoiselle  to- 
tre  ûUe ,  si  madame  votre  sœur...  .si  M.  Léonce 
m*accusaient  dHngratitudc ,  de  bizarrerie ,  de 
quoi  que  ce  soit  enfin...  sans  dire  ce  que  je  vous 
ai  confié  y  répondez  de  moi  comme  vous  répon- 
driez de  votre  propre  enfknt,  et  vous  ferez  là 
une  action  qui  vous  portera  bonheur. 

—  Je  le  ferai  !  je  le  ferai  1  s'écria  M.  Loubert 
avec  une  chaleur  qu'il  n'avait  ni  sentie ,  ni  jouée 
depuis  que  Suzanne  était  près  de  lui.  Je  ne  ré- 
pondrai pas  de  vous  comme  si  vous  étiez  ma 
fille,  mais  je  dirai  à  tout  le  monde  que  je  se- 
rais fier  d*ètre  votre  père,  et  plût  au  ciel  que  je 
le  fusse. 

Elle  sortit,  après  avoir  reçu  de  nouveau ,  de 
M.  Loubert,  la  promesse  qu'il  serait  discret  et 
qu'il  ferait  tout  ce  qui  dépendrait  de  lui  pour 
la  servir. 

Il  écrivit  quelques  lignes  à  son  agent  de 
change  pour  lui  recommander  Taffaire  de  Suzan- 
ne, etaprès  avoir  remis  cette  lettre  àson  homme 
de  confiance  pour  la  porter  immédiatement  à 
son  adresse ,  il  se  dirigea  vers  la  demeure  de 
madame  Granval;  il  pouvait  être  alors  une 
heure  après  midi. 

Il  trouva  sur  l'escalier  sa  sœur  et  Léonce  qui 
sortaient. 

<— Nous  allions  chez  vous,  lui  dirent-ils; 
mais  puisque  vous  voilà,  nous  rentrerons  pour 
causer  ici. 

M.  Loubert  les  suivit.  U  leur  trouvait  quel- 
que chose  de  solennel  qui  l'inquiéta ,  car  il  crut 
qu'ils  étaient  au  fait  de  sa  situation ,  et  que 
•Léonce  allait  lui  apprendre  qu'il  rétractait  l'of- 
fre qu'il  lui  avait  ùiite. 

—  Mon  oncle ,  dit  celui-ci ,  nous  avons  reçu 
ce  matin  une  lettre  de  notre  notaire,  qui  nous 
annonce  que  les  fonds  que  je  vous  ai  prié  de 
prendre  sont  déposés  à  la  Banque  :  vous  pour- 
rez donc  en  disposer  aujourd'hui  même.  Je 
vais,  à  cet  effet,  vous  remettre  un  bon  pour  les 
toucher. 

--Tu  pourrais  peut-être  faire  un  meilleur 
emploi  de  ton  argent ,  dit  M.  Loubert,  encore 
sous  l'impression  des  nobles  pensées  que  la  con- 
duite de  Suzanne  lui  avait  suggérées.  Je  suis 
dans  les  affaires,  mon  ami  ;  mes  immeubles 


sont  grèves  dliypothèques  considérables ,  il  te 
serait  donc  facile  de  trouver  un  placement  plus 
avantageux  que  celui  que  tu  as  bien  voulu  choi- 
sir. Je  n'en  serai  pas  moins  reconnaissant  de  tes 
bons  procédés. 

Sans  se  consulter,  même  du  regard ,  Léonce 
et  sa  mère  comprirent  le  scrupule  de  M.  Lou- 
bert :  ce  fut  la  première  récompense  de  leur  gé- 
néreux dévoûment. 

—  Ce  qui  est  dit  est  dit,  mon  onde,  reprit 
vivement  Léonce.  Vous  me  désobligeriez  main- 
tenant si  vous  refusiez  cet  argent.  J'ai  compte 
sur  cet  emploi  pour  mes  économies.  Monsieur 
Dumont  dit  que  le  numéraire  est  commun ,  et 
par  conséquent  les  placements  difficiles. 

—  Tu  pourrais  acheter  des  fonds  publics ,  c'est 
encore  ce  qu'il  y  a  de  plus  sûr. 

—  Mon  frère ,  ne  nous  refusez  pas  ce  que 
nous  vous  demandons,  je  vous  en  supplie!  De 
deux  choses  Tune ,  où  vos  affaires  sont  en  bon 
état ,  où  elles  sont  embarrassées  ;  dans  le  pre- 
mier cas,  nous  faisons  une  excellente  opérar 
tion ,  dans  le  second ,  nous  remplissons  un  de- 
voir sacré  et  bien  doux  pour  nos  cœurs  ;  ainsi,  i 
de  toute  façon  votre  refus  serait  une  perte  ou 
un  malheur  pour  nous  :  réfléchissez  à  cela. 

Monsieur  Loubert  ne  répondit  pas  à  ces  no- 
bles et  touchantes  paroles,  mais  ses  yeux  se 
remplirent  de  humes,  et  il  se  jeta  dans  les  bras 
de  Léonce. 

»  Vous  saviez  tout?  leur  dit-il  en  sanglotant! 

—  Calmez-vous,  mon  bon  oncle,  reprit  af- 
fectueusement Léonce,  et  prenez  votre  part 
de  notre  bonheur....  je  n'en  ai  jamais  éprouvé 
un  plus  grand.  Oh!  que  je  vous  remercie  I 

—  Il  me  remercie  encore  !  mais  qui  ètes-vous 
donc  tous  les  deux ,  et  qui  suis-je moi-même? 
Léonce,  mon  ami ,  tu  ne  sais  pas  tout  ce  que  tu 
fais  en  ce  moment.  Tu  es  mon  véritable  enfant, 
mon  unique  enfant,  entends-tu  bien?  Quelle 
journée  !  mon  Dieu  ! 

—  Pas  un  mot  de  plus,  mon  oncle ,  s^écrîa 
Léonce  avec  autorité.  Nous  ne  voulons  savoir  i 
de  vous  qu'une  chose ,  c'est  que  nous  vous  avons  ! 
été  utiles  et  que  vous  êtes  content.  i 

«Le  malheureux!  il  aime  ma  fille!  pensa; 
M.  Loubert.  Ah  !  cachons-lui  tout!»  | 

—  Tu  as  raison,  mon  ami ,  continua-t-il  à! 
haute  voix  :  la  joie  et  la  reconnaissance  m'éga-l 
rent;  au  fait,  que  me  manque-t-il?  j^ai  unn 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


iœor.  j^ai  un  enrantl  mon  bonheur  est  com- 
plet! 

~  Vous  oubliez  votre  neveu ,  dit  doucement 
madame  Granval  :  cela  n*est  pas  bien. 

—  Je  n'ai  rien  oublié,  ma  sœur;  mais  il  faut 
que  Je  vous  quitte  pour  aller  recevoir  cet  argent 
qui  est  à  moi ,  k'en  à  moi ,  entendez-vous?  je 
TOUS  connais  à  présent  !  je  vous  connais  si  bien, 
que  je  ne  vous  remercie  plus!  Etes-yous  con- 
tents? 

Et  H.  Lottbert  sortit  en  serrant  convulsive- 
ment dans  sa  main  le  bon  de  deux  millions  et 
demi  que  Léonce  lui  avait  donné. 

Arrivé  dans  la  rue ,  il  se  jeta  dans  la  première 
voiture  de  place  qu'il  vit  passer,  et  il  sefitcon* 
dnire  à  la  Banque ,  de  là  à  la  Caisse  des  consi- 
gnations où  il  fit  son  dépôt  ;  puis  à  la  demeure 
de  Favoué  :  trois  heures  et  demie  sonnaient 
comme  il  entrait  dans  Tétudc. 

—  Les  deux  millions  sont  versés,  dit-il  en 
entrant  ;  en  voilà  le  reçu. 

M.  Richard  prit  le  titre ,  Texamina  ;  ensuite 
il  se  tourna  vers  son  maitre-clerc  qui  écrivait 
sur  un  bureau  voisin  du  sien  et  il  lui  dit  : 

— Ces  pièces  deviennent  inutiles  ;  mettez-les 
de  côté.  Monsieur,  ajouta-t-il  en  s'adressant à 
Monsieur  Loubert,  je  me  félicite  beaucoup  de 
ce  dénouement,  j'attendrai  vos  ordres  pour  ré- 
gulariser les  comptes  ;  jusque-là  les  fonds  res- 
teront à  la  caisse.  Voulez-vous  vous  charger 
d'apprendre  ce  résultat  à  mademoiselle  votre 
fille,  ou  souhaitez-vous  que  je  lui  en  donne 
avis  moi-même  ? 

—  Tentcnds  ne  me  mêler  de  rien,  monsieur, 
j*anrai  déjà  assez  de  peine  à  oublier  ce  qui  est 
passé.  Dites-le,  s*il  vous  plait,  à  ma  fille,  et  il 
s'en  retourna  chez  lui  le  cœur  navré. 

En  rentrant,  son  premier  soin  fut  de  renfer- 
mer dans  sa  caisse  les  cinq  cent  mille  francs 
restant  du  prêt  de  son  neveu,  qu'il  avait  reçus 
en  billets  de  banque;  quelques  moments  après 
il  y  ajouta,  mais  dans  une  case  séparée, 
46,oOO  fr.  envoyés  par  son  agent  de  change. 
Sur  la  première  somme  il  posa  une  note  de  sa 
main  pour  indiquer  qu'elle  avait  pour  origine 
un  dépôt  de  son  neveu ,  Léonce  Granval  ;  sur 
la  seconde  il  mit  une  note  semblable,  avec  celte 
seule  différence  qu'elle  portait  le  nom  de  ma- 
<feaM>isc']lc  Suzanne  d'E»U)uvillc.  Le  bordereau 


de  l'agent  de  change  était  joint  à  cette  note, 
comme  pour  en  attester  la  sincérité. 

Ces  précautions  prises,  le  malheureux  Lou- 
bert tomba  dans  une  sorte  d'anéantissement 
physique  et  moral,  dont  il  ne  fut  tiré  qu'au 
bout  d'une  heure ,  par  la  présence  inattendue 
de  son  caissier. 

—  Monsieur ,  lui  dit  celui-ci,  pendant  votre 
absence,  les  maisons  Berle  et  Duchanard,  Rey- 
bier  et  compagnie ,  Cellier  et  fils ,  ont  envoyé 
leurs  comptes.  Je  les  ai  examinés  :  ils  sont 
exacts.  Ces  maisons  en  demandent  le  paiement. 

—  Je  prendrai  demain  des  arrangements 
avec  elles,  répondit  brusquement  M.  Loubert. 

—  Elles  ne  veulent  que  du  comptant,  ou  des 
valeurs  garanties  par  trois  signatures  connues 
à  la  Banque. 

—  On  verra  à  les  satisfiedre...  Laissez-moi. 

—  Monsieur,  reprit  le  caissier ,  vous  savez 
que  je  suis  intéressé  dans  votre  maison  pour 
une  somme  de  cent  miUe  francs. 

—  Eh  bien  !  après? 

—  Je  trouve  un  placement  avantageux  pour 
cet  argent...  et  je  voudrais  le  recevoir  immé- 
diatement. 

M.  Loubert  jeta  un  regard  profondément 
méprisant  sur  cet  homme  qui  s'était  enrichi 
chez  lui  ;  il  allait  même  le  mettre  à  la  porte  de 
son  cabinet,  quand  une  réflexion  soudaine  le 
retint,  il  courut  à  sa  caisse  particulière,  en  tira 
froidement  le  paquet  de  billets  provenant  de 
Léonce,  en  compta  cent  dont  il  fit  cinq  paquets 
de  vingt  chacun,  et  les  lança  au  visage  de  son 
caissier  en  lui  disant  : 

—  Misérable  !  faites-moi  votre  reçu  sur 
l'heure,  et  demain,  quand  vous  m'aurez  rendu 
vos  comptes,  sortez  de  cette  maison,  et  n*y  re- 
paraissez jamais,  ou  je  vous  fais  sauter  par  les 
fenêtres. 

Le  caissier  se  hâta  d'obéir,  puis  il  courut  en 
toute  hâte  dans  les  trois  maisons  désignées  plus 
haut,  dire  que  M.  Loubert  avait  des  sommes 
considérables  dans  une  caisse  particulière ,  ce 
qui  pouvait  faire  supposer  qu'il  avait  l'inten- 
tion de  faire  une  banqueroute  frauduleuse. 
Cette  insinuation  fut  accueillie  comme  un  ren- 
seignement utile,  et  des  ordres  furent  donnés 
en  conséquence. 

Le  maître  d'hôtel  de  M.  Loubert  vint  iuian<* 
nonccr  que  le  diner  était  servi. 


70 


SUZANNE  D^BSrOimLLB. 


•^  Je  n*ài  pas  ftdm,  fut  toote  la  réponse  du 
malheureux  négociant. 

Le  maître  d^hôtel  resta  dans  le  cabinet. 

(Tétait  le  frère  de  lait  de  M.  Loubert ,  et  il 
V^arait  jamais  quitté  sa  maison  ;  successiTement 
palfrcnier,  valet  de  chambre,  garçon  de  caisse, 
il  venait  d'être  récemment  élevé  à  la  dignité  de 
maître-d'hôtcl  en  récompense  de  ses  longs  ser- 
vices ;  il  était  fidèle,  économe ,  mais  prodigieu- 
sement intéressé. 

—  Je  vous  ai  dît  que  je  n'avais  pas  faim, 
Hubart,  répéta  une  seconde  fois  M.  Loubert 
d'une  voix  brisée. 

—  J'ai  entendu ,  monsieur;  mais  f ai  pensé 
que  puisque  monsieur  ne  voulait  pas  dîner,  il 
consentirait  peut-être  à  m'écouter  un  moment: 
je  désirerais  lui  parler  de  l'argent  que  j'ai  dans 
la  maison.  J'ai  fait  régler  mon  livret  aujour- 
d'hui par  le  premier  commis ,  il  me  revient, 
tant  en  capital  qu'en  intérêts,  29,600  francs  ; 
comme  j'ai  Tintcntion  de  me  marier  prochai- 
nement, je  voudrais  toucher  cette  somme,  qui 
est ,  comme  monsieur  le  sait,  remboursable  à 
ma  volonté. 

Ce  dernier  coup  fut  si  terrible  pour  M.  Lou- 
bert qu'il  n'eut  pas  la  force  de  s'indigner.  Il 
retourna  une  seconde  fois  à  sa  caisse ,  y  prit 
29,000  francs  en  billets  et  600  francs  en  argent, 
remit  le  tout  à  Hubart  sans  proférer  une  seule 
parole ,  lui  fit  apposer  son  reçu  au  bas  de  son 
livret  qu'il  garda,  et  lui  montra,  mais  sans  co- 
lère, la  porte  de  la  main. 

^  Monsieur  a-t-il  des  ordres  à  me  donner, 
demanda  le  maître  d'hôtel? 

—  Non,  Hubart;  mais  j'ai  une  prière  à  vous 
faire  :  ne  paraissez  jamais  devant  moi. 

—Monsieur  me  donnera  au  moins  un  certificat. 

»-  Vous  le  demanderez  à  ma  fille,  elle  vous 
le  donnera  meilleur  que  je  ne  le  ferais;  mais 
racontez-lui  franchement  ce  qui  s'est  passé. 

Le  maître  d'hôtel  sortit. 

<}uant  à  M.  Loubert,  il  était  dans  un  état  de 
découragement  qui  approchait  de  la  stupeur. 
Seul  dans  son  cabinet,  plongé  dans  l'obscurité , 
car  la  nui;  <^tait  venue  ajouter  sa  tristesse  à 
niorreur  de  toutes  ces  perplexités. 

Le  bruit  d'une  yoiture  rappela  M.  Loubert  à 
lui-même  :  il  lui  semblait  impossible  que  sa 
fille  ne  vint  pas  près  de  lui,  et  il  devait  se  pré- 
parer à  la  recevoir. 


Effectivement  un  pas  léger,  accompagne  do 
frôlement  d'une  robe  de  soie ,  se  fit  entendre 
dans  la  pièce  qui  précédait  le  cabinet  de  M.  Lou- 
bert. Presqu'au  même  instant  la  porte  s'ouvrit 
et  Eléonore  parut  en  présence  de  son  père. 

Elle  était  vêtue  avec  une  élégance  parfaite, 
et  jamais  les  charmes  de  sa  personne  n'avaient 
été  plus  à  leur  avantage.  Nous  ajouterons  qu'a- 
vant de  rentrer,  elle  s'était  arrêtée  chez  M.  Ri- 
chard, et  qu'elle  savait  tout. 

Elle  posa  sa  lampe  sur  le  bureau  de  son  père, 
et  elle  se  pencha  vers  lui  pour  l'embrasser. 

—  Puisque  vous  deviez  revenir  ce  soir,  loi 
dit  celui-ci  en  la  repoussant  doucement,  vous 
pouviez  vous  dispenser  de  partir  ce  matin. 

—  J'espérais  que  ce  soir  vous  seriez  plus 
calme,  répondit-elle ,  un  peu  effrayée  par  ce 
calme  même  sur  lequel  elle  comptait. 

—  Je  le  suis,  en  effet,  ma  fille....  J'ai  appris 
tant  de  choses  aujourd'hui,  grâce  à  vous. 

—  11  vous  reste  encore  à  connaître  mes  rai- 
sons, mon  père. 

—  Je  préfère  les  ignorer,  Eléonore.  Les  faits 
me  suffisent. 

—  Mais  si  elles  pouvaient  les  excuser. 

—  Je  dirais  que  vous  avez  fait  l'impossible, 
mais  vous  me  permettrez  d'en  douter.  Voyons 
cependant ,  continua-t-il  par  un  dernier  effort 
de  son  orgueil  paternel. 

—  J*aimc  mon  cousin  ;  vous  désirez  que  je 
l'épouse;  vous  savez  qu'il  est  intéressé;  j'ai 
craint  que  s'il  me  savait  ruinée ,  il  De  voulût 
plus  de  moi. 

—  Vous  avez  craint  cela,  Eléonore,  dit 
M.  Loubert  en  regardant  sa  fille  avec  horreur! 
Mais  si  vous  n'êtes  pas  une  idiote,  vous  êtes 
un  monstre ,  car  vous  ajoutez  la  calomnie  la 
plus  atroce  aux  procédés  les  plus   infâmes. 
Votrecousin  estintércssé,  dites-vous î Eh  t«cn! 
apprenez  que  c'est  lui  qui  m'a  sauvé  !  lui  qoi 
connaissait  ma  position  avant  vous,  et  qui  est 
venu  à  mon  aide  de  la  manière  la  phis  noble  et 
la  plus  délicate,  sans  attendre  que  j'*allasse  lui 
tendre  la  main.  Il  savait  que  je  le  trompais,  et 
cependant  il  n'a  pas  hésité  !  Vous  l'aimez,  mal- 
heureuse !  mais  vous  ne  savez  donc  pas  que  je 
n'aurais  qu'un  mot  à  lui  dire  pour  qu'il  se  dé- 
tournât de  vous  comme  d'un  reptile  venimeux. 
Ce  matin  même,  quand  il  m'a  si  généreuse- 
ment sauvé ,  j'ai  failli  tout  lui  avouer»  et  si  je 


SUZANNE  D^ESTOUVILLB. 


14 


ne  Vai  pas  fait,  c^est  que  f  al  craint  de  briser 
son  oœur^  rempli  d*iUusions  sar  tous,  comme 
le  mien  l^était  hier  encore. 

Et  H.  Loubert,  après  cette  explosion  des  sen- 
timents qui  torturaient  son  âme  depuis  quel- 
qoes  heures,  se  cacha  le  Tisage  pour  indiquer 
à  sa  fille  que  sa  présence  lui  faisait  horreur. 

—  Si  je  me  suis  trompée,  mon  père ,  il  faut 
me  pardonner,  dit-elle  d*une  yoix  plus  effrayée 
que  troublée.  A  mon  âge  on  manque  d^expé- 
rience,  on  suit  quelquefois  de  mauvais  conseils 
et  quand  on  est  éclaiiésnr  sa  faute  on  se  corrige. 

—  TrèYC  de  paroles,  mademoiselle.  De  Tex- 
périence,  tous  n*en  avez  que  trop,  et  vous  Ta- 
Tei  cruellement  prouvé. 

An  lieu  de  répondre,  elle  posa  ses  lèvres  sur 
ie  front  brûlant  de  Loubert ,  qui  tressaillit  in- 
▼olontairenient;  il  avait  senti,  dans  ce  baiser 
glacé  qa^il  n*y  avait  nulle  chaleur  dans  cette 
âme  desséchée  par  la  vanité.  Alors  il  tomba  à 
genoux, et  il  se  mita  prier,  ce  qu*il  n'avait  pas 
fait  depuis  longtemps. 

XX. 

On  comprend  ce  que  dut  être  le  réveil  de  ma- 
demoiselle de  Royan ,  quand  madame  de  Rei- 
nach,  avertie  la  première,  vint  lui  apprendre 
tontes  les  circonstances  du  départ  de  Suzanne, 
circonstances  qui  laissaient  si  peu  d'espoir  de  la 
revoir.  Glaire,  désespérée  pour  la  première  fois 
de  sa  vie,  parcourut  cette  petite  maison  où  elle 
avait  passé  de  si  heureux  jours,  appelant  avec 
angoisse,  demandant  de  nouveaux  détails  à 
chaque  domestique  qu'elle  rencontrait  sur  son 
chemin ,  et  trouvant ,  dans  toutes  les  réponses 
de  nouvelles  certitudes  de  son  malheur.  Elle 
roalut  d*abord  partir  pour  Paris,  mais,  sur  Tob- 
aervation  que  lui  fit  madame  Reinach  que  Su- 
zanne pourrait  revenir  et  qu'il  y  aurait  dès  lors 
des  incoQTénients  à  divulguer  nn  événement 
aossi  bizarre,  elle  se  résigna  à  attendre  ,  jus- 
qv'aa  lendemam  matin ,  mais  avec  la  ferme 
résolution  de  n'écouter  aucun  conseil  qui  au- 
iiit  pour  cooséquence  de  différer  encore,  si  elle 
n'était  pas  éclairée  d'ici  là. 

la  journée ,  la  soirée  «  la  nuit  s'écoulèrent, 
Sozanne  ne  reparut  pas.  Au  point  du  jour, 
Claire  demanda  ses  chevaux  :  au  moment  où 
eUe  montait  en  voiture  pour  se  rendre  à  Paris, 
■B  cHomissionnaire  à  moitié  ivre  lui  remit  une 


lettre  qui  aurait  dû  arriver  la  veille  à  Engheia» 
Cette  lettre  était  de  Suzanne  :  elle  fut  pour 
Claire  une  consolation,  quoiqu'elle  lui  apportât 
la  confirmation  de  son  malheur. 
Voici  ce  qu'elle  contenait  : 
«  Claire,  je  devrais  vous  écrire  à  genoux,  car 
je  suis  bien  coupable  envers  vous  qui  avez  été 
si  bonne  pour  moi.  Le  plus  inouï  de  tous  les- 
malheurs  vient  de  me  frapper  ;  le  plus  cruel  et 
le  plus  impérieux  de  tous  les  devoirs  m^cst  im- 
posé. Je  n'ai  pas  hésité  à  le  remplir,  parce  que 
je  me  défiais  de  ma  faiblesse  si  j'eusse  attendu. 
Ce  que  vous  avez  vu  de  la  misère  de  mQn  oncle 
n*est  rien  encore  auprès  de  la  réalité.  Depuis 
trente  années,  il  erre  en  fugitif  sur  la  terre, 
vivant  de  lacharité  publique,  sans  affection  pour 
le  consoler,  pour  l'éclairer,  pour  le  relever!  l ! 
Je  ne  pouvais  dans  l'état  où  il  est  tombé ,  ni 
vous  imposer  la  charge  de  le  garder,  ni  l'aban- 
donner de  nouveau  à  lui-même.  Il  a  donc  fallu 
fuir  comme  une  criminelle  de  cette  maison  où 
j'avais  été  reçue  comme  une  sœur  !  Claire ,  le 
sacrifice  a  été  immense  !  un  moment  j'ai  cm 
qu'il  serait  impossible  !  mais  l'ombre  de  mon 
père  s'est  dressée  devant  moi  !  elle  a  marché,  et 
je  l'ai  suivie!  Voilà  mon  excuse. 

«  Au  nom  de  notre  amitié,  ne  cherchez  pas 
à  me  revoir  en  ce  moment.  Plus  tard  peut-être 
nous  pourrons  nous  retrouver,  et  alors  je  serai 
la  première  à  faire  des  démarches  pour  voo» 
rejoindre.  Jusque  là,  respectez  ma  volonté, 
dùtrclle  vous  paraître  bizarre.  Uestdescircon— 
stances  impérieuses  dans  lesquelles  on  est  seul 
bon  juge  de  ce  qu'on  doit  faire.  Celle  où  je  me 
trouve  est  de  ce  nombre. 

«  Matériellement  parlant,  rien  ne  me  man- 
que pour  le  moment.  Ai-je  besoin  de  vous  dire 
que  si  j'avais  des  secours  à  demander,  de 
quelque  nature  qu'ils  fussent,  je  m'adresserais 
àvoussans  hésiter.  Ce  serait  même  un  bonheur 
pour  moi. 

«  Je  vous  donnerai  quelquefois  de  mes  nou- 
velles, et  je  trouverai  le  moyen  de  savoir  ce  qui 
vous  concernera. 

«  Adieu,  ma  meilleure  amie  !  ma  sœur!  Ai- 
mez-moi toiiyours  pour  me  prouver  que  vous 
me  pardonnez. 

«  SuzAimE.  » 

Cette  lettre  fit  d'abord  du  bien  à  Claire  ;  mais 
elle  n'y  vit  bientôt  que  la  preuve  d'une  ferneté 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


de  résolution  qui  ne  lui  permettait  plus  de 
compter  sur  un  prompt  retour  :  alors  elle  s'a- 
bandonna à  toute  Tamertume  de  cette  première 
douleur,  et  madame  Reinach  après  avoir  épuisé 
tous  les  moyens  de  consolation,  ne  parvint  à 
lui  rendre  un  peu  de  calme  qu'en  la  détermi- 
nant à  reprendre  son  projet  de  voyagea  Paris. 
Dès  qu'elle  la  vit  ébranlée ,  elle  la  fit  monter 
immédiatement  en  voiture,  et  elle  donna  l'ordre 
au  cocher  de  les  conduire  chez  madame  Gran- 
val,  où  elles  trouveraient  peut-être  des  rensei- 
gnements et  à  coup  sûr  des  sympathies. 

Pendant  le  trajet,  Glaire  ne  parla  que  de  sa 
douleur,  mais  elle  cessa  de  se  plaindre  de  Tin- 
gratitude  de  Suzanne,  comme  elle  l'avait  fait 
d'abord.  Elle  commençait  à  comprendre  que 
son  amie  n'avait  rien  à  se  reprocher ,  et  elle 
trouvait  dans  sa  conduite  de  nouvelles  raisons 
pour  l'aimer. 

Madame  Granval  était  à  déjeûner  avec  son 
fils  :  tous  deux  parlaient  avec  bonheur  de  ce 
qu'ils  avaient  (iBLit  la  veille,  et  surtout  de  la 
loyu  té  et  de  la  reconnaissance  de  M.  Loubert. 

LTntrée  de  mademoiselle  deRoyan,  pâle  et 
les  yeux  baignés  de  larmes ,  fut  un  coup  de 
foudre  pour  eux.  Ils  cherchèrent  d*abord  du 
rt*gard  si  Suzanne  ne  suivait  pas  son  amie.Ne  l'a- 
percevant pas  derrière  elle,  ils  comprirent  qu'un 
grand  malheur  était  arrivé ,  et  ils  attendirent 
dans  un  morne  silence  que  Claire  eût  la  force 
de  parler. 

La  malheureuse  jeune  fille  se  laissa  tomber 
dans  les  bras  de  madame  de  Granval ,  et  elle 
s^écria  avec  l'accent  le  plus  déchirant  : 

—  Nous  ne  la  verrons  plus!  (!) 

—  Morte!  s'écrièrent  à  leur  tour  et  ensemble 
la  baronne  et  son  fils. 

-~  Partie  !  murmura  Claire. 

—  Partiel  Pour  où?  Comment? 

—  Pour  où?  je  ne  sais...  Comment?  je  vous 
le  dirai  tout-à-l'heure. 

Un  de  ces  instincts  de  mère  qui  ne  sommeil- 
lent jamais,  fit  que  madame  Granval  jeta  les 
yeux  sur  son  fils.  Une  terrible  découverte  sui- 
vit ce  regard. 

—  Sortez,  dit-elle  aux  domestiques  qui  en- 
touraient la  table;  et  allez  en  toute  hâte  prier 
M.  Verne  de  se  rendre  ici  sur-le-champ. 

(1)  Voyei  la  gravir*  aar  adrr. 


—  Maintenant,  mademoiscDe,  continQa-t-clle 
en  s'adrcssant  à  Claire,  parlez,  je  vous  en  sup- 
plie! parlez  vite,  ou  mon  malheureux  enlant 
va  perdre  la  raison. 

Effectivement ,  la  physionomie  dt  Léonce 
était  effrayante.  Ce  n'était  pas  seulement  du 
désespoir  qu'elle  exprimait,  c'était  du  déUre,  de 
la  frénésie. 

—  Mon  fils!  au  nom  de  Dieu!  calmez-vous, 
reprit  encore  la  baronne.  Songez  que  Suzanne 
peut  avoir  besoin  de  nous  !  C'est  notre  secours, 
notre  appui  que  mademoiselle  de  Royan  vient 
chercher. 

—  Partie  !  dit  Léonce  d'une  voix  sombre. 

—  Vous  ne  l'aimez  pas,  mon  fils!  s'écria  la 
baronne  avec  énergie  :  autrement  vous  aoriet 
plus  décourage! 

Ces  paroles  étaient  une  inspiration  du  ciel, 
car  elles  rendirent  assez  de  calme  à  Léonce 
pour  lui  permettre  de  comprendre  le  récit  que 
mademoiselle  de  Royan  commença  aussitôt, 
sur  une  nouvelle  prière  de  madame  Granval. 

A  mesure  qu'elle  avançait  dans  la  doulou- 
reuse relation  qu'elle  avait  à  faire,  le  front  de 
Léonce  s'éclaircissait,  son  regard  devenait  fier 
et  presque  serein  ;  un  sourire  vague  et  doux 
errait  sur  ses  lèvres. 

Claire  termina  par  la  lecture  de  la  lettre  de 
Suzanne. 

—  Elle  a  bien  fait ,  dit  Léonce  avec  exalta- 
tion. Si  elle  eût  agi  autrement ,  je  Taimerais 
encore,  mais  je  serais  malheureux  de  l'aimer. 
Ma  mère!  consolez-vous!  je  suis  sûr  qu'elle  est 
heureuse  au  milieu  de  ses  souffrances. 

—  Mais  que  faire?  s'écria  Claire  qui  n'avait 
pas  la  force  de  s'associer  à  cette  sublime  abné- 
gation. 

—  Respecter  ses  volontés  et  attendre,  répon- 
dit Léonce  d*une  voix  ferme.  Chercher  à  la  dé- 
couvrir serait  une  profanation  ;  essayer  de  la 
détourner  de  son  devoir,  serait  un  crime  ! 

—  Mais,  je  suis  seule  au  monde ,  répondit 
Claire. 

—  Vous  la  reverrez,  dit  madame  Granval  en 
sanglotant,  comme  si  elle  ne  partageait  pas 
l'espérance  qu'elle  voulait  donner. 

—  Je  ne  retournerai  pas  dans  cette  maisoi 
où  j'ai  été  si  heureuse,  reprit  Claire  :  j'y  mour< 
rais  de  douleur. 

—  Restez  avec  nous ,  interrompit  madanM 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


73 


CranTal.  Ici,  du  moins,  vous  trouverez  des 
cœurs  qui  sympathiseront  avec  le  vôtre.  Nous 
pleurerons  avec  vous,  et  peut-être  nousréjoui- 
vons-nous  un  jour  ensemble. 

—  Mais  vous  allez  avoir  un  mariage,  des 
fiMes,  dit  Glaire. 

—  Un  mariage!  oui,  répondit  tristement 
Léonce  ;  des  fêtes ,  non,  mademoiselle.  Je  suis 
obligé  d^épouser  ma  cousine,  je  ne  le  suis  pas 
de  me  réjouir  quand  ceux  que  j'aime  sont  dans 
la  douleur....  demeurez  donc  avec  nous.  Vos 
larmes  ne  recevront  jamais  Finsulte  d*un  sou- 
rire. 11  n'est  pas  donné  à  toutle  monde  comme 
à  elle  de  trouver  le  bonheur  dans  le  devoir. 

Si  madame  Granval  avait  eu  encore  quelque 
chose  à  apprendre,  ces  dernières  paroles  de  son 
fils  Vauraient  éclairée  complètement;  mais 
elles  ne  servirent  qu'à  la  confirmer  dans  un 
malheur  dont  elle  ne  doutait  plus. 

—  Je  vois  que  je  puis  accepter  votre  hospi- 
talité ,  dit  Glaire.  Quand  elle  saura  que  nous 
sommes  tous  réunis,  elle  éprouvera  peut-être 
latei^tation  de  venir  un  jour  nous  consoler. 

Madame  Granval  souriait  tristement  à  cette 
espérance ,  lorsque  M.  Verne  entra.  Sa  figure 
était  renversée. 

—  Vous  savez  donc  déjà  notre  malheur  lui 
dit  la  baronne. 

—  Ten  sais  un,  répondit  M.  Verne...  Dieu 
veuille  que  ce  soit  le  même  ! 

—  Mademoiselle  d'EstouviUe  est  partie ,  dit 
Léonce. 

—  M.  Loubert  vient  d^être  frappé  d'apoplexie, 
rqiartit  Verne! 

Léonce  se  précipita  vert  sa  mère  qui  tomba 
évanouie  dans  ses  bras. 

Les  soins  de  Glaire,  de  son  fils  et  de  M.  Verne 
la  rendirent  à  la  vie,  c'est-à-dire  au  sentiment 
de  ses  nombreux  malheurs. 

Quand  elle  fut  complètement  revenue  à  elle, 
M.  Verne  raconta  qu'un  des  commis  deM.Lou- 
bert  était  venu  en  toute  hâte  chez  lui  pour  le 
prier  d'avertir  la  famille  que  son  patron ,  à  la 
suite  d'une  discussion  très  vive  avec  trois  de 
ses  principaux  créanciers  oui  le  menaçaient  de 
le  foire  déclarer  ea  faillite,  avait  été  frappé  d'a- 
poplexie, et  qu'il  était  fort  mal. 

—  Ifalheureux  que  je  suis,  s'écria  Léonce, 
mon  argent  sera  arrivé  trop  tard?  Gourons 


vite,  ma  mère.  Ah  !  si  nous  pouvions  encore 
le  sauver  ! 

M.  Verne  avait  pris  la  précaution  d'amener 
un  fiacre.  Madame  Granval,  Léonce  et  lui  j 
montèrent;  mademoiselle  de  Royan  pria  la  ba- 
ronne de  la  faire  chercher  si  elle  pouvait  leur 
être  de  quelque  secours. 

Ils  trouvèrent  la  maison  de  M.  Loubert  dans 
toute  la  confusion  inséparable  du  malheur 
qu'ils  venaient  d'apprendre.  Les  commis  con- 
sternés se  tenaient  immobiles  et  silencieux  dans 
le  vestibule  de  l'hôtel  ;  les  domestiques  cou- 
raient de  tous  les  côtés  pour  exécuter  les  or- 
dres qu'on  leur  donnait;  Eléonore,  pâle  et 
tremblante,  était  dans  la  pièce  qui  précédait  la 
chambre  à  coucher  de  son  père. 

—  Ma  fille  t  s'écria  la  baronne  en  la  pressant 
snr  son  cœur  ! 

Puis  elle  se  précipita  avec  Léonce  dans  la 
chambre  de  M.  Loubert.  Eléonore  ne  les  suivit 
pas. 

Le  malade  était  étendu  sur  son  lit,  les  yeux 
fermés ,  la  face  violacée.  Deux  médecins  étaient 
à  ses  côtés  et  cherchaient  à  pratiquer  une  sai- 
gnée ;  mais  quoiqu'ils  eussent  fait  déjà  plusieurs 
tentatives  le  sang  ne  voulait  pas  jaillir  :  il  cou- 
lait goutte  à  goutte,  épais  et  noiràtre. 

Léonce  appela  un  domestique. 

—  Descendez  dans  les  bureaux ,  lui  dit-il 
d'une  voix  forte;  et  ordonnez  au  commis  prin- 
cipal d'écrire  à  tous  les  créanciers  de  M.  Lou- 
bert que  je  me  porte  sa  caution. 

A  peine  Léonce  eut-il  prononcé  ces  paroles, 
qu'un  des  médecins  qui  tenait  le  bras  de 
M.  Loubert  se  recula  vivement.  Un  jet  de  sang 
venait  d'inonder  son  visage.  La  baronne  poussa 
un  cri  de  joie. 

Peu  à  peu  les  membres  de  M.  Loubert  s'as- 
souplirent, la  coloration  de  sa  face  devint  moins 
ardente ,  sa  respiration  parut  plus  libre  ;  enfin 
il  ouvrit  les  yeux,  et  il  laissa  errer  ses  regards 
autour  de  lui. 

Léonce  et  madame  Granval  s^approchèrent 
de  son  lit;  il  les  reconnut,  leur  sourit;  et  fit 
signe  qu'il  ne  pouvait  pas  parler. 

Léonce  tira  à  part  un  des  médecins,  pendant 
que  l'autre  bandait  le  bras  de  M.  Loubert,  et  il 
lui  demanda  à  voix  basse  ce  qu'il  pensait  de 
l'état  de  son  oncle. 

—  La  congestion  a  été  yiolente,  le  malade 


74 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


est  très  sanguin  ;  nous  serons  très  heureux  si 
nous  en  sommes  quitte  pour  une  paralysie. 

—  Peut-on  lui  parler  î 

—  U  n*ya  pas  dUnconTénient,  surtout  si  cet 
accident  a  une  cause  morale,  et  que  yous  puis- 
siez le  rassurer. 

—  C'est  justement  ce  que  je  voulais  savoir. 
Et  Léonce  retourna  près  du  malade. 

»  Mon  oncle ,  lui  dit-il ,  après  Tayoir  averti 
de  sa  présence  en  lui  serrant  doucement  la 
main.  Je  suis  là  avec  ma  mère  :  nous  vous  soi- 
gnerons bien.  Quant  à  vos  affaires,  n'y  pensez 
pas;  j'en  ai  pris  la  conduite,  et  je  vous  Icsreur 
drai  en  bon  état  dès  que  yous  serez  guéri. 

M.  Loubert  voulut  parler,  mais  il  ne  put  que 
sourire  doucement,  puis  deux  ruisseaux  de 
larmes  descendirent  le  long  de  ses  joues. 

—  Voulez-vous  voir  Eléonore,  mon  bon  ami, 
dit  la  baronne  qui  s'était  aussi  approchée  du  lit. 
La  pauvre  petite  est  bien  malheureuse. 

M.  Loubert  ferma  les  yeux  et  sa  face  s'em- 
pourpra de  nouveau. 

—  Laissez-le  en  repos  maintenant,  dirent  les 
médecins.  Vos  premières  paroles  ont  semblé  le 
calmer,  il  ne  faut  pas  troubler  cette  bonne  im- 
pression. Dans  quelques  instants  nous  répéte- 
rons la  saignée. 

Madame  Granval  s'établit  au  chevet  de  son 
frère,  Léonce  descendit  dans  les  bureaux,  et  en 
passant,  il  adressa  quelques  paroles  consolantes 
et  affectueuses  à  Eléonore. 

Les  circulaires  aux  créanciers  étaient  prêtes , 
Léonce  les  signa  et  les  fit  porter  immédiatement 
à  leur  adresse  :  puis  il  s'enferma  avec  le  pre- 
mier commis ,  et  il  le  questionna  sur  ce  qui 
s'était  passé. 

Cet  homme  raconta  que  le  cabinet  de  M.  Lou- 
bert avait  été  assailli  de  bonne  heure  par  des 
créanciers  qui  avaient  fiait  entendre  des  paroles 
menaçantes  ;  que  son  patron  les  avait  calmés 
en  leur  promettant  qu^il  leur  donnerait  satis- 
faction dans  l'après-midi  ;  qu'après  le  départ 
de  ceux-ci  M.  Loubert  avait  fait  appeler  made- 
moiselle Eléonore  ;  qu'une  scène  yiolente  avait 
eu  lieu  entre  le  père  et  la  fille  ;  que  celle-ci 
était  sortie  en  disant  :  oc  Je  n'y  consentirai  ja- 
mais ;  »  qu'on  ayait  alors  entendu  un  grand 
bruit  dans  le  cabinet  de  M.  Loubert;  qu'on 
était  entré,  et  qu'on  l'ayait  trouyé  renycrsé 
sans  connaissance» 


—  Sayez-vous,  demanda  Léonce,  si  mon 
oncle  a  été  hier  recevoir  de  l'argent  à  la 
banquet 

—  Je  ne  l'affirmerais  pas,  mais  je  le  suppose, 
car  il  a  payé  dans  la  soirée  100,000  francs  ao 
caissier  qui  a  demandé  le  remboursement  de 
son  apport  dans  la  maison ,  et  30,000  francs  à 
M.  Hubart,  le  maître  d'hôtel.  Ces  deux  sommes 
ont  été  prises  par  M.  Loubert  dans  sa  caisse 
particulière,  où  il  n'y  a  jamais  autant  d'argent, 
à  ma  connaissance  du  moins. 

•»  Savez-vous  encore  où  mon  oncle  met  or- 
dinairement la  clé  de  cette  caisse? 

—  Dans  la  poche  droite  de  son  gilet. 
Léonce  courut  au  cabinet  de  son  oncle  ;  c*&- 

tait  là  qu'on  l'avait  déshabillé  après  sa  chute  : 
le  gilet  s'y  trouvait  encore  ;  la  clé  de  la  caisse 
était  dans  la  poche. 

La  caisse  fut  ouverte. 

Elle  contenait  quelques  sacs  de  mille  francs; 
puis  une  liasse  considérable  de  billets  de  banque 
avec  cette  note  :  «  Dépôt  de  mon  neveu  le  baron 
Granval.  »  Léonce  compta  les  billets,  il  y  en 
avait  trois  cent  soixante-onze. 

En  cherchant  encore ,  il  trouva  une  antre 
liasse  bien  moins  considérable  de  billets;  puis 
cette  note  datée  de  la  veille  :  «  Dépôt  de  mode- 
moisdle  Suzanne  d^EstouviUe.  « 

Léonce  eut  besoin  de  toutes  ses  vertus  pour 
ne  pas  s*attacher  uniquement  à  cette  dernière 
circonstance.  Il  y  réfléchit  pendant  quelques 
instants  avec  la  plus  douloureuse  perplexité; 
mais  le  souvenir  du  sublime  dévouement  de 
Suzanne  le  rappela  à  ses  devoirs ,  et  il  redes- 
cendit courageusement  près  de  sa  mère,  pour 
s'entendre  avec'  elle  sur  tout  ce  qu'il  y  avait  à 
faire,  et  lui  communiquer  une  partie  de  ses 
déoouyertes. 

XXI. 

Le  récit  du  commis  avait  été  exact  à  peu  de 
chose  près.  M.  Loubert,  pressé  par  ses  créan- 
ciers ,  avait  demandé  à  sa  fille  de  consentir  à 
l'abandon  des  deux  millions  déposés  par  lui  à 
la  caisse  des  consignations ,  et  Eléonore,  sans 
refuser  positivement ,  avait  alors  prié  son  père 
de  lui  laisser  le  temps  de  réfléchir,  de  consul- 
ter. M.  Loubert  avait  répondu  qu*îl  n'y  avait 
pas  une  minute  à  perdre  ;  que  le  moindre  re* 
tard  pouvait  compromettre  son  hoaneur  et 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


75 


consommer  sa  ruine.  Alors  la  discussion  s^était 
animée,  et  Eléonore  avait  fini  par  déclarer  que 
si  elle  se  décidait  à  un  sacrifice,  elle  voulait 
qa*il  se  fit  régulièrement,  lentement,  et  que  de 
tonte  autre  manière  elle  n*y  consentirait  pas. 
Ces  précautions ,  qui  avaient  pour  M.  Loubert 
tous  les  inconvénients  d*un  refus,  puisquMl  avait 
pris  rengagement  de  payer  le  jour  même, 
rexaspcrèrent.  Il  chassa  sa  fille  de  son  cabinet, 
et  il  avait  le  bras  levé  pour  lamaudire,  lorsquMl 
sMtait  senti  frappé  d^apoplexie. 

Les  faits  établis  ainsi  dans  toute  leur  yérité , 
nous  allons  suivre  Léonce  auprès  de  sa  mère, 
toujours  au  chevet  du  malheureux  Loubert. 

n  lui  transmit  à  voix  basse  une  partie  du 
récit  du  commis,  en  ayant  soin  de  supprimer 
tout  ce  qui  avait  rapport  à  la  scène  de  violence 
qui  avait  eu  lieu  entre  le  père  et  la  fille  ;  il  dit 
quelques  mots  de  Targent  quMl  avait  trouvé,  en 
remarquant  que  cette  découverte  pouvait  faire 
supposer  que  M.  Loubert  avait  disposé  du  sur- 
plus du  prêt,  ou  qu^il  Tavait  mis  en  dépôt  ail- 
kurs.  A  cet  égard ,  Léonce  manifesta  l*inten- 
tion  d^aller  interroger  sa  cousine  ;  sur  tout  le 
reste ,  la  mère  et  le  fils  tombèrent  d^accord 
qo^ils  feraient  honneur  aux  affaires  de  M.  Lou- 
bert, quelle  que  fût  Pissue  de  sa  maladie. 

Madame  Granval  eut  encore  plusieurs  fois 
foocasion,  pendant  cet  entretien,  d'admirer  la 
grandeur  d'âme  de  son  fils,  et  d'entrevoir  une 
délicatesse  qui  étonnait  même  le  cœur  d'une 
femme  et  d'une  mère. 

Léonce  fit  prier  sa  cousine  de  vouloir  bien 
se  rendre  au  salon ,  oîk  il  allait  la  précéder. 

Peu  de  minutes  après,  ils  étaient  réunis. 

—  Eléonore,  dit  Léonce  d'une  yoix  grave 
qui  cherchait  à  n'être  pas  sévère,  pourriez-yous 
me  dire  si  vous  avez  connaissance  de  l'emploi 
d'une  somme  de  deux  millions  que  votre  pau- 
vre père  a  reçue  hier,  et  qui  devait  servir  à  dé- 
aîniéresser  les  plus  pressants  de  ses  créanciers. 

<—  Je  crois  que  cette  destination  a  été  rem- 
plie ,  mon  cousin ,  repondit  Eléonore ,  du  ton 
d'an  criminel  qui  est  en  présence  de  son  juge. 

—  Et  pourrie^TOUS  me  dire  qui  a  reçu  cette 
somme? 

—  Personne  encore....  Elle  est  à  la  caisse 
des  eoDsignations ,  où  eBe  sert  de  garantie  à 
ma  dot. 

Léonee  a^avatt  îblïX  que  soupçonner  la  vé- 


rité :  il  la  vît  dans  toute  son  horreur,  et  il  se 
couvrît  le  visage  de  ses  deux  mains. 

—  Votre  pauvre  père,  reprit-il  après  quel- 
ques instants  de  silence,  a  été  égaré  par  sa  ten- 
dresse pour  vous,  il  n'a  songé  qu'à  mettre  vos 
intérêts  à  couvert...  Cette  erreur,  cette  fai- 
blesse, sont  la  cause  de  tous  ses  malheurs. 

Eléonore  n'eut  pas  la  force  de  répondre* 
elle  était  trop  orgueilleuse  pour  mentir  ou  pour 
s'excuser. 

—  Cet  argent  venait  de  ma  mère  et  de  moi, 
continua  Léonce ,  et  nous  espérions  qu'il  sau- 
verait votre  père.  Un  mauvais  génie  Ta  perdu. 

—  n  peut  être  sauvé  encore  puisque  vous 
êtes  là,  Léonce,  murmura  Eléonore. 

^  Son  honneur  le  sera,  ma  cousine...  Mais 
sa  vie!  Les  médecins  n*osent  pas  en  répondre; 
ils  me  paraissent  même  bien  inquiets. 

—  C'est  horrible  à  penser,  Léonce...  Mais  si 
vous  vouliez  disposer  de  cet  argent ,  je  crois 
qu'une  simple  autorisation  de  moi  suffira  pour 
vous  le  faire  délivrer ,  et  je  suis  toute  prête  à 
vous  la  donner. 

—  Je  vous  la  demanderai ,  s'il  n'y  a  pas 
moyen  de  faire  autrement. 

—  Ah!  mon  cousin!  quelle  injure  ! 

—  Ce  n'est  point  une  injure ,  Eléonore  ;  car 
je  n'ai  pas  la  pensée  de  vous  offenser.  La  si- 
tuation de  mon  oncle  ne  m*est  pas  encore  con- 
nue, et  dans  le  doute  où  je  suis ,  je  ne  veux 
pas  disposer  légèrement  de  ce  qui  vous  appaiv 
tient.  Seulement  si  ma  fortune  ne  suffît  pas, 
j'aurai  recours  àla  vôtre...  Fiez-vous  en  à  moi. 

—  Mais  vous  n'avez  pas  le  droit  d'être  plus 
jaloux  que  moi-même  de  l'honneur  de  mon 
père,  s'écria  Eléonore,  qui  sentait  la  nécessité 
de  se  releyer  aux  yeux  de  son  cousin ,  parce 
qu'elle  avait  vu  à  travers  sa  délicatesse  qu'il 
était  instruit  de  tout. 

—  J'ai  du  moins  celui  de  tenir  mes  ser- 
ments ,  répondit  Léonce;  et  j'ai  appelé  tout-à- 
l'heure  le  sourire  sur  les  lèvres  de  votre  mal- 
heureux père,  en  lui  jurant  que  je  répondais 
de  tout. 

—  Vous  voulez  m*humilier,  parce  que  vous 
ne  m*aimez  pas,  parce  que  vous  en  aimei 
une  autre!  Je  vous  ai  deviné  depuis  longtemps, 
Léonce  ! 

—  Je  Tondrais  n'avoir  pas  à  tous  dire  que 
f  en  ai  fait  autant  pour  vous,  Eléonore....  Mme 


76 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


la  mérité  in*y  Gondamne.  Au  surplus ,  laissons 
de  côté  pour  le  moment  nos  sentiments  person- 
nels. Nous  en  reparlerons  plus  tard,  si  vous  le 
voulez,  car  je  n*ai  rien  à  cacher. 

— >  Vous  espérei  que  la  mort  de  mon  père 
vous  délivrera  de  vos  engagements  envers  moi. 

A  cette  accusation  injuste  éternelle,  Léonce 
resta  muet.  Toutes  les  bassesses  du  cœur  hu- 
main lui  apparurent  dans  leur  odieuse  nudité; 
son  cœur  et  sa  raison,  qui  comprenaient  tout 
ce  qui  était  noble  et  délicat,  furent  au  moment 
de  se  briser  et  de  s'égarer  sous  le  retentisse- 
ment de  ces  horribles  paroles.  Dieu  lui  envoya 
un  secours,  c'était  le  souvenir  de  Suzanne  avec 
son  cortège  de  vertus  simples  et  sublimes. 

—  Assez,  Eléonore !  assez!  dit-il,  avec  une 
émotion  qui  n'était  que  douloureuse.  Toutes 
mes  espérances  sont  des  craintes;  mais,  Dien 
merci!  elles  n'ont  rien  de  coupable!  vous  le 
aaurez  un  jour. 

Et  il  sortit  du  salon  pour  éviter  d'ajouter 
quelque  chose  de  blessant  à  ces  mots  que  sa 
bonté  trouvait  cruels. 

Après  son  départ,  Eléonore,  que  ses  remords 
n'avaient  pu  abattre,  tomba  dans  le  découra- 
gement le  plus  profond.  Connue  de  son*  père , 
qui  pouvait  mourir  en  la  maudissant,  ou  vivre 
pour  la  mépriser;  devinée  par  son  cousin  qu'elle 
croyait  aimer  et  qui  devait  la  haïr;  démasquée 
bientôt  peut-être  aux  yeux  de  sa  tante,  elle  se 
voyait  dans  l'avenir  abandonnée  de  tous,  et, 
quoique  riche,  dans  une  position  de  fortune 
bien  inférieure  à  celle  qu'elle  avait  rêvée;  ainsi 
elle  était  blessée  à  la  fois  dans  son  cœur  et  dans 
sa  vanité. 

Un  journal  était  ouvert  sur  une  table  devant 
elle  :  elle  y  jeta  machinalement  les  yeux,  et 
elle  crut  y  lire  le  nom  de  Granval. 

Alors  elle  le  prit,  et  lut  ce  qui  suit  avec  des 
sentiments  faciles  à  comprendre  : 

«  Le  roi,  par  une  ordonnance  insérée  hier  au 
Moniteur^  a  élevé  M.  le  baron  Granval  à  la  di- 
gnité de  pair  de  France.  Toutes  les  opinions 
applaudiront  à  ce  choix,  qui  récompense,  dans 
la  personne  de  son  fils ,  les  services  d'un  des 
plus  braves  et  des  plus  loyaux  officiers  de  l'an- 
cienne armée.  » 

Eléonore  jeta  le  journal  loin  d'elle,  et  elle 
courut  s  enfermer  dans  son  appartement. 

Léonce  trouva  sa  mère  au  désespoir.  La  se* 


I  conde  saignée  n'avait  pas  eu  les  bons  résul- 
tats qu'on  en  attendait,  et  M.  Loubcrt  était  tom- 
bé dans  un  assoupissement  que  les  médecins 
considéraient  comme  un  symptôme  du  plus 
mauvais  augure. 

Vers  la  fin  de  la  matinée  on  apportaàLéooce 
plusieurs  lettres  :  c'étaient  les  réponses  des 
créanciers  de  son  oncle  :  elles  disaient  qu'ils 
prendraient  tous  les  arrangements  quiponr^ 
raient  convenir  à  M.  le  baron  Granval;  elles 
exprimaient  aussi  le  vœu  que  Vh/morabU 
M.  Loubert  fût  promptement  en  état  de  se  re- 
mettre à  la  tète  de  ses  afiaires. 

Léonce  descendit  dans  les  bureaux  pour  an- 
noncer ces  bonnes  nouvelles.  Examen  fait  de 
la  situation  de  son  onde ,  il  se  trouva  qu'il  ne 
devait  que  deux  millions  :  ses  immeubles,  dé- 
grevés de  l'hypothèque  d'Eléonore,  et  en  ne 
portant  les  usines  de  Courville4e-Bas  que  pour 
mémoire,  en  valaient  le  double. 

Dans  la  soirée  M.  Loubert  sortit  de  son  as- 
soupissement. Son  premier  regard  rencontra 
les  visages  tendres  et  désolés  de  sa  sœur  et  de 
son  neveu.  Il  n'indiqua  pas  qu'il  voulût  voir 
autre  chose. 

—  Gomment  vous  trouvez-vous ,  mon  ami? 
demanda  la  baronne. 

M.  Loubert  leva  les  yeux  vers  le  cieL 

—  Toutes  vos  affiiires  sont  arrangées,  mon 
bon  oncle,  reprit  Léonce.  Ne  voulez-vous  pas 
voir  ma  cousine?  je  l'ai  laissée  bien  triste  de 
vos  souffrances. 

M.  Loubert  détourna  la  tète. 

—  Ma  mère,  allez  chercher  Eléonore,  dit 
Léonce  à  voix  basse. 

Madame  Granval  sortit. 

—  Mon  oncle,  m'aimez-vous?  demanda  le 
jeune  baron  avec  anxiété. 

Un  regard  plein  d'affection  et  de  reconnais- 
sance répondit  à  cette  parole. 

—  Eh  bien  !  consentez  à  voir  votre  fille,  et 
pardonnez-lui  dans  le  fond  de  votre  cœur.  Je 
vous  jure  qu'elle  est  à  plaindre. 

M.  Loubert  fit  un  signe  d'assentiment,  mais 
il  était  facile  de  voir  qu'il  faisait  un  violent  ef- 
fort sur  lui-même. 

Madame  Granval  rentra,  donnant  le  bras  à 
Ëlénore,  qui  pouvait  à  peine  se  soutenir.  Quand 
elle  fut  près  du  lit  elle  s'agenouilla. 

Léonce  tenait  la  main  da  son  onde;  il  la 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


77 


souleTa  non  sans  éprouver  une  résistance  dont 
fl  eut  seul  le  secret,  et  il  la  posa  sur  le  front 
de  sa  cousine.  Madame  Granval  sanglottait, 
debout,  à  quelque  distance. 

—  Mon  père,  me  pardonnez-Tous ?  dit  Éléo- 
nore,  d'une  voix  mourante. 

—  n  fait  plus ,  Éléonore,  répondit  Léonce  ;  il 
TOUS  bénit.  Silence!  ma  mère  ne  sait  rien. 

La  main  de  M.  Loubert  retomba  sur  le  lit, 
ses  yeux  se  fermèrent.  Léonce  crut  qu'il  allait 
mourir;  il  se  bâta  d'emmener  sa  cousine. 

— ^Ha  sœur,  murmura  M.  Loubert  dès  qu'ils 
furent  sortis. 

La  baronne  accourut  auprès  de  s6n  frère. 
Elle  le  crut  sauvé  en  l'entendant  parler. 

—  Je  vais  mourir,  continua  M.  Loubert.  Ma 
sœur,  si  vous  aimez  votre  fils  autant  que  je 
l'aime  moi-même,  ne  permettez  jamais  qu'il 
épouse  ma  fille,  et  dites  à  Éléonore  que  c'est 
la  dernière  volonté  de  son  père. 

—Elle  est  bien  cruelle,  mon  ami...  rétrac- 
tez-la, je  vous  en  supplie  ! 

—  Je  veux  finir  en  honnête  homme  ;  c'est 
pour  cela  que  je  m'oppose  à  ce  mariage.  Main- 
tenant, ma  sœur,  un  prêtre,  et  priez  pour  moi  ! 

Madame  Granval  adressa  encore  quelques 
(piestions  à  son  frère,  mais  elle  ne  put  en  ob- 
tenir aucune  réponse.  Elle  fit  alors  appeler 
M.  Verne,  et  le  pria  d'aller  chercher  le  curé 
de  la  paroisse.  Léonce  rentra  ;  il  avait  confié  sa 
cousine  aux  soins  de  mademoiselle  de  Royan, 
que  son  bon  cœur  avait  amenée  au  milieu  de 
ces  scènes  de  deuil. 

I^  prêtre  arriva.  M.  Loubert  retrouva  encore 
la  parole  pour  déclarer  qu'il  mourait  en  chré- 
tien et  pour  demander  à  bénir  sa  fille  une  se- 
conde fois. 

On  alla  la  chercher.  Les  portes  de  l'apparte- 
ment furent  ouvertes  ;  les  commis ,  les  domes- 
tiques se  rassemblèrent  ;  tous  s'étonnèrent  du 
calme  céleste  qui  rayonnait  sur  le  front  du  ma- 
lade, à  travers  les  ombres  de  la  mort  dont  il 
était  déjà  enveloppé. 

Léonce  prit  la  main  de  sa  cousine  pour  aller 
recevoir  avec  elle  la  dernière  bénédiction  du 
mourant.  M.  Loubart  fit  comprendre  par  des 
signes,  qub  sa  sœur  se  chargea  d'interpréter, 
qu'il  voulait  que  sa  fille  vint  seule  auprès  de 
ion  lit. 

Éléonore  comprit  que  Fisolcmcnt  commençait 


pour  elle  :  elle  dévora  cette  souffrance  dans  la 
pensée  que  personne  n'en  comprendrait  le  se- 
cret. 

M.  Loubert  sourit  doucement  à  sa  fiBe;  mais 
il  y  avait  dans  son  sourire  un  détachement  de 
la  vie  que  toute  la  résignation  d'un  père  heu- 
reux par  son  enfant  n'aurait  pu  montrer. 

La  mansuétude  de  cette  punition  n'échappa 
pas  à  Léonce  ;  elle  fut  à  la  fois  pour  lui  un  sujet 
d'admiration  et  de  douleur. 

M.  Loubert  indiqua  alors  par  un  geste  qu'il 
fallait  éloigner  sa  fÛle.  Claire  se  chargea  de  ce 
triste  soin.  Eléonore  eut  la  loyauté  de  se  laisser 
emmener  sans  résistance  :  son  père  lui  en  sut 
gré.  Toute  autre  conduite  ne  l'aurait  pas  con- 
vaincu. 

Madame  Granval  et  son  fils  remplacèrent 
Eléonore  au  chevet  du  lit  de  son  père.  M.  Lou- 
bert en  les  reconnaissant  s'attendrit,  et  on  put 
voir  qu'il  regrettait  quelque  chose  dans  ce 
monde.  11  essaya  à  plusieurs  reprises  d^exprimer 
ses  sentiments  ;  mais  toutes  ses  tentatives  furent 
infructueuses.  Une  vive  anxiété ,  qui  prenait  sa 
source  dans  le  besoin  de  taire  connaître  une 
dernière  volonté,  semblait  le  torturer.  A  toutes 
les  questions  qu'on  lui  adressait  sur  les  sujets 
qui  pouvaient  le  préoccuper,  il  répondait  tou- 
jours par  des  signes  de  tête  négatifs.  On  lui 
nomma  successivement  toutes  ses  connais- 
sances, tous  ses  créanciers,,  toutes  ses  entre- 
prises, rien  ne  paraissait  le  satisfaire,  quand 
tout-à-coup  Léonce,  se  souvenant  de  la  décou- 
verte qu'il  avait  faite  dans  la  caisse  de  son  oncle, 
eut  l'idée  de  nommermademoiselled'Estouville. 

La  satisfaction  de  M.  Loubert  prouva  qu'il 
était  enfin  compris. 

—  Je  sais  de  quoi  il  8*agit,  mon  bon  oncle  : 
soyez  en  repos  sur  cette  aiikire  comme  sur 
toutes  les  autres. 

M.  Loubert  retomba  dans  son  inquiétude, 
mais  cette  fois  on  ne  put  l'aider  à  en  sortir,  et 
l'agonie  vint  bientôt  détruire  ce  qui  lui  restait 
de  facultés. 

Toutefois,  jusqu'à  son  dernier  soupir,  il  re- 
connut sa  sœur  et  son  neveu  ;  et  avant  de  fer- 
mer les  yeux  pour  ne  plus  les  rouvrir,  il  adressa 
à  madame  Granval  un  regard  qui  semblait  lui 
rappeler  une  promesse  qu'il  aurait  reçue  d'elle 
ou  une  prière  qu'il  lui  eut  faite.  La  baronne 
dominée  par  ce  regard  qui  plongeait  peut-être 


78 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


dans  les  profondeurs  de  Tavenir^  ne  sut  pas  lui 
résister,  et  elle  y  répondit  par  un  mot  qui  était 
un  engagement.  M.  Loubert  expira  alors,  en 
retenant  la  main  de  son  neveu  par  une  étreinte 
qui  survécut  à  sa  vie,  comme  s'il  eut  voulu  ex- 
primer le  regret  de  n'avoir  pas  eu  le  temps  de 
témoigner  toute  sa  reconnaissance  à  celui  qui 
avait  tant  fait  pour  lui. 

—  Allons  auprès  d'Eléonore,  s^écria  Léonce 
avec  une  douloureuse  fermeté,  en  entraînant  sa 
mère  loin  de  ce  lit  de  mort. 

Leur  présence  et  leurs  larmes  apprirent  à 
mademoiselle  Loubert  qu'elle  était  orpheline. 

Le  désespoir  d'Eléonore  fut  grand  et  sincère: 
sa  tante,  en  se  jetant  dans  ses  bras,  ne  l'avait 
pas  nommée  sa  fille.  Cet  oubli  tombant  dans 
une  conscience  troublée ,  y  resta  comme  une 
punition ,  et  y  grandit  comme  un  remords. 

Quelque  précaution  que  prit  Léonce  pour 
dérober  certains  faits  à  la  connaissance  du  pu- 
blic, il  ne  put  empêcher  à  la  vérité  de  se  faire 
jour.  L'admiration  fut  générale  et  démonstra- 
tive. Tout  Paris  vint  se  fiiire  inscrire  chez  le 
jeune  pair.  Le  roi  lui-même  daigna  charger  le 
président  du  conseil  de  lui  témoigner  la  satis- 
faction qu'il  éprouvait  de  sa  conduite. 

Quant  à  ia  pauvre  Suzanne,  le  monde  n'y 
songeait  plus.  Mademoiselle  de  Royan,  d'accord 
avec  madame  Granval  et  Léonce,  avait  laissé 
courir  le  bruit  que  son  amie  était  partie  pour 
rejoindre  son  oncle,  malade  au  Havre,  et  comme 
elle  avait  eu  soin  d'ajouter  que  le  chevalier  était 
revenu  pauvre,  mademoiselle  d'EstouviUe  fut 
bientôt  aussi  complètement  oubliée  que  si  elle 
o^eût  januds  existé. 

xxn. 

H.  Loubert  mort,  Léonce  n'en  poursuivit  pas 
moins  l'accomplissement  de  l'œuvre  qu'il  avait 
commencée ,  c*est-à-dire  le  règlement  des  af- 
faires de  son  oncle.  Le  pauvre  négociant  ne  re- 
posait pas  encore  dans  sa  dernière  demeure, 
que  Léonce  avait  déjà  vu  les  principaux  créan- 
ciers de  la  succession,  et  qu'il  en  avait  obtenu 
des  désistements  et  des  quittances,  au  moyen 
d'engagements  personnels  pour  lesquels  on  lui 
avait  donné  toutes  les  facilités  imaginables.  Les 
autres  dettes  moins  importantes  furent  soldées 
sur  les  370,000  fr.  restant  de  la  somme  de 
600,000  que  M.  Loubert  avait  mis  dans  sa 


caisse  particulière,  comme  on  doit  s'en  scave- 
nir,ctce5  dettes  n'en  absorbèrent  pas  le  quart. 
Enfin,  trente-six  heures  après  la  mort  du  fjpère 
de  madame  Granval,  il  n'existait  pas  un  être 
qui  eût  le  droit  de  mépriser  sa  mémoire,  et  les 
hommes  qui  avaient  empoisonné  ses  demie» 
jours  par  des  menaces  de  poursuites ,  étaient 
les  plus  empressés  à  vanter  partout  sa  haute 
intelligence  en  ailaires  et  son  incorruptible 
probité  :  les  éloges  comme  les  regrets  étaient 
unanimes. 

Les  obsèques  de  M.  Loubert  furent  magni- 
fiqucs.Tous  les  amisde  sa  prospérité  y  vinrent,  et 
il  s'y  joignit  une  foule  nombreuse  et  brillante, 
composée  de  l'élite  de  la  société  dans  laquelle 
Léonce  avait  été  introduit  par  madame  d'Eto- 
ges. 

Lorsque  Léonce  fut  revenu  de  la  cérémonie 
funèbre,  il  fit  demander  à  Eléonore  si  elleyoa- 
lait  le  recevoir. 

Elle  repondit  par  un  signe  d'assentiment,  et 
elle  attendit  dans  une  morne  stupeur  celui  qm 
s^annonçait  comme  un  ami  et  qu'elle  redoutait 
comme  un  juge. 

Il  entra  le  visage  couvert  de  tristesse ,  mais 
le  regard  rempli  de  pitié  et  presque  d'aflcctioo. 
Il  savait  tout,  à  peu  de  choses  près,  et  cepen- 
dant le  mépris  n'était  pas  dans  son  cœur ,  k 
reproche  n'errait  pas  sur  ses  lèvres.  A  le  voir 
si  différent  de  ce  qu'elle  redoutait,  Eléonore  crut 
un  moment  qu'il  l'excusait  en  se  disant  qu'elle 
avait  agi  sans  discernement.  Son  cousin  était 
ce  qu'elle  aimait  et  estimait  le  plus  au  monde» 
et  cependant  elle  préférait  au  bonheur  de  le 
trouver  généreux,  la  satisfaction  de  le  supposer 
crédule.  Elle  voyait  là  un  moyen  de  se  relever. 

Léonce  prit  place  à  ses  côtés  et  lui  serra  U 
main  tendrement. 

—  Ma  mère  a  bien  besoin  de  vous  presser 
sur  son  cœur  et  de  vous  dire  que  vous  lui  êtes 
plus  chère  que  jamais...  Je  lui  ai  caché  tout 
ce  qui  pouvait  lyouter  à  sa  douleur ,  déjà  à 
grande. 

—  Léonce,  je  suis  moins  coupable  que  vous 
ne  croyez,  se  hasarda  de  dire  Eléonore. 

—  Je  vous  plains,  ma  cousine,  je  ne  vous  ac- 
cuse pas;  et  si  votre  conscience  vous  absout,  ce 
que  vous  seule  pouvez  savoir ,  vous  avez  k 
droit  de  ne  pas  chercher  à  vous  justifier.  Au 
surplus,  je  ne  venais  ici  que  pour  pleurer  avec 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


79 


TOUS.  (Test  mon  aoique  pensée  pour  le  mo- 
ment. 

—  Mon  pauTre  père  1  s^écria  déonore  qui 
voulait  cacher  sous  cette  exclamation  de  dou- 
leur la  satisfaction  secrète  que  lui  causaient  les 
dernières  paroles  de  son  cousin! 

—  fespère  que  sa  fln  a  été  douce,  répondit 
Léonce  avec  plus  d*afTection  qu'il  n^en  avait  en- 
core montré;  il  a  pu  vous  bénir,  et  Dieu  Ta 
visité  à  ses  derniers  moments.  H  a  su  aussi  par 
moi  que  sa  mémoire  serait  respectée  par  ceux 
mêmes  qui  s^étaient  cru  le  droit  de  calomnier 
sa  vie. 

—  N'a-t-il  pas  prononcé  quelques  paroles 
avant  de  mourir? 

—  Ha  mère  m'a  parlé  vaguement  d'une  pro- 
messe qu'il  avait  exigé  d'elle,  mais  comme  le 
moment  de  raccomplir  n'est  pas  encore  venu , 
ma  mère  n'est  entrée  dans  aucun  détail  à  ce 
sujet  :  elle  s'est  bornée  à  me  promettre  de  tout 
nous  confier  plus  tard. 

—  Léonce,  vous  savez,  cet  argent  qu^on  m'a- 
vait conseillé  de  mettre  à  couvert...  vous  pou- 
vez en  disposer. 

—  Je  vous  Saurais  déjà  demandé  s'il  eût  été 
nécessaire,  mais,  Dieu  merci!  nous  avons  pu 
nous  en  passer.  Tai  répondu  de  tout...  Ce  sera 
m  compte  à  régler  entre  nous  plus  tard.  Je 
pense  qu'il  ne  donnera  lieu  à  aucune  difficulté, 
dit  Léonce  en  souriant  tristement, 

—  Ah!  mon  cousin  ,  comment  reconnaître 
tant  de  nobles  et  généreux  procédés? 

^  En  croyant  que  j'ai  été  heureux  de  les 
avoir,  Eléonore.  Maintenant,  ma  cousine,  con- 
tinua Léonce,  il  faut  que  je  vous  interroge  sur 
nn  fait  qui  ne  vous  concerne  pas,  et  sur  lequel 
je  n'ai  pu  recueillir  aucune  lumière  jusqu'à 
présent. 

—  De  quoi  s'agit-il,  Léonce?  je  serais  bien 
beoreuse  si  Je  pouvds  vous  être  bonne  à  quel- 
que chose. 

—  Votre  père  avaît-il  quelques  relations  d'af- 
bires  avec  mademoiselle  d'Estouville!* 

^  Aucune,  que  je  sache  du  moins.  Il  pour- 
rait se  foire  cependant  qu'elle  lui  eût  emprunté 
quelque  argent;  il  la  trouvait  fort  à  son  gré. 

—  Il  ne  s'agit  cas  d'un  prêt ,  répondît  brus- 
Qocroent  Léonce ,  mais  au  contraire  d'un  dé- 
[^L  Tai  trouvé  dans  la  caiâse  de  mon  oncle  une 
Somme  assez  considérable,  et  aux  billets  qui  la 


composent  est  jointe  une  note  qui  indique  que 
cette  somme  q>partient  à  mademoiselle  d'Es- 
tou  ville. 

—  Cest  bien  singulier ,  dit  Eléonore...  et  je 
n'ose  hasarder  une  supposition. 

—  Vous  le  pouvez,  ma  cousine,  car  înade* 
molselle  d'Estouville  est  une  personne  sur  le 
compte  de  laquelle  on  ne  saurait  avoir  que  de 
bonnes  pensées. 

—  Oh  !  mon  Dieu,  je  présume  que  mon  père, 
la  sachant  peu  favorisée  du  côté  de  la  fortune, 
aura  voulu  faire  quelque  chose  pour  elle ,  et 
qu'il  en  aura  été  empêché  par  les  embarras  qui 
lui  sont  survenus. 

Une  pâleur  mortelle  couvrit  subitement  le 
visage  de  Léonce,  et  cependant  il  ne  pouvait  se 
rendre  compte  de  ce  qui  se  passait  en  lui. 

—  Ma  cousine,  dit-il  enfin  d'une  voix  sévère 
et  presque  irritée ,  je  crains  que  vous  ne  ca- 
lomniiez deux  personnes  qui  ont  droit  à  tous  vos 
respects. 

—  Ce  n'est  pas  calomnier  mon  père  que  de 
le  croire  capable  d'une  action  généreuse ,  ré- 
pondit Eléonore  avec  embarras. 

—  Si  c'est  ainsi  que  vous  l'entendez,  ce  n'est 
plus  qu'une  invraisemblance-.,  car  vous  savez 
aussi  bien  que  moi  que  mon  oncle  n'était  pas 
naturellement  prodigue,  et  que,  dans  ces  der- 
niers temps,  il  n'était  pas  en  position  de  le  de- 
venir, malheureusement  pour  lui. 

—  Alors,  c'est  inexplicable,  dit  Eléonore. 

—  Ce  ne  l'est  pas  du  tout  pour  moi,  ma  cou- 
sine, et  quand  je  vous  ai  questionée,  j'espérais 
seulement  apprendre  de  vous  que  vous  saviez 
dans  quelles  circonstances  et  à  quelles  condi- 
tions ce  dépôt  a  été  fait.  Vous  l'ignorez ,  n'en 
parlons  plus ,  et  attendons  les  renseignements 
que  mademoiselle  d'Estouville  ne  manquera 
pas  de  nous  transmettre  quand  elle  saura  la 
perte  que  nous  avons  faite. 

—  Qui  sait  si  nous  la  reverrons  jamais,  cette 
pauvre  Suzanne ,  dit  Eléonore.  Cette  aventure 
lui  fera  probablement  un  tort  qui  l'empêchera 
de  chercher  à  nous  revoir. 

—  Vous  appelez  un  dévoûment  une  aventu- 
re! s'écria  Léonce  d'une  voix  tonnante.  Ne  lo 
comprenez  pas,  si  cela  vous  est  impossible,  mais 
au  nom  du  ciel  !  gardez-vous  de  le  calomnier  ! 

—  Je  n'ai  pas  parlé  de  mes  impressions  per- 
sonnelles, mon  cousin,  mais  des  suppositions 


80 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE, 


que  fera  le  monde  :  tous  savez  qu^il  n^esl  pas 
indulgent. 

—  Je  sais  aussi  qu'il  est  quelquefois  terri- 
blement juste,  Eléonore  :  Dieu  veuille  que  tous 
ne  rappreniez  jamais  par  votre  propre  expé- 
rience. Mais  laissons  ce  sujets  ma  cousine,  con- 
tinua Léonce  d'une  voix  plus  douce ,  en  con- 
templant les  vêtements  de  deuil  de  mademoi- 
selle Loubert,jenesuis  pas  venu  ici  pour  vous 
affliger ,  et  si  je  Tai  fait  sans  le  vouloir,  par- 
donnez-moi, je  vous  le  demande  en  grâce!  vous 
savez  que  la  dissimulation  est  au-dessus  de 
mes  forces. 

—  Ces  paroles  me  rendent  bien  heureuse,  dit 
Eléonore  avec  une  émotion  qui  parut  étonner 
Léonce,  et  qui  le  rendit  silencieux  pendant  quel- 
ques instants. 

—  Elles  doivent  vous  prouver,  répondit-il  en 
hésitant,  que  je  respecte  mes  engagements  en 
dépit  de  ce  qui  me  les  aurait  certainement  fait 
rompre  il  y  a  quelques  mois.  Tai  promis,  Eléo- 
nore... j'ai  promis  à  votre  père,  qui  est  mort 
peut-être  avec  la  crainte  que  je  manquerais  à 
mes  engagements.  Mais  pourquoi  mes  paroles, 
qui  paraissaient  vous  faire  plaisir  tout-à-llieu- 
re,  semblent-elles  vous  blesser  maintenant! 
N*est-ce  donc  rien  que  d'être  sûr  de  la  loyauté 
d'un  être  avec  lequel  on  doit  passer  sa  vie? 

Après  cette  explication,  Léonce  donna  à  Eléo- 
nore quelques  éclaircissements  sur  les  affaires 
de  M.  Loubert ,  puis  il  annonça  que  sa  mère 
avait  l'intention  de  ne  pas  retourner  chez  elle 
de  quelques  jours,  et  il  l'engagea  à  reconnaî- 
tre cette  marque  d'affection  en  la  voyant  le  plus 
tôt  possible.  Eléonore  promit  qu'elle  descen- 
drait à  l'heure  du  diner. 

xxni. 

Le  surlendemain  des  obsèques  de  M.Loubert, 
madame  d'Étoges  était  venue  de  bonne  heure  à 
Paris,  dans  l'intention  de  faire  dans  la  journée 
sa  visite  de  condoléance  à  Eléonore  et  à  ma- 
dame Granval.  La  duchesse  se  souvint  que 
c'était  le  jour  du  marché  aux  fleurs,  et  comme 
elle  n'avait  aucun  projet  jusqu'à  l'heure  où  elle 
pourrait  commencer  ses  visites,  elle  prit  la  ré- 
solution soudaine  d'aller  faire  quelques  em- 
plettes pour  son  parc  dans  le  bazar  embaumé 
du  quai  de  l'Horloge. 

Arrivée  sous  ces  allées  d'accacias ,  si  connues 


des  Parisiennes  de  toutes  les  classes,  elle  passa 
d*abord  une  revue  générale  pour  arrêter  son 
choix ,  puis  elle  acheta  à  droite  et  à  gauche  une 
vingtaine  de  plantes  rares  en  pots. 

Madame  d'Étoges  ayant  donné  des  ordres 
pour  qu'on  transportât  chez  elle  tout^ce  qu'elle 
avait  acheté,  allait  reprendre  le  chemin  de  son 
hôtel,  quand  elle  crut  reconnaître,  dans  un  chien 
qui  passait  à  quelques  pas  d'elle,  le  beau  lévrier 
Snap,  qu'elle  avait  rencontré  une  première  fois 
dans  les  bois  d'Enghien,  et  qu'elle  avait  reTu 
ensuite  chez  mademoiselle  de  Royan.  Convain- 
cue que  Claire  et  Suzanne  étaient  vennes, 
comme  elle,  au  marché,  elle  regarda  d'abord 
autour  de  Snap  pour  voir  si  elle  les  apercevrait; 
puis  elle  les  chercha  des  yeux  plus  au  loin, 
mais  le  tout  sans  succès.  Cependant  Snap  n'a- 
vait pas  l'inquiétude  des  chiens  égarés;  fl  pa- 
raissait au  contraire  attendre.  A  coup  sûr,  à  dé- 
faut de  sa  maîtresse,  quelqu'un  de  la  maison 
de  mademoiselle  de  Royan  était  là,  et,  en  ob- 
servant les  manœuvres  de  Snap,  il  ne  serait  pas 
difficile  de  le  découvrir. 

Enfin  Snap,  qui  était  assis,  fit  un  petit  bond, 
et  il  se  mit  en  marche  du  côté, du  Pont-an- 
Change.  Tout  en  cheminant,  il  regardait  de 
temps  en  temps  derrière  lui. 

Madame  d^Ëtoges  suivit  la  direction  de  ses 
regards,  et  quand  elle  vit  quMls  s'adressaient  à 
une  jeune  fille  très  modestement  vêtue,  elle  fat 
confirmée  dans  sa  seconde  supposition,  c'est- 
à-dire  que  le  lévrier  avait  été  amené  par  une 
personne  au  service  de  Claire  ou  de  Suzanne. 
Néanmoins,  en  examinant  la  jeune  fille  avee 
plus  d'attention ,  elle  fut  frappée  de  la  noblesse 
de  sa  démarche  et  de  la  modestie  élégante  de 
son  maintien.  Cette  première  découverte  exci- 
tant vivement  sa  curiosité,  elle  pressa  le  pas  de 
manière  à  rejoindre  la  belle  inconnue,  et  au 
moment  où  elle  la  dépassa,  elle  reconnut  dis- 
tinctement mademoiselle  d'Estouville. 

Où  va-t-elle  ?  que  signifie  ce  costume  dont 
la  simplicité  peut  passer  pour  un  déguisement! 
où  porte-elle  ces  deux  pots  de  marguerites  aux 
fleurs  jaspées  de  blanc  et  de  lilas  pâle?  Pour- 
quoi ses  yeux  baissés  vers  la  terre  paraissent- 
ils  gonflés  de  larmes  ? 

«  Il  y  a  dans  tout  ceci  quelque  triste  mystère? 
pensa  madame  d'Etoges,  et  je  ferais  peut-^tre 
une  bonne  action  en  cherchant  à  le  pénétra. 


Si  ce  myslËreestunc  faute  consommée,  je  le 
renrermerai  dans  mon  cceur;  s'il  n'est  encore 
qu'un  danger,  j'offrirai  mon  secours;  s'il  cache 
quelque  déroâment  obscur,  je  me  retirerai  sans 
me  faire  connaître,  si  cela  est  possible.  Pauvre 
eobntl  eQe  parait  briséel  je  tremble  pour  elle  t 
jeTeux ,  je  dois  la  suivre.  » 

Sa  résolution  prise,  elle  ralentit  sa  marche  de 
numière  à  ne  pas  perdre  Suzanne  de  vue  sans 
i'eiposer  à  être  reconnue  par  elle.  Toutes  deux 
l'avancëreot  ainà  à  traTcrs  les  rues  sombres, 
mais  Tirantes  du  quartier  Saint-Hartin. 

An  moment  où  Suzanne  passait  devant  le 
portail  de  Saint-Héry,  elle  fut  accostée  par  un 
bomme  âgé,  proprement  vêtu  et  dont  l'exté- 
rieur ne  numquait  pas  d'une  certaine  distinc- 
tion native.  Us  échangèrent  quelques  mots  que 
la  duchesse  n'entendit  pas ,  puis  ils  se  sépa- 
rèrent. Suzanne  entra  dans  l'église,  elle  dit  une 
morte  prière  devant  l'autel  de  lavierge,  et  elle 
ressortit  par  une  porte  latérale  donnant  sur  la 
rae  du  Cloître.  Madame  d'Ëtoges  la  suivit  jus- 
qu'à Is  maison  qui  portait  le  numéro  S. 

Là,  Suzanne  St  encore  une  pause,  et  la  du- 
'htate  remarqoNque  la  vue  de  cette  maison  lui 
T.  n. 


causait  une  impression  douloureuse.  Sa  tite 
s'était  penchée  sur  sa  poitrine,  ses  épaules 
avaient  des  mouvements  saccadés  qui  annon- 
çaient qu'elle  sanglottait  ;  elle  paraissait  ne  pas 
avoir  la  force  de  faire  un  pas  de  plus.  Cepen- 
dant elle  se  remit  assez  promptement,  rejeta 
avec  noblesse  sa  tête  en  arrière,  et  ftvnchit  ré- 
solument le  seuil  de  cette  maison ,  devant  la- 
quelle elle  avait  hésité  comme  si  elle  allait  y 
commettre  une  mauvaise  action.  Uadamed'É- 
toges  hésita  aussi  :  elle  crut  en  savoir  assez  pour 
se  dire  qu'en  allant  plus  loin  elle  ne  serait  plus 
qu'indiscrète. 

Hais  le  souvenir  récent  de  la  prière  de  Su- 
zanne lui  revint  à  l'esprit,  et  elle  se  décida 
aussi  k  entrer. 

—  Où  va  Madame  t  demanda  la  portière, 
grosse  femme  à  Rgure  honnête  et  réjouie,  qu] 
balayait  devant  sa  loge. 

—  Près  de  la  personne  qui  vient  d'entrer. 

—  Elle  ne  reçoit  pas  de  visites.  Madame. 

—  Mais  je  la  connais,  ma  chère,  dit  lada- 
chcsse  d'une  voix  caressanle  ;  d'ailleurs,  je  sais 
qu'elle  ne  demeure  pas  ici  et  qu'elle  n'y  vient 
qu'en  passant. 


62 


SUZANNE  D'ESTOUYILLE. 


—  Alors,  vous  Yoas  êtes  trompée,  madame, 
car  c'est  aoe  iooataire  qai  n  emménagé  voilà 
trois  jours,  même  ()ae  tout  son  mobilier  n'est 
pas  encore  arrivé. 

»  Pouve^TOus  me  iff^  son  %(Mnt 

—  Mais  puisque  vous  la  co«9ètHi»%  P^  f^ 
pas  çiéce^re^  fepfH  1%  (iMèt^  ^^^  UP  gfos 
rir^  foi  ne  «myait  pai  4e  ftç^esae, 

p«M4^  wm^  ^«^v^  w»iNw^  ^  Iq^4«- 

à  acAta  bamûuba.  el  îa  vaua  asauia  mia  ma 

prtesae^  «la  hU  swa  pas  pénible. 

—  Je  crois  tout  ce  que  vous  dites ,  Madame, 
et  si  je  n'avais  pas  des  ordres,  je  vous  laisserais 
monter;  mais... 

La  portière  fut  interrompue  par  l'arrivée  du 
personnage  qui  avait  accosté  Suzanne  dans  la 
rue.  En  apercevant  Madame  d'Ëtogcs,  il  la  salua 
poliment,  piûs  il  demanda  sa  clé. 

-!-  ]||adaflae  est  HKWtée ,  dil  la  portièfe. 

<nr  C'est  diîfiS^reiits  je  la  cioyaia  eneore  àFé- 
gli^,  dil  risMttntt;  et  il  passa. 

la  ducheiii^  n'insista  plus  ponr  èlve  adnîse 
aiAprèa  de  Siwhum|i/9,  e\  eUesa  borna  à  dire,  non 
sans  quclqii^  embajpras  :  qu'elle  écrirait,  qu'elle 
rcvieip^ml;  puis  elle  se  liàta  de  s'éloigner  :  elle 
cherchait  à  avoic  encore  quelque  espérance , 
et  ^t  ce  W^Uo  pottvail  Ûm  avee  beaucoup 
de  peine,  c'était  d^  se  créer  dea  doutes. 

Le  secrel  de  Sn»annp>  était  donc  connu ,  et 
malheureusement  il  ne  l'était  pas  en  entier^ 

Pour*  la  HMMpent ,  nous  ne  suivrons  pas  ma- 
davae  d'fitoges  ohea&  etb,  et  puisque  noua 
sommes  dans  le  cloître  Saint-Merry,  nouabrave^ 
ron&la  oopsigi^  de  la  portière  du  numévo  &, 
e^  Qoua  pé9étr9«ons  dans  le  cinquième  étage  de 
cette  maison,  au  moment  où  le  chevaliet  d'Ëa- 
touvilte  vient  d'y  entrer. 

Dans  une  petite  salle  à  mai^ger,  modestement 
incijyblée  par  une  table,  un  buffet  et  deux  chaises 
en  bois  de  noyer,  une  femme  de  ménage  d'un 
o^técieur  avenant  et  respectable  dispose  un 
couvert  pour  le  déjeûner  de  deux  personnes. 


Près  de  l'unique  fenêtre  de  cette  pièce,  un 
homme  se  tient  debout  et  lit  un  journal.  Cet 
homme  est  le  chevalier  d'Estouville. 

Une^  |iarte  ouverte  laisse  voir  dans  une  se- 
conde i^iè^,  qui  a  l'air  d'un  salon,  une  jeune 
|tçrfkQyfM^  assise  devant  un  chevalet.  EUe  peint 
aveç^rdeui\  ^\  cependant  elle  s'arrête  de  temps 
en  te«i^  pW  passer  sur  ses  yew(  le  revers  de 
celle  4%sc&lMns  qui  tient  un  pinceau,  car 
e)la  fulliire  en  travaÛlant.  Un  dMen  ^  couché 
à  %^  |ii^'*  «ous  pottirions  n9#s  ^^f^^&m^  ^^ 
papmei^  Stti^nne  et  S«a|^ 

fie|Miil  i»B  séjour  a^iec  son  oncle»  ianone 
i^  «QW|ffiA  toute  rhonenr  da  at^  sftuatioa: 
Wm%  \it  m^tin  même,  dans  wd  mom^l  de  dé» 
eaws^i^^mM  %  ^^  a^  fowé  ta  létohAtioa 
dVUifty.  eanfter  ses  danleuia  à  madamf  GnuF 
^;  eM^  ««MmI faainlepual  <|uil  n^avait  phis 
que  Dieu  à  qui  elle  pût  parler  de  ses  tourments 
et  de  ses  espérances  :  peut-être  se  cachait-cUe 
une  partie  des  uns  et  s'exagérait-elle  lesautres; 
mais,  dans  sa  position,  chercher  à  se  tromper 
était  encore  une  preuve  de  force. 

Ce  qu'il  fallait  faire,  avant  toutes  choses,  et 
pour  être  prête  à  tout  événement,  c'était  de 
s'assurer  la  libre  disposition  de  la  somme  que 
M.  Loubert  avait  dû  réaliser.  Entamer  une  co^ 
respondance  à  ce  sujet  entraînerait  nécessaire- 
ment des  longueurs;  entrer  dans  l'hôtel  qu'ha- 
bitait Eléonore  et  où  venaient,  souvent  Léonce 
et  sa  mère,  présentait  d'autres  inconvénients^ 
Néanmoins,  comme  ce  dernier  parti  devait 
avoir  des  résultats  plus  prompts»  et  que  M.  Lou- 
bert avait  donné  à  Suzanne  le  moyen  d'arriver 
à  lui  sans  s'adresser  ^  personi^^  et  pax  uol  che- 
min peu  fréquenté,^  elle  se  décida  pouic  une  dc- 
marche  verbale ,  et  elle  se  disposa  ijwnédiatc* 
ment  à  sortir. 

Elle  conserva  Iis  cosljume  nn^esV»  qu'elle 
avait  pris  quelques  heures  aupai^vc^^  pcniir  se 
rendre  au  MarcbMux-Fleu^  ^  Qlle  je^  un 
grand  voile  noir  sur  son  chapeau  ^  dont  les 
bords  avancés  tenaient  déjà  son  visage  dans 
l'ombre.  Snap  voulut  la  suivre,  nws  elle  lui 
adressa  quelques  paroles  caressantes  ponr  lui 
faire  comprendre  qu'elle  devait  se  séparer  de 
lui,  puis  elle  traversa  la  sajio  à  manger  où  son 
oncle  était  encore. 

—  N'avez-vous  besoin  de  rien,  lui/lit-cUe 


StZANNE  D*EST0UV1LLE. 


8â 


affectueusement  9  mais  sans  paraître  vouloir 
s'arrêter. 

—  De  rien  absolument ,  répondit  M.  d'Es- 
touviMe.  Cependant,  ajouta-t-il  après  un  mo- 
ment dliésitation,  si  vous  pouviez  me  rapporter 
qaelques  livres,  je  crois  que  cela  me  ferait 
plaisir;  mais  je  n*en  suis  pas  assez  sûr  pour 
que  vous  preniez  la  moindre  peine  à  ce  sujet. 

—  Quel  est  le  genre  d^ouvrages  que  vous 
préférez?  demanda  Suzanne  avec  un  sourire 
qui  témoignait  de  la  joie  de  procurer  une  sa- 
tisfaction à  son  oncle. 

—  Pourvu  que  ce  ne  soient  ni  des  voyages 
ni  del*histoire,  tout  me  sera  indifférent. 

—Mais  encore? 

—  Eh  bien  î  apportez-moi  les  romans  de  Cré- 
billon  fils;  je  me  souviens  qu*ils  m^amusaient 
beaucoup  autrefois. 

—  Vous  les  aurez,  mon  oncle,  dit  Suzarae 
en  se  hâtant  de  gagner  la  porte. 

EQese  présenta  d'abord  successivement  dans 
plusieurs  cabinets  de  lecture  sans  pouvoir  se 
procurer  tes  ouvrages  que  son  oncle  lui  avait 
demandés.  Enfin ,  auprès  du  passage  des  Pa- 
noramas ,  elle  remarqua  un  de  ces  étabHsse- 
ments,  et  efie  y  entra. 

Cinq  ou  stx  hommes,  assis  autour  d^une 
grande  table  ovale ,  couverte  d*Un  tapis  vert» 
lisaient  tes  journaux.  Suzanne  ne  songea  pas  à 
les  regarder  et  elle  alla  tout  droit  à  la  dame  qui 
était  au  comptoir. 

—  Je  demande  les  romans  de  Crébilton  fils , 
lui  dit-eBe  sans  la  moindre  hésitation. 

—  le  ne  tes  ai  pas  sous  la  main ,  madame , 
car  on  les  demande  peu,  repondit  la  maîtresse 
de  rétablissement  ;  mais  je  vais  vous  les  faire 
donner.  Cyprien,  continua-t-elle  en  s'adressant 
à  une  espèce  de  commis  qui  était  là,  cherchez 
les  romans  de  Crébillon  fils  pour  madame.  Us 
doivent  être  là-haut  avec  le  Voltaire  ou  le  Jean- 
Jacques. 

Le  commis  gnmpa  sur  une  échelle,  et  peu- 
dani  qu'il  se  livrait  à  sa  recherche,  les  hommes 
qai  lisaient  les  journaux  examinèrent  curieu- 
s  ment  la  femme  qui  ^mandait  les  romans  de 
Crébillon  fils. 

Parmi  ces  hommes  se  trouvait  M.  de  Samt- 
ILal.  U  avait,  comme  on  s*cn  souvient,  passé 
une  soirée  avec  mademoiselle  d^Estouville  chez 
madame  d*Etogcs. 


—Voici  tous  les  romans  de  Crébillon  fils,  dit 
le  commis  en  déposant  sur  le  comptoir  une 
demi-douzaine  de  hideux  bouquins  qui  avaient 
fait  les  délices  des  pages  de  Louis  XVI. 

—  Madame  veut-elle  Caire  son  choix?  reprit 
la  dame  de  comptoir. 

Suzanne  leva  soa  voile  pour  lire  les  titres  à 
demi-efiEsu^  des  livres  étalés  devant  elle ,  et 
M.  de  Saint-lbal  reconnut  distinctement  la  ra- 
vissante jeune  personne  qu'il  avait  vue  à  Bois- 
Bouton. 

Cependant  il  doutait  encore;  mais  Suzanne 
ayant  adressé  quelques  questions  à  la  dame  du 
comptoir,  M.  de  Saint-lbal  reconnut  sa  voix 
comme  il  avait  reconnu  sa  personne,  et  cette 
double  identité  le  frappa  de  stupéfaction. 

Mademoiselle  d^touville  choisit  deux  vo- 
lumes un  peu  au  hasard,  puis  elle  déposa  une 
pièce  de  cinq  francs  sur  le  comptoir,  abaissa 
son  voile  sur  son  visage  et  reprit  sa  course  vers 
Thôtel  Loubert. 

Arrivée  à  Thôtel  Loubert,  Suzanne  passa  de* 
vaut  la  loge  du  portier  sans  qu^on  fit  la  moin- 
dre attention  à  elle  :  la  cour  était  déserte^  elle 
put  donc  gagner  le  petit  escalier  sans  avoir  été 
aperçue  ou  du  moins  reconnue. 

Quand  elle  voulut  ouvrir  la  porte  du  cabinet 
de  M.  Loubert ,  eUe  la  trouva  fennée  ;  alors  die 
frappa  discrètement. 

La  porte  s'ouvrit,  et  Suzanne  se  trouva  en 
présence  de  Léonce. 

—  Mademoiselle  d'Estouviïle!  s'écria  Léonce, 
en  reconnaissant  Suzanne  dans  la  jeune  fille 
pâle  et  tremblante  qui  se  tenait  immobile  sur  le 
seuil  du  cabinet  de  M.  Loubert. 

—  Elle-même ,  monsieur  Granval^murmura- 
t-elle  sans  avoir  la  force  ni  d'avancer ,  ni  de  re- 
culer.... Mais  pourquoi  M.  Loubert  n*est-il  pas 
ici,  continua-t-eile  en  regardant  avec  anxiété 
les  vêtements  de  deuil  de  Léonce? 

—  Mon  oncle  est  mort  »  répondit  le^eune  ba- 
ron ;  et  je  suis  dans  son  cabioc^t  parce  quie  j'ai 
pris  la  direction  de  ses  afiaires, 

—  Mort!  dit  Suzanne.  Q  n'y  a  donc  que  des 
malheurs  dans  ce  monde! 

—  n  y  en  a  beaucoup ,  Mademoiselle.  Mais 
ne  restez  pas  sur  cet  escalier ,  je  vous  en  sup- 
plie !  Je  crois  savoir  ce  qui  vous  amène ,  et  je 
suis  en  mesure  de  vous  rassurer  sur  le  dépôt 
que  vous  ayez  confié  à  M.  Loubert. 


84 


SUZANNE  D'ESTOUVlttB. 


—Mort!  répéta  Suzanne,  en  suivant  machi- 
nalement Léonce  et  en  se  laissant  tomber  sur 
un  siège  près  de  la  porte  du  cabinet. Ah!  par* 
lez-moi  vite  de  madame  votre  mère!  elle  doit 
être  bien  malheureuse. 

—  Elle  a  beaucoup  de  courage ,  comme  vous 
savez  ;  et  jamais  elle  n*en  eût  plus  besoin  que 
depuis  quelques  jours. 

—  Ces  paroles  ne  contiennent-elles  pas  un 
reproche  pour  moi,  demanda  Suzanne  d'une 
faible  voix. 

—  Non,  non,  Mademoiselle,  repartit  vive- 
ment Léonce  ;  car  nous  savons  que  vous  n'en 
méritez  aucun.  J'ignore  ce  que  le  monde  pense 
de  votre  noble  conduite  ;  mais  ce  que  je  puis 
affirmer,  c'est  qu'elle  vous  a  donné  de  nou- 
veaux droits  à  l'estime  et  à  la  tendresse  de  ma 
mère. 

—  0  mon  Dieu!  soyez  mille  fois  béni,  s'é- 
cria Suzanne,  en  levant  ses  mains  jointes  vers 
kciel? 

—  Tespère  que  vous  n'avei  pas  plus  douté 
de  notre  approbation  que  de  notre  douleur  de 
vous  avoir  perdue ,  mademoiselle.  Quant  à  moi, 
je  n'ai  jamais  été  plus  fier  de  vous  connaî- 
tre que  depuis  que  je  n^avais  plus  l'espérance 
de  yous  retrouver. 

—  Avez-vous  revu  Glaire?  pouvez-vous  me 
parler  d'elle?  Est-elle  aussi  généreuse  que 
vous? 

—  Je  sais  qu'elle  est  établie  chez  ma  mère 
avec  madame  Reinach  ;  mais  il  y  a  quelques 
jours  que  je  ne  l'ai  vue.  Son  désespoir  ne  l'a 
pas  empêché  de  vous  rendre  justice.  Ne  la  ver- 
rbz-vous  pas? 

—  Je  ne  verrai  plus  personne ,  monsieur 
Léonce... ,  parce  que  j'ai  besoin  de  tout  mon 
courage.  Une  fois  que  j'aurai  repassé  la  porte  de 
ce  cabinet,  je  serai  condamnée  à  former  le  vœu 
cruel  d'être  oubliée  de  tous  ceux  qui  m'aiment 
encore. 

—  Mais  si  vous  aviez  besoin  d'enx.... 

^  Je  saurais  alors  les  retrouver,  pour  leur 
donner  la  consolation  de  venir  à  son  secours. 
Jusque-là  ne  dites  pas  que  vous  m'avez  vue,  je 
vous  le  demanda  comme  une  grâce....  comme 
une  preuve  d'aflection.  Je  n'excepte  de  cette 
prière  qu'Eléonore ,  à  laquelle  vous  ne  devez 
rien  cacher,  continua  Suzanne  avec  une  subite 
altération  dans  la  voix. 


—  Ma  cousine  a  moins  ma  confiance  que  ma 
mère  ;  eue  a  moins  besoin  aussi  d'être  rassurée 
sur  votre  compte.  Néanmoins,  je  ferai  tout  ce 
que  yous  exigez  de  moi,  puisque  je  n'ai  que  ce 
moyen  de  vous  témoigner  ma  reconnaissance. 

—  Votre  reconnaissance,  monsieur,  mais  je 
n'ai  jamais  rien  fait  pour  vous. 

—  Yous  n'avez  jamais  rien  fait  pour  moi,Ma- 
demoiselle!  s'écria  Léonce.  Vous  avez  donc  ou- 
blié ce  que  j'étais  quand  je  vous  ai  vue  pour  la 
première  fois!  vous  ne  savez  donc  pas  que  c'est 
la  douce  et  rayonnante  clarté  de  vos  vertus  qui 
a  illuminé  mon  âme,  plongée  dans  la  nuit  de- 
puis que  j*existais  !  Vous  dites  que  vous  nVez 
rien  fait  pour  moi!  et  ma  mère  dont  j'étais  le 
tourment  depuis  ma  naissance ,  assure  qu  elle 
est  heureuse!  et  mon  ami  Verne  qui  osait  à 
peine  me  parler  autrefois  de  son  dévouement, 
ne  peut  se  lasser  de  me  parler  aujourd'hui  de 
sa  tendresse?  Mais  je  vous  dois  tout,  Suzanoe! 
tout!  depuis  le  mystérieux  besoin  de  faire  du 
bien  à  mes  semblables  dans  la  souflrance,  jus- 
qu'à l'ambitieux  désir  d'imiter  la  pure  et  noble 
vie  de  mon  père!  Mon  cœur  était  froid,  vous 
l'avez  réchauffé!  mon  intelligence  était  dans 
l'engourdissement ,  vous  l'avez  tirée  du  som- 
meil! Si  demain  je  tombais  dans  le  malheur, 
ce  serait  votre  souvenir  qui  me  donnerait  de 
l'énergie!  Vous  dites  que  vous  n'avez  rien  fait 
pour  moi  !  d'où  vient  alors  que  s'il  m'arrive 
d'hésiter  devant  l'accomplissement  d'un  devoir 
pénible ,  c'est  votre  nom  prononcé  dans  le  si- 
lence de  mon  cœur  qui  me  comjnunique  la 
force  dont  j'ai  besoin ,  et  que  je  n'aurais  ja- 
mais sans  vous.  Avec  ce  talisman ,  je  puis  me 
donner  jusqu'au  courage  d'applaudir  à  la  réso- 
lution qui  nous  sépare  pour  toujours  peut-être! 
sans  vous  voir ,  sans  vous  entendre,  sans  rien 
espérer  de  vous;  c'est  cependant  par  vous  que 
j'agis,  que  je  pense,  que  je  trouve  du  bonheur 
à  consoler  et  de  la  volupté  à  souffrir.  Vous  illu- 
minez devant  moi  le  bien  qu'il  faut  faire,  le 
mal  qu'il  faut  éviter,  car  vous  êtes  comme  le 
soleil  qui  éclaire  à  la  fois  les  cimes  les  plus 
hautes  et  les  abîmes  les  plus  profonds. 

^  Si  j'ai  été,  si  je  suis  encore  tout  cela  pour 
vous,  monsieur  Léonce,  remerciez-en  Dieu  avec 
moi ,  et  ne  me  le  dites  jamais ,  répondit  Su- 
zanne en  se  détournant  pour  cacher  ses  larmes. 
La  providence  se  sert  de  tout  pour  manifester 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


98 


sa  puissance  et  sa  Tolonté,  mais  ce  n^est  pas 
à  ses  humbles  instruments  à  s'enorgueillir, 
car  elle  peut  les  humilier  en  les  employant  à 
des  desseins  contraires. 

—  Soyez  humble  si  vous  le  voulez ,  made- 
moiselle, reprit  vivement  Léonce,  mais  permet* 
tez-moi  d'être  fier  un  moment ,  puisque  je  le 
remercie  tous  les  jours  et  que  je  vous  parle 
pour  la  première  fois. 

—  Ahl  qu'il  vous  protège  toujours!  s^écria 
Suzanne,  plus  touchée  par  la  retenue  de  Léonce 
qu'elle  ne  l'avait  été  par  son  exaltation.  Qu'il 
TOUS  protège ,  vous  et  tous  ceux  qui  vous  sont 
chers  déjà,  ou  qiii  vous  le  seront  un  jour  !  Mais 
que  je  suis  coupable  !  continua4-elle  d'une  voix 
plus  faible;  je  ne  vous  ai  rien  dit  encore  de 
Totre  cousine...  elle  doit  être  bien  malheu- 
reuse... Parlez-moi  d'elle,  je  vous  en  prie! 

—  La  perte  qu'elle  a  faite  est  irréparable,  et 
je  crois  qu'elle  la  sentira  plus  vivement  encore 
dans  l'avenir  que  dans  le  présent.  Personne  ne 
l'aimera  jamais  comme  l'aimait  son  pauvre 
père! 

—  Si  vous  saviez  comme  M.  Loubert  a  été 
bon  pour  moi  la  dernière  fois  que  je  l'ai  vu, 
reprit  Suzanne  après  quelques  instants  de  si- 
lence! je  tremblais  en  venant  m'adresser  à  lui, 
car  je  le  croyais  insensible;  eh  bien!  il  s'est 
chargé  d'une  afiaire  que  je  n'aurais  pas  su  ar- 
ranger moi-même,  et  il  a  poussé  la  bonté  jus- 
qu'à m'avancer  quelqu'argent  dont  j'avais  be- 
soin. 

—  Je  lui  envierais  bien  le  bonheur  qu'il  a 
dû  avoir  à  vous  obliger,  si  je  ne  savais  pas  que 
c'est  le  dernier  qu'il  ait  goûté  dans  ce  monde. 
Sa  mort  a  été  presque  subite. 

—  C'est  horrible  à  penser!  dit  Suzanne;  je 
l'ai  laissé  plein  de  vie  à  cette  place  oii  vous  êtes, 
et  je  vous  retrouve  portant  son  deuil!  Ah! 
monsieur  Léonce,  l'absence  est  le  commence- 
ment  de  la  mort!  je  ne  l'ai  jamais  plus  cruelle- 
ment senti  qu'en  ce  moment  ! 

—  Et  cependant  vous  me  défendez  de  rassu- 
rer vos  amis,  si  malheureux  par  votre  départ! 
et  quand  vous  aurez  refermé  cette  porte,  il  me 
sera  interdit  de  cherchera  connaître  votre  des- 
tinée !  vous  pourrez  mourir  sans  que  je  le  sache, 
on  courir  des  dangers  sans  que  je  puisse  voler 
à  votre  secours  !  Ah  !  ne  voudriez-vous  pas  du 
mxÂhB  consentir  à  me  révéler  le  lieu  de  votre 


retraite?  Je  renfermerais  ce  secret  dans  monoœur 
avec  mes  plus  mystérieuses  pensées  !  Je  ne  cher- 
cherais pas  à  vous  revoir  !  je  ne  succomberais 
pas  à  la  tentation  de  vous  écrire  i  mais  si  un 
pressentiment  me  disait  que  vous  avez  besoin 
de  moi ,  je  saurais  du  moins  où  mes  consola- 
tions devraient  aller  vous  trouver  ! 

—  Ne  me  demandez  pas  cela.  Monsieur,  car 
il  m'est  cruel  de  vous  refuser,  et  si  je  ne  vous 
refusais  pas,  je  manquerais  à  tous  mes  devoirs. 
Ma  vie  va  être  bien  pénible,  nul  ne  le  sait  mieux 
que  moi,  mai^  cet  isolement  qui  vous  effraie  et 
qui  m'afflige,  est  peut-être  ce  qui  pouvait  m'ar- 
river  de  moins  triste  dans  ma  position.  Songez 
donc  que  ma  place  n'est  marquée  dans  aucune 
famille  ;  que  cette  amie,  qui  m'avait  priée  de 
vivre  auprès  d'elle,  aura  tôt  ou  tard  des  affec- 
tions qui  rendraient  ma  présence  importune,  ou 
des  liens  qui  l'obligeraient  à  briser  ceux  qui 
nous  unissaient  il  y  a  peu  de  jours.  Je  ne  veux 
me  plaindre  de  personne  ici,  mais  je  dois  me 
consacrer  au  seul  parent  qui  me  reste,  parce 
que  je  suis  tout  pour  lui.  Je  ne  manquerai  à 
aucun  de  mes  amis,  comme  je  lui  manquerais 
si  j'avais  la  lâcheté  de  l'abandonner,  et  j'en  ar- 
riverais là  peut-être,  si  je  ne  rompais  pas  sans 
retour  avec  tout  le  monde.  Oh  !  dites^moi  que 
j'ai  raison  !  s'il  est  vrai,  comme  vous  l'affirmiez 
tout  à  l'heure,  que  je  vous  aie  fait  un  peu  de 
bien  par  mes  exemples,  faites-m'en  à  votre  tour 
par  vos  conseils!  Donnez  du  courage  à  celle 
que  votre  mère  nommait  sa  fille,  mais  à  qui 
Dieu  a  refusé  la  joie  de  naître  votre  sœur  !  ne 
m'accusez  pas  d'être  ingrate,  je  vous  en  con- 
jure !  ne  me  répétez  pas  surtout  que  ma  réso- 
lution brisera  d'autres  cœurs  que  le  mien  !  Ne 
me  faites  pas  croire,  en  me  demandant  ce  que 
je  ne  puis  accorder,  que  Dieu  qui  m'avait  sou- 
tenue jusqu'à  ce  jour,  m'a  abandonnée  au  mo- 
ment où  son  appui  m'était  le  plus  nécessaire  ! 
Encore  un  mot.  Monsieur,  dites  à  l'amie  de 
votre  mère  ce  que  vous  feriez  à  sa  place. 

—  Tout  ce  que  vous  faites,  mademoiselle  ! 
s'écria  Léonce  avec  un  enthousiasme  rempli  de 
tendresse,  et  si  le  courage  me  manquait,  je 
m'adresserais  à  vous  comme  vous  vous  adressez 
à  moi.  Suivez  vos  nobles  inspirations  et  puisez 
du  courage  danà  la  pensée  consolante  que  vous 
serez  approuvée  dans  cette  conduite,  même  par 
ceux  qu'elle  affligera  le  plus.  Vous  m'avez  pro- 


SDZANIIB  D'eSTOUVILLE. 


fflff  de  ^nt  eottfler  à  mol  si  JamaHi  mon  d^ 
▼oâment  toufi  deTeoait  néeesaaire.  Je  ne  ^rous 
en  demende  pas  davantage,  et  je  vous  remercie 
d'avoir  compris  que  Je  «aurais  me  contenter  de 
eetle  preuve  d'affeetlon...  Maintenant,  contl- 
nua4rU  avee  plus  de  ealrae,  dites^moi  ee  que 
vous  désirez  de  M.  Loubert.  Je  tâcherai  de  faire 
tout  ee  qQll  aurait  (kit  ^il  était  encore  à  cette 
place. 

-»  Je  l'avais  prié  de  feire  vendre  une  ins- 
cription de  cinquante  mille  francs  sur  le  grand 
livre,  et  de  retenir  snr  le  produitde  cette  vente 
six  mine  francs  qu*U  avait  euia  bonté  de  mV 
vancer. 

■^  Tout  eela  a  été  exécuté  ponctuellement, 
mademoiselle,  car  j*ai  trouvé  dans  la  caisse 
particulière  de  mon  onde  une  somme  de  qua- 
rante six  mille  cinq  cents  (htncs,  avec  une  note 
qui  indiquait  que  cette  somme  provient  d'un 
dépdt  dût  par  vous. 

'^  le  lui  avais  demandé  aussi  de  m*aider  à 
trouver  nn  placement  avantageux  pour  cet  ar- 
gent, mais  j*ai  renoncé  à  cette  idée,  car  je  puis 
être  obligée  d*en  disposer  d*un  moment  à  Tau- 
tre.  le  vous  prie  donc  de  me  le  remettre. 

«-  Penses-vous  que  ce  soit  bien  sage  ! 

—  le  pense  que  cela  est  indispensable.... 
Toutes  mes  résolutions  ont  pour  origine  des 
nécessités. 

-^  Cela  me  suffit.  Au  surplus,  si  vous  chan- 
giez d*avis,  vous  n'auriez  qu'à  me  le  faire  sa- 
voir, et  Je  trouverais  sans  doute  le  moyen  de 
vous  procurer  un  bon  emploi  de  votre  petite 
fortune,  en  la  plaçant  dans  une  industrie  sûre 
et  lucrative. 

Suzanne  leva  les  yeux  au  eiel  comme  pour 
dire:  «Plût  à  Dieu  que  j'en  fusse  là  !  «>  Et 
Léonce  ayant  ouvert  la  caisse  de  son  oncle,  y 
prit  le  dépût  de  mademoiselle  d'Estouville,  le 
compta  lentement  devant  elle,  et  le  remit  dans 
ses  mains  que  Témotion  rendait  tremblantes. 

Suzanne  resta  immobile,  pressant  convulsi- 
vement le  paquet  de  billets  de  banque,  et  ne 
paraissant  pas  songer  à  le  faire  entrer  dans  le 
grand  sac  qu'elle  avait  apporté. 

Son  immobilité,  son  silence,  la  suspension 
apparente  de  toutes  ses  fkcultés,  étaient  les  ré- 
sultats de  la  plus  terrible  lutte  intérieure  qu'elle 
eut  jamais  subie.  Une  vobc  secrète  qu'elle  cher, 
chait  à  ne  pas^  entendre,  lui  jetait  ces  énervantes 


paroles  d'espérance  qui  couvrent  le  brait  pli» 
faible  des  résolutions  oouregeuses.  Cette  voix 
lui  disait  que  Léonce  n'aimait  pas  sa  cousine, 
et  lui  rappelait  qu'il  l'avait  assurée  un  joïït^ 
qu'après  sa  mère,  elle  était  ce  qu'il  avait  de 
plus  cher  au  monde,  Cette  conviction  etce  sou- 
venir, au  moment  d'un  étemel  adieu,  étaient 
deux  puissances  formidables  qu'il  fallait  vain» 
cre  pour  avoir  la  force  de  s'éloigner. 

«—  Adieu,  Monsieur,  dit-elle  aussitôt  à  Léonce 
d'une  voix  à  la  fois  émue  et  ferme.  Tai  hésité 
avant  de  prononcer  cette  parole,  continna4-elle 
courageusement  ;  mais  c'est  que  vous  repré- 
sentez en  ce  moment  toutes  lès  personnes  dont 

je  me  suis  éloignée pour  toujours  peut-être. 

En  vous  quittant,  c'est  aussi  votre  mère  que  je 
quitte  !  Ce  sont  mes  amis  que  je  perds  une  se- 
conde fois!  C'est  mon  pa^  si  paisible  et  si 
doux  qui  s'anéantit  sans  retour*  Adieu!  Adieu. 

Et  Suzanne,  ouvrant  brusquement  son  sac,  y 
introduit  avec  précipitation  sa  petite  fortnne. 
Pendant  qu'elle  preiid  ce  soin,  sa  tète  est  natu- 
rellement baissée,  et  Léonce  ne  peut  lire  la 
douloureuse  émotion  qui  se  peint  sur  son  visage. 

Après  avoir  enfoui  avec  précipitation  ses  bfl- 
lets  dans  son  sac,  la  pauvre  Suzanne  en  serre 
maintenant  les  cordons  avec  lenteur;  elle  multi- 
plie les  tours,  cBe  entasse  les  nœuds  ;  elle  vent 
en  faire  encore  quand  cela  n'est  plus  possible. 

Enfin,  elle  rassemble  toutes  ses  forces  ;  elle 
appelle  à  son  secours  le  souvenir  des  soupçons 
qui  lui  ont  donné  du  courage  ;  elle  ouvre  la 
porte,  et  elle  s'élance  dans  l'escalier  !  Un  cri  de 
désespoir  à  demi-étoufTé  arrive  au  cœur  de 
Léonce. 

XXIV. 

De  même  que  Suzanne  n'avait  pas  été  pré- 
parée à  trouver  Léonce  dans  le  cabinet  de 
M.  Loubert,  Léonce  ne  s'était  pas  attendu  à  re- 
voir Suzanne  ;  et  sa  conversation  avec  elle,  son 
départ,  le  cri  de  douleur  qu'elle  avait  laissé 
échapper,  l'avaient  Jeté  dans  un  désespoir  dont 
il  comprenait  toute  l'étendue  depuis  qu'il  n'é- 
tait plus  obligé  de  le  combattre  pour  le  dissi- 
muler. 

•—  Noble  et  courageuse  fille!  s'écria  Léonce, 
après  quelques  instants  de  silence,  comme  si 
cette  exclamation  résumait  toutes  les  pensées 
de  son  cerveau ,  toutes  les  émotions  de  son 


SUZANNE  D*ËST0UV1LLB» 


f7 


oœur.  Elle  ^paraît  bien  iDalb«Breufle  de  sa  siittar 
tkm,  et  cependant  elle  Teut  se  mettre  en  garde 
contre  tout  ce  qui  pourrait  Taider  à  en  sortiri 
Et  quand  je  péûse  qu'elle  est  peut*^tre  perdue 
pour  nous  sans  retour  !  Que  non  seulement 
BOUS  ne  la  reveitôns  plui^  mais  qu'il  éoUb  fau- 
dra encore  tin«  dans  rignorence  de  aa  desti- 
née! 

Pendant  que  LéônCe  contemplait  deuloureu* 
sèment  la  situation  de  Suzanne^  madame  Gran^- 
\al  n'était  pas  sans  inquiétude  sur  U  sienne» 
Quoiqu'elle  ne  eonnût  pas  tous  les  torts  d'Eléo* 
nore,  elle  éproUTait  une  satisfaction  secrète  à  la 
pensée  que  aon  fils  n'était  plus  dans  robliga<>- 
tion  de  l'épouser»  mais  cette  satisfaction  était 
troublée  par  l'idée  qu'il  lui  llaudrait  prendre 
elle-même^  elle  ieule^  l'imtiâtiire  de  la  rupture 
de  ce  mariage* 

Elle  était  donc  absorbée  dans  sa  réflexion 
lorsque  la  porte  de  l'apptftement  qu'elle  occu- 
pait dans  là  maison  de  son  frère  a'otiTrit  aTec 
Tiolence,  et  montra^  déboutant  le  aeuiU  ElétH- 
nore  pâle  et  tremblante 

—  Puis-]e  entrer,  dit  mademoiMUe  Loubert 
d'une  Toix  à  peine  intelligible,  tant  elle  était 
étouffée  par  eon  émotion  ? 

^  Je  suis  toigours  Tisible  pour  yous^  mob 
cnianti  répondit  madame  Granval;  maiE^  au 
nom  dacieli  ditea-moi  Tite  ce  qui  tous  est  ar* 
riTé.  ÂTez-YOUS  quelque  nouveau  malheur  à 
na'apprendre?  où  est  Léonce? 

-*rai  à  vous  dire»  ma  tante^  qu'il  ae  passe 
d^étranges  choses  dans  cette  muson.  €eux  qui 
l'habitent  devraient  au  moins  se  souvenir 
qu'elle  est  à  moi^  et  ee  retirer  ohea  eux  a'ils 
veulent  m'otttrager. 

^  Je  ne  vous  comprends  pas»  Eléonore,  re^ 
prit  madame  Granval  i  à  la  fois  eifrajée  et 
bkssée  du  ton  impérieux  de  sa  nièoe<  Gomme 
je  n'ai  rien  à  me  reprocher»  je  suis  obligée  de 
vous  prier  de  vous  exprimer  plus  clairement  : 
ma  conscience  ne  m'avertit  pas. 

—  Adressei^ous  à  cdle  de  Léonce,  ma  tante; 
Elle  parlera  peut-être. 

—  J'aime  mieux  savoir  de  vou^^même  ce  qui 
vous  trouble,  mon  enfanté  D'ailleurs  Léonce  va 
probablement  se  rendre  ici»  car  je  viens  de  le 
faire  appeler,  il  vous  la  donnera  sans  détour; 
voua  ooanaiseea  sa  loyauiéé 

«*Ohl  oui,  je  laoonnaifl»  répliqua  mademoi* 


selle  Loubert,  avec  la  plus  âmère  ironie.  Je  aais 
que  mon  cousin  est  le  plus  sincère  des  hommes 
quand  il  a  des  choses  désieigréables  à  dire»  Auds 
je  tuerais  tnoins  sûre  de  sa  franchise  s'il  avait  de 
knauvs^B  actions  à  cai^erk 

—  Mon  fils  est  le  plus  honnête  homme  de  la 
terre»  reprit  vîTsment  madaihe  Granval.  AI  votre 
pauvre  père  vivait  encore^  il  pourrait  vxHis  le 
dire. 

^  On  peut  ètreà  la  fois  généreux  et  déloyal  ; 
servir  les  gens  et  cependant  les  tiwnper^  et  c'est 
là.., 

Eià  te  moment  hi  porté  de  Tappartement 
s'ouvrit  de  nouveau,  mais  éettfe  (bis  avec  len^*- 
teur  »  et  Léonce  entra.  Sa  physionomie  était 
triste,  calme  et  fière»  sAns  la  moindre  nuance 
d'embarrasi 

.  ^  Mon  fils,  s'écria  vivement  la  baronne,  on 
vous  accuse  de  déloyauté  i  venei  vous  dé«- 
fendre. 

^  Et  qui  m'accuse  ainsi»  demanda  Léonce 
en  regardant  alteknativement  sa  nlère  et  sa 
cousine» 

-«  Moi»  Léonce»  répondit  Bléenere  dam  la 
moindre  hésitation ,  quoique  sa  voik  fût  tou'- 
jours  tremblante^  Ce  que  j'allais  dire  eA  votre 
absence ,  je  le  dirai  devant  vous  :  vous  me 
trahissez  de  la  manière  la  plus  indignei  QiÉ 
est  sorti  tout4,-rheure  du  cabinet  de  mon 
(idre,  d'oik  vous  venes  maintenant? 

—  Je  ne  suis  pas  obligé  dA  rendre  compte 
dé  tontes  mes  actions,  filéohoreb 

•^  Allons  au  fait»  reprit  mademoiselle  LoU^ 
bert  d'une  voix  plus  fentie.  Mademoiselle  d'fi»- 
touville  est  venue  clandestinement  voUs  voir  ce 
matin. 

Léonce  hésita  un  moment  entre  le  malheur 
de  manquer  à  la  promesse  qu'il  avait  faite  à 
Suzanne  et  celui  de  trahir  la  vérité;  mais  sa 
droiture  l'éelaira  bientôti 

•—  n  est  vrai»  répondit^il»  que  j^ai  vit  la  per^ 
sonne  dont  vous  parlez  (  mais  il  est  failt 
qu'elle  soit  venue  pour  me  voir;  elle  ignorait 
la  mort  de  votre  pauvre  père»  et  elle  croyait  le 
trouver. 

—  A  qui  persuAderez-vous  cela  ? 

•^  A  ceux  qui  savent  que  je  ne  mens  jamais, 
et  je  n'en  demande  pas  davantage. 

—  Quelle  preuve  me  donneres-tous! 

—  Aucune,  Eléonore»  si  ma  parole  ne  vous 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


suffît  pas,  car  je  n^entrerai  dans  aucun  détail. 
Vous  m^avez  interrogé  sur  un  fait  que  j^aurais 
préféré  tenir  secret;  je  Tavoue,  parce  que  je  ne 
yeux  pas  mentir,  le  reste  serait  de  Tindis- 
crétion  et  non  de  la  franchise,  je  ne  le  dirai 
pas. 

--  Vous  Tentendez ,  ma  tante.  Votre  proté- 
gée Suzanne  est  Tenue  ici  ce  matin,  et  si  votre 
filsTavoue,  c*est  qu*ilne  saurait  nier  une  chose 
que  j'ai  vue.  Pour  tout  le  reste,  il  se  renferme 
dans  un  superbe  mystère.  Groyez-Yous  encore 
à  sa  sincérité? 

Madame  Granval  garda  le  silence.  Elle  ne 
doutait  pas  de  la  droiture  de  son  fils,  mais  elle 
avait  peut-être  des  craintes  sur  la  faiblesse  de 
son  propre  cœur,  et  elle  sentait  que  si  elle  pro- 
nonçait une  seule  parole,  elle  montrerait  mal- 
gré elle  la  joie  qu'elle  éprouvait  d'apprendre 
que  Suzanne  était  enfin  retrouvée. 

—  Me  soupçonnez-vous  aussi,  lui  demanda 
Léonce  d'un  ton  de  tendre  reproche  )  Ce  serait 
bien  cruel  pour  moi,  ma  mère. 

—  Non,  mon  ami,  répondit  vivement  la  ba- 
ronne! Je  pourrais  me  défier  de  mes  yeux,  de 
mes  oreilles;  jamais  de  vos  paroles. 

—  Vous  me  traitez  ainsi ,  dit  Eléonore  avec 
amertume,  parce  que  je  n'ai  personne  pour  me 
protéger.  Maintenant,  je  m'attends  à  tout, 
même  à  être  abandonnée  par  vous,  sous  je  ne 
sais  quel  prétexte  que  vous  imaginerez.  Ah  ! 
je  suis  bien  malheureuse  ! 

Madame  Granval  courba  la  tète  :  toutes  les 
difficultés  qu'eUe  avait  prévues  se  représentè- 
rent à  son  esprit.  Elle  vit  clairement  qu'elle 
n'éviterait  pas  les  soupçons  de  sa  nièce,  et  cette 
certitude  Faccabla.  Elle  avait  déjà  l'air  cou- 
pable. 

Léonce  la  contempla  pendant  quelques  ins- 
tants dans  un  douloureux  étonnement ,  puis , 
croyant  comprendre  que  son  silence  était  causé 
par  le  désespoir  que  lui  faisait  éprouver  l'injus- 
tice d'Eléonore,  il  prit  la  parole  : 

— >  Ma  cousine,  dit-il  d'une  voix  émue,  notre 
conduite  avec  vous  devrait  vous  inspirer  d'au- 
tres pensées  que  celles  que  vous  venez  de  nous 
laisser  voir.  Je  ne  ferai  pas  à  ma  mère  l'injure 
de  la  justifier  de  l'accusation  que  vous  faites 
peser  sur  son  noble  cœur;  mais  comme  je  n'ai 
pas  le  droit  d'être  aussi  fier  pour  moi  que  pour 
elle,  je  vous  demanderai  de  descendre  en  vous- 


même  ,  d'interroger  vos  souvenirs  les  pins  ré- 
cents, et  si  vous  avez  encore,  après  cette  épreu- 
ve, le  courage  de  me  dire  que  je  vous  trahis,  je 
courberai  la  tète,  car  je  serai  bien  près  de  me 
croire  coupable. 

—  Oh  !  je  ne  nie  pas  ce  qu*il  y  a  de  généreux 
dans  votre  conduite,  Léonce  ;  et  c'est  là  juste- 
ment ce  qui  cause  ma  douleur,  quand  j*acquiers 
la  certitude  que  votre  générosité  n'est  qu'un 
moyen  de  vous  libérer  de  tous  vos  engagements 
envers  mon  père  et  moi. 

Un  domestique,  qui  vint  en  ce  moment  aver- 
tir madame  Granval,  que  la  duchesse  d'Etoges 
l'attendait  au  salon,  arrêta  la  réponse  que 
Léonce  allait  faire  à  sa  cousine  ;  mais,  dès  que 
la  baronne  fut  sortie ,  il  se  leva  brusquement, 
se  posa  en  fkce  d'Eléonore  ,  arrêta  sur  elle  un 
regard  où  se  peignait  la  plus  profonde  indigna- 
tion, et  lui  dit  : 

—  C'en  est  trop,  mademoiselle  Loubert  :  et 
puisque  Vous  ne  voulez  pas  voir  la  vérité,  il 
faut  bien  vous  la  dire  ,  quelque  cruelle  qu^elle 
soit.  Sachez  donc  que,  si  j'avais  voulu  rompre 
mes  engagements  envers  vous  et  votre  mal- 
heureux père,  j'aurais  eu  suffisamment  de  rai- 
sons pour  le  faire,  sans  m'abaisser  à  chercher 
des  prétextes  indignes  de  moi.  Je  sais  tout, 
continua-t-il  en  baissant  la  voix,  mais  avec 
une  expression  terrible.  Vous  ayez  tué  votre 
père,  et   sans  moi  vous   l'auriez  déshono- 
ré !  Eh  bien  !  pensez-vous  que  si  javais  confié 
ces  hideux  secrets  à  ma  mère ,  elle  n'eut  pas 
pris  immédiatement  sur  elle  la  responsabilité 
d'une  rupture  qui  obtiendrait  le  pardon  de 
Dieu  et  même  celui  des  hommes  t  An  lieu  de 
cela,  qu'ai-je  fait?  Tai  détourné  l'attention  de 
ma  mère  de  vos  torts  ;  je  me  suis  placé  entre 
eUe  et  votre  père  mourant  pour  qu'elle  ne  vft 
pas  ses  regards  irrités,  pour  qu'elle  ne  comprit 
pas  que  sa  dernière  bénédiction  n'était  que  le 
pardon  d*un  chrétien  !  Quand  tout  a  été  con- 
sommé, c'est  moi  qui  l'ai  conduite  près  de  vous 
pour  vous  faire  entendre  que  vous  ne  restiez 
pas  seule  au  monde ,  comme  votre  conscience 
vous  le  criait  peut-être  !  Je  ne  lui  ai  pas  dit 
que  je  serais  heureux  d'unir  ma  destinée  à  la 
vôtre,  parce  que  je  ne  sais  pas  mentir  ;  mais  je 
lui  ai  caché  que  cotte  union  n'était  pour  moi 
qu*une  chose  de  devoir.  Et  vous  Tenez  m'accu- 
ser  de  trahison,  de  duplicité!  Et  quand  je 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


89 


cherche  à  me  donner  des  forces  pour  TaTenir , 
en  essayant  d*oublier  le  passé,  vous  me  le  rap- 
pelez mal^  moi  par  des  procédés  qui  troublent 
ma  raisoiu  tant  ils  semblent  incompréhensibles 
à  mon  cœur  !  Tenez ,  Eléonore ,  si  je  tous  voyais 
souvent  telle  que  vous  venez  de  m^apparaltre, 
je  redeviendrais  stupide  et  méchant  comme  au- 
trefois ,  car  je  finirais  par  croire  que  tout  ce 
qui  m'a  changé  n*est  qu*un  rêve. 

—  Mais  vous  aimez  Suzanne,  murmura 
Eléonore,  attérée  par  ces  foudroyantes  vérités. 

—  Osez  dire  que  ce  n'est  pas  un  devoir  pour 
moi  d'aimer  une  personne  à  qui  je  dois  tout! 
Tout,  Eléonore  !  car  je  lui  dois  aussi  Tamère  sa- 
tisfaction de  n'avoir  manqué  à  aucun  de  mes 
devoirs  envers  vous* 

—  Mais  vous  l'aimez  d*amour,  Léonce  ;  com- 
ment voulez-vous  dès  lors  que  je  croie  que  vous 
longez  encore  à  unir  votre  sort  au  mien? 

—  Je  l'aime  d'amour  !  8*écria  Léonce  en  pâ- 
lissant! de  quel  droit  donne&^vous  un  nom  au 
sentiment  que  j'ai  pour  elle?  Vous  êtes  bien 
cruelle,  Eléonore,  de  jeter  ainsi  du  trouble 
dans  ma  conscience!  Vous  êtes  bien  impru* 
dente  de  m'apprendre  ce  que  j'ignorais,  et  que 
je  oe  voulais  pas  savoir.  Je  l'aime  d'amour! 
qui  vous  l'a  dit?  Et  si  cela  était,  qui  m'empê- 
cherait de  mettre  ma  fortune  à  ses  pieds,  et  de 
la  supplier  de  me  consoler  de  tout  le  mal  que 
voQs  me  faites.  Par  pitié,  Eléonore,  ne  répétez 
jamais  ces  terribles  paroles,  et  demandez  à 
Dieu  que  je  les  oublie,  si  vous  ne  voulez  pas 
que  je  justifie  tous  vos  soupçons  de  déloyauté. 

La  violence  de  Léonce  avait  d'abord  terrifié 
mademoiselle  Loubert,  et  maintenant  sa  dou- 
ceur, sa  générosité  la  désespéraient.  Elle  com- 
prenait qu'elle  devait  à  l'influence  du  pieux 
souvenir  qu'elle  gardait  des  vertus  de  Suzanne, 
la  fidélité  avec  laquelle  il  voulait  tenir  ses  en- 
gagements envers  elle,  et  cette  conviction,  qui 
la  frappait  dans  son  orgueil  était  un  horrible 
supplice,  une  punition  à  nulle  autre  pareille. 

Eléonor»  releva  lentement  ses  yeux  fixés  vers 
la  terre,  et,  en  adoucissant  leurs  regards,  elle 
put  faire  supposer  que  les  larmes  de  dépit  qui 
ks  voilaient  avaient  une  cause  plus  touchante 
qu'un  froissement  d'orgueil.  Pendant  quelques 
instants  elle  les  laissa  couler  en  silence,  pour 
se  donner  le  temps  de  peser  toutes  les  exprès^ 


sions  dont  elle  vonlait  se  servir;  puis  elle  rè* 
pondit  à  Léonce  : 

—  J'ai  eu  tort,  mon  cousin  ;  et  j*en  convien- 
drai franchement  pour  vous  prouver  que  j'en 
suis  malheureuse.  Je  pourrais  aussi  trouver, 
peut-être,  une  excuse  à  ma  conduite;  mais  si 
vous  la  devinez,  comme  je  l'espère,  vous  serez 
assez  généreux  pour  comprendre  qu'il  vaut 
mieux  que  je  la  renferme  dans  mon  cœur.  Ou- 
bliez tout,  si  votre  bonté  peut  aller  jusque-là. 
Faites,  je  vous  en  supplie,  que  matante  ignore 
toujours  ce  que  vous  savez,  ce  que  vous  alliez 
peut-être  lui  dire  si  on  ne  fut  venu  l'appeler! 
elle  serait  moins  indulgente  que  vous,  et  quelle 
que  soit  l'afibction  que  je  lui  porte,  je  ne  suis 
pas  certaine  de  l'aimer  assez  pour  consentir  à 
rougir  devant  elle  comme  je  rougis  devant  vous. 
Je  vous  montre  toutes  mes  faiblesses,  continuâ- 
t-elle avec  une  sensibilité  plus  prononcée  :  c'est 
afin  que  vous  me  corrigiez  des  unes  et  que  vous 
me  pardonniez  les  autres. 

— Alors  même  que  je  serais  capable  de  vous 
faire  de  la  peine  sans  nécessité,  ma  chère 
Eléonore ,  j'aime  trop  ma  mère  pour  vouloir 
l'affliger  en  cherchant  à  vous  nuire  dans  son 
esprit.  Ne  parlez  pas  d'explication ,  de  justifi- 
cation, continua  Léonce,  et  bornez-vous  à  me 
prouver  que  vous  regrettez  le  passé;  ce  sera 
ma  meilleure  garantie  pour  l'avenir. 

^  Ne  me  permettez*vous  pas  d'exprimer  un 
désir?  dit  Eléonore. 

~  Parlez,  ma  cousine,  et  si  ce  que  vous  sou- 
haitez dépend  de  moi,  vous  pouvez  compter  que 
cela  se  fera.    * 

—  Cette  maison  m'est  odieuse  !  j'y  ai  tant 
souffert  depuis  quelques  semaines!  je  voudrais 
la  quitter  et  n'y  pas  rentrer  de  longtemps. 

—  Mais  rien  n'est  plus  facile  :  nous  retour- 
nerons tous  chez  ma  mère.  Elle  était  venue  s'é- 
tablir ici  avec  moi,  au  lieu  de  vous  attirera 
elle,  parce  qu'elle  pensait  que  les  affaires  de 
votre  père  exigeraient  ma  présence  tous  les  jonrs 
et  du  matin  au  soir  ;  maintenant  que  cette  né- 
cessité est  moins  impérieuse,  et  que  je  puis  suf- 
fire à  tout  avec  deux  ou  trois  heures  de  bureau 
dans  l'après-midi ,  rien  ne  s'oppose  à  ce  que 
nous  rentrions  dans  notre  hêtel ,  je  vous  pré- 
viens seulement  que  mademoiselle  de  Royan  et 
mademoiselle  Reinach  y  sont  encore  pour  quel* 
ques  jours. 


«0 


SUSAIWB  D^CSTOUVILLE. 


-*•  Oh  t  je  nVinrai  auéune  répugna&ee  à  les 
yoir;  mais  ce  que  je  préférerais  à  tout,  ce  sentit 
ée  quitter  Paris  pour  retoumeireki  Normandie, 
chez  votre  mère  au  chei  iiioi%  Vous  «  mon 
cousin,  vous  pomriei  Rsiér  voi  tant  f^iM  tous 
jugeriez  qiM  croire  présenoe  y  est  nécessaire. 
Vous  ftTn  M  4m  amis,  des  relations,  des  de- 
voirs, pest-èMftM 

^  IHNir  oe  f|ul  «il  de  nés  devoirs^  Béonore, 
les  plus  impéHeitt  «ont  ceux  ^e  j'ai  à  remplir 
▼is*à'>Yii  de  vous  ;  «t  Je  toadmis  que  tout  ftie- 
aies  bien  coonôBcue  qie  j«  suis  incapable  de 
Toublier  Un  lenl  finatant» 

*^  Ainsi  vous  pariirei  sans  la  moindre  réptt^ 
gnance ,  sans  le  plus  petit  vegttx  t 

«^  Où  en  TMiles-voufl  Tenir,  Eléonore,  répon^ 
idit  Léonce  aven  impatiencOi 

•«»  Hélas  I  à  savoir  si  vous  m'aimes  asse«  pour 
n'être  pas  malheoreut  de  es  que  vous  fHltes 
pour  moi? 

Il  y  avait  dans  Taceenl  avee  lequel  Bléobore 
prononça  ces  paroles  une  sensibilité  vraie ,  dont 
Léonce  Ait  éma  malpifi  lui.  Il  comprit  qo'U  y 
aurait  de  la  dureté  à  A'en  pas  être  toaché,  et, 
pour  la  première  Ibfs  de  aa  triOi  11  (Ut  embar^ 
rassé  de  sa  franchise. 

—  Bcontei^moii  ma  «hèra  BMenôre,  répon^ 
dit-il  avec  une  tristesse  afiîectueuse  :  vous  doutes 
toujours  de  mon  attachement  pour  vous,  et  je 
suis  obligé  de  convenir  que  je  vous  eu  at  donné 
le  droit;  mais  quand  vous  ne  meeroyet  pas 
heureux  des  marques  de  détournent  que  je 
TOUS  ai  données  et  que  je  vous  donnerai  en^ 
core,  il  me  semble  que  vous  né  me  rendes  pas 
justice.  Vous  êtes,  après  mol«  la  personne  du 
monde  que  ma  mère  aime  le  mieux  ;  vous  êtes 
destinée  à  devenir  ma  compagne  ;  ma  tie  doit 
s'écouler  avec  la  vôtre  :  il  nous  arrivera  plus 
d'une  fois  de  pleurer  ensemble.  N'estK^e  pas  ce 
que  les  hommes  «  dans  leurs  voeux  à  la  foisim^ 
menses  et  bornai,  appellent  du  nom  vague  et 
doux  de  bonheur?  Ne  m'en  demandes  pas  da- 
vantage^  je  vous  en  supplie.  Un  jour  viendra 
pGut-ètre  où  je  pourrai  vous  en  dire  plus  sans 
qu'il  soit  besoin  que  vous  m'interrogiez. 

•^  J'attendrai  donc,  Léonce;  mais  je  trem-^ 
blerai  tonjours^  parce  que  je  me  sens  pas  digne 
devons. 

Elénéore  se  leva  pour  se  retirer  :  ette  était  à 
moitié  satisfaite,  car  elle  était  parvenue  à  trou- 


bler le  noWe  coeur  de  son  cousin  en  hii  faisant 
entendre  qu'il  était  ingrat. 

XXV» 

Madame  Crantai,  après  le  départ  de  ta  do- 
chesse  d'Btoges,  vint  surprendre  son  fils.  Elle 
ne  le  croyait  pins  dans  son  appartement ,  et 
eUe  regretta  de  l'y  trouver,  car  elle  avait  be- 
soin d'être  seule.  Madame  d'Etoges  lui  atait 
mis  la  mort  dans  l'Ame. 

'— Ahl  TOUS  voilà,  ma'mère^dit  LéotMr; 
j'en  suis  bien  aise,  car  j'ai  justement  à  tous 
parler» 

^  A  quel  sujet  ^  todu  ami ,  demanda  la  ba- 
ronne avec  une  inquiétude  visible. 

—  Au  sujet  d'Eléonore.  rai  été  dur  pour  elle, 
et  eUe  a  été  bien  bonne  pour  moi  ;  il  fout  que 
vous  m'aidiei  à  réparer  mes  torts. 

—  Si  je  le  peux,  mon  cher  enfant^  vous  de* 
vez  être  bien  sûr  que  je  le  ferai  avec  plaisir. 

—Que  ne  peat-on  pés  avec  un  oœor  comme 
le  vétre  T  Parle^ui  beaucoup  de  notre  prochain 
mariage;  cela  sera  peut^-ètre  plus  oonvenable 
que  si  je  le  faisais  moinnème,  et  je  crois  qu'elle 
a  besoin  d'être  rassurée  à  cet  égard. 

-**  Son  grand  deuil  ne  fait  que  commencer, 
mon  ami  «  et  jusqu'à  ce  qu'il  soit  fini,  noes  ne 
devons  pas  la  détourner  de  sa  douleur,  reprit 
madame  Granval  aveo  embarras. 

•^11  nous  est  permis  de  cherchera  l'adoucif. 
Je  vous  assure  qu'eUe  eh  Bouline  cruellement. 

^  Ce  mariage  peut  encore  manquer,  Léonce  ; 
et,  dans  cette  supposition,  il  vaut  mieux  n'en 
pas  parler  4  tout  en  agiasaot  toujours  comme 
s'il  devait  se  Caire. 

•^  le  ne  comprends  pàS  comment  U  man* 
querait  «  si  Eléonore  persiste  à  désirer  qu'il  w 
(iBUBseT 

^  Cependant  f  si  i^us  ue  deviez  pés  être 
heureux  avec  elle,  mun  flts?  dit  timidement  la 
baronne. 

^  Ma  tnère ,  il  faut  que  vous  me  cachiet 
quelque  chose,  interrompit  vivement  Léonce; 
car  jamais  vous  ne  m'aves  ténu  un  pareil  lan- 
gage.   ^ 

>^  Avez«VoUs  confiance  eu  moi,  demanda  la 
baronne  d'un  ton  qui  annonçait  qu'elle  venait 
de  prendre  une  résolution  soudaine  t 

*-  Pouves-vous  en  douter?  répondit  tendre* 


SUZANNE  D«TOI}\iLU. 


M 


nent  Léonce .  Ne  fous  tH«  V^  tmijonrs  éix  loat 
ce  que  je  pensais! 

—  Et  je  TOUS  ai  toujours  crut  fdon  ami.  Mais 
ferec-toua  de  même  pour  moit 

<-*Je  tous  lejare,ina  inèT«,psr  latendrene 
que  j'ai  {muttoosI 

-«  Bh  bienl  mon  Ali,  totrè  onclê,  avant  de 
mourir,  m>i  suppliée  d*empèeher  votre  maHage 
avec  sa  filtef  et  Je  lui  «I  promis  qu*U  ne  se  lé^ 
fikpas. 

-^  VottS  toosètes  assodie,  aans  le  suvoifi  à 
une  pensée  de  vengeance,  manière,  et  cVst  un 
affreux  malheur  pour  ¥Otts  et  pour  moi.  M.  Lou^ 
bert  avait  de  justes  sujets  de  plainte  contre  sa 
Gile,  et  s*il  lui  a  pardonné  en  nous  chargeant 
de  la  punir,  nous  ne  devons  pas  accepter  ce 
triste  legs.  Pour  ma  part^  je  le  repousse  ;  et 
d*ailleuit,  je  n*ai  peraonneOement  rien  promis. 

•^  Mon  fils,  je  vous  plains  et  Je  vous  admire, 
dit  la  baronne  avec  une  sorte  d*amertume  qui 
ne  lui  était  plus  habituelle  ayec  son  fils ,  car 
TOUS  serez  obligé  deme  désobéir  pour  ûdreune 
action  qui  doit  ^ns  rendre  malheureux. 

--  fespère,  ma  mère,  que  vousoomprendret 
que  tous  a*aTie2  pas  le  droit  de  tous  engager 
lans  moi,  et  que,  dès4ors,  votre  promesse  était 
subordonnée  à  mon  acquiescement ,  lequel  Je 
prends  la  liberté  de  vous  reftiser,  après  atoir 
interrogé  scrupuleusement  ma  conscience. 

—  Consultez  M.  Verne,  mon  ami,  avant  de 
vous  laisser  entraîner  à  votre  générosité. 

—  11  n'y  a  pas  de  générosité  dans  mon  foit, 
ma  mère,  je  vous  le  jure  ;  c'est  une  afiEkire  de 
délicatesse,  d'honneur  :  nul  ne  peut  la  décider 
que  moi;  et  moins  Verne  qu'un  autre,  car, 
ainsi  que  vous ,  il  m'aime  trop. 

—Songez  donc,  Léonce,  que  vous  avez  sauvé 
h  fortune  de  votre  cousine ,  l'honneur  de  son 
père,  et  que,  quoi  que  vous  fassiez  désormais, 
elle  n'aura  pas  le  droit  de  se  plaindre  ni  de  vous 
ni  de  moi. 

—  Elle  aura  le  plus  terrible  de  tous ,  ma 
mère  :  celui  de  dire  que  nous  avons  acheté  par 
des  bienfaits  la  possibilité  de  lai  ftiire  subir  un 
oQtrage  :  elle  nous  l'a  déjà  donné  à  entendre 
tont-à-l'heure.  Tenez,  ne  parlez  pas  ainsi ,  ma 
■1ère,  Je  vous  en  conjure  !  Autrement,  je  croi- 
fais  que  vous  ne  me  comprenez  pas,  et  alors 
quemere8tera-t41! 

— '  Tu  as  raison ,  mon  pauvre  Léonce,  dit  la 


baronne  (brt  jmue,  «t  }ele  prierai  à  mon  tour 
de  me  pardonner.  A  pn&sent  que  nous  sommes 
d*accord,  comme  tu  le  disais  tout-à^l'heure, 
parie -moi  de  Suzanne...  Tu  le  peux,  puisque 
Je  sa&i  que  tu  l'as  vue. 

^  Bh  bien  !  elle  est  venue,  ignorant  la  mort 
de  M.  Loubert,  retirer  une  somme  d'argent 
qu'elle  lui  avait  confiée.  Il  y  avait  peu  de  jours. 
Elle  m'a  paru  bien  malheureuse,  quoique 
bien  résignée  à  son  sort.  Je  erotique  nous  ne 
la  ruverrons  plus. 

—  Est-elle  entrée  dans  quelques  détails  sur 
sa  position  ? 

-^  Elle  m'a  dit  seulement  que  son  oncle  n*a- 
vait  qu'elle  au  monde,  et  qu'elle  n'était  sûre 
de  persévérer  dans  le  parti  qu'elle  a  pris  qu'à 
la  condition  de  cacher  sa  retraite  k  ses  amis  : 
c'est  pour  cela  qu'elle  m*avait  démandé  de  tenir 
notre  entrevue  secrète. 

—  Hélas!  sa  présence  à  Paris  est  Connue. 
Madame  d'Etoges ,  à  qui  nous  avions  assuré 
qu*elle  était  allée  rejoindre  son  oncle  au  Havre, 
m'a  dit  l'avoir  rencontrée,  et  prétend  savoir  où 
elle  demeure.  Il  m'a  semblé  qu'elle  n'en  parlait 
pas  d'une  manière  bienveillante ,  et  cela  m'a 
bien  fait  mal.  Je  n'ai  pas  osé  la  questionner. 

-- Enfin,  qu'a-t-elle  dit?  demanda  Léonce 
avec  la  plus  vive  anxiété. 

—  Rien  de  positif.  Mais  elle  a  exprimé  des 
doutes  sur  l'existence  de  cet  oncle;  elle  prétend 
que  Suzanne  a  au  moins  agi  fort  légèrement  ; 
qu'elle  est  romanesque,  bizarre;  qu'on  ne 
saurait  prévoir  comment  tout  cela  finira.  Que 
vous  dirai^je  encore?  mon  ami.  Sa  visite  a 
achevé  de  me  désespérer  et  dem'anéantir. 

-^  Il  ne  s'agit  que  de  suppositions,  ma  mëre, 
reprit  Léonce  avec  un  soulagement  visible; 
alors  rassure^vous.  Moi  je  ne  sais  rien;  mais 
je  suis  sûr  que  mademoiselle  d'Estouville  est 
et  sera  irréprochable? 

— Je  le  crois  aussi ,  mon  ami ,  parce  que  je  la 
connais  ;  mais  convenez  qu'aux  yeux  du  monde , 
qui  ignore  Ui  pureté  de  son  âme,  sa  conduite 
doit  sembler  au  moins  extraordinaire. 

—  Laissons  ce  sujets  ma  mère,  interrompit 
brusquement  Léonce.  Cette  discussion  seule  est 
déjà  une  offense  pour  celle  qui  en  est  l'objet. 
Si  elle  nous  entendait,  elle  serait  au  désespoir. 

Madame  Granval  se  tut  ;  malgré  la  droiture 
et  la  pureté  de  son  cœur ,  la  confiance  de  son 


SUZANNE  ITESTOUVILLE. 


fils  lui  semblait  aussi  incompréhensible  que  la 
fidélité  avec  laquelle  il  s^ol^tinait  à  tenir  des 
engagements  qui  la  désespéraient. 

—  Ma  mère,  reprit  Léonce  après  quelques 
instants  de  silence,  yous  devriez  faire  appeler 
Eléonore  pour  lui  adresser  quelques  paroles 
affectueuses.  Je  tiens  à  ce  qu*elle  sache  que 
j'ai  fait  ce  qu'elle  désirait. 

Pour  toute  réponse,  la  baronne  tira  le  cordon 
d'une  sonnette,  et  elle  ordonna  au  domestique 
qui  répondit  à  cet  appel,  de  prier  sa  nièce  de 
se  rendre  auprès  d'elle. 

Eléonore  ne  se  fit  pas  attendre  :  en  entrant, 
elle  jeta  sur  Léonce  un  regard  inquiet  et  inter- 
rogateur. 

—  Mon  enfant,  lui  dit  madame  Granval, 
votre  cousin  m'a  appris  que  vous  désiriez  quit- 
ter cette  maison  et  retourner  en  Normandie  le 
plus  tôt  possible.  Le  premier  de  ces  désirs  peut 
être  satisfait  à  l'instant  même  si  vous  voulez 
m'accompagner  dans  ma  maison  où  je  vais  re- 
tourner; quant  à  l'autre,  il  ne  pourra  se  réali- 
ser que  dans  quelques  jours,  parce  que  Léonce 
ne  pourrait  nous  accompagner  en  ce  moment, 
et  que  nous  tenons  tous ,  je  crois,  à  ne  pas  nous 
séparer.  Une  fois  réunis  à  la  campagne,  nous 
fixerons  l'époque  de  votre  mariage  suivant  les 
convenances  réciproques.  Yous  êtes  tous  deux 
d*un  &ge  et  d'une  raison  à  n'avoir  pas  besoin 
d'être  dirigés  dans  cette  affaire ,  à  laquelle  je 
ne  puis  m'associer  que  par  des  vœux  ardents 
pour  votre  bonheur.  Elle  a  été  pendant  de  lon- 
gues années  le  plus  doux  de  mes  rêves;  vous 
me  prouverez,  j'espère,  que  votre  cœur  ne 
m'avait  pas  trompée.  Aimez  bien  votre  cousin, 
ma  fille  ;  je  ne  crois  pas  qu'il  existe  une  Ame 
plus  noble  et  plus  dévouée  que  la  sienne. 

La  gravité  de  ces  paroles  fit  comprendre  à 
Eléonore  tout  ce  que  la  conduite  de  Léonce 
avait  de  généreux  et  de  délicat.  Elle  lui  tendit 
la  main,  et,  encouragée  par  cet  appui ,  elle  se 
précipita  aux  genoux  de  madame  Granval,  qui 
la  pressa  sur  son  cœur  en  regardant  doulou- 
reusement son  fils. 

XXVI. 

Dans  la  soirée  qui  suivit  l'entrevue  de  Léonce 
et  de  Suzanne  et  sa  double  explication  avec  sa 
mère  et  Eléonore,  on  alla  s'établir  à  l'hôtel 
Granval,  où  mademoiselle  de  Royan  et  madame 


Reinach  étaient  encore,  en  attendant  quels 
jeune  héritière  put  prendre  possession  d'un  hô- 
tel qu'elle  avait  loué  pour  remplacer  sa  maison 
d'Enghien,  dans  laquelle  elle  ne  voulait  plus, 
disait-elle ,  remettre  le  pied.  La  baronne  s'était 
autorisée  de  la  tendresse  qu'elle  portait  à  Su- 
zanne pour  offrir  l'hospitalité  à  son  amie,  et 
celle-ci ,  grâce  à  cet  ingénieux  prétexte,  avait 
accepté  sans  scrupule.  11  n'y  a  pas  de  personnes 
plus  faciles  pour  ces  sortes  de  choses  que  celles 
qui  sont  vraiment  dignes,  parce  qu'elles  savent 
qu'elles  feraient  tout  ce  qu'on  lait  poor  elle  :  U 
vanité  seule  est  susceptible  et  inquiète. 

Il  iiit  décidé  d'un  commun  accord  qu'on  res- 
terait ensemble,  vivant  comme  une  seule  et 
même  famille,  et  que  la  porte  serait  fermée  à 
tout  le  monde,  à  l'exception  de  M.  Verne,  qu'on 
regardait  comme  l'ami  de  la  maison,  et  de 
madame  d'Etoges,  dont  la  sympathie  dans  tous 
les  événements  qui  s'étaient  passés  à  Paris  et  à 
Enghien  s'était  montrée  avec  une  chaleur  qui 
ne  permettait  pas  qu'on  songeât  à  l'exclure. 

Cette  situation  établie  et  expliquée,  nous 
transporterons  nos  lecteurs  dans  la  petite  mai- 
son de  la  rue  du  Cloltre-Saint-Merry. 

Suzanne  y  était  rentrée  après  son  entrevue 
avec  Léonce,  le  corps  brisé  de  fatigue,  le  cœur 
abîmé  de  douleur.  L'épreuve  qu'elle  avait  vic- 
torieusement soutenue  n'avait  pas  été  au-dessus 
de  ses  forces,  mais  elle  les  avait  épuisées,  et  il 
lui  fallait  de  toute  nécessité  un  peu  de  calme 
pour  se  remettre.  Fort  heureusement  pour  elle, 
son  oncle  était  sorti;  il  lui  fut  aussi  possible, 
grâce  à  cette  absence,  de  se  préparer  à  revoir 
l'homme  pour  lequel  elle  s'imposait  tant  et  de 
si  douloureux  sacrifices. 

Son  premier  soin  fut  de  placer  dans  son  se- 
crétaire l'argent  qu'elle  avait  apporté.  Une  fois 
dégagée  de  ce  souci,  elle  se  laissa  tomber  sur 
une  chaise ,  et,  le  visage  plongé  dans  ses  deux 
mains,  elle  se  mit  à  examiner  sa  position. 

Elle  lui  sembla  d'abord  horrible  dans  le  pré- 
sent, plus  horrible  encore  dans  l'avenir,  et 
toujours  sans  aucune  espèce  de  compensation. 

En  repassant  tous  les  événements  de  sa  vie, 
et  en  particulier  les  plus  récents,  elle  remarqua 
qu'elle  n'avait  p&s  trouvé  Snap  en  rentrant  chez 
elle.  Ce  fut  une  inquiétude  de  plus,  car  le  bon 
et  fidèle  animal  ne  suivait  jamai»  qu'elle  depuis 
qu'il  était  en  sa  possession. 


SUZANNE  D^ESTOUVILLE. 


93 


Elle  se  lera  avec  précipitation,  fit  rapidement 
le  tour  de  son  petit  logement ,  et  termina  son 
inspection  par  la  cuisine ,  où  Snap  n'était  pas 
non  plus. 

—  Madame  Mitau,  avez-Yous  vu  mon  chien  ? 
demanda-t-elfe  à  sa  femme  de  ménage. 

—  Je  le  croyais  auprès  de  Mademoiselle , 
comme  d'habitude ,  dit  madame  Mitau.  D  ne 
Tient  jamais  ici. 

—  Hélas!  il  n'est  pas  chez  moi!  Ma  chère 
madame  Mitau,  faites-moi  le  plaisir  d'aller  de- 
mander à  la  portière  si  elle  ne  Taurait  pas  tu. 

Madame  Mitau  descendit,  et  peu  de  moments 
après,  elle  vint  annoncer  que  Snap  était  sorti 
arec  Monsieur,  quoique  Monsieur  eut  fait  tout 
ce  qui  dépendait  de  lui  pour  l'empêcher  de  le 
suivre. 

—  G^est  singulier,  dit  tristement  Suzanne. 
Puis  elle  pensa  intérieurement  que  son  chien 

était  déjà  ingrat ,  et  que  c^était  un  avertis- 
sement de  Toubli  de  tous  ceux  qui  l'avaient 
si  tendrement  aimé.  Aussitôt  des  larmes  jailli- 
rent de  ses  yeux  :  elle  n^avait  pas  compté  Tin- 
différence  de  ses  amis  au  nombre  de  ses  mal- 
heurs les  plus  prochains. 

Mais  en  ce  moment  M.  d^EstouviUe  rentra, 
précédé  de  Snap,  qui  paraissait  tout  joyeux. 

Le  beau  lévrier  traversa  d'un  seul  bond  la 
petite  salle  à  manger  qui  servait  d'antichambre, 
et  il  posa  ses  deux  pattes  de  devant  sur  les  ge- 
noux de  Suzanne ,  qui  le  repoussa  doucement. 

Alors  Snap  retourna  près  du  chevalier,  s'é- 
tendit à  ses  pieds  d'un  air  suppliant,  et  il  re- 
porta ensuite  ses  regards  sur  Suzanne. 

—  En  vérité,  ma  nièce ,  je  crois  que  vous 
avez  chargé  cette  bête  de  veiller  sur  moi ,  dit 
M.  d'Estouville  ;  je  n'ai  d'abord  jamais  pu  l'em- 
pêcher de  me  suivre  quand  j'ai  quitté  la  mai- 
son, et  une  fois  dans  la  rue ,  elle  ne  m'a  pas 
plus  quitté  que  mon  ombre;  mais  ne  soyez  pas 
jalouse,  car  malgré  cette  surveillance,  elle  ne 
m'a  pas  ùât  une  seule  caresse. 

A  peine  ces  paroles  furent- elles  prononcées, 
qae  Snap,  comme  s'il  eût  compris  qu'elles  con- 
tenaient l'explication  et  la  justification  de  sa 
conduite,  revint  poser  ses  pattes  sur  les  genoux 
de  Suzanne,  ainsi  qu'il  avait  déjà  fait;  seule- 
ment il  paraissait  encore  plus  sûr  d'être  reçu. 

—  Je  te  comprends,  mon  bon  chien,  lui  dit- 
eUe  à  voix  basse  :  tu  veux  me  faire  entendre 


que  je  puis  compter  sur  toi  comme  sur  moi- 
même.  Je  t'accusais  d'être  ingrat,  et  c'est  moi 
qui  étais  ingrate.  J'aime  mieux  cela,  continua* 
t-elle  en  pressant  tendrement  dans  ses  deux 
mains  la  belle  et  intelligente  tête  du  lévrier. 

—  Qui  vous  a  donné  ce  chien,  Suzanne?  de- 
manda le  chevalier  avec  sa  brusquerie  ordi- 
naire, qui  était  un  mélange  de  rudesse  et  de 
bonhomie. 

— C'est  le  fils  de  mon  amie,  madame  Granval* 
cette  excellente  personne  dont  je  vous  ai  parlé, 
et  chez  laquelle  j'ai  passé  quelques  semaines  en 
Normandie,  répondit  Suzanne  en  rougissant. 

—  Oh!  oh!  reprit  le  chevalier  d'un  ton  go- 
guenard ,  m'est  avis  que  j'ai  fait  une  question 
indiscrète. 

—  En  aucune  façon,  mon  oncle  :  vous  m'avez 
rappelé  des  personnes  qui  me  sont  chères,  et  je 
n'ai  pas  été  maîtresse  de  l'émotion  que  ce  sou- 
venir a  réveillé  dans  mon  cœur. 

—  Je  ne  trouve  rien  de  mal  à  cela,  dit  le 
chevalier  :  j'ai  été  jeune  aussi,  et  quoiqu'il  y 
ait  bien  longtemps ,  je  ne  l'ai  pas  tout-à-fait 
oublié. 

—  Le  sentiment  dont  le  souvenir  m'a  émue, 
mon  oncle,  interrompit  vivement  Suzanne,  est 
celui  de  la  reconnaissance  ;  je  ne  crois  pas  qu'il 
soit  indispensable  d*^re  jeune  pour  l'éprouver. 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe ,  puisqu'il  faut 
être  crédule. 

—  Vous  voulez  dire  confiant. 

—  Je  dirai  niais,  pour  rendre  ma  pensée 
plus  claire. 

—  Comme  vous  voudrez,  mon  oncle,  dit  Su- 
zanne avec  un  doux  sourire,  et  en  promenant 
sa  main  sur  le  dos  à  la  fois  souple  et  nerveux 
de  Snap  :  seulement  je  vous  ferai  remarquer 
que  voilà  un  chien  qui  a  beaucoup  d'esprit,  et 
qui  cependant  s'est  attaché  à  moi  par  recon- 
naissance :  s'il  pouvait  parler,  il  vous  dirait  que 
je  lui  ai  sauvé  la  vie. 

—  Et  vous,  pourriez-vous  me  dire  que  vous 
n'aviez  pas  une  raison  pour  lui  rendre  ce  triste 
service. 

—  Certainement,  je  le  pourrais,  répondit 
Suzanne  avec  embarras. 

—  Vous  n'êtes  pas  sûre  de  votre  fait ,  et  je 
m'en  doutais.  J'ai  aussi  sauvé  la  vie  à  une  créa- 
ture du  bon  Dieu  pendant  ma  triste  existence; 
eh  bien  !  je  suis  certain  qu'elle  est  ingrate,  et 


04 


SUZANNE  D'ESTOmrttXB. 


pour  ce  qui  me  regarde»  ^  oe  voudrais  pas  ré- 
pondre que  ce  fut  par  humanité  que  je  Tai  se- 
courue. 

^  Vous  TOUS  laites  plus  mauTaiï  que  tous 
n*étes,  mon  oncle. 

—  Dieu  merci,  non,  s^écria  le  cbeTalîer,  car 
après  les  hypocrites  il  n*est  rien  que  je  haïsse 
autant  que  les  iknfarons  :  |e  ne  suis  ni  l^m  ni 
Tautre. 

»  Vous  arez  été  bon  sans  tous  en  douter , 
repartit  affectueusement  Suzanne  ;  c*est  le  su- 
blime de  la  Tertn. 

—  Vous  allez  en  juger  :  dit  le  cheTaKer  d*un 
air  plus  farouche,  sans  perdre  son  insouciance 
habituelle. 

Suzanne  pâlit  comme  cela  arrivait  chaque 
fois  que  le  chevalier  racontait  quelque  chose. 

—  (Tétait  le  2  ou  le  3  septembre  1792,  eon- 
tinua-t-il;  je  ne  sais  pas  au  juste  le  jour,  mais 
je  me  souviens  que  citait  dans  la  soirée,  parce 
qu^il  y  avait  des  flambeaux.  On  tuait  dans  les 
prisons^  et  moi  je  me  trouvais  là  avec  une  trou- 
pe de  misérables  qui  étaient  obligés  de  se  gri- 
ser pour  se  donner  du  courage.  On  avait  déjà 
égorgé  des  femmes,  des  vieillards,  des  adoles- 
cents, dont  plusieurs  s*étaient  jetés  à  mes  piedS 
pour  me  supplier  d'intercéder  pour  eux  ;  mais 
comme  il  n'y  avait  plus  de  France,  f  aurais  vou- 
lu qu'il  n'y  eut  plus  de  Français,  et  j*étais  im- 
pitoyable, comme  si  l'ange  exterminateur  qui 
punit  les  nations  crîmineUes  se  fht  emparé  de 
mon  âme. 

Ici  le  chevalier  s'arrêta  pour  passer  sa  main 
sur  son  fh)nt  couvert  d^me  sueur  froide,  puis 
il  reprit  : 

—  le  venais  de  dégager  le  guichet  &e  la  pr^ 
son,  obstrué  par  un  offîeier  suisse  resté  debout 
quoiqu'il  f(it  mort,  lorsque  je  vis  paraître,  ve- 
nant de  nntéricur,  une  jeune  fille  de  la  phis 
idéale  beauté.  Elte  s'avançait  vers  cette  terribte 
issue  appuyée  sur  le  bras  d^in  homme  un  peu 
plus  âgé  qu^Ue,  et  tous  deux  semblaient  heu- 
reux de  l'idée  qu'ils  allaient  mourir  ensemble. 
La  jeune  personne  pouvait  avoir  quatorze  ou 
quinze  ans,  son  compagnon  dix-huit  ou  vitagt. 
Etaient-ils  frère  et  sœur  ?  Tai  toujours  pensé 
que  non ,  parce  que  je  crois  quils  nieturaîent 
pas  été  aussi  fiers,  aussi  résignés.  A  leur  as- 
pect, tes  bandits  qui  m'entouraient  poussèrent 
descris  féroces,  hormis  un  quisepeneha  à  mon 


oreille,  et  qui  me  dit  :—  Robin,  si  nous  his- 
sions vivre  ces  dettx-4à.  J*y  consens,  répondis- 
je ,  mais  à  la  condition  qu'ib  ne  seront  pas 
nobles.  Pendant  cet  échange  de  paroles,  ik  ap- 
prochaient toujours,  et  déjà  des  sabres  étaient 
levés  sur  eux,  lorsque  j*iacqui»  la  certitude,  en 
les  interrogeant ,  qu'ihi  n'appartenaient  pas  à 
cette  caste  que  j'avais  prise  en  horreur.  Aussitôt 
je  me  retournai  vers  les  égorgeurs ,  et  je  ieor 
signifiai  que  je  prenais  cette  jeune  fille  sous 
ma  protection.  L'individu  qui  m'avait  donné 
l'idée  de  cette  résolution,  en  fit  autant  pour  le 
jeune  homme,  et  les  plaçant  entre  nous  deux, 
nous  nous  frayâmes  un  chemin  le  sabre  à  la 
main,  car  les  autres  ne  voulaient  pas  les  laisser 
passer.  Quand  nous  les  eûmes  conduits  en  lieu 
de  sûreté,  ils  se  jetèrent  à  nos  pieds  pour  nous 
remercier,  et  ils  nous  jurèrent  qu'as  n'oublie- 
raient jamais  ce  que  nous  avions  fiiit  ponreui... 
Eh  bien!  je  suis  sûr  que  s'ihr  vivent  encore, 
îh  ne  s'en  souviennent  plus. 

—  Qét&  n'empêche  pas,  mon  oncte,  répondit 
Suzanne  en  cherchant  à  surmonter  l'impression 
douloureuse  que  ce  récit  hti  avait  caifôé ,  que 
vous  n'ayez  obéi  à  un  bon  sentiknent  en  vous 
exposant  pour  sauver  cette  jeune  fiHe. 

«  J'ai  cherché  quelquefois  à  me  De  persua- 
der; mais  comme  je  ne  crois  pas  qui!  soit  &- 
eile  de  se  tromper  soi-même,  j'y  ai  renoncé,  et 
j^en  suis  resté  à  la  suppositâon  que  |e  n'ai  été 
ému  par  cette  jeune  fiîle  que  parce  qn'elle  était 
belle  et  courageuse.  Feut^tre  aussi  aî-je  pensé 
qu^eHie  échapperait  seule  à  ht  mort,  et  que  son 
compagnon  dont  elle  paraissait  si  fière ,  péri- 
rait ;  ou  qu'ils  se  sauveraient  tons  les  deux,  et 
qu'il  viendrait  un  jour  où  ils  seraient  si  mal- 
heureux Tun  par  Pïiutre  qu'ils  regretteraient  de 
n'être  pas  morts  alors  qu'ils  avaient  cmcore  des 
illusions. 

Ces  paroles  ne  détruisirent  patte  mal  quels 
terrible  aventure  du  chevalier-  avait  ftût  à  Su- 
zanne ;  il  lui  sembla  même  qu^sUes  dévelop- 
paient dtms  son  cœur  le  germe  d*une  douleur 
dont  elle  ne  soupçonnait  pas  l*lexistenoe  :  cette 
douleur  était  la  découverte  du  néant  desafl^c- 
tions  humaines. 

—  Si  nous  nous  entretenions  de  choses  moins 
tristes,  mon  oncle,  dit-elle  en  faisant  uoTiolent 
effort  pour  prononcer  ces  paroles.  Votre  his- 
toire m'a  terrifiée,  et  maintenant  voas  y  ajou- 


SUZANNE  D^SBfOUVlLLE. 


tes  des  réâeiiens  qui  ne  déadent.  Vous  devriei 
avoir  un  peu  phié  (}\iBe  pauvre  flUe  eomme 
moi,  et  quand  tous  aveila  bonté  de  me  racon- 
ter quelque  chose ,  cboiair  de  préférence  un 
épisode  de  vos  nombreux  voyagea  à  traversées 
pays  que  les  Européens  visitent  si  pen^  et  que 
nous  ne  connaissons  que  par  des  gens  qui  n*y 
sont  pas  allés. 

Suzanne  essaya  de  sourire;  mais  cette  tenta- 
tive  n^aboutit  qu^  détacber  deux  grosses  larmes 
qui  tremblaient  au  bord  de  ses  Icaigs  cils. 

—  Quand  je  vous  parlerais  de  mes  voyages , 
Suzanne,  nos  conversations  n*en  seraient  pas 
plus  gaies  pour  cela,  car  partout  f  ai  rencontré 
des  hommes.  C*eet  une  horrible  chose,  savez- 
tous,  que  d'avoir  de  la  haine  pour  ses  sembla-^ 
blés,  et  de  se  sentir  en  même  temps  si  mal  avec 
sol-même  qu*on  n*a  pas  le  courage  de  rester 
dans  la  solitude.  Voilà  cependant  quel  est  mon 
sort,  continua  le  chevalier  dMqe  voix  sombre  ; 
et  quelque  misârable  qu^il  soit,  je  suia  obligé 
de  reeonaattre  que  je  n^ai  pas  le  droft  de  ré- 
elamer  la  ]^tié  de  personne. 

—  Avez-vous  imploré  celle  de  Dieu ,  von 
oadet  demanda  Swanne  avee  «m  timidité 
pleine  d'allectioa. 

«-  Je  Tai  essayé  vielqueMa,  mais  je  n'ai  j8H 
mais  été  écouté.  A  prâBent  je  n^essave  plua^ 

«^  Vous  n'atez  pa»  été  éeottlé  »  ditesrvous, 
BMMt  bon  oiicli»^..  Cependant  voua  n'étest  ptos 
enanA  mt  la  Ime  ;  xo^a  %xe«  rev«  volxe  pa- 
llie, tos  concîtoyew».^^ 

«-  Ma  patrie  l  laes  co9ci4oye|is  !  interroiffpÂt 
k  chevalier  d'une  voit  feodroywte  ^  mo4$  vides, 
de  sena  qui  réspon^ixt  4  moi»  oreille  comme  le9 
cris  d'un  être  privé  de  raiso».  Ia  France^  m% 
patrie  I  les  Fiançais,  mes  concitoyens  !  Ah  l  oui, 
c'est  vrai,  comm,e  \fi  cimetière  est  la  patrie  du 
toâsoyeuf,  fomm^  les  «uppliciéa.  sont  les  co»r 
^ye«a  dfi  VhMl^^  w'm  appelle  1^  bow«r 

reau  ! 

•m  Bk  Uen  !  «son  pauvre  m^l»^  s'éevia  Su- 
zanneen  preaant  4mu»  ses  dew;  «Mi«i,  ks  m»im 
de  M.  d'EstottviUe»  ii  xotts  réside  b  fiUe  de  vor 
trc  frère  !  une  orpheline  qui  n'a  plua  quis  lolMl 
èuis  oe  «NMidel  votre  eafasA  eato ,  qui  vous 
eosaaerera  lou4es  ses.  aQectioos,  tous  ses  soins, 
toutes  ses  prises  I  qui  vous  suivra  partout  où 
tous  vendre»  vous  retiter  !  avec  laquelle  vous  «e 
Kfez  ni  seul  ni  giné.  Oh  !  dil4»  maintenant  que 


nous  a  entendv,  «p  ri  ¥o«s  tronivii  que 
ce  soit  trop ,  ne  dites  phis  quil  ne  vous  a  pas 
éeoutél 

Le  chevalier  parut  un  moment  ébranlé  par 
cet  élan  de  tendresse,  mais  il  reprit  presqu'aus- 
sitôt  l'expression  farouche  de  son  regard  et  l'as- 
pect sinistre  de  toute  sa  physionomie.  Toute- 
fois il  ne  chercha  pas  à  soustraire  ses  mains  à 
l'étreinte  de  celles  de  Suzanne  qui  se  hâta  d'a- 
jouter : 

—  Je  devine  votre  pensée  et  la  cause  de  vo- 
tre tristesse.  Vous  craignez  que  je  ne  sois  pas 
heureuse  près  de  vous  ;  vous  vous  imaginez 
que  le  parti  que  j'ai  pris  est  un  sacrifice  au-des- 
sus de  mes  forces;  vous  croyez  que  je  regrette 
tout  ce  que  j'ai  laissé  derrière  moi  pour  venir 
à  vous...  détrompez-vous ,  frère  de  mon  père, 
s'écria-t-elle  avec  une  sorte  d*enthousiasmel 
La  dernière  de  votre  race  a  des  sentiments  plus 
nobles  dans  le  cœur,  et  il  n'y  a  plus  qu'un  de- 
voir pour  elle  dans  ce  monde,  c*cst  de  vous  ré- 
concilier avec  Dieu  et  avec  les  hommes.  Elle  n'J 
faittira  pas  ! 

—  Tu  n'as  donc  pas  horreur  de  moi ,  ma 
fille  t  murmura  le  chevalier  en  perdant  subite- 
ment la  dureté  de  sa  voix  et  la  rigidité  de  sa 
physionomie. 

—  Non,  mon  oncle^  répondît  énergîquement 
Suzanne.  Je  n'aurai  pas  pour  vous  le  ménage- 
ment misérable  de  vous  dire  que  vous  êtes 
moHis  ceupaUe  que  vous  ne  croyez,  mais  je  ne 
craindrai  pas  d'Mefiser  le  ciel  en  affirmant  que 
quamdon  est  sineère  eomme  vous,  on  est  bien 
près  d'elfe  repentant,  et  que  quand  on  a  au- 
tant souffert ,  il  n'est  plus  permis  de  douter  du 
pardon. 

—  Vous  aver  peut-être  nûson,  Suzanne,  dit 
le  chevalier  en  retirant  ses  mains  pour  se  lais- 
ser retomber  en  arrière  sur  le  dossier  du  fau- 
teuil qu'à  oeeupMl.  Je  vais  réfiéchilp  à  ce  que 
vous  venez  de  me  dire ,  et  i^  me  semble  que  je 
pourrai  cette  fois-réftéchir  sans  souffrance.  Ne 
me  quittez  pus  cependant. 

Itfadenibiselle  d^EsK>uvil^e  posa  légèrement 
l'extrémité  de  ses  doigtssur  le  front  hàlé,  chauve 
et  ravagé  de  son  oncle,  comme  si  elle  voulait  le 
bénir,  puis  elle  prit  un  morceau  de  tapisserie 
et  elle  se  mit  à  travailler.  De  temps  en  temps 
elle  levait  les  yeux  et  elle  regardait  le  chevalier 
avec  attendrissement. 


SUZANNE  DTSTOUVILLE. 


Toat4hCOQp  ette  s^aperçat  qnHl  souriait  don- 
eement.  Elle  rappela  à  voix  basse,  il  ne  répon- 
dit pas.  Alors  elle  s*approcha  de  lui ,  et  elle  ac- 
quit la  certitude  qu'il  était  endormi. 

Suzanne  tomba  à  genoux  auprès  de  son  fou- 
tcuil. 

nvi. 

—  Êtes-Tous  bien  sûr  de  ce  que  tous  dites- 
là?  En  vérité,  malgré  mes  soupçons,  la  cbose 
me  parait  incroyable. 

—  Parfaitement  sûr,  madame  la  duchesse. 
D*abord  j'avais  cru  reconnaître  sa  voix,  puis, 
le  moment  d'après,  j'ai  vu  distinctement  son 
visage  :  ces  deux  circonstances  ne  me  per- 
mettent pas  de  croire  au  hasard  d'une  ressem- 
blance. 

— Et  vous  assurez  qu'elle  demandait  de  mau- 
vais livres? 

—  Les  romans  de  Crébillon  fils. 

—  Je  ne  les  connais  pas,  dit  la  duchesse  de 
l'air  le  plus  naturel  du  monde;  mais  je  m'en 
rapporte  parfaitement  à  votre  dire.  Enfin,  que 
supposez-vous? 

—  Que  l'oncle  est  une  fable  de  mademoiselle 
d'Estouville;  le  voyage  au  Havre  une  invention 
de  ses  amis  pour  la  justifier.  Bref,  pour  appeler 
les  choses  par  leur  nom,  je  dirai  que  c'est  un 
enlèvement  comme  tous  les  autres,  depuis  et 
y  compris  celui  d'Hélène. 

Cette  réflexion  fit  sourire  madame  d'Etoges, 
d'un  de  ces  sourires  imperceptibles  qui  trahis- 
sent chez  les  femmes  l'existence  d'une  pensée 
qu'elles  ne  voudraient  pour  rien  au  monde 
laisser  deviner. 

—  Au  fait,  pourquoi  supposons-nous  que  ce 
n'est  pas  son  oncle  ?  dit-elle,  comme  si  elle  était 
au  regret  d'avoir  cru  autre  chose. 

-*  Parce  que  si  c'était  son  oncle,  il  n'y  aurait 
pas  eu  nécessité  de  dire  qu'elle  allait  au  Havre, 
tandis  qu'elle  restait  à  Paris;  parce  que  cet 
oncle  se  montrerait,  ou  du  moins  ne  se  cache- 
rait pas;  parce  qu'enfin  un  parent  d'un  ftge 
respectable  n'enverrait  pas  une  jeune  fille  cher- 
cher de  mauvais  livres;  il  la  respecterait  en 
l'aimant. 

—  Ces  raisonnements  sont  accablants,  dit  la 
duchesse,  et  tous  les  amis  de  mademoiselle 
d'Estouville  sont  bien  malheureux. 

— Je  me  suis  présenté  chez  Granval  plusieurs 


fois  sans  pouvoir  le  teneoiitrer.  D  aimait  cette 
jeune  fille,  quoiqu'il  dût  épouser  mademoiselle 
Lottbert  ;  et  comme  il  a  un  noble  cœur,  jesoii 
sûr  que  tout  cela  le  lait  cruellement  souffrir. 

—Moi  j'ai  vu  sa  mère,  etson  embarrasaété 
visible  quand  je  lui  ai  dit  qu'il  m'avait  semblé 
reconnaître  sa  protégée  dans  une  jeune  per- 
sonne que  j'ai  rencontrée  au  Marché^aux-Fleurs. 
Elle  ne  m'a  pas  répondu  d'une  manière  bien 
positive  non  plus,  lorsque  je  lui  ai  demandé  si 
le  mariage  de  son  fils  et  de  sa  nièce  se  ferait  à 
la  campafrne  prochainement,  ou  à  Paris,  à  la 
liu  de  leur  deuil. 

La  conversation  que  nous  venons  de  rapport 
ter  avait  lieu  entre  madame  d'Etoges  et  le  comte 
,  de  Saint-Ibaly  deux  ou  trois  jours  après  les  évé- 
nements qui  i-empUssent  les  trois  ou  qnalre 
derniers  chapitres  de  cette  histoire. 

—  Vous  aviez  donc  la  bonté  de  me  dire,  re- 
prit  Saint-lbal,  que  la  baronne  Granval  ne  tous 
a  pas  répondu  nettement  au  si^et  du  mariage 
de  son  fils?  Cette  remarque,  madame  la  du- 
chesse, fait  naître  un  singulier  soupçon  dans 
mon  esprit. 

La  duchesse  allait  répondre,  lorsqu'un  talet 
de  pied  souleva  sans  bruit  la  draperie  de  velours 
qui  servait  de  porte  au  salon  de  l'hôtel  d'Etoges, 
et  annonça  M.  le  baron  Granval. 

—  Ah!  mon  cousin,  je  suis  bien  heureuse  de 
vous  voir,  dit  la  duchesse  en  tendant  la  mata 
à  Léonce,  et  j'ai  bien  pensé  à  vous  pendant  les 
tristes  jours  que  vous  venez  de  passer.  Comment 
va  ma  tante?  Parlez-moi  aussi  de  ma  future 
cousine  :  elle  doit  être  bien  malheureuse.  Oa 
dit  que  son  pauvre  père  avait  une  véritable 
adoration  pour  elle. 

Léonce  répondit  avec  gratitude  aux  questions 
qui  lui  étaient  adressées;  puis  il  salua  froide- 
ment, mais  poliment,  M.  Saint-lbal  :  il  était  fa- 
cile de  voir  que  sa  froideur  tenait  à  la  gravité 
de  sa  situation. 

^  Et  quels  sont  vos  projets  après  ce  mal- 
heur? reprit  madame  d'Etoges,  de  ce  ton  d'in- 
térêt que  les  femmes  du  monde  ont  toujours  i 
leurs  ordres. 

—  Nous  partirons  dans  peu  de  jours  pour  la 

Normandie,  oii  ces  dames  ont  le  projet  de  passer 

l'hiver.  Quant  à  moi,  je  reviendrai  à  Paris,  an 

mois  de  janvier,  pour  l'ouverture  des  chambres. 

1     —  Vous  me  rappelez  que  je  ne  vous  ai  ptf 


Ut  non  compliment  sur  votre  nomînatimi  ; 
Buis  je  me  le  suii  idressé  à  moi-même,  ce  qui 
mis  ma  conscience  parfaitement  en  repos. 

Uooce  >*iacliiia  fespectuenseroent. 

--  fe  Tondrais  bien  voir  mademoiselle  Lou- 
bcrtmation  départ. 

—  Elle  m'a  justement  chargé,- ma  cousine, 
de  TOUS  demander  quand  tous  Tondriei  bien  la 

—  Hais  j'irai  b  cbercber,  répondit  la  dn- 

—  tlle  est  maintenant  chei  ma  mère.  Nous 
uaa  décidé  que  nous  ne  nous  séparerions 
plu. 

—  Maintenant,  parlei-ntoi  de  mademoiselle 
i(  RopD  ;  elle  a  été  anssi  bien  rudement  at- 
*«»«,  et  j'ai  été  bien  occupée  d'elle. 

—Oh  !  elle  est  encore  plus  malheureuse  que 
[•«I  nepouTci  le  croire.  Mademoiselle  d'Es- 
tunille  était  son  seul  lien,  son  unique  bonheur 
^  ce  monde, 

A-t<Ile  écrit  du  Hifrel  demanda  la  da- 

—Clic  n'est  point  au  Havre,  répondit  Léonce, 


son  oncle  est  venu  à  Paris ,  o&  nons  c 
qu'il  est  encore. 

—  Les  aTei-TOQS  tusT 

~  Tai  TU  mademoiKlle  d'EstouriUe,  répli- 
qua Léonce ,  qui  connaissait  par  sa  mère  les 
soupçons  de  madame  d'Etoges ,  et  qui  pensait 
que  le  meilleur  moyen  de  les  détruire  était  de 
montrer  la  plot  grande  franchise  ;  je  l'ai  Tue 
parce  qu'elle  ignorait  la  mort  de  H .  Loubert,  et 
qu'elle  est  Tenue  dans  son  cabinet  réclamer  une 
somme  d'argent  qu'elle  lui  avait  confiée.  Je  me 
suis  trouTé  là,  et  c'est  moi  qui  l'ai  reçue.  Elle 
m'aTait  prié  de  tenir  ta  visite  secrète,  mais  je 
prends  sur  moi  de  lui  désobéir,  parce  que  Je 
sais  que  sa  conduite  a  été  sévèrement  jugée. 

Ifadame  d'Eloges  ne  fat  pas  le  moins  du 
monde  embarrassée  do  cette  précaution,  qui  la 
regardait  cependant ,  et  elle  eut  même  la  pré- 
sence d'esprii  d'en  louer  Léonce. 

—  Hais  pourquoi,  sjouta-t-elle,  entourer  de 
mystère  une  chose  si  naturelle  T 

—  Parce  que  mademoiselle  d'EstouTiUe  a 
crfdnt  que  ses  amis  ne  la  détournassent  d'un 
sacrifice  aussi  grand  que  celui  qu'elle  fait,  si 
elle  continuait  i.  ks  voir.  Cisi  du  moins  U 

7 


98 


SUZANNE  D'ESTOLVILLE. 


raison  qu*cUe  m*a  donnée,  et  je  la  trouve  aussi 
bonne  qu^  je  la  crois  sincère. 

lladame  d'Etogcs  regarda  M.  de  Saint-Ibal. 

**  Si  tout  cela  est  yrai,  dite«ttti-ci,  qui  n'avait 
pas  encore  prononcé  une  parolt  depuis  Tarrivée 
de  Léonce,  c'est  bien  b*au. 

•—  Qui  pourrait  en  douter  serait  bien  à 
plaindre ,  répondit  le  jeune  baron  avec  calme 
et  fermeté. 

^-Let  hommes  ne  croient  guère  que  le  bien 
dont  ils  sont  eux-mtoes capables, et  vomma 
v|^drez  avttc  moi,  mon  cker  baron,. que  peu 
de  personpea  eussent  iulctqu'a  Ml.midA* 
mobelle  dÏ8t«iiville. 

—  Je  ne  prétends  riipi,  BiMBsieur  1#  comte, 
j'affirme,  et  veus  feriez  comité  moi,  j'en  suis 
certain,  si  comme  moi  vous  connaissiez  la  per- 
sonne dont  nous  parlons. 

—  Il  est  certain  qu'elle  est  charmante,  dit  la 
duchesse,  qui  sentait  la  nécessité  de  ne  pas 
laisser  ce  débat  se  prolonger  entre  deux  hommes 
qui  comprendraient  qu'ils  ne  seraient  pas  du 
même  avis  s'ils  mettaient  une  fois  de  côté  les 
ménagements  du  savoir-vivre. 

—  Que  sait-on  de  cet  oncle?  demanda  M.  de 
Saint-lbal ,  auquel  l'intention  de  madame  d'E- 
toges  n'échappa  pas. 

—  Qu'il  est  fort  pauvre  et  fort  abandonné  : 
oela  suffit  pour  justifier  le  dévoûment  de  sa 
nièce,  dit  Léonce. 

-"Mais  enfin ,  auront-ils  de  quoi  vivre?  re- 
prit à  son  tour  la  duchesse. 

—  liadcmoiselle  d'Estouviile  ne  m'a  rien 
affirmé  à  cet  égard  ;  seulement  elle  m'a  promis 
de  s'adresser  à  ma  mère  si  cela  était  néces- 
saire. 

—  Noble  et  courageuse  fille,  s'écria  madame 
d'Etoges  convaincue  et  attendrie.  Mon  cousin, 
vous  devez  être  bien  fier  d'avoir  été  son  ami. 
Qu'en  dites-vous,  monsieur  de  Saint-lbal  ? 

•^  Je  pense,  madame  la  duchesse,  qu'il  n'y 
a  rien  de  plus  habile  que  la  franchise.  Tavais 
des  doutes  et  maintenant,  grâce  2^  M.  Granval, 
je  n'en  ai  plus. 

Léonce  et  M.  de  Saint-lbal  se  serrèrent  la 
main  avec  une  afibctueuse  cordialité ,  puis  le 
dernier  prit  congé  de  madame  dIEtoges ,  qui 
resta  seule  avec  son  cousin,  ce  qu^elle  désirait 
Tivement. 

—  Je  suis  ravie  de  tout  ce  que  je  viens  d'en- 


tendre, lui  dit-elle,  car  j'avais  moi-même  qucK 
ques  inquiétudes.  Maintenant  parlez-moi  àt 
vous.  Où  en  est  votre  mariage?  Ten  ai  causé 
avec  madame  votre  wère,  il  y  a  quelques  jours, 
et  je  n'ai  pas  trouvé  qu'elle  eilt  l'air  de  le  ooii- 
sidérer  cannne  une  ckose  prochaine ,  ni  même 
sûre. 

—  n  y  a  eu ,  ea dM,  un  moment  dlno^* 
titude  ;  mais  tout  s'est  expliqué,  et,  <pok|t*il 
n'y  aitp^s  eacero  d^éj^qve  fixée  pour  la  céffé* 
monie,  te  niariage  est  aussi  arrêté  qu'uitt  ctais^ 
de  cette  naUre  peut  TèlrB  (pHmd  tottle»fes  pl^ 
ties  intéressées  aint  d'accord. 

—  Savet-voiiB  maintenante  que  anis  de> 
vrions  faire^ven  eeusta? 

—  Ho»,  en  vMié,  ma  nfrtin^  sj|ondlt 
Léonce ,  qui  ne  demandait  pas  mieux  q^  de 
parler  d'autre  chose  que  de  son  mariage  ^ec 
Eléonore. 

—  Vous  devriez  disposer  mademoiselle  de 
Royan  à  épouser  M.  de  Saint-lbal.  Il  n'a  pas 
une  grande  fortune,  mais  c'est  un  homme  fort 
distingué  sous  tous  les  rapports,  et  qui  rendra 
sa  femme  parfaitement  heureuse. 

—  Je  n'ai  pas  la  moindre  influence  sur  ma- 
demoiseUe  de  Royan,  dit  Léonce,  assez  surpris 
de  la  mission  dont  on  voulait  le  charger. 

-*  Vous  lui  direz  que  M.  de  Saint-lbal  ad- 
mire beaucoup  la  conduite  de  son  amie. 

— •  Elle  me  répondra  qu'elle  en  est  bien  aise 
pour  lui,  et  elle  ne  supposera  pas  qu'il  en  puisse 
être  autrement. 

—  Quel  dommage  que  mademoiselle  d'Esleo* 
ville  ne  soit  pas  là  !  elle  nous  eût  bien  certainr- 
meut  aidé  1 

Léonce  ne  s'indigna  pas  de  l'élégant  égoisme 
de  ce  regret;  le  pauvre  jeune  homme  commen- 
çait à  connaître  l'intérêt  comme  les  gens  do 
monde  l'entendent  et  le  pratiquent. 

—  Ecoutez,  continua  la  duchesse  d'uaairde 
mystère,  si  vous  voulez  me  prêter  votre  seoonrs 
dans  l'afiaire  dont  je  viens  de  vous  parler,  je 
vous  dirai  un  secret  que  vous  devez  désirer 
connaître:  je  sais  oii  demeure  mademoiseilc^ 
d'Estouviile. 

—  Eh  bien  !  moi  je  ne  veux  pas  le  savoir, 
madame  la  duchesse,  parce  qu'elle  a  refusé  de 
me  le  dire  quand  je  le  lui  ai  demandé.  Si  je 
l'apprenais  de  vous,  je  ne  serais  plusqu*un  in* 

I  discret,' indigne  de  sa  confiance  et  de  son  ami* 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


39 


tié.  Ainsi,  je  vous  en  conjure,  ne  me  dites  pas 
un  mot  de  plus  sur  ce  sujet,  autrement  j,e  croi- 
rais que  vous  n^avez  pas  la  moindre  estime 
pour  mon  caractère. 

—  Savez-Yous  que  vous  êtes  un  homme  fort 
eitraordinaire,  mon  cousin,  dit  la  duchesse, 
intérieurement  piquée  de  la  supériorité  morale 
que  Léonce  avait  sur  elle. 

—  Moi  !  ma  cousine,  vous  voulez  plaisanter, 
je  pense  !  Ma  seule  bizarrerie  est  de  dire  ton* 
jours  franchement  tout  ce  que  j'ai  sur  le  cœur, 
et  ce  n'est  pas  une  personne  comme  vous  qui 
devrait  s'en  étonner. 

—  Non,  non  ce  n'est  pas  votre  firanchise  qui 
m'étonne,  c'est  votre  force  d'âme,  c'est  l'em- 
pire que  vous  avez  sur  tous  vos  penchants.  Oh  ! 
je  vous  en  dirais  beaucoup  sur  ce  sujet  si  je  ne 
craignais  pas  de  vous  paraître  indiscrète. 

Un  instinct  secret  avertit  Léonce  que  mada- 
me d'Etoges  voulait  faire  we  brusque  invasion 
liana  scs  Sentiments  les  plus  intimes,  et  comme 
il  se  défiait  de  sa  candeur,  quoiqu'il  ne  voulût 
pas  s^en  corriger,  il  jugea  plus  prudent  de  sortir, 
ce  qu'il  ne  fit  qu'après  avoir  encore  remercié  la 
duchesse  de  toutes  ses  bontés  pour  lui. 

—  Tout  l'esprit  des  femmes  serait  bien  inu- 
tile,dit-elle  après  son  départ,  si  tous  les  hom- 
mes étaient  comme  lui.  Avec  sa  droiture  et  sa 
simplicité,  il  a  fait  tout  ce  qu'il  a  voulu  de  M. 
de  Saint-Ibal  et  de  moi.  Ces  grands  enfants  ne 
sont  pas  faciles  à  conduire:  je  plains  bien  ma- 
demoiselle Loubert. 

'     XXVII. 

Léonce  n'avait  pas  cherché  l'occasion  de  jus- 
tifier Suzanne,  et  si  madame  d'Etoges  n'eût 
pas  parlé  d'elle,  il  ne  Faurait  certainement  pas 
nommée  ;  mais  il  considéra  comme  un  bonheur 
le  hasard  qui  l'avait  en  quelque  sorte  obligé  à 
prendre  la  parole,  et  il  rentra  chez  lui,  vérita- 
blement heureux  d'avoir  éclairci  des  faits  que 
le  monde  avsût  dénaturés  sans  autre  raison 
pour  le  faire,  que  sa  disposition  naturelle  à 
tout  interpréter  dans  le  sens  le  moins  bienveil- 

liais  madame  d'Etoges  et  H.  de  Saint-Ibal 
étaient-ils  aussi  convaincus  que  le  baron  se  le 
figurait  et  qu'ils  avaient  voulu  le  paraître? 

Ce  serait  mal  connaître  le  cœur  humain  que 
de  le  supposer,  et  nous  nous  empressons,  quoi- 


que à  regret,  de  déclarer  que  la  duchesse  fût 
à  peine  seule,  qu'elle  reprit  tous  ses  doutes,  et 
que  M.  de  Saint-lbal,  qui  n'avait  iWt  le  sacrifi- 
ce des  siens  que  par  politesse,  se  hâta  de 
se  dédommager  de  cette  concession  en  allant 
raconter,  dans  deux  ou  trois  maisons,  la  dis- 
parition de  mademoiselle  d'Estouville,  et  sa 
rencontre  avec  elle  dans  un  cabinet  de  lecture, 
où  elle  venait  demander  un  roman  licencieux. 

Dans  un  des  salons  oii  M.  de  Saint-lbal  ra- 
contait son  anecdote,  se  trouvait  un  certain  vi- 
comte de  Lorry  qu'on  rencontrait  dans  toutes 
les  bonnes  maisons  de  Paris.  C'était  nn  homme 
d'une  soixantaine  d'années,  ti^s  actif,  très  poli, 
fort  soigneux  à  remplir  tous  les  devoirs  de  so- 
ciété, et  qu'on  aimait  parce  qu'on  l'avait  tou- 
jours vu.  Quoiqu'il  fût  riche  et  qu'il  appartînt 
à  peu  près  à  la  noblesse,  il  n  Vait  point  émigré, 
même  pendant  les  plus  mauvais  jours  de  la  ré- 
volution, et  on  l'avait  retrouvé  ferme  à  son  poste 
dans  le  premier  salon  qui  s'était  ouvert  après  la 
terreur.  Personne  n'était  donc  plus  au  fkit  que 
lui  de  ce  qui  s'était  passé  pendant  cette  désas- 
treuse époque,  et  quand  quelque  chose  le  lui 
rappelait,  il  était  rare  qu'il  n'eût  rien  d'inté- 
ressant et  de  nouveau  à  en  dire. 

Il  écouta  attentivement  l'histoire  de  la  dispa- 
rition de  mademoiselle  d'Estouville,  et  quand 
M.  de  Saint-lbal  eut  fini  de  la  raconter,  il  se 
plaça  devant  la  cheminée  en  homme  qui  a  l'ha- 
bitude de  ce  champ  de  bataille  des  colporteurs 
d'anecdotes,  et  dit  : 

—  Moi,  j'ai  de  bonnes  ndsons  pour  croire  à 
l'oncle,  et  j'y  crois. 

—  Contez-nous  cela,  vicomte,  dit  la  vieil]', 
marquise  de  Garches  ;  cela  doit  être  fort  cu- 
rieux. 

«  <—  Au  mois  de  septembre  1792,  commenru 
le  vicomte,  j'avais  consenti,  sur  les  pressantes 
sollicitations  de  Gingnené  qui  était  fort  de  mes 
amis,  à  faire  partie  d'une  commission  toute  pa- 
triotique et  inoffensive  qui  recevait  les  enrôle- 
ments volontaires  à  raôtel-de-ViUe.  Beaucoup 
de  braves  gens  avalent  adopté  ce  parti  dans 
l'espoir  d'être  utiles  aux  personnes  compro» 
mises.» 

«  rétais  à  mon  poste  depuis  le  matin,  lors- 
qu'on vint  à  une  heure  assez  avancée  de  la  soi- 
rée, m'annoncer  qu'on  me  demandait  dans  un 
petit  café  borgne  situé  au  coin  de  la  rue  Sainte* 


100 


SUZANNE  D*EST0UV1LLE. 


ÀToie:  c*était,  disait-on,  pour  rendre  unsenrice. 
TaToue  que  je  fus  un  peu  ému  de  cette  requête  ; 
toutefois  je  n'hésitai  pas,  et  ayant  prié  un  tam- 
bour qui  nous  serrait  de  secrétaire  de  m^ac- 
compagner  avec  une  lanterne,  je  me  rendis  à 
Tendnnt  indiqué, 

«Ty  trouvai  à  ma  grande  terreur,  deux 
des  bandits  qui,  depuis  la  yeille,  traTàillaient 
(j*emploie  le  style  du  temps)  dans  les  prisons. 
Derrière  eux  se  tenaient,  immobiles  et  appuyés 
Tun  sur  Tautre,  un  jeune  homme  et  une 
jeune  fiUe,  ou  plutôt  deux  enfants,  carie  jeune 
homme  qui  était  le  plus  âgé  nVait  pas  dix- 
huit  ans, 

«—  Monsieur  de  Lorry,  me  dit  un  des  bri- 
gands avec  une  exquise  politesse,  j^ai  su  que 
TOUS  étiez  à  THôtel-de-Ville,  et  j'ai  pris  la  li- 
berté de  vous  £aire  appeler  pour  mettre  en  sû- 
reté dans  vos  mains  ce  jeune  couple  qui  n*est 
pas  dangereux  pour  la  république  ;  conduisez- 
le  où  TOUS  voudrez  quant  à  nous,  nous  retour- 
nons à  notre  affaire. 

«Je  regardai  le  singulier  personnage  qui  me 
parlait,  conyaincu  que  j'allais  reconnaître  quel- 
qu'ancien  domestique  d^une  des  maisons  où 
j'allais  habituellement ,  lorsqu'à  ma  grande 
surprise  je  distinguai,  entre  une  barbe  épaisse 
et  un  hideux  bonnet  rouge,  les  traits  d'un  cer- 
tain chevalier  d'Estouville  que  j'avais  rencontré 
quelquefois  dans  le  monde  avant  1789,  et  dont 
le  frère  avait  épousé  une  de  mes  parentes  éloi- 
gnées.» 

Une  exclamation  générale  de  surprise  prouva 
au  vicomte  de  Lorry  que  son  récit  intéres- 
sait au  p\us  haut  degré  son  auditoire,  et  il 
continua  : 

«Le  moment  eût  été  mal  choisi  pour  une 
explication .  Je  fus  d'ailleurs  convaincu  que  le 
chevalier,  que  j'avais  connu  ardent  royidiste, 
ne  s'était  mêlé  aux  égorgeurs  que  dans  l'espoir 
de  leur  arracher  des  victimes,  remmenai  donc 
chez  moi  celles  qu'il  me  confiait,  et  je  me  sé- 
parai de  lui  avec  un  certain  plaisir .  L'idée  que 
je  mutais  faite  de  ses  bonnes  intentions  était 
un  peu  troublée  par  l'aspect  sinistre  de  son  vi- 
sage et  la  terrible  exactitude  de  son  costume. 

«Je  ne  l'ai  pas  vcvu  depuis  ce  jour-la.  Mais 
en  i8iO,  dînant  chez  rarchi-chancclier,  le  ha- 
sard me  plaja  à  table  aupnès  du  comte  d'Estou- 
ville, f^re  du  chevalier.  L'émigration  et  les 


guerres  de  Tempire  nous  avaient  séparés  de- 
puis de  longues  années.  Je  lui  contai  mon  aven- 
ture de  1792,  et  il  m'apprit  qne  son  fKre  vivait 
encore.  maisqu^Q  avait  été  déporté  pendant  le 
Directoire,  et  qn^il  le  croyait  à  Calcutta,  d*oà  il 
reviendrait  sans  doute,  disait-il,  si  jamais  la 
paix  ayec  l'Angleterre  rendait  les  mers  libres. 
Je  fis  alors  quelques  questions  au  comte,  mais 
voyant  que  ce  sujet  lui  était  pénible,  je  n*insistai 
pas.  Dans  la  soirée,  M.  de  Barbé-Marbois,  qui 
était  présent  à  cette  réunion,  me  dit:  «Vous 
«voyez  bien  ce  brave  colonel  d'Estouville  ?  eh 
«  bien  !  il  a  eu  un  frère  septembriseur.  (Tétait 
«  un  monstre  qui  a  été  déporté  en  1795,  après 
«le  meurtre  de  Férraud.»  De  tout  cela,  reprit 
le  vicomte  de  Lorry,  je  crois  qu'il  est  permis 
de  conclure  que  cet  oncle'  de  mademoiselle 
d'Estouville  est  ce  fameux  chevalier;  et  en  vé- 
rité, si  cela  est,  elle  a  bien  raison  de  se  retirer 
du  monde  avec  lui,  puisqu'elle  ne  veut  pas  Ta- 
bandonner  à  son  malheureux  sort.  » 

—  Vicomte,  je  trouva,  votre  histoire  fort  in- 
téressante et  votre  raisonnement  parfaitement 
juste,  dit  madame  de  Garches  ;  Monsieur  de 
Saint-Ibal,  continua-t-elle,  je  vous  engage  k 
préférer  cette  version  à  celle  de  l'enlèvement  : 
elle  est  moins  romanesque,  mais  elle  est  plus 
vraisemblable. 

—  Je  suis  tout  à  fait  de  cet  avis,  madame  la 
marquise,  répondit  M.  de  Saint-Ibal ,  et  je  trouve 
maintenant  que  la  conduite  de  mademoiselle 
d'Estouville  est  admirable.  Pauvre  jeune  fille  ! 
son  existence  va  être  affreuse. 

—  Je  suis  sûre  reprit  madame  de  Garches , 
que  si  Madame  la  Dauphine  connaissait  son 
dévouement,  elle  ferait  quelque  chose  pour 
elle.  Il  faudra  que  j'en  parle  à  la  duchesse  de 
Sérent. 

—  Cette  inspiration  fut  généralement  ap- 
prouvée. A  l'époque  dont  nous  parlons,  il  n\ 
avait  qu'un  moyen  d'être  bon  courtisan,  c'était 
d'indiquer  aux  princes  des  infortunes  à  soula- 
ger ou  des  pardons  à  répandre. 

Comme  M.  de  Saint-Ibal,  en  dépit  de  sa  lé- 
gèreté, était  parfaitement  loyal ,  il  se  promît, 
à  son  retour  d'une  partie  de  chasse  qu'il  de- 
vait faire  le  lendemain ,  d'aller  raconter  à  ma- 
dame d'Etogcs  ce  qu'il  avait  appris,  afin  qu'elle 
puisse  à  son  tour  en  instruire  madame  Granva), 
Léonce  et  mademoiselle  de  Jlovan.  H  étai^  sûr 


r 

i 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


101 


|a*el]e  le  ferait  ayec  le  plus  grand  empresse- 
ment. Plus  il  Téfléchissait  au  récit  du  vicomte  de 
Lorry,  et  plus  il  était  convaincu  que  ses  sup- 
positions devaient  être  des  certitudes. 

Léonce,  en  quittant  le  salon  de  la  duchesse, 
était  retourné  près  de  sa  mère,  qu'il  avait 
trouvée  seule  avec  mademoiselle  de  Royan. 
Cette  circonstance  le  détermina  à  leur  raconter 
ce  qu'il  avait  fait,  et  elles  approuvèrent  sa  dé- 
termination de  convenir  que  Suzanne  était  à 
Paris ,  puisqu'on  soupçonnait  qu'elle  n'avait  pas 
été  au  Havre.  Claire  s'affligea  de  l'idée  que  la 
conduite  de  son  amie  pouvait  être  interprétée 
d'one  manière  fâcheuse  pour  sa  réputation ,  et 
elle  reprocha  à  Léonce ,  qui  lui  avait  avoué  son 
entrevue  avec  mademoiselle  d'Estouville ,  de 
n*aToir  pas  cherché  à  connaître  le  lieu  de  sa 
retraite. 

—Je  l'ai  priée  de  mêle  confier,  répondit-il, 
mais  elle  m^a  refusé^  en  me  disant  qu'elle  n'é- 
tait sûre  de  persévérer  dans  sa  résolution 
qu'autant  qu'on  ne  chercherait  pas  à  l'en  dé- 
tourner; et  j'avoue  que  je  ne  me  suis  pas  senti 
le  courage  d'insister.  Ensuite,  voulant  écarter 
ce  sujet  de  conversation,  Léonce  fit  part  à  made- 
moiselle de  Royan  de  la  proposition  de  mariage 
dont  l'avait  chargé  madame  d'Etoges. 

Mais  presque  au  même  moment  Eléonore  entra 
dans  le  salon  ;  elle  venait  de  faire  une  promenade 
en  voiture  avec  madame  Reinach.  Son  visage 
portait  comme  toujours  l'empreinte  d'une  pré- 
occupation visible. 

—Puis-je  savoir  de  quoi  vous  parliez,  de- 
manda-t-elle  après  avoir  serré  toutes  les  mains 
qui  se  tendaient  ds  son  côté? 

Madame  Granval  et  mademoiselle  de  Royan 
gardèrent  le  silence. 

—  Quand  vous  êtes  arrivée ,  ma  chère  Eléo- 
Qore ,  dit  Léonce ,  je  fiiisais  une  chose  bien  ri- 
dicule pour  un  homme  de  mon  âge,  je  proposais 
à  mademoiselle  de  Royan  un  mari  de  la  part  de 
madame  d'Etoges. 

—  Et  que  répondiez-vous,  ma  chère  Claire? 

—  Que  ie  ne  me  marierai  que  lorsque  Su- 
zanne m'aura  choisi  un  mari ,  et  par  conséquent 
quand  je  serai  de  nouveau  réunie  à  elle. 

—  Si  j'avais  su  cela  j'aurais  pu  arranger 
celte  afl^re;  car  je  viens  de  rencontrer  Su- 
lanne  totttrà-l'heure. 

— Vous  avez  rencontré  Suzanne!  s^écrièrent 


à  la  fois  madame  Granval,  mademoiselle  de 
Royan  et  Léonce.  Dites-nous  comment,  dans 
quel  endroit  ;  vous  a-t-elle  vue? 

—  Elle  a  dû  me  voir,  quoique  nous  allassions 
très  vite  dans  ce  moment  là.  Tai  voulu  la  mon- 
trer à  madame  Reinach,  mais  elle  avait  dispa- 
ru avant  que  le  cocher  ait  pu  arrêter  ses  che- 
vaux. Elle  sortait  avec  son  oncle  de  l'église  de 
Sainte-Elisabeth. 

—  Il  n'y  a  donc  que  moi  qui  ne  la  rencontre- 
rai pas,  dit  Claire  tristement.  De  grâce,  dites- 
moi  comment  vous  l'avez  trouvée,  ma  chère 
Eléonore. 

—  Elle  m'a  paru  bien  portante  et  satisfaite 
de  son  sort,  car  son  visage  était  frais  et  souriant. 

—  Si  elle  venait  de  prier  et  qu*el1e  soutint  son 
vieil  oncle,  cela  n'a  rien  d'étonnant,  dit  Léonce. 

«  Elle  est  heureuse  loin  de  moi,  pensa  Glaire 
avec  amertume  ;  que  c^est  mal  à  elle  ! 

On  paria  encore  de  Suzanne  pendant  quel- 
ques instants,  puis  Eléonore  demanda  à  dairc 
le  nom  du  mari  qu'on  lui  avait  proposé. 

—  Adressez-vous  à  M.  Léonce  pour  le  savoir, 
ma  chère  amie,  car  il  ne  me  l'a  pas  dit  encore  ; 
il  est  vrai  que  je  n'avais  pas  songé  à  le  lui  de- 
mander. 

—  Vous  a-t-on  recommandé  le  secret,  Léon- 
ce, reprit  mademoiselle  Loubert  en  se  tournant 
du  côté  de  son  cousin?  Dans  ce  cas,  nous  pour- 
rions renoncer  à  savoir  de  quoi  il  s^agit,  n^estr-il 
pas  vrai? 

—  Je  le  crois,  ma  chère  Eléonore ,  mais  ras- 
surez-vous, j'ai  toute  liberté  de  parler.  Le  pré- 
tendant est  M.  le  comte  de  Saint-Ibal  ! 

—  Je  ne  le  connais  pa^,  s'écria  madcmoiseUe 
de  Royan  ! 

—  Comment  ^vous  ne  le  connaissez  pas,  ma 
chère ,  reprit  Eléonore  I  Nous  avons  passé  une 
soirée  avec  lui  à  Bois-Bouton  chez  madame  d'E- 
toges. C'était  à  coup  sûr  le  plus  remarquable  de 
tous  les  hommes  qui  se  trouvaient  là. 

—  C'est  possible,  mab  je  ne  l'avais  pas  re- 
marqué :  autant  que  je  puis  m'en  souvenir,  car 
bien  des  choses  se  sont  passées  depuis  ce  temps- 
là,  ils  m'avaient  tous  paru  bien. 

—  C'est  un  homme  d'une  très  grande  nais- 
sance, continua  mademoiselle  Loubert. 

—  Et  d'un  mérite  fort  solide ,  aasure-i-on , 
sgouta  Léonce  qui  lui  savait  bon  gré  de  la  ma- 
nière franche  avec  laquelle  il  avait  semblé  re- 


102 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


Tenir  de  ses  présentions  sur  mademoiselle  d'Es- 
touviUe. 

—  Eh  bien!  ma  chère,  pourquoi  n'écoute- 
riez*vous  pas  les  propositions  de  madame  d^E- 
toges,  dit  à  son  tour  madame  Granval  qui  nV 
vait  pas  encore  parlé? 

—  Parce  que  Je  ne  ▼eux  pas  enchaîner  ma 
liberté  tant  que  je  ne  serai  pas  sûre  que  Suzanne 
ne  peut  plus  avoir  besoin  de  moi.  Que  devien- 
drais-je  si  elle  venait  un  jour  me  demander  un 
asile,  et  que  j*eusse  chez  moi  un  maître  qui  ne 
voulût  pas  la  recevoir?  mais  j'en  mourrais  de 
douleur  ! 

«  Gomme  elle  est  aimée!  pensa  Eléonore 
pendant  que  madame  Granval  embrassait  Glaire 
avec  attendrissement,  et  que  Léonce  s'appro- 
chait d'une  fenêtre  pour  cacher  son  émotion. 

En  ce  moment  un  domestique  entra  et  remit 
une  lettre  à  mademoiselle  de  Royan. 

—  C'est  de  Suzanne  !  dit-elle  en  poussant  un 
cri  de  joie,  et  elle  se  hâta  de  rompre  le  cachet. 

XXVlll. 

Lorsque  mademoiselle  Loubert  avait  rencon- 
tré Suzanne  et  son  oncle,  ils  sortaient  efTecti- 
vement  de  l'église  de  Sainto-Elisabeth  ;  mais 
ce  n'était  pas  là  qu'ils  s'étaient  rendus  d'abord 
en  quittant  leur  modeste  appartement  de  la 
rue  du  Cloître-Saint-Merry. 

L'heureuse  influence  de  la  conversation  du 
chevalier  avec  sa  nièce,  conversation  que  nous 
avons  rapportée  dans  un  de  nos  précédents  cha- 
/)itres,  et  qui  avait  eu  lieu  très  peu  de  jours 
auparavant,  ne  s'était  pas  prolongée  au-delà  des 
quelques  instants  de  ^ommeil  que  d'Estouville 
avait  goûtés  pendant  que  sa  nièce  priait,  age- 
nouillée auprès  de  son  fauteuil.  Le  chevalier  s'é- 
tait réveillé  sombre,  abattu,  et  lorsque  Suzanne 
Tavait  engagé  à  se  distraire  par  la  lecture  des 
livres  qu*elle  lui  avait  apportés,  il  s'était  écrié 
avec  emportement  qu'il  n'avait  besoin  de  rien, 
et  qu'il  ne  savait  pas  pourquoi  il  avait  eu  la 
«otte  fantaisie  de  faire  quelque  chose, 

La  fln  de  cette  journée  et  les  journées  sui- 
vantes avaient  donc  été  mortellement  tristes 
pour  la  pauvre  Suzanne,  Quoi  qu^elle  fit  ou  dit, 
son  oncle  entrait  dans  des  accès  de  fureur  qui 
n'avaient  de  terme  que  celui  des  forces  phy- 
siques du  vieillard.  Quelque  fols  même,  sans 
y  être  provoqué  par  une  parole  de  sa  nièce,  il 


prononçait  des  phrases  incohérentes,  mais  ter- 
ribles, qu'il  semblait  adresser  à  des  êtres  ima- 
ginaires ou  seulement  visibles  pour  lui.  La  nuit, 
il  sortait  brusquement  de  son  soimmeil  en  pous- 
sant des  cris  déchirants  et  furieux  ;  et  quand 
Suzanne  accourait  près  de  lui,  il  lui  disait  qu'il 
était  assailli  par  des  fantômes ,  et  qu'il  voulait 
mourir  pour  s'en  délivrer. 

—  Essayez  de  prier,  mon  oncle,  lui  disait 
Suzanne  avec  tendresse. 

—  Et  que  voulez-vous  que  je  demandé  à 
Dieu,  lui  répondait-il  avec  rage  !  11  a  permis  que 
je  fusse  criminel  et  il  ne  permet  pas  que  je 
sois  repentant  :  Vous  voyez  bien  qu*il  est  sans 
pitié  pour  moi. 

—  Vous  ne  parleriez  pas  ainsi,  si  vous  saviez 
à  quel  point  vous  m'êtes  cher. 

—  Il  ne  nous  a  réunis  que  pour  me  condam- 
ner à  faire  une  victime  de  plus. 

—  Mon  oncle ,  je  ne  mérite  pas  cette  injure, 
car  il  n'y  a  pas  de  jour,  d*heure,  de  moment 
que  je  ne  le  bénisse  de  cette  réunion. 

—  Ma  nièce,  je  suis  un  misérable!  laissez* 
moi! 

Et  la  pauvre  Suzanne  retournait  dans  sa 
chambre,  brisée  de  douleur  en  songeant  avec 
effroi  que  les  mômes  scènes  se  renouvelleraient 
le  lendemain. 

Elle  n'osait  plus  sortir,  même  pour  aller  à 
Téglisé,  qui  était  de  l'autre  côté  de  la  rue,  car 
M.  d'Estouville,  dans  ses  accès  de  rage,  avait 
quelquefois  parlé  de  suicide,  et  elle  craignait 
qu'il  ne  profitât  de  son  absence  pour  attenter 
à  ses  jours.  Gette  crainte  horrible  pour  une 
âme  aussi  pieuse,  était  devenue  sa  préoccupa- 
tion de  tous  les  instants. 

—  Ma  nièce  est  bien  pâle,  madame  Mitau, 
avait  dit  un  matin  le  chevalier  à  la  femme  de 
ménage  qui  venait  lui  annoncer  que  le  déjeu- 
ner était  servi,  savez-vous  si  elle  est  malade? 

—  Mademoiselle  ne  se  plaint  jamais,  avait 
répondu  madame  Mitau;  mais  je  crois  que  sa 
pâleur  Tient  de  ce  qu'elle  ne  sort  presque  plus. 
A  son  âge,  il  faut  de  Fexercice  pour  la  santé.  Je 
l'ai  déjà  dit  à  Mademoiselle,  qui  ne  m'a  ré- 
pondu que  par  un  sourire  à  feiidre  le  cœur. 

Le  chevalier  garda  le  silence,  puis  d  se  ren- 
dit à  la  salle  à  manger,  où  Suzanne  Tattendait. 

—Ma  nièce,  lui  dit-il,  quand  vous  êtes  vemc 
ce  matin  dans  ma  chambre,  j*ai  oublié  de  vont 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


103 


«lire  que  j*avais  envie  de  me  promener  aujour- 
d'hui,  et  de  TOUS  prier  de  m'accompagner. 
Nous  emmènerons  aussi  ce  pauvre  Snap,  qui 
finira  par  être  paralytique  si  tous  le  tenez  tou- 
jours renfermé.  Voyez,  il  a  Tair  de  ne  pouvoir 
plus  remuer  les  pattes. 

Cette  proposition,  tout  &  fait  inattendue, 
causa  à  Suzanne  la  joie  la  plus  TiTe,  mais  elle 
ne  montra  à  son  oncle  qu*une  satisfaction 
douce,  pour  quMl  ne  devinât  pas  tout  ce  qu*elle 
aTait  souffert,  en  découvrant  à  quel  point  elle 
était  contente. 

—  Et  où  irons-nous,  mon  bon  oncle,  deman- 
da-t-elle?  Je  vous  avertis  que  je  suis  bonne 
marcheuse,  ainsi  une  promenade  un  peu  lon- 
gue ne  me  fatiguera  pas  du  tout. 

—  Je  voudrais  monter  sur  la  butte  Montmar- 
tre pour  revoir  Paris  dans  son  ensemble,  ré- 
pondit le  chevalier. 

—  A  merveille!  déjeunons  donc  bien  vite, 
afin  de  profiter  des  plus  belles  heures  de  la 
matinée. 

Le  repas  fut  silencieux,  comme  cela  arrivait 
toujours  lorsque  M.  d*Estouville  était  sombre 
au  lieu  d*ètre  furieux.  En  sortant  de  table,  Su- 
zanne se  hâta  d'aller  prendre  son  châle  et  son 
chapeau  pour  être  prête  à  sortir  au  moindre 
désir  de  son  oncle,  et  elle  revint  se  placer  de- 
vant lui,  le  sourire  sur  les  lèvres.  Snap  était  à 
son  côté,  témoignant  sa  satisfaction  par  des 
aboiements  discrets  et  une  agitation  fébrile 
dans  tout  son  corps,  bien  quMI  ne  bougeât  pas 
de  place. 

— Eh  bien!  partons,  dit  le  chevalier,  en  en- 
fonçant son  chapeau  sur  ses  yeux  de  manière  à 
cacher  le  haut  de  son  visage,  dont  le  bas  était 
pkmgé  dans  les  plis  d*une  immense  craTatc  de 
soie  noire. 

Quand  lis  furent  arriTés  dans  la  rue,  Suzanne 
Toiûut  prendre  le  bras  de  son  oncle,  qui  se  re- 
cula aTeo  un  efliroi  timide  qui  n^était  pas  dans 
ses  habitudes. 

—  Ce  n'est  pas  pour  tous  soutenir,  mon  on- 
de, dit  en  souriant  Suzanne,  qui  se  méprit  sur 
rintention  du  cheTalier;  c*est  pour  être  plus 
près  de  vous. 

—  Mais  TOUS  n*y  pensez  pas,  ma  nièce  !  je 
ne  puis  donner  le  bras  à  une  honnête  fille 
eomme  tous.  Je  n'aurais  qu'à  être  reconnu... 

~-  On  saurait  que  tous  n^aTez  pas  touIu  pri- 


ver la  fille  de  Toire  frère  du  bonheur  de  con- 
soler Totre  Tieillesse. 

—  Pensez-Tous  réellement  ce  que  tous  dites 
là,  Suzanne?  répondit  le  cheTalier  en  cédant  à 
la  douce  Tiolence  de  Suzanne,  qui  n'aTait  pas 
quitté  son  bras. 

—  Oui,  je  le  pense,  mon  oncle,  répliquar-t- 
elle  aTec  fermeté,  autrement  je  ne  tous  l'eusse 
pas  dit.  Mon  cœur  regrette  bien  des  choses,  je 
ne  le  nie  pas,  mais  il  est  joyeux  quand  je  puis 
espérer,  comme  en  ce  moment,  que  ma  pré- 
sence TOUS  fait  un  peu  de  bien. 

M.  d'Estouville  pressa,  sans  s'en  douter  peut- 
être,  le  bras  de  Suzanne  passé  sous  le  sien; 
puis  ils  parcoururent  d'un  pas  rapide  la  rue 
Saint-Martin  et  la  partie  la  plus  populeuse  du 
faubourg. 

Quand  ils  eurent  atteint  la  barrière,  ils  pri- 
rent à  leur  gauche  un  chemin  presque  désert; 
alors  le  chevalier  ralentit  insensiblement  le 
mouvement  de  sa  marche,  et  il  releva  un  peu 
son  chapeau  et  essaya  de  sourire;  mais  sa  ten- 
tative ne  produisit,  comme  de  coutume,  qu'une 
espèce  de  contraction  nerveuse.  En  ce  moment^ 
ils  commençaient  à  gravir  un  des  sentiers  qui 
conduisent  au  sommet  de  la  butte  Montmartre. 
Le  chevalier  marchait  péniblement,  bien  que 
Suzanne  employât  toute  sa  force  à  le  soutenir. 

—  Nous  sommes  arrivés  1  dit-elle.  Mon  oncle, 
asseyez-vous  un  instant  sur  ce  petit  tertre  de 
gazon.  Vous  paraissez  bien  fatigué. 

—  Mes  membres  ne  le  sont  pas,  ma  nièce ^ 
répondit  le  chevalier;  mais  mon  cœur  a  perdu 
toute  son  énergie.  Tai  peur  de  mourir,  moi  qui 
ai  pendant  tant  d'années  appelé  la  mort.  Il  ne 
me  manquait  plus  que  la  souffrance  de  décou- 
vrir que  je  suis  un  lâche,  et  je  la  sens. 

—  C'est  une  erreur  de  votre  imagination, 
mon  oncle  ;  songez  donc  avec  quelle  force  d'âme 
vous  avez  supporté  les  terribles  épreuve»  de 
votre  destinée. 

—  Je  n'avais  alors  rien  à  perdre... 
Suzanne  se  précipita  sur  la  main  de  son  on* 

de,  et,  quelques  efforts  qu'il  fit  pour  la  retirer, 
elle  la  couvrit  de  baisers. 

—  Mais  cette  main  a  versé  le  sang  innocent! 
s'écria-t-il  aTcc  désespoir. 

—  Mais  elle  a  demandé  pendant  trente  ans 
Taumône,  reprenait  Suzanne  :  elle  est  purifiée 
par  les  souffrances  de  l'expiation  la  plus  terrible 


i04 


SUZANNE  D^ESTOUVILLE. 


que  le  ciel  puisse  infliger  à  un  homme  de  votre 
rang  et  de  votre  caractère. 

—  Dieu  me  refuse  tout!  continua  le  cheva- 
lier avec  un  peu  de  calme.  Tétais  venu  ici 
dans  Tespoir  que  la  vue  de  cette  ville ,  d*où 
sont  sorties  les  folies  qui  ont  enfanté  mes  cri- 
mes, m'exciterait  enfin  au  repentir  que  j'ap- 
pelle vainement;  eh  bien!  elle  reste  voilée  pour 
moi,  comme  si  elle  voulait  me  dire  que  je  ne  dois 
rien  espérer  ni  dans  cette  vie  ni  dans  Tautre! 

Gomme  le  chevalier  finissait  de  prononcer  ces 
paroles,  le  vent  s'éleva,  la  brume  devint  plus 
transparente,  et  Suzanne  aperçut,  comme  der- 
rière un  voile  lumineux ,  le  dôme  d'une  église 
surmonté  d'une  croix,  et  le  pavillon  du  centre 
des  Tuileries,  en  haut  duquel  flottait  le  drapeau 
blanc. 

-*  Voyez,  mon  oncle,  s*écria-t-elle  comme 
inspirée ,  en  étendant  le  bras  dans  la  direction 
des  objets  qui  venaient  de  frapper  ses  regards. 

—  Que  me  montrez-vous,  mon  enfant?  de- 
manda le  chevalier  en  regardant  autour  de  lui. 

—  La  croix  et  l'étendart  pour  lesquels  ont 
combattu  vos  ancêtres!  Ils  vous  annoncent  le 
pardon  du  Dieu  que  vous  avez  offensé,  et  celui 
du  roi  dont  vous  avez  trahi  la  cause,  dans  une 
heure  de  découragement  et  de  folie. 

Le  chevalier  se  leva,  tendit  les  bras ,  comme 
Suzanne  le  lui  avait  dit  :  puis  il  retomba  à  ge- 
noux, le  front  prosterné  dans  la  pou^ière,  en 
s*ccriant  :  «  Mon  Dieu  !  soyez  béni  !  s 

Suznnne  s*agenouîlla  près  de  lui.  Ce  n'était 
plus  le  calme  douloureux  qui  suit  l'accomplis- 
sement des  devoirs  pénibles  qu*elle  éprouvait , 
c^était  l'ivresse  du  plus  pur  bonheur  qu'il  soit 
donné  à  une  âme  généreuse  et  fière  de  ressen- 
tir pour  la  récompenser  de  ses  sacrifices. 

Quand  le  chevalier  se  remit  debout,  ce  n'était 
pds  seulement  le  temple  du  Dieu  de  ses  pères  et 
la  demeure  des  rois  qu'ils  avaient  noblement  et 
glorieusement  servis,  qui  étaient  visibles  à  ses 
regards,  c'était  aussi  la  ville  entière  que  le  so- 
leil inondait  de  ses  rayons  les  plus  purs  et  les 
plus  doux.  Elle  était  là  resplendissante,  animée, 
joyeuse^  comme  si  le  crime  ne  l'eût  jamais  dé- 
solée, comme  si  elle  n'avait  que  du  bonheur  à 
ofiVir  à  tous  ses  enfants! 

Suzanne  regarda  son  oncle,  dont  le  visage 
était  inondé  de  larmes;  puis  elle  se  jeta  dans 
ses  bras  en  poussant  un  cri  de  joie.  Il  lui  sem- 


blait qu'elle  n'avait  plus  rien  à  demander  à 
Dieu. 

—  Mon  enfant ,  conduisez-moi  dans  une 
église,  lui  dit  le  chevalier.  Partons,  ma  fille! 
voilà  mon  bras.  Je  crois  qu'il  est  bien  plus  fort 
que  tout-à-rheure. 

Ils  redescendirent  d'un  pas  léger  ce  tentier 
qu'ils  avaient  péniblement  gravi  ;  trois  quarts 
d*heure  après  ils  entraient  dans  l'égUse  de 
Sainte-Elisabeth  :  Suzanne  l'avait  choisie,  parce 
qu'elle  était  placée  sous  l'invocation  de  son 
aïeule ,  mère  du  chevalier. 

Elle  était  silencieuse  et  déserte  quand  ils  en 
firanchirent  le  seuil.  M.  d'Estouville,  conduit  par 
sa  nièce ,  alla  s'agenouiller  devant  le  maître- 
autel,  et  cet  homme,  qui  n'avait  songé  qa*avec 
terreur  à  Dieu  depuis  trente-cinq  ans,  retrouva 
dans  son  cœur  toutes  les  prières  qu'il  balbutiait 
dans  son  enfance. 

Le  jour  commençait  à  baisser  quand  fl  se  re- 
leva, et  ce  fut  en  sortant  que  mademoisdle 
Iioubert  les  aperçut.  Elle  n'avait  donc  pas  altéré 
la  vérité  en  disant  que  Suzanne  était  souriante; 
seulement  il  ne  lui  avait  pas  été  donné,  comme 
à  Léonce,  de  deviner  la  cause  de  sa  joie. 

Dès  qu'ils  furent  de  retour  dans  leur  petite 
maison,  Suzanne  écrivit  à  Claire  le  billet  dont 
nous  ayons  parlé  à  la  fin  du  chapitre  précédent. 
Voici  ce  que  contenait  ce  billet,  tracé  d^une 
main  tremblante  de  la  plus  douce  émotioa  : 

«  Claire,  je  suis  heureuse!  plus  heureuse 
que  je  ne  pourrais  vous  l'exprimer,  car  j'é- 
prouve autant  de  joie  que  j'ai  senti  de  douleur 
quand  je  me  suis  séparée  de  vous  1 

»  Je  ne  puis  dire  encore  quand  je  yous  re- 
verrai ,  mais  enfin  j'ai  l'espoir  que  nous  nous 
retrouverons  un  jour,  et  la  certitude  que  vous 
approuverez  ma  conduite  que  vous  avez  bkmée 
peutrètre  dans  le  fond  de  votre  cœur,  si  géné- 
reux cependant. 

»  Bénissez  Dieu  de  tout  ce  qu'il  a  fait  pour 
moi  ;  et  si  vous  voyez  quelques-unes  des  per- 
sonnes que  mon  départ  a  dû  affliger,  qu'elles 
sachent  par  yous  que  mon  cœur  est  rempli  de 
joie  et  d'espérance. 

SUZARRB. 

Mademoiselle  d'Estouville  sortit  pour  confier 

elle-même  cette  lettre  à  un  commissionnaire 

auquel  elle  voulait  faire  les  recommandations 

I  les  plus  pressantes  de  célérité  et  d'exactitude. 


SUZANNE  O'ESTOUVILLE. 


10* 


On  sait  que  cette  fois  elle  avait  été  ponctuelle- 

ment  obéie,  puisque  mademoiselle  de  Royan 

ayait  reçu  son  message  peu  de  moments  après 
qa*Eléonore  lui  eut  appris  la  rencontre  qu'elle 
avait  faite. 

Comme  elle  reyenait  en  toute  hâte  chez  elle, 
ses  regards  furent  attirés  par  une  grande  affiche 
jaone  sur  laqaefle  elle  lut  son  nom  imprimé  en 
lettres  d*une  grandeur  démesurée. 

Elks'arréta,  surprise,  inquiète  même^etcefut 
avec  des  émotions  bien  diverses  qu'elle  lut  ce 
qui  sait: 

«  A  vendre  à  Tamiable,  et  avec  toute  facilité 
pour  le  paiement ,  la  tour  d'Estouville  et  les 
(erres  environnantes. 

Cette  propriété,  située  dans  un  pays  fertile 
et  pittoresque,  est  susceptible  de  grandes  amé- 
liorations. La  tour,  inhtd>itée  depuis  la  révolu- 
tion, pourrait  être  facilement  réparée.  S'adres- 
ser à  M.  Léger,  notaire,  dépositaire  du  cahier 
des  charges.  » 

Suzanne  comprit  vaguement  qu'il  n'était  pas 
impossible  que  le  bonheur  quelle  éprouvait  pût 
augmenter  encore.  Elle  revint  chez  elle  en  toute 
hâte.  Elle  était  rêveuse,  malgré  la  joie  qui 
inondait  son  cœur. 

XXIX. 

La  soirée  qui  suivit  la  promenade  de  Suzanne 
et  de  son  oncle  sur  la  butte  Montmartre,  5*é- 
coola  pour  eux,  graye  et  paisible,  dans  les  mé- 
lancoliques douceurs  d'un  entretien,  pendant 
lequel  mademoiselle  d'EstouyiUe  eut  souvent 
besoin  de  tout  son  cœur  si  riche,  et  de  tout  son 
esprit  si  délicat.  Le  retour  du  chevalier  était 
sincère,  car  son  âme,  forte  et  bizarre,  n'aurait 
pas  fléchi  sous  une  émotion  passagère;  mais 
pins  son  repentir  était  yrai ,  plus  sa  conduite 
lai  semblait  coupable,  et  U  ne  cessait  de  répéter 
qne  s'il  pouvait  espérer  le  pardon  de  Dieu ,  il 
ne  devait  pas  prétendre  à  celui  des  hommes. 

—  Votre  tâche  est  remplie,  mon  enfant,  di- 
sait41  à  Suzanne,  puisque  vous  m'avez  conduit 
à  la  source  des  seules  consolations  qu'il  me  soit 
permis  de  goûter.  Restez  encore  quelques  jours 
avec  moi  pourm'aider  à  prendre  un  parti;  puis 
souffrez  que  je  me  retire  dans  un  de  ces  asiles 
toujours  ouverts  à  ceux  qui  souffrent,  quelle 
que  soit  la  cause  de  leurs  souffrances.  Ayec 
vous ,  Suzanne,  ic  serais  tropheureux;  Dieu  ne 
ne  pardonnerait  pas* 


—  Pensez  un  peu  u  moi ,  interrompit  vive- 
ment Suzanne  :  votre  retour  est  connu  ;  on  sait 
que  je  suis  venue  près  de  vous  ;  si  je  reparais- 
sais seule  maintenant,  on  dirait  que  je  yous  ai 
abandonné  parce  que  vous  êtes  malheureux,  et 
tous  les  gens  de  bien  s'éloigneraient  de  moi^ 
avec  horreur  et  mépris. 

—  Vous  avez  peut^tre  raison,  ma  nièce,  dit 
le  chevalier  avec  douleur.  Cependant  je  ne  vous 
promets  rien.  Je  réfléchirai,  je  consulterai  mes 
forces,  je  prierai  Dieu  de  m'éclairer,  et  puisque 
vous  affirmez  que  c'est  lui  qui  nous  a  réunis, 
je  resterai  près  de  vous  s'il  ne  m'envoie  pas 
trop  souyent  l'inspiration  de  vous  quitter.  En- 
core un  mot,  Suzanne  :  je  ne  vous  ai  jamais 
interrogée  sur  yos  ressources;  les  avez-vous 
bien  consultées  en  vous  chargeant  de  moi ,  ou 
n'avez-vous  écouté,  comme  je  le  crois,  que  votre 
bon  et  noble  cœur? 

—  Je  n'ai  pas  encore  beaucoup  réfléchi  sur 
ce  sujet,  mon  oncle,  répondit  Suzanne  avec  un 
sourire  angélique  qui  attestait  la  sincérité  de  ses 
paroles;  mais  puisque  vous  m'y  faites  penser, 
je  vous  dirai  que  nous  devons  ayoir  de  quoi 
vivre  comme  nous  yivons  depuis  que  nous 
sommes  ensemble.  Néanmoins^  je  crois  que  si 
nous  nous  retirions  à  la  campagne,  nons  y  au- 
rions une  existence  plus  douce ,  en  dépensant 
moins  qu'à  Paris.  Cest  une  idée  que  je  vous 
soumets  ,*et  à  laquelle  je  ne  tiendrai  que  si  elle 
yous  sourit. 

—  Je  la  crois  bonne,  mon  enfant. 

—  Que  penseriez-vous ,  par  exemple ,  d'une 
petite  maisonnette  avec  un  jardin ,  que  nous 
cultiverions  noufr-mèmes?  Vous  êtes  vigoureux 
encore  ;  votre  santé  est  bonne  ;  je  suis  sûre  que 
les  travaux  des  champs  ne  yous  fatigueraient 
pas,  et  qu'ils  seraient  une  utile  diversion  à  vos 
tristes  pensées. 

—  Cela  n'est  pas  impossible  ;  mais  comme 
ce  serait  sévère  pour  vous,  ma  pauvre  Suzanne! 

—  Sévère  pour  moi,  mon  oncle  !  mais  c'est 
le  rêve  de  ma  vie  qu'une  existence  semblable! 

Maintenant  passons  à  un  autre  sujet,  puisque 
nous  sommes  d'accord  sur  celui-ci,  poursuivit 
Suzanne  :  commentemploirons-nousnotrejour- 
née  de  demain? 

—  Je  voudrais  la  commencera  l'église,  mon 
enfant.  Nons  irons  ensemble,  puis  je  vous  de- 
manderai de  m'y  laisser. 


106 


SUZANNE  D^ESTOUVILLE. 


—  Cela  se  trouvera  d'autant  mieux,  que  j*ai 
une  courfie  à  faire  dans  la  matinée  :  au  moyen 
de  cet  arrangement  tous  ne  resterez  pas  seul, 
et  nous  nous  retrouverons  h  onze  heures  pour 
déjeûner.  Voulez-vous  retourner  à  Sainte-Elisa- 
beth, ou  aller  à  la  paroisse  qui  est  à  notre 
porte? 

—  Nous  irons  à  la  paroisse ,  Suzanne,  ré- 
pondit mélancoliquement  le  chevalier.  Ce  matin 
je  cherchais  à  me  cachçr  par  orgueil ,  ce  soir 
je  comprends  que  je  dois  me  montrer  par  hu- 
milité. 

Mademoiselle  d'Estouvifle,  attendrie,  saisit  la 
main  de  son  oncle  et  la  porta  respectueusement 
à  ses  lèvres. 

—  A  demain ,  lui  dit-elle  avec  tendresse  , 
après  quelques  instants  de  silence.  Je  vous 
quitte  sans  inquiétude;  pensez  à  moi  sans  re- 
gret :  je  suis  heureuse  ! 

Pendant  ce  temps  là,  la  Joie  régnait  aussi  à 
rhôtel  Granval,  où  la  lettre  de  Suzanne  était  ar- 
rivée, comme  on  sait,  au  commencement  de  la 
soirée.  Claire  Tavait  lue  à  haute  voix  en  san- 
glotant de  bonheur,  et  la  baronne  ne  s'était  pas 
sentie  aussi  heureuse  depuis  le  jour  où  son 
cher  Léonce  s'était  montré  à  elle  tel  que  son 
cœur  de  mère  avait  toujours  souhaité  qu'il  fôt. 
La  lettre  passa  de  main  en  main;  chaque 
mot  fut  relu  et  commenté  cent  fois ,  et  tout  le 
monde  fut  d'accord  qu'il  n'était  plus  permis  de 
douter  du  retour  de  mademoiselle  d'Estouville: 
mais  quel  était  ce  bonheur  dont  cUe  parlait? 
Voilà  surquoi  on  ne  pouvait  se  mettre  d'ac- 
cord. 

—  Son  oncle  n'a  probablement  plus  besoin 
d'elle,  dit  la  baronne  ;  il  lui  aura  appris  qu^il 
devait  retourner  dans  le  lien  d'où  11  est  venu , 
et  qu'il  y  a  laissé  une  fkmille. 

—  Il  est  encore  plus  probable,  reprit  Gaire, 
qu'il  juge  inutile  d'éprouver  plus  longtemps  le 
dévouement  de  sa  nièce,  et  qu'il  lui  a  annoncé 
qu'il  est  riche.  Elle  en  est  heureuse,  parce 
qu^'elle  comprend  que  c'est  un  moyen  de  se 
t^procher  de  nous. 

—  Son  oncle  est  peut-être  malade  et  sans  es- 
poir de  guérison,  ditEléonore,  le  plus  naturel- 
lement du  monde. 

Claire  poussa  involontairement  une  exclama- 
tion de  reproche;  madame  Granval  se  voila  le 
visage  de  ses  deux  mains  ;  celui  de  Léonce  se 


couvrit  subitement  delà  rougeur  de  la  honte  et 
de  l'indignation. 

•—  C'est  un  grand  malheur,  dil-il,  d'avoir  de 
semblables  pensées ,  maiscVn  est  unafireax 
que  de  ne  pas  comprendre  qu'il  faudrait  les  ca* 
cher  quand  on  les  a.  Eléonore,  il  existe.  Dieu 
merci,  des  êtres  qui  ne  se  jouent  pas  de  la  vie 
des  personnes  qui  leur  sont  ehères ,  et  made- 
moiselle d'Estouville  est  à  coup  sûr  de  ce  nom- 
bre. Votre  outrageante  supposition  ne  l'atteint 
pas ,  mais  elle  est  une  terrible  injure  coatre 
vous-même.  Ce  n'est  pas  là  ce  que  vous  m'a- 
viez promis. 

—  Qu'ai-je  donc  dit  de  si  mal?  Suzanne  ne 
doit  pas  aimer  cet  oncle  qu'elle  connaît  à  peine, 
répondit  mademoiselle  Loubcrtf^us  irritée  que 
confuse. 

*-  Et  qui  vous  dit  qu'elle  ne  l'aime  pas,  ré- 
pliqua Léonce  avec  force?  Estrce  vous,  Eléo- 
nore,  qui  êtes  capable  de  juger  le  oceur  de  ma- 
demoiselle d'Estouville?  Eh  bien!  moi  qui  ne 
sais  rien,  je  suis  convaincu  que  si  elleest  heu- 
reuse, c*est  par  la  cause  la  plus  noble,  la  plus 
pure.  Je  ne  voulais  pas  le  dire,  mais  vous  m'y 
avez  contraint. 

^  Ma  tante,  je  vous  prends  à  témoin  de  tout 
ceci.  Il  ne  vous  sera  pas  difficile  maintenant 
de  deviner  le  sort  qui  m'attend ,  dit  EléoDore 
en  se  levant  pour  quitter  )e  salon. 

—  Il  ne  tient  qu'à  vous  de  l'éviter,  reprit  vi- 
vement madame  Granval.  Je  vous  ai  rendu  vo- 
tre liberté  une  fois;  vous  pouvez  aujourd'hui  la 
reprendre  de  vous  même.  Personne  ici  ne  vous 
fait  violence,  ma  chère  nièce  ;  sachez-le  bien. 

—  Oh  je  sais  beaucoup  de  choses,  répliqua 
Eléonore  avec  hauteur.  J'en  sais  tant,  continua- 
t-elle  ironiquement,  qu'il  ne  m*en  reste  guère 
à  apprendre. 

—  Vous  le  voyez ,  mon  fils,  reprît  madame 
Granval,  lorsque  mademoiselle  Loubert  fut  sor- 
tie. Votre  oncle  avait  bien  raison,  et  vous  auriez 
bien  dû  me  croire. 

—  Ne  revenons  pas  sur  ce  triste  sujet,  ma 
mère,  dit  Léonce  avec  abattement.  Parlons  plu- 
tôt des  bonnes  nouvelles  que  nous  venons  de 
recevoir ,  car  vous  savez  qu'elles  s'adressent 
aussi  à  nous. 

—  Eh  bien  !  quelle  est  votre  opinion,  moo- 
sieur  Léonce,  demanda  Claire  ? 

—  n  est  téméraire  de  la  donner  après  la 


SUZANNE  D'ESTOUYILLE. 


107 


Yôtre,  mademois^le;  néanmoins,  puisque  vous 
ayez  la  bonté  de  la  vouloir  connaître,  jç  vous 
dirai  avec  une  profonde  conviction  que  je  crois 
mademoiselle  d'Estouville  aussi  pauvre  qu'au- 
trefois, mais  que  je  ne  doute  pas  qu'elle  n'ait 
découvert  dans  son  oncle  des  vertus  qui  la  con- 
solent de  tout.  Laissez-moi  vous  relire  cette 

phrase  : 

«Je  suis  heureuse!  plus  heureuse  que  je 
ne  pourrais  vous  l'exprimer,  car  j'éprouve  au- 
tant de  joie  que  j'ai  senti  de  douleur  quand  je 
me  suis  séparée  de  vous  I  9 

^  Dételles  expressions,  continua  Léonce, 
oe  peuvent  signifier  la  satisfaction  vulgaire  d'un 
bien-être  matériel.  Mademoiselle  d'EstouviUe , 
d'ailleurs,  l'eût  dit  en  quelques  mots.  Si  elle  ne 
Ta  pas  fait,  c'est  qu'il  s'agissait  sans  doute  pour 
elle  de  peindre  une  de  ces  joies  intimes,  im- 
menses qui  exigent  qu'on  se  recueille  longtemps 
ayant  de  les  mettre  au  grand  jour.  Qui  sait  en- 
soite  si  elle  a  le  droit  de  coo&er  ce  qui  la  rend 
heureuse?  Croyons  qu'elle  l'est  par  des  moti£s 
dignes  d'elle  ;  jouissons  de  son  bonheur,  et  con- 
fions*nous  surtout  à  son  cœur  qui  l'a  toujours 
si  bien  inspirée. 

—  On  dirait  vraiment  qu'il  vous  inspire 
aossi,  répondit  avec  attendrissement  mademoi- 
selle de  Rojan.  Oui,  vous  seul  avcE  deviné  le 
sens  de  cette  lettre.  Ah  !  monsieur,  vous  êtes 
bien  digne  de  TafSectioo  qu'elle  avait  pour 
tous! 

Comme  Claire  prononçait  ces  paroles,  mon- 
sieur Verne  entra.  On  lui  montra  la  lettre  de 
Suzanne ,  et  on  lui  demanda  aussi  ce  qu'il  en 
pensait. 

Son  opinion  fut  entièrement  conforme  à  celle 
de  Léonce,  et  il  l'exprima  avec  une  chaleur  qui 
toucha  profondément  le  cœur  de  mademoiselle 

deRoyan. 

—  Comme  vous  êtes  bon  aussi,  lui  dît-elle, 
m  lui  tendant  la  main  avec  la  plus  affectueuse 
dignité.  Puisqu'elle  n'est  pas  là,  il  faut  bien  que 
je  me  charge  de  sa  reconnaissance;  mais  cela 
m'est  bien  doux,  croyez-le,  continua-t-elle,  en 
se  détournant  pour  cacher  l'émotion  qui  se  pei- 
gnait sur  sa  physionomie. 

M.  Verne  pressa  avec  respect  la  main  de  ma- 
iemoisclle  de  Royan.  En  ce  moment,  madame 
Granval  et  Léonce  remarquèrent  qu'il  était  très- 


pâle,  mais  ils  ne  firent  aucune  réflexîoaà  ce 
sujet. 

—  Croyez-vous  que  nous  la  reverrons?  reprit 
Claire,  sans  s'adresser  directement  à  aucone 
des  trois  personnes  qui  se  trouvaient  là. 

—  Sans  aucun  doute,  répondirent-elles  toit** 
tes  trois  ensemble. 

r-  Sa  lettre  n'en  fait  pas  la  promesse,  mais 
elle  en  contient  l'espérance,  et  les  espérances 
de  mademoiselle  d'EstouviUe  sont  des  pressen- 
timents,, continua  M.  Verne  seul. 

—  Quand  l'heureux  jour  de  votre  réunion  ar- 
rivera, vous  penserez  à  nous,  mademoiselle,  dit 
à  son  tour  Léonce,  car  nous  serons  probable^ 
ment  absents. 

—  Mais  nous  nous  reverrons  tous  plus  tard, 
répondit  Claire.  Peut-être  même  pourrons-nous 
aller  vous  voir  en  Normandie.  Je  ne  prévois 
plus  que  du  bonheur,  depuis  que  M.  Verne  m'a 
dit  que  toutes  les  espérances  de  ma  chère  Su- 
zanne étaient  des  pressentiments. 

La  conversation  continua  sur  ce  ton  pendant 
tout  le  reste  de  la  soirée.  Au  momeit  où  l'on,  se 
retirait,  Eléonore  fit  demander  à  sa  tante  laper-, 
mission  de  venir  lui  parler. 

XXX. 

Eléonore,  comme  on  a  pu  le  remarquer,  sup- 
portait difficilement  les  blessures  faites  à  son 
oi*gueil,  mais  eUe  possédait  cependant  l'art  de 
cacher  qu'elle  les  avait  senties  quand  il  était  de 
son  intérêt  de  le  dissimuler.  Ce  soir-là,  au  con- 
traire, elle  avait  jugé  à  propos  de  paraître  plus 
offensée  qu'elle  ne  l'était  réeUement.  Nous  ap- 
prendrons, peut-être  plus  tard,  quel  était  le  but 
de  cet  excès  de  susceptibilité. 

On  a  vu ,  à  la  fin  du  chapitre  précédent , 
qu'elle  avait  fait  prier  sa  tante  de  lui  accorder 
un  moment  d'entretien,  lorsque  tout  le  monde 
aurait  quitté  le  salon.  La  baronne  aurait  bien 
voulu  pouvoir  se  dispenser  de  cette  explication^ 
mais  comme  cela  était  impossible  sans  risqugr 
de  blesser  mortellement  mademoiselle  Loubert^ 
elle  se  résigna  à  lui  faire  savoir  qu'elle  était 
seule  et  qu'elle  l'attendait. 

l^éonore  arriva  avec  un  visage  irrité  que  la 
baronne  ne  lui  avait  jamais  vu,  et  qui  lui  fit 
supposer  que  sa  nièce  avait  d'autres  motifs  de 
plainte  que  ceux  qu*ellc  connaissait. 

—  Mon  Dieu ,  ma  nièce ,  qu'avez-vou5  ?  lui 


lOA 


SUZANNE  D^ESTOUYILLB. 


demanda-t-eUe  avec  inquiétude  et  affection. 

^  Tai,  ma  tante,  que  je  suis  lasse  d*ètre  le 
jouet  de  tout  le  monde!  N^importe  qui  vous 
avez  dans  votre  salon,  c^est  toujours  moi  qu*on 
pourrait  prendre  pour  la  personne  la  plus 
étrangère  à  votre  famille  ! 

—  L'injustice  de  ce  reproche  me  rassure, 
Ëléonore,  répondit  madame  Granval  avec  sa 
douceur  ordinaire;  et  j'ai  bien  envie  de  vous 
rappeler  moi-même  tous  les  (kits  que  je  pour- 
rais citer  à  Tappui  de  mes  paroles. 

—  Eh!  mon  Dieu  !  je  n*ai  rien  oublié ,  ma 
tante...  Il  est  vrai  qu'on  ne  perd  pas  une  occa- 
sion de  me  jeter  à  la  face  ce  qu'on  a  fait  pour 
moi. 

^  On  ne  le  ferait  jamais,  ma  nièce,  si  vous 
vous  en  souveniez  un  peu  plus  souvent.  Au 
surplus,  de  quoi  s'agit-ii?  D'une  remarque  sé- 
vère, j'en  conviens,  de  mon  fils  sur  une  accusa- 
tion iigurieuse  que  vous  avez  portée  contre  une 
personne  qui  a  au  moins  autant  de  droits  à 
notre  estime  qu'à  notre  affection. 

—  Je  ne  l'ai  pas  offensée,  ma  tante,  puisque 
Léonce  prétend  qu'elle  est  au-dessus  de  mes 
attaques.  Eh  bien  !  je  vais  vous  dire  toute  ma 
pensée  à  ce  siyet  :  je  hais  mademoiselle  d'Es- 
touville,  parce  que  je  suis  toujours  sacrifiée  à 
elle. 

—  Sacrifiée  à  elle  parce  que  nous  ne  la  lais- 
sons pas  calomnier  par  vous!  ma  nièce,  la  co- 
lère vous  égare  :  je  veux  le  croire  pour  vous  et 
pour  moi. 

— Il  faut,  interrompit  Éléonore,  qu^on  prenne 
avec  moi  l'engagement  de  ne  jamais  la  revoir. 

—  Je  ne  sais  si  mon  fils  aura  cette  faiblesse 
quand  vous  la  lui  demanderez,  mais  ce  dont  je 
puis  vous  répondre,  ma  nièce,  c'est  que  je  ne  la 
lui  conseillerai  pas ,  et  que  je  ne  la  partagerai 
point  s'il  l'accepte  de  vous  directement.  Je  dois 
à  Suzanne  mon  seul  bonheur  dans  ce  monde; 
je  ne  serai  pas  ingrate  pour  satisfaire  ce  qu'il 
vous  plaît  d'appeler  pompeusement  une  haine, 
et  que  moi  je  nommerai  tout  bonnement  un  ca- 
price d'enfant.  Vous  voyez  que  je  suis  moins 
sévère  pour  vous  que  vous-même. 

—  Ainsi  vous  souffrirez  que  votre  fils  aime 
une  autre  femme  que  celle  qui  portera  son  nom 
et  qui  a  été  choisie  par  vous,  ma  tante  î 

*-  Léonce  a  suffisamment  prouvé  que  son  af- 
ection  pour  mademoiselle  d'Estouville  était  de 


celles  qu'une  mère  même  peut  permettre. 

—  Parce  qu'il  ne  Va  pas  épousée,  n'est-il  pis 
vrai?  répondit  ironiquement  Éléonore. 

—  Parce  qu'il  n*en  a  jamais  eu  même  la  pen- 
sée; parce  qu'A  n*a  pas  cherché  à  la  revoir; 
parce  qu'enfin  il  est  le  premier  qui  ait  approoré 
la  résolution  qu'elle  a  prise  de  se  séparer  de 
tous  ses  amis,  quand  le  devoir  lui  a  prescrit  ce 
sacrifice,  favais  eu  comme  vous,  Éléonore,  des 
soupçons,  des  inquiétudes  ;  mais  cette  condttite 
si  droite,  si  noble,  m'a  montré  que  j'avais  tort, 
et  aujourd'hui  j'ai  la  ferme  confiance  que  moo 
fils  ne  manquera  jamais  à  ce  qu'il  vous  doit 
comme  votre  fiancé,  et  à  ce  qu'il  vous  éem 
plus  tard  comme  votre  époux. 

^  Oui,  je  crois  bien  qu'il  me  fera  l'aumône 
de  sa  fidélité;  mais  il  me  le  fera  sentir  sans 
cesse,  et  je  penserai  toujours  qu'O  ne  m'aime 
pas. 

—  Mais  vouMnême ,  Éléonore ,  l'aîmez-Toas 
véritablement?  L'auriez-vous  épousé ,  0  y  a 
quelques  mois,  alors  qu'il  avait  tant  besoio  d'as 
cœur  qui  se  dévouât  à  lui  Y  et,  aujounThui,  loi 
donneriez-vous  encore  votre  main  avec  joie;  s'û 
se  présentait  pour  vous  un  parti  plus  briUaot 
que  luit 

Madame  Granval,  en  prononçant  ces  paroles, 
attacha  sur  sa  nièce  un  regard  si  profond  qu'il 
lui  fit  baisser  les  yeux,  comme  s'il  eût  pénétré 
dans  les  replis  les  plus  secrets  de  son  cœur. 

Prise  ainsi  au  dépourvu,  Éléonore  oublia  sa 
prudence  habituelle  et  dépassa  les  calculs  de  sa 
feinte  indignation,  de  sorte  qu'elle  répondit  : 

—  En  supposant  que  je  ne  l'aimasse  pas,  je 
serais  encore  obligée  de  l'épouser  pour  sauver 
une  partie  de  ma  fortune.  Mon  cousin  est  moo 
créancier. 

—  Je  l'avais  oublié,  ma  nièce  ;  et  je  suis  sûre 
que  lui-même  ne  s'en  souvient  pas,  reprit  la 
baronne,  en  cherchant  à  contenir  rindigoation 
que  la  bassesse  naïve  de  ce  sentiment  faisait 
naître  dans  son  noble  cœur.  Mais  soyez  tran- 
quille, continua-t-elle  en  étudiant  toujours 
Eléonore  du  regard ,  mon  fils  ne  serait  pas  on 
créancier  plus  rigoureux  pour  sa  cousine  que 
pour  sa  femme. 

Cette  assurance  réjouit  intérieurement  ma- 
demoiselle Loubert,  mais  elle  ne  la  détermina 
pas  à  lui  faire  relever  ses  yeux,  qui  contiouèreot 
à  errer  sur  le  tapis  du  salon. 


SUZANNE  D^ISTOUYILLE. 


IM 


~  Ecoutez,  mon  enfant,  reprit,  après  quel- 
qaes  instants  de  silence ,  la  baronne  avec  une 
froideur  qui  n^avait  rien  de  sévère,  car  je  vais 
TOUS  donner  une  grande  preuve  de  ma  droiture 
et  de  mon  affection  :  si  tous  tenez  à  épouser 
ffloo  fils,  ne  lui  montrez  jamais  le  fond  de  votre 
pensée  comme  vous  venez  de  le  faire.  Tout  son 
désir  d'être  fidèle  à  ses  engagements  enyers 
TODS  ne  résisterait  peut-être  pas  à  une  sem- 
blable épreuve.  Léonce  a  besoin  d'estimer  tous 
ceux  qu'il  doit  aimer. 

—  Et  moi,  ma  tante,  répondit  Eléonore  en 
reprenant  un  peu  d'assurance,  j'ai  besoin  que 
lliomme  qui  m^épousera  ne  me  place  pas  dans 
ooe  situation  que  ma  fierté  n^accepterait  pas. 

—  S'il  en  est  ainsi,  ma  nièce,  ouvrez-vous 
franchement  de  vos  craintes  à  mon  fib,  dit  la 
baronne  en  comprimant  sa  joie,  comme  elle 
atait,  peu  d'instanfs  auparavant,  dissimulé  son 
indignation.  Vous  savez,  ou  du  moins  vous  de- 
vriez savoir  que  Léonce  est  sincère,  et,  si  vous 
rétes  de  votre  côté,  il  est  impossible  que  vous 
oe  finissiez  pas  par  vous  entendre. 

Madame  Granval  fut  interrompue  en  ce  mo- 
ment par  le  bruit  d'une  voiture  qui  roula  sous 
h  porte  cochère  de  son  hôtel  ;  et  pendant  qu'elle 
se  deoaandait  qui  pouvait  venir  lui  faire  une 
visite  à  une  heure  aussi  avancée  de  la  soirée, 
la  porte  s*ouvrit,  et  un  domestique  annonça  que 
madame  la  duchesse  d^toges  envoyait  savoir 
si  elle  pouvait  monter. 

—  Sans  aucun  doute,  répondit  vivement  la 
baronne,  qui  n'était  pas  fâchée  de  l'interruption 
de  son  tête-à-tête  avec  sa  nièce.  Dites  au  valet 
de  pied  de  madame  la  duchesse  que  je  serai 
charmée  de  la  recevoir. 

Eléonore  jeta  un  coup-d'œil  rapide  sur  la 
glace  qui  était  en  face  d'elle,  puis  elle  alla  baiser 
U  main  de  sa  tante,  en  lui  donnant  à  entendre 
qu'elle  se  retirait  pai*  discrétion,  parce  que 
madame  d'Etoges  désirait  peut-être  l'entretenir 
sans  témom. 

—  Je  n'en  crois  rien,  ma  chère,  répartit  ma- 
dame Granval  ;  mais  Caites  ce  que  vous  voudrez  : 
vous  savez  que  vous  êtes  aussi  libre  pour  les 
petites  choses  que  pour  les  grandes. 

Ces  paroles  de  madame  Granval  avaient  pour 
but  de  rappeler  à  Eléonore  les  points  les  plus 
importants  de  la  conversation  qu'elle  venait 
d'avoir  avec  cUe. 


Eléonore  sortit,  et  elle  se  croisa  dans  l'anti- 
chambre avec  madame  d'Etoges,  qui  lui  adressa 
quelques-unes  de  ces  phrases  gracieuses  qu'elle 
disait  mieux  que  personne  quand  elle  voukit 
plaire,  et  il  était  bien  rare  qu'elle  ne  le  voulût 
pas. 

—Bonsoir,  ma  chère  tante,  dit-elle  en  em- 
brassant affectueusement  la  baronne.  Je  viens 
un  peu  tard  ;  mais  vous  me  pardonnerez,  j'es- 
père, quand  vous  saurez  que  je  n'ai  agi  ainsi 
que  parce  que  j'avais  le  désir  de  vous  trouver 
seule.  J'ai  à  vous  demander  votre  appui  en  fa- 
veur d'un  de  mes  amis... 

Ah  !  je  devine  maintenant.  Léonce  nous  a 
dit  quelques  mots  de  cette  affaire.  Hélas  !  je 
dois  vous  en  prévenir. 

—  Comment,  elle  refuse?  elle  ne  sait  donc 
pas  que  c'est  l'un  des  hommes  les  plus  distin- 
gués de  Paris.  Je  ne  parle  pas  de  sa  naissance, 
continua  négligemment  la  duchesse ,  parce  que 
c'est  une  chose  qui  n'a  pas  la  même  importance 
qu*autrefois. 

—  Elle  n'a  pas  refusé  précisément;  mais  elle 
a  dit  d'abord  qu'elle  ne  connaissait  pas  M.  de 
Saint-lbal,  qu'elle  n'a  pas  remarqué  chez  vous, 
quoique  ma  nièce  Eléonore  prétende  qu'il  était 
à  Bois-Bouton  le  jour  où  nous  y  avons  diné; 
Néanmoins  je  ferai  encore  une  démarche,  et  je 
serai  bien  heureuse  si  elle  réussit,  puisque  vous 
mettez  tant  de  prix  au  succès  de  cette  affaire. 

—  Tavais  bien  fait  un  autre  rêve,  reprit  la 
duchesse,  mais  je  ne  veux  pas  vous  en  parler, 
parce  qu'il  ne  peut  se  réaliser,  et  c'est  vraiment 
dommage. 

Madame  Granval  garda  le  silence  par  discré- 
tion :  elle  n'avait  pas  assez  l'habitude  des  fi- 
nesses du  monde  pour  comprendre  que  la  du- 
chesse désirait  être  interrogée  :  celle-ci  marcha 
à  son  but  par  un  autre  chemin. 

—  J'ai  vu  hier,  dit-elle,  mon  ami  le  président 
du  conseil;  vous  ne  sauriez  croire,  ma  tante, 
quel  intérêt  il  porte  à  mon  cousin  Léonce,  et 
quelle  estime  il  porte  à  son  caractère.  D  m*a 
fait  une  multitude  de  questions  sur  lui,  sur 
vous,  sur  mademoiselle  Loubert,  sur  vos  for- 
tunes. Je  suis  convaincue  que  lui  aussi  avait 
son  rêve,  tout  ministre  qu'il  est. 

—Vraiment  on  est  d'une  grande  bonté  pour 
nous,  répondit  madame  Granval  attendrie;  ci 


HO 


SUZANNE  D'EBTOOVILLE. 


j*en  suis  bien  heureuse  et  fière,  car  tout  cela 
vient  de  mon  (ils. 

-—Et  de  son  lopl  et  noble  père^  interrompit 
vivement  madame  d^Etoges;  et  à  ce  propos,  le 
ministre  regrettait  que  Léonce  dût  épouser  sa 
cousine,  car,  disait-il,  voilà  un  de  ces  beaux 
noms  de  TEmpire  qu*il  aurait  fallu  allier  àFune 
des  vieilles  races  de  la  monardiie. 

-i-  En  toute  autre  circonstance,  répondit  ma- 
dame Granval  avec  une  mélancolie  qui  n'é- 
chappa pas  à  la  duchesse,  j'aurais  été  aussi  de 
cet  avis;  mais  il  y  avait  des  arrangements  de 
famille  convenus  depuis  longtemps,  et  il  n*eùt 
pas  été  loyal  de  les  rompre  dans  un  moment 
où  ma  nièce  perdait  son  père,  et  où  mon  fils 
était  élevé  à  la  pairie. 

—  C'est  ce  que  j'ai  répondu  au  ministre,  et 
ce  que  je  m'étais  dit  à  moi-même  plus  d'une 
fois  déjà.  Sans  cela,  ma  bonne  tante,  j^aurais 
cherché  à  gagner  votre  cœur  pour  vous  déter- 
miner à  marier  Léonce  avec  une  nièce  de 
M.  d'Etoges,  qui  est  une  des  plus  ravissantes 
personnes  que  je  connaisse,  et  nous  aurions 
ensuite  proposé  M.  de  Saint-lbal  à  votre  char- 
mante nièce,  mademoiselle  Loubert,  qui  n'eût 
peutrètre  pas  été  aussi  dédaigneuse  que  made- 
moiselle de  Royan ,  pour  un  homme  remar- 
quable qui  porte  un  des  plus  beaux  noms  de 
France. 

—  Hélas!  je  n'ai  rien  à  dire  contre  ces  pro- 
jets, si  ce  n'est  qu'il  n^est  pas  possible  de  les 
réaliser!  et  cependant  je  suis  sûre  que  mon  fils 
eût  été  ravi  d'ayoir  une  tante  comme  vous,  et 
que  ma  nièce  Eléonore  n'eût  pas  mieux  de- 
mandé que  de  s'appeler  la  comtesse  de  Saint- 
lbal. 

—Puisqu'ils  s'aiment,  dit  madame  d'Etoges, 
ils  n'auront  rien  à  regretter ,  et  nous-mêmes 
nous  trouyerons  qu'ils  auront  eu  raison  de  ne 
pas  nous  consulter. 

—  Mais  c'est  qu'ils  ne  s'aiment  pas,  répondit 
naïvement  la  baronne  ;  du  moins  pas  comme 
TOUS  l'entendez  :  il  n'y  a  même  aucune  sym- 
pathie entre  eux,  et  je  ne  voudrais  pas  répondre 
(le  leur  bonheur;  ce  qui  est  un  grand  chagrin 
pour  moi  :  vous  le  comprendrez  facilement, 
vous  qui  connaissez  ma  tendresse  pour  mon 
(Ils. 

La  duchesse  savait  parfaitement  tout  ce  que 
madame  Granval  lui  confiait,  sans  le  voulofar 


peut-être  ;  mais  efte  pensa  qu'il  était  préférable 
de  ne  pas  paraître  si  bien  instruite. 

^-  Je  suis  d'un  étonnement  dont  rien  n'ap- 
prodie,  ma  bonne  tante.  Ils  ne  s'aiment  pas, 
dites  vous?  iU  n'ont  aucune  sympathie  Tun 
pour  l'autre;  ils  ne  seront  pas  heureux,  selon 
toutes  les  apparences.  Mais  alors  permettez- 
moi  de  vous  demander  pourquoi  ils  s'épousent? 

—  Parce  que  Léonce  est  le  plus  honnête 
homme  de  la  terre,  etqufl  ne  veut  pas  romprt 
un  engagement  pris  du  vivant  de  mon  firère;  il 
croit  aussi  que  ma  nièce  a  beaucoup  d'attache- 
ment pour  lui,  puis,  et  pour  vous  dire  tous  no» 
secrets,  il  est  le  créancier  d'Eléonore  pour  à^ 
sommes  assez  considérables. 

—  Ah  oui!  je  sais  :  les  dettes  de  M.  Loubert 
qu'il  a  payées.  Comme  sa  conduite  a  été  ad- 
mirable dans  cette  circonstance!  En  vérité,  il 
n'y  a  pas  une  mère  qui  ne  f&t  flère  de  lui  donner 
sa  fille. 

—  Eh  bien!  c'est  justement  cette  conduUu 
dont  j'ai  été  plus  fière  que  personne ,  qui  h 
retient,  ou  pour  mieux  dire  qui  Tobligc  à  tenir 
sa  parole.  Car  vous  conviendrez,  ma  chère  du- 
chesse, qu'il  ne  peut  pas  aller  dire  à  sa  cousinr  : 
Je  ne  veux  plus  vous  épouser  ;  rendez -moi  et- 
que  que  je  vous  ai  prêté. 

—  Il  est  certain  qu'il  ne  peut  dire  tout  cehu 
ma  tante;  mais  ne  pourrait-il  pas,  par  exemple, 
la  libérer  par  une  quittance,  et  ils  s'épouseraient 
ensuite  s'ils  en  avaient  réellement  envie.  0 
serait  même  un  procédé.bien  digne  de  Léonce. 
Mais  je  vous  dis  là  des  folies,  et  j'oublie  qu'il 
est  bientôt  minuit.  Bonsoir,  chère  tante  ;  je  vouf^ 
recommande  M.  de  Saint-lbal. 

Madame  Granval  reconduisit  la  ducbesse, 
puis  elle  revint  dans  son  salon,  où  elle  resta» 
contre  son  habitude,  jusqu'à  deux  heures  dQ 
matin,  plongée  dans  une  rêverie  profonde. 

XXXI. 

Le  lendemain,  Suzanne  se  leva  avec  l'aurore, 
et,  pour  la  première  fois  depuis  qu'elle  avait 
quitté  Engfaien,  elle  ne  sentit  pas  sur  son  cœur 
ce  poids  douloureux  et  indéfinissable  qui  ac- 
compagne le  réveil  des  êtres  qui  se  sont  endor- 
mis avec  la  pensée  d'un  malheur. 

Elle  s'habilla  avec  la  promptitude  joyeuse 
d'un  oiseau  qui  lisse  ses  phimes  quand  les  pr^ 
miers  rayons  du  jour  dorent  la  branche  sur 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


lit 


JaqtieUe  il  a  passé  la  auiL  Sa  prière ,  autre  si* 
militude^car  elle  était  un  chant  d'esfiérance  et 
d^amour  de  son  &me»  fut  courte  et  tendre  comme 
un  élan  de  Teconnaîasance  ;  Suzanne  saTait 
qtt'dle  irait»  daas  peu  de  moments,  la  continuer 
à  réglise. 

EQe  traversa  ensuite  le  salon  et  la  petite  salle 
à  manger,  retenant  son  souffle,  marchant  sur  la 
poiote  du  pied,  et  elle  arriva  à  la  porte  de  la 
chambre  du  chevalier.  Qui  Teikt  vue  ainsi>  glis- 
sant sans  bruit  et  vêtue  d*une  robe  de  barèges 
blanc  qui  l'enveloppait  comme  un  nuage.  Tau* 
rait  certainement  prise  pour  quelque  ange  gar- 
dien, quittant,  sût  le  malin,  le  chevet  du  lit 
d'un  malade. 

—  Puis-je  entrer,  mon  oncle,  demanda-t-elle 
en  frappant  doucement  à  la  porte,  pendant  que 
Snap  y  grattait  un  peu  plus  bas. 

Suxanne,  ne  recevant  pas  de  réponse ,  crut 
que  son  oncle  était  encore  endormi;  alors  elle 
se  décida  à  entrer. 

Le  chevalier  ne  dortnait  pas,  mais  toutes  ses 
facultés  semblaient  absorbées  par  une  profonde 
et  pievae  méditation.  &  était  prosterné  au  pied 
de  son  lit,  et  ses  mains  joimteaétreîgnaientuno 
petite  eroîi  de  bois,  que  la  ptélé  prévoyante  de 
Suzanne  avait  placée  dans  le  coin  le  plus  obscur 
de  rapparteoftent,  et  que  les  regards  de  son  on- 
cle avaient  rencontré  an  moment  même  oè  il 
souhaitait  hi  possession  de  ee  signe  de  paix  et 
de  rachat.  La  figure  de  11.  d*BstoQvîlle  était  à 
la  fois  émue  et  calme^  car  sea  jeux  étaient  hu- 
mides, et  UB  vagae  aowmre  ou  plntAt  Tespé-- 
raooe  d*un  saurire  errait  sur  ses  lèvres,  firénûa* 
suites  du.  passage  de  la  prière  qui  s^échappait 
de  son  eosur.  Un  doux  rayon  du  soleil  levant 
éclairait  son  front»  et  Snsanne  remarqua  avec 
bonheur  que  ce  front,  qui  lui  avait  paru  si  sou*« 
Teat  sinistre ,  était  recueilli  et  paisible  comme 
s*il  n*eût  jamais  été  le  siège  de  pensées  doulou* 


La  tendre  et  pieuse  enfestoostempla  pendant 
foelqMS  instants  oe  oonselaat  spectacle  en  si» 
lênee,  puis  elle  frappa  doueemeot  sur  Tépaule 
de  son  onde,  qni^  en  se  letanmant,  roneontra 
son  radieux  visage. 

—  Mon  esprit  était  an  ekl,  mon  enftuit,  lui 
dit*il;  en  vt>QS  vofant,  il  ne  tient  qu'à  moi  de 
croire  qn^il  n*en  est  pas  redescendu. 

—  Comment  aves^vous  donni,  mon  ondet 


demanda  Suzanne  en  rougissant  de  bonheur. 

—  Pendant  quelques  heures,  comme  un  en- 
fant au  berceau,  ma  fllle,  c'est-à-dire  sans  avoir 
le  sentiment  de  mon  existence.  Puis f  ai  fait  un 
songe  à  la  fois  bizarre  et  magnifique,  car  j'ai 
rêvé  que  j'étais  mort  et  que  je  me  voyais  cou- 
ché dans  le  tombeau  de  ma  famille,  entre  mon 
père  et  ma  mère  qui  se  soulevaient  dans  leurs 
cercueils  pour  me  bénir. 

—  Effectivement,  ce  rêve  est  bien  beau,  dit 
Suzanne;  d'autant  pins  beau  que  l'explication 
en  *est  simple  :  il  signifie  évidemment  que  vos^ 
parents,  qui  sont  au  ciel,  vous  pardonnent. 

—  Je  l'ai  pensé  aussi,  répondit  le  chevalier 
à  voix  basse,  comme  s'il  était  un  peu  honteux 
de  cette  pieuse  superstition  envahissant  l'aus- 
térité de  sa  foi  renaissante.  Maintenant,  ma  fille» 
partons  pour  l'église.  J'étais  bien  sûr,  continua- 
t-îl,  que  vous  seriez  prête  de  bonne  heure  à 
m'accompagner,  et  ^  pour  acquérir  cette  certi- 
tude, je  n'ai  ru  besoin  que  de  me  rappeler  no- 
tre départ  d'Enghicn. 

La  veille  encore ,  ce  souvenir  aurait  brisé  le 
cœur  de  Suzanne;  en  ce  moment,  il  ajouta  à  la 
joie  qui  le  remplissait  déjà,  car  il  plaçait  la  ré- 
compense en  regard  du  sacrifice  ;  aussi  remer- 
cia-t-elle  son  oncle  par  un  sourire  plus  éloquent 
que  ne  l'eussent  été  les  plus  éloquentes  paroles. 

Ds  arrivèrent  bientôt  à  l'église,  oii  plusieurs 
messes  étaient  déjà  commencées.  Le  chevalier 
se  dirigea  vers  une  chapelle  à  laquelle  on  célé- 
brait l'ofBoe  des  morts.  Il  vit ,  au  regard  sym- 
pathi(]pie  de  Suzanne,  qu'il  n'avait  pas  besoin 
de  lui  expliquer  la  singidarité  apparente  de  ce 
choix. 

Cette  nesse  terminée,  mademoiselle  d'Estou- 
ville  dit  à  voix  basse  au  chevalier  qu*eUe  allait 
le  quitter  pour  une  heure  ou  deux  «  ainsi  que 
cela  avait  été  convenu  entre  eux  la  veille. 

Elle  partit,  et  M.  d'Estouville  resta  seul  dans- 
l'église.  Peu  de  moments  après ,  il  arrêta  un< 
sacijstaiB  qui  passait  près  de  lui,  et  il  lui  de- 
manda ott  Ù  pourrait  trouver  un  prêtre.  Le  sar- 
crislain  offrit  de  le  conduire  àla  sacristie,  et  le 
cheveliev  le  suivit*. 

n  ne  s^f  trouvait  qu*ttn  seul  ecclésiastique 
qui  était  sa  chasuble  après  avoir  terminé  sa 
messe.  Le  sacristain  le  montra  du  doigt,  puis, 
il  se  retira  discrètement. 


il2 


SUZANNE  D1BST0UVILLE. 


Comme  le  prêtre  était  en  prières,  M.  d'Es- 
touville  ne  voulut  pas  le  déranger,  et  en  atten- 
dant qu'il  pût  s'adresser  à  lui  convenablement, 
il  se  mit  à  le  contempler,  sans  quitter  Tattitude 
respectueuse  qu'il  avait  conservée  en  passant 
de  réglise  dans  la  sacristie. 

Quand  sa  prière  fut  achevée,  il  se  tourna  vers 
le  chevalier,  debout  et  immobile,  et  il  lui  de- 
manda avec  une  politesse  affectueuse  ce  qu'il 
souhaitait. 

—  Ce  que  j*ai  rencontré,  Monsieur  ;  un  prê- 
tre disposé  à  entendre  un  pauvre  pécheur,  qui, 
hier  encore  à  cette  heure-ci,  n'était  pas  entré 
depuis  trente-cinq  ans  dans  une  église. 

Le  prêtre  lui  tendit  la  main ,  en  accompa- 
gnant ce  geste  d'un  sourire  qui  était  déjà  une 
absolution. 

—  Puisqu'il  7  a  aussi  longtemps ,  lui  dit-il , 
nous  ferons  mieux  peut-être  de  ne  pas  aller  au 
confessionnal. 

~  Je  n'ai  pas  le  désir  de  me  cacher,  répon* 
dit  le  chevalier  avec  une  humilité  digne. 

—  Oh  !  je  le  vois  bien,  répliqua  vivement  le 
prêtre  ;  mais  vous  devez  désirer,  tout  autant  que 
moi  à  qui  Dieu  fait  la  grAce  de  vous  envoyer,  de 
n'être  pas  interrompu. 

—  Vous  avez  raison,  dit  le  chevalier  avec  fer- 
meté :  eh  bien  je  suis  prêt. 

Le  prêtre  passa  un  surplis,  et  pendant  cette 
opération  qu'il  fit  plus  rapidement  qu'on  n'au- 
rait pu  rattendre  d'un  homme  de  son  âge,  il  se 
remit  à  prier. 

Puis  il  ouvrît  une  porte  que  M.  d'Estouville 
n'avait  pas  remarquée,  et  il  l'introduisit  dans 
une  petite  pièce  carrée,  qui  n'avait  pour  ameu- 
blement qu'un  vieux  fauteuil  en  velours  d'U- 
trecht  jaune,  et  un  prie-dieu  séparé  du  fauteuil 
par  un  grillage  de  bois. 

Le  prêtre  priant  toujours  se  mit  dans  le  fau- 
teuil ;  le  chevalier  s'agenouilla  près  de  lui  de 
l'autre  côté  du  grillage. 

Il  resta  ainsi  prosterné  près  d'une  keure  et 
demie,  tantôt  racontant  sa  vie  avec  des  san- 
glots, tantôt  écoutant  en  silence  les  consolantes 
paroles  du  prêtre.  Il  y  avait  eu  surtout  un  mo- 
ment déchirant,  c'était  celui  on  il  avait  révélé  sa 
terrible  participation  au  massacre  des  Carmes. 

Le  confesseur  n'avait  pas  même  tressailli  en 
recevant  cette  formidable  confidence ,  et  si  sa 
physionomie  éprouva  un  changement,  ce  fut 


pour  paraître  pins  miaéricordieiix  encore  que 
de  coutume. 

—  Allez  en  paix,  mon  (kère,  dit-il  enfin  an 
chevalier.  Vos  longs  malhenrs  et  surtout  votre 
sincère  repentir  voos  ont  obtenn  le  pardon  de 
Dieu  ;  dans  quelques  jours,  l'absolation  de  son 
indigne  ministre  achèvera  de  vous  réconcilier 
avec  lui. 

—  Mais  les  hommes,  mon  père.  Us  ne  seront 
jamais  assez  généreux  pour  me  pardonner,  r^ 
pondit  le  chevalier  en  se  relevant,  car  le  prêtre 
s'était  mis  debout. 

—  Les  hommes ,  dit  oduî-ci  avec  un  câeste 
sourire!  Us  sont  meiUeurs  4ne  vous  ne  croyez. 
J'étais  dans  l'église  des  Carmes  et  j*y  fus  ]sM 
pour  mort  :  voyez  plutôt! 

En  prononçant  ces  paroles,  le  prêtre  sonlen 
sa  calotte  de  velours  noir,  et  montra  son  crâne 
chauve,  que  sillonnait  une  longue  et  profonde 
cicatrice. 

Le  chevalier  voulut  retomber  à  genoux,  k 
prêtre  le  reçut  dans  ses  bras  et  le  pressa  contre 
sa  poitrine. 

~-  Recevez  par  ma  boncfae,  lui  dli*îl  avec  ef- 
fusion, le  baiser  de  paix  de  tous  vos  semblables; 
et  qui  oserait  vous  le  refuser,  quand  je  vous  k 
donne  de  si  boa  oœurt 

—  Mais,  vous,  vous  êtes  un  saint,  ditls  ch^ 
valler  d'une  voix  entrecoupée. 

Le  prêtre  leva  les  yeux  au  ciel,  puisil  r^M^ 
tit  d'une  voix  mélancolique  : 

—  Un  saint,  parce  que  je  pratique  la  charité  : 
pl&t  à  Dieu,  mon  firérê,  qu'on  puisse  se  sandi* 
fier  à  ce  prix ,  car  ce  serait  bien  doux  et  bien 
facile.  Maintenant,  continua-t-U,  reparlons  en- 
core de  vous  :  je  ne  vous  dis  pas  de  rentrer 
dans  le  monde  :  à  votre  âge  et  après  tant  de 
malheurs,  vous  avez  mieux  à  faire,  mais  je  voos 
conseille  de  ne  pas  fuir  les  personnes  de  bien  qui 
se  rapprocheront  de  vous.  Leur  fréquentation 
est  même  un  devoir,  car  c'est  elle  qui  vous  ap- 
prendra à  mieux  apprécier  l'indulgenoe  de  vos 
semblables,  et  vous  ne  serez  tout  à  fait  en  paix 
avec  votre  conscience  que  quand  vous  vivrez  en 
paix  avec  eux.  Vous  me  permettrez  d*ailer  vous 
voir,  n'est-ce  pas  ? 

Le  chevalier  remercia  avec  une  chaleur  et 

une  gratitude  plus  facile  à  comprendre  qu'à  ex- 

1  primer  ;  puis  il  dîonna  son  adresse  au  prêtre,  et 

I  tous  deux  retournèrent  ensemble  dansl'égliM 


uii  le  dievalier  seu)  resta,  après  qu'ils  eurent 
pendant  quelques  instants  prié  l'un  i  »ltù  de 
l'autre.  « 

Nous  allons  maintenant  i^joindrc  Suzanne, 
pour  saToir  ce  qui  l'avait  déterminée  à  s'éloi- 
tTicr  de  son  oncle. 

En  le  qnillant,  elle  était  d'abord  retoumdc 
dirz  elle  pour  prendre  son  fidèle  Snap,  dont 
elk  se  séparait  le  moins  possible,  comme  nnus 
siTODs;  puis  elle  s'était  acheminée  à  pied  vers 
le  quartier  du  Palais-Royal,  où  demeurait 
H.  Léger,  notaire,  dépositaire,  suivant  l'affi- 
cbe,  du  cabjer  des  charges  conccrnanl  la  vente 
àe  la  tour  et  du  domaine  d'Ëstouville, 

Pendant  le  trajet,  le  cœur  de  la  jeune  fille 
(^bit  tour  à  tour  agité  par  la  craintu  et  l'esiic- 
rance,  Otte  aHiche,  qu'elle  avait  apcrçuu  la 
>eille ,  était  ancienne  peut-éirc,  et  la  propriiilô 
pouvait  être  vendue  ;  si  elle  ne  léiail  pas,  il  y 
avait  encore  la  probabilité  et  la  presque  tejli- 
lude  que  cette  propriété  était  d'une  valeur  bors 
àf  proportion  avec  les  ressources  bornées  de  la 
pauvre  orpheline.  Cependant,  Dieu  l'avait  si 
visiblement  protégée  depuis  quelques  jours, 
<|u'elle  ne  k  laissa  pai  abattre  par  ses  réflexions 

T.   IX. 


décourageantes,  et  qu'elle  en  était  à  une  pensée 
d'espérance  en  entrant  dans  le  cabinet  du  no- 
taire. Il  est  vrai  que,  pendant  qu'elle  traversait 
l'étude,  la  gr.mdu  affiche  jaune  avait  encore 
Trappe  ses  regards. 

—  Le  domaine  d'Esiouville  est-il  encore  & 
vendre,  Monsieur?  deraanda-t-e!le  avant  de 
prendre  place  sur  le  fauteuil  que  le  notaire  lui 
prcsL'iilait. 

—  Oui,  Madame,  se  Uâla  de  répondre  celui- 
ci;  la  vente  n'est  anlcliée  que  depuis  hier. 

—  Le  prix  est-il  considérable?  continua  Su- 
zaune  soulagée  d'une  de  ses  appréhensions. 

—  Ci;la  dépend  de  ce  que  vous  entendci  par 
coniiirl érable.  Madame.  La  propriété  est  peu 
étendue ,  elle  parait  en  asâcz  mauvais  élat.  On 
en  demande,  je  crois,  trente  cl  quelques  mille 
francs. 

Suzanne  se  bissa  tomb'.r  d'-ns  le  fauteuil,  et 
elli?  s'écria  en  levant  ses  mains  au  ciel  : 

—  Mon  Dieu;  que  je  suis  bcureuse! 

Le  ni)taii-e  qui ,  par  état ,  entendait  rarement 
de  si'mlilabics  paroles,  se  hâta  d'en  demander 
l'ciplication. 

—  Cest  qur,  Toyez-Tous,  Monsieur,  lui  dit- 


il4 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


elle,  je  me  nomme  mademoiselle  d'BstouviUc  cl 
que  j'ai  up  vieil  oncle  qui  voudrait  pouvoir 
mourir  là  où  ses  pères  et  les  miens  ont  vécu. 

—  Mais,  madame ,  et  je  dois  vous  le  dire  en 
conscience,  il  n*y  a  pas  d'autro  habitation 
qu'une  tour  ruinée ,  reprit  le  notaire.  Au  sur- 
plus, je  dois  avoir,  parmi  les  titres  de  propriété, 
plusieurs  dessins;  je  ne  sais  pas  ce  qii*!b  re- 
présentent ,  mais  nous  pouvons  les  consvKier. 

Ce  n'était  eflcctivcmcnt  qu'une  tour  Ktardce 
dans  ses  flancs,  déchiquetée  à  son  smomet^ 
nais  toujours  h  au  te ,  sombre  il  ièfê,  etpertini 
ces  signes  de  dévMtellon  coffltie  on  vfon  gmn^ 
rier  porte  les  blessures  de  se»  anciens  comMs. 
Quelques  arbres  gigantesquet  Vombraguriéiit, 
en  se  penchant  sur  elle  comme  s'ils  vosfciitnt 
la  protéger. 

—  L'intérieur  est  peut-être  habitable»  diUu- 
zanne. 

—  La  personne  qui  vend  cela  y  demeure , 
répondit  en  souriant  le  notaire;  mais  c'est 
peut-être  quelque  ancien  Fermier  qui  n'est  pas 
difficile. 

—  Nous  le  serons  encore  moins  que  lui ,  dît 
Suzanne.  Voyons,  monsieur,  votre  dernier  n«ot. 

—  Mon  dernier  mot,  mademoiselle?  il  s-ira 
bien  dilTcrent  du  premier.  Je  vous  avais  dit 
trente  et  quelques  mille  francs ,  et  maintenant 
je  vous  apprends  que  vous  pouvez  avoir  ce  bien 
pour  mille  écus,  si  vous  pouvez  me  prouver  que 
vous  êtes  l'héritière  de  la  famille  d'Estouville. 

—  Cette  preuve  sera  facile  à  donner,  mon- 
sieur, reprit  Suzanne  ;  mais  expliquez-moi  pour- 
quoi on  l'exige. 

—  Parce  qu'il  paraît  que  cette  vente  est  faite 
par  un  ancien  serviteur  de  la  famille ,  qui  n'a- 
vait acheté  natîonalement  la  propriété  que  pour 
la  restituer  à  son  légitime  possesseur  ou  à  ses 
ayants-cause ,  si  jamais  ils  se  présentaient. 

—  Eh  bien  !  monsieur,  je  vous  apporterai 
mes  papiers  de  famille,  les  états  de  service  de 
mon  père ,  les  titres  de  noblesse  de  mes  ancê- 
tres, dos  correspondances... 

— Ce  sont  des  preuves  morales  suffisantes  pour 
moi,  interrompit  le  notaire  avec  politesse,  mais 
la  loi  exige  plus.  Vous  ne  pouvez  profiter  des 
avantages  qui  résultent  de  la  condition  du  ven- 
deur qu'en  faisant  constater  votre  identité  par 
deux  témoins  domiciliés  à  Paris  et  parfaitement 
connus. 


—  Alors ,  monsieur,  je  paierai  comme  une 
étrangère ,  répliqua  fièrement  Suzanne. 

—  Même  dans  ce  cas ,  il  vous  faudia  encore 
des  témoins  ou  l'assistance  d'un  second  notaire 
qui  devra  savoir  qui  vous  êtes. 

—  Plûsqu'il  en  est  ainsi ,  monsieur,  je  me 
mettrai  en  mesure  de  vous  satislairt  d'ici  à 
très  pM  de  jours.  En  attendant  »  vevillez,  je 
vous  fritf  n'accueillir  ancQUe  autre  prQi|K)sition, 
et  ne  ptrTer  à  personne  de  ma  démarcîie.  Voici 
provisotremenl  mon  adresse  à  Paris. 

^-  C'est  à  regret,  mademoiselle,  reprit  M.  Lé- 
fer,  que  je  vont  montre  toutes  ces  diCicultés, 
mais  c'est  afin  de  n'être  pas  arrêté  mi  dernier 
moment  le  Wùk  d'ailkurs  convaincu  que  vou'^ 
êtes  pvrikttlcflMnt  en  mesure  de  lei  lever. 

'—  Il  W  IMMaiti  qm  ées  gens  nxquels  j'ai- 
meraié  iniiret  ftt  f&ê  ■Mtavtrt  répondit  Su- 
fiinne.  De»  fenunes  peuvenC-^  t»  servir  de  té- 
moins? 

—  Cela  n'est  pas  la  coutume,  répliqua  le  no- 
taire, qui  ne  voulut  pas  en  dire  davantage. 

—  Eh  bien!  j'aviserai,  monsieur,  répondit 
Suzanne  en  se  levant  pour  partir. 

Une  demi-heure  après,  elle  se  jetait,  ivre  de 
joie,  dans  les  bras  de  son  oncle.  Il  avait  bien 
du  bonheur  à  lui  apprendre,  et  elle  en  avait 
presque  autant  à  lui  cacher. 

XXX11. 

Nous  laisserons  supposer  à  nos  lecteurs  ce 
qui  se  passa  dans  le  cœur  de  Suzanne  lors- 
qu'elle apprit  de  la  bouche  même  de  son  oncle 
la  nouvelle  grâce  qu'il  avait  reçue  de  Dieu,  en 
trouvant  dans  le  confesseur  qui  lui  annonçait  le 
pardon  du  ciel,  une  de  ses  anciennes  victimes, 
qui  lui  promettait,  au  nom  de  toutes  les  autres, 
le  pardon  des  hommes. 

La  pieuse  enfant,  pendant  que  le  chevalier 
lui  faisait  ce  récit,  se  demandait  en  quoi  elle 
avait  mérité  que  la  providence  fût  aussi  bonne 
pour  elle 

Les  confidences  du  chevalier  et  sa  conversa- 
tion avec  sa  nièce  avaient  lieu  pendant  leur 
déjeuner.  Quand  ce  repas  fût  terminé,  M.  d'Es- 
touville  exprima  le  désir  d'aller  se  promener 
seul  dans  Paris. 

—  Je  sortirai  aussi  probablement  de  mon 
côte,  répondit  Suzanne  :  si  toutefois,  mon  cher 
oncle  veut  bien  m'en  donner  la  permission. 


SUZANNE  b^STOUVlLLE. 


il5 


Le  chevalier  ne  répliqua  que  par  un  tendre 
sourire  à  cette  charmante  câlinerie  de  celle 
que  son  cœur,  plus  30uvent  encore  que  sa  voix, 
nommait  son  ange  gardien. 

n  baisa  Suzanne  au  front,  puis  il  appela  Snap, 
qui  sollicita  du  regard  le  consentement  de  sa 
maîtresse,  et  ils  sortirent  tous  deux. 

Mademoiselle  d'Estouville  avait  trop  peu  d'é- 
goisme,  même  dans  la  pensée,  pour  se  reposer 
dans  le  souvenir  de  son  bonheur,  tant  qu^il  lui 
resterait  quelque  chose  à  faire  pour  compléter 
celui  de  son  oncle.  Elle  se  mit  donc  immédiate^ 
ment  à  réfléchir  sur  ce  qu'elle  avait  à  faire  pour 
se  conformer  aux  exigences  de  la  loi ,  relative* 
ment  à  Tacquisition  qu'elle  souhaitait  conclure 
le  plutôt  possible. 

Elle  eut  d'abord  l'idée  de  s'adresser  à  Léonce, 
mais  elle  se  sentit  un  tel  trouble  dans  le  cœur  à 
cette  première  inspiration,  qu'elle  la  repoussa 
comme  une  mauvaise  pensée.  Il  ne  fallait  pas 
songera  Claire,  puisque  le  notaire  avait  dit  que 
l'intervention  des  femmes  n'était  pas  usitée 
dans  ces  sortes  d'affaires  :  que  faire  alors? 

-»  Que  je  suis  étourdie,  dit  tout  à  coup  Su- 
zanne !  Madame  Mitau,  continua-t-elle  en  ap- 
pelant sa  femme  de  ménage,  allez  vite  me  cher- 
cher un  fiacre. 

Le  fiacre  venu ,  mademoiselle  d'Estouville  y 
monta,  après  avoir  donné  l'ordre  au  cocher  de 
la  conduire  aussi  rapidement  que  possible  à  la 
maison  royale  de  Saint-Denis. 

En  y  arrivant,  elle  demanda  à  être  introduite 
auprès  de  madame  la  surintendante,  et  elle  sui- 
vit la  personne  qui  s^était  chargée  de  son  mes- 
sage. 

Suzanne  attendit  la  réponse  dans  un  premier 
salon ,  et  avant  que  cette  réponse  lui  parvint , 
an  cri  de  joie  arriva  à  son  oreille  et  retentit 
dans  son  cœur  ;  presque  au  même  instant  eMe 
se  trouva  dans  les  bras  de  Claire. 

—  Venez  !  venez  !  lui  dit  celle-ci,  votre  pré- 
sence est  un  coup  du  ciel  ;  et  tout  en  Fembras- 
sant,  elle  la  conduisit  devant  la  surintendante. 

—  Que  je  suis  heureuse  de  vous  voir,  ma- 
dame, s'écria  Suzanne  ! 

—  Et  moi  aussi,  reprit  la  surintendante  avec 
une  émotion  qu't.Ue  cherchait  à  réprimer,  parce 
que  je  pense  que  si  vous  vous  présentez  dans 
cette  respectable  maison  ,  c'est  que  vous  vous 
sentez  digne  d'y  être  accueillie  comme  autre- 


fois. Parlez  cependant  ;  je  ne  vous  cache  pas 
que  cela  est  bien  nécessaire. 

—  rai  dit  tout  ce  que  je  savais,  interrompit 
vivement  mademoiselle  de  Royan  ;  j'ai  montré 
aussi  votre  billet  d'hier  :  mais  cela  n*a  pas  été  * 
suffisant  pour  vous  excuser. 

—  Tendez-moi  toujours  vos  bras,  madame, 
dit  Suzanne,  et  je  m'y  précipiterai  sans  rougir. 

Il  y  avait  dans  l'attitude  et  dans  l'accent  de 
mademoiselle  d'Estouville  tant  de  pureté  et  de 
dignité  que  la  surintendante  n'hésita  pas  à  !: 
presser  sur  son  cœur,  en  lui  disant  avec  ton* 
dresse  : 

—  Maintenant,  mon  enfant,  vous  parlerez  si 
vous  voulez  ;  car  si  je  le  désire  encore  pour  mon 
bonheur,  je  ne  l'exige  plus  pour  votre  justifica- 
tion. 

—  Parle  toujours,  ajouta  tout  bas  Claire,  en 
feignant  de  déposer  un  baiser  sur  la  joue  de 
Suzanne. 

Cette  prière  était  inutile,  car  la  noble  et  cou- 
rageuse enfant  commençait  déjà  son  récit. 

Elle  le  fît  avec  une  dignité  modeste  et  simple 
que  nous  ne  chercherons  pas  à  reproduire. 
Sans  s'expliquer  sur  les  malheurs  de  son  oncle, 
elle  dit  qu'ils  étaient  grands,  et  elle  confia  qu'ils 
avaient  pour  origine  des  torts  graves  depuis 
longtemps  expiés.  Elle  exalta  la  fierté  du  che- 
valier, son  courage,  la  sincérité  et  la  grandeur 
de  son  repentir,  et  elle  termina  par  la  demande 
du  service  qui  était  le  but  de  sa  visite. 

—  Pardon  !  mille  fois  pardon  !  ma  fille,  s'é- 
cria la  surintendante  émue  jusqu'aux  larmes 
par  cette  touchante  explication.  Je  vous  croyais 
la  honte  de  cette  maison,  et  vous  en  êtes  la  bé- 
nédiction et  l'orgueil! 

—  Si  vous  vous  souveniez  de  tout  le  bien  que 
vous  y  faites.  Madame,  répondit  Suzanne,  vous 
n'auriez  pas  eu  la  chagrin  de  me  croire  coupa- 
ble. Mais,  c'est  en  me  rappelant  vos  vertus  que 
je  me  suis  senti  le  courage  d'accomplir  ce  que 
j'ai  fait. 

—  Qu'on  fasse  avancer  ma  voiture,  dit  la  su- 
rintendante,  toujours  plus  touchée.  Mon  enfant, 
je  vais  vous  conduire  chez  mon  notaire  à  Paris, 
et  je  suis  convaincue  qu'il  lèvera  toutes  les  dif- 
ficultés de  forme  qui  s'opposent  à  l'accomplis- 
sement de  votre  pieux  projet. 

Pendant  que  la  surintendante  se  préparait 
pour  cette  petite  absence,  les  deux  amies  resté- 


<i6 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


rent  seules,  et  ce  fût  un  grand  bonheur  pour 
elles. 

—  J'ai  bieu  souffert,  chère  Suzanne,  lui  di- 
sait Glaire,  mais  je  ne  yous  ai  jamais  accusée  ; 
et  c'est  un  grand  surcroît  de  joie  pour  moi  en 
ce  moment. 

•^Tout  le  monde  aura-t-il  fait  comme  tous, 
demanda  avec  inquiétude  Mademoiselle  d'Es* 
touvilleî 

—  Toutes  les  personnes  du  moins  dont  Taf- 
fection  et  Testime  doivent  yous  être  précieuses  : 
Quant  aux  autres... 

— >  Je  ne  tous  en  demande  pas  daTantage, 
interrompit  Suzanne  aTec  un  sourire  radieux, 
car  TOUS  sentez.  Glaire,  que  je  n'aurais  pas 
Toulu  donner  à  d'autres  les  explications  que  j'ai 
données  à  Madame  la  surintendante  et  à  tous. 
Je  TOUS  supplierai  même  toutes  deux  de  ne  con- 
fier à  personne  ce  que  je  tous  ai  dit. 

En  ce  moment  on  Tint  annoncer  que  la  Toi- 
ture de  Madame  la  surintendante  était  prête,  et 
comme  elle-même  l'était  aussi ,  on  se  mit  en 
route  pour  Paris.  On  dcTine  que  Glaire  aTait 
Toulu  être  du  Toyage. 

Pendant  le  tnyet,  il  fut  couTcnu  qu'on  laisse- 
rait  à  Suzanne  toute  liberté  d'accomplir  l'œuTre 
qu'elle  aTait  commencée,  et  qu'elle  resterait 
seule  juge  de  l'époque  où  elle  pourrait  se  rap- 
procher de  ses  amis.  Madame  la  surintendante 
et  Glaire  comprenaient  comme  elle  qu'elle  se 
deTait  exclusiTement  à  son  oncle  pour  le  mo- 
ment. 

Cette  confiance  si  complète  inonda  de  la  plus 
douce  joie  le  pur  et  noble  cœur  de  Mademoiselle 
d^EstouTîlle. 

Le  notaire  de  la  maison  royale  de  Saint-Denis 
se  trouTait  justement  être  ce  Tieux  et  respec- 
table M.  Dumont ,  notaire  de  Madame  GrauTal 
et  de  Léonce.  Suzanne  lui  expliqua  T'Offaire,  qui 
lui  parut  fort  simple,  et  il  promit  qu'il  Terrait 
dans  la  journée  son  collègue  M.  Léger,  qu'il  fe- 
rait préparer  l'acte  sous  ses  yeux,  et  que  le 
lendemain ,  Ters  neuf  heures ,  il  irait  prendre 
chez  elle  Mademoiselle  d'EstouTille  pour  aller 
signer  l'acte  aTec  elle. 

—Où  Toulez-Tous  que  je  tous  conduise  main- 
tenant, mon  enfant,  demanda  Madame  la  surin- 
tendante à  Suzanne,  au  moment  où  elles  quit- 
taient l'étude  du  notaire? 

—  Ghez  moi,  rue  du  GloUre-Saint-Merry , 


n*  3  ;  on  doit  y  être  bien  inquiet  de  mon  ab- 
sence. Madame  :  et  quel  que  soit  mon  regret  de 
TOUS  quitter,  j'ai  hâte  d'y  reTenir.Xlure,  toqs 
ne  direz  pas  que  tous  m'aTcz  Tue,  et  tous  tâ- 
cherez de  ne  pas  paraître  trop  heureuse. 

Suzanne,  comme  toutes  les  natures  aimantes 
et  riches,  ne  perdait  pas  une  occasion  de  laisser 
Toir  qu'elle  croyait  aux  sentiments  qu'elle  in- 
spirait. Elle  ne  se  faisait  jamais  incrédule  pour 
se  ménager  le  droit  d'être  ingrate  au  besoin. 

—  Adieu ,  ma  fille ,  lui  dit  la  surintendante 
en  l'embrassant,  lorsqu'elles  furent  arrivées  à 
leur  destination  :  je  suis  fière  de  tous. 

—  Et  moi,  je  suis  bien  heureuse  par  toi, 
lyouta  Mademoiselle  de  Royan. 

—  Je  TOUS  écrirai  bientôt  à  toutes  deux,  ré- 
pondit Suzanne,  et  je  tous  rcTerrai  dès  que 
cela  me  sera  possible.  Fiez-Tous^n  à  mon 
cœur. 

Ainsi  qu'elle  l'aTait  préTu,  Mademoiselle 
d'EstouTille  retrouTa  son  oncle  un  peu  inquiet 
de  son  absence.  Il  était  assis  dans  la  petite  saOe 
à  manger  :  Snap  se  tenait  aux  «guets  auprès  de 
la  porte. 

—  Enfin  !  s'écria  le  chcTalier.  Tai  bien  envie, 
ma  nièce,  de  saToir  ce  que  tous  aTcz  fait. 

—  Je  suis  allée  à  Saint-Denis,  Toir  Madame 
la  surintendante,  qui  a  eu  la  bonté  de  me  ra- 
mener à  Paris.  Et  tous,  mon  oncle?  Totre  co- 
riosité  encourage  la  mienne. 

—  Moi,  ma  fiUe,  j'ai  parcouru  toute  cette  im- 
mense TiUe  aTec  un  indicible  bonheur.  Comme 
elle  est  calme  dans  son  actiTité!  comme  elle  est 
embellie  encore!  H  faut  que  Dieu  lui  ait  par- 
donné aussi,  car  elle  m'a  paru  bien  heureuse! 

—  Maintenant,  parlons  de  nos  projets  d'hier, 
dit  mademoiselle  d'EstouTille  :  je  crois  que  j*ai 
trouTé  à  la  campagne  une  habitation  qui  pourra 
nous  couTenir.  Seulement,  je  dois  tous  avertir 
d'aTance  qu'elle  est  à  cinquante  lieues  d'ici  en- 
Tiron. 

—  Y  Tiendrez-Tous  aTec  moi,  Suzanne,  de- 
manda le  cheTalier  avec  un  sourire  qui  dis- 
pensait sa  nièce  d'une  réponse?  dans  ce  cas 
j'irai  au  bout  du  monde. 

—  Sans  même  demander  où  je  tous  con- 
duis? 

—  Cela  Ta  sans  dire  :  n'est-ce  pas  dans  nos 
conTcntions. 

—  Je  le  crois. 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


117 


—  Dispose!  donc  tout  pour  notre  départ; 
et  quand  vous  serez  prête,  faites-moi  un  si- 
gne, et  je  vous  suivrai  les  yeux  fermés,  si  tous 
voulez.    ^ 

—  Ne  plaisantez  pas:  je  vous  le  demanderai 
peut-être,  je  suis  d'une  exigeance extrême.  Oh! 
vous  oe  me  connaissez  pas  encore. 

M.  d'Estouville  souriait  tendrement  à  ces 
douces  paroles,  lorsque  Madame  Miteau  annonça 
que  M.  l*abbé  Perrain,  vicaire  à  Saint-Merry, 
demandait  si  M.  le  chevalier  était  visible. 

—  Certainement,  dit  le  chevalier  en  se  levant 
pour  aller  à  la  rencontre  de  Tabbé. 

Celui-ci  se  présenta  dans  une  attitude  res- 
pectueuse qui  était  une  preuve  visible  de  son 
estime  pour  la  personne  qu'il  venait  visiter. 
L'homme  ne  se  souvenait  pas  des  aveux  que  le 
prêtre  avait  reçus. 

~  Monsieur  Fabbé,  dit  le  chevalier,  permet- 
tez que  je  vous  présente  ma  nièce,  Mademoi- 
leUe d'^uville,  je  devrais  dire:  Tange  qui 
m'a  consolé  er  soutenu. 

—  Je  suis  bien  aise  de  connaître  le  nom  de 
mademoiselle,  répondit  Tabbé,  car  les  pauvres 
qui  sont  assis  au  portail  de  notre  église  me  l'ont 
souvent  demandé.  ' 

Suzanne  rougit,  et  pour  cacher  son  embarras, 
elle  se  hâta  d'avancer  un  siège  à  Tabbé. 

M.  Perrain  avait  trop  de  tact  pour  s'appe- 
santir sur  un  point  aussi  délicat,  et  il  eut  éga- 
lement soin  que  sa  conversation  ne  présentât 
aucune  allusion  à  la  situation  particulière  du 
ehevalier.  11  l'établit  et  la  maintint  sur  des  su- 
jets d'une  douce  gravité,  et  après  quelques 
instants,  il  avait  l'air  d'un  vieil  ami  qui  Hait  sa 
îisite  quotidienne. 

Quant  à  M.  d'Estouville,  il  fit  vraiment  l'é- 
(onnement  de  Suzanne  par  le  charme  de  son 
esprit  et  l'originalité  piquante  de  son  langage . 
Soulagé  du  poids  accablant  qui,  depuis  tant 
d'années,  oppressait  son  cœur,  il  se  montra 
dans  toute  la  vérité  de  son  caractère  à  la  fois 
enthousiaste  et  mélancolique.  Sans  rappeler  les 
événements  qui  l'avait  jeté  sur  la  terre  étran- 
gère, condamné  à  de  longues  et  tristes  années 
d'exil,  il  parla  de  ses  voyages  avec  une  candeur 
et  un  intérêt  qui  captivèrent  l'attention  de  son 
petit  auditoire.    ^ 

—Vous  auriez  besoin,  Monsieur  le  chevalier, 
après  tant  de  fatigues  et  d'agitations,  de  passer 


quelques  mois  à  la  campagne,  dit  l'abbé;  ce 
conseil  est  bien  désintéressé  de  ma  part,  puis- 
que je  vous  perdrai,  mais  cependant  je  n'hé- 
site pas  à  vous  le  donner. 

—  (Test  aussi  ce  que  nous  avons  résolu , 
c'esUà-dire,  c'est  ce  que  ma  nièce  a  résolu  pour 
moi,  car  je  fois  toutes  ses  volontés,  tel  que  vous 
me  voyez.  Monsieur  l'abbé.  Oh!  je  ne  suis  pas 
aussi  heureux  que  j'en  ai  l'air,  reprit  M.  d'Es- 
touville en  contemplant  Suzanne  avec  la  plus 
tendre  admiration. 

—  Je  voudrais  vous  plaindre.  Monsieur,  ré- 
pondit l'abbé,  en  souriant,  mais  j'avoue  que 
cela  ne  m'est  pas  possible.  Je  viendrai  au  con- 
traire près  de  vous  pour  me  consoler,  quand 
J'aurai  vu  des  malheureux. 

Ayant  prononcé  ces  paroles  qui  semblaient 
promettre  de  fréquentes  visites,  dans  le  cas 
où  ses  nouveaux  amis  ne  quitteraient  pas  en- 
core Paris,  l'abbé  Perrain  prit  congé  du  cheva- 
lier et  de  sa  nièce,  qu*il  laissa  profondément 
touchés  de  son  tact  et  de  sa  bonté. 

—  Et  quand  je  pense,  s'écria  M.  d'Estouville 
enjoignant  les  mains,  que  c'est  moi  peut-être  1 .. 
Ah!  ma  fille,  que  la  miséricorde  die  Dieu  est 
grande  1 

XXXIV. 

On  se  souvient  que  madame  Granval,  à  la 
suite  de  la  visite  de  la  duchesse  d'Etoges,  était 
restée  dans  son  salon  jusqu'à  une  heure  avan- 
cée de  la  nuit,  ce  qui  n'était  pas  dans  ses  habi- 
tudes; et  l'on  aura  sans  doute  compris  qu'elle 
y  avait  employé  son  temps  à  repasser  dans  son 
esprit  les  paroles  de  sa  séduisante  et  spirituelle 
parente.  Involontairement,  elle  les  rapprochait 
de  sa  conversation  avec  Eléonore,  et  eue  trou- 
vait entr^Blles  une  coïncidence  bien  singulière. 

Sa  nièce  avait  dit  :  «  Alors  même  que  je  n'ai- 
merais pas  mon  cousin,  je  serais  encore  obligée 
de  l'épouser  pour  sauver  une  partie  de  ma  for- 
tune, puisqu'il  est  mon  créancier.»  Et  madame 
d'Etoges,  peu  de  moments  après,  avait  fait  en- 
tendre ces  mots  :  «Mais  ne  pourrait-il  pas,  par 
exemple,  la  libérer  par  une  quittance,  et  ils 
s'épouseraient  ensuite,  s'ils  en  avaient  réelle- 
ment envie?» 

La  baronne  ne  trouvant  pas  de  solution  ho- 
norable à  toutes  ces  difficultés,  s'était  résignée, 
en  noble  et  pieuse  femme  qu'elle  était ,  à  s'en 


Ii8 


.    SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


remettre  aveuglément  à  la  Providence,  elle  s'en- 
dormit  un  peu  oonsolée  par  cette  résolution. 

Le  lendemain  matin  de  bonne  heure,  Léonce 
reçut  de  madame  d'Etoges  un  billet  ainsi  conçu: 

«  Vous  n'étiez  pas  hier  soir  chez  madame 
votre  mère ,  mon  cher  cousin ,  quand  j'y  suis 
venue,  et  je  l'ai  d'autant  plus  regretté  que  j'ai 
appris  que  vous  alliez  bientôt  partir  pour  la 
Normandie.  Vous  seriez  bien  aimable  de  me 
donner  un  dédommagement,  en  venant  déjeu- 
ner ce  matin  avec  moi.  Vous  m'avez  foi:t  négli- 
gée depuis  quelques  semaines,  et  je  ne  veux  pas 
vous  laisser  ignorer  que  je  m'en  suis  aperçu. 
Mille  affectueux  souvenirs^ 

Duchesse  d'ErocES.  » 

Cette  invitation  était  aimable,  ces  reproches 
étaient. fondés  :  Léonce  se  rendit  donc  chez  sa 
cousine,  pendant  que  mademoiselle  de  Royan 
allaita  Saint-Denis  où  elle  devait  avoir  le  bon- 
heurde  rencontrer  Suzanne. 

Madame  d'Btoges  fit  le  plus  grand  accueil  au 
jeune  baron!  et  elle  ne  négligea  rien  de  ce  qui 
pouvait  toucher  son  cœur,  c'est-à-dire  qu'elle 
ne  lui  parla  d'abord  que  do  sa  mère  ;  quand 
«lie  le  vit  en  confiance  avec  elle ,  elle  amena 
adroitement  la  conversation  sur  l'admirable 
conduite  qu'il  avait  tenue  lors  de  la  mort  de 
M.  Loubert. 

—  Mais  je  n'ai  fait  que  mon  devoir,  madame 
la  duchesse ,  répondit  le  noble  jeune  homme. 
Mon  oncle  m'avait  donné  tous  les  droits  d'un 
fils,  en  m'accordant  peiid^5>t  sa  vie  la  main  de 
sa  fille. 

—  Oui ,  mais  le  monde  sait  que  vous  n'avez 
pas  d'amour  pour  votre  cousine,  et  c'est  en  cela 
qu'il  trouve  votre  dévoiUment  au-dessus  de  tout 
éloge. 

—  Comment  peut-on  savoir  si  on  est  amou- 
reux d'une  personne  qu'on  a  toujours  aimée , 
répondit  Léonce  avec  plus  de  finesse  qu'il  ne 
croyait? 

—  C'est  un  point  sur  lequel  je  ne  saurais 
vous  éclairer ,  mon  cher  cousin.  Mademoiselle 
Loubert,  malgré  les  pertes  de  son  père,  est  fort 
riche  encore,  n'est-ce  pas,  continua-t-clle  ? 

—  Mais  sa  situation  de  fortune  esta  peu  près 
ce  qu'elle  était,  puisque  ma  mère  a  tout  payé 
sur  les  économies  qu'elle  avait  faites  pendant 
sa  tutelle. 

—  Vous  avez  raison  ,  je  suis  une  étourdie. 


Les  choses  n'eussent  été  changées  que  dans  le 
cas  où  vous  ne  Tauriez  pas  épousée. 

—  En  aucune  façon,  ma  cousine;  et  j'espère 
qu'Eléonore  en  est  bien  convaincue,  quoique  je 
n'aie  jamais  songé  à  le  lui  dire. 

—  Vous  avez  craint  qu'elle  ne  profilât  de  cet 
aveu  pour  reprendre  sa  liberté.  Mon  cousin,  je 
commence  à  croire  que  vous  êtes  amoureux, 
mais  je  trouve  que  vous  êtes  bien  discret. 

—  Je  vous  jure,  ma  cousine,  que  je  n'ai  ja- 
mais mis  le  moindre  calcul  dans  ma  conduite. 

J'ai  payé  les  dettes  de  mon  oncle  pour  épar- 
gner des  embarras  à  sa  fille;  et  je  crois  que  je 
l'eusse  fait  également  si  je  n'avais  pas  dû  Té- 
pouscr.  Mais  si  je  pensais  qu'elle  se  regardât 
comme  plus  libre  en  apprenant  que,  dans  au- 
cun cas,  je  ne  serais  un  créancier  pour  elle,  je 
m'empresserais  certainement  de  la  rassurer  à 
cet  égard. 

—  Vous  êtes  d'une  noblesse  de  cœur,  mon 
cher  baron,  que  je  n'ai  connue  à  personne ,  à 
l'exception  de  votre  mère  qui  me  tenait  juste- 
ment hier  le  même  langage ,  car  nous  avons 
fort  longuement  parlé  de  vous.  Elle  m'a  dit 
aussi  que  votre  première  démarche  auprès  de 
mademoiselle  de  Royan,  en  faveur  du  comte  de 
Saint-lbal ,  n'avait  pas  été  très  favorablement 
accueillie.  J'espère  que  vous  ne  vouS  découra- 
gerez pas  ;  et  si  mademoiselle  d'Eslouvillc  re- 
vient, je  vous  prie  de  la  mettre  dans  nos  inté- 
rêts. Il  parait  que  son  crédit  sur  son  amie  est 
immense. 

—  Je  vois  que  ma  mère  vous  a  tout  dit. 

—  Nous  étions  fort  en  confiance  toutes  deux 
hier  :  moi  surtout,  car  je  lui  ai  conté  toutes 
sortes  de  folies.  J'étais  en  train  de  faire  et  de 
défaire  des  mariages.  Le  vôtre  a  été  remis  en 
question,  par  moi  seulement ,  bien  entendu. 

Léonce  sourit  tristement,  mais  il  ne  se  sentit 
pas  la  force  de  demander  comment  on  avait 
disposé  de  son  sort.  La  duchesse  n'était  pas 
femme  à  s'arrêter  en  si  beau  chemin.  Nous  sa- 
vons qu'elle  pouvait  très  bien  se  passer  au  be- 
soin d'être  questionnée  quand  elle  avait  envie 
de  parler. 

—  Oui ,  continua-t-clle ,  Je  disais  à  votre 
mère  qu'il  était  fâcheux  que  la  grande  fortune 
de  mademoiselle  Loubert  ne  servit  pas  à  rele- 
yer  quelque  grande  famille  devenue  pauvre,  et 
que  la  vôtre  ne  fit  pas  quelque  chose  de  sera- 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


i\9 


blablc  pour  une  fille  noble  sans  dot.  Danscctto 
supposition,  j*aTais  immédiatement  propose 
pour  votre  cousine  M.  de  Saint-lbal,  et  pour 
TOUS  une  nièce  de  M.  d'Etogcs,  qui  est  une  Ta- 
rissante personne. 

—  Cela  n'était  fou  que  parce  que  c'est  im- 
possible, répondit  Léonce.  Sans  mes  engage- 
ments ,  ces  projets  eussent  été  tout-à-fait  dans 
mes  idées. 

Madame  d^Etoges  était  trop  habile  pour  con- 
tinuer la  conTcrsation  sur  ce  ton  ;  car  elle  sa- 
vait que  certaines  idées  ne  font  jamais  aussi 
bien  leur  chemin  que  lorsqu'on  les  abandonne 
à  elles-mêmes  après  les  avoir  mises  en  mouve- 
ment. Elle  fut  d'ailleurs  obligée  à  cette  réserve 
par  l'arrivée  de  M.  de  Saint-lbal. 

Léonce  et  lui  s'accostèrent  avec  une  cordialité 
qui  était  le  résultat  de  la  franchise  de  leurs 
demjers  rapports. 

—  Quelles  nouvelles  nous  donnerez-vo'AS  de 
votre  séjour  à  la  campagne?  demanda  la  du- 
chesse au  comte. 

—  Aucune  qui  soit  digne  de  vous,  madame, 
nous  étions  entre  hommes. 

—  Ce  qui  signifie  que  ne  pouvant  médire , 
vous  aimez  mieux  vous  taire. 

—  Nou^^vons  été  tout  bonnement  fort  en- 
nuyés et  fort  ennuyeux  :  voilà  tout  le  secret 
de  ma  réserve.  Mais  si  je  ne  vous  rapporte  rien 
i\e  la  campagne,  je  pourrai  peut-être  vous  inté- 
resser en  vous  contant  ce  que  j'ai  appris  la 
veille  de  mon  départ  de  Paris ,  il  y  a  deux 
jours. 

—  Des  nouvelles  de  Paris  au  mois  d'octobre, 
dit  la  duchesse  avec  une  adorable  expression 
de  dédain  :  j'aimerais  autant  un  mercure  de 
1750.  Voyons  cependant. 

—  Je  TOUS  assure  que  c'est  une  fort  belle  his- 
toire pour  tout  le  monde,  et  qu'elle  le  sera  plus 
encore  pour  vous,  madame  la  duchesse,  et 
surtout  pour  M.  Granval,  car  elle  regarde  une 
personne  que  vous  connaissez  :  il  s'agit  de  ma- 
demoiselle d*Estouville,  que  je  tiens  maintenant 
pour  la  plus  noble  fille  qui  soit  au  mpndc. 

—  Qu'a-t-cUe  donc  fait?  demanda  madame 
d'Etoges  en  jetant  à  la  dérobée  un  regard  scru- 
tateur sur  Léonce,  qui  garda  le  silence ,  mais 
dont  l'intérêt  était  puissamment  et  visiblement 
•xcilé? 

»  Une  belle  action  !  ti  belle,  que  je  voudrais 


avoir  une  grande  fortune  pour  la  mettre  aux 
pieds  de  celle  qui  en  est  Fauteur. 

Alors  M.  de  Saint-lbal  raconta  avec  chaleur 
l'anecdote  de  M.  de  Lorry,  et  il  n'eut  pas  de 
peine  à  faire  passer  dans  le.  cœur  de  madame 
d'Etoges  rémotion  qui  remplissait  le  sien. 
Léonce  seul ,  à  leur  grand  étonnement ,  resta 
calme.  Ils  en  conclurent  qu'il  savait  tout,  et  ils 
le  lui  dirent. 

—  J'étais  dans  la  plus  complète  ignorance , 
répondit-il  d'un  air  de  candeur  qui  ne  permet- 
tait pas  le  plus  léger  doute  ;  mais  j'avais  la  cer- 
titude que  mademoiselle  d'Estouville  accom- 
plissait une  noble  et  courageuse  tâche,  et  celle- 
là  ne  me  surprend  pas  plus  que  ne  l'eut  fait 
tout  autre  :  seulement,  je  m'explique  à  présent 
son  désir  de  vivre  loin  du  monde. 

—  Et  moi  je  ne  m'explique  pas  comment  elle 
pourra  y  entrer,  ajouta  la  duchesse. 

—  Pourquoi  y  entrerait-elle ,  madame ,  de- 
manda Léonce?  N'a-t-elle  pas  le  souvenir  di; 
toutes  ses  bonnes  actions  pour  embellir  sa  soli- 
tude ?  Elle  reverra  de  loin  en  loin  des  amis,  elle 
se  rapprochera  probablement  de  mademoiselle 
de  Royan  ;  je  suis  certain  que  cela  suffira  à  son 
bonheur. 

Madame  d'Etoges  en  convint  facilement,  pen- 
dant que  Léonce  attachait  sur  M.  de  Saint-lbal 
un  regard  où  se  peignait  la  douce  bienveillance 
d'une  affection  naissante. 

—  Je  regrette  maintenant ,  reprit  madame 
d'Etoges  ,  de  n'avoir  pas  obéi  à  mon  désir  de 
monter  chez  elle  lorsque  le  hasard  m'eut  appris 
sa  demeure.  J'aurais  pu  lui  être  utile. 

—  Non,  non,  madame,  dit  Léonce  :  vous  au- 
riez porte  l'inquiétude  dans  les  débuts  d'une 
existence  qui  demandait  du  calme,  et  cela  eût 
rendu  la  tâche  de  mademoiselle  Suzanne  bien 
plus  difficile.  J'ai  à  cet  égard  des  souvenirs  per- 
sonnels qui .  me  permettent  de  prévoir  ce  qui 
serait  arrivé. 

—  Mademoiselle  Loubert  fait  demander  sf 
madame  la  duchesse  peut  la  recevoir,  dit  un 
valet  de  pied  qui  entra  en  ce  moment. 

—  Sans  aucun  doute.  Conduisez  mademoi- 
selle Loubert  dans  ma  bibliothèque,  où  je  vais 
la  joindre  à  l'instant  même.  Messieurs,  je  vous 
quitte.  Mon  cousin,  si  je  ne  vous  retrouve  pas 
ici  tout  à  l'heure,  j'espère  que  je  vous  reverral 
bientôt.  Adieu,  monsieur  de  Saint-lbal  :  vous 


«20 


SUZANNE  D*eSTOUVILLE. 


cviez  bico  raisoB  :  votre  récti  m*a  très  vÎTe- 
ment  inléressée. 

Dès  que  niadanie  d^Etoges  eût  quille  le  sa- 
lon, Lcuncc  tendit  la  main ,  avec  un  geste  rem- 
pli de  noblesse  et  d*aflection,  à  M.  de  Saint-lbal 
et  lui  dit  : 

—  Monsieur  le  comte  «  je  tous  demande 
votre  amitié. 

—  Je  serai  fier  d'obtenir  la  vôtre,  et  je  dési- 
rais depuis  longtemps  vous  faire  connaître  ce 
désir,  répondit  Saint-lbal. 

Nous  verrons  dans  le  chapitre  suivant  si  ma- 
dame d^Etoges  et  mademoiselle  Loubert  se 
comprenaient  aussi  facilement. 

XXXV. 

Eléonore,  après  les  agitations  de  la  nuit,  avait 
éprouvé  le  besoin  de  parler  de  ses  perplexités, 
et  comme  elle  ne  s*était  jamais  fait  une  amie, 
et  qu'elle  ne  pouvait  confier  aucune  de  ses 
craintes  à  madame  Granval,  elle  prit  la  résolu- 
tion nn  peu  hardie  d'aller,  malgré  son  grand 
deuil,  faire  une  visite  à  madame  d*Etogcs,  sous 
prétexte  de  la  remercier  de  Tintérèt  qu'elle  lui 
avait  montré  dans  son  malhei«r. 

La  première  pensée  de  madame  d'Etoges,  en 
apprenant  que  mademoiselle  Loubert  était  chez 
elle ,  fut  qu^il  lui  était  revenu  quelques  mots 
de  ce  qui  avait  été  dit  la  veille  au  soir  dans  le 
salon  de  madame  Granval.  Au  fond,  il  n'en 
était  rien  ;  mais  le  moiif  de  la  visite  d'Elconore 
avait  une  origine  à  peu  près  pareille ,  puisque 
sa  conversation  avec  sa  tante  avait  une  ressem- 
blance parfaite  avec  celle  que  la  duchesse 
croyait  connue. 

—  Que  vous  êtes  aimable  de  me  venir  voir 
ainsi,  vous  qui  ne  recevez  personne ,  dit-elle  à 
mademoiselle  Loubert  en  lui  prenant  afTec- 
tucusemcnt  les  deux  mains.  Je  vous  assure  que 
je  suis  bien  touchée  de  cette  démarche  que  je 
VCU3  considérer  comme  une  préférence, 

—  Il  est  certain ,  madame  la  duchesse ,  que 
je  n'ai  encore  vu  personne  que  ma  famille. 

—  El  vous  avez  pensé  que  puisque  j'en  faisais 
partie  j'avais  quelques  droits  à  YOtre  souvenir. 
Il  est  impossible  de  pousser  plus  loin  la  bonne 
grâce.  Vous  allez  donc  bientôt  partir  pour  la 
Normandie? 

—  Je  le  crois ,  et  après  l'avoir  vivement  dé- 
siré I  je  me  sens  toute  triste  de  ce  départ.  Je 


retronvcrai  là-l*as  de  si  douloureux  scavenirsî 

—  N'est-ce  pas  cependant  chez  votre  tante 
que  vous  irez  d'abord  vous  établir? 

—  Oui,  mais  des  fenêtres  de  son  cbâtean  je 
verrai  celui  de  mon  père,  où  j'ai  passé  des  aiH 
nées  si  heureuses!  puis  il  faudra  bien  y  retour* 
ncr  tôt  ou  tard ,  et  d'avance  ce  moment  me 
semble  bien  terrible. 

—  Je  ne  devrais  pas  vous  parler  de  bonheur 
quand  votre  cœur  est  si  affligé;  toutefois, 
comme  celui  qui  vous  attend  est  l'ouvrage  de 
M.  Loubert,  je  crois  qu'il  v^us  est  bien  permis 
de  le  considérer  comme  v.me  consolation  à 
venir. 

—  Je  fais  ce  que  je  puis  pour  cela,  madame 
la  duchesse,  mais  c'est  toujours  vainement. 
Je  sais  ce  que  j'ai  perdu ,  et  j'ignore  ce  qui 
m'attend. 

—  Votre  lante  est  si  bonne  !  votre  cousin 
vous  est  si  attaché  !  il  me  semble  que  s'il  y  a 
au  monde  une  jeune  fille  dans  votre  situation 
qui  puisse  être  tranquiUe,  c'est  à  coup  sûr  vous. 
Vous  êtes  presque  la  sœur  de  celui  dont  vous 
allez  être  la  femme. 

—  Ce  qui  fait  que  je  n'ai  aucune  des  illusions 
qui  font  la  joie  de  mes  pareilles. 

—  Je  croyais  que  vous  aimiez  M.  Granval! 

—  Je  l'ai  cru  aussi  un  moment...  Hais  main- 
tenant je  ne  dois  plus  le  croire  ;  ma  fierté  en 
souffrirait  trop  ! 

—  Permettez-moi  de  ne  pas  prendre  au  sé- 
rieux ce  découragement.  Les  jeunes  fiUes  ont 
de  ces  tristesses  de  temps  en  temps,  et  elles  en 
sortent  plus  radieuses ,  comme  le  soleil  quand 
il  a  été  obscurci  par  un  nuage. 

—  Je  n'ai  jamais  eu  de  caprices,  ou  du  moins 
ce  qu'on  appelle  de  ce  nom,  répondit  Eléonore. 

—  Mais  alors  vous  devriez  vous  confier  à 
votre  tante.  Elle  est  très  bonne ,  et  je  sois 
convaincue  qu'elle  vous  plaindrait  si  elle  ne 
faisait  pas  davantage. 

—  J'ai  préféré  d'abord  vous  consulter,  nw- 
dame  la  duchesse.  Ne  trouvez -vous  pas  cette 
démarche  bien  hardie  de  ma  part? 

—  En  aucune  façon,  ma  chère  ;  car  je  ne  vois 
là  que  la  preuve  de  votre  confiance  dans  mon 
intérêt.  Malheureusement  je  ne  suis  pas  assez 
sûre  de  ce  que  vous  voulez  pour  oser  vous 
donner  un  avis. 

^-  Vous  ne  m'avez  donc  cas  comprise,  de 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


121 


manda  mademoiselle  Loabert  avec  un  dépit 
qui  cherchait  à  se  faire  prendre  pour  de  la 
trislesse  ? 

^  Je  Tais  résumer  toutes  vos  paroles  pour 
vous  montrer  que  cela  n'est  pas  très  aisé  :  vous 
m*aTez  dit  que  vous  aimiez  et  que  vous  n*aimiez 
pas  votre  cousin  ;  que  vous  vouliez  et  que  vous  ne 
vouliez  pas  Tépouser...  Je  me  suis  trompée  sur 
votre  caractère.  Je  vous  avais  cru  jusqu'à  ce 
moment  la  personne  la  plus  résolue  du  monde. 

—  Je  resterai  fille,  dit  résolument  Eléonore, 
à  qui  ce  sarcasme ,  adressé  du  ton  le  plus  ai- 
mable, redonna  un  peu  de  courage.    • 

»  Ce  serait  bien  dommage,  avec  votre  for- 
tune, répliqua  madame  d'Etoges,  qui  ne  voulut 
pas  réveiller  Torgueil  de  mademoiselle  Loubert. 

»  Hais  comment  voulez -vous  que  je  fasse, 
madame  la  duchesse?  Je  ne  puis  aller  dire  à- 
madame  Granval  :  Ma  tante ,  je  ne  veux  plus 
épouser  votre  fils;  cherchez-moi  un  autre  mari 
qui  me  convienne  mieux.  » 

—  Je  reconnais  avec  vous  que  ce  serait  au 
moins  fort  délicat  à  faire  entendre.  Aussi,  à 
▼otre  place,  je  m'adresserais  franchement  à 
mou  cousin,  et  je  lui  dirais  :  «  Vous  m'épousez 
par  probité  et  non  par  amour,  ce  qui  ne  saurait 
me  convenir.  Je  reprends  ma  liberté  et  je  vous 
rends  la  vôtre.  Arrangez  cela  avec  votre  excel- 
lente mère ,  que  je  n'en  aimerai  que  mieux 
quand  elle  ne  sera  que  ma  tante.  » 

—  Et  après?  demanda  Eléonore  d*une  voix 
tremblante. 

—  Après...  Vous  êtes  jeune,  belle,  riche... 
Toutes  les  ambitions  vous  sont  permises ,  de- 
puis celle  bien  modeste  d'épouser  un  grand 
leigneur  sans  fortune,  jusqu'à  cette  autre  bien 
moins  rare  de  faire  un  mariage  d'argent. 

Après  cet  entretien ,  mademoiselle  Loubert 
prit  congé  de  la  duchesse,  qui  l'embrassa  avec 
cette  affection  qu'on  porte  toujours  aux  per- 
sonnes qui  nous  aident  à  faire  d'elles  tout  ce 
que  nous  avons  résolu. 

XXXVl. 

Monsieur  de  Saint-lbal  reconduisit  Léonce 
jusqu'à  la  porte  de  son  hôtel,  et  là  ils  se  sépa- 
rèrent avec  des  tomoignages  d'estime  et  d'affec- 
tion réciproques,  on  se  promettant  de  se  revoir 
le  plutôt  possibl< . 

Le  jeune  baron  i;ui  n'avait  pas  vu  encore  sa 


mère  de  la  matinée,  apprit  avec  une  véritable 
satisfaction  qu'elle  n'était  pas  sortie  de  chez, 
elle. 
Il  la  trouva  sereine,  mais  triste. 

—  Vous  aviez  chargé  votre  valet  de  cham- 
bre, mon  ami,  lui  dit-elle,  de  me  prévenir  que 
vous  déjeuniez  chez  madame  d'Etoges,  il  a  fidè- 
lement exécuté  vos  ordres,  et  j'ai  été  charmée 
d'apprendre  que  votre  matinée  fut  aussi  agréa- 
blement occupée. 

—  Elle  l'a  été,  en  effet,  au-delà  de  mes  espé- 
rances :  d'abord  nous  avons  beaucoup  parlé  de 
vous,  ce  qui  est  toujours  ma  plus  grande  joie 
quand  je  ne  vous  vois  pas ,  puis  M.  de  Saint- 
lbal  est  venu ,  et  il  nous  a  conté  une  terrible 
histoire ,  qui  se  trouve  être  la  justification  la 
plus  éclatante  de  la  conduite  de  mademoiselle 
d'Estouville.  Pour  nous  qui  sommes  convaincij^ 
de  sa  pureté,  cette  justification  n'est  pas  néces- 
saire, mais  je  crois  qu'elle  était  bien  utile  pour 
le  monde.  M.  de  Saint-lbal  a  montré  un  grand 
empressement  à  venir  donner  ces  détails  à  ma- 
dame d'Etoges,  qui  en  a  paru  vivement  frappée 

—  Contez-moi  bien  vite  cela,  mon  ami.  Rien 
ne  saurait  plus  vivement  m'intércsser,  après  ce 
qui  vous  touche,  que  tout  ce  qui  concerne  ma 
chère  Suzanne. 

—  Il  paraîtrait,  suivant  le  récit  d'un  témoin 
oculaire,  que  son  oncle  a  été  proscrit,  il  y  a  prèa 
de  trente  ans,  sous  le  Directoire,  pour  la  parti- 
cipation qu'il  a  prise  aux  plus  grandes  horreurs 
de  la  révolution.  C'est  pour  cela  qu'il  se  cache 
à  tous  les  yeux,  quoiqu'il  ait  fait  aussi  quelquea 
bonnes  actions  au  milieu  de  tous  les  crimes 
qu'il  a,  dit-on,  commis. 

—  11  est  vrai  que  cette  circonstance  justifie 
Suzanne;  mais,  mon  Dieu!  que  sa  vie  va  être 
triste  ! 

—  Pensez  donc ,  ma  mère ,  à  tout  le  bien 
qu'elle  pourra  faire  à  ce  malheureux  que  la  so- 
ciété tout  entière  repousse.  Avec  une  âme 
comme  la  sienne ,  cette  certitude ,  qu'elle  doit 
avoir  plus  que  personne,  sera  un  véritable  bon- 
heur pour  elle.  C'est  déjà  ce  que  je  disais  tout 
à  l'heure,  et  M.  de  Saint-lbal  était  de  mon  avis. 

J'ai  encore  une  autre  bonne  nouvelle  à 
vous  donner,  ma  mère.  J'étais,  depuis  plusieurs 
jours,  en  négociation  avec  une  socfété  qui  veut 
affermer  ces  malheureuses  usines  de  Courville- 
le-Bas  qui  ont  ruiné  mon  pauvre  oncle ,  et  je 


122 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


viens  de  recevoir  une  lettre  qui  m'annonce  que 
toutes  mes  offres  sont  acceptées.  Demain ,  les 
traités  seront  signés,  et  rien  ne  s'opposera  plus 
à  notre  départ  pour  la  Normandie.  Èléonorc  va 
se  trouver  plus  riche  que  ne  Taura  jamais  été 
son  père. 

—  Mon  Dieu,  mon  fils,  que  vous  êtes  adora- 
blement  bon ,  et  que  vous  méritez  bien  d'être 
heureux! 

—  Puisque  la  position  d'Ëléonore  va  être  si 
belle,  répondit  Léonce,  en  remerciant  sa  mère 
par  un  tendre  regard,  ce  serait  peut-être  Toc- 
casion  pour  moi  de  lui  apprendre  que  les  som- 
mes que  nous  avons  payées  pour  elle  et  son 
père,  sont  un  don  et  non  un  prêt. 

—  Je  pense,  mon  ami,  que  vous  devez  faire 
à  cet  égard  tout  ce  que  votre  noble  cœur  vous 
inspirera,  parce  qu'il  ne  peut  pas  vous  tromper, 
et  que  vous  êtes  assez  riche  pour  suivre  toutes 
les  bonnes  inspirations  de  ce  genre. 

—  Puisque  vous  êtes  de  mon  avis,  reprit 
Léonce,  je  ferai  part  de  nos  intentions  à  Eiéo- 
nore  dès  que  je  la  verrai,  et  j'irai  demain  chez 
M.  Dumont  pour  les  assurer  irrévocablement 
par  un  acte  indestructible.  Maintenant,  chère 
mère,  quand  voulez-vous  que  nous  partions 
pour  le  Haut-Mont? 

—  Quand  vous  voudrez ,  mon  ami.  Il  suffira 
donc  de  consulter  Élconore ,  qui  la  première  a 
exprimé  le  désir  de  quitter  Paris. 

—  Ma  cousine  était  chez  madame  d'Etoges 
quand  j'en  suis  parti  pour  revenir  ici.  Nous 
pourrions  faire  demander  si  elle  est  rentrée,  et 
nous  profiterions  de  l'absence  de  mademoiselle 
de  Royan  qui  est  à  Saint-Denis,  m'a  dit  ma- 
dame Reinach,  pour  prendre  tous  nos  arrange- 
ments. 

Madame  Granval  ne  répondit  à  ces  proposi- 
tions qu'en  sonnant  un  domestique  auquel  elle 
ordonna  de  s'informer  si  mademoiselle  Loubert 
était  de  retour,  et  dans  ce  cas  de  la  prier  de 
vouloir  bien  venir  près  d'elle. 

Le  domestique  trouva  Élconore  qui  descen- 
dait de- voiture,  et  il  lui  transinit  le  message 
de  sa  tante,  près  de  laquelle  enfin  elle  se  rendit 
aussitôt. 

—  Mon  enfant,  lui  dit  la  baronne,  mon  fils  a 
plusieurs  choses  à  vous  apprendre  :  il  çn  est  une 
aussi  sur  laquelle  il  désire  connaître  votre  vo- 
ionlé  :  parlez,  Léonce. 


—  Quand  voulez-vous  partir  pour  la  Nor- 
mandie, ma  chère  cousine,  ajouta  Léonce? 

—  Mais  quand  vous  aurez  terminé  les  aflaircj 
qui  vous  retiennent  ici,  mon  cousin  :  car  je  se- 
rais désolée  de  vous  séparer  de  ma  tante. 

—  Mes  affaires,  c'est-à-dire  les  ndfrfs,  Élco- 
nore, n'exigeront  plus  ma  présence  dans  deui 
jours. 

—  Mais  puisque  nous  parlons  d^aflaires,  re- 
prit Granval,  il  faut  aussi  que  je  vous  dise  que 
nous  avons  décidé,  ma  mère  et  moi ,  que  nous 
n'avions  pas  entendu  faire  un  prêt  à  mon  oncle 
en  lui  remettant  l'argent  dont  il  a  eu  besoin 
dans  une  circonstance  difficile.  Il  avait  fait  des 
pertes ,  nous  avions  fait  des  économies,  il  était 
donc  toul  dm  pie  que  nous  vinssions  à  son  se- 
cours :  c'est  ce  qu'il  aurait  fait  pour  nous  en 
pareil  cas.     * 

—  Je  vous  remercie  de  ce  procédé  généreux, 
mon  cousin,  quoique  nos  intérêts  soient  com- 
muns, comme  vous  le  disiez  tout  à  l'heure. 

—  Je  ne  rétracte  pas  cette  parole,  ma  chère 
Éléonore;  néanmoins,  comme  je  puis  mourir 
avant  d'être  votre  mari,  et  que  d'ailleurs  je  ne 
trouve  pas  délicat  d'être  à  la  fois  votre  futur  et 
votre  créancier,  j'irai  dès  demain  chez  mon 
notaire  pour  lui  faire  dresser  une  quittance  au 
moyen  de  laquelle  je  vous  regarderai  comme 
libérée  de  toutes  fes  sommes  que  nous  avons 
avancées  à  mon  pauvre  oncle. 

—  Et  si  je  ne  voulais  plus  être  votre  femme? 
répartit  Éléonore  avec  un  sourire  rempli  de  la 
plus  aimable  coquetterie. 

—  Je  penserais  que  j'ai  eu  deux  fois  raison 
de  faire  ce  que  je  fais. 

—  Mais  vous  auriez  bien  mauvaise  opinion 
de  moi? 

—  Pourquoi  cette  crainte? 

—  Parce  que  j'aurais  l'air  de  n'avoir  voulu 
vous  épouser  que  pour  ne  pas  payer  mes  dettes. 

—  Je  ne  crois  pas  aussi  facilement  que  vous 
le  supposez  aux  mauvais  sentiments,  et  si  cela 
arrivait,  je  vous  chercherais  un  motif  plus  ho- 
norable, et  je  n'aurais  vraisemblablement  pas 
de  peine  h  le  trouver. 

—  Voilà  une  indulgence  qui  ne  satisferait 
guère  une  fiancée  un  peu  exigeante.  Qu'en 
pensez-vous,  ma  chère  tante  ? 

—  Je  pense,  ma  chère  amie,  que  votre  cousin 
est  fhomme  le  plus  conséquent  dans  sa  con- 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


123 


duite  et  le  plus  fixe  dans  ses  procédés  que  j'aie 
jamais  connu. 

Cette  conversation  allait  sans  doute  continuer 
encore  quand  mademoiselle  de  Royan  entra 
<ians  le  salon. 

Hademoisette  de  Rojan  revenait  en  ce  mo> 
ment  de  Saint-Denis. 

—  Et  qu'avez-vous?  ma  chère  Glaire,  de- 
manda madame  Graaval.  Votre  figure  est 
rayonnante. 

—  C'est  que  cette  course  à  Saint-Denis  m'a 
ravie,  Madame,  répondit  Claire. 

<  Elle  a  rencontré  Suzanne,  pensa  Léonce.  » 

xxxvn. 

Le  bonheur  qui  présidait  à  toutes  les  actions 
<le  Suzanne  depuis  quelques  jours,  Tavait  ame- 
née auprès  de  madame  la  surintendante  de 
Saint-Denis  au  moment  même  où  mademoi- 
selle de  Royan,  avertie  que  la  conduite  de  son 
amie  était  sévèrement  jugée,  s'était  bâtée  d'ac- 
courir pour  la  justifier.  Dieu  l'avait  récompen- 
sée de  ce  zèle  en  la  réunissant,  pour  quelques 
instants,  à  l'être  qui  en  était  l'objet. 

Ainsi  que  M.  Dumont,  le  notaire,  l'avait  pro- 
mis à  mademoiselle  d'Estouvillc,  il  s'était  rendu 
auprès  de  son  collègue,  M.  Léger,  avec  lequel 
il  procéda  à  la  préparation  de  l'acte  que  Su- 
lanne  devait  signer  le  lendemain.  Ce  travail 
exigea  d'abord  un  examen  approfondi  des  titres 
de  la  propriété  en  vente ,  et  amena  la  décou- 
verte de  plusieurs  documents  qui  étaient  de 
nature  à  doubler  le  bonheur  de  la  jeune  fille, 
au  moment  où  elle  rentrerait  en  possession  des 
débris  de  la  fortune  de  ses  ancêtres. 

Le  lendemain,  vers  neuf  heures  du  matin, 
la  portière  de  la  maiçon  du  cloître  Saint-Merry 
monta  pour  prévenir  Suzanne  qu'un  monsieur 
âgé  l'attendait  en  bas  dans  un  fiiacre;  en  même 
temps  elle  remit  une  carte  sur  laquelle  il  y 
avait  :  Monsieur  Dumont ,  notaire  royal» 

^  Mon  oncle ,  je  vais  être  obligée  de  vous 
quitter,  dit  Suzanne  au  chevalier,  auquel  elle 
était  déjà  réunie  dans  leur  petit  salon. 

->  Comme  vous  voudrez,  mon  enfant;  mais 
si  votre  absence  pouvait  être  moins  longue  que 
c  lie  d'hier,  je  ne  vous  cache  pas  que  j'en  se- 
rais ravi.  Dès  que  vous  n'êtes  plus  là,  je  re* 
tombe  dans  la  tristesse  comme  il  y  a  quelques 
jours. 


—  Pourquoi  ne  lispz-vous  pas,  mon  oncle î 
Il  y  a  là  ces  livres  que  vous  m'avez  demandés. 

—  Quels  livres? 

^  Les  romans  de  Crébillon  fils.  Youlez-vout 
que  je  vous  en  donne  un  volume? 

—  Gomment!  je  vous  ai  envoyé  à  la  re- 
cherche de  cet  ouvrage,  ma  fille  !  oh  !  pardon- 
nez-le-moi, Suzanne!  C'est  un  mauvais  livre, 
continua  le  chevalier  en  se  couvrant  le  visage 
de  ses  deux  mains. 

—  Eh  bien  !  je  le  remettrai  en  passant  dans 
le  cabinet  de  lecture  qui  me  l'a  loué,  répondit 
Suzanne  tranquillement. 

*-  Gardez-vous-en  bien ,  interrompit  vive- 
ment le  chevalier  !  il  ne  faut  pas  que  vos  mains 
si  pures  se  souillent  une  seconde  fois  au  con- 
tact de  ces  abominables  volumes ,  madame  Mi- 
tau  les  reportera. 

—  Soit,  dit  Suzanne  en  s'approchant  de  son 
oncle ,  et  en  présentant  à  ses  lèvres  son  front 
pur  et  rayonnant.  Maintenant,  adieu;  je  re- 
viendrai le  plus  vite  possible.  Vous  savez,  j'es- 
père, que  je  ne  suis  heureuse  qu'auprès  de 
vous. 

—  Je  ne  le  sais  pas ,  mais  je  le  crois ,  ma 
fille,  repartit  tendrejnent  le  chevalier.  Au  re- 
voir donc. 

—  Quel  ange  !  s'écria-t-il  aussitôt  qu'elle  eut 
quitté  l'appartement.  Oh  mon  Dieu!  si  c'est 
une  apparition,  faites-moi  la  grâce  de  mourir 
pendant  qu'elle  est  encore  sur  la  terre ,  ou , 
mieux  encore,  quand  elle  viendra  de  la  quitter! 

Comme  M.  d'Estouvillc  prononçait  ces  paroles, 
Snap  vint  poser  sa  tête  sur  ses  genoux  et  le  re* 
garda  avec  des  yeux  brillants  de  la  plus  aimable 
intelligence, 

«  11  vient  me  dire,  pensa  le  chevalier  en  pas- 
sant sa  main  osseuse  sur  les  flancs  du  beau  lé- 
vrier, que  je  ne  serai  plus  seul  sur  terre  et  que 
mes  malheurs  sont  finis,  p 

Cette  douce  espérance  jeta  M.  d'Estouvillc 
dans  une  rêverie  si  paisible,  si  consolante, 
qu'elle  se  termina  par  un  sommeil  profond. 

Suzanne  rejoignit  H.  Dumont  dans  son  fia- 
cre, et  ils  se  rendirent  chez  M.  Léger;  elle  eut 
le  bonheur  d'apprendre  de  lui  les  circonstances 
que  nous  avons  rapportées  plus  haut ,  et  elle 
n'eut  pas  de  peine  à  comprendre  combien  elles 
ajouteraient  de  joies  à  celle  que  devait  lui  faire 


124 


SUZANNE  D^ESTOUVILLB. 


^prouTer  8a  rentrée  dans  la  demenre  de  les 
pères. 

L'acte  était  dresse  depuis  la  Teille;  il  n^ 
avait  donc  plus  qu*à  en  faire  la  lecture  et  à  le 
signer, 

La  première  de  ces  opérations  ne  s'acheva 
pas  sans  causer  de  vives  émotions  à  Suzanne.  Il 
lui  fut  même  impossible  de  retenir  ses  sanglots, 
^rsqu^on  vint  à  Tendroit  de  Tacte  qui  conte- 
nait la  procuration  du  vendeur. 

«  Et  attendu,  disait  cette  pièce,  que  le  déten- 
teur actuel  desdits  immeubles  ne  Test  qu'à  titre 
de  régisseur,  en  Tabsence  des  anciens  proprié- 
taires ,  il  autorise  par  les  présentes  M. 
à  accepter,  dans  le  cas  où  ceux-ci  se  présente- 
raient, telles  conditions  qui  pourraient  leur 
convenir,  tant  pour  le  prix  que  pour  le  mode  et 
répoque  du  paiement.  » 

—  Si  mademoiselle  veut  bien  prendre  cette 
plume ,  dit  M.  Léger,  j'aurai  Thonneur  de  lui 
indiquer  les  endroits  qu'elle  doit  d'abord  para- 
pher avant  de  nous  donner  sa  dernière  signa- 
ture. 

Suzanne  prit  la  plume  d'une  main  trcra- 
blante,  et  elle  fut  obligée  plus  d'une  fois  de 
passer  son  autre  main  sur  ses  yeux  pour  dissi- 
per le  nuage  de  larmes  qui  les  obscurcissait. 

—  Ici ,  mademoiselle ,  votre  nom  en  toutes 
lettres,  reprit  M.  Léger,  puis  ce  sera  fini.  J'en- 
verrai immédiatement  l'acte  à  Tenrêgistrement, 
et  demain  je  vous  en  ferai  délivrer  un  extrait, 
à  l'aide  duquel  vous  pourrez  aller  vous  faire 
mettre  en  possession. 

Suzanne  signa ,  et ,  dans  l'impossibilité  où 
elle  était  de  contenir  plus  longtemps  l'explosion 
des  sentiments  qui  remplissaient  son  cœur,  elle 
se  laissa  tomber  à  genoux,  et  elle  s'écria  d'une 
voix  entrecoupée  :  * 

—  Oh!  mon  Dieu!  que  je  vous  remercie! 
Pressée  par  le  désir  de  rejoindre  son  oncle 

elle  se  hâta  de  revenir. 

Quand  elle  arriva  près  de  lui,  il  dormait  en- 
core profondément.  Snap  seul  ouvrit  les  yeux 
en  reconnaissant  le  pas  de  sa  maîtresse,  mais  il 
resta  immobile  à  son  poste. 

—  Comme  il  est  calme,  dit  à  yoix  basse  ma- 
demoiselle dîEstouville  en  contemplant  le  visage 
reposé  du  chevalier  et  en  écoutant  sa  respira- 
tion aussi  égale  que  celle  d'un  eniant  au  ber- 
ceau !  Quand  je  pense  à  ce  front  naguère  si  sou- 


cieux et  a^jourdlinî  si  paisible;  quand  je  me 
retrace  ses  sommeils  brusquement  troublés  pir 
des  visions  efl&ajantes,  et  que  je  vois  ce  repoi 
profond.  Je  ne  sais  plus  où  trouver  des  pannes 
pour  exprimer  ma  reconnaissance  envers  celui 
qui  nous  fait  tant  de  grâces.  Et  quand  je  songe 
que  dans  quelques  jours  il  se  retrouvera  dans 
les  lieux  où  s'écoula  son  enfance  !  qu^il  y  re- 
verra des  êtres  qui  l'ont  aimé  et  qui  peutrètre 
le  regrettent  encore  !  qu'il  pourra  prier  sur  des 
tombes  chéries  et  demander  l'oubli  dn  ses  mal* 
heurs  et  le  pardon  de  ses  fautes  à  des  âmes  sans 
reproche!  Ah  !  il  me  semble  que  mon  cœur  est 
trop  étroit  pour  contenir  toute  la  joie  qui  lai 
arrive! 

—  Suzanne....  murmura  le  chevalier  tou- 
jours endormi. 

—  n  rêve  à  moi  !  continua  Suzanne  à  voix 
basse  ;  et  en  prononçant  mon  nom  il  sourit! 

—  11  faudra  (danter  ici  quelques  rosiers 
blancs,  reprit  M.  d'Estouville  :  elle  les  aimait 
beaucoup. 

^  De  qui  veut-il  parler?  de  sa  mère  sans 
doute. 

Suzanne  articula  ces  paroles  un  peu  plus  dis- 
tinctement et  le  chevalier  s'éveilla. 

—  Comment,  mon  enfant,  vous  étiez-làet 
vous  me  laissiez  dormir!  mais  c'est  une  trahi- 
son dont  je  ne  vous  croyais  pas  capable. 

—  Vous  paraissiez  si  heureux  dans  vos  rêves, 
mon  oncle. 

»  Cela  n'est  pas  étonnant,  je  rêvais  que  je 
me  promenais  avec  vous.  Mais  il  faut  oublier 
cela,  continua-t-il  tristement. 

—  Et  pourquoi?  demanda  Suzanne. 

—  Parce  que  nous  parcourions  ensemble  des 
lieux  que  je  ne  dois  plus,  que  je  ne  veux  plas 
revoir. 

—  Ils  sont  donc  bien  loin  d'ici? 

—  Laissons  ce  sujet ,  ma  nièce ,  répondit  le 
chevalier  avec  une  amertume  qui  ne  permit  pas 
à  Suzanne  d'insister. 

—  Pour  vous  obéir,  mon  oncle ,  je  vous  di- 
rai que  je  viens  de  conclure  un  marché  qui 
nous  mettra  à  même  d'aller  dans  quelques 
jours  nous  établir  à  la  campagne  :  mais  vous 
savez  que  vous  ne  devez  pas  me  questionner. 
Quand  voulez-vous  partir? 

—  A  l'instant  même ,  s'il  le  faut ,  reprit  le 
chevalier  gaiment  en  faisant  le  mouvement  d'un 


SUZANNE  D*EST0UY1LLE. 


i2S 


homme  qui  veut  se  soulever  sur  sa  chaise. 

«-  Vous  êtes  par  trop  docile.  Tai  besoin  au 
moins  de  deux  jours  pour  faire  tons  mes  pré- 
paratifs. 

—  Vous  me  préyiendrez  quand  tous  serez 
prête  à  monter  en  voiture.  N*est-Ge  pas  trop 
exiger? 

—  Non,  mais  ce  n'est  faire  que  tout  juste  ce 
que  je  désire.  Vous  m*avez  parfaitement  devi- 
née, et.... 

Un  violent  coup  de  sonnette  empêcha  made- 
moiselle d*E$touviUe  d'achever  sa  phrase  :  peu 
d'instants  après ,  madame  Mitau  entra  et  remit 
one  lettre  à  Suzanne ,  qui  rouvrit  en  s'éton- 
nant  du  calme  dans  lequel  la  laissait  cette  sur- 
prise, elle  qui  frissonnait  de  tout,  peu  de  jours 
auparavant.  Elle  se  mit  à  lir^  en  souriant  à  cette 
pensée. 

—  Qu'avez-vous ,  ma  nièce?  s'écria  près- 
qu'aussitôt  M.  d'Estouville.  Vos  yeux  sont 
inondés  de  larmes!  quel  malheur  vous  me- 
nace? 

—  Ces  larmes  «  mon  oncle ,  c'est  le  bonheur 
et  la  reconnaissance  qui  les  font  couler,  et  je 
sais  sûre  que  lorsque  vous  en  connaîtrez  la 
cause,  vous  serez  aussi  heureux  et  aussi  ému 
que  moi.  Tenez,  lisez  cette  lettre,  et  dites-moi 
s'il  manque  quelque  chose  maintenant  à  la  paix 
de  votre  cœur. 

M.  d'Estouville  prit  la  lettre,  et  U  lut  à  haute 
Toix  ce  qui  suit  : 

•  Je  suis  chargée  par  madame  la  Dauphine, 
mademoiselle,  de  vous  dire  qu'elle  connaît  vo- 
tre noble  conduite,  quelque  précaution  que  vous' 
ayez  prise  pour  la  cacher.  S.  A.  R.  veut,  en 
conséquence,  que  je  vous  apprenne  qu'elle  vous 
accorde  une  pension  de  1500  francs  sur  sa  cas- 
sette particulière. 

<  Elle  m'ordonne ,  en  outre ,  de  vous  dire , 
qu'une  pension  de  pareille  somme  est  accordée 
sur  sa  demande  par  le  roi  à  M.  votre  oncle. 
S.  M.  a  ijouté  à  cette  faveur  des  paroles 
qui  doivent  vous  la  rendre  doublement  pré- 
cieuse. 

ft  Permettez,  mademoiselle ,  que  je  me  féli- 
cite d*avoir  été  choisie  pour  vous  instruire  d'un 
événement  heureux  pour  vous,  et  recevez  l'as- 
surance de  mes  sentiments  distingués. 

«  La  duchesse  de  Sérert.  » 

P.  S,  Les  décisions  que  je  vous  annonce  sont 


prises  depuis  plusieurs  jours ,  mais  ignorant 
votre  adresse,  je  n'ai  pu  vous  les  faire  connaître. 
C'est  madame  la  duchesse  d'Etoges  qui  m'a  ti- 
rée d'embarras  ce  matin  même. 

—  Vous  avez  raison,  Suzanne,  dit  le  cheva- 
lier en  essuyant  ses  yeux  humides  comme  ceux 
de  sa  nièce,  il  n'appartient  à  personne  de  me 
fiûre  plus  de  bien  que  je  n'en  éprouve  en  ce 
moment. 

Suzanne  sourit  d'un  air  d'incrédulité  que 
M.  d'Estouville  ne  remarqua  pas,  parce  que  sa 
vue  était  un  peu  voilée  par  ses  larmes. 

—  Quelle  admirable  bonté ,  s'écria-t-il  !  ils 
savent  tout ,  ma  nièce ,  puisqu'ils  louent  votre 
conduite,  et  ils  nous  comblent  de  leurs  grâces 
sans  même  prononcer  le  mot  de  pardon,  d'ou- 
bli! Vous  allez  répondre ,  n'est-ce  pas?  Vous 
direz  que  rien  n'égale  ma  reconnaissance,  si  ce 
n'est  mon  repentir  dont  ils  ont  la  générosité  de 
ne  pas  parler.  Ecrivez ,  écrivez ,  Suzanne!  et 
écoutez  bien  tout  ce  que  votre  cœur  vous  dicte- 
ra, lui  seul  peut  suffire  à  cette  tâche. 

Suzanne  se  retira  dans  sa  chambre  à  cou- 
cher pour  faire  ce  que  lui  disait  son  oncle  :  dès 
que  celui-ci  fut  seul  il  se  laissa  tomber  à  ge- 
noux et  il  se  mit  à  prier. 

XXXXVIII. 

Le  soir  même  du  jour  où  mademoiselle  d'Es- 
touville signait,  dans  l'étude  de  M*  Léger,  l'acte 
qui  la  mettait  en  possession  des  ruines  du  vieux 
manoir  de  sa  famille,  quelques  paysans,  les 
uns  manœuvres,  les  autres  pêcheurs,  causaient 
debout  autour  d'une  table  placée  à  la  porte 
d'un  petit  cabaret  d'un  village  de  Normandie. 

—  Mes  enfants ,  disait  un  vieux  laboureur 
qui  faisait  partie  du  groupe  de  paysans  dont 
nous  avons  parlé,  je  vous  assure  que  c'est  une 
menterie  du  père  La  Crabe.  Vous  savez  qui  ne 
s'en  fait  pas  faute  quand  ça  le  tient. 

Les  autres  paysans,  pêcheurs  ou  manœuvres, 
fure;it  de  cet  avis,  tout  en  disant,  comme  le 
jeune  hoipme ,  qu'ils  ne  comprenaient  pas  le 
motif  de  sa  nouvelle  menterie,  si  c'en  était  une. 

—  S'il  était  yi,  dit  l'un  d'eux,  on  pourrait  le 
faire  causer  pour  savoir  H  y  se  couperaiL  Ça  ne 
serait  pas  difficile  de  le  faire  causer  «  avec  un 
second  pot  de  cidre. 

—  C'te  voile  là-bas  est  peut-être  bien  lui. 


I2ê 


SUZANNE  D'ESTOUVILLB. 


reprit  un  autre;  il  rentre  toujours  au  soleil 
couchant. 

—  Eh  bien!  tu  yas  aller  au-devant  de  lui, 
dit  le  vieux  laboureur,  et  tu  lui  proposeras  de 
venir  prendre  un  verre  de  cidre  avec  nous. 

Le  jeune  pécheur  se  dirigea  du  côté  de  la 
plage,  et  ses  compagnons  continuèrent  leur 
conversation. 

—  Si  c'est  lui  que  le  père  La  Crabe  a  vu, 
disait  Fun  d'eux ,  il  ne  doit  pas  être  jenne. 

—  Juste  un  an  de  moins  que  moi,  reprenait 
le  vieux  laboureur,  car  je  suis  son  frère  de  lait. 

~Qucl  âge  que  vous  avez  donc?  deman- 
dèrent plusieurs  voix  à  la  fois. 

—  Je  suis  entré  dans  mes  soixante -trois  le 
jour  de  la  Notre-Dame  de  septembre.  Ça  com- 
mence à  compter. 

—Vite,  mèreMicou,  un  pot  de  votre  meilleur 
cidre!  s'écria  le  vieux  laboureur  ;  c'est  moi  qui 
régale. 

Le  pot  de  cidre  fut  mis  sur  la  table,  etpres- 
qu'au  même  instant  le  père  La  Crabe  arriva. 

—  Pourquoi  donc  que  vous  m'offrez  à  boire 
aujourd'hui,  dit-il  en  arrivant?  je  parierais  que 
vous  voulez  me  faire  causer  sur  quéque  chose. 

—  C'est  la  vérité,  compère,  répondit  le  vieux 
laboureur;  je  voudrais  bien  savoir  si  vous 
avez  pour  de  vrai  rencontré  au  Havre  M.  Victor? 

-^  Aussi  vrai  que  vous  êtes  un  brave  homme, 
oompère.  Je  lui  ai  parlé. 

—  Pouvez-vous  nous  conter  ça? 

—  Avec  plaisir ,  aussitôt  que  j'aurai  ba  un 
coup,  car  j'ai  bien  chaud.  Mes  filets  étaient 
lourds  aujourd'hui. 

On  versa  un  grand  verre  de  cidre  au  père  La 
Crabe  ;  tout  le  monde  trinqua  avec  lui,  puis, 
quand  il  eut  bu,  il  passa  ses  lèvres  sur  le  re- 
vers de  sa  main,  et  il  commença  en  ces  termes  : 

—Vous  savez  que  quand  la  pêche  ne  donne 
pas,  je  me  mêle  de  temps  en  temps  d'être  pi- 
lote ,  car  on  gagne  sa  pauvre  vie  comme  on  peut, 
rétais  donc  en  pleine  mer ,  ma  foi  bien  loin 
d'ici,  quand  Je  fus  bêlé  par  un  superbe  trois- 
mâts  américain,  qui  me  demanda  si  je  pouvais 
le  conduire  au  Havre.  Je  répondis  que  c'était 
facile,  et  on  me  fit  monter  à  bord.  Arrivé  au 
Havre,  je  descendis  dans  la  cabine  du  capitaine 
pour  recevoir  mon  salaire ,  et  j'y  trouvai  un 
passager  qui  ressemblait  au  vieux  comte  défunt 
comme  si  c'était  lui.  Ça  me  serra  le  cdsur,  mes 


enfants;  et,  sans  plus  me  gêner,  je  loi  dis: 
«  Est-ce  que  vous  ne  .vricz  pas  de  chez  uoos, 
par  hasard  ?  i»  Il  me  regarda  attentivement,  et 
il  me  répondit  avec  une  voix  que  je  n'oublierai 
Jamais,  quand  je  vivrais  aussi  longtemps  que 
la  falaise  de  Chèvres  :  «  Je  ne  suis  plus  d'aufim 
pays,  mon  brave  homme.  »  Et  il  me  tourna  I 
dos.  Mais  c'est  égal,  j'avais  bien  reconnu  mon- 
sieur Victor,  celui  qu'on  appelait  aussi  le  che- 
valier; et  si  je  me  suis  trompé,  ou  sije  fais  un 
mensonge,  je  veux  bien  ne  pas  prendre  seul^ 
ment  un  merlan  gros  comme  mon  pouce,  ^ 
ma  vie. 

—  Etait-il  bien  portant,  cossu?  demanda  1« 
vieux  laboureur  en  essuyant  une  laroio  qui 
descendait  lentement  le  long  de  sa  joue. 

-^  Bien  portant ,  oui  ;  cossu ,  non.  Si  voos 
l'aviez  vu ,  ça  vous  aurait  fendu  le  cœur.  M.i!^ 
quoiqu'il  fût  plus  pauvrement  habillé  que  pas 
un  par  ici,  il  avait  toujours  l'air  plus  coitrop^fT 
que  les  riches  do  pays. 

On  adressa  encore  une  foule  de  questions  au 
père  La  Crabe,  et  on  fit  une  multitude  de  com- 
mentaires sur  ses  réponses;  puis  les  buveurs 
se  séparèrent,  et  il  ne  resta  devant  la  porte  do 
cabinet  que  le  vieux  laboureur  qui  s'était  chargé 
de  payer  la  dépense  de  tous. 

Quand  il  eut  réglé  son  compte  avec  la  mère 
Micou ,  il  s'éloigna  aussi  ;  mais  au  lieu  de  s*ar- 
réter  dans  une  des  maisons  du  village,  0  le  tra> 
versa  rapidement,  et  il  s'engagea  dans  uBsrn- 
tier  qui  conduisait  à  la  tour,  ^ù  il  arriva  prn  dt 
moments  après. 

11  fut  reçu  dans  une  grande  salle  voûtée, 
située  au  rez-de-chaussée  de  l'édifice,  par  un 
paysan  un  peu  plus  âgé  que  lui  d'une  année 
ou  deux.  Une  vieille  femme,  assise  au  coin 
d'une  immense  cheminée  et  tournant  le  dos  à 
la  porte  d'entrée,  était  là  aussi  ;  mais  elle  ne 
parut  pas  remarquer  que  quelqu'un  venait 
d*arrivcr. 

—  Te  voilà,  frère,  dit  le  plus  âgé  des  deux 
hommes  à  l'autre;  par  quel  hasard  viens-tu 
si  tard  ? 

—  C'est  que  j'ai  du  nouveau  à  t'apprcndri . 
répondit  notre  connaissance  du  cabaret.  Il  pa« 
ralt  que  M.  Victor  est  revenu. 

—  M.  Victor  est  revenu!  Et  où  est-ii?  mon 
Dieu! 

—  Voilà  ce  que  je  ne  sais  pas.  C'est  \o  père 


SIKANNE  D'ESTOUVILLK. 


127 


La  Crabe  qui  l*a  yu  à  bord  d*un  trois-mâts 
américain  qu*il  a  piloté  au  Havre. 

^Eh  bien!  il  faut  d*abord  demander  au  père 
La  Crabe  fe  nom  du  navire  £t  la  date  de  son 
arrivée  au  Havre  ;  ensuite ,  toi  ou  moi ,  nous 
irons  chez  le  commissaire  de  police  de  eette 
ville  pour  vérifier  son  registre  de  passeports. 
Si  M.  le  chevalier  est  arrivé,  son  nom  sera  in- 
scrit comme  les  autres,  et  nous  verrons  de  quel 
côté  il  se  sera  dirigé. 

— >  Le  père  La  Crabe  n'a  pas  quitté  le  Havre 
sans  s'informer  de  tout  cela.  M.  le  chevalier 
voyageait  sous  le  nom  de  Robin ,  et  il  a  pris  la 
diligence  de  Paris  deux  ou  trois  jours  après 
son  arrivée  au  Havre. 

—  Il  voyageait  sous  le  nom  de  Robin!  c'est 
lui,  frère,  il  n'y  a  plus  à  en  douter,  car  ce 
nom  il  le  portait  lorsqu'il  a  quitté  la  France  ; 
c'est  le  général  qui  me  l'a  dit  quand  j'ai  été  le 
voir  à  Paris,  en  1815. 

—  Comment  le  découvrir  ?. 

—  Oh  1  nous  en  viendrons  à  bout  !  nous  fer- 
rons mettre  des  affiches  partout  pour  dire  qu'il 
a  des  amis  qui  l'attendent  ici  ;  et  si  le  bon  Dieu 
permet  qu'il  soit  encore  vivant,  il  rentrera  dans 
cette  maison  qui  est  à  lui,  puisque  nous  l'avons 
acheté^. 

—  S'il  sait  qu'elle  est  en  vente,  il  ira  peut- 
être  chez  le  notaire  pour  demander  ce  qu'on 
en  veut,  et  il  verra  là  qu'on  l'attend  toujours. 

—  Mais,  j'y  pense!  il  aura  sans  doute  été 
rejoindre  mademoiselle  Suzanne  qui  était  à 
Saint-Denis.  Si  nous  allions  consulter  demain 
M.  le  curé,  il  nous  donnerait  peut-être  une 
bonne  idée. 

—  Hubert,  Hubert,  dit  la  vieille  femme  qui 
était  au  coin  de  la  cheminée ,  avec  qui  donc 
causez-vous  la-bas  ? 

—  Avec  Simon ,  ma  mère  ;  il  va  venir  vous 
dire  bonsoir. 

—  Et  pourquoi  Simon  monte-i-il  à  la  tout  à 
cette  heure  ?  Est-ce  que  quelqa'uft  est  malade 
chez  luit 

— Noa,  non,  ma  mère,  dit  à  son  tour  Simon  ; 
à  la  maison  tout  le  monde  va  bien. 

—  Alors  tu  sais  quelque  chose  de  nouveau, 
s'écria  la  vieille  femme  en  se  levant  pour  se 
rapprocher  de  ses  deux  fils. 

Ceux-ci  s'avancèrent  à  sa  rencontre  et  l'obli- 
gèrent à  se  rasseoir. 


—  Oh  !  j'aurais  bien  pu  vous  joindre  toute 
seule ,  dit-elle  avec  un  certain  orgueil.  Je  nVi 
plus  mes  yeux ,  c'est  vrai ,  mais  mes  jambes 
ont  une  telle  habitude  de  cette  chère  maison, 
que  je  puis  aller  partout  sans  me  frapper  à 
aucun  mur.  Encore  une  fois,  Simon,  continuâ- 
t-elle d'une  voix  suppliante,  qu'cs-tu  venu  faire 
ici  ?  Ce  n'est  pas  aujourd'hui  dimanche ,  et  tu 
sais  bien  que  dans  la  semaine  tu  ne  montes  ja* 
mais  à  la  tour. 

Les  deux  frères  se  consultèrent  du  regard  ; 
puis  celui  qu'on  appelait  Hubert,  et  qui  était  le 
propriétaire  ou  du  moins  l'habitant  de  la  tour, 
prit  la  parole  et  dit  : 

— Ma  mère,  vous  allez  savoir  la  vérité  :nous^ 
ne  voulions  pas  vous  la  dire  parce  que  nous  ne 
sommes  pas  sûrs  de  rien  encore.  Mais  calmez- 
vous,  je  vous  en  prie ,  autrement  je  ne  par- 
lerai pas. 

—  On  a  des  nouvelles  de  M. le  chevalier!  de 
Victor  !  de  mon  enfant  !  s'écria  la  vieille  femme 
en  joignant  les  mains.  Ah!  parle  vite,  Hubert! 
parle  vite  à  ta  mère  !  songe  qu'elle  peut  mourir 
d'un  moment  à  l'autre,  et  que  tu  ne  te  conso- 
lerais jamais  de  l'avoir  privée  de  sa  dernière 
joie  en  ce  monde! 

—  Eh  bien?  ma  mère,  il  paraît  que  M.  le 
chevalier  est  en  France.  On  l'a  vu  au  Havre, 
et  il  a  pris  la  diligence  de  Paris.  Voilà  tout  ce 
que  nous  savons,  et  nous  notis  consultions^ 
Simon  et  moi ,  pour  savoir  ce  qu'il  y  avait  à 
faire. 

—  Voilà  tout  ce  que  vous  savez,  mes  enfants! 
mais  c'est  une  nouvelle  superbe  !  C'est  toi  qui 
l'as  apportée,  Simon  ;  viens  que  je  t'embrasse, 
que  je  te  bénisse.  Oh  !  mon  Dieu  I  il  est  revenu  ! 
il  est  revenu  ! 

*-^Nous  l'espérons,  mais  nous  n'en  sommes 
pas  encore  bien  sûrs;  ainsi,  de  grâce, calmez- 
Tous,  et  pour  cela,  dites-vous  bien  que  nous 
ferons  tout  ce  que  nous  pourrons  pour  le  dé* 
couvrir.  Demain,  nous  irons  tous  les  deux,  mon 
frère  et  moi,  et  vous  aussi,  si  vous  voulez,  chez 
M.  le  curé,  et  nous  le  prierons  de  nous  aider 
de  ses  conseils  ;  puis,  s'il  faut  partir  pour  Paris, 
Tun  de  nous  partira.  N'estHse  pas,  Simon? 

Simon  confirma  la  parole  de  son  frère,  et 
tous  deux ,  s'étant  penchés  sur  leur  mèrc^  re- 
çurent une  bénédiction  si  sainte,  que  quand 


128 


SUZANNE  D*ESTOUVILLB. 


ils  se  relevèrent  ils  sentirent  que  leurs  cœurs 
étaient  remplis  d'espérance. 

XXXIX. 

Le  lendemain  matin,  ainsi  que  cela  avait  été 
convenu  la  veille  entre  eux ,  Hubert  et  Simon 
se  rendirent  de  bonne  heure  au  presbytère,  pour 
faire  part  au  curé  de  ce  qu'ils  avaient  appris, 
et  le  consulter  sur  la  marche  qu'ils  devaient 
suivre  pour  instruire  le  chevalier  d'Estouville 
de  leurs  intentions,  qui  étaient  celles  du  pays, 
à  son  égard.  Us  apprirent  à  leur  grand  regret 
que  le  curé  était  parti  aussitôt  après  sa  messe 
pour  aller  à  la  ville  voisine,  d'où  il  ne  devait 
revenir  que  le  jour  suivant  dans  l'après-midi. 

Lorsque  les  deux  frères  arrivèrent  sous  les 
arbres  qui  ombrageaient  la  tour,  ils  y  trouvè- 
rent leur  mère  qui  les  attendait. 

—  Eh  bien  !  qu'est-ce  que  H.  le  curé  vous  a 
dit,  enfants? 

—  M.  le  curé  est  à  Bayeux  pour  jusqu'à  de- 
main, mère,  répondit  Simon.  Mais  consolez-vous 
de  ce  retard,  car  nous  avons  encore  vu  le  père 
La  Crabe,  et,  comme  il  nous  a  parlée  c'est  bien 
sûr  M.  Victor,  qu'il  a  vu. 

—  C'est  égal,  mes  enfants,  il  ne  faut  pas  s'en- 
dormir. 

Et  la  vieille  aveugle  en  prononçant  ces  pa- 
roles, passa  sa  main  sur  ses  yeux,  comme  si  elle 
pouvait  leur  rendre  la  clarté  en  essuyant  les 
larmes  qui  les  faisaient  briller  passagèrement. 
Ensuite,  ils  regagnèrent  la  tour. 

Le  lendemain  arrivé,  Simon  et  Hubert  sur  la 
prière  de  l'aveugle  montèrent  à  la  tour.  Celle- 
ci  profita  de  cet  instant  qu'elle  s'était  ménagée 
pour  s*échapper  de  son  côté.  Son  intention  était 
de  s'établir  au  presbytère  et  d'y  attendre  de 
pied  ferme  le  retour  du  curé. 

Elle  n'eut  pas  le  temps  de  persévérer  beau- 
coup dans  cette  imprudence ,  car  elle  avait  à 
peine  fait  quelques  pas  dans  le  sentier  qui  con- 
duisait au  village,  qu'elle  a^arrèta  brusquement 
pour  prêter  l'oreille  au  bruit  d'un  pas  qui  s'a- 
vançait à  sa  reneontre. 

^  C'est  monsieur  le  curé,  s'écria-t-elle. 

— •  Oui ,  c'est  mol ,  ma  bonne  madame  Le- 
lierre.  Mais  par  quel  hasard  ètes-vous  toute 
seule  ici?  il  n'est  pas  arrivé  de  malheur  chez 
vous,  j'espère. 

—  Bien  an  contraire,  monsieur  le  curé;  et 
««pendant  c'est  vous  que  j'allais  chercher. 


—  Et  moi  je  montais  au  château  pour  vous 
voir. 

—  Cest  que  nous  avons  du  nouveau  à  vons 
apprendre  et  un  conseil  à  vous  demander. 

—  Vos  deux  fils  sont-ils  là-haut? 

—  Es  y  étaient  tout-à-Pheure....  Mais,  con- 
tinua l'aveugle,  après  quelques  instants  de  si- 
lence, ib  vous  auront  vu,  car  je  les  entends. 

Effectivement  Hubert  et  Sin^on  arrivaient. 
Ils  avaient  aperçu  le  curé ,  qui  les  aborda  en 
leur  serrant  cordialement  la  main. 

«—  Faites  asseoir  votre  mère  sur  l'herbe,  dit- 
il  à  voix  basse  à  Simon ,  qui  avait  pris  le  bras 
de  l'aveugle  sous  le  sien. 

—  Je  ne  suis  pas  fatiguée,  reprit  celle-ci, 
qui  avait  entendu  la  recommandation  du  curé. 

—  N'importe ,  ma  bonne  madame  Lelierre, 
faites  toujours  ce  que  je  vous  dis.  Tai  à  vous 
parler,  et  nous  serons  plus  à  notre  aise  si  nons 
sommes  tous  assis. 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  c'est  quelque  mannise 
affaire  que  nous  allons  découvrir!  Simon, fais- 
moi  asseoir  :  je  ne  sais  plus  où  je  suis. 

—  Cest  au  contraire  une  heureuse  nouvelle 
que  j'ai  à  vous  apprendre,  mes  enfants. 

—  Nous  la  savons,  dirent  à  la  fois  la  mère  et 
les  deux  fils  :  M.  le  chevalier  est  de  retour  en 
France. 

-*  Alors,  au  lieu  d'une  bonne  nouvelle  nous 
en  avons  deux.  La  mienne,  c'est  que  mademoi- 
selle Suzanne  d'Estouville  a  racheté  la  tour,  re- 
prit le  curé. 

—  Est-ce  bien  vrai ,  Dieu  puissant?  s'écria 
Hubert. 

»  J'ai  vu  l'acte  ;  je  l'ai  tenu  dans  mes  maint 
il  n'y  a  pas  plus  de  trois  heures,  et  je  croisse 
rappeler  qu'il  y  avait  cette  phrase  :  «  ladite 
demoiselle  d'Estouville,  demeurant  à  Paris,  au 
domicile  dudit  chevalier ,  son  oncle ,  rue  du 
Glottre-Saint-Merry,  n.  3.  » 

L'aveugle  poussa  un  cri  de  joie,  puis  elle  re- 
tomba dans  les  bras  de  Simon. 

Quelques  instants  s'écoulèrent  avant  qu'elle 
put  reprendre  l'usage  entier  de  ses  IhcuUés. 

Elle  revint  d'abord  à  la  vie  par  un  sourire, 
puis  à  la  connaissance  par  une  prière.  Ensuite 
elle  demanda  à  ses  enfants  de  la  remettre  de- 
bout ,  ce  qu'ils  s'empressèrent  de  faire  quand 
ils  virent  qu'elle  cherchait  à  se  relever  seule  ; 
ensuite  ils  regagnèrent  la  tour. 


XL. 

Haas  allons  laisser  dans  h  tour  l'aveugle , 
MsTlIs.  ic  bon  curé  et  quelques  paysans  qui 
étaient  accou-us  en  apprenant  la  nouvelle  du 
Ktour  du  chevftlier,  et  nous  reviendrons  à 
IVà  oii  se  trouvent  encore  les  autres  person- 
nages de  notre  histoire. 

Héonore  avait  encore  revu  madame  d'Eto- 
g«  en  tète-tt-léte ,  et  elle  lui  avait  appris  que 
un  cousin  s'était  reconnu,  le  matin  même,  en- 
tièrement désintéressé  de  ses  avances  k  mon- 
ti«ur  Loubert.  La  duchesse,  à  cette  confidence, 
n'avait  répondu  que  par  ces  mots  : 

—  Eh  bien!  vous  êtes  libre  maintenant,  ma 
thcrc  belle. 

—  Le  crojez-vons  réellement,  madame  1 

—  Oui,  en  conscience,  si  vous  âtcs  sûre  que 
fotre  cousin  ne  vous  aime'pas. 

—  Je  le  sois. 

—  Alors  snivez  vos  inspirations,  vous  en  avei 
parTaitement  le  droit;  puis,  quand  vous  serez 
dégagée,  je  me  char^  du  reste,  si  vous  avez 
toujours  confiance  en  moi. 

C«  fut  MOI  l'empire  de  ces  rêves  ambHieoz 


qu'elle  rctQuma  chez  sa  tante,  et  qu'elle  flt  prier 
son  cousin  de  venir  lui  parler.  Elle  était  décidée 
à  sortir ,  n'importe  à  quel  prix ,  de  toutes  wi 
perplexité  s, 

—  Léonce ,  dit-elle  au  jeune  baron  quaod  il 
se  rendit.à  ses  ordres,  je  vous  ai  bien  ma]  re- 
mercié ce  malin,  mais  vous  aurez  compris, 
j'espère ,  que  mon  émotion  était  la  cause  de 
mon  silence.  , 

—  En  vérité,  ma  chère  Eléonerc,  je  n'ai  pas 
songé  à  tout  cela  ;  car  c'est  absolument  la  même 
chose,  que  cette  somme  que  j'ai  prêtée  à  votre 
père  soit  dans  votre  fortune  ou  dans  la  mienne; 
dès  lors  vous  ne  me  devez  pas  la  moindre  re- 


—  Non,  Léonce,  ce  n'est  juas  la  même  chose  : 
je  puis  mourir  demain,  et... 

—  Dans  ce  cas  je  serais  votre-  héritier  direct, 
répartit  gai  ment  Granval  :  vous  voyez  que  c'eM 
un  cercle  dont  nous  ne  pouvons  pas  ftriir,  û 
moins  toutefois  que  vous  n'ayez  fait  un  testa- 
ment par  lequel  vous  me  déshéritez,  et' je  ne 
vous  en  crois  pas  capable. 

Ce  début  n'était  pas  encourageant  ;  il  futfulii 
de  quelques  instants  do  silence. 


la» 


SUZANNE  D'ESTOUYILLB. 


«  Mon  eoashiy  nprit  eafti  BUanora,  «vee 

un  léger  tremblement  dans  la  Yoii»  il  faut  que 
je  m^accuse  d'une  mauvaise  pensée  que  j'ai  eue, 
et  dont  je  ne  veux  pas  conserver  plus  loa^^ 
tempe  le  poids  sur  mon  eceur. 

^^  Si  cela  peut  vous  faire  du  bien,  ma  cou- 
sine, j«  ne  dejjiande  pM  mieuy  que  de  vous  en- 
tendre «  et  je  suis  fort  4iH^  ^  ^^^*  excuser. 
D9  quoi  s*agit-Uf 

*  J'ai  cru  quA  vms  |i*avies  ét4  si  généMUi 
envers  moi  que  pour  vous  donner  le  droit  de 
mê  iitê  que  vous  m  vouliez  i^us  m*épo«tfer, 

'—  C*est  plus  qu*iMie  mauvaise  peasée  que 
vous  avez  eue  là,  EiéoQore ,  c'est  uu  mauvais 
sentimepit ,  répliqua  Monoe  en  rougissant.  Je 
■e  vous  excuse  plus,  mais  je  vous  pardonna. 

•^C*cst  vraiy  répondit  noademoiseile  Loubert, 
et  cetta  Coia  avec  une  espjkce  de  sincérité ,  car 
elle  soufflait  réellement  d'avaneer  aveo  autant 
de  lenteur  dans  son  entreprise. 

«•  Quelle  opinion  avez-vous  donc  de  moi  ^ 
ma  cousine,  si  vous  pensez  qu'un  bon  procédé 
ne  soit  à  mes  yeux  qu'un  moyen  de  faire  impu- 
nément une  offense? 

—  C'est  en  cela  qu'est  mon  tort,  Léonce,  re- 
prit Eléonore  en  frémissant  d'impatience  :  mais, 
voyons,  dites^moi  bien  franchement  quelle  a  été 
votre  pensée? 

—  De  vous  laisser  libre  sans  reprendre  ma 
liberté. 

—  Eh  bien  !  mon  cousin ,  je  vous  la  rends 
pour  être  aussi  généreuse  que  vous,  interrom- 
pit résolument  Eléonore  qui  voulait  en  finir, 
pour  se  délivrer  de  ses  incertitudes. 

—  Je  ne  veux  pas  que  vous  soyez  généreuse, 
et,  pardonnez-moi  cet  orgueil,  je  n'accepterai 
pas  un  sacrifice. 

-^  Ce  n'en  est  pas  un...  Le  sacrifice  serait  de 
vous  épouser,  puisque  vous  ne  m'aimez  pas... 
puisque  vous  en  aimez  une  autre. 

—  Eléonore ,  vous  oubliez  qu'il  est  convenu 
entre  nous  que  ce  sujet  doit  être  banni  de  nos 
conversations;  je  suis  obligé  de  vous  rappeler 
nos  engagements  à  cet  égard. 

-^  Je  tiens  certainement  à  ma  parole ,  mais 
Je  tiens  encore  plus  à  ma  dignité,  et  c'est  elle 
qui  me  condamne  à  vous  tenir  ce  langage,  en 
dépit  de  mes  promesses.  Vous  aimez  made- 
moiselle d'Estouville,  et  vous  ne  m'épousiez 
que  par  devoir ,   par  pitié  peut -être  :  Je 


j  Ê$k  trop  flère  pour  aceepter  à  ces  conditions 
l'honneur  d'être  votre  femme.  Je  ne  veui  pas 
vous  épouser ,  Léonce ,  continua  mademoiselle 
Louberi  d'un  ton  de  fermeté  qui  devait  l'em- 
pècbyer  4e  revenir  sur  ce  pénible  sujet. 

—  loit,  ma  cousine,  je  ne  vous  ferai  pu  de 
violence  à  cet  égard ,  vous  pouvez  eo  être  cer- 
taine ,  mais  jt  ne  vous  cacherai  pas  qius  phis 
de  fraaehise,  il  y  a  quelques  jours,  vousaurtit 
conduite  aa  même  résultat,  sans  vous  eipoier 
à  perdre  encore  dans  mon  estime.  Je  ieim 
mal  les  mauvais  sentiments,  mais  je  ne  saurais 
m'empècher  de  croire  que  voua  n'auriez  pas  bit 
hier  ce  que  vous  avez  fait  aujourd'hui,  et  je  oe 
me  refuserai  pas  la  satisfaction  de  vous  dire  que 
Je  ferais  demain  ce  que  je  viens  4e  fsire  tout! 
l'heure.  La  nièce  de  ma  mère  pouvait  repreo- 
dra  sa  liberté  noblement,  sans  se  donner  la  triste 
apparence  de  la  racheter. 

Eléonore  était  altérée  de  son  abaissement  au 
milieu  du  triomphe  de  ses  calculs,  et  elle  août 
que  la  force  de  murmurer  : 

—  J'espère,  Léonce,  que  vous  resterez  mon 
ami. 

—  A  quoi  bon  puisque  je  suis  votre  parent, 
répondit  froidement  Granval  ? 

—  Pour  me  consoler  de  vous  avoir  affligé. 

—  Vous  ne  m'avez  pas  affligé ,  mais  tous 
m'avez  offensé,  car  vous  pouviez  arriver  autre- 
ment à  votre  but  ;  maintenant  ne  parlons  plus 
de  tout  cela,  nous  sommes  libres  tous  deux;  je 
vais  en  prévenir  ma  mère. 

—  Ne  m'enlevez  pas  son  affection. 

—  Assez!  assez!  mademoiselle  Loubert, s'é- 
cria impérieusement  Léonce ,  et  il  quitta  le 
salon. 

U  n'avait  que  quelques  pas  à  faire  pour  être 
en  présence  de  madame  Granval ,  mais  avant 
d'entrer  dans  sa  chambre,  il  se  recueillit  pen- 
dant un  moment. 

—  Vous  voilà,  mon  cher  et  noble  fils,  lui  dit 
la  baronne,  pourquoi  votre  visage  est-il  donc  si 
triste,  ou  du  moins  si  grave? 

—  Est-ce  qu'il  est  ainsi,  ditLéonce,  qui  souf- 
frait visiblement  d'avoir  vu  le  fond  de  Tàme 
d'une  personne  qu'il  aurait  du  moins  voulu 
estimer. 

—  Oui,  mais  je  me  trompe  peut-être...  Vous 
savez  que  l'inquiétude  est  une  partie  du  boQ- 
heur  des  mères. 


WZANNE  D^ESTOUVILLE. 


131 


<-  le  le  sais,  et  cTest  pour  cela  que  je  viens 
près  de  tous.  Tai  à  vous  annoncer  que  je  n'é- 
pouse pas  Eléonore.  Nous  nous  sommes  expli- 
qués franchement  tous  les  deux ,  et  le  résultat 
de  notre  ciplicatiou  est  que  chacun  de  nous  a 
repris  sa  liberté. 

—  Ah!  mon  fils!  s'écria  la  baronne  en  se 
jetant  au  cou  de  Léonce,  vous  ne  pouviez  m'ap- 
prendre  une  meilleure  nouvelle  !  Dieu  vous  ré- 
compense de  toutes  vos  vertus,  continua-t-elle 
en  baissant  la  voix ,  comme  si  elle  eut  craint 
d'être  entendue  par  Eléonore. 

—  Vous  n'en  servirez  pas  moins  de  mère  à 
ma  cousine,  n'est-ce  pas,  chère  mère  ?  demanda 
Léonce. 

—  Ah  !  je  vous  le  promets,  mon  ami,  répon- 
dit la  baronne  attendrie  ;  et  nous  l'accompagne- 
rons à  Courville  astnme  nous  l'avions  promis. 

Léonce  sortit,  et  la  baronne  se  rendit  chez  sa 
nièce  pour  lui  dire  qu'elle  ne  lui  serait  pas 
moins  chère  en  ne  devenant  pas  sa  bclle-fiile. 

Mademoiselle  Loubert  reçut  ainsi  la  preuve 
de  la  générosité  de  son  cousin.  Rendons-lui  la 
justice  de  dire  qu'elle  en  souffrit,  mais  hâtons- 
nous  d'ajouter  qu'elle  sut  le  cacher. 

Suzanne ,  de  son  côté ,  avait  mis  à  profit  les 
quelques  jours  qui  s'étaient  écoulés  depuis  ce- 
lui où  son  oncle  lui  avait  renouvelé  la  promesse 
de  la  suivre  sans  résistance  et  même  sans  cu- 
riosité, partout  où  elle  voudrait  le  conduire. 

Son  premier  soin  avait  été  de  retourner  près 
de  madame  la  surintendante ,  pour  la  prier  do 
raccompagner  chez  madame  la  duchesse  de  Sc- 
ient qu'elle  voulait  remercier. 

Cette  course  et  la  visite  qui  la  suivit  furent 
l'occasion  de  bien  douces  émotions  pour  le  no- 
ble cœur  de  mademoiselle  d'Estouville.  D'abord 
la  sunntendante  lui  donna  des  témoignages  de 
tendresse  et  d'estime  qui  la  rendirent  toute 
joyeuse;  puis  la  première  dame  de  madame  la 
dauphineraccueiilitavcc  une  grâce  et  une  bonté 
qui  achevèrent  de  la  combler.  Elle  en  reçut 
"assurance  que  la  pieuse  princesse  et  le  roi  son 
oncle ,  étaient  heureux  de  ce  qu'ils  avaient  fait 
pour  elle,  et  qu'ils  lui  donneraient  en  toutes  les 
occasions  des  marques  de  leur  intérêt.  «  Quel- 
ques années  d'erreur,  avait  dit  la  sainte  fille  de 
Louis  XVI,  ne  pouvaient  pas  nous  faire  oublier 
des  siècles  de  bons  et  loyaux  services  :  Nous 
loioos  à  ce  que  M.  d'Estouville  Je  sache.  » 


Ces  paroles,  fidèlement  rapportées  au  pauvre 
chevalier,  avaient  été  un  baume  pour  les  bles- 
sures de  son  cœur ,  en  même  temps  qu'elles 
avaient  aussi  excité  l'ardeur  et  la  sincérité  de 
son  repentir.  Le  matin  même  une  plus  grande 
consolation  encore  lui  avait  été  donnée  ;  il  s'é- 
tait approché  des  sacrements,  et  c'était  des 
mains  de  l'abbé  Perrain  qu'il  avait  reçu  la  com- 
munion. L'assurance  du  pardon  du  roi  avait 
ainsi  succédé  à  la  certitude  du  pardon  de  Dieu  : 
la  croix  brillante  et  le  drapeau  sans  tache,  vus 
des  hauteurs  de  Montmartre,- avaient  donc  été 
fidèles  à  leurs  promesses. 

Le  lendemain  de  ce  jour  Suzanne  avait  tout 
disposé  pour  le  départ  qui  devait  avoir  lieu  le 
soir  même.  Elle  s'était  d'abord  assuré  la  libre 
disposition  du  coupé  de  la  diligence  de  Bayeux 
pour  son  oncle ,  elle  et  son  fidèle  Snap ,  dont 
elle  voulait  moins  que  jamais  se  séparer.  Tou- 
jours heureuse  dans  tout  ce  qu'elle  souhaitait, 
elle  avait  appris  au  bureau  des  Messageries  que 
la  voiture  qui  l'emmènerait  arriverait  à  sa  des- 
tination à  une  heure  avancée  de  la  nuit,  et  elle 
calculait  qu'il  lui  serait  facile  de  prendre  une 
petite  carriole  de  louage  pour  gagner  Estouville 
avant  le  point  do  jour.  Toutes  ces  dispositions 
ainsi  réglées,  elle  revint  auprès  de  son  oncle, 
qu'elle  retrouva  calme  et  recueilli  ;  il  tenait  le 
livre  de  Y  Imitation^  et  il  lui  avait  suffi  de  l'ou- 
vrir au  hasard  pour  y  puiser  des  consolations. 

—  Eh  bien!  mon  oncle,  lui  dit-elle,  èles- 
vous  toujours  prêt  à  partir? 

Le  chevalier  renouvela  la  plaisanterie  de  faire 
le  geste  de  se  lever  de  son  fauteuil. 

—  Oh  !  je  suis  bonne  personne ,  reprit  Su- 
zanne ,  je  vous  laisse  quatre  heures  pour  faire 
vos  préparatifs.  Ce  sera  assez  pour  moi ,  et  je 
pense  qu'il  ne  vous  en  faudra  pas  davantage. 

—  Voyons ,  Suzanne ,  parlons  raison  :  vous 
m'avez  dit,  je  crois,  que  nous  allions  à  cin- 
quante lieues  d'ici. 

—  A  peu  près,  mon  oncle. 

-—  Je  ne  vous  questionne  pat...  mais  cette 
amie  que  vous  avez  quittée  pour  moi  ;  cette  ba- 
ronne Granval,  qui  a  été  si  parfaite  pour  vous, 
leur  avez-vous  fait  vos  adieux?  Je  ne  veux  pas 
qu'on  m'accuse  de  vous  avoir  rendu  ingrate. 

—  Je  leur  écrirai ,  mon  oncle  :  je  leur  don- 
nerai des  raisons  de  ma  conduite  «  qu'ils  ap- 
prouveront, j'en  suis  sûre.  Puis  dans  qiieli^es 


182 


SUZANNE  D*BSTÛUV1LLB. 


•emaines,  dans  quelques  mois,  je  vous  prierai 
peut-être  de  me  conduire  près  d'elles.  Mainte- 
nant, je  ne  veux  pas,  je  ne  dois  pas  les  revoir, 
continua  Suzanne  en  se  détournant  pour  cacher 
les  larmes  Qu'elle  sentait  prêtes  à  inonder  ses 
paupières. 

^  Vous  pleurez,  ma  fille  !  s'écria  le  cheva- 
lier. Vous  n'êtes  pas  aussi  heureuse  que  vous 
avez  la  force  de  me  le  dire  !  Vous  me  trom- 
pez! 

—  Non,  mon  oncle,  je  ne  vous  trompe  pas, 
répondit  Suzanne  en  retrouvant  toute  sa  fer- 
meté d'âme;  car  je  vous  jure  que  je  serais 
malheureuse  en  ce  moment  si  je  ne  vous  avais 
pas. 

—  Alors  9  je  suis  une  consolation  et  non  un 
bonheur,  mon  enfant  ;  vous  ne  m'ayicz  trompé 
qu'à  moitié. 

—  Donnez  le  nom  que  vous  voudrez  au  sen- 
timent que  vous  m'inspirez;  je  ne  tiens  qu'à 
one  chose,  c'est  à  ce  que  vous  soyez  bien  per- 
suadé que  je  n'en  ai  jamais  éprouvé  de  plus 
doux. 

—  Je  vous  crois,  Suzanne,  et  je  me  bornerai 
à  vous  dire  que  quand  vous  voudrez  revoir  ceux 
que  vous  aimez,  je  serai  toujours  prêt  à  vous 
conduir&près  d'eux. 

Cette  promisse  fit  du  bien  à  Suzanne,  quoi- 
qu'elle se  dit  à  elle-même  qu'elle  n'en  réclame- 
rait vraisemblablement  jamais  l'exécution. 

Quelques  instants  après  elle  écrivit,  ainsi 

qu'elle  l'avait  décidé  avec  elle-même  et  dit  au 

chevalier.  Voici  ces  deux  lettres  :  Madame  Mi- 

teau  avait  l'ordre  de  les  mettre  à  la  poste  le 

Jeademain  matin. 

A  mademoistUe  de  Royan, 

«  Mon  acquisition  est  faite.  Glaire;  et  je  pars 
dans  quelques  heures  pour  donnera  mon  oncle 
la  seule  consolation  qu'il  puisse  accepter  dans 
ce  monde,  celle  de  mourir  où  ses  pères  ont  vécu 
et  sont  morts. 

«  Je  voudrais  aller  vous  embrasser  avant  de 
ni*éloigner ,  mais  je  ne  m'en  sens  pas  la  force. 
Dans  quelques  mois,  je  reviendrai  vous  voir... 
plus  tôt  peut-être  Je  vous  demanderai  de  venir 
me  trouver. 

«  Mon  oncle  ignore  où  je  le  conduis.  Jugez 
ce  que  sera  mon  bonheur  quand  il  reconnaîtra 
la  vieille  tour  qui  abrita  son  enfance.  Ohl  que 
j>ai  besoin  ^être  à  ce  moment-là! 


«  Adieu,  mon  amie  bien  chère.  Vous  pense- 
rez surtout  à  moi  demain,  à  cette  heure-ci.  Vous 
aurez  dans  quelques  jours,  une  longue  lettre  de 
moi. 

«  SuzAimE.  V 

P.  S.  Je  vous  prie  de  dire  à  madame  Gran- 
val  tout  ce  que  vous  savez.  Je  lui  écris,  mais  je 
n'entre  dans  aucun  détail. 

A  madame  la  baronne  Granval, 

«  Je  sais,  madame,  que  vous  n*avez  pas  cessé 
d'être  bonne  pour  moi,  malgré  mes  torts  appa- 
rents envers  vous.  J'ose  donc  espérer  que  tous 
ne  m'en  voudrez  pas  de  quitter  Paris  sansirous 
dire  adieu ,  lorsque  vous  connsdtrez  les  motifs 
de  mon  départ. 

a  Je  charge  mademoiselle  de  Royan  de  voas 
dire  tout  ce  qui  m'est  arrivé  d'heureux  depuis 
quelques  jours.  Non  seulement  j'ai  retrouvé  un 
parent  qui  m'est  cher  et  auquel  je  suis  indis- 
pensable, mais  encore  je  rentre  en  possession 
des  débris  de  la  fortune  de  mes  pères  :  une 
tour  en  ruine  et  des  tombeaux...  Vous  pren- 
drez part,  j'en  suis  certaine,  à  mon  bonheur. 

«  Les  VŒUX  que  je  forme  pour  le  vôtre  et  ce- 
lui des  personnes  qui  vous  sont  chères  sont 
bien  ardents  et  bien  sincères.  J'espère  et  j'ai 
besoin  d'espérer  que  personne  n'en  doute  autour 
de  vous. 

«  Adieu,  bien  chère  Madame.  Je  ne  sache 
au  monde  que  ma  reconnaissance  envers  tous 
qui  puisse  égaler  la  tendresse  que  vous  m'ins- 
pirez. 

«  Suzanne  d'Estouville.  » 

Ces  deux  lettres  étaient  une  épreuve  :  Suzan- 
ne se  sentit  plus  calme  après  l'avoir  subie,  et 
elle  ne  s'occupa  plus  que  des  préparatifs  de  son 
départ. 

Lorsqu'ils  furent  terminés,  elle  expédia  ses 
bagages  et  ceux  du  chevalier  sous  la  conduite 
de  madame  Mitau,  puis  elle  partit  avec  son  oncle 
pour  aller  prendre  congé  de  l'abbé  Perrain.  Us 
sentaient  tous  deux  qu'ils  lui  devaient  leur  de^ 
nier  souvenir  à  Paris. 

Ils  trouvèrent  le  digne  prêtre  prenant  soore- 
pas  du  soir.  Il  les  accueillit  par  un  sourire  plein 
de  mansuétude  et  d'affection. 

—  Vous  partez  avec  votre  tyran,  monsieur  ît 
chevalier.  Je  vous  regretterai,  mais  je  ne  vous 
plains  pas. 

.  Vous  penserez  à  moi,  n'est-ce  pas,  mon 


SUZANNE  D*BST0UV1LLE. 


133 


ami,  répondit  le  vieux  gentilhomme  avec  émo- 
♦ion. 

^  Oui,  j*y  penserai,  et  ce  sera  la  plus  douce 
de.  mes  consolations ,  comme  vous  avez  été  la 
plus  vive  de  mes  joies.  Soyez  heureux  et  cal- 
me. Je  ne  crains  pas  de  dire  que  vous  en  avez 
le  droit. 

—  J'aurais  une  grâce  à  vous  demander,  reprit 
le  chevalier. 

*-  Vous  en  avez  donc  une  à  me  faire,  répli- 
qua chaleureusement  le  prêtre. 

—  Vous  portez  une  cicatrice  sur  le  front  : 
permettez-moi  de  poser  un  instant  mes  lèvres 
sur  le  sillon  qu^elle  a  creusé. 

—  Qu'il  soit  fait  selon  votre  volonté ,  ré- 
pondit avec  attendrissement  le  prêtre,  en  incli- 
nant la  tête  après  avoir  découvert  son  crâne 
mutilé;  et  que  la  paix  soit  avec  vous,  mon 
frère. 

Le  chevalier  appuya  sa  face  sur  ce  front  qui 
se  penchait  vers  lui  :  pendant  le  rapide  moment 
qui  s^écoula  dans  cette  pieuse  démonstration 
de  tendresse ,  Suzanne  adressa  à  Dieu  la  plus 
fervente  prière  qui  fut  jamais  sortie  de  son 
eœar. 

—  Adieu,  mon  ami,  dit  le  chevalier.  Vous 
m'avez  mis  en  paix  avec  moi-même ,  et  je  ne 
croyais  pas  que  cela  fût  possihle. 

—  Tout  est  possible  à  Dieu  ;  j'espère  que 
vous  en  aurez  encore  d'autres  preuves  que  celle- 
ci.  Mademoiselle,  continua  le  prêtre  en  s'adres- 
sant  à  Suzanne,  j'ignore  où  vous  allez,  mais  je 
veux  cependant  vous  dire  qu'à  quelque  distance 
que  vous  soyez  de  moi,  je  serai  prêtù  répondre 
à  votre  appel  si  jamais  votre  respectable  oncle 
avait  besoin  de  ma  présence. 

—  Je  vous  promets  de  la  réclamer,  dans  l'oc- 
casion, dit  Suzanne  d'un  ton  pénétré. 

—  Comment,  vous  viendrez  m'aider  à  mou- 
rir, demanda  le  chevalier. 

—  U  le  faudra  bien  si  je  veux  faire  encore 
quelque  chose  pour  vous ,  répondit  le  prêtre  ; 
puisque  je  n'ai  plus  besoin  de  vous  consoler  de 
vivre ,  continua-t-il  en  jetant  sur  Suzanne  un 
céleste  regard  d'afTection. 

—  Adieu  !  adieu  !  dit  le  chevalier. 

—  Priez  tous  doux  pour  moi ,  répondit  le 
prêtre. 

Une  demi-heure  après  cet  entretien,  Su- 
nnite et  son  oncle  montaient  dans  la  diligence 


de  Bayeux.  Snap  était  étendu  à  leurs  pieds  au 
fond  de  la  voiture.  Le  chevalier  ne  songea  pas 
même  à  s'inquiéter  vers  quelle  barrière  on  se 
dirigeait,  son  ange  gardien,  visible  à  ses  re- 
gards, le  conduisait. 

XU. 

Les  lettres  de  Suzanne  arrivèrent  à  l'hôtel 
Granval  pendant  le  déjeuner.  La  baronne,  son 
fils,  Eléonore,  Claire  et  madame  Reinach  y 
étaient  réunis  comme  de  coutume:  il  s'y  trou- 
vait en  outre  M.  Verne,  qui  venait  quelquefois 
prendre  sa  place  à  table  sans  avoir  besoin  d'une 
invitation  spéciale. 

—  Je  m'en  doutais!  s'écria  Claire:  dlc  est 
partie  sans  me  prévenir! 

—  De  qui  parlez-vous,  ma  chère?  demanda 
la  baronne  qui,  n'ayant  pas  reconnu  l'écriture 
de  Suzanne  sur  l'adresse  de  la  lettre  qu'on  lui 
avait  remise,  ne  s'était  pas  pressée  de  la  déca- 
cheter. 

—  De  Suzanne,  dont  vous  devez  d'ailleurs 
avoir  aussi  une  lettre,  car  elle  me  dit  qu'elle 
vous  a  écrit. 

—  Mais  c'est  vrai!  dit  vivement  la  baronne: 
et  moi  qui  n'y  regardais  pas. 

Et  elle  se  mit  à  lire  à  son  tour. 

—  Enfin,  clic  est  heureuse  !  continua  la  ba- 
ronne, c'est  l'essentiel  pour  nous  ;  cependant, 
je  dirai  toujours  qu'elle  n'aurait  pas  dû  nous 
quitter  comme  elle  l'a  fait. 

—  Soyez  sûre,  ma  mère,  qu'elle  a  eu  de  bon- 
nes raisons  pour  agir  ainsi,  dit  Léonce?  Mais 
ne  voulez-vous  pas  nous  lire  sa  lettre?  elle  in- 
téressera tout  le  monde. 

Madame  Granval  ne  demandait  pas  mieux, 
et  clic  lut  la  lettre  de  Suzanne  avec  une  émo- 
tion toujours  croissante,  qui  se  communiqua 
rapidement  à  toute  l'assistance.  Mademoiselle 
Loubcrt  elle-même  ne  crut  pas  devoiV  se  dis- 
penser de  paraître  attendrie. 

Quand  la  lecture  fut  terminée,  tous  les  re- 
gards se  tournèrent  du  côté  de  mademoiselle 
de  Royan  pour  implorer  les  détails  que  Suzanne 
l'autorisait  à  donner.  Chacun  avait  un  vague 
instinct  de  sympathie  pour  cette  noble  et  cou- 
rageuse jeune  fille,  et  tout  le  monde  éprouvait 
le  besoin  de  l'alimenter  par  la  connaissance 
parfaite  de  toutes  ses  vertus. 

Ce  (bt  un  crrand  bonheur  pour  Claire  que 


134 


SUZANNE  D*ESTOinnLLE. 


d'aroir  à  raconter  le  dévoûment  de  son  amie , 
et  tout  ce  qu'elle  en  savait  était  si  présent  à  sa 
pensée^  qu'elle  ne  fut  pas  dans  la  nécessité  de 
rassembler  ses  souvenirs  pour  commencer  son 
récit. 

A  peine  eût-elle  terminé  que  Madame  Cran- 
tai, Madame  Roinach  et  la  dame  de  compa- 
gnie de  mademoiselle  Loubert,  pauvre  fille  op- 
primée dontnousn'avons  pas  parlé,  parce  qu*elle 
tenait  une  trop  petite  place  dans  le  monde,  ne 
pouvaient  retenir  leurs  sanglots  pendant  ce  ré- 
cit. Eléonorc  qui  ne  trouvait  pas  facile  d'imiter 
une  émotion  qui  avait  des  signes  aussi  visibles, 
y  suppléait  par  quelques  exclamations  heureu- 
sement placées  ;  M.  Verne  portait  sur  son  vi- 
sage la  touchante  pâleur  de  Tattendrissement 
d'un  homme  ferme  et  courageux  ;  Léonce,  seul, 
était  ou  paraissait  être  dans  sa  situation  morale 
habituelle. 

—  Oh  !  oui  !  mille  fois  oui ,  elle  est  excusa- 
ble, s'écria  madame  Granval  en  portant  à  ses 
lèvres  le  billet  de  Suzanne  I  Elle  devait  avant 
tout  achever  sa  noble  entreprise.  Mais  c'est  une 
sainte  que  cette  fille  ! 

—  Que  de  courage  !  dit  madame  Reinach. 
— >  Que  de  résignation  !  ajouta  la  dame  de 

compagnie  de  mademoiselle  Loubert, 

—  Quel  noble  orgueil  !  continua  celle-ci. 

—  Quel  dévoûment  I  reprit  Verne. 

—  Mon  fils,  resterez-vous  donc  seul  silen- 
cieux? demanda  d'un  ton  de  surprise  la  ba- 
ronne, après  avoir  attendu  quelques  instants 
Fexclamation  de  Léonce. 

—  Tadmire  comme  vous,  ma  mère;  comme 
ces  dames,  comme  Verne,  mais  je  m'étonne 
moins,  parce  que  je  vis  avec  mon  admiration 
depuis  que  je  connais  mademoiselle  d'Estou- 
villc.  Quand  elle  est  partie,  j'ai  compris  d'abord 
qu'elle  allait  accomplir  quelque  chose  de  grand 
et  de  saint ,  et  je  me  suis  toujours  attendu  à 
l'apprendre  tôt  ou  tard  ;  voilà  pourquoi  je  vous 
parais  froid,  ma  mère.  J'ai  partagé  vos  regrets 
lors  de  ce  dcpiirt,  mais  je  n'ai  jamais  eu  d'in- 
quiétudes suc  ses  conséquences  :  son  cœur  ne 
pouvait  pas  la  tromper. 

—  Ah  !  monsieur  Léonce,  décria  mademoi- 
selle de  Royan,  vous  êtes  bien  digne  de  l'ai- 
mer, car  personne  ne  la  comprend  mieux  que 
voust  le  no  crois  presque  coupable  quand  je 


vous  entends;  hélas!  je  Tai  accusée  d'ingrati- 
tude et  d'imprudence. 

—  Je  ne  sais  que  ce  qu'elle  m*a  appris,  ré- 
pondit Léonce  on  rougissant;  c'est  sans  dovrte 
pour  cela  que  je  l'ai  si  bien  devinée. 

La  baronne  et  M.  Verne  échangèrent  on  re- 
gard d'intelligence.  Ëléonore  le  surprit  au  pas- 
sage. 

—  Quel  malheur,  dit-elle,  qu'avec  dessenth 
monts  si  élevés ,  elle  soit  dans  une  situation 
aussi  médiocre. 

—  Une  situation  aussi  médiocre ,  Éléonore! 
mais  vous  n'y  pensez  pas,  repartit  Léonce  d'un 
ton  de  surprise  sévère.  Que  lui  manquera-t-il 
demain,  quand  elle  aura  retrouvé  la  noble  pau- 
vreté de  ses  derniers  aïeux?  Que  pourra-t-clle 
encore  envier,  quand  son  vieil  oncle  aura  p(sé 
ses  genoux  sur  les  tombeaux  de  sa  famille,  et 
ses  lèvres  sur  le  seuil  de  sa  maison?  Une  e\is» 
tence  médiocre!  mais  si  un  sort  pareil  pouvait 
s'acheter,  je  voudrais  l'acquérir  au  prix  de  tous 
les  trésors  du  monde  si  je  les  possédais! 

—  Cependant,  mon  cher  Léonce ,  un  grand 
nom  sans  argent,  dans  le  siècle  où  nous  vir 
vous... 

—  Est  plus  que  jamais  respecté,  ma  cousine, 
parce  qu'il  se  rapproche  du  peuple  d'où  il  est 
sorti,  et  parce  qu'on  lui  pardonne  l'inégalité  de 
la  grandeur  en  faveur  de  l'égalité  de  sa  misère. 
Mais  pourquoi  cette  discussion?  Je  suis  sûr  que 
vous  pensez  comme  mol,  Éléonore;  et  je  par 
rierais  presque  que  vous  changeriez  volontiers 
votre  élégant  château  contre  la  tour  d'Estou- 
villc ,  alors  même  qu'elle  serait  aussi  délabrée 
que  mademoiselle  Suzanne  l'a  dit  à  mademei- 
selle  de  Royan. 

Léonce  faisait  beaucoup  d'honneur  à  sa  coo- 
sine,  et  néanmoins  cellenri  ne  jugea  pas  à  pro- 
pos d'accepter.  Elle  répondit  donc  sèchement 
qu'elle  n'enviait  rien  à  personne,  et  elle  quitta 
la  salle  à  manger  dès  que  le  repas  fol  terminé, 
pour  se  dispenser  d'accompagner  les  autres 
convives  au  salon ,  où  l'on  se  réunissait  tou- 
jours pour  une  heure  ou  deux,  après  le  déjeu- 
ner. Sa  dame  de  compagnie  la  suivit  :  c'était 
l'ombre  malheureuse  de  ce  corps  sans  cesse  in- 
quiété par  sa  vanité. 

—  Suzanne  ne  nous  donne  pas  son  adresse 
pour  lui  répondre,  dit  madame  Granval;  et  je 
le  regrette,  car  je  toqs  absohimeat  loi  écrirt. 


WZADOIB  D'KTOUVlLL& 


%» 


—  Vott» aurez  cette  adresse,  madame  la  ba- 
ronne, chez  votre  notaire,  puisque  c'est  lui 
qui  a  dirigé  mademoiselle  d'Ëstouville  dans  son 
acquisition,  dit  M.  Verne. 

—  Vous* avez  raison,  mon  cher  Verne.  Eh 
bien  !  faites-moi  le  plaisir  de  me  procurer  ce  ren- 
seignement aujourd'hui  même ,  avant  Theure 
du  courrier.  Je  préparerai  ma  lettre  en  vous 
attendant. 

—  Je  sors  donc  à  Tinstant  même,  madame. 

—  Et  moi ,  je  vous  accompagnerai ,  ajouta 
Léonce  en  se  levant  de  table. 

lis  sortirent  tous  deux.  Madame  Rcinach  se 
retira  dans  son  appartement;  la  baronne  et 
mademoiselle  de  Royan  passèrent  dans  le  sa- 
lon. 

Dès  qu^elles  y  furent  entrées  et  que  madame 
Granvai  en  eut  fermé  la  porte  derrière  elle,  elle 
saisit  brusquement  les  mains  de  Claire  et  elle 
lui  dit  avec  une  vivacité  pleine  de  trouble  : 

—  Mon  enfant,  soyez  bien  franche  avec  moi  : 
pensez-vous  que  Suzanne  ne  soit  pas  bien  of- 
fensée si  je  lui  demande  sa  main  pour  Léonce, 

-~  Offensée,  madame!  mais  je  crois  qu'elle 
en  sera  touchée...  fière...  heureuse  même,  ré- 
pondit Claire  d'un  air  radieux  et  attendri. 

—  Mais  nous  n'avons  que  de  la  fortune  à  lai 
offrir,  reprit  timidement  madame  Granvai. 

—  Vous  oubliez  vos  vertus,  madame;  et  ce 
qui  est  plus  étonnant,  la  glorieuse  illustration 
de  votre  noble  mari.  Ce  sont  des  choses  aux- 
quelles Suzanne  attachera  un  grand  prix,  j^en 
suis  sûre.  Mais,  permettez-moi  cette  question, 
le  mariage  de  M.  Léonce  avec  Ëléonore?... 

—  Est  rompu  depuis  hier,  interrompit  vive» 
mont  la  baronne,  et  rompu  par  ma  nièce  eU^ 
même. 

—  Il  sera  bien  essentiel  que  Suzanne  le  sa- 
che, car  autrement  rien  ne  la  déterminerait  A 
accepter.  Sur  ee  point,  les  scrupules  de  sa  d^ 
licatessc  sont  extrêmes. 

—  Oh!  je  le  sais,  ma  chère  Claire!  Sans 
cela,  je  n'en  serais  plus  à  lui  demander  de  de- 
venir ma  fille.  Léonce  l'aime,  continua  la  ba- 
ronne eu  baissant  la  voix,  comme  une  personna 
qui  confie  un  secret. 

—A  mon  tour,  je  vous  répondrai  :  Je  le  sais... 
je  sais  même  antre  chose,  ajouta  mademoiselle 
de  Royan  avec  on  embarras  charmant. 

—  SemiH^e  vrai,  s'écria  madame  Gianvall 


—  Je  le  crois,  répondit  Claire. 

—  Oh!  alors,  qu'ils  ont  été  courageux  tous 
les  deux,  et  qu'ils  méritent  bien  le  bonheur 
qui  les  attend! 

—  Il  faut  que  je  vous  soumette  une  idée  qui 
me  vient  à  l'instant  même  :  Si,  au  lieu  d'écrire 
à  Suzanne ,  vous  vous  adressiez  directement  à 
son  oncle? 

—  Vous  avez  mille  fois  raison,  ma  chère. 

—  Eh  bien!  je  vous  quitte  pour  vous  laisser 
la  liberté  de  suivre  vos  bonnes  inspirations. 
Ah!  madame,  que  vous  venez  de  me  rendre 
heureuse,  et  que  je  vous  remercie! 

Dès  que  la  baronne  fut  seule ,  elle  écrivit  sans 
avoir  besoin  de  réfléchir  à  ce  qu'elle  avait  à 
dire. 

Voici  sa  lettre  ; 

«  Si  mademoiselle  d'Estouville ,  monsienr» 
vous  a  parlé  de  toutes  les  personnes  qui  l'ai-^ 
ment,  vous  devez  connaître  mon  nom  ;  Vous 
savez  aussi,  j'en  suis  sûre,  que  monsieur  votre 
frère  était  l'ami  de  mon  mari. 

«  Voilà  ce  qui  m'enhardit,  monsieur, à  venir 
vous  demander,  pour  mon  (ils,  la  main  de  ma- 
demoiselle votre  nièce.  Je  connais  le  prix  du 
trésor  que  mon  cœur  maternel  ambitionne,  et 
je  ne  vous  cacherai  pas  que  ce  serait  un  profond 
chagrin  pour  moi  que  de  ne  pas  l'obtenir. 

«  Recevez,  monsieur,  etc.,  etc.  » 

Madame  Granvai  avait  trop  de  délicatesse  et 
d'élévation  pour  parler  de  la  grande  fortune  de 
son  fils.  Elle  trouvait  d'ailleurs  plus  sûr  de 
faire  valoir  ses  droits  personnels  à  l'affection  de 
mademoiselle  d'Estouvillc.  Elle  sollicitait  une 
faveur,  elle  ne  proposait  pas  de  l'acheter. 

Comme  elle  terminait  sa  lettre,  Léonce  ren- 
tra avec  M.  Verne,  qui  rapportait  l'adresse  de 
Suzanne., 

—  Vous  veneï  à  propos,  mon  fils,  dit  la  ba- 
ronne; j'ai  besoin  de  votre  approbation  pour 
une  démarche  que  j'ai  faite  :  lisez  cette  lettre» 
et  quand  vous  l'aurez  lue,  vous  me  direz  si  je 
puis  la  faire  partir. 

Léonce  lut,  et  il  tomba  aux  genoux  de  la 

baronne. 

—  Vous  avez  fait  cela,  ma  mère,  s'écria-l^l  ; 
mais  vous  croyez  donc  que  c'est  possible ,  au- 
trement vous  n'auriez  pas  voulu  me  jeter  une 
telle  espérance  au  fond  du  coeur?  Je  l'ai  toujours 
repoussccy  combattue  çomnoc  un  rêve  iaseaséy 


IM 


SUZANNE  O^ESTOOVILLB. 


eomme  une  ambition  foUe.  Quoi!  je  la  reverrai! 
je  serai  associé  à  sa  vie ,  à  ses  pensées ,  à  ses 
actionsN  £lle  portera  mon  nom  1  elle  tous  ap- 
pellera sa  mère!  elle  tous  consolera  de  tos 
longs  chagrins!  elle  illuminera  tous  mes  pas! 
Oh!  c^cst  trop!  c^est  trop!  mon  Dieu!  je  ne 
mérite  pas  un  semblable  bonheur!  il  me  sera 
refusé. 

—  Non,  mon  fils,  dit  la  baronne  aTec  Tauto- 
rité  de  Tinspiration  !  ce  bonheur  est  immense , 
mais  TOUS  Tobtiendrez,  parce  que  tous  en  êtes 
digne.  Apprenez  de  moi  ce  que  tous  seul  igno- 
rez; c'est  qu'il  n*y  arien  de  plus  noble,  de 
plus  Traiment  grand  que  la  conduite  que  tous 
aTez  tenue  depuis  quelques  mois.  Je  ne  sache 
pas  un  seuVbon  sentiment  au  monde,  une  seule 
résolution  généreuse ,  un  seul  sacrifice  surhu- 
main que  je  n'aie  surpris  dans  Totrc  cœur  pen- 
dant l'époque  dont  je  tous  ai  parlé.  Vous  pen- 
siez ne  remplir  que  vos  deToirs ,  et  tous  aTez 
dépassé  les  limites  du  déToâment,  de  l'abnéga- 
tion elle-même.  Voilà  ce  qui  me  rend  confiante, 
mon  fils;  ce  qui  m'autorise  à  tous  dire  que 
votre  bonheur  est  certain  !  Si  j'en  doutais ,  je 
me  mettrais  à  genoux  à  l'instant  même,  car  je 
croirais  que  j'ai  offensé  Dieu. 

—  Gomme  elle  vous  aimera,  ma  mère,  reprit 
Léonce  en  couTrant  de  ses  baisers  et  de  ses 
larmes  les  mains  de  la  baronne.  Verne ,  elle 
sera  aussi  Totre  amie ,  Totre  sœur  !  Oh  !  mon 
Dieu!  donnez-moi  la  force  de  supporter  de 
telles  espérances! 

— 11  ne  TOUS  la  refusera  pas,  mon  fils,  puis- 
qu'il vous  avait  accordé  celle  de  les  combattre 
quand  il  vous  était  interdit  de  les  écouter.  Mais 
calmez-TOus  cependant,  mon  cher  enfant;  et 
dites-moi  s'il  ne  faut  rien  ajouter  à  cette  lettre. 

—  Elle  me  semble  parfaite,  reprit  Léonce 
après  aToir  recommencé  la  lecture  qu'il  n'aTait 
pas  achcTée  la  première  fois  ;  car  elle  est  tout 
ensemble  digne  et  modeste.  Maintenant,  ma 
mère,  il  faut  songer  à  Ëléonore.  Le  monde  sa- 
vait qu'elle  m'était  promise  ;  la  délicatesse  exige 
qu'elle  soit  mariée  aTant  même  qu'on  sache 
mon  mariage  à  moi. 

Madame  Granval  regarda  son  fils  aTec  plus 
d'admiration  que  jamais  :  ainsi  qu'elle  le  lui 
aTait  prédit,  il  était  aussi  fidèle  à  lui-même  dans 
l'iTresse  du  bonheur  que  dans  la  laborieuse 
tâche  du  déToûnio.nt 


-*  Vous  aTez  raison ,  mon  flSs;  rapparenee 
même  d'un  tort  ne  doit  pas  peser  sur  un  carac- 
tère comme  le  TÔtre.  Je  m'occuperai  dès  au- 
jourd'hui de  TOtre  cousine,  et  je  le  ferai  atec 
autant  de  sollicitude  que  si  elle  était  votre  sœur. 
Madame  d'Étoges  m'aidera,  j'en  ai  la  certitude. 

—  Acceptez  sa  coopération,  ma  mère;  mais 
n'abdiquez  pas  tos  droits  à  examiner  ce  qui 
TOUS  sera  proposé.  Madame  d'Étoges  est  une 
charmante  femme  sans  doute;  eUe  a  de  l'esprit, 
de  la  grâce,  de  la  raison,  il  ne  lui  manque  que 
d'aimer  Ëléonore  assez  pour  s'inquiéter  bcatn 
coup  de  son  bonheur.  Vous  seule  en  serez  ca^ 
pable. 

—  Reposez-Tous-en  sur  moi,  mon  ami; 
d'ailleurs,  tous  serez  toujours  là. 

Comme  la  baronne  prononçait  ces  mots,  la 
porte  du  salon  s'ouvrit  aTec  force ,  et  Éléonore 
entra.  Elle  était  pâle,  haletante  et  défigurée  par 
la  Tiolence  d'une  émotion  telle  qu'elle  n'en 
aTait  jamais  montré  de  semblable.  Ses  mains 
frémissantes  tenaient  une  lettre  qu'elle  jeta  sur 
les  genoux  de  madame  GrauTal,  en  lui  disant: 

—  Voyez,  ma  tante,  comme  vos  amis  me 
traitent. 

La  baronne  ouvrit  la  lettre  qu'Elépnore  arait 
jetée  sur  ses  genoux,  et  pendant  qu'elle  en  fai- 
sait la  lecture  Léonce  se  rapproclia  de  sa  cou- 
sine avec  tous  les  dehors  du  plus  affectueux 
intérêt. 

Le  visage  de  madame  Granval,  si  radieux  il 
n'y  avait  que  peu  d'instants,  s'était  subitement 
altéré  lors  de  l'entrée  vraiment  tragique  de  sa 
nièce,  mais  depuis  qu'elle  lisait  la  lettre  qui 
avait  causé  tant  de  colère,  il  redevenait  plus 
calme,  et  même  on  aurait  pu  voir,  si  on  FeAt 
regardée  avec  attention,  qu'il  lui  fallait  un  cer« 
tain  effort  pour  ne  pas  sourire. 

—  Ma  cousine,  dit  Léonce,  si  quelqu'un  vous 
a  offensé  et  qu'il  se  dise  notre  ami,  il  ne  Test 
plus.  Je  suis  sûr  que  ma  mère  ne  me  démen- 
tira pas. 

—  Et  vous  avez  raison,  mon  fils!  Mais  eal- 
mez-vons,  continua  la  baronne  d'un  ton  pins 
modéré,  car  elle  avait  prononcé  ces  mots  avec 
une  certaine  chaleur  :  calmez-vous,  les  choses 
sont  moins  graves  que  vous  ne  croyez. 

—  Et  comment  voulez-vous  donc  qu'elles 
soient,  ma  tante?  demanda  Eléonorp,  toujours 
aussi  irritée. 


SUZAMME  O^SSTOUVlLLi!;. 


ia7 


—  D*abord|  ma  chère,  répliqua  la  baronne , 
la  personne  que  tous  prétendez  tous  avoir  of- 
fensée est  plutôt  une  connaissance  qu'une  amie: 
c*est  madame  d'Etoges,  continua-trelle  en  re- 
gardant Léonce,  ^i  semblait  l'interroger  des 
yeux.  Ensuite  en  quoi  consiste  cette  offense  ? 
à  vous  croire  une  raison  que  beaucoup  de  jeunes 
filles  dcTraient  avoir. 

^  Léonce  je  tous  fois  juge,  dit  Eléonore  ; 
prenez  ce  biUet  et  lisez-le  à  haute  voix 

Léonce  s'empressa  d'obéir  à  sa  cousine,  et  il 
lut: 

«  Depuis  que  vous  m'avez  donné  votre  con- 
fiance, ma  chère  belle,  je  n'ai  pas  cessé  un  seul 
instant  de  penser  à  vous,  et  vous  allez  en  avoir 
la  preuve, 

<  Vous  n'êtes  pas,  pardonnez-moi  cette  flat- 
terie, une  jeune  personne  comme  une  autre* 
Votre  esprit  est  solide,  votre  raison  est  mûre  ; 
il  n'y  a  rien  de  romanesque  dans  votre  tète , 
rien  de  passionné  dans  votre  cœur.  Avec  un 
caractère  si  supérieur,  permettez-moi  de  vous 
dire  qu'un  mari  jeune,  aimant,  serait  fort  mal- 
heureux avec  vous,  et  vous  rendrait  à  son  tour 
fort  malheureuse,  j'ai  donc  pensé  qu'un  ma- 
riage à  la  fois  brillant  et  sensé  devrait  parfaite- 
ment vous  convenir,  et  je  me  hâte  de  vous  en 
proposer  un. 

fl  Le  vicomte  de  Lorry  était  un  des  meilleurs 
amis  de  M.  d'Etoges,  et  il  est  resté  le  mien.  Il 
a  quarante  mille  livres  de  rente,  il  est  gentil- 
homme honoraire  de  la  chambre  du  roi  et  il  va 
partout. 

«  11  a  soixante  ans,  mais  il  n'en  parait  guère 
avoir  que  cinquante-cinq  ;  puis  il  est  fort  soi- 
gneux de  sa  personne,  fort  actif;  il  n'est  point 
exigeant,  point  humoriste:  c'est  ce  que  le  mon- 
de appelle  un  homme  aimable, 

«ie  ne  sais  rien  de  particulier  sur  son  compte. 
Il  est  vicomte  de  Lorry,  personne  ne  le  conteste, 
eela  doit  vous  suffire:  vous  serez  donc  vicom- 
tesse; c'est  fort  joli,  surtout  pour  une  jeune 
femme.  A  vingt  ans,  quoique  déjà  duchesse, 
je  regrettais  de  ne  pas  l'être. 

>  Adieu,  ma  chère  belle,  j'attendrai  votre 
réponse  chez  moi  toute  la  matinée. 

«  Duchesse  d'EtocES.  » 

La  bonhomie  de  madame  Granval  n'avait 
pas  compris  l'impertinente  obligeance  de  ce 
hilety  et  le  mépris  qu'il  laissait  percer  pour  le 


caractère  d'Eléonore,  qu'il  afTectait  de  louer . 
Le  naïf  bon  sens  et  la  délicatesse  instinctive  de 
Léonce,  ne  s'y  trompèrent  pas. 

—  Eléonore  a  eu  tort  de  prendre  cette  afiaire 
aussi  vivement,  dit  Léonce  après  avoir  achevé 
sa  lecture:  mais  chère  mère,  cette  lecture  ne 
me  donne  pas  une  bonne  opinion/ de  madame 
d'Etoges  :  la  position  de  ma  cousine  n'y  est 
pas  appréciée  ce  qu'elle  vaut. 

— Û  faut  que  vous  restiez  en  dehors  de  cette 
a£EEiire,  continua  Léonce  en  s'adressant  à  Eléo- 
nore ,  et  que  vous  n'en  paraissiez  pas  même 
blessée.  C'est  à  ma  mère  et  à  moi  qu'il  appar- 
tient de  faire  sentir  à  madame  d'Etoges  que 
votre  position  mérite  mieux  que  l'offre  qu'elle 
vous  fait.  Nous  remplirons  ce  devoir  à  l'instant 
même  et  convenablement,  soyez-en  sûre. 

Une  demi-heure  après  cette  conversation,  la 
baronne  et  son  fils  entraient  dans  le  salon  de 
madame  d'Etoges.  Cette  dernière  poussa  un  cri 
de  joie  en  les  voyant. 

—  Mais  comme  vous  êtes  graves,  dit-eUe  en 
devenant. subitement  sérieuse  aussi.  Que  vous 
est-il  donc  arrivé,  mes  chers  amis? 

—  Une  chose  vraiment  triste,  madame  la  du- 
chesse, répondit  Léonce  d'un  ton  pénétré,  vous 
nous  avez  fait  de  la  peine,  et  nous  n'étions  pas 
préparés  à  ce  malheur. 

—  Je  vous  jure  que  je  ne  comprends  pas  ce 
que  vous  voulez  dire,  repartit  vivement  la  du- 
chesse avec  un  grand  air  de  sincérité  et  une 
sensibilité  pleine  de  la  plus  affectueuse  bon-* 
homie. 

—  Cela  prouve  du  moins,  ma  chère  duchesse, 
reprit  la  baronne,  que  vôUs  n'avez  pas  eu  l'in- 
tention de  nous  offenser,  et  nous  l'espérions  un 
peu. 

— >Vous  l'espériez  un  peu!  quelle  injure! 
mais  de  grâce,  expliquez-vous  vite,  car  il  me 
tarde  de  vous  démontrer  que  je  n'ai  rien  à  me 
reprocher. 

—  Parlez,  mon  fils,  dit  la  baronne 

—  Eh  bien!  madame  la  duchesse,  vous  avez 
écrit  à  ma  cousine,  mademoiselle  Loubert,  une 
lettre  qui  contient  des  offres  qu'elle  ne  peut  ao- 
cepter...  c'est  vous  dire  que  nous  ne  les  ju- 
geons pas  dignes  d'elle,  continua  Léonce  avec 
une  respectueuse  fermeté. 

—  M.  de  Lorry  est  un  fort  galant  homme,  ré» 
pondit  la  duchesse  en  rougissant. 


ISS 


SUZANlf E  VBSTQWILLI. 


«—  Noos  n*aTons  mis  en  doute  aucun  de  ses 
mérites;  mais  nous  ayons  pensé  que  ma  cou- 
sine, avec  sa  grande  fortune  et  ses  avantages 
personnels,  devpH trouver  mieux  qu'un  vieillard, 

—  Quand  j'ai  apoasé  M.  d*Êtoges ,  il  était 
plus  âgé  que  ne  Test  M.  de  Lorry. 

—  Je  n*en  disconviens  pas...  mais  11  vous 
apportait  un  des  plus  beaux  noms  de  la  vieille 
aristocratie ,  et  une  des  plus  grandes  fortunes 
du  royaume.  Sans  prétendre  à  autant  d'avan- 
tages pour  Eléonore ,  nous  osons  penser  qu'un 
homme  d'un  âge  convenable  et  d'une  famille 
marquante  pourrait,  sans  rougir,  consentir  à 
relever  son  nom  à  l'aide  de  la  fortune  de  ma 
cousine. 

-^  Je  suis  tout-à-fait  de  cet  avis,  ajouta  ma- 
dame Granyal,  qui  avait  redouté  la  raideur  de 
Léonce,  mais  qui  commençait  à  se  rassurer. 

—  J'en  stiis  aussi,  chère  tante,  répondit  la 
duchesse  d'un  ton  caressant;  et  si  j'ai  bonne 
mémoire,  c'est  dans  ce  sens  que  je  vous  ai  tou- 
jours parlé.  Je  vous  dirai  même  qu'avant  de 
proposer  le  vicomte  de  Lorry ,  auquel  j'aurais 
donné  la  nièce  de  M.  d'Ëtoges ,  continua-t-elle 
négligemment,  si  elle  eût  été  moins  pauvre , 
j*avais,  dis-je,  fait  d'autres  tentatives  qui  ne 
m'ont  pas  réussi  ;  c'est  alors  que  j'ai  pensé  au 
vicomte ,  afm  de  donner  au  moins  une  preuve 
de  ma  volonté  d'être  bonne  à  quelque  chose. 

—  Mais  M.  de  Saint-lbal,  repartit  Léonce? 
puisque  mademoiselle  de  Royan  ne  l'accepte 
pas ,  il  ne  demanderait  pas  mieux  peut-être 
que  d'épouser  ma  cousine. 

—  Je  lui  en  ai  dit  un  mot.  Il  m'a  répondu 
qu'il  serait  fort  honoré  de  devenir  votre  cousin, 
mais  que  le  caractère  positif  de  mademoiselle 
Loubert  lui  faisait  craindre  de  n'être  pas  heu- 
reux avec  elle.  Il  est  fort  romanesque,  et  je  ne 
crois  pas  qu'Éléonore  le  soit.  Je  chercherai  en- 
core. 

—  Ne  cherchons  pas,  madame  la  duchesse, 
répondit  Léonce  avec  dignité, attendons  :  quand 
on  saura  que  mademoiselle  Loubert  a  voulu  re- 
prendra sa  liberté  (Granval  appuya  sur  ces  der- 
niers mots),  les  prétendants  à  sa  main  ne  man- 
queront pas,  j'en  suis  convaincu. 

—  Attendre  est  souvent  plus  sage ,  répliqua 
la  duchesse ,  et  toujours  plus  digne.  J'espère 
maintenant  que  votre  cousine  ne  m'en  veut  pas. 

—  Ses  dernières  paroles,  quand  nous  l'avons 


quittée  pour  nous  rendre  près  de  vous,  ont  été 
pour  nous  charger  de  vous  remercier  de  votre 
intérêt ,  et  de  vous  dire  qu'elle  viendra  ^oas 
voir  demain  matin. 

—  Cette  promesse  me  rassure,  dit  gracieuse- 
ment la  duchesse.  A  présent,  mon  cousin,  pa^ 
Ions  de  vous.  Je  vous  assure  que  mon  amitié 
m'en  donne  le  droit. 

—  Ten  suis  si  convaincu,  répondit  Léonce, 
que  je  viendrai  probablement  dans  très  peu  de 
jours  vous  confier  un  secret. 

—  Et  pourquoi  pas  aujourd'hui? 

—  Parce  que  je  n'ai  encore  que  des  espé- 
rances, et  vous  savez  que  cela  ne  se  confie  pas. 

—  Vous  êtes  bien  mystérieux  avec  moi ,  lui 
dit-elle  d'un  ton  d'aimable  reproche,  et  j'en 
conclus  que  je  vous  ai  dissimulé  plus  habile- 
ment que  je  ne  voulais,  l'affection  qui  m'at- 
tache à  vous  et  à  votre  excellente  mère.  Enfin 
quand  vous  jugerez  à  propres  de  me  faire  vos 
confidences ,  elle  seront  les  bien-venues. 

—  Oh  !  nous  n'en  doutons  pas,  répondit  la 
baronne ,  et  nous  parions  d'ici  bien  bcureui 
des  explications  que  vous  nous  avez  données. 
Votre  amitié  fait  désormais  partie  de  notre 
bonheur. 

—  Monsieur  le  vicomte  de  Lorry,  dit  un  d<h 
mestique  en  ouvrant  la  porte  du  salon. 

Madame  d'Éloges  présenta  le  vicomte.  U 
baronne  et  son  fils ,  qui  allaient  partir ,  trou- 
vèrent plus  convenable  de  rester  encore  quel- 
ques instants  chez  la  duchesse.  Ce  fut  Léonce 
qui  eut  l'instinct  de  cette  preuve  de  tact,  et  qui 
lacommuniquaparun  geste  à  sa  mère. 

Le  vicomte  se  mit  en  train  de  conter  des 
anecdotes,  il  n'eût  même  pas  besoin  d'en 
chercher  d'inédites ,  puisqu'il  se  trouvait  en 
présence  de  deux  personnes  qu'il  n'avait  ja- 
mais vues. 

—  H  fut  donc  d'abord  fort  causant,  prodigieu- 
sement commnnicatif,  puis  tout-à-coup  il  de- 
vint silencieux,  distrait,  et  toute  son  attention 
sembla  absorbée  par  madame  Granval. 

Madame  d'Ëtoges  n'avait  pas  attendu  la  fin 
de  son  bourdonnement  pour  y  paraître  indiiîe- 
rente,  et  voyant  que  Léonce  l'éooutait  avec  po- 
litesse, elle  avait  commencé  une  conversation 
particulière  avec  la  baronne. 

—  Pardon,  monsieur  le  barmi,  dit  le  vieomte 
d^ns  l'einbràsvro  d'une  (ewèlie.  Voudriez-voui 


suzjC^ne  d*bstouvillb. 


139 


me  dire  si  madame  Yotre  mère  n*a  pas  été  en 
prison  pendant  la  révolution? 

—  Elle  a  été  à  la  Force,  monsieur  ;  c*cst  même 
là  qu'elle  a  fait  la  connaissance  de  mon  père. 
Ils  ont  échappé  miraculeusement  tous  les  deux 
aux  massacres  de  septembre. 

—  Eh  bien!  monsieur,  c'est  à  moi  que  lésa 
confies  rhomme  qui  les  a  sauvés.  Je  reconnais 
parfaitement  madame  votre  mère. 

—  Et  cet  homme,  savez-vous  qui  il  était,  de- 
manda Léonce  avec  une  émotion  impossible  à 
décrire? 

—  Je  rai  ignoré  longtemps ,  mais  j'ai  appris 
plus  tard  qu'il  était  frère  du  général  d'Estou- 
ville. 

Léonce  eut  besoin  de  toute  sa  force  d'âme , 
si  éprouvée  depuis  quelque  temps,  pour  se 
contenir.  Il  se  hâta  de  quitter  le  vicomte  et  de 
faire  signe  à  sa  mère  qu'ils  pouvaient  se  re- 
tirer. 

Ils  gagnèrent  leur  voiture  qui  les  attendait 
dans  la  cour  de  l'hôtel  d'Étoges,  et  ils  revinrent 
chez  eux  sans  que  Léonce  eût  répondu  à  une 
seule  des  questions  que  la  baronne  lui  adres- 
sait, autrement  que  par  ces  mots  prononcés 
d'une  voix  altérée  par  l'émotion  :  «  Tout-à- 
fheure,  ma  mère  !  tout-à-l'heure  !  » 

Arrivés  dans  la  chambre  de  madame  Gran- 
val,  celle-ci  lui  dit  : 

—  Parlerez-vous  enfla,  mon  filsl 

—  Oui,  je  parlerai,  ma  mère!  et  ce  sera  pour 
vous  apprendre  que  l'homme  qui  vous  a  arra- 
chés à  la  mort,  mon  père  et  vous,  dans  la  pri- 
son de  la  Force,  était  le  chevalier  d'Estouville, 
l'oncle  de  Suzanne.  Je  lui  dois  la  yie  de  ma 
mère. 

—  Et  moi  Y  s'écria  la  baronne  en  tombant 
évanouie,  je  dois  à  sa  nièce  les  vertus  de  mon 
tnfanU 

XLn. 

Pendant  les  premières  heures  dn  voyage  de 
Suzanne  et  de  son  oncle,  celui-ci  n'eut  pas  be- 
soin de  se  rappeler  la  promesse  qu'il  lui  avait 
faite  de  ne  pas  la  questionner  sur  le  lieu  où  elle 
le  conduisait,  pour  rester  fidèle  à  cet  cngage- 
m«mt,  car  l'impression  toute  récente  de  sa  vi- 
site à  l'abbé  Perrain,  et  le  souvenir  de  son 
dernier  départ,  si  différent  de  celu^*<|uî  réjouis- 


sait son  cftur,  l'avaient  jeté  dans  une  sorte  de 
rêverie  contemplative  à  laquelle  Suzanne  se 
garda  bien  de  Tarracher.  Elle-même,  d'ailleurs, 
était  dans  une  de  ces  situations  d'esprit  qu'on 
voudrait  éterniser,  et  qui  se  dissipeat  comme 
un  songe  à  la  moindre  parole  qui  exige  une  ré- 
ponse. 

Ainsi,  tandis  que  la  voiture  roulait  rapide- 
ment et  bruyamment  dans  l'obscurité  de  la  nuit, 
l'oncle  et  la  nièce  se  tenaient  immobiles  et  si- 
lencieux à  la  douce  clarté  de  leurs  pensées. 

Malgré  toutes  les  précautions  que  l'ingé* 
nieusc  jeune  fille  avait  prises ,  elle  n'osait  pas 
se  flatter  de  tenir  son  oncle  dans  l'ignorance  du 
lieu  011  elle  le  conduisait,  jusqu'à  ce  qu'ils  fus- 
sent rendus  à  leur  destination.  Elle  pensait 
même,  et  avec  raison,  que  dès  que  le  jour  per- 
mettrait de  distinguer  les  objets ,  le  chevalier, 
dont  les  souvenirs  ne  pourraient  être  complète- 
ment effacés  par  son  long  exàl,  reconnaîtrait  le 
pays  qu'il  avait  dû  traverser  bien  souvent,  et 
qu'alors  il  lui  serait  bien  difficile  de  n'avoir  pas 
au  moins  le  pressentiment  vague  des  émotions 
qui  l'attendaient  :  cette  pensée  était  un  petit  re- 
gret pour  Suzanne. 

Elle  en  fut  délivrée  dès  le  lever  de  l'aurore, 
dont  les  premières  lueurs  lui  montrèrent  toute 
la  contrée  enveloppée  d'un  brouillard  épais. 
Les  arbres  plantés  au  bord  de  la  route,  les  mai- 
sons des  villages  que  la  diligence  traversait, 
apparaissaient  comme  des  fantômes  dont  l'œil 
le  plus  perçant  n'aurait  pu  distinguer  la  forme. 
C'était  surtout  aux  alentours  de  la  voiture  que 
la  brume  était  impénétrable  aux  regards,  parce 
que  la  vapeur  qui  s'élevait  des  corps  de  six  che- 
vaux haletans  contribuait  encore  à  l'épaissir. 

Dès  que  le  chevalier  eut  reconnu  cet  état  de 
choses,  en  mettant  la  tète  à  la  portière,  il  se 
retourna  du  côté  de  Suzanne ,  et  lui  dit  gaie» 
ment: 

—  Convenez,  ma  chère  nièce,  que  tout  vous 
réussit  merveilleusement  bien.  Je  voudrais  être 
curieux,  que  cela  ne  me  serait  pas  possible. 
Aussi  vrai  que  je  vous  aime,  j'ignore  si  vous 
me  conduisez  au  midi  ou  au  nord,  à  l'est  ou  à 
l'ouest. 

—  11  faut  convenir  aussi ,  cher  oncle ,  que 
vous  y  mettez  une  prodigieuse  bonne  volonté, 
répondit  Suzanne  avec  un  tendre  sourire. 

~  Savez-vous  pour()aoi? 


\ 


140 


SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


—  Je  m'en  doute  un  peu. 

—  Voyons  si  vous  devinez  aussi  bien  que 
vous  avez  Tair  de  le  croire. 

—  Je  pense ,  reprit  Suzanne ,  que  vous  êtes 
indifférent  sur  le  Ûeu  où  je  vous  conduis,  parce 
que  vous  vous  trouverez  bien  avec  moi  par- 
tout. 

—  Rien  n*est  plus  exact,  ma  fille,  répliqua 
le  chevalier  avec  émotion.  Ce  sentiment  a  même 
tant  de  puissance  sur  mon  esprit,  qu*il  m'em- 
pêche de  penser  que  cette  retraite  qui  sera  un 
bonheur  pour  moi  sera  peut-être  un  chagrin 
pour  vous.  Je  n'aime  plus  que  vous  au  monde  : 
au  lieu  que  vous,  Suzanne!... 

—  Moi,  mon  oncle,  j'ai  d'autres  affectious, 
Je  ne  vous  le  cache  pas  :  seulement  je  ne  crois 
pas,  comme  vous,  qu'elles  troubleront  la  satis- 
faction que  j'aurai  de  votre  joie,  si  vous  vous 
trouvez  bien  dans  le  lieu  où  nous  nous  reti- 
rons. 

—  Je  vous  sais  capable  de  tout  en  ce  genre  : 
ainsi,  malgré  le  doute  que  je  viens  de  vous  ex- 
primer, rien  ne  m'étonnera  si  je  me  suis  trompé. 

La  fin  de  cette  conversation  fut  semblable  au 
commencement,  et  celles  qui  suivirent  en  dif- 
férèrent peu  :  nous  nous  dispenserons  donc  de 
les  rapporter. 

La  diligence  arriva  à  Bayeux  à  l'entrée  de  la 
nuit,  et  elle  s'arrêta  dans  un  faubourg  où  ses 
bureaux  étaient  établis.  Suzanne  descendit  de 
voiture  avec  son  oncle  ;  puis  elle  se  fit  indiquer 
un  hôtel,  après  avoir  recommandé  ses  bagages 
au  conducteur. 

—  Maintenant ,  dit-elle  au  chevalier,  quand 
ils  furent  installés  dans  une  chambre ,  voulez- 
vous  vous  reposer  ici ,  ou  vous  sentez-vous  la 
force  de  repartir  à  l'instant  même  ? 

—  Je  veux  ce  que  vous  voudrez ,  mon  en- 
fant. Sachez  seulement  que  je  suis  aussi  dispos 
que  si  je  sortais  de  mon  lit. 

—  Alors  je  vais  vous  quitter  pour  aviser  à 
tout.  Mon  absence  ne  sera  pas  longue,  cher 
oncle.  Je  vous  laisse  sous  la  garde  de  Snap. 

Suzanne  se  rendit  auprès  du  maître  de  l'hô- 
tel qui  lui  apprit  qu'il  lui  faudrait  à  peu  près 
trois  heures  pour  se  rendre  à  Estouville.  H  fit 
marché  aveu  elle  pour  une  voiture  commode, 
et  il  appela  le  cocher  qui  devait  la  conduire. 

—  Avez-vous  été  quelquefois  à  la  tour  d'Es- 
toaville,  demanda  Suzanne  à  «et  homme. 


Le  cocher  répondit  affirmativement. 

—  Eh  bien!  continua  Suzanne,  vous  allez 
nous  y  conduire  sans  m'adresser  une  seule 
question  en  chemin.  Tenez-vous  prêt  à  partir 
dans  une  demi-heure ,  et  avant  de  venir  nous 
prendre,  chargez  sur  votre  voiture  mes  bagages 
qui  sont  restés  an  bureau  des  messageries. 
Monsieur,  repritrelle,  en  s'adressant  à  Tauber- 
giste,  faites-nous  servir  là-haut  un  potage  et 
quelques  fruits;  c'est  tout  ce  qu'il  nous  faudra, 
car  nous  avons  dîné  tard. 

Moins  d'une  heure  après  que  ces  ordres  eu- 
rent été  donnés,  une  petite  calèche,  dure  et  mal 
fermée,  mais  attelée  de  deux  vigoureux  che- 
vaux et  conduite  par  un  gaillard  intelligent, 
entraînait  rapidement  Suzanne  et  le  chevalier; 
Snap  courait  en  avant. 

Le  vent  s'était  élevé  et  il  avait  obligé  le  broui^ 
lard  à  se  traîner  sur  le  sol  :  Le  ciel  était  donc 
serein,  et  quelques  étoiles  y  brillaient.  Un  nuage 
s'étendait  à  l'horizon  du  côté  de  l'ouest^  et  de 
ses  flancs  sortait  de  moment  en  moment  une 
lueur  douce,  indiquant  que  la  lune  n'était  pas 
encore  couchée. 

La  calèche  descendait  rapidement  une  petite 
côte,  laissant  à  droite  et  à  gauche  des  maisons 
groupées  confusément  dans  la  brume,  lors- 
qu'un murmure  à  la  fois  majestueux  et  mélan- 
colique frappa  l'oreille  attentive  de  Suzanne. 

—  Le  vent  augmente ,  dit-elle  d'une  voix 
tremblante. 

—  Ce  n'est  pas  le  vent  que  nous  entendons, 
ma  fille  ;  c'est  la  mer,  répondit  le  chevalier  avec 
tristesse. 

La  voiture  s'arrêta. 

—  Sommes-nous  arrivés?  demanda  Suzanne. 

—  Vous  avez  encore  pour  cinq  minutes  de 
chemin  à  pied,  répliqua  le  cocher.  Moi,  il  faut 
que  je  fasse  un  grand  détour,  et  la  route  est 
très  mauvaise.  Voilà  le  sentier  :  suivez-le,  il 
vous  conduira  à  cette  lumière  que  vous  voyez 
là  haut. 

Suzanne  et  son  oncle  mirent  pied  à  terre.  Le 
cocher  leur  indiqua  de  nouveau ,  du  bout  de 
son  fouet ,  le  sentier  qui  serpentait  devant  eux 
et  la  lumière  qui  brillait  au-dessus  de  leur  tète. 

—  Ma  nièce,  dit  le  chevalier,  prenez  mon 
bras,  vous  paraissez  brisée  de  fatigue. 

Suzanne  avait  effectivement  de  la  |>eine  à  se 
soutenir.  Elle  aurait  voulu  que  son  oncle  fût 


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SUZANNE  D'ESTOUVILLE. 


141 


on  peu  prétenp,  car  elle  redoutait  pour  lui  les 
mies  de  rémotion  qu'il  allait  nécessairement 

éprouver. 


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»*«<*•»♦      *»«»«»*»«l    4rt««f    »» 


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sonores  de  la  grande  salle  d*Estouville  n^enten- 
dirent  que  des  sanglots  et  des  paroles  entre- 
coupées, tt  Ils  sont  revenus.  —  Elle  m'a  sauvé. 


f. 


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SUZANNB  D'ESTOUVILLE. 


441 


un  peu  prévenu ,  car  elle  redoutait  pour  lui  les 
suites  de  rémotfoQ  qu'il  allait  nécessairement 
éprouver. 

Us  marchaient  lentement,  quand  tout  à  coup 
le  nuage  qui  couvrait  Thorizon  se  déchira ,  et 
montra,  au  milieu  d'un  cercle  du  plus  bel  azur, 
le  croissant  brillant  et  doux  de  la  lune.  Sa  lu- 
mière éclairait  un  groupe  d'arbres  gigantesques, 
au  centre  desquels  se  dressait  une  construction 
imposante  et  sombre. 

—  Où  me  conduisez-TOUS ,  ma  fille,  s'écria 
le  chevalier? 

Avant  que  Suzanne  pût  répondre,  le  timbre 
vibrant  d'une  horloge  mêla  sa  voix  au  murmure 
de  rOcéan.  Neuf  heures  sonnaient  à  l'église 
d^EstouviUe. 

—  Ah!  reprit  le  chevalier  en  tombant  à  ge- 
noux, c'est  la  cloche  qui  a  tinté  Tagoùie  de  ma 
mère!  (1) 

•"  Demain  vous  pourrez  prier  sur  sa  tombe, 
répondit  Suzanne ,  qui  reprit  subitement  toute 
son  énergie;  marchons,  mon  oncle!  vos  jours 
d'exil  sont  passés  ! 

M.  d'Estouville  se  releva,  et,  comme  il  vit 
que  sa  nièce  hésitait  sur  le  chemin  qu'elle  de- 
vait prendre,  il  saisit  son  bras,  et  il  Tentraina 
plutôt  qu'il  ne  la  conduisit,  à  travers  des  ruines 
ttdes  sentiers  qui  se  croisaient  en  tous  sens, 
jusqu'à  une  petite  porte  placée  sur  une  des  fa- 
ces de  la  tour.  Là  il  s'arrêta  un  moment  pour 
se  recueillir ,  puis  il  souleva  le  loquet  de  cette 
porte  qui  s'ouvrit  sans  difficulté. 

Appuyé  sur  l'épaule  de  sa  nièce,  il  resta 
immobile  sur  le  seuil. 

Dans  une  grande  salle  voûtée  et  éclairée  par 
une  petite  lampe  suspendue  dans  la  cheminée, 
une  vieille  femme  et  deux  hommes  priaient 
agenouillés  devant  une  image  de  la  Vierge. 

Au  bruit  que  fit  la  porte  en  s'ouvrant,  Simon 
Lelierre  s'était  retourné ,  et  le  chevalier  l'avait 
reconnu. 

—  Mon  frère  !  s'écria  M.  d'Estouville. 

— Notre  maître  !  répondirent  Hubert  et  Simon . 

—  Mon  enfant,  dit  l'aveugle  en  tendant  les 
bras  du  côté  de  la  porte. 

—  Vos  amis ,  reprit  alors  la  douce  voix  de 
Suzanne,  qui  se  hâta  de  conduire  son  oncle  dans 
les  bras  de  la  vieille  nourrice. 

Pendant  plus  d'une  demi-heure,  les  voûtes 

f*)  r  ijec  la  gravnrt  mf  «eicr. 


sonores  de  la  grande  salle  d'Estouville  n'enten- 
dirent que  des  sanglots  et  des  paroles  entre- 
coupées. «  Us  sont  revenus.  —  Elle  m'a  sauvé. 
—  Je  puis  mourir  en  paix.  »  —  Puis  toutes  les 
voix  ensemble  :  a  Mon  Dieu!  soyez  béni,  p 

M.  d'Estouville  ne  put  répondre  à  ces  paroles 
touchantes  qu'en  pressant  sur  son  cœur  ceux 
qui  les  prononçaient. 

—  Ma  fille ,  dit-il  en  se  tournant  du  côté  de 
Suzanne,  qui  avait  appuyé  son  ravissant  visage, 
encore  embelli  par  le  bonheur,  sur  l'épaule  de 
la  vieille  aveugle  :  ces  hommes  ont  été  des  amis 
pour  nous ,  parce  que ,  de  tout  temps ,  nous 
avons  été  des  frères  pour  eux.  Quel  enseigne- 
ment! 

—  Mon  enfant ,  dit  la  nourrice ,  conduisez 
M.  le  comte  et  mademoiselle  là-haut. 

Le  chevalier,  auquel  la  mère  Lelierre  venait 
de  rendre  le  titre  qui  lui  appartenait ,  offrit  les 
bras  à  l'aveugle.  Hubert  décrocha  la  lampe 
suspendue  dans  l'intérieur  de  la  cheminée,  et 
tous  les  cinq  montèrent  au  premier  étage  de  la 
tour. 

Là  les  regards  de  Suzanne  et  de  son  oncle 
furent  frappés  d'un  spectacle  qui  acheva  de  p^ 
nétrer  leurs  cœurs  d'une  admiration  et  d'une 
reconnaissance  au-dessus  du  pouvoir  de  l'ex- 
pression. 

Dans  une  pièce  immense ,  était  réuni  tout  le 
mobilier  de  la  tour  d'Estouville  tel  qu'il  était 
en  1779. 

La  muraille,  recouverte  de  vieilles  tapisseries 
de  toutes  les  grandeurs  et  de  tous  les  dessins, 
supportait  en  outre  une  longue  suite  de  por- 
traits de  famille,  parmi  lesquels  il  n'y  en  avait 
pas  un  seul  qui  portât  les  marques  stupides  et 
féroces  de  la  rage  révolutionnaire,  comme  cela 
s'était  vu  dans  plusieurs  châteaux. 

Les  solives  du  plafond  disparaissaient  sous 
des  trophées  d'armes.  M.  d'Estouville,  en  levant 
les  yeux  vers  le  ciel ,  pouvait  lire  d'un  seul 
regard  l'histoire  de  ses  ancêtres. 

Dans  un  coin  de  l'appartement,  un  lit  im- 
mense, dont  les  colonnes  soutenaient  des  ri- 
deaux de  damas  rouge,  était  placé  dans  un  iso- 
lement respectueux  ;  c'était  celui  où  la  comtesse, 
mère  du  chevalier,  avait  rendu  le  dernier  sou- 
pir. Un  grand  coffre  de  fer  était  rangé  contre  la 
muraille ,  à  quelque  distance. 

—  lci«  monsieur  le  comte,  dit  Hubert  en  dé 


m 


gOZANMB  D«TQDVILLB. 


signant  le  coffre  de  la  main ,  sont  tous  vos  pa- 
piers de  famille,  tous  vos  titres  de  noblesse. 

—  Le  plus  précieux  de  tous,  mes  amis,  reprît 
M.  d'Eslouville,  est  le  dévoûment  que  vous  nous 
avez  montré.  Il  en  apprendra  davantage  sur 
notre  passé,  aux  générations  futures,  que  tout 
ce  qui  est  écrit  là. 

Les  heures  que  Suzanne  passa  dans  cette 
pièce,  car  on  y  resta  une  partie  de  la  nuit,  fu- 
rent délicieuses  pour  elle.  Les  plus  nobles  pen- 
sées ,  les  plus  douces  émotions  remplirent  tour 
à  tour  son  esprit  et  son  cœur. 

Elle  demanda  et  clic  obtint  la  permission  de 
passer  la  nuit  dans  le  grand  lit  de  son  aïeule  ; 
et  pendant  que  le  chevalier,  que  nous  appelle- 
rons désormais  le  comte ,  redescendait  avec  les 
deux  frères  Lelicrre  dans  la  salle  du  rez-de- 
chaussée  ,  Suzanne  s'endormait  doucement  au 
murmure  d'une  ancienne  ballade  que  lui  chanta 
la  vieille  aveugle  qui  voulut  la  veiller. 

XLlll. 

Pendant  que  Suzanne  dormait  sous  la  garde 
de  la  vieille  aveugle,  qui  se  consolait  de  ne  pas 
la  voir,  en  songeant  aux  anges  du  Paradis,  le 
comte  d'Estouville  passait  le  reste  de  la  nuit 
dans  le  rez-de-chaussée  de  la  tour  entre  Hubert 
et  Simon  Lelicrre. 

Dès  que  les  premières  lueurs  de  Taurore 
eurent  pénétré  dans  la  tour  d'Estouville ,  le 
comte  songea  à  quitter  ses  deux  compagnons. 
Lui  désirait  être  seul  ;  eux  voulaient  descendre 
au  village  pour  prévenir  leurs  amis,  c'est-à-dire 
tous  les  habitants. 

Ils  se  séparèrent  sous  la  futaie  de  chênes  et 
de  marronniers  ;  nous  voulons  parler  du  groupe 
d'arbres  encore  debout ,  car  c*est  ainsi  qu'on 
l'appelait,  de  même  qu'on  désignait  encore 
quelquefois  les  ruines  sous  le  nom  de  Château. 

Le  comte  suivit  pendant  quelques  instants  du 
regard  les  frères  Lelierre  qui  s'éloignaient,  puis 
il  prit  un  sentier  qui  serpentait  à  travers  les 
décombres,  et  il  arriva  à  la  porte  d'un  petit 
édifice  qui  se  cachait  entre  deux  murs  écroulés. 

C  était  ce  qui  restait  de  la  chapelle  seigneu- 
riale. Un  vaste  caveau  renfermait  les  tombes 
de  la  famille  d'Estou ville. 

En  178if,  cette  chapelle  portait,  comme  tout 
le  reste  de  la  demeure,  les  traces  de  la  noble 
pauvreté  des  propriétaires.  Le  temps  et  l'ad- 


versité n'avaient  pas  plus  respecté  letemple  que 
le  manoir,  l'asile  des  morts  que  celui  des  vi- 
vants. 

Quelle  ne  fut  pas  la  surprise  du  comte,  lors- 
qu'il eut  franchi  le  seuil  de  la  chapelle,  de  la 
trouver  entièrement  restaurée.  Les  murs  n'y 
gardaient  aucune  trace  de  dévastations,  aucun 
veijTige  de  cette  humidité  verdàtre  qui  est  la 
rouille  des  siècles.  Des  fleurs  rustiques,  mais 
fraîches,  paraient  le  maitre-autel;  le  pavé  bril- 
lant attestait  le  fréquent  passage  des  fidèles. 

Les  paysans  d'Estouville  avaient  été  trop 
pauvres  pour  relever  le  ch&teau ,  mais  ils  s'é- 
taient trouvés  assez  riches  pour  restaurer  le 
lieu  où  ils  allaient  prier  pour  le  retour  de  leurs 
anciens  bienfaiteurs. 

Le  comte  se  prosterna  pendant  quelques  in- 
stants. Est^il  besoin  de  dire  que  ce  ne  fut  pas 
sur  lui  qu'il  appela  les  bénédictions  du  ciel? 

Sa  prière  terminée,  il  descendit  dans  le  ca- 
veau ,  se  confiant  à  sa  mémoire  et  à  l'instinct 
de  son  cœur  pour  retrouver  la  tombe  de  sa 
mère. 

Il  n'eut  besoin  ni  de  l'une  ni  de  l'autre  :  une 
lampe  suspendue  à  la  voûte  du  souterrain  y 
répandait  un  jour  religieux  et  doux. 

La  vieille  aveugle  avait  quitté  au  point  da 
jour  Suzanne  endormie,  et  elle  était  venue  seuk 
s'agenouiller  sur  la  tombe  de  la  comtesse.  Le 
chemin  qui  y  conduisait  lui  était  encore  plus 
familier  que  tous  les  autres  qui  serpentaient  an 
travers  des  ruines. 

Elle  reconnut  le  pas  du  comte,  et  elle  lai  fît 
signe  de  venir  se  prosterner  auprès  d'elle.  Elle 
l'attendait. 

Aucune  parole  ne  pourrait  peindre  ce  qui  se 
passa  dans  le  cœur  de  Texilé ,  en  présence  de 
toutes  ces  preuves  d'une  affection  sans  exem- 
ple dans  sa  délicatesse ,  d'un  dévoûment  sans 
pareil  dans  sa  grandeur.  Ce  respect  de  ses  con- 
citoyens pour  le  passé  de  sa  famille  lui  parut 
bien  au-dessus  de  leur  incorruptible  probité.  Il 
comprit  alors,  ce  qu'il  s'était  déjà  dit,  qui! 
devait  tous  ces  témoignages  d'attachement  et 
de  vénération  aux  vertus  de  ses  aïeux,  et,  si  le 
souvenir  de  ses  erreurs  lui  fit  courber  la  tète , 
celui  de  leur  vie  irréprochable  lui  permit  de  la 
relever,  car  elles  lui  apparurent  comme  wn  ra- 
chat aniieipé  de  sa  coupable  conduite.  Cotte 
femme  qui  l'avait  nourri  et  dont  la  joie  avait 


SUZANNE  D*E8T0UVILLE. 


44t 


été  si  grande  en  le  revoyant,  il  la  regardait 
comme  la  preuve  vivante  du  pardon  et  de  la 
bénédiction  de  sa  mère.  Ainsi  les  larmes  de  son 
repentir  ne  pouvaient  plus  avoir  d'amertume, 
11  prit  la  main  de.  la  vieille  aveugle  et  il  la 
porta  à  ses  lèvres. 

—  Que  Dieu  vous  bénisse  dans  votre  des- 
cendance, ma  bonne  nourrice,  lui  dit-il. 

—  Mes  fils  n^ontpas  d'enfants,  répondit-elle  : 
leur  race  est  finie  comme  la  vôtre,  monsieur  le 
comte.  Que  seraient  devenus  leurs  héritiers? 

—  Us  auraient  recueilli  vos  exemples. 

—  Qu'en  auraient-ils  fait,  reprit  mélancoli- 
quement la  vieille  aveugle?  Quand  le  vieux 
chêne  tombe,  si  le  lierre  qu'il  soutient  ne  tom- 
be pas  avec  lui,  il  faut  qu'il  rampe  sur  le  sol... 
Il  vaut  donc  mieux  qu'il  meure. 

d  Elle  a  peut-être  raison ,  pensa  le  comte 
avec  un  profond  sentiment  de  tristesse  ;  il  n'y  a 
plus  de  place  en  France  pour  de  semblables 
bommes  :  leur  présence  est  un  oubli  du 
temps.  » 

Le  reste  de  la  matinée  s'écoula  au  milieu 
d'émotions  moins  graves,  mais  non  moins  dou- 
ces. Suzanne  retourna  à  la  tour  avec  la  vieille 
aveugle,  le  comte  visita  ses  champs. 

Quand  il  rentra  ,  Suzanne  lui  donna  d'une 
main  tremblante  une  Irvtre  qu'elle  avait  reçue 
pendant  son  absence  :  c'était  celle  de  madame 
Granval. 

M.  d'Eslouville  se  retira  avec  sa  nièce  et 
quand  ils  furent  seuls  il  lui  remit  la  lettre  de  la 
baronne. 

Suzanne  la  lut.  Son  visage  avait  été  trop 
rayonnant  depuis  le  matin  pour  qu'il  lui  fut 
possible  de  le  paraître  davantage,  le  comte  fut 
donc  obligé  de  lui  demander  ee  qa*il  devait  ré- 
pondre. 

—  Après  vous ,  mon  oncle,  Us  sont  ce  que 
j*ai  de  plus  cher  au  monde,  dit  Sntsnne  en  con- 
fondant dans  sa  chaste  pensée  Léonce  et  ma- 
dame Granval. 

—  Est-il  digne  de  vous,  ma  fille? 

—  Il  l'est  de  la  tendresse  de  sa  mère  qui  est 
la  plus  noble  des  femmes! 

—  Cela  me  suffit,  mon  enfant;  je  répondrai 
demain  que  je  leur  accorde  le  trésor  qu'ils  me 
demandent. 

—  Ne  vous  servez  pas  de  ce  mot ,  mon  bon 
oncle,  dit  Suzanne  en  rougissant. 


—  H  leur  semblera  plus  clair  qu'aueun  au-» 

tre,  c'est  pour  cela  que  je  l'emploierai. 

Comme  le  comte  prononçait  ces  mots,  le  bruit 
d'un  pas  vif  et  léger  arriva  à  son  oreille  et  fit 
tressaillir  son  cœur.  Elle  se  retourna  et  vit  ma- 
demoiselle de  Royan. 

En  quelques  secondes,  elle  fut  dans  les  bras 
de  Suzanne,  qu'elle  soutint  dans  les  siens,  car 
elle  sentit  que  son  amie  n'avait  pas  la  force  de 
supporter  tout  son  bonheur. 

—  Est-ce  bien  vous ,  Claire ,  dit-elle  d'une 
voix  à  peine  intelligible  ? 

—  Oui,  c'est  moi,  mon  amie,  ma  Suzanne  !  et 
je  ne  suis  pas  seule... 

Mademoiselle  d'Estouyille  porta  la  vue  dans 
la  direction  du  sentier,  et  elle  aperçut  madame 
Granval,  qui  s'avançait  appuyée  sur  le  bras  de 
Léonce  :  Snap  qui  les  avait  reconnus  le  pre«- 
mier,  s'était  élancé  à  leur  rencontre,  et  il  re* 
venait  pour  les  annoncer.  Madame  Granval,  son 
fils  et  mademoiselle  de  Royan  avaient  quitté 
Paris  peu  d'heures  après  que  la  baronne  eut 
appris  que  c'était  M.  d'Estouvillc  qui  lui  avait 
sauvé  la  vie,  ainsi  qu'à  M.  Granval ,  avec  qui 
elle  était  alors  fiancée. 

Pour  la  première  fois,  le  comte  put  trouver 
une  pensée  consolante  dans  le  souvenir  de  ses 
jours  d'erreur. 

Sa  reconnaissance  avec  la  baronne  fut  tou- 
chante. L'explication  qui  la  suivit  les  combla 
tous  de  bonheur. 

—  Madame,  lui  dit-il,  je  devais  vous  répondre 
demain;  mais  j'espère  que  vous  n'aviez  pas 
d'inquiétude  sur  ma  réponse. 

—  Moi,  J*en  ai  depuis  que  j^ai  vu  ces  nobles 
débris,  dit  Léonce  en  étendant  sa  main  du  côté 
de  la  tour. 

— 11  est  certain,  monsieur  le  baron,  qu'ils  me 
rendent  bien  fier,  et  c'est  justement  pour  cela 
que  je  suis  heureux  de  vous  accorder  la  main 
de  ma  nièce.  Pour  notre  vieille  grandeur,  c'est 
ne  pas  s'éteindre  que  de  se  confondre  avec  vo- 
tre jeune  et  brillante  illustration,  c'est  au  con- 
traire, renaître  d'une  manière  digne  d'elle  . 
notre  passé  recommence. 

—  Madame,  reprit  alors  Suzanne ,  me  per- 
mettrez-vons  de  vous  dire  que  je  ne  voudrais 
pas  quitter  ce  lieu  encore  ? 

Ce  fut  Léonce  qui  répondit.  Nous  pensons 


m 


SUZANNE  D'ESTOUVItLE. 


qu'il  est  inutile  de  rapporter  hs  paroles  :  elles 
furent  nobles  et  tendres  comme  son  cœur. 

On  reprit  le  chemin  de  la  tour,  et  dans  la  soi- 
rée, le  comte  «i'Esiouville  raconta  tout  ce  que 
ECS  anciens  vassaux  avaient  fait  pour  lui.  L'at- 
tendrissement du  jeune  baron  prouva  qu'il  était 
digne  d'atoir  une  part  dans  l'affectiofl  de  celte 
poDulation. 

Puis  on  repassa  tous  les  éTénements  qui  s'é- 
taient écoulés  depuis  quelques  mois,  et  l'on  re- 
connut que  b  Providence  conduisait  toujours 
bien  ceux  qui  se  confiaient  aTeuglémentàelle. 

Moins  de  trois  semaines  après  cette  heureuse 
réunion,  Suzanne  et  Léonce  recevaient  la  béné- 
diction nuptiale  dans  la  charmante  église  du 
village  d'Estouf  ille.  On  l'avait  choisie  de  pré- 
férence à  lachapelle  du  chàieau ,  parce  que  celle- 
ci  était  trop  petite  pour  contenir  tous  les  amis 
que  le  comte  et  sa  nièce  avaient  dans  le  pajs. 

lladome  d'Éloges  voulut  assister  au  mariage, 
et  elle  7  fUt  aussi  gracieuse  que  si  elle  y  eût 
contribué. 

H.  Verne  et  le  comte  de  Saint-lbal  furent  les 
témoins  de  Léonce.  Tous  deui  aimaient  made- 
moiselle de  Royan,  mais  chacun  l'aimait  à  sa 
manière  :  celle  de  M.  Verne  fut  de  comprendre 
qu'il  ne  devait  pas  élever  ses  prétentions  jus- 
qu'à elle.  Il  était  de  ces  êtres  qui  passent  leur 


rie  à  se  sacriAer,  et  qui  ne  sanrairat  que  fan 
d'un  bonheur  personnel  s'il  arrivait. 

Dans  le  courant  de  l'hiver,  Claire  devint  dooe 
comtesse  de  Saint-lbal,  et  elle  en  fat  cbarmét, 
car  son  mari  était  l'ami  dç  Léonce. 

Snap  eut  aussi  sa  récompense.  Ce  futluiquî 
posa  lorsqu'on  restaura  lei  deux  levrien  de 
pierre  qui  servaient  de  supporta  à  l'écussondc 
la  famille  d'Estouvillc,  placé  au  dessus  de  la 
porte  principale  de  ia  tour. 

Elêonore  trouva  dans  sou  inépuisable  vanité 
des  adoucissements  à  toutes  ses  déceptions.  Ma- 
dame d'Eloges  qui  n'avait  plus  qu'cUeà marier 
était  devenue  sa  compagne  iuscparable  cl  e)k 
unit  par  lui  (aire  épouser  un  de  ses  par<;nls 
éloignés  qui  réunissait  toutes  les  condilionsquc 
souhaitait  mademoiselle  Laubcrt:  c'cst^-din 
qu'il  avait  un  grand  nom  et  fort  peu  d'cspril. 
Elle  ne  fut  pas  duchesse,  mais  elle  fut  marquisi', 
et  elle  se  flatta  qu'à  la  cour  elle  aurait  le  pu 
sur  madame  la  baronne  t^ranval. 

En  1629,  environ  trois  ans  après  ces  évi^e- 
ments,  Suzanne  qui  avait  déjà  ud  fils,  en  mit 
au  monde  un  autre.  Une  ordonnance  rojale  au- 
torisa Léonce  à  lui  Esirc  prendre  le  nom  et  lu 
armes  d'Estouville. 

Le  comte  ne  quitta  jamais  la  viûlle  toor, 
ou  la  famille  Lelierrc  continua  d'habiter. 

Marquis  de  Foudms. 


ma,  maître  Black,  capitaine  d'armes  à  bord 
de  la  coryette  la  Claymore,  était  assis  sur  l'une 
des  caronnades  de  l'aTaot ,  racontant  ses  mer- 
TeOleoses  campagnes  de  l'Inde  devant  un  grou- 
pe de  nuUelots  qui  s'était  formé  autour  de  lui , 
quand  le  norice ,  placé  en  vigie  SUT  les  barres 
du  petit  perroquet,  cria  : 

—  Tarn .'  terre  /  Monlagna  d'Écoête  ! 

Hailre  Black  interrompit  son  récit,  se  dressa 
viTemest  sur  la  caronnade  et,  ayant  tire  de  la 
poche  de  sa  veste  à  boutons  dorés  une  petite 
longue-vue,  il  U  dirigea  vers  le  point  indiqué 
vu  la  vigie. 

—  Eb  bien  !  maître,  le  novice  a-t-il  dit  vrai  T 
s'écrièrent  à  la  fois  les  matelots. 


en  Hionneor  de  notre  vieille  Ecosse. 

Millecris,  mille  acclamations  de  joie  accueil- 
lirent les  paroles  de  maître  Black,  et  l'on  vitia 
corvette  dont  les  voiles,  fécondées  par  le  souffle 
d'une  brise  légère,  se  dessinant  en  codIouts 
gracieux  éclairés  par  tes  derniers  rayons  du 
jour,  relever  et  abaisser  sa  jolie  poulaine, 
comme  si  elle  eût  voulu  elle-même  saluer  b 
terre  de  la  patrie. 

BientAtla  nuit  naissante  commença  à  brunir 
la  surface  des  eaui.  Les  acclamations  cessèrent. 
L'écho  ne  redit  plus  :  MotUagnes  lïÉeoKe  '. 

Ces  montagnes  chéries,  dont  tous  tes  souve- 
nirs venaient  de  rentrer  dans  l'Ame  de  ces  bra- 
ves marins,  avaient  disparu  dans  l'ombre. 
10 


140 


LE  CHATEAU  DES  VIERGES. 


Alors  seulement,  fls  sortirent  leurs  hamacs  des 
bastingages  et  descendirent  à  Tentrepont. 

A  demi  conehe  sur  le  banc  de  quart,  le  jeune 
Arthur  NacdonaM ,  capitaine  de  la  dmfmon^ 
aspirai\  aTcc  insouciance  la  fumée  dn  tabac  em- 
baumé de  la  Harane,  Il  n^aTait  pris  aucune 
part  à  la  joie  commune.  Habitué  depuis  lon^ 
temps  à  Toir  dans  FOeéan  son  unique  patrie, 
la  terre  Tattristait.  Ahl  c^est  qu^après  trois  ans 
d*absence,  une  sœnr,  ime  mère  ne  Tattendaient 
pas  an  rivage ,  les  bras  ouverts  pour  qu^il  y 
puisât  la  Tîe.  C^est  qu^ftucun  cœur  ne  devaK  s*é- 
mouvoir  ui  plaisir  de  sa  prétenee!..  n  était 
orphelin,  seul  au  monde. 

Posscssenr  d*nn  grand  nom  et  d^ine  grande 
fortune ,  lord  Macdonald  aurait  pu  prétendre , 
sans  doute ,  à  la  plus  haute  position  sociale  ; 
mais,  pendant  le  peu  de  temps  quMl  avait  vécu 
à  la  cour,  il  s^était  prompterocnt  fatigué  de  voir 
sans  cesse  le  vice  doré  en  honneur ,  le  mérite 
modeste  en  oubli,  Tégoîsme  sous  le  masque  de 
Famitié,  la  perfidie  sous  des  semblants  d^a- 
mour,  et  il  avait  ftii  à  son  bord,  préférant  au 
bruit  du  monde  le  vague  de  cette  nature  mys- 
térieuse, au  milieu  des  mers,  qui  élève  et 
agrandit  la  pensée,  soit  qu^elle  apparaisse  dans 
le  murmure  de  la  brise ,  soit  qu^elle  se  révèle 
dans  les  éclats  de  la  tempête. 

C'était  donc  avec  chagrin  qu'Arthur  voyait 
arriver  le  terme  de  son  long  voyage;  aussi 
n*avait-il  pas  bougé  de  son  banc  de  quart.  Il 
contemplait  en  silence  le  ciel  bleu,  parsemé 
de  paillettes  d'argent  qui,  reflétées  dans  les  on- 
des ,  roulaient  avec  la  vague  transparente  ;  il 
écoutait  avec  une  sorte  d'ivresse  le  bruissement 
du  sillage  de  sa  jolie  Clatfmore^  lorsque,  vers  le 
milieu  de  la  nuit,  surpris  de  sentir  quelques 
mouvements  irréguliers  dans  sa  marche,  il  ten- 
dit la  main  au  vent,  refléchit  une  minute,  tour- 
na la  tète  et  aperçut  derrière  lui  une  troupe 
de  nuages  sombres  et  filandreux  qui  semblaient 
autant  de  spectres  prêts  à  fondre  sur  la  cor- 
vette. 

Le  capitaine  se  leva  et  saisit  son  porte-voix. 

—  Tojjt  le  monde  sur  le  pont,  chacun  à  son 
poste  ef  qu'on  veille  partout,  s'écria-t-il  ;  puis, 
après  avoir  commandé  de  mettre  le  petit  hunier 
aux  bas  ris ,  de  tout  amener ,  tout  serrer  do 


rarrière,  il  se  porta  de  sa  personne  sur  Tarant 
dn  bâtiment. 

An  bout  d'un  quart  dlienre,  robscurité  l'é- 
pnissil  à  td  point  que  l'habitude  aailc  guide  les 
>  ondHols  vers  les  cordages  nécessaires  à  la 
mamenvre  ;  la  mer  mugit,  le  Tent  siffle  horriUe- 
Benl,  les  vagues  s'amoncellent  et  se  remplacent 
avec  une  effrayante  rapidité;  un  bruit  soatd, 
semblable  à  celui  d'une  machine  qui  se  déu«- 
qne,  retentit  au  loin ,  gronde ,  approdie  porté 
sur  des  montagnes  d'écume  et  presqu'au  même 
instant  une  explosion  terrible  lui  succède.  Cest 
la  bourrasque  qui  tombe  à  bord,  se  cramponne 
au  navire ,  le  plonge  dans  l'al^me  pour  Tcole- 
ver  au-dessus  de  la  lame  et  le  replonger  encore, 
le  couche  sur  un  odté,  le  laisse  se  relever ,  le 
ressaisit  et  le  renverse  de  Fautre ,  comme  vn 
monstre  se  réjouit  de  tourmenter  sa  proie  annt 
de  la  dévorer. 

Au  milieu  de  ces  cris  furieux  de  l'ouragan, 
de  ce  craquement  épouvantable  des  mâts  trem- 
blants, des  vergues  vacillantes,  la  voix  du  capi- 
taine domine  encore. 

—  Toutes  nos  voiles  sont-elles  feiléesî  dc- 
mandc-t-il  à  l'officier  de  quart. 

—  Nous  n'avons  plus  un  pouce  de  to3e  de* 
hors,  répond  celui-ci. 

—  Et  les  vents  se  fixent-ikf 

—  Us  continuent  de  sauter  de  FEst  à  rOuest. 

—  Oui,  dit  un  matelot,  ces  coquins-là  se  font 
la  guerre,  et  je  crois.  Dieu  me  damne,  qu'ils  ont 
pris  pour  champ  de  bataille  le  pont  de  la  daf' 
more. 

—  Bîa  foi,. dit  un  autre,  on  n'y  Toît  pas  plus 
clair  que  dans  l'autre  monde  ;  la  bourrasque 
nous  ballotte  si  fort  que  je  gage  que  le  diable 
lui-même  ne  sait  pas  où  nous  sommes. 

—  Taisoz-vous,  s'écrie  Arthur  croyant  dis- 
tinguer dans  le  lointain  comme  une  lueur  im- 
perceptible   Soudain  un  anve»-€iel  de  fen 

sillonne  l'espace  et  un  cri  à  glacer  d'effroi  s'é- 
chappe de  sa  poitrine  :  Le  château  des  Vier- 
ges !  (l  )  Nous  sommes  sous  le  château  des  Vic^ 
gcs!  repéta-t-il;  la  barre  au  vent!  borde  la 
misaine!  Allons  leste,  enfants,  leste ,  il  n'y  a 
pas  un  instant  à  perdre. 

Il  n'avait  pas  achevé  qu^  était  oMi.  La  eor- 

(1)  The  tnaydên-Caitte  ^  le  eKdteau  virginal  o«  I« 
ehâteau  dei  yierçês,  titaé  prêt  4'Edinboin'g.   et  •ivm 
nommé  parce  qu'aacieeBvaeai  lc«  ni»  pàcice  j  f  utiAKai 
I  leers  fillei. 


LE  aiATEAU  DES  VIERGES. 


*4pr 


fettedéerivit  un  grand  arc  de  cercle  en  chan- 
geant de  direction ,  et  Ton  entendit  distincte- 
ment à  bord  les  brisants  de  la  Lime  qui  sifflaient 
sur  les  rescifs  du  château  des  Vierges. 

ie  danger  passé ,  le  capitaine  fit  remarquer 
à  tons  ses  matelots,  au-dessus  de  Fécueil  qu'il 
lenait  d'éviter  si  heureusement,  un  petit  point 
liiminenx ,  semblable  à  une  lampe  suspendue 
aux  voûtes  du  ciel.  Tant  que  la  bourrasque  dura 
<ms^occupa  peu  de  cette  lueur  miraculeuse; 
mais  lorsque  les  vents  eurent  cessé  leur  lutte, 
lorsque  les  ombres  qui  planaient  sur  les  nuages 
se  forent  dissipées  et  que  la  lune  eut  montré 
de  nouveau  son  front  argenté,  chacun  se  de- 
manda si  ce  n'était  point  une  vision,  si  le  pro- 
dige avait  réellement  existé.  Quant  à  Arttiur, 
fl  savait  à  quoi  s'en  tenir;  il  avait  vu  de  ses 
propres  yeux  Fécharpe  de  feu  et  il  ne  pouvait 
douter  qu'elle  n'eût  été  allumée  sur  la  côte  par 
une  main  tutélaire  à  qui  il  devait  le  salut 
de  la  Claymore  et  de  son  équipage. 

Ao  point  du  jour,  il  vint  passer  en  vue  du 
château  des  Vierges,  devant  ces  mêmes  rochers 
«ù  U  avait  failli  périr  corps  et  biens,  examina 
quelque  temps  avec  une  longue-vue  et  sa  vieille 
tour  et  ses  ruines  éparses;  mais  n'ayant  rien 
aperçu  qui  pût  lui  faire  deviner  l'événement  de 
k  nuit,  il  fit  route  ycrs  le  port 

m. 

A  dix  hemres  du  matin,  la  Claymore  mouilla 
sur  la  rade  d'Edimbourg.  Aussitôt  Arthur  fit 
armer  son  canot  et  descendit  à  terre. 

Le  jeune  lord  était  à  peine  entré  dans  son 
hôtel  9  il  avait  à  peine  reçu  les  félicitations  des 
andeos  serviteurs  de  sa  famille  que ,  brûlant 
d'impatience  de  se  rendre  au  château  des  Vier- 
ges, il  monta  à  cheval  et  fut  en  peu  d'instants 
hors  de  la  ville,  sur  le  chemin  du  vieux  ma- 
noir ou,  selon  l'antique  tradition  écossaise,  les 
Pietés  enfermaient  leurs  filles  avant  d'aller  à  la 
guerre.  Arrivé  devant  un  petit  village ,  au  bas 
de  la  montagne  que  couronnait  le  château ,  il 
mit  pied  à  terre  pour  demander  quelques  in- 
fbmiatioos. 

La  première  maison  qui  s'offrit  à  ses  regards 
était  située  à  l'entrée  de  la  grande  rue  et  ha- 
bitée par  le  tailleur  Hom^son,  ainsi  que  l'ap- 
prenait aux  passants  une  immense  enseigne  qui 
oecapait  à  elle  seule  la  plus  grande  partie  de  la 


façade.  Il  y  entra ,  sans  prendre  garde  à  une 
jeune  fille  qui  travaillait  sur  le  pas  de  la  bour 
tique. 

—  Maître  !  dit-il. 

—  Que  désire  votre  seigneurie?  répliqua  un 
petit  homme  à  la  face  réjouie  ;  voulez-vous  UB 
habit,  un  manteau,  une  veste  brodée?  Je  vous 
servirai  aussi  bien  et  peut-être  mieux  que  le 
premier  tailleur  d'Edimbourg. 

—  Je  n'en  doute  pas;  mais,  dites-moi,  habi- 
te-t-il  quelqu'un  au  château  des  Vierges? 

—  Personne...  Voulez- vous  permettre  que  je 
vous  prenne  mesure? 

—  Comment,  personne  !  mais  les  ruines  sont 
gardées  ;  il  y  a  un  concierge,  quelque  anacho- 
rète qui  dessert  la  chapelle? 

—  Ah  !  bien  oui  !  C'était  bon  jadis,  du  temps 
des  Pietés!  Alors,  il  y  avait  un  troupeau  de 
vierges  et ,  probablement  un  saint  pasteur  qui 
veillait  sur  elles;  mais  aujourd'hui...  Je  vais 
vous  montrer  le  dernier  habit  que  j'ai  fait  à 
monsieur  le  constable. 

—  C'est  inutile. 

—  Comme  il  vous  plaira. 

—  Connaissez-vous  quelqu'un  qui  pourrait 
me  donner  des  informations  précises  sur  le  châ- 
teau des  Vierges? 

—  Allons,  allons,  fit  maître  Hompson,  déci- 
dément votre  seigneurie  n'est  pas  venue  ici 
pour  se  faire  habiller.  Eh  bien!  n'en  parlons  plus 
et  voyons  ce  qu'elle  désire  ? 

—  Je  vous  l'ai  dit. 

—  Je  le  sais,  je  le  sais  ;  ce  sont  des  rensei- 
gnements sur  l'antique  édifice  que  l'on  aperçoit 
là-haut  ? 

—  Justement. 

—  Votre  seigneurie  veut-elle  s'en  rapporter 
à  moi? 

—  Je  vous  écoute. 

~  Je  lui  dirai  alors  que  le  château  n^est  plus 
qu'un  monceau  de  pierres  que  les  étrangers  ne 
viennent  môme  plus  visiter;  je  me  donne  au 
diable  si  nous  en  voyons  jamais  passer  un  seul  ; 
n'est-ce  pas,  Anna?  ajouta  le  tailleur  en  se 
tournant  vers  la  jeune  ouvrière  qui  fit  un  geste 
anirmatif. 

Pour  la  première  fois,  Arthur  aperçut  k 
personne  à  qui  Hompson  adressait  cette  ques- 
tion; et  sa  vue  se  troubla,  un  tressaillement 


148 


LE  CHATEAU  DES  VIERGES. 


snbit  [parcourut  toat  son  être,  il  demeura  frappé 
de  surprix  et  d*admiration. 

*-  Maître  Hompson,  dit-il,  je  vous  fais  com- 
pliment; TOUS  ayez  là  une  fille  qui  est,  sans 
eontredit ,  la  plus  jolie  enûint  des  trois-royau- 
mes. 

—  Ma  fille!  ce  n'est  pas  ma  fille! 

—  Tant  pis  pour  vous,  ma  foi,  car  le  père  de 
cet  ange  doit  être  un  heureux  mortel. 

—  Si  tant  est  qu'on  soit  heureux  dans  Tautre 
monde  ! 

—  Gomment? 

—  Sans  doute  ;  elle  n'a  plus  ni  père  ni  mère, 
n^en  déplaise  à  votre  seigneurie,  elle  est  orphe- 
line. 

—  Orpheline  I  s'écria  Arthur ,  orpheline  ! 
Pauvre  enfant! 

Ici  Anna  leva  ses  yeux  noyés  de  larmes  sur 
le  jeune  lord ,  comme  pour  le  remercier  de  ce 
mouvement  de  pitié ,  et  elle  les  rebaissa  prçs- 
qu'aussitdt  sur  son  ouvrage. 

—  Au  reste ,  reprit  Hompson ,  il  faut  être 
juste,  c'est  sage,  c'est  rangé,  et  tant  que  la  beso- 
gne ne  manquera  pas,  ça  trouvera  à  travailler 
chez  moi. 

—  Alors,  fit  Arthur,  venez  demain  à  Edim- 
bourg et  je  vous  donnerai  de  l'occupation  pour 
longtemps. 

—  Et  votre  seigneurie  veut-elle  bien  me  don- 
ner son  nom  et  son  adresse? 

—  Lord  Arthur  Macdonald  ;  tout  le  monde 
vous  indiquera  mon  hôtel. 

—  Lord  Macdonald  !  s'écria  Hompson  un  peu 
décontenancé. 

—  Moi-même. 

—  Et  vous  me  faites  l'honneur  de  me  dire, 
milord,  que  vous  daignez... 

—  Vous  donner  la  fourniture  de  ma  maison, 
est-ce  que  cela  ne  vous^ convient  pas? 

—  Bien  au  contraire,  milord,  ça  me  convient 
tellement  que  je  craignais  d'avoir  mal  enten- 
du. Allons,  ma  bonne  petite  Anna,  ajouta-t-il, 
apportez  mon  registre  et  écrivez  dessus  en  gros 
caractères  le  nom  de  sa  seigneurie  lord  Mac- 
donald. 

—  Permettez  que  je  vous  évite  cette  peine , 
dit  Arthur  en  prenant  la  plume  des  mains  trem- 
blantes d'Anna  ;  puis,  après  avoir  attaché  quel- 
ques instants  ses  regards  sur  Tmléressante 
jeune  fille,  il  inscrivit  son  nom  à  la  suite  des 


pratiques  du  maître  tailkur  et  quitta  la  mai- 
son. 

IV. 

Distrait,  rêveur ,  le  capitaine  de  la  Ckt^more 
monta  lentement  la  colline,  arriva  au  sommet, 
visita  les  ruines  du  château  et  se«retrouva  bien- 
tôt, sans  y  songer  à  cent  pas  de  la  boutique  de 
maître  Hompson.  Il  n'avait  rien  vu  dans  sa 
course  ;  l'image  d'Anna  s'était  placée  constam- 
ment entre  lui  et  les  objets  qu'il  était  venueur 
miner. 

Ce  regard  si  expressif  de  reconnaissance 
qu'elle  avait  levé  sur  lui  pour  un  mot,  un  seul 
mot  d'intérêt,  il  l'avait  retrouvé  partout  avec  sa 
douceur  inefTable  et  sa  puissance  magique.  Il 
la  revoyait  maintenant  dans  cette  même  boa- 
tique  ,  assise  à  la  même  place ,  et  il  demearsit 
immobile  ne  pouvant  se  lasser  de  l'adnûrer. 
Dans  un  mouvement  que  fit  la  jeune  ouvrière, 
elle  l'aperçut  ;  ses  yeux  rencontrèrent  les  siens, 
elle  rougit,  les  baissa  et  ne  les  releva  plus. 

A  la  nuit  tombante,  Arthur  se  ressouvint  da 
motif  qui  l'avait  conduit  au  château  des  Vier- 
ges, se  reprocha  sa  faiblesse,  s'en  voulut  à  lui- 
même  d^avoir  si  mal  rempli  sa  mission  et  réso- 
lut de  l'accomplir,  dès  le  lendemain,  sans  s'ar- 
rêter au  village  d'Anna.  Pour  mieux  s'afifermir 
dans  ce  projet,  il  se  rendit  à  la  taverne  des 
Trois  Ancres^ceriBLÏn  qu'il  était  d'y  rencontrer  les 
braves  matelots,  compagnons  de  ses  courses 
qui,  comme  lui,  devaient  la  vie  au  phare  mys- 
térieux apparu  sur  la  côte. 

Ils  étaient  en  effet  réunis  et  en  compagnie 
d'une  foule  de  leurs  compatriotes.  Le  sujet  de 
la  conversation  était  précisément  l'événement 
de  la  nuit,  et  l'arrivée  du  capitaine  ne  fit  qae 
lui  donner  un  plus  haut  degré  d'intérêt.  Cha- 
cun disait  son  mot.  L^un  voulait  que  ce  fût  un 
prodige  en  faveur  de  la  Claymùre^  l'autre  une 
étincelle  perdue  de  l'électricité.  Celui-ci  pré- 
tendait que  l'on  voyait  quelquefois,  pendant  les 
orages,  surgir  des  feux  de  la  terre  ;  celui-là  au 
contraire  prétendait  que  cela  n'était  Jamais  arri- 
vé. De  suppositions  en  suppositions,  on  en  vint 
à  des  contes  de  fantômes,  d'esprits  aux  chcveai 
enflammés,eton  allailpeut-être  ressusciter  toutes 
les  vierges  qui  avaient  jadis  habité  le  château, 
lorsqu'un  montagnard  prit  la  parole  et  soutint 
que,  toutes  les  nuits,  une  sylphide ,  une  dame 


LE  CHATEAU  DES  VIERGES. 


149 


blanche  se  promenait  un  fanal  à  la  main ,  sur 
les  créneaux  dentelés  de  la  tour,  qu'il  l'avait  vue 
plusieurs  fois ,  que  beaucoup  d'habitants  des 
montagnes  l'avaient  vue  comme  lui ,  et  que  si 
ce  n'était  la  frayeur  qu'elle  leur  inspirait  à  tous, 
ils  se  seraient  approchés  davantage.  En  ce  mo- 
ment entra  un  vieux  patron  pécheur  dont  le  té- 
moignage vint  corroborer  l'assertion  du  mon- 
tagnard. Lui  aussi ,  affirma-t-il,  un  soir  qu'il 
péchait  le  long  des  rochers  de  la  côte,  avait  vu 
au-dessus  de  son  bateau ,  non  seulement  la  pe- 
tite lumière,  mais  encore  la  grande  robe  blan- 
che de  la  sylphide. 

La  cloche  du  couvre-feu  coupa  court  à  la 
conversation  et  tous  ces  brayes  gens  se  retirè- 
rent. Lord  Macdonald  ne  les  suivit  pas.  L'esprit 
préoccupé  de  ce  qu'il  avait  entendu ,  il  dirigea 
ses  pas  vers  la  montagne  et ,  au  bout  de  deux 
heures,  ceux-là  même  qu'il  venait  de  quitter, 
auraient  pu  le  prendre  à  son  tour  pour  un  spec- 
tre errant  parmi  les  débris  renversés  du  châ- 
teau des  Vierges. 

V. 

Apres  avoir  fouillé  les  vestiges  de  l'antique 
manoir,  sans  avoir  rien  découvert ,  lord  Mac- 
donald s'assit  sur  un  fragment  de  rocher  d'où 
il  embrassait  la  mer  dans  sa  vaste  étendue.  Là, 
les  coudes  appuyés  sur  ses  genoux,  la  tète  po- 
sée sur  ses  mains  et  les  yeux  tournés  sans  cesse 
vers  les  rescifs  oiî,  la  veille,  la  CUtymore  se  se- 
rait infailliblement  perdue  sans  un  secours  pro- 
videntiel ,  il  cberchait  à  rappeler  à  son  souve- 
nir tout  ce  qu'il  avait  entendu  dire  de  l'être 
fantastique  qui  visitait  chaque  nuit  ces  lieux 
abandonnés,  lorsqu'un  bruit  semblable  au  frô- 
lement d'une  robe  ayant  attiré  son  attention,  il 
aperçut  comme  une  ombre  blanche  et  légère 
qui  se  glissait  le  long  des  murailles  vermoulues 
de  l'ancienne  enceinte  du  château. 

Se  leyer,  s'élancer  à  la  poursuite  de  cette  ap- 
parition singulière ,  ne  fut  pour  Arthur  que 
Taflaire  d^une  seconde.  Déjà  il  approchait,  déjà 
fl  distinguait  une  forme  humaine  qu'il  espérait 
atteindre  au  bas  d'une  petite  éminence  qu'elle 
avait  franchie  avec  la  rapidité  d'un  trait,  quand 
tout  à  coup  elle  s'évanouit. 

Surpris  au  delà  de  toute  expression,  mais 
assuré  pourtant  de  ne  pas  être  le  jouet  d'une 
vision,  certain  d'avoir  vu  et  bien  vu  quelqu'un 


traverser  ces  ruines  solitaires,  et  désireux  plus 
que  jamais  d'éclaircir  cet  étrange  mystère ,  le 
jeune  homme  se  cacha  dans  Tun  des  angles 
d'une  tour  qui  dominait  la  mer  et  ne  bougea 
plus. 

11  y  était  à  peine  qu'au  sommet  de  cette  tour 
apparut  nue  femme  couverte  d'un  long  voile 
blanc.  D'abord  elle  resta  inanimée  comme  une 
statue  sur  ce  haut  piédestal  ;  puis  elle  détacha 
sa  ceinture ,  l'agita  au-dessus  de  sa  tète  pour 
bien  s'assurer  que  le  vent  en  chassait  les  extré- 
mités vers  le  large ,  envoya  avec  la  main  plu- 
sieurs baisers  à  la  vague  comme  si  elle  lui  di- 
sait adieu,  et  disparut  de  nouveau. 

Arthur  tressaillit.  Tant  qu'il  avait  pu  douter 
de  l'exactitude  des  faits  racontés  à  la  taverne 
des  Trois  Ancres^  il  s'était  trouvé  fort  et  coura- 
geux, mais  une  fois  qu'il  lui  fut  démontré  que 
rien  n'avait  été  exagéré,  que  tout  était  vrai,  sa 
résolution  s'ébranla, ses  forces  s'afTaiblirentet, 
malgré  lui ,  il  se  sentit  pris  d'une  telle  sorta 
d'effroi  qu'il  se  colla  pour  ainsi  dire  aux  murs 
de  la  tour.  Bientôt  la  femme  voilée  passa  à  ses 
côtés,  presqu'à  le  toucher,  et  il  la  laissa  passer 
sans  étendre  le  bras  pour  la  saisir,  sans  son- 
ger à  s'élancer  après  elle,  se  bornant  seule» 
ment  à  la  suivre  des  yeux. 

Cependant  celle-ci  ne  sortit  pas  des  ruines. 
Revenue  au  pied  de  la  petite  éminence  dont 
nous  avons  parlé,  elle  s'agenouilla  devant  une 
large  pierre  et  se  mit  à  prier. 

Alors,  Arthur,  honteux  de  sa  faiblesse,  quitta 
sa  retraite,  approcha  sans  bruit  ;  mais  au  moment 
où  il  allait  se  montrer,  un  sentiment  indéfinis- 
sable de  crainte  et  de  respect  l'arrêta...  Oh  !  c'est 
que  là,  près  de  lui,  il  n'y  avait  plus  ni  fée,  ni 
génie,  ni  sylphide ,  ni  aucun  de  ces  êtres  surna- 
turels ,  enfantés  par  la  superstitieuse  imagina- 
tion des  montagnards  écossais ,  il  y  avait  réel- 
lement une  femme,  une  jeune  et  sainte  femme 
qui ,  le  front  courbé  sur  des  débris  et  le  sein 
doucement  agité ,  priait  avec  toute  la  ferveur 
d*un  ange...  et  il  demeurait  debout,  immobile, 
osant  à  peine  respirer  de  peur  de  troubler  sa 
prière  ! 

Tout-à-coup  la  Jeune  femme  lève  h  tôte, 
écarte  son  voile ,  rejette  ses  longs  cheveux  en 
arrière  et  Arthur  reconnaît...  l'ouvricfc  de  maî- 
tre Hompson. 


150 


LE  CHATEAU  DES  VIERGES. 


—  Anna!  s'écria-t-il. 

Etonnée,  tremblante,  éperdae,  la  jeune  fille 
^ut  fuir. 
11  la  retint. 

—  Oh  !  reste  et  ne  crains  rien,  lui  dit-il  avec 
«n  son  de  voix  qui  trahit  Témotion  de  son  cœur. 

—  Vous,  ici,  répond  Anna,  encore  toute  ef- 
fravée  de  la  soudaine  apparition  d'Arthur,  vous 
au  château  des  Vierges,  à  cette  heure! 

—  C'est  Tinstinct  de  mon  âme  qui  m*y  a  con- 
duit, puisque  nous  sommes  réunis;  mais,  toi* 
même,  dis,  quel  motif  si  puissant  peut  f  amener 
la  nuit  dans  cette  solitude  ? 

•—  Je  vais  vous  le  dire,  milord,  et  après  vous 
aurez  pitié  de  moi,  n*est-ce  pas?  Vous  me  lais^ 
ferez  ;scule  accomplir  un  devoir  sacré? 

—  Un  devoir  !  et  lequel,  mon  Dieu  ? 

—  Celui  de  prier  sur  la  tombe  de  ma  mère. 

-*  Ta  mère  est  là,  dis-tu,  là,  sous  cette  pier- 
re... Oh  I  viens ,  jeune  fiile ,  viens ,  prions  en- 
semble. 

—  Vous!  milord  1  vous!  à  genoux  devant  ce 
tombeau!  Oh  !  je  n*ai  plus  peur  maintenant! 

Arthur  gardai  silence  pendant  quelques 
instants  afin  de  se  remettre;  puis  prenant  les 
nains  de  la  jeune  ouvrière  et  les  serrant  dans 
les  siennes,  il  lui  dit  avec  Tacœntdu  plus  tou- 
chaot  intérêt  : 

-*  Ecoute,  Anna,  je  suis  un  de  ces  hommes 
qui  ont  une  foi  profonde  dans  les  desseins  de 
la  providence  ;  si  je  suis  allé  ce  matin  chez 
maître  Hompson,  si  je  suis  venu  cette  nuit  au 
milieu  de  ces  décombres,  c'est  que  Dieu  a  vou- 
lu me  conduire  vers  toi  pour  être  ton  protec- 
teur, ton  ami»  ton  frère as-tu  la  même 

croyance. 

—  Milord  ! 

—  Oh  !  non,  tu  ne  l'as  pas  cette  croyance  l 
si  tu  l'avais,  tu  m'aurais  déjà  confié  les  secrets 
de  ton  cœur,  tu  m'aurais  appris  qui  tu  es. 

,  —  Maître  Hompson  vous  l'a  dit,  milord,  je 
suis  orpheline;  une  affreuse  catastrophe  m'a 
ravi  le  même  jour,  et  mon  père,  et  ma  mère. 

—  Pauvre  infortunée  !  nous  avons  une  des- 
tinée commune,  car  je  suis  oophelin  aussi,  moi  ! 
oh  l  parle,  je  t'écoute  avec  un  cœur  pour  sen- 
tir et  des  yeux  pour  pleurer. 

—  Mon  père,  dit  Anna  d'une  voix  émue, 
était  un  capitaine  armateur  d'Edimbourg,  11  y 
a  un  an,  il  revenait  du  Cap  ayant  à  bord  toute 


sa  fortune  ;  c'était  sa  dernière  course.  Ma  mère 
et  moi  nous  étions  venues  au  château  des  Vier- 
ges pour  tâcher  de  découvrir  au  loin  son  bâ- 
timent. Déjà  nous  l'avions  aperçu,  nous  lui 
faisions  des  signaux,  nous  lui  montrions  le 
port  et  nous  nous  attendions  à  l'y  voir  entrer; 
vain  espoir  !  le  vent  se  leva  et  le  contraignit  à 
reprendre  le  large,  la  nuit  survint  ;  avec  eïe 
une  tempête  affreuse  et,  malgré  cela,  nous  res- 
tâmes au  château  dans  l'espérance  de  rcToir 
plus  tôt  le  lendemain  le  navire  de  mon  père... 
Hélas  nous  n'en  revîmes  que  les  débris:  poussé 
sur  cette  côte  funeste,  au  milieu  de  robscorlté, 
il  s'y  était  perdu!...  Ma  mère  pâle,  défaite, 
contemplait  avec  un  sourire  de  désespoir  les 
planches  éparses  que  les  flots  emportaient  et 
rapportaient  tour  à  tour,  quand  un  cadavre 
vint  heurter  contre  les  rochers...  à  sa  vue,  nous 
poussâmes  un  cri  et  nous  tombâmes  à  genoux, 
le  visage  caché  dans  le  sein  l'une  de  l'autre,  car 
ce  cadavre,  milord,  nous  l'avions  reconnu,  c'était 
celui  de  mon  père  I...  Moi,  pauvre  enfant,  ou- 
bliant l'excès  de  ma  douleur ,  je  cherchais  à 
consoler  ma  mère  ;  je  lui  disais  :  ma  mère  !  ma 
bonne  mère  !  revenez  à  vous...  et  je  soulevai 
sa  tète,  elle  était  décomposée!...  Je  portai  la 
main  à  son  cœur  ;  il  ne  battait  plus  !...  Ma  mère! 

mon  dieu  !  milord  !...  elle  était  morte morte 

dans  mes  bras  !!! 

—  Et  toi,  malheureuse  enfant  !  que  devins- 
tu?  dit  Arthur  après  un  long  silence. 

—  Hélas  !  reprit  la  jeune  fille  toute  en  larmes, 
j'appelai,  je  criai  pitié  !  secours  !  et  personne 
n'ayant  répondu,  je  tombai  moi-même  sans 
connaissance  auprès  de  ma  mère...  dcui  jours 
après,  seulement,  j'appris  de  maître  Hompson 
que  j'avais  été  transportée  chez  lui  par  quelques 
paysans  de  la  montagne  qui  avaient  rendu  les 
derniers  devoirs  à  celle  que  la  mort  m'avait  si 
cruellement  enlevée...  C'est  là  qu'elle  repose, 
milord,  c'est  là  qu'elle  m'a  entendu  faire  un 
vœu  que  j'aurai  le  courage  d'accomplir  tant 
qu'il  y  aura  une  goutte  de  sang  dans  mon  cœur: 
celui  de  venir  chaque  nuit  prier  sur  sa  tombe 
et,  quand  le  vent  siffle,  quand  la  tempête  gronde 
de  placer  un  petit  fanal,  au  sommet  de  la  tour, 
afin  d'empêcher,  s'il  est  possible,  nos  malheu- 
reux marins  d'approcher  dcsrescifs. 

A  ces  mots  le  capitaine  de  la  Claymore  sen- 
tît son  cœur  bondir  dans  sa  poitrine.  11  était 


LB  CHATEAU  DES  VICRGCS 


151 


prêt  à  serrer  Anna  dans  ses  bras,  en  rappelant 
ion  ange  sauveur  ;  mais  il  se  retint. 

—  Ainsi  hier,  poursuivit  l'ouvrière  de  maî- 
tre Rompsori,  il  m*a  semblé  entendre  le  sillage 
d*un  navire  et,  eomme  la  nuit  était  bien  sombre, 
de  crainte  que  ma  petite  lumière  ne  fût  pas  aper- 
çue, j'ai  brûlé  mon  voile. 

—  Et  SCS  cendres  !  ses  cendres  !  où  sont-elles.! 
s'écria  Arthur  transporté,  hors  de  lui;  le  vent 
les  a  emportées,  n'est  ce  pas  ?  et  moi  je  les  paie- 
rais de  toute  ma  fortune...  Ecoute,  jeune  fille, 
cent  cinquante  hommes,  braves  gens  «doivent 
la  vie  à  ton  généreux  courage,  à  ta  touchante 
piété  filiale  :  dis  ce  qui  peut  sur  la  terre  payer 
ce  bienfait,  cherches,  c'est  à  toi. 

—  Que  dites  vous  !  se  peut-il  mon  Dieu  !  an 
moyen  de  ce  voile  enflammé,  j'aurais  réussi 
à  avertir  un  navire  des  dangers  de  la  côte  ! 

—  Et  ce  navire  qui,  sans  toi,  se  serait  brisé 
sur  les  rochers  comme  celui  de  ton  malheu- 
reux père,  c'est  le  mien  !  Les  matelots  qui  le 
montaient,  ce  sont  mes  matelots,  c'est  ma  fa- 
mille à  moi  !  Comprends-tu  maintenant  pour- 
quoi je  suis  venu  cette  nuit  au  château  des 
vierges  ? 

—  Quoi!  milord  !  il  se  pourrait... 

—  Anna  !  ma  fortune  est  à  toi;  disposes-en; 
que  veux-tu?  que  désires-tu  ? 

—  Si  vous  croyez  me  devoir  quelque  recon- 
naissance, ne  songez  pas  à  moi,  milord;  il  y  a 
des  veuves,  des  orphelins,  à  qui  la  mer  a  tout 
ravi;  cherchez  les,  faites  leur  quelque  bien;  je 
«erai  heureuse. 

—  Ne  pouvons-nous  donc  les  chercher  en- 
semble, et,  ensemble, les  secourir:  dis,  Anna! 

—  Milord  ! 

—  Fille  de  marin  refuseras-tu  d'unir  ton  sort 
à  celui  d'un  marin  qui  t'aime  avec  idolâtrie  et 
qui  te  conjure  à  genoux  d'accepter  tout  ce  que 
tu  lui  as  courageusement  oonservé...  Anna!  à 
toi  mon  nom,  mon  âme,  ma  vie  ! 

— Vous  oubliez,  milord,  que  je  ne  suis  qu*nne 
pauvre  fille. 

—  Tu  es  un  ange.  Avant  de  t'avoir  retrouvée 
dans  les  mines  de  ce  château,  j'avais  déjà  puisé 
^s  tes  regards  eomme  une  révélation  du  bon- 
iieur:  Je  t'aimais;  juges  maintenant  tout  ce 
que  j'ai  dû  éprouver  de  ravissement,  de  joie 
délirante,  en  apprenant  que  cet  amour  s'adres- 
ttit  à  celle  qui  m'a  sauvé...  Anna!  je  t'aime  ; 


oh  !  je  t'aime  de  toutes  les  forces  de  mon  âme! 

—  Assez,  milord...  Je  ne  puis  être  à  vous. 

—  Que  dis-tu  ! 

—  Non,  non,  c'est  impossible  I 
—Impossible  !  oh  !  tu  ne  m'aime«  pas. 

—  11  y  a  entre  nou<i  une  barrière  infranchis» 
sable,  du  Anna  avec  un  trouble  qu'elle  s'effor^ 
çait  de  cacher. 

—  Au  nom  du  ciel,  cxpliques-toi  ? 

—  J'ai  fait  vœu  à  la  vierge  de  consacrer  mes 
jours  à  préserver  des  abords  de  cette  côte  nos 
malheureux  marins  ;  ce  vœu  m'est  aujourd'hui 
plus  cher,  plus  sacré  que  jamais  puisqu'il  vous 
a  sauvé  la  vie;...  je  ne  le  trahirai  pas. 

—  Ce  vœu  est  sans  force,  sans  valeur,  si  tu 
es  &  moi. 

—  Mais,  pour  être  à  vous,  Arthur,  ne  faut-il 
pas,  au  pied  des  autels,  faire  aussi  un  vœu, 
prononcer  un  serment? 

—  Eh  bien  ! 

—  Je  ne  le  puis,  sans  être  parjure Tap* 

partlcns  à  la  Vierge. 

—  Tu  veux  donc  me  désespérer  ! 

—  Je  lui  appartiens,  mon  ami,  par  un  vœu 
solennel,  prononcé  sur  la  tombe  de  ma  mère 
et  dont  personne  au  monde  ne  peut  me  rele- 
ver, 

—  Excepté  moi  qui  t'en  relèverai  dès  de- 
main, s'écria  Arthur  comme  si  une  inspiration 
du  ciel  était  descendue  tOttt-à«coup  dans  son 
âme  ;  oui,  Anna,  si  Dieu  t'a  donné  cette  sainte 
pensée  de  vouer  ta  vie  aux  infortunés,  entraî- 
nés vers  ces  parages,  il  me  donne  à  moi  le 
moyen  de  te  rendre  au  bonheur.  Adieu  donc, 
Anna,  à  demain  ! 

—  Mais  quel  est  votre  dessein  ! 

—  Tu  le  sauras  demain,  adieu! 
Et  le  jeune  homme  disparut, 

La  jeune  fille ,  toute  heureuse  de  se  sen- 
tir battre  le  cœur  d'espérance  et  d'amour,  passa 
le  reste  de  la  nuit  À  prier  au  tombeau  de  sa 
mère. 

VI. 

La  lendemain,  au  moment  où  la  lune  se  le- 
vait calme  et  silencieuse,  le  capitaine  de  la 
Claymore^  suivi  de  tout  son  équipage,  s'arrêta 
devant  la  maison  du  tailleur  Horapson  et  trouvai, 
sur  le  pas  de  la  boutique,  la  jeune  ouvrière  qw 
travaillait  encore. 


I8t 


LE  CHATEAU  DES  VIERGES. 


-*  Anna,  lui  dit-il,  le  contrat  qui  nous  lie 
Tun  à  Tautrc,  est  écrit  sur  la  tombe  de  ta  mère  ; 
ce  contrat  n'annule  point,  il  éternise  au  con- 
traire le  vœu  touchant  uuquel  moi  et  tous  ces 
braves  gens  nous  devons  rexistence  ;  Viens  le 
lire,  tu  en  jugeras  par  toi  même, 

Et  la  jeune  ouvrière,  entourée  de  tous  les 
matelots  de  la  Claymore,  se  laissa  conduire  au 
château  des  Vierges,  jusque  à  la  petite  émi- 
nence  au  bas  de  laquelle  étaient  ensevelis  les 
restes  de  sa  mère. 

Là  s'élevait  une  immense  croix  de  signaux, 
surmontée  d'un  phare  qui  éclairait  toute  la  côte. 
A  cette  vue,  Anna  se  prosterna  sur  la  pierre  et 


y  lut  d'une  voix  tremblante,  l'inscription  suw 
vante: 

Ici  repose  l'épouse  d'un  marin  infortuné. 
Puisse  ce  phare  élevé  sur  sa  tombe  toujours  pro» 
téger  le  navigateur  contre  la  tempête  :  <fest  U 
vceu  de  sa  fille,  Lady  Anna  Macdonald  ! 

—  Macdonald!  c'est  mon  nom  à  moi,  dit 
Arthur,  faudra-t-il  l'effacer? 

—  Oh  !  non,  s'écria  la  jeune  fille  en  lui  tcn* 
dant  la  main  ;  à  toi,  à  toi,  maintenant  et  tou* 
jours. 

C.  Lalndet  de  Là  Lokdf^ 
Bibliothécaire. 


Le  Tombeau  d*one  Jenne  Fille! 


hê  mtmi»  U  postMft  Utti  1«  eonnaitre; 
Si  asi  j«  Tai  ooum,  jt  reste  Id-bas  à  la  pleorvr, 

PÉTRAaQM. 


Kn  silence  descend  le  voile  de  la  nnit . 

Tont  se  tait,  on  n^entend  que  Tinsensible  bruit 

De  la  feuiUe  qui  yole  et  tombe  « 
St  moi  dont  est  fini  le  rêTe  de  bonbeor , 
Moi ,  dont  l'âme  s'effeuiUe  au  vent  de  la  doulear. 

Je  viens  pleorer  sur  une  tombe  ! 

Ici  dort,  attendant  l'heure  du  dernier  Jour, 
L'ange  venu  d'en  haut  pour  ouvrir  à  l'amour 

Mon  âme  et  mon  cœur  vierge  encore  ; 
Belle,  heniense,  adorée,  et  mourir  à  seize  ans!... 
Fleurs,  qui  peut  être  aussi  ne  verrez  qu'un  printemps. 

Jeunes  filles ,  pries  pour  Laure  ! 

Roulé  dans  ma  douleur  comme  dans  un  linceul , 
LoDgtempsJ*errai8an8elle,etmoa  cœur  toujours  seul 

N'a  trouvé  que  peine  et  misère  ; 
Du  bonheur  ici-bas  J'ai  vu  les  favoris  « 
Mais  k  tous  leurs  palais ,  â  l'or  de  leurs  lambris , 

Je  préfère  cette  humble  pierre! 

Id  Je  puis  du  mofais  pleurer  en  liberté; 
Déposant  le  fardeau  de  ma  feinte  galté* 
Je  m'abandonne  à  ma  tristeiae 


Sans  qu'une  voix  railleuse  insulte  à  mon  malhenr 
En  me  Jetant  ces  mots  qui  me  brisent  le  cœur  : 
«  Chante  et  partage  notre  ivresse  I  » 

Ici ,  ces  pâles  fleurs  où  le  soir  Je  m'assieds , 

Et  l'onde  qui ,  sans  bruit ,  se  déroule  à  mes  pieds. 

Le  vent  qui  fait  ftémir  la  branche  : 
Tout  est  triste  avec  moi ,  tout  se  plaint  et  gémît , 
Tout,  Jusqu'au  saule  vert  dont  le  front  se  flétrit. 

Et  lentement  sur  moi  se  penche  ! 

Id ,  quand  J'ai  prié ,  J'ai  foi  dans  l'avenir  : 
De  mon  premier  amour  le  diaste  souvenir 

Me  réchauffe  de  sa  flamme  ; 
Une  sainte  croyance  adoudt  mes  douleurs , 
J'espère  la  revoir  en  des  mondes  meiUeun, 

Et  Je  dis  tout  bas  dans  mon  âme  : 

«  Lorsque  J'aurai  vidé  cette  coupe  de  fiel  « 

»  O  ma  Laure ,  pauvre  ange ,  à  mes  baisers  ravie, 

>  Je  te  retrou?erai  dans  la  sainte  patrie  : 

»  Pour  moi,  sans  ton  amour,  où  donc  serait  le  del?i 

Amable  Liaa», 


u:iE    demie 
fieue  il  peu 
près   de  la 
Loire,    sur 
la    gauche , 
cnirc    Am- 
boisc  et 
Chaumont, 
et     proche 
d'un  villagu 
qui      épar- 
pille   SCS 
maisons 
parmi     les 
prés  et  les 
taillis,  ti'é- 
Icre  Dp'ch&leau  connu  dans  le  pays  sous  le 
nom  de  Roche -Blanche, 

Ce  chlteau,  rmigré  son  nom,  qui  pourrait 
Un  croire  à  une  origine  féodale,  est  bien  !e 
plus  honnête,  le  plus  patriarcal  et  le  plus  mo- 
dfste  de  tous  ceai  qui  mirent  leurs  loits  et  leurs 
lourelles  dant  les  eaux  aonchalanles  du  fleuve. 


Au  contraire  de  ses  voisins  d'Amboise,  de  Bnry, 
de  Chaumont,  d'Ouzain,  de  Cbenonceaui,  de- 
bouts  ou  renversés,  Roebe-Blanche  n*avajt  pas 
d'histoire,  et  le  plus  habile  chroniqueur  eût  été 
fort  en  peine  d'en  recueillir,  dans  le  pays,  au- 
cune tradition  qui  le  concernât.  On  savait  seu- 
lement qu'au  lieu  où  on  le  bAtit,  vers  le  milieu 
du  dix-huitième  siècle,  s'élevait  une  haute  tour 
qui  avait  appartenu  jadis  aux  comtes  de  Blois, 
et  qui,  abandonnée,  s'était,  une  nuit,  écroulée 
sous  l'effort  des  orages  et  du  temps. 

Roche-Blanche  était,  depuis  une  centaine 
d'années  à  peu  près,  le  patrimoine  d'une  famille 
de  gentilshommes  tourangeaux  qui  avaient 
échappé,  sans  quitter  le  pays ,  à  tous  les  dé- 
sastres de  Ib  terreur.  En  ce  temps-là,  cette  fa- 
mille se  composait  d'une  femme  et  de  trois  en- 
fants, deux  filles  et  ia  garçon  ;  paisibles  et  re- 
tirés dans  leur  château,  comme  une  couvée  de 
fauvettes  dans  un  buisson,  l'ouragan  avait  passé 
par-dessus  leurs  têtes  sans  les  atteindre.  Les 
filles  avaient  grandi  et  s'étaient  mariées  i  des 
propriétaires  voisins;  le  petit  garçon  était  de- 


«54 


BERTHE  m  6AILLI»0IITAra. 


Tenu  le  maître,  et  rien  n*aTalt  été  chan^  dans 
les  mœurs  de  la  colonie.  ^ 

Le  château  se  composait  d*an  eorpanie-logis 
élevé  d*un  étage  sur  le  rei-de-chauaée.  Une  es- 
pèce de  terrassa  /qui  régnait  tout  antoor  des 
kâtinients ,  les  séimait  d^one  pelouse  plantée 
d*ormeaux ,  ie  trembles  et  de  peupliers ,  à  la- 
quelle on  deseendait  par  un  escalier  haut  de 
trois  ou  quatre  marches.  Cette  pelouse,  légèro- 
Bent  inclinée  yers  la  Loire,  unissait  le  château 
à  un  parc  de  cent  arpents ,  dont  les  derniers 
artNTCs  trempaient  leurs  pieds  dans  Teau. 

De  ce  côté-là ,  le  regard  suivait  U  cours  dn 
fleuve,  dont  les  méandres  se  tordaient  comme 
une  couleuvre  d^argent  parmi  les  prés.  Dix  clo- 
chers pointus  piquaient  cet  Océan  de  verdure 
de  leurs  flèches  blondes,  et  la  campagne  dis- 
paraissait à  llioriion  dans  une  atmosphère 
rayonnante  dont  Téclat  noyait  les  contours  du 
paysage.  Du  côté  du  ihidi,  la  liiçade  de  Roche- 
Blanche  dominait  un  plateau  où  la  charme  tra- 
çait de  grands  sillons,  et  que  fermait  une  celiH 
ture  de  forêts.  Par  une  échappée,  on  distinguait 
BU  loin  la  vallée  du  Cher,  baignée  d'une  lumiè* 
re  fauve,  et  des  groupes  de  maisons  semées  sur 
les  coteaux. 

Les  domaines  delà  Roche-Blanche  couvraient 
ce  plateau  et  gagnaient  la  forêt,  qui  relevait  de 
la  couronne  et  dont  les  ombrages  profonds  im- 
primaient à  tous  ces  champs  paisibles  un  cer- 
tain caractère  de  grandeur  et  de  majesté.  Si 
tout  souriait  du  côté  de  la  Loire,  Teau,  le  ciel, 
les  villages ,  la  campagne ,  les  oseraies  et  les 
saules  éparpillés  sur  les  rives,  les  immenses 
prairies  coupées  de  ruisseaux,  et  les  fermes 
tournant  vers  le  soleil  leurs  fenêtres  confiantes, 
tout  était  sauvage  et  mélancolique  du  côté  du 
plateau.  Une  sorte  de  solennité  planait  sur  cette 
vaste  étendue  de  terres  brunes  encadrées  fière- 
ment par  un  rempart  de  vieux  arbres.  Là-bas, 
les  bateaux  voyageurs  fouettaient  le  flot  de  leurs 
roues  infatigables  ;  les  laveuses  du  hameau  je- 
taient au  vent  leurs  chansons  ;  les  enfants  se 
poursuivaient  sur  les  bancs  de  sable  ;  de  lour- 
des voitures  passaient  sur  les  antiques  levées 
de  la  Loire ,  mille  bruits  montaient  de  la  terre 
au  ciel.  Ici  le  silence  dormait  sur  la  campagne; 
Touîe  ne  percevait  pas  d'autre  son  que  le  beu- 
glement lointain  de  quelques  vaches  ruminant 
dans  rherbe ,  le  chant  de  Tallouette  suspendu 


dans  Fespace  et  la  voix  du  berger  qui  excitait 
les  chiens  à  la  vigilance. 

Un  peintre  eut  peut-être,  et  longtemps,  pro- 
mené sa  vue  SOT  tes  bords  du  fleuve  inondé  et 
lumière  et  l'horizon  incertain  ;  un  poète  se  fttt 
arrêté  au  bord  du  plateau,  dont  la  sereine  et 
douce  majesté  semblait  inviter  aux  rèveoMs 
méditationa. 

Tout  à  rextrémtté  du  pUtean  et  presque  à  la 
lisière  des  forêts,  on  voyait  un  amas  irrégolier 
de  bâtiments  couverts  d*ardotses  ou  de  ehnoBe. 
Aneentre,  s*élevait  un  grand  eorps-de^logîs 
percé  de  nombreuses  fenêtres  et  tapissé  de  vi- 
gne vierge  ;  une  vaste  cour  rentoorait  de  ses 
hautes  murailles,  contre  lesquelles  a*adossaîeat 
les  toits  de  plusieurs  hangars. 

Cétait  la  ferme  et  les  bAtimeiils  d*exploitnlîoB 
du  domaine  de  Roche-Bfamdie. 

Au  moment  on  oonraenee  eette  histoire ,  le 
mois  de  septembre  touchait  à  sa  fin.  Le  soleil, 
qui  s'inclinait  à  rhorizon,  inondait  le  i^aleau  de 
ses  rayons  obliques  et  faisait  étmceler,  comme 
des  rubans  d*ader,  les  filets  d'eau  que  les  ploies 
avaient  laissés  dans  les  sillons  ;  une  légère  va- 
peur dorée  par  la  clarté  ardente  du  soir  flottait 
sur  les  champs  humides.  La  ceinture  des  bois, 
qui  s'étendait  derrière  la  ferme,  prise  en  écharpe 
par  la  lumière,  noyait  dans  l'ombre  une  partie 
de  ses  masses  profondes ,  tandis  que  d'autres 
se  baignaient  dans  une  atmosphère  de  feu  ;  des 
rayons  égarés  dans  l'épaisseur  de  la  forêt  rico- 
chaient comme  des  flèches  d'or  d'arbre  en  arbre 
et  couvraient  d'étincelles  la  masse  obscure  des 
vieux  chênes.  Aux  endroits  où  des  clairières 
brisaient  le  rempart  mouvant  du  feuillage ,  de 
larges  bandes  lumineuses  zébraient  le  sol  et 
faisaient  luire,  ainsi  que  des  colonnes  d'argent, 
le  tronc  poli  des  bouleaux.  La  clarté  rouge  s'ac- 
crochait aux  branches,  glissait  sur  l'écorce,  scin- 
tillait parmi  les  feuilles,  traversait  les  buissons 
et  faisait  ramper  mille  serpents  de  feu  dans 
l'ombre  du  bois. 

Mais,  tandis  que  l'ombre  s'épaississait  à  la  li- 
sière de  la  forêt.  Ut  plaine  embrasée  aux  rayons 
du  soleil  couchant  exhalait  cette  vapeur  tiède 
qui  monte  des  sillons  fraîchement  ouverts. 

La  journée  avait  été  belle ,  la  soirée  venait 
calme.  Derrière  les  campagnes  voilées  de  bru- 
mes, où  la  Loire  indolente  fuyait  sous  an  ri- 
deau de  peupliers,  une  zone  écarlate  indiquait 


BERTHE  DE  G  AILLE-FONTAINE.  i  SS 

h  place  où  le  soleil  allait  t^enfouir,  comme  un  de  labeur  déliaient  les  bœufs  pour  les  mener  à 
roi  dans  la  pourpre.  De  petits  nuages  roses  par-    TabreuToir. 

lissaient  dans  le  ciel  où  le  Tent  les  emportait ,  Le  fermier  adressait  uû  mot ,  un  ordre ,  un 
semblables  à  des  cygnes  voyageurs.  Comme  une  ayertissement  à  tous  ceux  qui  passaient  près 
respiration  mystérieuse,  la  brise  qui  vient  avec  de  lui,  et  rien  de  ce  qu'on  faisait  ne  lui  échap- 
Ic  crépuscule  <^^itait  les  arbres  frissonnants  et  pait.  Un  grand  mâtin,  de  forte  race,  le  nez  au 
disait  pleuvoir  dans  les  champs  des  tourbillons  vent  et  la  queue  frétillante,  assis  auprès  de  son 
de  feuilles  jaunes  détachées  de  la  forêt  déjà  I  maître,  semblait  prendre  sa  part  de  ce  spectao- 
rooillée  parTautomne.  |  le.  Parfois  il  se  levait  brusquement  et  courait 

L'heure  du  travail  était  passée  ;  une  agitation  '  en  aboyant  au-devant  des  attelages ,  piétinait 


pleine  d'ordre  et  de  sérénité  remplissait  la  fer- 
me et  le  plateau. 


autour  des  conducteurs,  sautait  joyeusement  an 
cou  des  chevaux,  flairait  les  jougs,  les  charrues. 


Derant  la  grande  porte  ouverte  de  la  cour,  '  |es  herses ,  et  revenait  plus  vite  qu'il  n'était 
an  homme  se  tenait  assis  sur  un  banc  de  pier-  parti  se  rouler  sous  les  mains  caressantes  du 
re,  couvrant  hi  plaine  d'un  regard  tranquille  fermier.  Le  brave  chien  saluait  à  ses  vieux  amis 
et  dooi.  Cet  homme,  vêtu  d'un  sarreau  de  toile  qui  travaillaient  le  jour  et  qu'il  gardait  la  nuit. 
grise  et  d'un  pantalon  de  gros  velours,  pouvait  La  cour  éuit  comme  une  ruche  à  laquelle  re- 
aToir  cinquante  ans,  bien  qu'il  ne  parût  pas  en  tournent  les  essaims;  une  confusion  pittoresque 
atoir  plus  de  quarante.  Il  tenait  à  la  main  un  çt  paisible  dans  son  désordre  l'emplissait  de  tu- 
fort  bâton  de  coudrier,  sur  lequel  il  appuyait  son  nmite  et  de  bruit  ;  les  chariots  disparaissaient 
luge  menton,  tandis  qu'il  contemplait  d'un  œil  gous  les  hangars,  les  bœufs  allaient  d'eux-mêmes 
tranquille  le  speetade  imposant  que  présente  la  se  ranger  au  râtelier  où  les  attendait  la  proven- 
eampagne  à  U  chute  du  jour.                          |  jc ,  les  brebis  bêlaient  aux  portes  des  étables  ; 

Mais  la  beauté  de  ce  spectacle,  l'un  des  plus  les  chevaux  qu'on  détachait  des  brancards  se- 

soperbes  que  la  nature  nous  prodigue,  n'occu-  couaicnt  leurs  harnais,  des  myriades  de  poules 

pait  pas  la  pensée  de  ce  laboureur,  trop  accou-  et  de  poussins  caquettaîent  autour  d'une  fille 

tnmé  à  le  voir  pour  y  prêter  la  moindre  atten-  en  jupon  rouge  qui  répandait  l'orge  et  le  mil  i 

tion.  Il  suivait  d'un  regard  attentif  le  mouve-  pleine  main ,  et  l'on  voyait  aux  abords  d'une 

ment  de  la  ferme,  et  veillait  à  ce  que  tout  fAt  mare  ménagée  dans  un  coin  une  troupe  de  ca- 
«n  ordre  et  selon  qu'il  l'avait  ordonné.             '  ^ards  qui  barbotaient  après  être  revenus  en  file 

Les  grands  bœufe  revenaient  des  champs ,  ^e  la  picorée. 
Wnant  raraire  (Tun  pas  taurd  et  paisible  ;  les       ^^^j^^  ^^^  ^^  ^^^„j  ^^.^^  ,^3  ^^j^^ 

«roope«ii  rentraient  des  pacages,  guid^  par  ^^  ^^  j^^^  ^U^^jç^^  ^j  menaient,  tous  occupé», 

les  chiens  qni  pressaient  leur  marche.  On  es  •       .^u,  ç^n^  qui  portaient  aux  vaches  lai- 

wyait  sortir  lentenK»tde la  forét^  dont  es  h-  ^j^^  j^^^  proTisions  d'herbes. 
tBXi  profondes  traçaient  un  arc  de  cercle  an-       „  .    ^  .       .         r    j       j 

tow  dn  phtcan  et 'courir  ters  les  étaWes.  Des  ,  P»  «  »r«»»'  f»  ^^  ^  profondeur  de. 

coteaux  Toisins  descendaient  de  lourds  chariots  »»»  ^J»"^,!*  ^f^'l  touchait  presque  à  la  ferme, 

«outchansés  de  raisins,  et  les  vignerons,  la  «°  entendit  retenUrto aboiement» d  un  chien, 

botte  sur  rénaole  et  la  Mme  à  la  main  reat-  un  coup  de  fusil  partU  au  même  ln8tan^  et  un 

«TO  sur  I  «panle  et  la  seipe  4  la  ™"n.  ^^  cheyreuil  sortant  comme  une  flèche  du  miUea 

gMient  la  ferme  ou  les  attendait  le  sommed.  ,        .       .  . .  „.  ,  .^„k^. 

Ce  monvemeot  et  eetteagitation  qui  suivent  J*:?  "Ï^,T"*  "Jî  STktntn^^ 

kitnvanx  rustiqne»  et^ert  le  npos  * 'ï"i^^f '■*,«•"•  Vi«îrl^^ 

««ntp|,in.d^onle;lW«.ltiv«ten««iD.  que  de  blanc  te  smwt et  lauU  .ur  la  hête 

iUknt  joyeux  comme  des  hommes  qui  ont ,  P"**"*"**  ^^"^  •"  '^• 
WipB  leur  tiw;he  et  gagné  vaUlamment  leur  |     A  cette  vue,  le  fermier  ae  leva  et  »eg»a»^ 

N»  quotidien  ;  les  animaux,  les  mamelles  pe-  eftté  de  la  fetèt,  oà  l'on  voyait  au-Kicams  d-mi 

«Me»,  se  pressaient  en  Itoule  à  la  porte  des  étar  taiU»  s'envoler  un  flocon  de  vapeur  blanche. 
Uei,  dierchant  la  mata  qui  devut  les  soulager,       —  Hoa  fils,  dit-il  à  voix  basse,  et  la  sérénhA 

ks  diariots  allaient  au  pressoir  et  les  garçons  de  son  visage  s'eflkça. 


156 


BERTHE  DE  G  AILLE-FONTAINE 


Un  grand  jeune  homme  parut  bientôt  après 
et  se  dirigea  vers  la  ferme ,  le  fusil  sur  Tépaule. 

Les  cris  du  chien ,  la  détonation  et  la  chute 
du  chevreuil  avaient  attiré  l'attention  des  gens 
de  la  ferme ,  dont  quelques-uns  plus  curieux 
regardaient Tagonie  deTanimal  prisa  la  gorge 
par  le  chien  roux  qui  grondait  furieusement. 
Le  chevreuil,  la  tète  ployée  en  arrière  par  la 
violence  de  la  douleur,  s'enlevait  parfois  sur  ses 
genoux,  puis  retombait  encore.  Use  débattit  un 
instant ,  faisant  voler  la  paille  et  la  poussière 
sous  ses  pieds,  se  renversa  sur  le  côté«  raidit 
ses  jambes  et  mourut. 

Cependant  le  fermier,  debout  et  la  main  droite 
appuyée  sur  son  bâton,  n'avait  pas  cessé  d'exa- 
miner le  chasseur  qui  s'avançait  lentement  vers 
lui.  C'était  un  beau  jeune  homme  de  haute 
taille,  vigoureux  et  bien  fait  quoiqu'un  peu 
maigre ,  comme  tous  ceux  qui  s'adonnent  à 
des  exercices  violents.  Bien  qu'il  marchât  à 
petits  pas,  ses  mouvements  souples  indiquaient 
une  grande  légèreté  ;  ses  vêtements  étaient  ceux 
d'un  braconnier,  en  velours  de  coton  gros  vert, 
blanchi  aux  coutures,  aux  coudes  et  aux  genoux, 
un  assez  pauvre  chapeau  de  paille  cousue  à 
larges  bords  couvrait  sa  tète  et  le  défendait,  se- 
lon le  temps ,  de  la  pluie  ou  du  soleil  :  une 
vieille  carnassière  noircie  pendait  sur  son  dos 
ainsi  qu'une  gourde  à  bouchon  de  liège. 

Bien  que  son  costume,  ses  fortes  mains  nues, 
son  teint  hâlé  et  un  certain  balancement  des 
épaules  dont  les  marcheurs  contractent  l'habi- 
tude ,  indiquassent  un  habitant  de  la  campa- 
gne, le  chasseur  portait  toute  sa  barbe  comme 
un  citadin.  Cette  barbe,  épaisse  et  fauve,  aug- 
mentait encore  l'expression  un  peu  rude  et 
sauvage  d'un  visage  dont  les  traits ,  vivetnent 
accentués,  avaient  un  singulier  caractère  de 
force  et  de  résolution. 

Arrivé  à  quelque  distance  du  fermier  le  chas- 
seur ôta  son  chapeau. 

^  Viens-tu  souper  avec  nous ,  Jean  ?  lui  dit 
le  fermier. 

—  Oui,  père,  si  vous  le  permettez,  répondit 
le  jeune  homme. 

*^  Tu  sais  bien  que  tu  seras  toujours  le  bien- 
venu à  la  ferme ,  à  quelle  heure  quHl  te  plaise 
d'y  venir. 

Le  chasseur  prit  la  main  calleuse  du  vieux 
laboureur  et  la  serra  vivement. 


—  Merci ,  père  ;  je  sais  que  vous  êtes  bon, 
dit-U. 

Le  père  secoua  sa  tête  chaînée  d'une 
épaisse  forêt  de  cheveux  grisonnants. 

—  Je  sais  que  tu  n'écoutes  pas  volontiers  ce 
que  je  dis,  et  cependant  Dieu  m'est  témoin  que 
je  ne  parle  que  pour  ton  bien. 

—  C'est  vrai,  père,  répondit  le  jeune  homme 
en  baissant  la  tête;  mais  il  est  certain  aussi  qoe 
nous  ne  sommes  pas  toi;gours  maîtres  de  soiTre 
les  bons  conseils. 

—  Et  pourquoi? 

—  Demandez  au  chardon  pourquoi  il  ne  porte 
pas  des  épis;  au  printemps  il  fleurit,  et  si  un 
pauvre  enfant  le  touche,  il  lui  déchire  la  main. 

Le  fermier  regarda  un  instant  son  fils  en  si- 
lence. 

*  Je  crains  bien,  reprit-il,  que  l'éducation 
que  je  t'ai  fait  donner  n'ait  porté  de  mauvais 
fruits  ;  tu  parles  un  langage  qui  n'est  pas  sim- 
ple comme  le  nôtre ,  et  il  y  a  en  toi  quelque 
chose  qui  m'inquiète,  sans  compter  ta  conduite 
de  tous  les  jours  qui  m'afflige. 

—  Fais-je  rien  de  mal,  père?  demanda  Jean 
en  relevant  la  tète. 

—  Non  pas,  sans  doute;  mais  que  fiûs-tu  de 
bien?  Tu  vis  dans  les  bois  comme  un  brai»n- 
nier,  au  lieu  de  vivre  dans  les  champs  comme 
un  laboureur.  Nous  le  sommes  tous  ici,  sauf  toi, 
qui  est  le  cadet.  Et  ce  chevreuil  que  tu  viens 
de  tuer,  ne  sort-il  pas  des  forêts  d'Amboise? 

Jean  appela  le  chien ,  dont  les  dents  sem- 
blaient vissées  au  cou  du  chevreuil,  le  caressa 
de  la  main  et  fronça  légèrement  le  sourcil. 

—  Un  de  plus,  un  de  moins,  qu^importe  au 
roi!  U  en  a  tant! 

Gomme  il  versait  dans  le  canon  du  fusil  une 
charge  de  poudre  exactement  mesurée  «  une 
jeune  fille  au  jupon  rouge  ac^urut  vers  lui,  et, 
le  frappant  sur  l'épaule,  le  salua  d'un  bonjour 
amicsd. 

—  Bonjour,  Clairette,  répondit  le  chasseur  en 
souriant.  Tu  es  toujours  bonne  et  active,  à  ce 
que  je  vois,  et  jdie  aussi,  ce  qui  ne  gâte  rien. 
Me  permets-tu  de  t'embrasser? 

-«  De  grand  cœur  l  répondit  la  petite 
paysanne. 

Et  se  haussant  sur  la  pointe  des  {Neds ,  di^ 
présenta  ses  joues  roses  aux  lèvres  du  chasseur, 
qui  l'embrassa  cordialement. 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAlNE. 


157 


Ce  baiser  fit  rougir  Clairette  jusqu^aux  yeux , 
elle  perdit  toute  son  assurance,  et  se  mit  à  rou- 
ler le  bout  de  son  tablier  entre  ses  doigts  aus- 
sitôt qa*elle  fut  retombée  sur  ses  talons. 

—  Voyons,  Clairette,  reprit  Jean,  Toici  la  fête 
da  Tjilage  qui  approche  ;  que  veux-tu  que  je  te 
donne?  quelque  fichu  pour  te  flûre  belle  ou  un 
tablier  de  soie? 

—  Ce  que  je  tcux, 
-Oui. 

Clairette  lera  le  nez ,  sourit ,  tortilla  son  ta- 
blier, tourna  la  tète  deux  ou  trois  fois  comme  un 
oiseau,  regarda  le  chasseur  du  coin  de  Tœil,  et, 
prenant  courage  tout  d^un  coup  : 

—  Eh  bien!  ditr-elle  vivement ,  je  veux  que 
TOUS  dansiez  avec  moi  la  première  contredanse, 
et  deux  ou  trois  autres  après,  à  la  danse  du 
village. 

—  Voilà  longtemps  que  j'en  ai  perdu  Vhabi- 
tade,  objecta  le  chasseur  qui  ne  s'attendait  pas  à 
la  demande. 

—  Vous  la  reprendrez. 

—  Mais  j'embrouillerai  tout. 

—  Tant  mieux  ;  nous  rirons  davantage. 
—Eh  bien!  ajouta  Jean ,  puisque  c'est  ton 

idée,  je  veux  bien  qu*on  se  moque  de  moi. 
^  Clairette  battit  des  mains  et  eut  fort  envie  de 
sauter  au  cou  du  chasseur  ;  mais  la  présence  du 
père  la  retint. 

Le  sourire  qui  animait  les  traits  du  jeune 
homme  leur  donnait  une  expression  toute  diflé- 
n^Qte  de  celle  qu'il  avait  à  son  arrivée  ;  on  au- 
rait dit  que  la  tension  produite  par  une  pensée 
doulonreuse  s'était  effacée  sous  l'empire  d'une 
idée  nouvelle.  Ses  yeux  bruns ,  couverts  d'un 
large  sourcil  sous  lequel  la  paupière  disparais- 
sait complètement  et  qui  brillait  de  cet  éclat  par- 
ticulier aux  oiseaux  de  proie,  s'imprégnèrent 
d'une  douceur  incroyable.  Il  semblait  que  les 
Kntiments  d'une  âme  naturellement  honnête  et 
bonne  se  taisaient  jour  tout-à-coup,  après  avoir 
^  comprimés  par  une  force  intérieure ,  et 
^''uufiguraient  le  visage  du  chasseur  jusqu'à 
^^isser  croire  qne  c'était  un  autre  homme  qui 
apparaissait  aux  regards  surpris. 

Le  fermier  /oaissait  de  cette  transformation 
*Dbite,  et  son  visage  rude  et  fhmc,  où  tout  ré- 
|létatt  conmie  dans  une  glace ,  exprima  la  joie 
ioatteBdue  qu'éprouyait  son  cœur  de  père. 

11  prit  les  mains  des  deux  jeunes  gens  dans 


les  siennes  et  les  pressa  toutes  deux  ensemble 
en  les  unissant. 

Lorsque  Clairette  sentit  sa  main  brune  entre 
celle  du  père  et  du  fils,  son  cœur  battit  à  Té- 
toufifer.  Comme  elle  détournait  la  tête  pour  dis- 
simuler son  embarras ,  elle  vit  arriver  sur  le 
plateau  une  jeune  femme  à  cheyal  que  suivait 
un  valet. 

—  Tiens  !  s'écria-t-elle ,  M"«  de  GaiUe-Fon- 
taine  qui  vient  aux  Bordes. 

A  ce  nom,  Jean  retira  vivement  sa  main,  et 
tourna  la  tête  du  côté  de  M"*  de  Gaille-Fontaine  ; 
le  sourire  disparut  de  ses  lèvres,  et  une  pâleur 
mortelle  se  répandit  sur  son  visage  ;  mais  com- 
me le  fermier  et  Clairette  regardaient  du  même 
côté,  ils  ne  remarquèrent  ni  l'un  ni  l'autre  le 
changement  »ubit  qui  s'était  opéré  dans  les  traits 
du  jeune  homme. 

Quand  elle  fut  à  quelques  pas  du  fermier, 
M"*  de  GaiUe-Fontaine  s'inclina  légèrement  sur 
la  selle. 

—  Mon  père  et  mon  cousin  se  sont  attardés  à 
la  chasse,  dit-elle,  et  je  viens  les  attendre  chez 
vous,  monsieur  Pierre.  Le  voulez-vous? 

—  La  maison  est  à  vous,  mademoiselle ,  ré- 
pondit le  fermier  qui  s'avanja  pour  prendre  la 
bride  du  cheval. 

La  jeune  écuyèrc  adressa  un  sourire  à  Clai- 
rette ,  un  salut  un  peu  froid  au  chasseur ,  et 
sauta  sur  l'herbe  avec  la  vivacité  d'un  oiseau. 

Comme  Clairette  allait  s'élancer  vers  eUe,  une 
main  s'appuya  sur  son  épaule,  et  l'arrêta. 

—  Tu  diras  à  mon  père,  lui  souffla  Jean  dans 
l'oreille ,  que  je  ne  souperai  pas  à  la  ferme. 
Ainsi,  qu'on  ne  m'attende  pas.  Adieu. 

Et  sifflant  le  grand  chien  roux  qui  léchait  les 
blessures  du  chevreuil,  il  s'éloigna  rapidement 
du  côté  de  la  forêt. 

Clairette  le  regarda,  immobile  de  surprise, 
s'enfoncer  sous  le  couvert  sombre  des  arbres. 

—  Toutes  les  fois  qu'il  rencontre  Mademoi- 
selle, il  s'éloigne,  murmura  Clairette  après  que 
Jean  eut  disparu  ;  il  la  déteste  donc  bien  I 

n. 

Mademoiselle  de  GaOle-Fontaine  pouvait  avoir 
de  dix-neuf  à  vingt  ans  ;  l'habit  de  cheval  seyait 
merveilleusement  à  sa  taille  souple,  élancée  et 
ronde  ainsi  qu'un  jonc;  elle  avait  des  yeux 
orangés  grands  et  ouverts  à  l'orientale ,  hurai- 


158  6ERTIIE  DE  GAILLB-FONTALNE. 

« 

des  et  lumineux,  souriants,  et  dont  le  regard  di-  du  cheyreuil  tué  par  Jean,  dairctte  hasarda  un 

latait  le  cœur,  le  Tront  large  et  pur ,  le  nez  fin  timide  coufvd'œil  sur  le  visage  de  sa  compagne, 

et  légèrement  recourbé  comme  celui  des  Bour-  lui  prit  la  main  et  Terobrassa ,  comme  si  elle 

bG?;s,  la  bourfie  petite  avec  des  lèvres  minces  eût  voulu  se  donner  du  courage. 

un  peu  relevées  des  coins,  ce  qui  donnait  à  son       —  Jean  vient  de  partir,  dit-elle  à  dcmi-Toix; 

sourire  une  grâce  infinie;  Thabitude  du  grand  il  est  parti  aussitôt  quUl  vous  a  vu. 

air  avait  un  peu  hAlé  son  teint,  qui  avait  Téclat       —  Ah!  fit  Burthc  en  fronçant  ses  deux  soui- 

doré  de  la  porcelaine  traversée  par  un  rayon  ;  cils  minces  et  déliés  :  tu  as  remarqué  cela) 

mais  au  cou  et  aux  poignets,  la  peau  finie,  Clairette. 

blanche  et  lustrée,  pouvait  rivaliser  avec  les  ,      —  Parfaitement,  et  ce  n*cst  pas  la  première 

feuilles  du  camélia.  Deux  longues  boucles  de  fois...  On  dirait  qu'il  vous  ùiit...  Pourquoi 

cheveux  bruns  descendaient  le  long  des  joues,  donc  ? 

voilaient  à  demi  le  lobe  rose  et  mignon  de  deux       Bcrthe  ne  répondit  rien. 

oreilles  enroulées  comme  de  coquilles,  et  tom-       —  Bien  certainement,  reprit  la  viUagcoise,il 

baient  jusqu*à  la  naissance  du  sein.  faut  qu'on  lui  ait  fait  de  méchants  rapports; 

La  jeune  écuyère  portait  un  habit  de  cheval  vous  êtes  iiieapablc  de  faire  du  mal  à  qui  que 

gros  bleu  ample  et  flottant,  fermé  à  la  jupe  et  ce  soit,  et  lui ,  quoiqu^il  soit  un  peu  sauvage, 

au  corsage  par  des  boutons  de  jais  ;  un  petit  col  ne  hait  personne. 

et  des  manchettes  de  toile  blanche  ajustes  sur  |  —  11  n'y  a  pas  d'explication  à  cela,  répondit 
la  robe,  prêtaient  à  toute  sa  personne  un  air  Bcrthe;  que  veux-tu  que  j'en  sache,  moi  qui 
de  jeunesse  attrayant.  On  voyait,  malgré  les  plis  vois  Jean  une  fois  tous  les  mois  t  peut-être  étailr 
de  la  jupe,  le  bout  d'un  pied  charmant,  autour  il  bien  aise  de  rester  seul  avec  toi;  mon  anivée 
duquel  bouillonnait  un  flot  transparent  de  mous-  l'aura  dérangé, 
seline  noué  à  la  cheville  et  dont  les  ondes  blan-  |  Claire  secoua  la  tète, 
ches  couvraient  à  demi  le  brodequin  de  soie  |  —Oh!  que  non!  Jean  pourrait  me  voir  en  tète- 
noire.  Une  fantaisie  d'enfant  avait  piqué  à  la  à-téte  tant  qu'il  voudrait,  et  il  n'en  profile 
ganse  de  la  casquette  de  velours  bleu  qui  coif-  guère. 

fait  M'**  de  Gaille-Fontaine  une  longue  plume       Les  deux  jeunes  flUes  allaient  entrer  dans  la 

de  héron  gris,  et  cette  plume,  qui  se  tordait  au  ferme,  lorsqu'une  espèce  de  garde  qui  était 

soufdc  du  vent,  ajoutait  à  la  grâce  de  sa  physio-  assis  à  l'écart  sur  nn  banc  se  leva  pour  les  sa- 

nomic.  Vue  à  cette  heure  incertaine  où  le  jour  hier. 

se  mourait,  et  doucement  inclinée  sur  l'eneolure  C'était  un  homme  de  taille  moyenne,  sec  et 
d'un  cheval  qui  secouait  son  m(Mrs  et  creusait  la  grêle,  vêtu  d'une  blouse  de  grosse  toile  passée 
terre  de  ses  durs  sabots,  M"*  de  Gaille-Fon-  par-dessus  ses  habits,  et  chaussée  de  graades 
laine  rappelait  ces  belles  et  fières  châtelaines  du  guêtres  boudées  jusqu'au  genou .  Il  ôla  sa  cas- 
moyen  âge  que  Walter-Scott  a  rajeunies.  quette  de  cuir  et  se  tint  «nprè»  de  la  porte, 

Elle  sauta  donc  sur  Ilierbe  et  s'avança  vers  raide  et  silencieux  comme  one  lentineUe. 
Claire  qui  demeurait  immobile ,  les  bras  pen*       Bertbe  sourit  et  poussa  légèrement  Claire  do 

dants,  les  mains  jointes  et  le  regard  tourné  du  coude, 
côté  par  lequel  Jean  venait  de  disparaître.        |     —Je  crois,  dit-elle  un  peu  précipilamment, 

—  Eh  bien!  Clairette,  à  quoi  pcnses-tuî  lui  comme  une  personne  bien  aise  de  changer  de 

demanda  M"*  de  Gaille-Fontaine  en  appuyant  con  veraation^e  crois  quck  pauvre  Claude  t'aime 

le  bout  de  ses  doigts  efiilés  sur  le  bras  de  U  beaucoup. 


jeune  fille. 

—  Moi,  mam^selle  Berthe,  je  pensais  que... 

Et  s'arrêtaiit  touC  -ÀH»up»  Clairette  pâUt,  bais- 
sa la  tète  et  se  tn< 

Berthe  glissa  son  kras  sous  celui  de  la  petite 
fermière,  et  l'entraîna  du  cdié  des  bâtiments  où 
s'allumaient  les  feux  du  soir*  £n  passant  près 


—  Je  le  sais,  répondit  naïvement  la  paysanoe* 

—  Ah  !  et  toi,  l'aimesHn? 

—  Moi!  reprit  Claire  d*un  air  tout  étonné* 

—  Bieiil  ta  surprise  m*a  répondu* 
Claire  sourit  malgré  sa  préeccupatîMi. 

Ma  foi  !  reprit«eile,  il  ne  manque  pas  de  j(»* 
lies  filles  au  villatce;  Claude  est  un  hoDDète 


BERTHE  DE  GAILLB-FONTAINE.  459 

garçon  qui  a  un  peu  de  bien,  il  pourra  choi-       —  An  moins  deyraîs-tu  dcTÎncr. 

ar.  :     —  Si  TOUS  Youlez  que  je  devine ,  udei-moi 

EDes  n'étaient  pas  assises  depuis  cinq  roi-    donc  un  peu. 
notes  qu*on  entendit  dans  la  cour  un  grand       —  Eh  bien  !  nous  sommes  allés  à  Amboise. 
bruit  de  chevaux  et  de  chiens,  hennissant  et       Berthe  rougît  jusqu'à  la  racine  des  cheveux, 
jappant.  {     —  Ah!  voilà  que  tu  commences  à  compren- 

—  Mon  père!  s'écria  Berthe;  et  tenant  sa  dre?..  Charles  m'y  a  conduit  au  galop  et  m'en 
longue  jupe  d'une  main,  elle  courut  vers  la  a  ramené  Tentre  à  terre...  11  parait  même  qu'à 
ooar.  notre  insu  il  s'y  était  rendu  deux  ou  trois  fois 

H.  de  Gaille-Fontaine,  celui-là  même  qui  était  ces  jours  derniers...  H  a  si  bien  prêché  que  les 

tout  petit  au  temps  de  la  terreur,  venait  d'arri-  actes  sont  prêts...  Sais-tu  bien  qu'il  a  gagoé 

Ter  aux  Bordes,  en  compagnie  d'un  jeune  hom-  deux  semaines  peut^tre  sur  les  lenteurs  tradi- 

me  de  bonne  mine;  ils  étaient  suivis  de  deux  tionnellcs  du  notaire  le  plus  méthodique  de  la 

domestiques  à  cheval  et  d'un  piqueur  qui  avait  province,  et  c'est  une  victoire  qui  vaut  la  peine 

grand  peine  à  maintenir  en  laisse  une  bande  d'être  signalée!..  N'as-tu  rien  à  lui  donner  pour 

de  chiens  hurlant  et  bondissant.  Des  grappes  sa  récompense. 

de  lièvres  et  de  perdreaux,  et  d'autres  pièces  de  —  Mais  dit  Berthe  avec  une  gracieuse  sim- 

gibier  pendaient  sur  la  croupe  des  chevaux,  plicité,  je  lui  donne  ma  main. 

A  cinquante-sept  ans  M.  de  Gaillc-Fontaine  Et  de  nouveau  elle  la  tendit  à  M.  de  Puiseux. 

était  encore  agile  comme  un  jeune  homme;  il  —  Bien,  ma  fille!  s'écria  le  père  joyeux, 

sauta  lestement  de  selle  et  embrassa  gaiement  Nous  n'attendrons  pas  que  les  vendanges  soient 

sa  fille,  qui  était  accourue  au-devant  de  lui.  terminées  pour  célébrer  vos  fiançailles...  Avant 

—  Qu'il  est  tard  et  quelle  imprudence  de  quinze  jours  vous  serez  mariés...  Va,  mon  en- 
courir les  bois  à  cette  heure!  dit  Berthe.  faut,  laisse-lui  ta  main.  C'est  un  honnête  hom- 

La  nuit  était  tout  à  fait  venue,  une  ombre  me,  et  il  saura  t'aimer  et  te  protéger  comme  tu 

transparente  baignait  le  plateau  et  en  effaçait  le  mérites. 

les  lignes  incertaines  ;  la  forêt  immense  éten-  .     Le  père  unit  les  deux  jeunes  gens  entre  ses 

datt  jusqu*à  l'horizon  sa  muraille  épaisse  et  noi-  bras  et  les  embrassa  tous  deux, 

rc,  et  les  étoiles  ouvraient  dans  le  ciel  leurs  cils  —  Maître  Pierre!  s'écria-t-il  en  s'adressant 

d'or  clignotants.  au  fermier ,  désormais  vous  rendrez  vos  comp- 

—  Si,  lorsque  la  chasse  vous  entraîne,  vous  tes  à  M.  de  Puiseux  :  c'est  mon  gendre  ;  j'ab- 
oe  songez  plus  à  moi,  reprit  Berthe  en  grondant  dique  mon  gouvernement  et  ne  me  mêle  plus 
V.  de  Gaille-Fontaine,  an  moins  M.  de  Puiseux  de  rien  que  d'être  heureux. 

devrait-il  ne  pas  oublier  les  inquiétudes  d'une       Clairette ,  qui  avait  suivi  Berthe ,  lui  saisit 
fille  pour  son  père.  '  la  main. 

En  parlant  ainsi,  Berthe  tendait  sa  main  au       — Ainsi,  dit-^lle,  vous  vous  mariez? 
jeune  cavalier,  qui  la  baisa.  j     —Mais,  répondit  W^^  de  Gaille-Fontaine, 

—  le  suis  d'autant  plus  coupable,  dit  celui-  tout  le  monde  se  marie....  Tu  te  parieras  bien 
ci,  que  c*cst  à  moi  que  vous  devez  le  retard    aussi  quelque  jour. 

dont  vous  Yons  plaignez.  I     Clairette  frappa  du  pied  par  terre,  et,  rele- 

—  A  vous,  Charles?  ,  vaut  sa  tête  d*un  air  mutin  : 

—  Oh  !  gronde-lc  tout  à  ton  aise,  interrompit       —  Au  moins ,  reprit-elle ,  saurai-je  demain , 
le  père.  Cest  lui  qui  m'a  fait  perdre  trois  heu-    et  pas  plus  tard  sur  quoi  je  puis  compter, 
res,  et  sais-tu  pourquoi?....  Regarde  nos  che-  .     M.  de  Gaille-Fontaine ,  qui  venait  d*annon- 
▼aux,  ils  sont  tout  blancs  d'écume.  cer  si  brusquement  le  mariage  de  Berthe  à  son 

—  Charles  vous  aura  peut-être  entraîné  à  la  fermier,  était  un  homme  vigoureux,  un  peu 
poursuite  d'un  cerf?  ,  ramassé  dans  sa  taille ,  et  dont  le  visage  plein 

—  Taurais  mit  une  balle  dans  la  tête  du  cerfy  et  coloré  indiquait  une  complexion  sanguine, 
cl  Charles  eût  été  bien  forcé  de  s'arrêter.  |  Il  avait  la  voix  forte,  les  manières  un  peu  brus- 

-•Alors  je  ne  comprends  pas.  '  qucs,  et  toute  la  vivacité  de  son  caractère  so 


160 


BERTHB  DE  GAILLE-FONTALNB. 


trahissait  dans  la  rapidité  de  ses  gestes,  de  ses 
discours,  de  ses  regards,  liais  cette  Tivacité  ne 
lui  faisait  rien  perdre  de  sa  dignité  ;  on  Toyait 
bien  qu'il  était  de  bonne  maison,  et,  sous  Ten- 
Teloppe  du  campagnard,  le  gentilhomme  per- 
çait toujours.  Habile  à  tous  les  exercices  du 
corps,  le  châtelain  de  Roche-Blanche  était  suiv 
tout  passionné  pour  la  chasse,  à  laquelle  il  se 
montrait  dVne  adresse  particulière.  Il  y  consa- 
crait tout  le  temps  que  ne  lui  prenait  pas  Tad- 
ministration  de  son  domaine,  pour  lequel  il 
n'avait  jamais  voulu  de  régisseur. 

M.  de  Gaille-Fontaine  n'avait  presque  jamais 
quitté  Roche-Blanche,  si  ce  n'est  pendant  trois 
ou  quatre  ans,  sous  l'empire,  qu'il  servit  en 
Allemagne.  Un  coup  de  feu,  qu'il  reçut  au  siège 
de  Dantzick;  et  dont  la  guérison  fut  longue  et 
difficile,  le  rendit  à  ses  foyers.  Il  vit  passer  les 
Cent  Jours  comme  une  bourrasque  ;  refusa  d'en- 
trer dans  la  garde  royale  avec  le  grade  de  ca- 
pitaine qui  lui  fut  offert  ainsi  qu'à  plusieurs 
de  ses  anciens  compagnons  d'armes  qui  l'ac- 
ceptèrent; se  rendit  à  Paris  pour  saluer 
Louis  XVIII  et  mettre  sur  le  compte  de  sa  bles- 
sure, mal  cicatrisée,  disait-il,  le  refus  qu'il 
Ikisait  de  consacrer  le  reste  de  sa  vie  au  repos, 
et  retourna  à  ses  chères  campagnes,  où  une 
lettre  ministérielle  lui  apprit  que  la  confiance 
du  roi  l'appelait  à  la  mairie  d'Àmboise. 

Louis  XVm  se  vengeait  du  gentilhomme. 

M  de  Gaille-Fontaine,  pris  au  piège,  dut  ac- 
cepter les  fonctions  administratives  qui  lui 
étaient  infligées.  Au  demeurant,  comme  il  avait 
l'esprit  naturellement  droit  et  conciliant,  qu'il 
était  aimé  et  respecté  dans  le  pays  où  tout  le 
monde  le  connaissait,  et  qu'il  ne  youlait  jamais 
rien  qui  ne  fût  juste  et  utile,  il  devint  bientôt 
le  meilleur  des  maires,  et  gouverna  la  commune 
d'Amboise,  comme  Sancho  Pança  son  île  de 
Barataria. 

En  1817,  M.  de  Gaille-Fontaine  se  maria.  La 
mort  d'une  sœur  qui  était  son  ainée  et  qui  l'avait 
rejoint,  étant  veuve  et  sans  enfants,  le  déter- 
mina à  ce  mariage  par  la  solitude  que  cette 
mortrépandittout  à  coup  autour  de  lui.  Il  é- 
pousa  une  demoiselle  de  Blois  qui  avait  de  la 
naissance,  quelque  fortune  et  un  fond  de  dou- 
ceur inaltérable.  On  aurait  dit  que  la  sérénité 
des  campagnes  où  elle  avait  toujours  vécu,  et 
la  placidité  de  ce  ciel  souriant  qui  se  mire  dans 


les  belles  eaux  de  la  Loire,  avaient  pénétré  son 
Ame  de  leur  mystérieuse  inûuence. 

Elle  partagea  jusqu'en  1834  la  vie  simple  et 
régulière  de  M.  Gaille-Fontaine,  sans  que  ja- 
mais leur  union  eut  été  troublée.  L'impétuosité 
du  mari  était  tempérée  par  la  douceur  de  la 
femme  :  elle  l'entourait,  ainsi  que  tous  les  ha- 
bitants du  château,  d'une  tendresse  inépuisable 
et  d'une  bienveillance  aimable  qui  se  manifes- 
tait dans  les  moindres  choses.  Elle  avait  une 
de  ces  natures  confiantes  qui  se  plaisent  à  ai- 
mer et  répandent  le  calme  autour  d'elles.  Si 
M"*  de  Gaille  Fontaine  avait  voulu,  elle  auiait 
pris  un  empire  absolu  sur  l'esprit  loyal  de  son 
mari;  mais  elle  n'usa  jamais  de  l'influence 
qu'elle  s'était  acquise  que  pour  le  gouverne- 
ment intérieur  de  la  maison  et  réducatlon 
de  ses  enfants. 

En  1834,  elle  mourut,  jeune  encore,  et  bénie 
de  tous  ceux  qui  l'avaient  approchée.  On  vint  à 
son  enterrement  de  dix  lieues  à  la  ronde.  Le 
curé  de  Saint-Florentin-d'Amboise,  qui  menait 
le  convoi,  disait  que,  durant  son  long  minis- 
tère, il  n'avait  jamais  tant  vu  pleurer;  c*étatt 
à  croire  que  tous  les  assistants,  et  il  y  en  avait 
plus  que  l'église  n'en  pouvait  contenir,  étaient 
de  la  famille. 

M**  de  Gaille-Fontaine  laissait  trois  enfants, 
une  fille  et  deux  garçons.  Le  soin  de  cette  pe- 
tite famille  dont  les  bras  l'entouraient,  adoucit 
le  chagrin  du  père  en  l'obligeant  à  distraire 
son  esprit  de  la  pensée  de  la  mort.  Il  reporta 
sur  ses  enfants  tout  l'amour  qu'il  avait  voué 
à  sa  femme  et  en  les  voyant  grandir  et  pros- 
pérer, il  comprit  que  la  morte  avait  laissé  une 
part  de  bonheur  après  elle,  comme  le  laboureur 
qui  sème  un  champ  avant  de  partir. 

De  ces  trois  enfants  il  ne  restait  plus  que 
Berthe;  les  deux  garçons  étaient  morts,  l'un 
à  douze  ans,  l'autre  en  Afrique  à  sa  première 
campagne.  M.  de  Gaille  Fontaine  avait  alors 
concentré  toutes  ses  affections  sur  la  tète  de 
sa  fille,  comme  un  avare  qui  convertit  son  of 
en  diamants  pour  lui  faire  tenir  moins  de  place 
et  le  garder  plus  sûrement. 

Berthe  ressemblait  à  sa  mère,  dont  elle  était 

le  dernier  fruit.  Elle  avait  seulement  dans  le 

caractère  et  les  traits  du  visage  plus  de  fermeté. 

I  La  gaité  de  son  âge  était  tempérée  par  un( 

.  sorte  de  gravite  naturelle  qui  provenait  sanJ 


&ERTHE  DE  GAILLE-FONTAINE. 


m 


doute  de  la  aoliliide  où  elle  vivait  à  Roche* 
Blanche  une  partie  de  Tannée  ci  de  la  douleur 
qu'elle  avait  eue  de  la  mort  successive  de  sa 
mère  et  de  ses  deui  frères. 

Quand  M"*  de  Gaillc-Fontaine  mourut  avec 
)c  doux  sourire  d'un  ange  qui  s'en  retourne, 
ficrthe  avait  sept  ou  huit  ans.  Dès  son  enfance 
oa  reconnaissait  en  elle  un  esprit  réfléchi  que 
ràçe  devait  encore  fortifier;  m&rie  dans  le 
calme  de  cette  retraite  écartée  du  monde,  sa 
pensée  avait  pris  de  la  nature,  au  milieu  de 
laquelle  elle  grandissait  librement,  sa  forte  sé- 
rénité. L'habitude  qu'elle  avait  contractée  de 
bonne  heure  des  promenades  à  travers  champs 
avait,  sans  qu'elle  s'en  aperçut  ellc-mômc,  plié 
son  âme  à  la  méditation.  Entre  les  grands  spec- 
tacles de  la  nature  et  les  grandes  pensées,  il  y 
aune  corrélation  mystérieuse  qui  agit  puis- 
samment sur  les  fortes  organisations.  Les  nuits 
sereines,  les  larges  horizons,  les  plaintes  qui 
s'échappent  des  bois,  les  bruits  de  la  rivière 
qui  montent  dans  le  silence  des  soirs  d'été, 
dilatent  l'esprit  et  l'empreignent  de  leur  ma- 
jesté. 

Ikrlhe  était  la  joie  et  l'orgueil  de  son  père. 
En  la  donnant  à  M.  de  Puisoui,  il  croyait  lui 
donner  son  bien  le  plus  précieux,  un  bien  que 
tous  les  rois  de  la  terre  n'auraient  pas  pu  payer. 
L*amour  du  jeune  homme  semblait  comprendre 
et  mériter  retendue  de  ce  bienfait;  toutes  les 
tendresses  du  frère  iet  de  Famaot,  il  les  con- 
fondait dans  son  cœur  pour  M^^*  de  Baille- 
Fontaine. 

(Tétait  un  gentilhomme  du  pays,  dont  la  for- 
tune était  loin  d'égaler  celle  de  Berthe,  unique 
héritière  d'une  tante  qui  possédait  pour  plus 
de  cent  mille  ccus  de  terre  dans  le  Loiret,  ce 
qui,  joint  an  domaine  de  Roche-Blanche,  aux 
mctaierics  qui  en  dépendaient  et  à  un  hôtel  sis 
à  Dlois,  provenant  du  chef  de  sa  mère,  cons- 
tituait une  dot  de  plus  d'un  million.  Mais,  en 
choisissant  M.  de  Puiscux  pour  gendre,  M.  de 
Gaillc-Fontainc  s'était  arrête  à  la  loyauté  du 
caractère  bien  plus  qu'aux  richesses. 

Giarles,  dont  la  recherche  avait  été  agréée 
fiar  Bcrlhc,  avait  dix  ans  de  plus  qu'elle.  C'était 
un  grand  jeune  homme  blond,  franc  comme 
Tor,  ferme,  résolu,  d'une  élégance  extrême, 
plein  de  distinction,  brave  jusqu^à  la  témérité, 
le  type  le  plo|  complet  de  ce  qu'on  appelait 

T.  IX 


autrefois  on  gentilhomme,  et  de  ce  qui  n'a  plus 
de  nom  aujourcl'hui  que  les  mœurs  ont  gàtéle 
mot. 

Peut-être  rintclligcnoe  n'était^elle  pas  chet 
M.  de  Puiscux  à  la  hauteur  du  cœur,  ce  qui, 
sous  un  rapport,  le  rendait  inférieur  à  M"*  de 
Gaille-Fontaine.  Peut-être  encore  pouvait-on 
lui  reprocher  un  peu  de  hauteur,  certaines  hft» 
bitudcs  dédaigneuses  qui  contrastaient  avec  les 
mœurs  simples  de  la  campagne  et  pour  lesquel- 
les Berthe  ne  cessait  pas  de  le  réprimander. 

Quand  la  petite  troupe  remonta  à  cheval 
pour  s'en  retourner  à  Roche-Blanche,  la  brume 
s'était  tout  à  fait  dissipée.  Les  étoiles  distillaient 
une  lumière  blonde  qui  augmentait  la  profonde 
étendue  du  plateau;  la  lune  efQlait  son  crois- 
sant mince  et  luisant  comme  la  lame  d'un  sa- 
bre turc  et  faisait  briller  dans  la  campagne  la 
surface  polie  de  la  Loire  ;  quelques  lumières 
rouges,  piquant  l'obscurité  de  leurs  étincelles 
vacillantes,  indiquaient  seules  l'emplacement 
du  château,  dont  les  murailles  étaient  englou- 
ties dans  l'ombre  comme  les  flancs  d'un  navire 
dans  l'eau. 

M.  de  Gaille-Fontaine,  Bf .  de  Puiseux  et  Ber- 
the prirent  à  travers  champs  et  s'écartèrent 
bientôt  des  domestiques,  qui  restèrent  à  quel- 
que distance  en  arrière.  Les  chiens  impatients, 
jappaient  sur  leurs  traces,  flairaient  la  terre  et 
donnaient  de  furieuses  saccades  au  valet  qui  ks 
tenait  en  laisse. 

Le  père  et  le  gendre  eansaient  ensemble. 
Leurs  chevaux,  un  peu  las  après  la  course  quMIs 
avaient  fournie  dans  la  journée,  ne  pressaient 
pas  leur  allure;  mais  celui  de  Berthe,  qurétàit 
frais  et  dispos  et  qui  entendait  à  quelques  cen- 
taines de  pas  en  arrière  le  bruit  d'une  troupe 
de  cavaliers  piétinant  sur  le  sol,  gagnait  la 
main ,  reniflait,  piaffait  et  bondissait  en  avant. 
L'écuyère  lui  rendit  la  bride  légèrement  et  il 
partit  au  galop.  ^ 

Le  galop  brusque  et  saceadé  auquel  Berthe 
s'abandonnait  l'entraînait  vers  un  liouquct  de 
noyers  qui  couvraient  de  leur  omlire  noire  le 
centre  du  plateau.  Le  cheval,  effarouché  par  la 
nuit  qui  prête  aux  buissons  des  formes  faUtas^ 
tiques,  irrité  par  la  résistance  de  la  main  habile 
qui  le  gouvernait,  se  défendait  viok-mmentde» 
quatre  pieds  et  se  Jetait  de  côté  pour  une  feuille 
que  le  vent  laisaitUNirbillonnerrQtre  ses  jambes* 

il 


162 


lifiRTlIE  DE  GAILLB4rONTAlX£. 


Cette  lutte  et  ce  nmitement  qui  foutttoépnt 
le  sang  vif  de  la  Jeune  fille  lui  plaisaient.  Elle 
•e  sentait  emportée  dans  Tespace  et  la  nuit,  et 
ce  plaisir  mystérieux  qnt  nait  du  danger  lui 
fusait  aspirer  avec  délices  Tair  frais  qni  la 
Ihippaît  au  visage. 

M.  de  Gaille-Fontainct  qui  la  savait  habile 
écuyère,  la  laissait  courir. 

Un  élan  la  fil  disponltre  à  ses  yeux. 

Berthc,  lanf:éc  au  galop,  allait  passer  devant 
le  bouquet  de  noyers,  lorsque  son  cheval  fit 
un  écart  si  prodigieux  qu'il  (hllut  tout  Part  et 
toute  la  souplesse  de  H'**  de  Gaillc*Fontaine 
pour  n^en  être  pas  désarçonnée. 

Elle  maittUm  son  cheval,  qui  voulait  se  pré* 
cipiter  de  outé,  le  contraignit  à  rester  en  place 
et  regarda  du  côté  des  arbres. 

Sur  la  lisière  de  Tombre  épaisse  qu'ils  ver- 
saient sur  le  plateau,  un  homme  était  debout, 
les  deux  mains  appuyées  sur  le  caqon  de  son 
fusil. 

Berthe  le  reconnut  et  treasalilil. 

C'était  Jean.  Le  grand  chien  roux,  couché 
aux  pieds  de  son  maître,  aboyait  doucement, 
le  museau  entre  ses  pattes. 

Berthe  ramena  le  cheval  du  côté  de  Jean. 

— '  Que  fkites-vuus  donc  là  à  cette  heure?  dit- 
elle  en  s'cfTorçant  d*aasurer  savoix. 

—  Moi  !  répondit  Jean ,  je  vous  attendais 
pour  vous  voir  passer,  vous  et  M.  de  Puiseux. 

Berthe  regarda  en  face  le  chasseur,  qui 
avait  Tait  deux  on  trois  pae  en  dehors  du  cercle 
noir.  U  était  pâle  comme  un  mort.  Quand  il 
tourna  la  tête  du  côté  d'où  venaient  le  père  et 
le  fiancé  de  M"*  de  GaiUe-Fontaine ,  son  re» 
gBfd  prit  une  expression  de  douleur  si  poi- 
gnante et  si  terrible  à  U  fois,  que  Berthe 
poussa  résolument  son  cheval  vers  lui. 

—  Jean ,  lui  dit*elle ,  penchée  sur  le  cou  de 
sa  monture ,  il  faut  que  je  vous  parle  ;  soyez 
demain  à  midi ,  au  Pré-aux-Nains. 

—  J*y  serai, dit  Jean. 

H'**  de  Gaillo-Fontainc  lâcha  la  bride  à  son 
dieval,  qu'  disparut  dans  la  nuit.  Jean  et  son 
chien  rcnt  *ërtint  sous  le  couvert  des  noyers; 
M.de  GaiUo^biilaiae passa awc  M.  de  Puiseux; 
leurs  valets  les  suivirenSsur  le  plateau ,  et  tout 
retomba  dans  le  silence. 

Une  heure  après  cet  entretien ,  un  homme 
jirrivn  sous  ka  mnrsdo  te  ferme,  que  le  silence 


et  hi  nuit  enveloppait nt.  Le  «Niper  était  fini; 
tous  les  laboureurs  s^étaient  retirés  et  endor- 
mis. Quand  il  fut  proche  de  la  porte  extérieure, 
Jean ,  car  c'était  lui ,  se  retourna  et  demeura 
quelques  instants  immobile,  les  yeni  Aié&  sur 
les  points  lumineux  qui  indiquaient  le  châteao 
de  Roche-Blanche  ;  puis  il  s'introduisit  dans  la 
cour,  gagna  une  grange,  s'étendit  sur  des 
bottes  de  paille  et  s'endormit. 

Le  grand  chien  roux  se  coucha  aux  pieds  do 
son  maître  et  rimitn. 

Vis«à-vis  de  cette  grange  et  derrière  une  fe- 
nêtre ornée  de  rideaux  blsncs  brillait  une  lam- 
pe posée  devant  une  grossière  image  de  b 
Vierge,  aux  pieds  de  laquelle  une  paysanne 
priait  à  genoux. 

C'était  Clairette  qui  priait  pour  lean. 

Clairette  était  une  de  ces  naïves  et  joyeuses 
créatures  qui  portent  le  contentement  avec  elles. 
Le  sourire  épanoui  sur  sa  bouche ,  la  gaité  qui 
riait  dans  ses  yeux ,  inspiraient  natureUemeoi 
de  la  sympathie  à  tous  ceux  qui  la  voyaient. 
Le  refrain  de  quelque  chaAson  da  pays  chan- 
tait toujours  sur  ses  lèvres ,  qui  avaient  la 
couleur  d'une  grenade  en  fleur.  Active ,  vigi- 
lante ,  bonne  à  tous ,  fraîche  et  jolie  comme 
une  mai^gnerite  des  prés,  elle  se  réveillait  avec 
l'alouette ,  et  l'on  entendait  sa  voix  rire  et  gpt- 
zouiUer  aussitôt  l'aube  venue. 

Chacun  l'aimait  dans  la  ferme  et  la  regardait 
comme  l'enfant  de  la  maison ,  bien  qu'elle  fût 
à  peine  petite  nièce  de  Pierre  Guillard ,  et  en- 
core à  la  mode  de  Bretagne.  Elle  pouvait  troUcr 
dans  le  pays  comme  une  caille  par  les  prés  et 
par  les  vignes,  sans  crainte  d'être  molestée. 
Quoique  donoe  comme  la  première  laine  des 
agneaux ,  dairetto  savait,  dans  Toccasion ,  se 
servir  de  ses  doigts,  et  plus  d'un  garçon ,  un 
peu  trop  égayé  par  hi  danse  au  temps  des  tcd- 
danges,  en  avait  senti  le  contact  sur  ses  joues. 
On  savait  d'ailleurs  qu'elle  avait  pour  amis  et 
pour  défenseurs  les  fils  de  Pierre ,  Claude  lo 
garde ,  et  surtout  Jean ,  dont  la  force  redouta- 
ble inspirait  un  grand  respect  à  tout  le  village. 

Chez  une  personne  de  ce  naturel ,  hi  tristesse 
ûiisait  une  impression  d'autant  plusibrte  qu'elle 
était  plus  rare.  On  ne  pouvait  voir  sans  être 
affligé ,  la  pAlenr  s'étendre  snr  des  joues  qui 
avaient  le  coloris  et  le  duvet  de  la  pèche  ;  et  le 
chagrin  assombrir  des  yeux  presque  toujours 


BERTHE  DE  6A1LLE-FONTa!7^E. 


IM 


si  gais.  Bans  les  moments  où  la  mélancolie  la 
prenait,  Clairette  enfonçait  ses  petites  mains 
dans  les  poches  de  son  tablief ,  baissait  le  nez, 
qu*eUe  avait  charmant  et  retroussé  comme  ce- 
lai des  bergères  qui  dansent  sur  les  trumeaux, 
et,  les  pieds  dans  ses  sabots,  s*en  allait  rôder 
le  long  des  haies  com  me  une  mésange  qui  a 
perdu  ses  petits. 

—  Qu*as-tu,  Clairette?  loi  demandaient  les 
jeunes  gens  de  la  ferme  qui  passaient  par  là. 

Clairette  poussait  un  grand  soupir  et  ne  ré- 
pondait rien. 

Le  plus  souvent,  son  malheur  tenait  6e  ce 
que  Jean  ne  TaTait  pas  embrassée  à  son  retour 
de  la  chasse. 

Hais  ce  grand  chagrin  ne  tenait  pas  contre  le 
moindre  témoignage  d*amitié ,  et  aussitôt  que 
iean  lui  avait  tapé  sur  la  joue ,  rires  et  chan- 
soos  revenaient  de  plus  belle. 

Après  qu^elte  eut  appris  le  prochain  mariage 
de  ll'i*  de  Gaille-Fontaine ,  .Clairette  se  sentit 
prise  d^QB  grand  trouble ,  où  le  dépit  entrait 
pour  quelque  chose.  11  lui  semblait  qu*elle aussi 
était  en  âge  d^ètrc  pourvue ,  qu^après  tout  elle 
avait  dix-sept  ans ,  que  chacun  s*accordait  à  la 
trouver  jolie ,  et  qu^il  fallait  que  Jean  eût  le 
goût  bien  mauvais  pour  ne  s^en  être  pas  aperçu. 
Du  dépit  elle  arriva  à  la  colère,  plongea  ses 
mains  au  fond  de  ses  poches,  et,  les  sourcils 
froncés  comme  une  reine  de  tragédie ,  courut 
se  regarder  à  un  morceau  déglace  qu'une  lam- 
pe oubliée  éclairait  dans  un  coin.  La  vue  de  ^n 
visage ,  fait  tout  exprès  pour  le  pinceau  de 
Creuse ,  la  fit  sourire  ;  en  souriant ,  elle  mon- 
tra au  miroir  une  double  rangée  de  dents  qui 
avaient  réclat  de  rémail;  cette  découverte  ache- 
va de  la  décider;  elle  lissa  ses  cheveux  châ- 
tains du  bout  de  ses  doigts  potelés ,  ajusta  son 
mouchoir  do  cou ,  noua  d*une  façon  plus  co^ 
qoctteson  petit  bavolet,  et  descendit  dans  la 
coor  trds  décidée  à  se  marier. 

Le  fermier  se  promenait  à  Fécart  d^un  air 
chagrin  ;  Il  s*y  trouvait  seul  ;  un  grand  feu 
brûlait  dans  la  cuisine  et  faisait  bouillir  une 
marmite  énorme ,  où  le  dirfcr  de  la  ferme  ache- 
vait de  euirfl.  Les  labourctirs,  assis  autour  de 
Titre ,  attendaient  que  le  couvert  lût  mis.  Le 
tomnlte  avait  cessé. 

La  cour ,  dans  laquelle  Pierre  Goilfard  allait 
et  venait  »  était  éclairée ,  en  paffîe ,  par  le  re- 


flet de  ce  grand  f^u  de  broussailles  et  de  sar- 
ments qui  flambait.  Pierre  n^avait  point  fair 
de  penser  au  souper,  et l*ott  voyait  «a  norrô  sil- 
houette, qui  tantôt  se  plotfgeait  dans  Tobscu- 
rite  et  tantôt  apparaissait  dans  la  zone  de  lu- 
mière. 

Clairette  courut  à  lui ,  se  planta  bravement 
au  milieu  do  cette  zone ,  le  visage  tourné  vers 
le  feu,  qui  brillait  par  la  fS?nôtre  ouverte,  et, 
le  front  haut,  bien  ferme  sur  ses  petits  pieds , 
rouge  comme  une  pomme  d*api ,  et  tes  joues 
creusées  par  une  fossette  qu'y  dessinait  un  sou- 
rire im[>erccptible ,  arrêta  le  fermier. 

—  Regardez-moi!  luidit-eBe  brusquement. 

—  Qu'ai-je  besoin  de  te  regarder?  Est-ce  que 
je  ne  te  vois  pas?  répondit  le  fermier,  que  la 
pantomine  de  Clwrette  étonnait  un  peu. 

— C'est  égal ,  regardez  totijours , reprit  la  fil- 
lette. 

—  Bien....  après? 

—  Comment  me  trooves-vons ,  monsieur 
Piewe? 

—  Jolie  comme  la  plus  jefie  fllle-da  pays  ;  on 
peut  te  le  dire  à  toi ,  parce  que  tu  n'es  pas  co- 
quette comme  tout  d'autres  qui  cherdieiit  à  em- 
bobiner les  garçons. 

—  Alors  vous  trouvez  aussi  qu'on  ne  serait 
pas  trop  malheureux  dem'épouser?  reprit  Clai- 
rette qui  restait  toujours  campée  devant  le  fer- 
mier avec  la  mine  déterminée  d'un  jeune  coq. 

—  Malheureux  !  mais  sf  j'avais  vingt  ans,  je 
ne  voudrais  pas  d'autre  femme  que  toi!  Tu  es 
honnête.... 

—  Ça  c'est  vrai. 

— Tu  as  un  bon  cœur. 

-»  Trop  bon  !  On  se  mettrait  au  feu  pour  des 
ingrats  qui  n*y  prennent  seulement  pas  garde  ! 

—  Tu  es  active  et  tu  travailles  de  tes  dix 
doigts  comme  une  fée. 

—  Puisque  vous  pensez  tout  cela  de  moi, si 
je  voulais  devenir  votre  bru -vous  y  consentiriez 
volontiers? 

—Tu  sais  bien  que  ça  a  toujours  été  mon 
choix ,  petite  rusée. 

—  Eh  bien  !  donc,  dépéchez-rvous  de  dire  à 
Jean  de  m'^pouser. 

Le  fermier  hocha  la  tête. 

—  Est-ce  que  vous  croyez  qu'il  tfj  refusera  t 
reprit  Clairette  précipitamment. 

—  Je  ne  dis  pas  cela ,  mais.... 


1G4 


DERTIIE  DE  GAILLE-FONTAlNE. 


— Mais  TOUS  n'ètos  pas  bien  sAr  quHl  accepte  ! 
11  ne  serait  pourtant  pas  si  à  plaindre  1 

—  Ah  !  s*il  voulait  m'ccoutcr. 

—  Apres  ça ,  ça  le  regarde  !  ajouta  Clairette^ 
d'un  air  mutin.  D'autres  ne  feront  pas  les  dédai- 
gneux. S'il  me  refuse,  ch  bien!  j'épouserai 
Ciaudt.>. 

—  Claude  est  un  honnête  garçon ,  et  tu  ne 
seras  pas  mal  avec  lui. 

— 11  faut  que  ça  fmissc,  voyez-vous,  maître 
Pierre;  voilà  qui  cstdécidé....  Ainsi,  vous  par- 
lerez à  Jean? 

»  Je  te  le  promets. 

Clairette  sauta  au  cou  du  fermier,  Pcmbrassa 
sur  les  deux  joues  et  rejoignit  les  laboureurs 
en  chantant. 

Le  lendemain  au  point  du  jour,  la  première 
personne  que  Jean  rencontra  en  quittant  la 
grange,  ce  fut  Clairette ,  qui  trottait  par  la  cour 
entoutée  d'une  population  inquiète  de  poules 
et  de  poussins.  L'étonnement,la  joie  peut-être 
aussi ,  firent  tomber  des  mains  de  la  fermière 
le  tablier  qui  contitnait  l'orge  et  le  mil  .La  pro- 
vendc  se  répandit  par  terre,  et  Clairette,  lais- 
sant là  coqs,  poules  et  poussins ,  courut  dans  la 
chambre  où  maître  Pierre  achevait  de  passer  sa 
blouse  de  grosse  toile. 

—Eh!  monsieur  Pierre»  dit-elle  en  entre- 
bâillant la  porte ,  il  est  là. 

-Qui? 

— -  Mais  Jean  I  Qui  voulez-vous  que  ce  soit. 

—Tu  lui  as  parlé? 

—  Non  pas!...  Ça  vous  regarde....  JeTaivu, 

—  C'est  bon  ;  j'y  vais. 

—  Uàtez-vous...  le  voilà  qui  siffle  son  chien... 
Si  vous  lui  laissez  gagner  le  bois ,  on  ne  le  re- 
verra plus. 

Pierre  prit  son  grand  chapeau  et  son  fouet  et 
descendit. 

Au  moment  où  il  parut  dans  la  cour,  Jean  en 
passait  la  porte;  le  fermier  l'appela. 

^  Laisse  les  perdreaux  tranquilles  pour  ce 
matin  ,  lui  dit-il  ;  j'ai  à  te  parler. 

—  Je  vous  écoute ,  mon  père. 

Le  fermier  prit  le  chasseur  par  le  bras  et  le 
conduisit  au  bord  de  la  forêt.  L'aube,  blanchis- 
sait la  campagne  mut  enveloppée  des  vapeurs 
da  matin  comme  une  fiancée  de  ses  voiles.  Les  | 
merles  sifflaient  dans  les  haies  ;  les  pleurs  de  ! 
la  rosée  scintillaient  aux  feuilles  des  arbres ,  et  { 


l'on  voyait  dans  les  champs  luire  cette  humidité 
brillante  que  la  fraîcheur  des  nuits  attache  aux 
mottes  des  sillons. 

Les  pieds  du  laboureur  et  de  son  fiU  faisaient 
jaillir  des  millit.TS  de  perles  du  milieu  de:»  her- 
bes, tandis  qu'ils  suivaient,  pensiCslous  ileui, 
la  lisière  du  bois. 

Le  fermier  rompit  le  premier  le  siloncc. 

—  Jean ,  dit-il  au  chasseur,  tu  es  en  àgcdc 
te  marier  ;  au  tien,  j'étais  père  déjà.  As-tu  pen»^ 
à  l'établir? 

—  Non ,  mon  père  ;  jamais. 

—  Alors,  il  faut  bien  que  j'y  pense  pour  toi. 
La  femme  qu'il  te  faut ,  je  l'ai  trouvée. 

—  Je  vous  remercie ,  mon  père  ;  mais  m  la 
cherchant ,  avez-vous  pensé  à  vous  ou  à  moi  ? 

L*amcrtunc  de  cette  réponse  n'échappa  point 
au  fermier. 

—  J'ai  pensé ,  dit-il ,  à  un  honnête  garçon 
que  Dieu  a  créé  pour  qu'une  jeune  famille  se 
groupât  autour  de  lui.  Si  tu  as  des  chagrins , 
ta  femme  les  partagera;  et  ces  peines,  que 
nous  ne  pouvons  pas  connaître ,  elle  les  adou- 
cira en  les  partageant. 

Jean  secoua  la  tète. 

—  Non ,  mon  père ,  c'est  impossible. 

—  La  femme  que  je  le  destine ,  reprit  le  fer- 
mier, est  bonne,  soigneuse,  excellente  ména- 
gère, active  et  vigilante  en  toutes  choses.... 

—  Ne  me  la  nommez  pas  !  s'écria  Jean;  ce 
serait  inutile.  J'ai  vécu  seul  ;  je  vivrai  scuL 

—  Prends  garde ,  Jean  ;  tu  es  dédaigneux 
parce  qu&.tu  es  jeune  ;  mais  la  vieillesse  vien- 
dra. 

—  Peut-être  ! 

Le  père  regarda  son  fils  tristement. 

—  Je  ne  sais  quelles  pensées  tu  nourris ,  mais 
ce  ne  sont  pas  celles  d'un  fermier ,  reprit-il. 
Pourquoi  nous  fuis-tu  sans  cesse?  que  le  man- 
que-t-il?  quelle  compagnie  vas-tu  chercher 
dans  les  bois  où  tu  passes  tes  jours  ?  Une  char, 
rue  va  mieux  qu'un  fusil  auiT  mains  d'un  la- 
boureur. Crois-moi,  Jean,  tu  en  viendras  à 
regretter  ce  que  tu  refuses  aujourd'hui...  La 
jeunesse  s'en  va  et  la  solitude  arrive.  Tu  com- 
prendras alors  que  des  enfants  sont  les  seules 
choses  qui  retiennent  à  la  vic..^.  Que  devien- 
draient les  vieillards ,  s'ils  n'avaient  personne 
à  aimer?  Je  un  cherche  pas  à  te  donner  une 
femme  pour  ton  bonheur  présent ,  mais  bien 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTALNE. 


163 


pour  te  crcor  des  oWigatîons  et  des  devoirs  en- 
vers des  prrsonn.  s  qui  tireront  tuut  de  toi  ;  il 
vient  un  temps  où  le  travail  t'égaie  et  où  Ton 
pense  avec  bonheur  aux  charg»  s  qui  pèsent 
sur  nous.-'Claircttc ,  —  et  tu  l'avais  dcvince 
avant  même  que  je  te  l'eusse  nommée ,  a  le 
cœur  dans  les  yeux  :  on  y  lit  tout  ce  qu'elle 
pense;  die  s'appliquera  de  toutes  ses  forces  à 
rendre  son  mari  heureux ,  et  comment  n'y  ar- 
riverait-elle pas  ?  Peut-on  rien  lui  souhaiter 
qu'elle  n'ait  déjà? 

—  Rien. 

—  Épouse-la  donc ,  Jean.  Si  tu  t'obstines  à 
rester  seul,  l'ennui  te  prendra,  et  l'ennui  est 
un  nitiuvais  conseiller. 

—  Ecoutez,  père,  répondit  Jean  qui  n'avait 
pas  interrompu  le  fermier  aussi  longtemps  que 
celui-ci  avait  parlé ,  je  voudrais  obéir,  mais  je 
sens  bien  que  je  ne  le  pourrai  pas.  J'estime 
Clairette  comme  un  frère....  mais  cette  amitié 
ne  va  pas  au-delà.  Je  prétends  aimer  ma  femme 
autrement.  J'ai  commencé  par  avoir  des  livres 
entre  les  mains  et  c'est  un  mauvais  commen- 
cement pour  quelqu*un  qui  doit  plus  tard  con- 
duire une  charrue.  J'ai  plus  de  douleur  en  sen- 
tant ce  que  je  suis,  que  vous  en  avez  en  le 
voyant.  Mais  qu'y  puis-je  à  présent?  Clairette 
avec  toutes  ses  qualités ,  empoisonnerait  ma 
vie.  On  me  tourmente  de  tous  côtés  pour  pren- 
dre un  état....,  vous  me  montrez  la  bêche,  un 
autre  me  montre  le  marteau.  Voulez-vous  que 
je  vous  le  dise ,  mon  père  :  je  n'ai  pas  été  élevé 
pour  cela.  J'aurai  toujours  bien  de  quoi  acheter 
de  la  poudre  et  du  plomb  ;  j'ai  un  fusil ,  avec 
cela  on  ne  manque  jamais  de  rien.  Si  la  tris- 
tesse vient ,  eh  bien  !  j'en  ferai  la  compagne  de 
ma  vie.  Au  moins  serai-jc  seul  malheureux  ;  si 
je  me  mariais  nous  serions  deux ,  peut-être 
trois.  Mon  isolt*mt*nt  à  moi  ce  n'est  pas  de  Pé- 
folsme ,  c'«'st  de  la  prudence. 

Le  père  inclina  son  front  ride. 

^  Que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite  l  et  il  s'é- 
loigna. 

Du  plus  loin  qu'elle  l'aperçut.  Clairette,  qui 
attendait  au  coin  de  la  ferme ,  comptant  les 
minutes  et  sourde  à  tous  les  appels ,  courut  à 
lui. 

Pierre  ag'.ta  sa  tête  rn  signe  de  refus. 

Ciairt;tte  s'arrêta  court  ;  Is  larmi'S  lui  vinrent 
aux  yeux  ;  elle  les  laissa  couler  un  instant  en 


silence  ;  puis ,  les  cssuyautavec  le  coin  de  son 
tablier  : 

—  Eh  bien  !  dit-eUe  d'un  air  résolu  «j'épou- 
serai Claude. 

Aussitôt  que  le  père  et  le  fils  se  furent  sépa- 
rés, Jean  marcha  rapidement  du  côté  du  Pré^ 

lY. 

On  connaissait  sous  le  nom  de  Pré-auo>-Nain$. 
une  lande  située  entre  deux  bois  ei  semée  de 
grosses  pierres  et  de  buissons  de  houx.  C'était 
un  lieu  sauvage,  et  l'on  n'entendait  pas  d'autre 
bruit  que  le  choc  du  pivers  frappant  les  troncs 
d'arbres  de  son  bec  et  le  bramement  du  cerf  er- 
rant dans  les  vastes  forêts.  Les  pierres  énormes 
qui  jonchaient  cette  clairière,  hérissées  de. 
broussailles  et  de  plantes  grimpantes,  noires 
et  sinistres,  ressemblaient  au  crépuscule,  à 
des  têtes  difformes  saillant  du  sol  :  la  tradition 
racontait  qu'un  peuple  de  nains  avait  jadis  ha- 
bité cette  contrée ,  et  que  «  vaincus  par  un 
puissant  magicien  qui  les  avait  surpris  une 
nuit  de  sabbat,  ces  nains  avaient  été  contraints 
de  s'en£uir  dans  la  terre  ;  kurs  tètes  seules  pa- 
raissaient à  la  surface  du  champ ,  et  ils  n'en 
devaient  plus  sortir  qu*au  jour  du  jugemeut 
dernier.  La  tradition  ne  se  chargeait  pas  d'ex- 
pliquer comment  des  nains  pouvaient  avoir  de 
si  grosses  têtes  ;  elle  se  bornait  à  répéter  ce 
qu'on  disait  dans  le  pays. 

Les  pâtres  évitaient  de  passer  dans  ce  lieu 
d'un  aspect  lugubre ,  où  jamais  on  ne  rencon- 
trait la  vache  ou  la  brebis.  L'herbe  desséchée 
autour  de  ses  roches  auxquelles  les  ronces  fai- 
saient une  chevelure ,  semblait  avoir  été  brûlée 
par  des  pas  invisibles  tournoyant  sur  le  sol.  Les 
grands  bois,  remplis  de  bruits  mélancoliques, 
servaient  de  cadre  à  cette  enceinte  déserte  et 
triste. 

Du  milieu  de  cette  lande  bien  connue  des 
braconniers,  qui  savaient  y  rencontrer  des  cerfs 
passant  de  l'une  des  forêts  dans  l'autre,  on  en»- 
brassait  la  vaste  étendue  de  bruyères  qui  for- 
maient comme  un  cercle  aride  entre  ces  forêts; 
vers  le  nord,  le  cerdc  irrégulier  s'abîmait  dans 
un  précipice  qui  en  interrompait  brusquemciU 
la  surface ,  et  interceptait  de  ce  côté  toute  e»' 
pcce  de  ci»mmunication. 

Jean  arriva  longtemps  avant  midi  au  i'ré-aux- 
Nains.  Le  ciri  était  à  demi-couvert  de  nuages 


166 


BËllTHK  DE  GAILLE-FONTAINE. 


gris  dont  les  pesantos  masses  montaient  par- 
dessus la  forêt,  du  eMé  de  Pouest.  Un  vent  hu- 
mide et  lourd  rusait  la  clairière,  d'où  sVnvolail 
an  tourbîHon  de  feuitles  jaunies.  Un  engoule- 
vent partit  des  pieds  du  chasseur  et  fila  pres- 
que à  la  surface  du  sol,  en  poussant  son  cri  lu- 
gubre. Jean  le  suivit  du  regard  jusqu'à  ce  qu*il 
se  fût  almttu  sur  un  abrisscau,  et  s'arrêta  près 
d'une  roche  aux  flancs  de  laquelle  s'attachaient 
des  touffes  de  bruyères  frissonnant  dans  Tair. 

—  Le  vol  de  cet  oiseau  est  de  mauvais  au- 
gure ,  dit-il  avec  un  sourire  amer!...  Si  j'étais 
Romain,  je  m'en  retournerais...  Mais  je  ne  suis 
qu'un  paysan,  ajouta-t-il  :  je  puis  rester. 

Jean  appuya  son  fusil  à  double  canon  contre 
le  rocher,  et  se  mit  à  marcher  de  long  en  large 
devant  la  Pierre-aut-Nains.  Le  grand  chien  roui 
le  suivit  quelques  instants,  puis  s'assit  auprès 
du  fusil ,  le  nez  au  vent  et  remuant  la  queue 
toutes  les  fois  que  sou  maître  passait  à  son 
c6té. 

Au  bout  d'une  heure ,  Jean  tourna  les  yeux 
vers  un  vieux  îvène  qui  croissait  au  milieu  de 
la  lande. 

—  Quand  l'ombre  de  cet  arbre  rasera  le  bord 
du  rocher,  dit-il,  c'est  que  midi  aura  sonné. 

Comme  il  achevait  de  se  parler  à  lui-même, 
le  chien  leva  la  tête ,  allongea  son  museau  et 
gronda  sourdement.  Cependant  on  ne  voyait  et 
on  n'entendait  rien  encore.  Bientôt  le  chien  se 
dressa  et  aboya  fortement ,  en  courant  vers  la 
partie  de  la  forêt  qui  faisait  face  à  Roche-Blan- 
che. 

—  Ici,  Loup  !  ici  !  cria  Jean. 

Au  même  instant,  une  femme  à  cheval  et 
lancée  au  galop  déboucha  de  la  forêt,  et  parut 
à  l'extrémité  de  la  clairière.  Elle  s'avança  ra- 
pidement vers  le  chasseur ,  sauta  lestement  à 
.  terre  quand  elle  en  fut  à  quelques  pas ,  et  lui 
tendit  la  main. 

—  Jean,  dit-elle,  je  suis  venue  en  amie.  Est- 
ce  un  ami  qui  m'attend? 

n  y  avait  dans  le  regard  et  dans  le  geste  qui 
accompagnèrent  cette  action  si  simple,  tant  de 
confla,nce  et  tant  de  dignité,  que  Jean  se  sentit 
remué  jusqu'au  fbnd  du  cœur. 

—  Votre  ami,  dit-U,  je  le  serai  toujours. 
Bcrthe  noua  la  bride  de  son  cheval  autour 

de  la  forte  racine  d'un  houx  qui  étalait  SC3  fcuil 
les,  d'un  vert  luisaâléf  glacé,  au  pied  delà 


roche,  agrafa  la  longue  jupe  de  son  iiabit  de 
cheval  à  sa  ceinture,  et  fli  signe  à  Jean  de  la 
suivre  du  côté  où  le  soleil  illuminait  la  clairière. 
Mais  les  nuages  qui  voyageaient  dans  le  ciel 
couvraient  la  campagne  d'ombres  errantes,  qui 
interceptaient  la  lumière  à  intervalles  inégaux. 

^  S'il  ne  fait  pas  chaud  par  ici,  reprit  Bcr- 
the, au. moins  n'y  fait-il  pas  trop  froid. 

Elle  s'était  arrêtée  sur  une  partie  de  la  lande 
tapissée  d'une  herbe  fine  et  rase  comme  du  ve- 
lours ;  Jean  l'y  rejoignit ,  et  les  deux  jeunes 
gens  se  promenèrent  lentement  l'un  près  de 
l'autre. 

—  Vous  m'avez  fait  beaucoup  de  peine  hier 
au  soir ,  reprit  Berthe  en  appuyant  le  bout  de 
ses  doigts  sur  le  bras  de  Jean. 

—  La  peine  que  j'éprouvais  a  donc  rejailli 
sur  vous?  reprit  le  chasseur. 

—  Me  croyez-vous  insensible  à  ce  que  vous 
ressentez?  Si  vous  le  pensiez,  Jean,  vous  seriez 
injuste. 

—  Voyez!  interrompit  le  jeune  homme  en 
opposant  par  un  brusque  mouvement,  son  bras 
à  celui  de  M"*  de  Gaillc-Fontaine.  Voyez!  ceci 
est  du  gros  yelours  de  coloB ,  c^kt  est  du  drap 
d'Elbeuf. 

^  Ce  que  vous  dites  est  cruel  !  s'écria  Berthe 
dont  les  yeux  devinrent  humides  tout  d*ua 
coup.  Vous  ai-je  jamais  donné  le  droit  de  me 
parler  ainsi,  et  ne  vous  ai-je  pas  toujours  traité 
de  manière  à  vous  prouver  que  ces  misérables 
pensées  n'avaient  pas  de  place  dans  mon 
cœur! 

—  Les  discours  passent  et  les  faits  restent! 
Je  suis  un  paysan  et  vous  êtes  une  demoiselle! 
reprit  Jean  avec  une  sombre  violence.  'M'au- 
riez-vous  jamais  parlé,  à  moi,  comme  vous  par- 
lez à  M.  de  Puiseux? 

—  M.  de  Puiseux  est  mon  (lancé,  répondit 
Berthe  d'une  voix  calme. 

—  Est-ce  à  moi  que  vous  dites  cela?  s'écria 
Jean  en  froissant  ses  mains  l'une  contre  l'au- 
tre. Me  croyez-vous  bâti  de  pierre ,  et  pensez- 
vous  que  je  ne  sens  rien. 

—  C'est  parce  que  je  sais  que  vous  êtes  un 
cœur  honnête  et  un  esprit  sensé  que  je  vous 
parle  ainsi.  Aussi  bien  faut-il  que  cela  Rnisse. 
Je  suis  venue  au-devant  de  cette  explication. 
Si  vous  ne  m'écoutez  pas,  j'aurai  te  regret  de 
vous  avoir  mal  jugé. 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINE. 


167 


Bprthe  parlait  atcc  tant  de  douceur  et  de  Tcr- 
tneté,  elle  eierçatt  d'ailleurs  un  empire  si  com- 
plet sur  son  jeune  compagnon,  que  la  violence 
de  Jean  tomiûi  d*cllc«môme. 

—  Vous  épouses  M.  de  Puiseux  et  vous  ne- 
Taimez  cependant  pa^l  repnt-il,  le  regard  tour- 
né yer^  Berthe.        ^ 

—  Je  Tois  bien  à  votre  langage  que  voiis  faî- 
tes de  Tamour  une  tempête ,  répondit  Berthe 
on  souriant  ;  ce  doit  être  ainsi  qu'on  peint  ce 
i^entiment  dans  les  romans  que  je  n'ai  jamais 
las.  Si  c'est  là  ce  qu'on  veut  que  j'éprouve  pour 
mon  miri ,  certainement  il  n'en  est  rien.  Mais 
si  une  amitié  solide,  une  estime  profonde,  une 
tendresse  égale,  peuvent  contribuer  an  bon- 
heur, j«i  ne  crois  pas  que  M.  de  Puiseux  ait  rien 
à  me  demander. 

—  Oh  !  tenez  !  s'écria  Jean  dont  le  visage  était 
ilevenu  livide ,  assurément  il  arrivera  un  mal- 
heur! 

-»  Si  ce  malhenr  doH  tomber  sur  ma  iète , 
je  vous  le  pardonnerai. 

—  Que  voulez-vous  donc  que  je  devienne? 
reprît  Jean  dont  le  coeur  oscillait  sous  les  élans 
de  la  colère  et  de  la  douleur  ! 

—  Vous  apprenez  la  résignation  ;  je  Tai  bien 
apprise,  moi  qui  sois  une  femme! 

-Vous? 

—  Tenez,  Jean,  reprît  W  de  GaîHc-Fontai- 
ne,  qu'une  émotion  profonde  faisait  pâlir ,  je 
veux  vous  donner  une  preuve  de  confiance  que 
je  n'ai  donnée  à  personne  ;  vous  verrez  cnsnite  si 
je  regarde  à  l'habit  pour  voir  an  cœur. 

Un  feu  extraordinaire  brillait  dans  les  yeux 
de  Berthe,  qui  avait  appu  jé  sa  main  sur  le  bras 
de  Jean. 

—  lion  ceenrs^est  ouvert  unç  fois  à  l'amour, 
continuart-cUe;  maintenant  il  est  fermé.  Celui 
<iue  j'aimais  est  mort.  Vous  l'avez  connu,  Jean  : 
c'était  le  frère  d'armes  et  l'ami  de  mon  frère. 

—  ll.de  VtUequier! 

—  Cet  anour  noos  vint  pendant  l'automne 
«iu'il  passa  à  Rochc-Dlanche.  Quand  il  m'en  fit 
Taveo,  je  n^éprouvai  ni  tnmblc  ni  secret  cm- 
bama;  nos  cœnrs  étaient  francs  tous  deux.  Le 
soir  niême«  î'eo  parlai  à  mon  père.  «  -^  C'est 
bien,  ma  dit-il,  nais  vous  êtes  trop  jeunes  en« 
core  l'ail  M  rautri^;  qu'il  poursuive  sa  carriè- 
re, et  à  répaulctta  de  capitaia;}  nous  vous  ma- 
rierona.  *-  le  l'amai  40  prix  d  mon  sangl  s'é- 


cria M.  de  Villequier.  »  Hélas!  j'Ignorais  alors 
qu'il  parlait  en  prophète  !  Il  la  conquit,  mais  j 
laissa  la  vie.  Mon  pauvre  frère  et  lui  ppnrent  à 
la  même  affaire,  frappés  tous  deux  d'une  balle 
au  cœur  en  chargeant  les  Arabes  ;  ils  tombèrent 
cdte  à  côte  et  ne  se  relevèrent  pas.  Le  déses- 
poir où  je  vis  mon  père  me  donna  la  force  de 
dissimuler  le  mien  ;  il  n'avait  plus  que  moi,  je 
me  devais  toute  àlui.  Si  je  n'écoutais  que  ma  voix 
intérieure  et  la  piété  de  mes  souvenirs,  je  monr- 
rais  fille...  Orpheline,  je  n'eusse  pas  hésité; 
mais  mon  père ,  sans  prétendre  violenter  mes 
sentiments  m'a  témoigné  combien  mon  mariage 
avec  M.  de  Puiseux  le  rendrait  heureux.  C'est 
l'espoir  de  sa  vieillesse.  Je  me  suis  résignée, 
non  pas  sans  effort,  mais  avec  la  pensée  que  j'ac- 
complissais un  devoir  sacré.  Depuis  ce  jour,  lo 
bonheur  de  mon  père  m'a  bien  payé  de  ce  sa- 
crifice; je  ne  le  regrette  pas,  et  je  serai  la  fem- 
me de  M.  de  Puiseux. 

—  Je  sens  que  je  ne  résisterai  pas  à  ce  ma-> 
riagp,  réfiondit  Jean  après  que  M'**  de  Caille- 
Fontaine  eût  cessé  de  parler. 

—  Luttez,  et  vous  triompherez. 

—  Non,  je  sens  bien  que  c'est  impossible,  la 
pensée  que  vous  appartiendrez  à  un  autre  me 
rend  fou. 

—  Si  la  pensée  de  ce  mariage  vous  est  insup* 
portable,  éloignez-vons;  partez. 

*-  C'est  vous  qui  me  le  conseillez! 

-—  C'est  moi.  Quand  vous  penserez  à  moi 
comme  à  une  amie,  vous  reviendrez  et  vous  me 
trouverez  telle  que  je  sois ,  telle  que  vous 
m'aurez  laissée. 

—  Ne  plus  vous  voir!...  non,  je  resterai 

N'espérez  rien,  ni  du  temps,  ni  de  l'absence.» 
je  vous  aimerai  demain,  je  vous  aime  aujour» 
d'hui! 

M^'^  de  Gaille-Pontaine  rougit  extrêmement, 
mais  ne  baissa  pas  les  yeux  sous  le  regard  en- 
flammé do  J  an. 

—  Je  souffre  encore  ce  langage,  dit-elle  ;  dans 
une  heure  jp  ne  le  sooflVirai  plus.  Hier,  peut-être, 
je  n'eusse  pas  toléré  l'expression  d'un  amour  qu^il 
ne  m'eût  pas  été  ponible  d^avouer  à  mon  père... 
Vous  êtes  malheureux,  je  vous  pardonne...  mais 
il  faut  vous  tnlcv«^r4ottte  illusion  :  ne  croyca 
pas  que  mon  mariage  avec  M.  de  Puiseux  m'en* 
lève  à  vous ,  jamais  je  n'eusse  été  rotre  ^mme, 
jamais  je  ne  l'eusse  été  de  personne ,  si  le 


I6S 


DERTIiB  DE  GAlLLC^FOiNTAlNe. 


ftos  de  mon  père  o^eût  pas  dépendu  de  mon 
Gonsentcmrnt.  Soyez  homme  et  ne  vous  laissez 
pas  abattre  car  la  mauvaise  fortune.  Dieu  en- 
voie li3  courage  aux  hommes  de  bonne  volonté. 

—  Me  résigner!  jamais! 

—  Mon  estime  et  mon  amitié  sont  à  ce  prix. 
Le  vîKtge  de  Jean  portait  les  traces  d'une 

lutte  viulrntc.  Mille  passions  diverses  agitaient 
son  ànio.  0«Tthc  marchait  auprès  de  lui  agitée 
et  sil<  ncicuse:  sos  joues  passaient  alternative- 
ment du  rouge  vif  au  blanc  mat  ;  on  devinait 
les  palpitations  de  son  sein  sous  le  corsage  étroit 
do  sa  robe;  ses  lèvres  délicates  tremblaient. 

lis  marchèrent  ainsi  côte  à  côte  l'espace  de 
quelques  minutes;  Therbe  6ne  de  la  lande 
iHouiïait  le  bruit  de  leurs  pas,  tandis  que  le  vent 
se  plaignait  doucement  dans  le  feuillage  touffu 
de  la  forêt. 

Après  qu'ils  curent  fait  un  certain  nombre 
de  tours,  M'^«  de  Gaille-Fontaine  ôta  son  gant 
et  posa  sa  main  nue  dans  la  main  du  chasseur, 
ses  joues  avaient  le  coloris  charmant  d»  Téglan- 
tine  au  mois  de  mai  »  et  ses  yeux  rayonnants 
distillaient  un  fluide  magnétique  d'une  irrésis- 
tible douceur. 

—  Mon  ami,  dit-elle,  ne  me  récompensez  pas 
de  l'amitié  que  je  vous  ai  vouée  par  la  douleur 
et  le  regret.  Acc<'ptcz  ce  que  je  vous  offre ,  ce 
que  je  vous  ai  toujours  donné,  et  renoncez,  pour 
vous,  pour  moi ,  à  une  pensée  que  ni  l'un  ni 
l'autre  ne  pouvons  nourrir  sans  crime.  Le  irou- 
lez-vous  et  m'aimercz-vous  assez  pour  ne  pas 
m'obliger  à  pensir  à  vous  avec  amertume?   P 

Le  contact  de  cette  main  confiante  qui  s'aban- 
donnait à  lui,  l'accent  de  cette  voix  qui  renouait 
tous  les  fibres  de  son  cœur,  ces  regards  humi- 
des qui  semblaient  porter  la  prière  avec  la  clar- 
té, fondirent  la  colère  de  Jean.  Deux  grosses 
larmes  lui  vinrent  aux  yeux.  11  serra  dans  ses 
rudes  mains  la  maia  fluette  de  M^**  de  Gaille- 
Fontaine  et  se  baissa  pour  la  coUer  à  ses  lè- 
vres. 

—  Je  ferai  ce  que  vous  voudrez,  dit-il  ;  si  je 
souffre  trop,  eh  bien  !  à  la  garde  de  Dieu  ! 

—  Vous  guérirez ,  mon  ami;  Dieu  vient  en 
aide  aux  bons  coeurs. 

Berthe  prit  à  son  corsage  une  branche  fleu- 
rie de  bruyère  blanche  :  c'était  une  fleur  qu'elle 
aimait  et  qu'elle  portait  presque  toujours. 

'—  Tenez,  dit-elle  à  Jean,  ce  rameau  sera  en- 


tre nous  comme  un  gage  de  paix  et  le  signe  de 
notre  alliance.  Prenez-le.  C'est  une  sœur  qui 
vous  le  donne. 

BQrthc,  appuyée  au  bras  de  Jeaii ,  retourna 
vers  son  cheval.  L'animal  impatient  piaffait 
autour  du  houx.  Jean  aida  sa  compagne  à  se  re- 
mettre en  selle,  lisse  serrèrent  la  main,  et  elle 
partit. 

Quinze  jours  après  cette  rencontre,  M"' de 
Gaille-Fontaine  épousait  M.  de  Puiscux  dansLi 
chapt^Ue  du  château,  et  Clairette  épousait  Claude 
à  l'église  du  village. 

En  allant  à  l'autel,  plus  jolie  qu'une  margae- 
ritc.  Clairette  chercha  partout  pour  voir  si  Jcaïf 
n'était  pas  dans  l'église.  Elle  aurait  voulu  qu'c» 
la  voyant  si  charmante  dans  sa  parure  de  ma- 
riée, il  la  regrettât. 

Mais  Jean  n*était  ni  au  village  ni  au  château. 

Les  relations  qui  existaient  entre  Jean  et  M"* 
de  Gaille-Fontaine ,  entre  un  paysan  et  la  fille 
d'un  châtelain,  étaient  nées  un  peu  au  hasard, 
sans  qu*aucun  d'eux  eût  prévu  Pintimité  qui  eir 
résulterait.  Tout  enfants,  Berthe  et  Jean  se  ren- 
contraient à  toute  heure  et  partout ,  cueillant 
des  noisettes,  dénichant  des  pinsons  et  courant 
après  les  papillons.  Au  temps  des  moissons,  des 
vendanges,  de  la  fenaison,  les  deux  enfants  sui- 
vaient les  ouvriers,  celui-là  les  pieds  nus,  en 
méchante  blouse  déchirée  en  vingt  endroits; 
celle-ci  en  chapeau  de  paille  et  les  cheveux 
épars.  Berthe  protégeait  Clairette ,  et  Jean  165 
protégeait  toutes  deux.  On  revenait  à  ht  ferme 
sur  les  grands  chariots  chargés  de  gerbes  ou  de 
luzerne  ;  on  jouait  dans  l'herbe  et  sur  la  paille, 
on  grapillait  dans  les  vignes,  on  se  barbouillait 
le  visage  de  mûres,  on  avalait  de  grandes  jattes 
de  lait  chaud,  on. mettait  au  pillage  les  groseil* 
11ers  et  les  fraisiers,  on  suivait  les  agneaux  dans 
les  prés ,  on  faisait  de  superbes  excursions  a 
cheval  sur  les  bèfes  de  labour,  et,  le  soir  venu, 
les  trois  petits  camarades  s'endormaient  dan^ 
le  foin,  d'où  le  fermier  les  tirait  l'un  après  Tau- 
tre  sans  les  réveiller. 

L'hiver  suivait  l'été ,  et  l'on  gra&dissait  sans 
y  prendre  garde.  Plus  tard,  d'autres  jeux  rem* 
placèrent  ces  premiers  jeux  de  i'enfance;  M.  de 
Gaille-Fontaine,  qui  était  bien  le  meilleur  maî- 
tre qu'il  y  eût  dans  la  province^  laissant  ses  en- 
fants,vivre  pèle-mèle  avec  les  enbnts  du  fe^ 
micr,  digne  homme  qui  recgnnaîsiaitàson  tour» 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTALNE. 


IGD 


par  on  dévoûmcnt  absolu  et  un  respect  profond, 
les  bontés  du  châtelain.  Puis  vint  le  temps  des 
études;  des  deux  garçons,  Tainc  partit  pour  le 
collège  de  Tours;  une  institutrice  s'établit  au 
cfadteau,  et  la  mère  de  Jean  obtint  du  fermier 
qu^il  plaçât  son  (\\s  dans  un  pensionnat  d'Am* 
boise. 

Comme  toutes  les  mères,  elle  avait,  plus  que 
le  père,  du  rainbition  pour  son  fils. 

Jean  avait  naturellement  Tesprit  alerte  et  Tcn- 
teadoment  facile;  ses  progrès  furent  si  rapides 
que  la  mère ,  enchantée ,  usa  de  son  influence 
pour  quM  fût  envoyé  au  collège  de  Tours.  Jean 
y  continua  ses  études ,  ne  venant  à  la  ferme 
qu'au  tenifis  dt*s  vacances.  Eblouie  de  ses  suc* 
ces,  M**  Guillard  voulut  absolument  qu'il  devint 
avocat  et  Texiiédia  à  Paris;  mais  Jean  n'y  resta 
que  cinq  ou  six  mois,  la  maladie  qui  emporta 
sa  mère  Payant  rappelé  à  Roche -Dlanche.  Los 
premiers  temps  du  deuil  passés,  Jean  ne  parla 
pas  de  retourner  à  Paris.  Le  père,  qui  eût  mieux 
aimé  voir  son  fils  laboureur  qu'avocat ,  Jie  le 
pressa  pas  beaucoup.  Jean  resta  à  la  ferme,  s'ins- 
truisant  tout  d(  sucement  aux  travaux  de  la  cam- 
pagne, auxquels  il  semblait  prendre  un  vif  in- 
térêt. Clairette,  qui  était  orpheline  depuis  son 
bas  âge,  et  que  Pierre  avait  comme  adoptée,  so 
montrait  la  plus  joyeuse  du  séjour  de  J'.an  a  la 
Roche-Blanche ,  et  prenait  un  grand  plaisir  à 
Tinitier  à  la  vie  des  champs  toute  pleine  do  la- 
beurs. Mais  Jean  quittait  bien  souvent  la  char- 
nie  pour  s'armer  d'un  fusil  et  courir  les  liois. 
Le  père  le  laissait  courir ,  craignant  toujours 
qo*il  ne  se  sriuvint  de  la  ville  et  qu'il  ne  demandât 
a  y  retourner. 

Mais  Jean  n'avait  garde  d'en  rien  faire.  Tout 
en  chassant,  il  avait  rencontré  une  belle  jeune 
fiUe  qui  parcourait  la  C£ttnpagne,  tantôt  à  pied, 
laotôt  achevai,  quelquefois  suivie  d'un  laquais, 
le  plus  souvent  seule. 

Cette  bi;Ue  jeune  fille  l'avait  salué  d'un  sou- 
rire amical  et  s'était  arrêtée  à  causi  r  avec  lui. 
Qlc  avait  cotte  bonté  simple  qui  vient  du  cœur 
^i  cette  franchise  que  donne  un  esprit  élevé. 
M"*  de  Gaillo-Foiitainc  avait  tenu  toutes  les  pro- 
messes de  son  heureuse  enfance  ;  gracieuse,  élé- 
gante et  pleine  de  dignité,  elle  se  faisait  aimer 
U  resp4'€t(T  tout  à  la  fois.  Son  caractère  était 
ao  niveau  de  son  cœur.  Personne  ne  se  fami- 
liarisait aYcc  cUe,  et  cbaeun  l'adorait 


En  revoyant  si  belle  la  compagne  de  son  en- 
fance, Jean,  qui  avait  appris  à  connaître  les  dif- 
férences d'état  dans  le  monde,  fut  tout  d'abord 
intimidé.  Mais  Berthc  fit  les  premières  avances,, 
et  la  confiance  revint  bien  vite  entre  eux.  L'é- 
ducation qu'il  avait  reçue  égalisait  la  distance 
qui  le  séparait  de  M""  de  Gaillc-Fontaine;  ils 
parlèrent  ensemble  de  choses  qui  rapprochèrent 
leur  esprit,  et  leur  camaraderie  d'autrefois  fut 
remplacée  par  une  douce  intimité. 

Cette  intimité,  qui  n'avait  aucun  danger  pour 
Berthe,  protégée  par  la  religion  du  souvenir  et 
soutenue  par  la  pureté  de  son  âme,  qui  avait  la. 
transparence  et  la  solidité  du  cristal ,  en  pré* 
sentait  beaucoup  pour  Jean ,  par  l'instruclioji^ 
qu'il  avait  puisée  au  collège ,  par  les  habitudes 
que  son  esprit  y  avait  contractées;  il  s'était  éle- 
vé au-dcssùs  des  siens;  entre  eux  l'égalité  était 
rompue.  Ses  parents  ne  pouvaient  pas  plus  le 
comprendre  que  Jean  ne  pouvait  sympathiser 
avec  leurs  idées.  L'harmonie  avait  disparu. Tout 
ce  qu'il  cherchait,  tout  ce  qui  plaisait  à  son  in- 
telligence, les  scntirnenls,  les  manières,  le  lan- 
gage, il  les  retrouvait  chez  M"*  de  Gaillc-Fon- 
taine. Ce  qui  séduisait  son  esprit  charma  bien- 
tôt son  cœur,  Jean,  sans  se  l'avouer  à  lui-mùme^. 
aimait  déjà. 

Dans  les  premiers  temps,  alors  qu'il  com- 
mençait à  subir  cette  fascination  de  la  jeunesse,, 
de  la  grâce,  de  la  beauté,  Jean  s'était  plié  aox 
travaux  de  la  ferme ,  afin  que  son  père  ne  le 
contraignît  pas  à  reprendre  ses  études  inter- 
rompues du  droit.  Mais  ces  travaux,  en  l'assujet- 
tissant à  la  régularité  des  heures  dans  la  fati- 
gue, les  repas  et  le  sommeil,  ne  lui  pcrmellaienf 
pas  de  voir  M"*  de  Gaille-Pontaine  aussi  sou- 
vent qu'il  l'eût  désiré.  La  chasse  le  rapprochait 
d'elle;  il  chassa  donc,  d'abord  un  peu,  pui» 
beaucoup,  puis  toujours. 

Pierre  ne  s'en  étonna  pas  au  commencement; 
peut-être  même  en  était-il  charmé  par  cette 
pensée  que  ce  goût  si  vif  et  si  nouveau  l'atta- 
cherait plus  (ortement  à  la  campagne  ;  plus  tard 
.cependant,  il  dut  bien  en  remarquer  la  persis- 
tance et  la  continuité;  il  en  parla  à  Jean ,  qui 
répondit  au  hasard  et  ne  se  priva  pas  pour  cela 
de  n.'tourner  à  la  chasse. 

A  la  fin,  le  fermier  fit  des  observations  tcm* 
pérées  par  sa  bonté  native  •  et  voulut  ramener 


170 


BERTHB  DE  GAILLE-FONTALNE. 


Jean  au  labourage;  mais  il  était  trop  lard,  le 
mal  était  au  cœur. 

A  son  tour ,  Borthe  s'aperçut  des  sentiments 
trop  yifs  qui  avaient  succédé  dans  le  cœur  de 
Jean  aux  sentiments  de  confiance  et  d'amitié 
qu'elle  voulait  seulement  lui  inspirer.  Du  jour 
où  elle  fit  cette  décquverte ,  elle  affecta  de  se 
rencontrer  moins  souvent  sur  son  passage,  et, 
on  apportant  moins  d'abandon  dans  leurs  entre- 
tiens, chercha  à  en  abréger  la  durée.  Jean  se 
plaignit  de  ce  changemeut,  et,  dans  le  trouble 
où  cette  première  douleur  le  jetait,  il  parla  de 
son  amour  avec  Texaltation  d'un  cœur  que  cette 
seule  pensée  emplissait  tout  entier.  U  ne  s'a- 
perçut qu'il  avait  parié  qu'au  moment  où  Der- 
the  l'interrompit. 

Elle  le  fit  pour  lui  dire  que  c*était  précisément 
à  cause  de  cet  amour  qu'elle  le  fuyait,  et  qu'elle 
ne  le  reverrait  qu'autant  qu'il  ne  lui  en  par- 
lerait plus. 

Jean  pensa  que  la  tranquillité  de  M"*  de  Gail- 
le-Fontaine  provenait  du  mépris  qu'elle  faisait 
de  son  état.  Au  lieu  de  voir  dans  la  conduite 
de  son  amie  d'enfance  la  droiture  et  la  fermeté 
d'une  âme  honnête,  il  voulut  y  voir  la  duplicité 
froide  d'un  esprit  qui  se  plait  à  réchauffer  des 
illusions  pour  les  anéantir  après. 

—  Mon  amour  vous  oCTcnse-t-il  donc  à  ce 
point,  s'ccria-t-il,  que  vous  ne  puissiez  pas  même 
insupporter  l'expression? 

—  Je  ne  m'oflcnsc  pas,  répondit  Bcrthe,  mais 
il  nous  ferait  soufl*rir  l'un  et  l'autre  et  détrui- 
rait la  douceur  de  nos  relations.  Je  n'entendrai 
jamais  une  seconde  fois  une  chose  qu'il  ne  me 
serait  pas  permis  de  répéter  à  mon  père  sans 
l'afDiger.  Si  donc  vous  voulez  que  je  vous  voie 
encore,  promettez-moi  d*oublier  ce  qui  vient  de 
se  passer. 

— -  C'est  donc  moi  qui  ne  vous  reverrai  plus, 
s*éeria  Jean ,  et  il  s'éloigna  à  grands  pas. 

A  partir  de  ce  jour  jusqu*à  celui  qui  avait 
réuni  M"*  de  Gaille-Fontaine  et  Jcaii  dans  le 
Pré-aux-Nains,  plus  de  six  mois  s'étaient  écou- 
lés sans  qu'il  se  fussent  rencontrés.  Chacun 
d*eux  évitait  les  sentiers  où  ils  avaient  eu  l'ha- 
bitude de  se  voii .  Jean  vivait  un  peu  en  bra- 
connier dans  les  bois,  ne  couchant  pas  toujours 
à  la  ferme  et  n'y  mangeant  presque  jamais. 

Les  choses  en  étaient  là,  lorsque  M"*  de  Gail- 


le-Fontaine provoqua  Tentretien  dont  on  yicQt 
de  voir  le  résultat. 

V. 

Bcrthe  avait  beaucoup  sonflert  de  cette  rup- 
ture. C'était  un  cœur  droit  et  simple ,  que  le 
spectacle  de  toutes  les  misères  et  de  toutes  les 
douleurs  affligeait  ;  celle»4à  surtout  dont  eOe 
était  la  cause,  même  involontaire.  Ell'ï  n'épar- 
gna donc  rien  pour  ramener  Jean:  mais  en  l'es- 
sayant elle  marqua  les  limites  qu*clle  voulait  ne 
jamais  dépasser. 

Quand  il  se  soumit  aux  volontés ,  ou  plutôt 
aux  prières  de  M"*  de  Gaille-Fontaine,  Jcao 
était  de  bonne  foi  ;  mais  en  cela ,  comme  co 
beaucoup  d'autres  choses,  l'intention  allajplos 
loin  que  le  fait.  Le  premier  jour  où  il  vit  Bertbe 
au  bras  de  M.  de  Puisenx,  le  courage  loi  man- 
qua. 

Il  renonça  à  la  voir  et  s'enfonça  dans  le  bois. 
La  solitude  l'aigrit  bientôt;  à  force  de  repasser 
dans  sa  mémoire  les  paroles  de  Bcrthe ,  il  ar- 
riva à  ne  plus  y  croire;  il  lui  paraissait  impos- 
sible que  M.  de  Gaille-Fontaine  eût  exigé  le 
mariage  de  sa  fille,  si  elle  ne  l'y  ayait  pas  aidé 
un  peu  ;  peut-être  même  lui  en  devait-il  fidée 
première.  Quand  on  est  seul  et  malheureux,  do 
doute  à  la  croyance  du  mal  il  n'y  a  souvent 
qu'un  pas.  Au  bout  d'un  mois,  Jean  avait  cette 
conviction,  qu'il  était  la  victime  des  roueries  de 
madame  de  Puiseux. 

Cette  histoire  du  mariage  de  Bcrthe  ne  l'eût 
pas  étonné  s'il  avait  voulu  s'arrêter  à  une  pen- 
sée toute  simple,  que  son  esprit  fatalement  pré- 
venu n'avait  garde  d'accueillir. 

H.  de  Gaille-Fontaine  n^était  pas  aristocrate 
dans  l'étroite  acception  du  mot,  mais  il  avait  à 
un  haut  degré  le  respect  de  son  nom,  qu'il  por- 
tait fièrement,  et  le  désir  légitime  de  perpétuer 
sa  maison,  dont  l'héritage  d'honneur  était  pur 
de  toute  souillure.  La  douleur  profonde  qn'il 
éprouvait  de  la  mort  de  son  dernier  fils  s'aug- 
mentait du  chagrin  de  voir  s'éteindre  brusque- 
ment la  baronnie  de  Gaille*Fontaine.  Ce  fut 
alors  qu'il  pensa  sérieusement  à  marier  sa  fille, 
dans  l'espérance  de  faire  revivre  son  nom.  M* 
de  Puiseux  qui  était  un  peu  de  leurs  parents, 
avait  toutes  les  qualités  qu'on  pouvait  souhaiter 
dans  un  gendre  :  il  fut  convenu  entre  eux  que 
le  premier  né  de  ce  mariage  porterait  le  nom 


BEhTHE  DE  6AILL&-F0NTA1NC. 


ni 


«(  les  annes  de  Gante-Fontaine  par  substitution . 
Befthe,  qui  n^avait  {MS  d^autre  désir  que  eelui 
d'adoucir  les  blessures  cruelles  qu*utie  triple 
mort  ATait  faites  au  cœur  de  son  ]ière,  consentit 
à  tout  ce  qu^il  voulut;  mais  la  raison  détermi- 
nante de  son  union  avec  Cbarles  de  Puiseux, 
on  comprend  qu^etie  n*en  pouvait  rien  dire  à 
4ean. 

Six  mois  après  le  mariage,  Jean  vivait  dans 
un  isolement  profond.  Déjà  les  gardc&^bassls 
du  pays  et  les  gendarmes  commençaient  à  s^oc- 
cQper  de  cet  intrépide  chasseur,  qni  avait  de- 
puis longtemps  oublié  de  renouveler  son  port 
d'armes ,  et  qui  battait  le  pays  du  matin  au 
«oir.  Mais  Xean  avait  le  pied  leste  comme  ce 
Mohiean  dont  parle  Coopcr ,  et  qu^on  appelait 
le  Ccrf-Agtie.  Il  connaissait  le  pays  mieux  qn*au- 
cra  de  ses  ennemis  ;  à  lui  seul  il  était  plus  ro- 
buste que  trois  ensemble,  et  ce  ne  devait  pas 
être  ehose  aisée  que  de  le  prendre. 

De  tous  les  habitants  de  Roche-Blanche ,  M. 
de  Puiseux  était  celui  qui  connaissait  le  moins 
Jean  GuiHard  ;  il  Tavait  vu  quelquefois  sans  y 
prendre  garde,  et  ne  lui  avait  jamais  parlé.  Un 
jour  qu^il  passait  à  cheval  dans  la  forêt  d*Am- 
boise,  M.  de  Puiseux  rencontra  au  pied  d*un 
arbre  one  espèce  de  braconnier  qui  déjeûnait 
d^un  gros  morceau  de  pain  et  de  quelques  noix. 
Vn  vieux  chapeau  de  paille  couvrait  le  visage 
de  ce  drôle ,  qui ,  les  pieds  au  soleil  et  le  dos 
contre  la  mousse,  semblait  absorbé  par  Timpor- 
taoce  de  son  occupation. 

Berthc  arrivait  au  galop  dcrnère  M.  de  Pui- 
%ux,  qui  s^ctait  écarté  de  M.  de  Gaille-Fontai- 
œ  et  de  quelques  personnes  qui  allaient  en 
partie  à  Chenonoeaux. 

—  Eh!  mon  brave!  dit  M.  de  Puiseux  en 
avisant  rhomme  aux  nmx. 

Le  braconnier,  soit  qu*il  n*entcndit  pas,  soit 
qu'il  ne  voulût  pas  entendre,  ne  remua  non  plus 
que  le  tronc  contre  lequel  il  s*appuyait. 

•^Eh!  dites  donc,  camarade!  cria  M.  de 
Puiseux  d*utic  voix  plus  haute. 

Le  braconnier  éplucha  une  noix  et  la  ctpqua. 

—  iiorbleu  !  reprit  M.  de  Puiseux  qui  n'étaK 
pas  tout  à  fait  aussi  patient  qu*un  saint,  je  crois 
que  le  coquin  se  moque  de  moi!  Ça,  voyons, 
tcttx-tn  me  repondre? 

Lliommc  aux  noix  leva  la  tète  cette  Ibis.  C6- 
uit  notre  ami  Jean. 


—  Ah!  vraiment,  c'est  fort  heureux!  conti- 
nua le  cavalier,  qui  avait  tM)U9sa  son  cheval  du 
cdté  du  braconnier.  Laisse  là  tes  noix  et  cours 
à  la  fcimc*  tu  y  trouveras  deux  voitures  et  tu 
diras  aux  cochers  de  pousser  jusqu'à  Chcnon- 
ceaux.  Sais-tu  où  est  la  ferme  ics  Bordes? 

—  Parfaitement. 

—  Cours  donc.  Voilà  cent  sous  pour  ta  peine. 
M.  de  Puiseux  tira  une  pièce  de  cinq  francs 

de  sa  poche  et  la  jeta  au  braconnier. 

—  Tu  diras  aux  cochers,  ajouta-il ,  que  tu 
viens  de  la  part  de  M.  de  Puiseux. 

La  pièce  d'argent  tomba  sur  le  pantalon  de 
Jean  et  glissa  dans  l'herbe. 

Tout  le  sang  du  braconnier  lui  monta  au  vi- 
sage. Il  saisit  la  pièce  et  la  jeta  violemment  aux 
pieds  du  chenil;  l'écu  rencontra  une  pierre,  ri- 
cocha et  frappa  au  poitrail  l'animal  qui  se  cabra. 

—  Insolent!  s'écria  M.  de  Puiseux,  qui  d'un 
coup  d'éperon  força  le  cheval  à  se  jeter  en 
avant. 

Mais  déjà  le  braconnier  était  sur  ses  pieds  ; 
une  pâleur  de  cadavre  avait  succédé  à  sa  rou- 
geur fébrile,  et,  les  yeux  élincdants,  il  altcndaît 
M.  de  Puiseux.  ' 

Loup,  le  poil  hérissé,  grondait  à  son  côté. 

Berthe  précipita  sa  course  et  vint  se  jeter  en- 
tre eux. 

A  sa  vue,  Jean  recula  lentement,  comme  un 
dogue.  Il  tenait  d'une  main  son  fusil ,  autour 
duquel  ses  doigts  semblaient  noués,  et  de  l'au- 
tre il  retenait  son  chien. 

Au  pied  de  l'arbre,  il  s'arrêta. 

—  Jean,  lui  dit  tout  bas  M**  de  Puiseux  en 
courant  à  lui,  Jean,  retirez-vous,  je  vous  en 
prie. 

A  l'accent  de  cette  voix  toute  puissante,  Jean 
fit  trois  pas  en  arrière. 

—  Qu'avcz-vous  à  dire  à  ce  manant?  s'écria 
M.  de  Puiseux  que  la  colère  tourmentait  et  qui 
ne  pouvait  se  rendre  maitro  de  son  cheval, 
épouvanlc  par  les  sourds  grogncmcnls  de  Loup. 

Jean  fit  un  pas  en  avant ,  mais  il  rencontra 
le  regard  de  Berthc,  à  la  fois  si  triste  et  si  sup- 
pliant, que  de  nouveau  il  s'arrôta. 

—  Ce  manant,  dit-il  d'une  voix  que  la  haine 
faisait  trembler,  s'en  va  parce  quMl  y  a  une 
femme  ici!...  Mais,  une  autre  fois,  gardez,  s'il 
vous  plaît,  vos  tutoiements  et  votre  argent  pour 
vos  laquais. 


172 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINB. 


Bcrthe  s*é(ait  rapprochée  de  son  mari ,  met- 
tant, comme  par  hasard ,  Tun  des  chevaux  m 
travers  de  fautrc.  Jean  jeta  son  fusil  sur  son 
cpaulc  et  sVnronça  dans  la  forêt,  suivi  de  son 
chien,  qui  montrait  ses  dents  blanches  en  lou- 
voyant sur  les  pas  de  son  maître. 

»  Voici  un  drôle  que  je  châtierai  quelque 
jour  !  reprit  M.  de  Puiseux,  après  qu'il  eût  réussi 
à  calmer  son  cheval. 

—  VousnVn  ferez  rien,  Charles,  répondit 
Berthe;  ce  drôle  ^  comme  vous  rappelez ,  est  un 
fort  honnête  garçon. 

—  Lui...  mais  il  a  Tair  d'un  bandit! 

—  L'air  ne  fait  rien  à  la  chose. 

En  ce  moment,  Jean  traversait  un  tertre,  à 
quelque  distance. 

—  Mais  regardez-le ,  avec  son  grand  diable 
ie  chien  roux!  reprit  M.  de  Puiseux;  tout  au 
moins  est-ce  un  braconnier. 

—  Ce  braconnier,  dit  Berthe  en  souriant,  est 
un  bachclior-ès-lettros,n^est-cepas  comme  cela 
<|ue  ça  se  dit  !  11  a  failli  être  avocat,  c'est  Jean 
6uillard,  le  fils  aine  de  Pierre,  notre  fermier. 

A  quelque  temps  de  là ,  les  châtelains  de  la 
Roche-Blanche,  chez  qui  plusieurs  personnes 
étaient  en  villégiature  ;  car  depuis  le  mariage 
ie  sa  fille  M.  de  Gaillc-Fontainc  recevait  beau. 
:oup  de  monde  d'Amboise,  de  Tours  et  de  Blois, 
organisèrent  une  chasse  au  sanglier. 

Les  cultivateurs  se  plaignaient  des  ravages 
considérables  que  commettaient  les  bandes  de 
ces  animaux  campés  dans  la  forêt  d'Amboise  ; 
on  obtint  du  régisseur ,  qui  avait  l'administra- 
tion du  domaine  royal ,  la  permission  do  faire 
une  battue  ;  c'était,  à  la  fois ,  joindre  l'utile  à 
l'agréable,  et  rendez-vous  fut  pris  par  tous  les 
chasseu*'s  d'un  département  qu  i  compte  les  Nem- 
rod  les  plus  déterminés  de  France. 

Un  grand  nombre  de  paysans  voulurent  pren- 
dre part  à  cotte  battue,  ceux-ci  armés  de  four- 
ches et  ceux-là  de  liâtons.  Les  châtelains  du 
voisinage.,  depuis  Chambord  jusqu'à  Rochc- 
Corbon,  accoururent  avec  leurs  équipages  de 
chasse ,  meutes  ardentes  et  chevaux  infatiga- 
bles. Au  petit  jour,  on  s'arma  de  carabines  et 
de  couteaux,  on  accoupla  les  chiens,  les  pi- 
qucurs  se  rangèrent  en  ordre,  on  distribua  des 
pelotons  de  batteurs  qui  avaient  pour  mission 
de  parcourir  la  forêt;  les  chasseurs  s'assirent 
résolument  en  selle,  et  l'on  partit. 


Il  faisait  un  temps  clair  et  vif;  une  petite  ge- 
lée blanche  glaçait  l'herbe  des  champs.  La  res- 
piration puissante  des  chevaux  formait  i  dtour 
de  leurs  naseaux  un  nuage  de  vapeur.  Les 
chiens,  tenus  en  laisse,  flairaient  la  terre  hu- 
mide et  froide.  Quand  on  toucha  h  la  lisière  de 
la  forêt ,  les  chiens  furent  découplés,  les  cava- 
liers entrèrent  sous  le  couvert  et  la  chasse  com- 
mença. 

Ku  bout  d'un  quart-d'heurc ,  la  forêt  reten- 
tissait d'aboiements  furieux  et  de  cris. 

On  aurait  dit  qu'un  ouragan  passait  sous  le 
feuillage  rouillé  des  bois.  Quelques  coups  de 
fusil  éclataient  de  distance  en  distance. 

M.  de  Gaillc-Fontaine,  M.  et  M**  de  Puiseux 
suivaient  la  chasse;  M.  de  Puiseux,  ardent  à 
cet  exercice ,  montait  un  jeune  cheval  plein  de 
feu,  que  tout  ce  tumulte  animait  encore.  Quel* 
que  temps  il  resta  près  de  sa  femme  ;  mais,  em- 
porté l'ii-mcme  par  son  impatience,  il  rendit  la 
bride  à  son  cheval ,  qui  bondissait  comme  un 
chevreuil. 

—  Veillez  sur  Berthe!  cria-t-il  à  M.  de  Gail- 
lc-Fontaine, et  il  partit  comme  une  flèche. 

La  chasse  avait  fait  lever  déjà  plus  de  trente 
bêtes,  sangliers  ou  marcassins;  de  vieux  soli- 
taires traqués  dans  leurs  bauges  fuyaient  en 
grognant,  s'acculaient  contre  des  quartiers  de 
rocs  et  faisaient  tête  aux  chiens.  A  mesure  que 
les  animaux  poursuivis  passaient  devant  les 
chasseurs  postés  aux  carrefours  des  sentiers,  on 
entendait  des  coups  de  fusil  suivis  d'aboiements 
redoublés.  Le  bruit  augmentait  à  mesure  que 
la  chasse  s'enfonçait  dans  la  forêt. 

M.  de  Puiseux  était  parti  sur  la  piste  d'une 
laie  énorme  après  laquelle  une  douzaine  de  chieus- 
s'acharnaicnt. 

Les  braconniers  d'Amboise  avaient  pris  leur 
part  de  cette  chasse,  sûrs  qu'ils  étaient  de  ne 
pas  être  inquiétés  aussi  longtemps  qu'elle  du- 
rerait. Jean  se  trouvait  parmi  eux. 

Depuis  qu'il  partageait  la  vie  et  les  dangers 
de  ces  hommes  sauvages  et  grossiers,  Jean  avait 
acquis  une  adresse  merveilleuse  au  fusil.  Au- 
cun de  ses  compagnons  ne  pouvait  rivaBser 
avec  lui ,  et  tous  le  reconnaissaient  tacitement 
pour  leur  chef.  Jamais  Jean  ne  tirait  de  che- 
vreuils qu'en  pleine  course  et  à  balle,  et  encore 
ne  visait-il  qu'à  la  tête.  Cette  adresse  unie  à 
une  force  prodigieuse  l'avait,  rendu  fameux 


I  :  Si  ;■    V  ■■■■'■■.'  YOR 
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A  ri(jN3. 


1. 


Bïtr«ï  lï   EàOllï-F'fli'aïAlHl! 


l'^s  dans  le  cou  :  la  lassitude  pouvait  seule  Tar* 

fClcr. 


La  violence  de  cette  chute  rétourdit;  Il  était 
étendu  sur  le  gazon ,  sans  mouvement ,  torsqui 


Lancés  comme  une  flèche,  le  cheval  et  le  ca- ,    (i ,  voir  u  gravure  w  •€.«. 


_j  c-J  Lia 


•j  vii;  j-:i  J  i^  0  U^  i£. 


BBRTriE  DE  GAÏLLE-FONTAINE. 


173 


dans  le  pays.  Au  temps  du  la  Jacquerie ,  Jean 
€Ùl  été  désigne  par  la  voixpubltqne  pour  cire 
Tun  des  capitaines  de  la  révolte. 

Jean  suivait  donc  la  chasse  en  amateur.  Quand 
une  >)éte  avait  été  manquée ,  et  qu'elle  allait 
passer  hors  de  portée,  le  braconnier  abaissait 
son  arme  Y  faisait  feu^  et  la  bête  .tombait  dans 
lliorbe.  Mais  le  plus  souvent  il  se  tenait  tran- 
quilk,  laissant  aux  autres  le  plaisk*  de  tuer.  Son 
/rrand  cliion  roux,  par  exemple,  y  mettait  moins 

:  réserve,  et  courait  comme  un  furieux  après 


f!' 


■• 


\(S  sangliers. 

Deux  ou  trois  fois  il  avait  été  croisé  par  Bl 
de  Puisoux  ;  mais  s'ils  s'étaient  vus  l'un  et  l'au- 
tre, du  moins  avaient-ils  évité  de  se  regarder. 
II  y  avait  deux  ou  trois  heures  déjà  que  la 
chasse  Cimtinuait,  lorsque  M.  de  Puiscux,  en 
traversant  au  galop  une  clairière  étroite,  loniba 
au  milieu  d'une  bande  de  marcassins,  qui 
(a}aicnt  devant  une  meute.  La  taie  écumante 
et  furieuse  passa  devant  le  cheval ,  courant  en 
droite  ligue  comme  un  boulet.  M.  de  Puiseux  la 
coucha  en  joue  et  tira;  la  bètc  frappée  en  plein 
corps, tomba  surses  jarrets  ;  deux  ou  troiscitions 
arrivèrent  comme  des  flèches,  et  la  coifTcrent. 
la  laie  se  releva,  secoua  son  rude  groin,  laissa 
un  lambeau  de  ses  oreilles  entre  les  dents  des 
chiens,  en  évcntra  an,  et,  toute  sanglante,  vint 
s'abattre  aux  pieds  du  cheval.  Les  grognements 
de  la  bètc  enragée,  qui  bondissait  sous  les  ef- 
forts d'une  troupe  de  chiens,  les  hurlements 
dos  limiers,  qui  attaquaient  ses'  flancs  et  son 
groin,  ce  dos  monstrueux,  qui  montait  et  s'a- 
baissait comme  une  vague ,  épouvantèrent  le 
cheval,  déjà  excité  par  le  tumulte  et  fort  difficile 
à  manier. 

'1  se  dressa  sur  ses  jambes  de  derrière,  ren- 
versa ses  oreilles,  bondit,  et  malgré  la  main  qui 
cherchait  à  le  gouverner ,  il  partit  avec  la  fou- 
droyante rapidité  d'un  tigre. 

M.  de  Puiseux  eut  assez  de  présence  d'esprit 
pour  le  pousser  dans  une  avenue  au  bout  de 
iaquclle  s'ouvrait  une  terre  labourée;  mais  le 
cheval  n'avait  pas  lait  cinq  cents  pas  dans  cette 
direction  que  l'arrivée  d'un  sanglier  le  fit  so 
jeter  de  cùté  ci  prendre  à  travers  bois. 

Le  cheval  courait,  le  nez  au  vent,  les  oreil- 
les dans  le  cou  :  la  lassitude  pouvait  seule  l'ar- 
rêter.   . 

Lancés  comme  use  flèche,  le  cheval  et  le  ca- 


valier passèrent  devant  M"*  de  Puiscux. 

A  celte  vue,  Berthe  poussa  un  cri.  La  ligne 
qu'ils  suivaient  aboutissait  à  un  précipice  ou- 
vert dans  la  forôt.  Ce  fut  comme  une  appari- 
tion. 

L'élan  du  cheval  le  conduisit  dans  une  partie 
de  la  forêt  où  de  récentes  coupes  n'avaient  laissé 
debout  que  des  bairveaux  espacés  de  distance 
en  distance.  A  l'extrémité  de  cette  clairière,  le 
sol  sVflbndrait  brusquement  et  se  creusait  en 
ravin.  Un  cheval,  poussé  à  toute  vitesse  aux 
bords  du  ravin,  devait  rouler jusqu*au  fondoij, 
parmi  des  quartiers  de  pierres,  rampaient  les 
eaux  claires  d'un  ruisseau. 

Au  moment  où  le  cheval  entrait  dans  ce  vaste 
champ  égalisé  par  la  hache ,  Jean  passait  sur  la 
lisière  du  bois.  Au  bruit  de  cette  course  préci- 
pitée .  il  tourna  la  tète  et  reconnut  du  même 
coup  M.  de  Puiseux  et  le  danger  qui  le  mena- 
çait. 

Jean  sVrèta.  Une  trop  grande  distance  le  sé- 
par&U  du  mari  de  Berthe  pour  qu'il  pût  se  je- 
ter à  la  tète  du  cheval  avant  qu'il  eût  atteint  le 
précipice.  En  une  ou  deux  minutes  le  cheval 
devait  toucher  aux  lèvres  du  ravin ,  et  Jean , 
pour  si  léger  qu'il  fût  à  la  course ,  en  aurait  mis 
cinq  ou  six  à  y  parvenir. 

Avec  la  rapidité  de  la  pensée,  il  fit  tomber 
le  canon  de  son  fusil  dans  la  paume  de  sa  main 
gauche  et  en  appuya  la  crosse  contre  l'épaule 
droite.  Mais  au  moment  de  presser  la  détente , 
il  hésita.  La  balle  ne  pouvait-elle  pas  frapper 
M.  de  Puiseux?  Le  canoA  se  releva;  mais  le 
cheval  dévorait  le  terrain  ;  entre  ses  pieds  et  le 
ravin  il  n'y  avait  plus  qu'une  centaine  de  pas. 
Au  bout  de  cette  course  insensée,  n'était-ce 
pas  la  mort  qui  attendait  M.  de  Puiseux  Y  Jean 
abaissa  le  fusil.  Le  double  canon  resta  l'espace 
d'une  seconde  dans  sa  main  immobile  et  ferme 
comme  les  troncs  de  chêne  qui  entouraient  le 
braconnier;  tout  à  coup  l'éclair  jaillit  et  le  che- 
val tomba  sur  ses  genoux  (1).  lise  releva  et  pi* 
rouetta  sur  ses  pieds  de  derrière ,  marcha  quel- 
ques pas  au  hasard ,  trébucha  et  s^abattit  stir 
le  flanc. 

Dès  la  première  secousse ,  M.de  Pufscux  avait 
roulé  pr  terre,  à  dix  pas  du  cheval. 

La  violence  de  cette  chute  l'étourdit  ;  Il  était 
étendu  sur  le  gazon ,  sans  mouvement ,  lorsque 

(l«  Voir  It  grtTare  rar  icler. 


174 


DERTllE  DE  GAlLLE-FO.NTAt^E. 


Berthc  parut  à  Tautre  extrémité  du  champ  « 
suivie  par  M.  de  Gaille-Fontaine ,  qui  cherchait 
à  modérer  sa  course. 

Le  coup  de  fusil  qu'elle  entendit  lorsqu'elle 
allait  Tranchir  le  rid«fau  d*arbrcs  qui  la  séparait 
de  la  clairière  la  fit  se  hâter.  Elle  parut  sur  la 
clairière  et  reconnut  son  mari  couché  auprès  du 
cheval ,  et ,  à  cent  cinquante  pas  sur  la  droite , 
Jean  qui  courait  le  fusil  à  la  main. 

Un  frisson  glacial  parcourut  Berthc  dos  pieds 
àUtète;  elle  se  sentit  froid  dans  les  os,  et 
n'eut  pas  la  force  de  pousser  un  cri. 

En  quelques  bonds  elle  arriva  auprès  de  son 
mari ,  laissant  M.  de  Gaillc-fontaine  en  ar- 
rière.        * 

Jean  qui  était  arrivé  d'un  autre  côté  et  plus 
vite  qu'elle,  se  trouvant  plus  près  du  lieu  où 
M.  de  Puiscui  était  tomoé ,  s'arrêta  en  face  de 
Bcrthe. 

11  lut  sur  son  visage  l'épouvantable  pensée 
qui  avait  traversé  l'esprit  de  celle  qui  si  long- 
temps avait  été  sa  meilleure  amie.  Une  douleur 
immense  l'atteignit  au  cœur.  11  montra  du  doigt 
le  trou  sanglant  que  la  balle  avait  fait  à  la  tète 
du  cheval. 

— •  Regardez!  lui  dit^il. 

Au  môme  instant,  M.  de  Puiseux  poussa  un 
profond  soupir  comme  un  homme  assoupi  qui 
se  réveille,  et  se  dressa  sur  son  coude. 

Des  larmes  vinrent  aux  yeux  de  Bcrthe,  dont 
le  cœur  tressaillit  d'une  joie  profonde.  Elle  sau- 
ta de  selle  et  courut  à  Jean. 

Mais  Jean  repoussiP  la  main  qu'elle  lui  ten- 
dait, et  jetant  à  Berthe  un  regard  de  reproche, 
il  rentra  dans  la  forêt. 

Cependant  les  mois  s'écoulaient  et  la  situa- 
tion de  Jean  restait  la  même;  il  était  entré  dans 
une  voie  d'où  rien,  si  ce  n'est  une  catastrophe, 
ne  pouvait  le  tirer.  Comme  tous  les  cœurs  ma- 
lades et  les  esprits  chagrins,  il  accusait  la  so- 
ciété d'un  malheur  où  elle  n'était  pour  rien. 
Une  mélancolie  profonde  le  rongt^ait  et  le  levain 
de  la  colère  se  tnêlait  à  cette  mélancolie. 

—  Sa  pensée  m'a  tout  de  suite  accusé  d'un 
crime!  disait  il  quelquefois  au  souvenir  de  la 
diasse*  Qu'ai-je  donc  lait  pour  tomber  si  bas 
dans  son  esprit?  f 

Tandis  que  Jean  accusait  Berthe,  Berthe  eût 
tout  donné  pour  ramener  Jean  ;  elle  se  scntail 
coupable  d'une  mauvaise  pensée  envers  lui,  At, 


'  si  mince  que  fat  ce  crime,  elle  ne  Uissait  pas 
de  troubler  une  âme  aussi  sincère  et  aussi 
droite  que  Tétait  la  sienne.  Fille,  madame  de 
Puiseux  n'eût  pas  hésité  à  se  rendre  auprès  de 
Jean,  comme  elle  l'avait  fait  une  fois;  fcmaie, 
elle  ne  croyait  pas  qu'une  telle  dcmafche  fi&l 
possible  à  l'i.nsu  de  son  mari,  il  ne  fallait  |«» 
songer  à  lui  en  demander  la  permission.  M.  de 
Puiseux  était  le  meilleur  des  maris;  mais  la 
perfection  n'est  pas  humaine,  et  M.  de  Pulseui 
était  un  peu  enclin  à  la  jalousie. 

Il  eut  certainement  défendu  ce  rendez-vous 
avec  un  braconnier  qui  était  bachelier-ès-leltrcs. 

Berthe  en  était  donc  réduite  à  se  taire.  Elle 
était  mère,  d'ailleurs,  et  cette  maternité,  qui 
avait  comblé  tous  les  vœux  de  M.  de  Caille- 
Fontaine,  lui  dictait  des  devoirs  plus  sacrés. 

Il  arriva,  sur  ces  entrefaites,  que  les  dépré- 
dations des  braconniers  excitèrent  les  plaintes 
et  les  réclamations  du  pays.  Le  régisseur  do 
domaine  d'Ambolse  se  fit  l'interprète  des  do* 
léances  publiques,  et  les  maires  des  coiAmua« 
voisines  eurent  ordre  de  sévir  contre  les  bra- 
conniers avec  la  plus  grande  rigueur. 

Les  brigades  de  gendarmerie,  tant  à  pied 
qu'à  cheval,  et  les  gardes-charopctres ,  se  tin- 
rent prêts  à  agir  au  premier  signal. 

Le  fermier  de  Roche-Blanche ,  qui  était  àty 
puis  longues  années  adjoint  au  maire  desa  pt*- 
tite  commune,  quitta  un  matin  la  ferme  et  ga- 
gna la  forêt.  Un  bûcheron  lui  indiqua  rcndreil 
où  Jean  se  trouvait,  et  le  fermier,  continuant 
sa  route,  atteignit  s6n  fils  dans  un  taillis. 

—  Jean,  lui  dit-il,  je  ne  viens  pas  pour  es- 
sayer de  te  tirer  de  la  vie  que  tu  mènes;  Dieu 
m'est  témoin,  cependant,  que  le  jour  où  tu 
rentreras  à  la  ferme  sera  le  plus  houreus  de 
ma  vie  ;  mais  je  viens  te  prévenir  que  les  bra- 
conniers vont  être  traqués  par  tout  le  pays. 

—  Je  le  sais,  père  ;  mais  je  ne  vous  en  re- 
mercie pas  moins. 

—  H  y  aura  des  rixes  ;  peut  être  échangera- 
t-on  des  coups  de  fusil  ;  tu  as  le  sang  vif,  mon 
fils,  prends  garde  à  ce  que  tu  vas  faire,  si  Toa 
t'arrête. 

—  On  ne  m'arrêtera  pas,  mon  père. 

—  Cependant,  si  ee  malheur  l'arrivait,  com- 
ment te  conduirais-tu  T    . 

—  Ce  malheur  ne  m'arrivera  jamais. 

—  Tu  no  réponds  pas  à  ma  question,  Jean. 


BERTHE  DE  GAlLlX-FOSlTAlNB. 


1   «M 


Ta  peux  tomber,  et  un  garde  aura  bientôt  mis 
la  main  sur  ton  épaule. 

»  Ah!  père,  au  bout  de  Tépaule  il  y  a  un 
bras,  et  au  bout  du  bras  une  main  habituée  à 
manier  un  fusil. 

—  Et  Toilà  justement  ce  que  je  redoute. 
Promets-moi,  quoi  qu'il  arrive,  que  tu  ne  feras 
aucun  emploi  de  tes  armes. 

Jean  hésita. 

—  Si, ta  mère  vivait  encore,  ta  pauvre  mère 
te  le  demanderait,  reprit  Pierre  G u illard  :  je 
sais  que  tu  as  gardé  un  grand  respect  pour  sa 
mémoire;  jure-moi  en  son  nom  de  ne  pas  te 
défendre,  si  on  t*arrète.  C'est  en  son  nom  que 
je  t'en  prie. 

—  C'est  bien,  mon  père,  je  vous  le  jure. 

Le  fermier  regarda  son  fils  avec  des  yeux  at- 
tendris. 

—  Puisque  tu  aimes  encore  celte  pauvre 
sainte  femme,  reprit-il,  je  n'ai  pas  perdu  tout 
espoir.  Ses  prières  et  son  souvenir  te  ramène- 
ront peut-être  parmi  nous. 

Jean  baissa  la  tète.  Peut-être  le  désirait-il  au 
fond  du  cœur,  mais  l'habitude  et  le  chagrin  l'en 
empêchaient.  A  la  ferme,  il  eût  vu  tous  les  jours 
Bcrthe  et  son  mari,  ensemble  près  de  leurs' 
deux  enfants ,  et  c'est  à  quoi  il  ne  pouvait  se 
résoudre. 

—Je  te  quitte,  Jean,  ajouta  le  père.  Songe  à 
ta  sûreté.  Moi,  je  vais  donner  mes  ordres  aux 
gendarmes  de  la  commune. 

-^  Allez,  mon  père,  c'est  votre  devoir. 

Pierre  et  Jean  se  quittèrent,  et,  dès  le  soir 
même,  les  gendarmes  se  mirent  en  cann pagne. 

Ce  fut  surtout  du  côté  de  la  forêt  d'Amboise 
que  les  gendarmes  dirigèrent  leurs  poursuites. 
Là  était,  en  quelque  sorte,  le  quartier  général 
des  braconniers.  Claude  figurait  parmi  les  gar- 
des employés  contre  eux.  U  connaissait  admi- 
ralilcroentlc  pays,  et  ce  n'était  pas  celui  de  tous 
leurs  ennemis  qui  donnait  le  moins  de  mal  aux 
braconniers.  Avec  sa  taille  grêle  et  ses  jambes 
de  cerf,  il  était  comme  un  chien  courant  après 
eux. 

Trois  ou  quatre  braconniers  furent  pris  ;  la 
poursuite  enhardie  par  ce  succès,  redoubla  d'ac- 
tivité ;  ceux  qui  restaient  dans  la  furet ,  ruinés 
dans  leur  industrie,  et  irrités  en  outre  par  la 
capture  de  lours  compagnons,  ne  se  bornèrent 
plus  à  fuir,  mais  tournant  leurs  fusils  sur  ceux 


qui  les  traquaient  ils  menacèrent  de  s'en  ser* 
vir.  Un  premier  coup  partit;  deux  ou  trois  su»* 
virent  :  un  gendarme  reçut  des  chevrotines  daot 
le  bras,  un  autre  eut  son  chapeau  percé  par 
une  balle.  Les  mousquetons  répondirent  aux 
fusils.  A  son  tour,  un  braconnier  eut  la  cuisse 
traversée  d'un  coup  dé  feu. 

On  ne  parlait  dans  tous  les  hameaux  et  tou* 
tes  les  chaumières  que  de  cette  petite  guerre, 

Jean  tenait  fidèlement  la  parole  qa^il  avait 
donnée  à  son  père.  Signalé  à  toutes  les  brigade* 
comme  le  plus  déterminé  et  le  plus  dangereux 
braconnier  de  toute  la  contrée,  c'était  lui  sur- 
tout qu'on  tenait  à  capturer.  Mais  Jean  n'était 
pas  une  proie  facile  à  surprendre.  Chaque  nuil 
il  changeait  de  gite,  et,  le  matin  venu,  après 
avoir  confié  son  grand  chien  à  quelque  char- 
bonnier de  la  forêt,  il  se  mettait  en  campagne* 

Son  plaisir  était  alors  de  tuer  des  chevreuils 
au  nez  des  gendarmes ,  qui  ramassaient  bien 
quelquefois  le  gibier,  mais  qui  n'attrapaient 
jamais  le  chasseur. 

Un  jour  cependant  qu'il  chassait  en  compa- 
gnie de  deux  ou  trois  des  plus  fameux  bracon- 
niers, —  les  autres  commençant  à  trouver  le 
jeu  trop  difficile,  se  tenaient  coi  dans  le  village» 
—  il  faillit  être  pris.  Claude  dirigeait  l'expédi- 
tion. Peut-être  son  zèle  était-il  stimulé  par  la 
connaissance  qu'il  avait  eue  du  penchant  de 
Clairette  pour  Jean. 

Les  braconniers  chassaient  à  l'affût;  au  petil 
jour,  ils  se  trouvèrent  cernés  par  une  douzaine 
de  gendarmes  et  de  gardes. 

—  Il  faut  filer,  leur  cria  Jean  ;  chacun  pour 
soi  et  Dieu  pour  tous  I 

En  parlant  ainsi,  Jean  voulait  surtout  éviter 
une  collision.  Séparés,  les  braconniers  ne  cher- 
cheraient proltablement  pas  à  se  défendre.  Groi^* 
pcs,  ils  eussent  certainement  répondu  aux  som- 
millions  par  des  coups  de  fusils. 

L'embuscade  était  habilement  préparée.  Des^ 
gendarmes,  le  mousqueton  au  poing,  gardaient 
les  sentiers  ;  il  n'y  avait  de  refuges  à  espérer 
que  du  côté  du  Pré-aux-Nains,  dont  l'extrémité 
touchait  à  la  clairière  ou  le  cheval  deM.de 
Puiseux  avait  été  tué. 

C'était  là  où  Claude  attendait  les  braooiK 
niers.  Aussitôt  qu'ils  se  munlrèrent  sur  la  li- 
sière du  bois,  éparpillés  et  fuyant  comme  une 
volée  de  perdreaux,  une  brigade  de  gendarme» 


tiê 


DERTHE  DE  GAlLLE-FONTAiNC. 


Tfe  à  cheval  surgit  de  derrière  les  Picrrcs-dcs- 
Nains  et  chargea  les  fuyards.  Tous  se  jetèrent 
du  côté  de  la  clairière. 

U  ne  s'agissait  plus  que  de  savoir  lesquels 
des  gendarmes  ou  des  braconniers  arriveraient 
les  promicrs  aux  ravins,  dont  la  descente,  im- 
praticable aux  chc\aux,  était  extrêmement  dif- 
-ficile  à  des  hommes  embarrasses  de  fusils  et  de 
poires  à  poudre  et  à  plomb. 

Les  gendarmes  embusqués  dans  la  forêt  s'é- 
1ai£nt  repliés  vers  la  clairière,  qu'ils  entouraient 
d'un  de  mi-cercle. 

Jean,  se  fiant  à  son  adresse ,  avait  pris  sa 
Bourse  tout  droit  du  côté  du  ravin  ;  il  allait  y 
ilescendre  au  risque  de  se  casser  le  cou,  lors- 
qu'un désir  de  curiosité  l'engagea  à  se  cacher 
pour  attendre  Tissuede  cette  poursuite.  11  glis- 
sa son  fusil  sous  un  buisson  épais,  poussa  une 
pierre  qui  roula  jusqu'au  fond  du  ravin,  et  dont 
le  bruit  fit  croire  aux  gardes  qu'il  avait  opéré 
sa  descente,  et  se  tapit  dans  le  tronc  creux  d'un 
gros  arbre  dont  les  racines  s'enfonçaient  au 
revers  du  ravin. 

Claude  arriva  le  premier  et  se  posta,  son  fu- 
«il  à  la  main,  sur  une  langue  de  terre  qui  faisait 
«aillie  sur  le  précipice,  et  d*où  la  descente  était 
presque  impossible. 

Les  braconniers  poussèrent  plus  loin,  cher- 
chant une  issue  ;  tandis  qu'ils  tâtonnaient,  les 
gardes  et  les  gendarmes  approchaient  rapide- 
ment. 

Exaspéré,  l'un  des  braconniers  se  tourna  ré. 
solument  vers  l'un  des  gendarmes,  qui  le  ser- 
mit  de  près. 

—  Si  tu  fais  un  pas,  je  te  brûle  !  lui  cria-t-il. 

Le  gendarme  piqua  son  cheval  et  baissa  la 
<ète;  le  coup  partît ,  coupa  l'oreille  du  cheval 
•et  passa  à  deux  pouces  du  soldat. 

Claude  qui  regardait  du  côté  du  Pré-aux-Nains, 
où  l'un  des  braconniers  venait  d'èlre  arrêté,  se 
retourna  brusquement  au  bruit  de  cette  déto- 
nation. L'herbe  était  humide  et  la  terre  grasse, 
le  pied  lui  glissa  !  il  perdit  l'équilibre,  et  tom- 
t>a  en  poussant  un  grand  cri. 
^Tous  les  yeux  se  tournèrent  du  côté  de  Claude, 
<iui  venait  de  disparaître.  On  courut  au  bord  du 
ravin,  et  on  vit  le  corps  du  garde  qui  roulait 
«ur  la  ponte  comme  une  massd  inerte. 

Les  braconniers  profitèrent  de  cet  incident 
pour  s'accrocher  aux  toufles  d'herbe  et  aux 


ronces  qui  croissaient  çà  et  là,  et  se  mettre,  rn 
descendant  de  (|uelques  mètres,  hors  de  la  por> 
tée  d(*s  gendarmes. 

Au  Imut  de  quelques  secondes,  on  entendit 
le  bruit  sourd  d'un  corps  qui,  n*t('nu  çà  et  U 
entre  les  rameaux  des  broussailles,  tombait 
lourdement  au  fond  du  ravin. 

Ce  bruit  sinistre  fît  sauter  le  cœur  de  Jean  : 
il  sortit  de  sa  cachette,  et,  malgré  le  |)éril  d'une 
descente  aussi  rapide,  il  se  glissa,  en  s'aidaot 
des  pieds  et  des  mains,  aux  infractuositésdc  h 
pierre  et  aux  racines,  jusqu'au  bord  du  ruis- 
seau. 

Le  corps  de  Claude  était  étendu  sans  mouve- 
ment sur  un  lit  de  cailloux  ;  la  tète  était  ou- 
verte en  trois  endroits ,  le  visage  déchire,  les 
vêtements  en  lambeaux  et  sanglants.  Jean  sou- 
leva le  garde  et  lui  jeta  de  l'eau  à  la  face  ;  Claude 
ne  tressaillit  seulement  pas.  Cependant  le  cœur 
battait  encore. 

Jean  cria  aux  gendarmes  qu'il  allait  charger 
le  corps  sur  ses  épaules  et  le  porter  à  l'extré- 
mité d'un  ravin ,  d'où  en  le  couehant  sur  un 
brancard,  on  le  ramènerait  à  Rochc-Blanchc. 

Il  entoura  Claude  de  ses  bras  et  l'enleva.  Un 
gémissement  entr'ouvrit  les  lèvres  du  blessé; 
et  Jean  s'aperçut,  au  mouvement  des  jambes, 
que  le  pauvre  garde  se  les  était  brisées  en  tom- 
bant. 

La  pensée  des  tortures  que  devait  souffrir 
ce  malheureux  lui  fit  hâter  sa  course.  Grâqe  à 
sa  force  herculéenne,  il  arriva,  malgré  sa 
charge  à  l'extrémité  dn  ravin  presque  aussi 
vite  que  les  gendarmes.  Ceux-ci,  avec  des 
branches  taillées  à  coups  de  sabre,  établirent 
promptement  un  brancard  ;  on  étendit  là-des* 
sus  des  manteaux  et  ce  funeste  cortège  se  diri- 
gea vers  la  ferme. 

Claude  revint  à  lui  dans  la  soirée;  mais  il 
perdit  connaissance  presque  aussitôt  après.  Le 
corps  était  criblé  de  meurtrissures,  les  jambes 
fracturées  à  trois  ou  quatre  endroits,  ainsi  que 
l'épaule.  Deux  côtes  étaient  enfoncées.  Peut- 
être  eùt-on  pu  remettre  ces  fractures  et  sauver 
le  blessé,  mais  un  épanchemeiU  de  sang,  occa- 
sionné par  les  plaies  du  crâne,  détermina  sa 
mort  dans  la  nuit. 

Le  spectacle  de  cette  agonie  impressionna 
profondément  le  braconnier.  Toute  sa  famille 
était  réunie  autour  du  lit  mortuaire;  Pierre, les 


mains  jointes  et  pendantes,  se  tenaient  debout 
luclicTcl  de  Claude  ;  ses  yeux  se  détournaient 
i^iitli^ucrois  de  ta  face  du  moribond  pour  aller 
'iJt'an;  Clairette  pleurait  dans  un  coin.  Les 
frères  et  les  sœurs  de  Jein,  aussi  tristes,  mais 
'J'une tristesse moinsaniôre, se  parlaient  àvoix 

On  fil  en  famille  la  veillée  du  mort,  et  durant 
CCS  heures  silencieuses  qui  s'écoulaient  dans 
les  larmes  et  la  prière,  Jeau  creusa  sa  vie  par 
b  pensée.  Les  mains  qui  s'élevaient  vers  le 
'ie\  autour  de  lui  étaient  durcies  par  le  travail 
du  champs  et  pures  de  toute  faute  ;  ses  frèrc^s 
avaient  des  jours  laborieux  ;  mais  l'innocence 
(I  le  repos  des  nuits  rafTraichissaient  leurs  fa- 
liSues  quotidiennes.  Que  fait-il,  lui,  de  l'intcl- 
.l^'tncc  et  de  la  force  que  Dieu  lui  avait  dé- 
parties î 

Après  que  le  corps  de  Claude  eut  été  ense- 
^ili  dans  le  cimetière  du  village,  Jean  se  diri- 
pa,  la  nuit  venue,  vers  la  maison  de  Clairette. 

C'était  une  maisonnette  couverte  de  chaume 
(taLritccpar  une  grosse  haie  d'aubépines  et 
lie  sureaux  où  nichait  le  rouge-gorge,  et  om- 
bragée par  deux  ou  trois  gros  noyers.  Son  toit 
modctie  s'élevait  &  une  portée  de  fusil  de  la 


tonne,  dans  une  sorte  d'anse  lormûe  par  un  re- 
pli de  bois. 

Jean  pouss.t  la  porte;  une  lampe  brûlait  sur 
un  bahut,  éclairant  il  demi  l'oli'icuvité  d'une 
salle  où  brillaient  encore,  pendues  au  mur,  les 
armes  du  garde.  Clairette,  assise  sur  une  chaise 
en  face  d'un  fauteuil  de  ehéne  où  Claude  avait 
l'habitude  d'attendre  l'heure  de  ses  tournées, 
la  tète  basse,  les  majns  jointes  sur  ses  genoux, 
regardait  d'un  œil  mouillé  de  larmes  s'éteindre 
quelques  tisons,  dont  les  rouges  Otincelles  pétil- 
laient  dansl'àtre. 

Jean  s'approcha  doucement  de  ta  pauvre 
veuve  et  lui  prit  la  main  ;  Clairette  reconnut 
Jean ,  et  se  jeta  dans  ses  bras  en  fondant  en 
pleurs. 

Quand  sa  première  émotion  fut  un  peu  cal- 
mée, Jean  s'assit  auprès  d'elle  comme  un  frère. 

—  Je  ne  suis  pas  coupable  de  la  mort  de 
Claude,  lui  dit-il,  et  cependant  ma  conscience 
me  reproche  quelque  chose.  Te  voilà  veuve  ii 
un  âge  oii  d'autres  sont  encore  filles;  tuas  be- 
soin que  quelqu'un  te  protège.  Si  tu  le  veux,  je 
serai  ce  quelqu'un. 

Clairette  ne  savait  que  répondre  ;  ses  yeui 
étaient  rouges  à  force  de  pleurer. 

ka  coin  de  la  chambre,  il }  avait  un  berceau, 
12 


178 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINE. 


dans  lequel  dormait  un  grdl  garçon,  à  qui  Boa 
âge  ne  permettait  pas  le  chagrin. 

Jean  se  h\k  ^  se  pencha  aur  le  berceau,  et 
«nbrasMi  rcnflinU 

-^h  wtllerai  aur  le  petit,  dit-U;  et,  quoi 
^^  iftit«|  tint)  manquera  jamais  de  rien. 

^  Ah  l  k»A  \  mon  pauvre  Jean  I  s'écria  Clai- 
HXt^  et  M  eouviial  h  >rlaig«  de  ses  maiiiti 
«Ile  éMà  «ft  •aiigk>ts. 

Oê  ert  imul  Jean  plm  qu'il  tt^urait  pu  fta- 
frittier  ;  tl  ne  pou^atl  pu  ae  mépn^ndre  à  l^M- 
cent  AftCtatNUi}  t^ll  eomme  un  reproekt^ 
oiais  le  pltti  ItiKiit  dea  reproches.  U  se  sMilil 
itmué  jusqu'au  fond  du  Mur ,  m  itpprocha 
d>ÉlK  «Ithercha  à  la  consoler. 

Claif«lla  avait  épou«i  Claud«i  <m  h  aatl«  un 
peu  par  dépit;  it  «Ito  a'élatt  attachée  à  lut, 
parée  quil  était  hoii^  Ml  attachement  n'avait 
cependant  pas  jeté  de  prt>ft>ndes  ratines  dans 
son  cœur.  Les  bonnes  paroles  de  Jean  coulèrent 
dans  son  âme  comme  une  rosée  bienfaisante  sur 
une  fleur  ;  elle  appuya  comme  un  enfant,  sa 
tête  sur  Tépaule  du  braconnier,  et  se  sentit 
toute  soulagée. 

—  Tu  seras  pour  moi  comme  une  sœur,  lui 
dit  Jean,  après  qu'elle  eut  essuyé  ses  larmes: 
et  il  Tembrassa  tendrement. 

Clairette  eut  peut-être  mieux  aimé  lui  être 
quelque  chose  de  plus;  mais,  tout  en  soupirant, 
elle  lui  rendit  son  baiser  avec  effusion,  et  ils  se 
séparèrent. 

La  lune  nageait  dans  le  ciel  limpide,  couvrant 
de  sa  lumière  la  campagne  endormie.  La  chouet- 
te jetait  dans  Tespace  sa  note  mélancolique, 
et  Ton  entendait,  au  loin,  dans  les  fermes,  les 
aboiements  des  chiens  vigilants. 

Jean  suivit  un  sentier  qui  serpentait  sur  la 
lisière  du  bois,  Loup  trottait,  Tœil  et  ToreiUe 
an  guet,  devant  son  maître,  cherchant  dans 
Therbe  la  piste  des  cerfs  et  des  chevreuils.  Le 
braconnier  passant  devant  la  ferme  de  son  père 
s*arrèta  quelques  minutes  à  contempler  ce  toit 
paisible  quota  nuit  protégeait  de  son  silence; 
les  chiens  d<î  garde  vinrent  se  rouler  à  ses  pieds, 
joyeux  et  caressants:  le  coq  chanta,  voix  écla- 
tante qui  salue  ic  réveil  du  travail  et  du  jour , 
et  Jean,  plein  d*idées  nouvelles,  s^enfonça  dans 
le  bois,  où  le  cerf  bramait  en  pâturant. 

Cette  nuit,  un  sokii  plus  doux  rendomit 


sous  sa  oabaM  4i  hnoichagct  quil  s'était  bâtie 
au  cœur  d'una  hitala  hértnéa  dabuissotts* 

Cependant  la  mort,  qui  avait  titvcné  la 
chaumière  du  gtrdai  vteita  là  farma  da  Roche- 
Blanche. 

Après  une  jouméa  de  mdea  UtvanZi  au 
temps  du  labourage  i  an  aoir  Pierra  as  seatit 
malade.  Une  fièvre  viotanla  k  prit  auuitftt  qu'a 
fut  au  lit,  et  lea  aymptAmta  las  plua  glabres  se 
déclarèrent*  Un  ttMecin,  ramené  d'Amboiie, 
bien  avant  dans  la  nuit,  reconnut  ks  carsctè- 
r«i  d*una  pleurésia»  La  conalarMthMi  ratit 
dans  la  ferma* 

Claircttig  partit  ittr4e-ehampi  «I  a'W  alla  â 
k  recharthe  de  Jean»  qu'etta  cooduiiit  auprès 
de  son  père. 

La  forte  constitution  de  Pieire  élatt  plutik 
un  aide  qu'un  obatack  à  k  makdie;  aa  bout 
da  trois  Joura  on  déaeapéra  de  k  aauver.Onfit 
venir  un  prêtre,  et  Pierre  reçut  les  saints  sa- 
crements avec  une  pieuse  sérénité. 

Ses  mains  avaient  travaillé  la  terre,  et  le  mai 
qu'il  avait  pu  faire  était  yenu  de  Tignorance  de 
son  esprit  et  jamais  de  son  cœur. 

Quand  il  se  fut  préparé  à  mourir,  Pierre  fit 
signe  à  Jean  de  s'approcher  de  son  lit  : 

—  Ecoute-moi,  Jean,  lui  dit-il  d'une  voix 
à  peine  articulée,  j'ai  peu  de  choses  à  te  dire. 
Le  chagrin  que  tu  m'as  causé,  je  te  le  pardon- 
ne ;  la  bonne  volonté  de  bien  faire  ne  t'a  peut- 
être  pas  manqué,  mais  bien  le  courage.  Ce-* 
pendant  si  l'un  de  nous  dans  cette  ferme  ne 
s'est  pas  bien  conduit  envers  toi,  dis-le  pour 
que  je  vous  rapproche  à  l'heure  de  ma  mort. 

Jean  secoua  la  tète. 

—  Non,  mon  père  ;  tout  le  monde  ici,  répon- 
dit-il, a  été  bon  pour  moi,  comme  vous-même 
en  donniez  le  meilleur  exemple. 

—  Eh  bien!  mon  fils,  si  chacun  s*est  bien 
conduit,  pourquoi  nous  as-tu  quitté?  Je  ne 
t'ai  jamais  questionné;  mais  dans  ce  moment, 
il  me  semble  que  tu  peux  tout  m'avouer.  Au 
moins,  en  mourant,  emportcrai-je  l'espérance 
que  tu  guériras. 

Et,  comme  son  fils  hésitait,  il  ajouta  : 

—  Veux-tu  me  refuser  cette  dernière  con- 
solation? 

^  Non,  mon  père,  répondit  Jean;  je  mecon* 
fesserai  à  yoits  et  je  guérirai. 


BERTHE  DE  GAILLE-FOirrÀINB. 


Il» 


Le  hnconniér  se  pencha  ters  le  fermier,  et 
tout  bas  lui  ouvrit  son  cœur. 

Lorsqu'il  apprit  ce  secret,  qu*il  n*ayait  même 
pas  soupçonné,  Pierre  ferma  les  yeux  comme 
un  homme  qui  a  peur  de  voir  et  d^entendre  ; 
puis,  se  leyant  à  demi,  il  étendit  ses  mains  sur 
le  front  de  Jean  : 

—  Que  pieu  te  bénisse,  mon  pantre  cnftint, 
dit-il  :  il  n'y  a  que  lui  qui  peut  te  guérir. 

Les  genoux  de  Jean  fléchissaient  sous  lii,  et 
plus  pdle  qu'un  mort,  il  se  courba  sous  la  main 
de  son  père. 

Au  petit  jour,  Pierre  se  souleva,  le  coude  sur 
Toreiller;  on  aurait  dit  qu'il  allait  sautera  bas 
^a  lit;  on  ouvrit  la  fenêtre,  et  la  lumière  entra 
•vec  la  fraîcheur  du  matin.  Les  bestiaux  mu- 
gissaient dans  les  étables,  s'agitant  devant  les 
««ches  vides;  les  pigeons  battaient  de  l'aile 
lolour  du  colombier  ;  la  ferme  s'éveillait.  Pierre 
^ra  péniblement  les  bouffées  d'air  frais  qui 
Tenaient  jusqu^à  son  lit,  essaya  de  se  mettre 
debout  comme  un  travailleur  que  le  jour  ap- 
pelle, et  retomba.  La  mort  Tavait  frappé. 

On  étendit  le  drap  blanc  sur  le  visage  du  fer- 
mier et  la  famille  s'agenouilla  pour  prier. 

Dorant  les  quelques  jours  de  cette  rapide  ma- 
^«,  M.  de  GaiUe-Fontaine  et  sa  fille  avaient 
passé  bien  des  heures  auprès  du  vieux  fermier. 
^'  de  Puisenx  s^  montrait  aussi,  mais  moins 
aouTent.  Lorsque  Berthe  était  dans  la  ferme , 
*«ny  demeurait,  mais,  lorsque  Charles  y  en- 
We,  il  trouvait  toujours  quelque  prétiTlc^ynir 
w  sortir,  bien  que,  depuis  le  coup  de  fusil  de 
la  chasse  aux  sangliers,  M.dePuiseuxeûtcher^ 
thé  Toecasion  de  faire  oublier  au  braconnier 
laTeolurequi  avait  faiBi,  sans  l'intervention  de 
^rthe,  les  pousser  l'un  contre  l'autre.  Mais  le 
dcdain  accoutumé  du  gentilhomme  s'était  heur- 
té contre  la  hauteur  du  braconnier ,  et  M.  de 
Puiseux  s'était  bientôt  lassé  de  faine  des  avan- 
ces un  peu  raides  à  qui  les  recevait  si  mal. 

L'aventure  de  la  chasse  aux  sangliers  n'avait 
P^  le  moins  du  monde  modifié  Topinion  da 
châtelain.  U  n'était  pas  bien  sûr  que  la  balle 
do  coureur  de  bois  ne  se  fût  pas  trompée  d'a- 
dresse en  happant  le  dieval.  LMndignation  avec 
laquelle  Berthe  avait  repoussé  ce  soupçon  n'a- 
vait pas  eu  d*autre  résultat  que  celui  de  réveil- 
ler la  jalousie  dans  l'esprit  de  M.  de  Puiseux^ 
^901  racquit  de  sa  conscience,  U  avait  adressée. 


quelques  remerciraents  au  braconnier;  nais  il 
l'avait  fait  d'une  si  étrange  manière,  que  Jean 
en  avait  été  froissé  bien  plus  que  satisfait.  Il  sa- 
lua froidement  le  gentilhomme,  et  leurs  rela- 
tions en  restèrent  là. 

Quant  à  M.  de  Gaille-Fontaine,  rigide  comme 
nn  vieux  soldat,  il  condamnait  hautement  la 
conduite  de  Jean,  à  qui,  depuis  longtemps,  fl 
n'adressait  plus  la  parole. 

De  toute  ûi  famille,  Berthe  était  donc  la  seule 
qui  fût  disposée  à  tendre  la  main  au  bracon- 
nier. 

Le  jour  de  la  mort  de  Pierre  Guillard,  Jean, 
assis  au  chevet  du  lit  et  la  tète  dans  ses  mains, 
versait  des  larmes  amères,  dont  la  source  inta- 
rissable semble  venir  du  cœur  :  il  les  laissait 
couler  le  long  de  ses  joues  sans  y  prendre 
garde,  lorsqu'il  sentit  sur  ses  mains  humides 
de  petites  mains  douces  et  frêles  qui  cherchaient 
à  les  écarter.  11  les  ouvrit,  et  trouva  dans  ses 
doigts  la  tète  blonde  d'un  enfant,  dont  le  visage 
rose  lui  souriait.  Le  pauvre  petit  était  monté 
sur  un  escabeau  pour  atteindre  aux  rudes  mains 
du  braconnier ,  et,  aussitôt  qu^il  les  eut  écar- 
tées, il  lui  tendit  ses  douces  lèvres  avec  cette 
confiance  divine  des  enfants  qui  ont  des  cares- 
ses pour  tout  le  monde. 

Jean  leva  les  yeux,  et  vit,  à  deux  pas  delui, 
le  pftle  et  beau  visage  de  Berthe,  qui  le  regar- 
dait. 

L'enfant,  poussé  par  sa  mère,  avait  roulé  ses 
bras  autour  du  cou  de  Jean  cl  Tcmbrassait. 

Le  braconnier  sentit  son  cœur  se  fondre  :  il 
retint  d'une  main  le  pauvret,  qui  était  grimpé 
sur  ses  genoux,  et  tendit  l'autre  à  madame  de 
Puiseux,  qui  vint  à  lui. 

Près  de  la  mort  qui  sanctifie,  et  sous  les  aus- 
pices d'un  enfant,  ces  deux  âmes  qui  souffraient 
se  rapprochèrent,  l'une  {Acinc  d'amour,  Fantre 
pleine  de  charité. 

Après  qu'on  eut  rendu  les  honneurs  funèbres 
au  corps  de  Pierre  Guillard,  ses  citants,  —  ils 
étaient  au  nombre  de  quatre  sans  compter  Jean, 
— -  se  réunirent  pour  le  partage  des  biens. 

L'alné,  qui  était  alors  le  chef  de  la  famille, 
leur  rappela  que  le  fermier  les  avait  toujours  en- 
gagés à  vivre  en  bons  frères,  et  que  ce  qu'ils 
pouvaient  faire  de  mieux  pour  respecter  la  mé- 
moire de  cet  honnête  homme,  c'était  de  rester 
unis  comme  par  le  passe. 


i80 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINE. 


—  M.  de  Gatlle-Fontaine,  leur  dit-il  en  finis- 
sant, n'aura  jamais  d*autres  fermiers  que  nous: 
nous  cultiverons  ensemble  les  champs  qui  sont 
à  nous ,  et  les  récoltes  seront  mises  en  com- 
mun. 

—  Notre  aine  a  raison,  dit  Jean;  il  faut  vieil- 
lir ensemble  comme  nous  avons  grandi.  Je 
laisse  ma  part  à  la  communauté. 

—  Toi,  reprit  Taîné,  tu  n'as  pas  beaucoup 
l'habitude  du  labourage  et  des  autres  travaux 
qui  concernent  la  terre  ;  mais  tu  sais  tout  ce 
que  nous  ne  savons  pas  :  tu  tiendras  les  comp- 
tes de  la  ferme ,  tu  régleras  les  dépenses  et  tu 
t'entendras  ayec  M.  de  Puiseux  pour  tout  ce 
qui  regarde  les  fermages. 

A  ce  nom,  une  sorte  de  frisson  courut  dans 
les  veines  de  Jean  :  en  M.  de  Puiscux,  il  détes- 
tait encort  le  mari  de  Berthe.  Cependant  il  se 
contint. 

—  C'est  bien,  répondit-il,  je  ferai  ce  qui  sera 
le  plus  utile  à  tous. 

L'aîné  des  frères  de  Pierre  Guillard,  qui  s'ap- 
pelait Antoine,  serra  la  main  de  son  frère  et  se 
rendit  à  la  Roche-Blanche  pour  instruire  lf.de 
Caille-Fontaine  et  M.  de  Puiseux  de  l'arrange- 
ment qu'ils  avaient  pris  entre  eux. 

Mais,  le  lendemain,  comme  Jean  allait  ouvrir 
les  comptes  du  fermier  pour  se  mettre  au  cou- 
rant des  affaires ,  Antoine  lui  frappa  sur  l'é- 
pau.e  : 

—  Jean,  lui  dit-il,  laisse  tous  ces  papiers  et 
viens  aux  champs  avec  moi. 

—  Aux  champs?  répéta  le  braconnier. 

—  Oui,  reprit  Antoine  ;  tu  auras  du  temps  de 
reste  pour  examiner  les  livres  de  notre  père.  Au 
besoin.  Clairette  t'y  aidera.  Tu  sais  qu'elle  s'en- 
tend un  peu  au  calcul. 

Jean  se  leva  et  suivit  Antoine  qui  avait,  tout 
en  parlant,  l'air  embarrassé. 

—  Voyons,  frère ,  dit  Jean  quand  ils  furent 
hors  de  la  ferme ,  parle-moi  sans  détour...  tu 
me  caches  quelque  chose. 

—  C'est  vrai,  répondit  Antoine.  Aussi  bien 
peut-être  vaut-il  mieux  que  je  te  le  dise  tout  de 
suite  ;  tôt  ou  tard,  tu  l'aurais  appris. 

—  Parle  donc  : 

—  Hier ,  quand  je  suis  allé  au  château  après 
notre  accord,  j'ai  été  reçu  par  M.  de  Gaillc-Fon- 
tainc,  qui  a  d'abord  fort  approuvé  ce  que  je  lui 
ai  dit;  mais,  quand  je  suis  arrivé  à  l'article  des 


fermages  que  ta  étais  chaigé  de  régler,  il  a 
froncé  le  sourcil. 

—  Ah! 

—  Et,  ma  foi,  il  n^a  pas  voulu  entendre  par- 
ler de  toi  pour  cet  objet. 

— 11  a  bien  eu  quelque  motif  pour  agir  ainsi? 

—  Sans  doute. 

—  Et  il  t'en  a  parlé? 

—  Oui. 

—  Alors,  repète-moi  ce  qu'il  t'a  dit. 

—  A  quoi  bon  ! 

—  Dis  toujours. 

—  Y  tiens-tu  beaucoup? 

—  Certainement. 

—  Eh  bien  1  M.  de  Gaille-Foataine  m'a  dit 
que  tu  n'avais  pas  mené  une  vie  qui  fût  à  sa 
convenance  ;  que  tu  avais  contracté  des  habi- 
tudes qui  l'empochaient  d'avoir  confiance  en 
toi,  et  qu'il  lui  fallait  du  temps  pour  te  rendre 
cette  confiance.  Qu'il  s'amende,  a-t-il  ajouté,  et 
nous  verrons. 

—  Est-ce  tout? 

—  Madame  Berthe  qui  était  là,  a  voulu  pren- 
dre ta  défense,  disant  qu'elle  répondait  de  toi; 
mais  comme  elle  parlait,  M.  de  Puiscux  l'a  in- 
terrompue :  a  Votre  père  a  raison,  a-t-il  dit,  et 
c'est  une  chose  de  laquelle  vous  ne  devez  point 
vous  mêler.» 

—  Alors  madame  de  Puiseux  s'est  tue? 

—  Que  voulais-tu  qu'elle  fit  ?  Elle  a  bien  es- 
sayé de  dire  quelques  mots  à  son  mari,  parmi 
lesquels  il  m'a  semblé  qu'elle  lui  reprochait 
d'oublier  un  service  que  tu  lui  as  rendu...  De 
quel  service  a-t-cUe  voulu  parler,  Jean  ? 

—  D'un  coup  de  fusil  qui  a  tué  le  cheval  de 
M.  de  Puiseux...  mais  va  toujours. 

—  Ça  été  au  tour  de  M.  de  Gaille-Fontaineà 
l'interrompre.  On  peut  être  un  fort  bon  tireur, 
a-t-il  dit,  je  crois»  et  n'en  être  pas  moins... 
faut-il  que  je  te  dise  cela,  Jean  ? 

—  Dis  toujours. 

—  Ma  foi,  c'est  comme  tu  voudras...  «Et 
n'en  être  pas  moins  un  mauvais  sujet  »,  conti- 
nua le  fermier. 

—  Ah  !  et  qu'a  répondu  madame  de  Puiseus  ? 

—  Rien...,  ses  yeux  ont  brillé  comme  ceux 
d'une  personne  qui  aurait  des  larmes  dans  les 
paupières...  Elle  s'est  penchée  sur  son  peut 
garçon,  qui  jouait  à  ses  pieds,  et  Ta  embrassé. 
On  n'a  plus  rien  dit,  et  je  me  suis  retiri^  forl 


BERTHE  DE  CAILLE-FONTAINE. 


18f 


triste.  A  présent^  il  ne  foat  pas  que  ça  te  cha- 
grine trop;  c'est  un  mauvais  moment  et  ça 
passera. 

—  Ouiy  frère*  ça  passera  et  j'attendrai,  dit 
Jean. 

)l  n'ajouta  pas  un  mot,  rentra  dans  la  ferme, 
prit  son  fusil  qui  dormait  sur  son  râtelier,  siffla 
son  grand  chien  roux  et  sortit. 

Gairette  le  regardait  faire  tremblante  de 
frayeur. 

—  Frère ,  dit  Jean  à  Antoine  quand  il  fut 
hors  de  la  cour,  je  tous  abandonne  ma  part,  à 
condition  que  vous  donnerez  la  moitié  de  ce 
qu'elle  rapportera  à  Clairette;  si  je  meurs,  le 
fonds  lui  appartiendra.  Braconnier  je  suis,  bra- 
connier je  reste. 

VIL 

On  était  dans  un  moment  où  des  craintes  de 
disette  commençaient  à  se  répandre  dans  les 
campagnes.  Le  prix  des  denrées  de  première  né- 
cessité augmentait  rapidement;  les  marchés 
étaient  mal  approvisionnés  et  les  grains  surtout 
deienaicnt  de  plus  en  plus  rares.  Les  fermiers 
ne  portaient  plus  de  blé  aux  moulins  et  ache- 
taient leur  pain  chez  les  boulangers,  dont  les 
réserves  disparaissaient  avec  une  vitesse  ef- 
frayante. Les  bruits  les  plus  sinistres  circulaient 
de  chaumière  en  chaumière  :  on  parlait  d'acca- 
parements, et  l'imagination  crédule  des  pauvres 
gens  accueillait  tout  ce  qu'on  rapportait.  Des 
troubles  avaient  agité  quelques  villages  popu- 
leux. Dans  quelques  localités ,  des  paysans  et 
des  ouvriers  armés  de  fourches,  de  pioches,  de 
bâtons,  de  fléaux,  avaient  assailli  des  magasins 
de  comestibles  et  mis  tout  au  pillage.  Ceux 
d'entre  les  propriétaires  qui  avaient  leurs  gran- 
ges à  demi-pleines  n'en  laissaient  plus  rien 
sortir  dans  la  ccainte  de  l'avenir.  L'épouvante 
empêchait  la  circulation.  Du  même  coup, 
l'argent  et  le  blé  se  resserraient.  Le  mal  était 
grand,  la  terreur  augmentait. 

Les  jours  de  marché,  une  foule  considérable 
emplissait  les  places  publiques  où  s'établissait 
le  cours  des  denrées;  des  attroupements,  nés 
du  hasard,  grossis  par  la  curiosité,  exploités 
bientôt  par  la  malveillance  de  quelques-uns, 
faisaient  entendre  des  clameurs  sinistres;  les 
plus  turbulens  voulaient  contraindre  les  mar- 
chands à  vendre  au-dessous  du  cours  ;  un  mot 


faisait  naître  une  querelle  ;  la  querelle  dégéné- 
rait bientôt  en  rixe;  on  en  venait  aux  coups; 
et,  dans  la  bagarre,  les  sacs  de  froment  renver- 
sés et  foulés  aux  pieds  perdaient  la  moitié  de 
leurs  richesses. 

Quand  la  gendarmerie  de  la  commune  ac- 
courait sur  les  lieux,  on  l'accueillait  à  coups  de 
pierre  ;  des  femmes,  des  enfants  se  jetaient  au- 
devant  des  soldats ,  les  accablaient  d'injures , 
les  couvraient  de  huées,  et  la  place  du  marché 
ne  présentait  plus  que  désordre  et  confusion. 

Au  milieu  de  cette  agitation  populaire  qui 
s'étendait  dans  le  pays  comme  s'étend  sur  un 
lac  le  remous  occasionné  par  la  chute  d'une 
pierre,  des  hommes  à  figure  sinistre,  de  ces 
hommes  qui  surgissent  dans  les  temps  de  com-» 
motions  et  de  guerres  civiles ,  parcouraient  les 
communes,  aigrissant  les  esprits  enflammés 
déjà  par  les  récits  les  plus  absurdes.  Les  ca- 
lomnies les  plus  perfides,  les  extravagances  les 
plus  folles  étaient  accueillies  comme  des  paroles 
de  vérité,  et  une  haine  aveugle  remplaçait  dans 
le  cœur  des  campagnards  la  douceur  accoutu- 
mée de  leurs  mœurs. 

L'envie  qui  rampe  toujours  au  fond  de  la  SO" 
ciété,  se  montrait  à  la  surface;  on  n'épargnait 
nulle  part  les  imprécations  contre  les  gros  fen- 
miers  et  les  propriétaires,  accusés  de  .tout  le 
mal;  des  cris  de  mort  se  mêlaient  aux  menaces 
dont  ils  étaient  l'objet;  une  tourbe  immense 
de  gens  sans  aveu,  incessamment  grossie,  se- 
mait l'inquiétude  dans  les  fermes  et  les  ha- 
meaux. On  avait  attaqué  les  charrettes  sur  la 
routo,  dévasté  des  moulins,  mis  le  feu  à  des 
granges. 

Le  mot  de  famine  revenait  sans  cesse  comme 
un  glas  funèbre  dans  les*  entretiens  de  la  veil- 
lée et  troublait  les  esprits  les  plus  impassibles. 
Au  milieu  de  cette  panique  générale,  on  sentait 
que  la  plaie  était  réelle,  profonde  et  saignante, 
et  que  la  terreur  publique  avait  une  base. 

Ainsi  qu'il  arrive  toujours  dans  ces  grandes 
calamités,  on  accusait  lès  hommes  du  crime  des 
éléments.  Les  plus  riches  étaient  les  plus  cou- 
pables, et  la  haine  les  faisait  responsables  des 
souffrances  de  tous. 

Mais,  chose  étrange!  ce  n^était  pas  ceux  qui 
souffraient  davantage  qui  se  plaignaient  le  plus 
haut.  Quand  la  société  s'agite  dans  son  lit.  les 


itt 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINB. 


mauvaises  passions  s^eihalent  de  tous  les  côtés 
à  la  fois,  comme  ces  vapeurs  qui  sortent  du  sol 
crevassé  pendant  les  tremblements  de  terre. 
(Tétait  Theure  propice  aux  basses  vengeances, 
aux  rancunes  sourdes,  aux  secrètes  inimitiés; 
rémeute  avait  ses  meneurs,  et  tandis  qu'elle  bri- 
sait les  portes  des  boulangeries  en  réclamant 
du  pain,  les  plus  enragés  des  émeuliers,  ivres 
d*eaux-de-vie,  jetaient  les  sacs  de  farine  à  la 
rivière.  Parmi  ceux  qui  souillaient  le  plus  acti- 
vement le  feu  de  la  révolte,  il  y  avait  de  petits 
propriétaires  jaloux  d'épouvanter  les  grands, 
des  boutiquiers  de  village  et  des  artisans  à  qui 
rien  ne  manquait,  si  ce  n'est  du  luxe.  Ceux-là 
appelaient  le  pillage  etTinccndie  à  leur  aide. 

Leurs  espérances  n'allaient  pas  jusqu'au  par- 
tage des  biens;  mais  elles  allaient  certainement 
Jusqu'à  la  possibilité  d'acheter  à  vil  prix  quel- 
ques arpens  de  bonne  terre  détachés  d'un 
grand  domaine. 

Aux  bords  de  la  Loire,  entre  Tours  et  Blois, 
dans  ces  campagnes  heureuses  qui  semblent 
Ikites  pour  le  repos,  l'ébullition  était  partout. 

Toutes  les  habitudes  avaient  été  sapées  du 
même  coup.  Ceux  qu'on  respectait  naguère,  on 
les  détestait;  le  mépris  et  l'envie  remplaçaient 
laconsidératîon.Tousles  bas  sentiments  se  fai- 
saient Jour  ;  il  n'y  avait  plus  nulle  part  ni  amour, 
ni  reconnaissance,  ni  probité.  La  colère  fermen- 
tait comme  un  levain. 

Cependant  les  scènes  de  violences  devenaient 
plus  fréquentes  de  jour  en  jour  ;  elles  se  multi- 
pliaient autour  de  Roche-Blanche  comme  ces 
vfl^es  qui  montent  avec  la  marée. 

Depuis  que  Jean  était  retourné  dans  les  bois, 
il  vivait  à  l'écart,  tuant  ce  qu'il  fallait  de  gibier 
pour  vivre,  mais  sans  S(  mêler  jamais  aux  bruits, 
aux  tumultes,  aux  réunions  de  villages;  sa  ré- 
pntatioii  de  force,  de  courage  et  d'adresse  n'en 
était  pas  moins  bien  établie  pour  cela,  on  le  sait. 

Un  soir,  au  coucher  du  soleil,  comme  il  pas- 
sait dans  une  clairière ,  un  groupe  d'hommes 
vint  à  lui.  Loup,  comme  c'était  son  habitude, 
se  Jeta  devant  son  maître,  la  tète  haute  et  mon- 
trant ses  crocs. 

•-*  Appelle  ton  chien ,  si  tu  veax  qu'on  te 
parle ,  lui  cria  un  de  ces  hommes,  qui  était  char* 
ron  de  son  état  et  braconnier  dans  l'occasion. 

Jean  siffla  Loup  qui  vint  se  coucher  à  see 


Les  hommes  s'approchèrent;  ils  étaient  tons 
d'assez  mauvaise  mine,  mais  Jean  n'avait  pear 
de  rien. 

—  Le  lieu  n'est  pas  sûr  ici,  dit  le  charron  ;  il 
y  a  des  cabanes  de  charbonniers...  allons  ait 
Pré-aux-Nains. 

—  Tu  as  donc  à  me  parler  de  choses  bien 
mystérieuses?  dit  Jean. 

— >  Viens  toujours...  Ta  le  sauras. 

Jean,  à  qui  il  importait  peu  d'être  d'un  côté 
ou  d'un  autre,  jeta  son  fusil  sous  son  bras  et 
suivit  le  charron. 

Quand  ils  furent  sur  le  pré  an  milieu  duquel 
saillaient  les  pierres  des  nains  rougies  par  les 
rayons  du  soleil  couchant,  ils  s'arrêtèrent. 

—  Voyons,  j'écoute,  dit  Jean. 

—  Les  gens  de  Roche-Blanche  se  sont  mal 
comportes  envers  toi ,  reprit  le  charron ,  qui 
semblait  être  l'orateur  et  le  chef  de  la  bande,  ili 
t'ont  fait  tout  le  mal  qu'ils  ont  pu... 

—  Qui  te  l'a  dit? 

—  On  le  sait;  de  leur  part,  ça  ne  nous  éton- 
ne pas.  Si  tu  veux  venir  avec  nous,  nous  t'of- 
frons de  te  venger. 

Jean  regarda  son  interlocuteur  de  la  tète  aux 
pieds. 

—  Ah  ça  !  reprit-il,  que  complotez-vous  donc, 
mes  maîtres? 

^  Oh  l  c'est  fort  simple,  continua  le  charron; 
M.  de  Gaille-Fontaine,  un  sournois  qui  a  des 
tonnes  d'or  dans  ses  caves... 

—  Lui  I  il  mange  la  moitié  de  ce  qu'il  a,  et  il 
donne  le  reste  ! 

—  Laisse  donc  l  Est-ce  que  ta  es  assex  sim- 
ple pour  croire  cela?  Il  donne  de  gros  sous  et 
il  garde  les  louis  l  N'est-ce  pas,  vousautresl 

^  Oui!  oui  !  crièrent  les  amis  du  charron. 

—  Avec  ses  louis ,  reprit  celui-ci,  il  achète 
tout  le  blé  qu'il  peut  trouver,  et  il  affame  le 
pays,  n  en  a  chez  lui  des  monceaux  ;  toutes  les 
granges  de  Roche-Blanche  en  sont  pleines. 

«—  Vous  les  avez  vues? 

-—  Est-ce  qu'on  a  besoin  de  voir  ces  choses- 
là?  ça  se  devine  assez.  Que  veux-tu  qu*il  9Jt 
fait  de  son  argent,  ce  richard-là? 

—  Parbleu  !  interrompit  un  des  auditeurs,  il 
s'en  est  servi  pour  faire  hausser  le  blé  de  cinq 
francs  par  hectolitre,  au  dernier  marché  d'Am- 
boise.  Cest  une  désolation  dans  la  campagne... 


BERTHE  DE  GAlLLfrPONTAINB. 


183 


à  (ft  dore,  nos  femiBes  et  nos  enfants  n^anront 
plus  de  pain. 

Celui  qui  parlait  ainsi  était  un  grand  garçon 
haut  en  couleur  et  gras  comme  un  moine.  Une 
forte  odeur  de  ^in  indiquait  assez  qu^il  était  ar- 
rivé tout  droit  du  cabaret  au  Pré-aux-Nains. 

—  n  faut  que  ceux  qui  ont  trop  donnent  à 
ceux  qui  n'ont  pas  assez,  continua  le  charron. 
Est-ce  juste? 

—  C'est  juste,  repondit  la  troupe. 

—  Tu  connais  le  château,  tu  viendras  avec 
nous,  à  notre  tète,  poursuivit  le  charron. 

—  C^est  donc  moi  que  vous  voulez  pour  chef? 
répondit  Jean. 

—  Tu  as  appris  à  parler,  tu  leur  demanderas 
ce  qu'il  nous  faut. 

-Quoi  d'abord? 

—  Du  pain  ! 

—  Rien  que  cela? 

—  Et  de  Targent  ensuite  pour  les  nôtres  qui 
sont  nus. 

—  Et  si  les  maîtres  de  Roche-Blanche  refu- 
sent l'argent  et  le  pain. 

—  On  leur  prendra  tout ,  s'ils  ne  donnent 
rien! 

n  y  eut  un  moment  de  silence  terrible  durant 
lequel  Jean  sembla  se  consulter.  Le  soleil  au 
bord  de  l'horizon  couvrait  le  Préaux-Nains  d'une 
lumière  rouge  et  flamboyante.  Les  grandes  ro- 
ches ,  dont  le  vent  du  soir  agitait  la  chevelure 
dlierbes  et  de  ronces,  coupaient  les  bruyères 
de  leurs  ombres  immenses;  près  d'elles,  et, 
dans  des  attitudes  diverses,  s'effilaient  les  lon- 
gues silhouettes  du  charron  et  de  ses  camara- 
des. Loup,  le  ventre  à  terre,  aspirait  le  vent  et 
poussait  de  furtlfs  gémissements  aux  émana- 
tions subtiles  qui  lui  venaient  de  la  forêt,  cein- 
ture profonde  dont  le  pied  se  noyait  dans  Tom- 
bre  et  le  dôme  dans  la  clarté. 

—  Voyons,  dit  enfin  le  braconnier  d'une  voix 
ferme,  il  faut  jouer  franc  jeu.  Irons-nous  seuls 
au  ch&teau  de  RocaC-Blanche  ? 

—  Nous  irons  mille.  Ce  ne  sont  pas  les  pau- 
vres qui  manquent. 

—  Alors,  c'est  un  assaut. 

—  Ce  sera  ce  que  le  hasard  voudra.  Sais-je, 
■wi,  ce  qui  arrivera? 

—  Ta  le  sais  fort  bien  ;  d*abord  des  cris,  puis 
de»  coups  et  le  pillage  après.,.  C'est  un  guet-  j 
*ipens. 


Il  y  eut  nn  mouvement  dans  IVinéKloire  ;  par- 
mi les  compagnons  du  charron ,  deux  ou  trob 
se  mirent  à  murmurer. 

—  Silence  !  vous  autres  !  s*écria  Jean  ;  je  vous 
ai  écoutés,  écoutez-moi  à  mon  tour  ! 

^  Hais  tu  n'es  donc  pas  avec  nous,  toi?  in- 
terrompit le  charron. 

—  Je  ne  suis  avec  personne ,  pas  plus  «foe 
eux  qu'avec  vous. 

—>  Tu  as  été  aux  écoles,  Jean  ;  tu  as  la  langue 
affilée  ;  mais  tu  ne  marches  plus  avec  les  tiens. 

—  Oui,  cria  l'un  des  amis  du  charron  en 

faisant  deux  pas  en  avant,  c*est  un  Judas il 

nous  vendra  tous. 

Jean  étendit  la  main,  et  la  posa  sur  l'épaule 
de  son  interlocuteur. 

-**  Si  j'ai  la  langue  affilée,  j'ai  4a  main  nule  ; 
souviens-t'en,  dit-il. 

L'homme  qui  s'était  avanoé  reoula  trois  pas 
en  trébuchant.  Son  visage  se  crispa  douloureuf 
sèment,  et  il  porta  la  main  à  son  épaule. 

—  Oh  I  8'écria-t*il,  no  pourriez-vous  serrer 
moins  fort? 

-^  Parles  moins  haut,  je  serrerei  moiqs  fort, 
répondit  froidement  le  braconnier* 
Le  charron  fronça  le  sourcil. 

—  Voyons,  explique-toi  :  nous  saTont  tous  que 
tu  es  fort  comme  un  bœuf;  mais  i)  y  en  a  qui 
te  valent,  dit-il. 

-<*  Alors,  c'est  à  ceux-là  qpe  je  parlemi,  re- 
prit Jean  qui  s^adressa  au  charron.  Tu  es  un 
homme  et  tu  as  des  bras,  travaille,  {youta-t-il. 
Si  de3  femmes,  des  enfants,  des  vieillards  avaient 
faim,  je  les  accompagnerais,  et  le  premier  je  de* 
manderais  pour  ces  pauvres  créatures.  Mais 
vous  !  des  hommes  robustes  comme  yous  Fêtes, 
mendier!.. 

—  Qui  parle  de  mendier?  s'écria  le  charron, 
Nous  voulons  de  leur  superflu,  et  uous  le  pren- 
drons. 

—  C'est-Mire  que  vous  volerez,..  Ah!  mes 
braves,  il  y  a  la  cour  d'assises  et  les  galères 
après  cela.  Et  vous  voulez  que  je  me  mêle  de 
vos  afiaires  ? 

—  C'est  bien  !  ne  t'en  môle  pas;  on  les  ferA 
soi-même.  Du  moment  que  tu  aimes  ceux  qui 
te  maltraitent,  et  que  tu  rudoies  ceux  qui  Vai- 
ment,  n'en  parlons  plus. 

—  Si  l'on  m'avait  fait  tort,  j*irais  ^ul  de- 
mander justice.  Mais  vous  serez  mille  contre 


484 


BERTHË  DK  GAiLUM'ONTAlNl!;. 


trois  ou  quatre!  Quel  mal  tous  ont-ils  fait ,  les 
maîtres  de  Roche-Blanche? 

—  Eux  ?  mais  on  sait  bien  quUls  accaparent  le 
blé.  Cest  à  cause  de  leurs  manœuvres  que  tout 
renchérit. 

Jean  haussa  les  épaules. 

— J  *ai  TU  leurs  granges...  elles  sont  aux  trois- 
quarts  vides!  dit-il. 

—  Qu'ils  nous  donnent  ce  quMl  y  a  dedans, 
et  on  ne  leur  ôtera  pas  un  cheveu  de  la  tète. 

—  Mais  on  leur  ôtera  la  tète  de  dessus  les 
épaules,  8*ils  refusent. 

Personne  ne  répondit. 

—  Et  vous  dites  que  vous  êtes  des  ouvriers, 
vous!  reprit  Jean  d*une  voix  tonnante ,  vous 
êtes  des  bandits! 

Les  cinq  camarades  du  charron  se  regardè- 
rent; mais  pas  un  ne  bougea. 

— Voilà  bien  du  bruit  pour  quelques  mauvais 
pains  que  nous  voulons  demander  aux  gens  du 
château ,  reprit  le  charron.  Mais  toi  qui  parle 
si  haut,  que  fais-tu  quand  tu  tues  un  chevreuil 
du  roi,  00  qui  t*arrive  assez  souvent? 

—  Quand  je  tue  un  chevreuil,  j*ai  tort... 

—  Et  bien  !  nous  aurons  tort...,  partant, 
quittes. 

Les  amis  du  charron  se  mirent  à  rire. 

—  Il  prend  la  viande,  dît  Tun,  nous  prenons 
le  pain  ;  chacun  son  goût. 

Ce  fut  un  éclat  de  rire  dans  toute  la  troupe. 

—  Suffit,  reprit  le  charron  ;  tu  ne  veux  pas 
de  ce  qu'on  te  propose,  c'est  ton  droit...,  cha- 
cun a  le  sien...  seulement  tu  ne  diras  pas  ce 
que  nous  t'avons  confié...,.  Si  tu  n'es  pas  pour 
nous,  au  moins  ne  seras-tu  pas  pour  eux. 

—  Oui ,  s'écria  l'un  des  camarades  du  char- 
ron ,  il  faut  que  Jean  nous  jure  de  ne  pas 
parler. 

—  Oui!  oui!  qu'il  jure!  s'écrièrent  les  au- 
tres. 

—  Et  si  je  ne  jurais  pas?  dit  Jean. 

Les  interlocuteurs  se  regardèrent  en  hési- 
tant. 

—  Alors,  dit  le  plus  hardi ,  nous  Vj  force- 
rons. 

—  Sera-ce  toi;  reprit  le  braconnier.  Essaie. 

Et,  posant  son  fusil  contre  un  rocher,  il  se 
plaça  devant  le  bavard  les  bras  croisés. 
La  forte  stature  du  braconnier  fit  apparem- 


ment réfléchir  Touvrier  ;  il  se  tut  et  baissa  1m 
yeux  sous  le  regard  de  Jean. 

—  Ecoutez,  mes  braves,  continua  celui-ci, 
vous  êtes  cinq,  mais  j'ai  deux  mains  qui  enta- 
ient dix Tenez-vous  tranquilles,  je  vous  le 

conseille. 

—  Voyons,  qu'y  a-t-il?  s'écria  le  charron  qui 
jouait  le  rôle  de  négociateur;  faut-il  se t)attre 
parce  qu^on  n'est  pas  du  même  avis!  Jean  ne 
fera  rien  contre  des  amis,  et  chacun  ira  de  son 
côté.  Après  tout  le  soleil  luit  pour  tout  le 
monde. 

Ce  discours  qui  ne  prouvait  rien  indiquait 
seulement  que  le  charron  voulait  rompre  ren- 
tretien.  On  se  sépara  sans  ajouter  ud  seul 
mot. 

Pendant  cette  conversation  la  nuit  était  yc- 
nuc.  Les  objets  nageaient  dans  une  obscurité 
pâle  qui  couvrait  de  ses  voiles  transparentes  les 
rochers,  la  clairière  et  la  forêt.  Jean  écouta  pen- 
dant quelques  minutes  le  bruit  des  pas  du  char- 
ron et  de  ses  camarades  qui  sonnaient  sur  les 
cailloux  du  pré  et  s'éteignirent  bientôt  dans  la 
nuit. 

Loup  dormait  le  nez  entre  ses  pattes. 

—  11  est  clair ,  dit  Jean  à  demi-voix,  quMs 
ont  peur ,  et  qu'ils  voulaient  avoir  un  brave, 
un  cœur  et  un  bras  à  leur  tète. 

Loup  entendit  la  voix  de  son  maître,  leva  son 
museau  et  gémit  doucement. 

—  Ce  brave  Loup  à  lui  tout  seul,  reprit  Jean, 
vaut  mieux  qu'eux  tous  ensemble. 

Son  nom  frappa  l'oreille  du  chien;  il  se 
dressa  et  vint  se  frotter  aux  jambes  de  son  maî- 
tre ,  en  remuant  la  queue  d'un  air  intelligent. 

Le  disque  de  la  lune  écarta  un  banc  de  va- 
peur qui  barrait  rhopizon,  et  jeta  sa  nappe  d'ar* 
gent  sur  la  campagne.  Le  braconnier  regarda 
quelque  temps  du  côté  par  où  s'étaient  retirés 
le  charron  et  sa  troupe  ;  on  ne  distinguait  plus 
qu'une  masse  confuse  d'objets  noyés  dans  li 
trompeuse  clarté  de  cette  nuit  humide,  les  troncs 
luisants  des  bouleaux,  les  masses  difformes  des 
rochers,  et  les  grands  chênes  dont  la  cime  ar- 
gentée frissonnait  aux  baisers  du  vent. 

Les  mains  nouées  sur  le  canon  de  son  fusil 
et  le  corps  en  avant,  le  braconnier  écoutait  cette 
rumeur  vague  qui  s'élève  des  champs  et  se  ba- 
lance éternellement  dans  l'espace.  11  lui  semblait 
impossible  que  tant  de  calme  et  de  sérénité  rer 


BËRTUfi  DE  GAILLE-FONTAINE. 


1«5 


célàt  tant  de  haine  et  de  méchanceté.  Autour 
de  lui  la  nature  paisible  reposait  dans  les  lan- 
ges de  la  nuit;  en  passant  sur  la  clairière ,  la 
brise  s'imprégnait  de  ces  douces  émanations  qui 
sont  comme  Vhaleine  des  plantes ,  et  le  ciel 
mystérieux,  plein  de  rumeurs  insaisissables,  de 
parfums  sauyages  et  de  diaphanes  clartés,  cou- 
rrait de  son  éternelle  splendeur  cette  solitude 
embaumée  et  charmante. 

Au  bout  d*un  quart-d'heure  de  muette  con- 
templation, Jean  se  dirigea  vers  la  hutte  d'un 
bûcheron,  où  souvent  il  passait  la  nuit.  11  lui 
semblait  que  cette  visite  qu'on  lui  avait  faite 
dans  le  Pré-aux-Nains  était  comme  une  appa- 
rition d'êtres  malfaisants. 

—Ils  ont  l'instinct  du  mal,  se  dit-il,  mais  ils 
n'en  ont  pas  l'audace.  Les  chiens  qui  aboient 
ne  mordent  pas. 

U  était  engagé  dans  la  forêt  depuis  un  quart- 
d'heure  à  peu  près ,  lorsque  Loup  s'arrêta  court, 
flaira  l'air  un  instant  et  partit  en  aboyant. 

Ici  !  Loup,  ici  !  cria  le  braconnier. 

A  peine  avait-il  parlé  qu'un  éclair  illumina 
un  pan  de  la  forêt ,  et  qu'une  détonation  re- 
tentit dans  le  silence.  La  balle  coupa  une  bran- 
che de  chêne  et  vint  s'aplatir  contre  la  crosse 
du  fusil  que  Jean  tenait  à  la  hauteur  de  l'é- 
paule. 

La  lumière  brillante  qui  venait  de  jaillir  dans 
1  obscurité  avait  montré  au  braconnier  le  corps 
d'un  homme  caché  dans  Tépaisseur  du  taillis. 

—  Ah  !  se  dit  Jean  en  regardant  la  balle  qui 
s'était  incrustée  dans  la  crosse ,  c'est  la  carte 
de  visite  du  charron. 

Le  charron ,  car  c'était  lui ,  ne  voulut  pas  at- 
tendre le  braconnier  ;  il  s'élança  hors  de  sa  ca* 
cheUe  et  prit  sa  course  au  travers  de  la  forêt. 

Loup  grattait  la  terre  de  ses  ongles ,  impatient 

furieux,  mais  enchaîné  par  la  voix  de  Jean. 

Un  instant  le  fusil  du  braconnier  s'abaissa 
▼ers  le  fugitif;  il  le  vit  par  une  échappée  du 
bois ,  et  sa  joue  s'inclina  vers  la  crosse ,  puis 
relevant  son  arme  : 

— Non ,  murmura-t-il ,  11  ne  sera  pas  dit  que 
j'aurai  tiré  sur  un  homme  comme  sur  une  bête 
(auve. 

Mais  changeant  soudain  de  direction ,  il  mar- 
cha du  côté  da  la  Roche-Blanche. 

A  cette  heure  où  les  chaumières  étaient  en- 
dormies, le  château  veillait  encore. 


vni. 

Jean  fut  reçu  par  M.  de  Puiseux.  M.  de  Gaille- 
Fontaine ,  indisposé ,  gardait  la  chambre  en 
compagnie  de  sa  fille. 

—  Vous  m'avez  fait  demander,  monsieur 
Guillard ,  dit  le  gentilhomme  entrant  dans  la 
salle  où  Jean  l'attendait  ;  qu'y  a-t-il  pour  votre 
service? 

—  Pour  moi,  rien,  dit  fièrement  le  bracon- 
nier. 

—  G^est  donc  pour  moi  que  vous  venez  ? 

—  Pour  vous,  pour  M.  de  Gaille-Fontaine  , 
pour  M"*  Berthe,  pour  tout  le  monde ,  enfin. 

Jean  était  naturellement  fier,  mais  d'une 
fierté  douce  qui  n'avait  rien  de  blessant  ;  au- 
près de  M.  de  Puiseux,  cette  fierté  devenait  de 
la  froideur. 

De  son  côté ,  le  mari  de  Berthe  avait ,  on  le 
sait,  rhumeur  encline  à  la  hauteur,  et  un  le- 
vain de  jalousie  fermentait  continuellement  dana 
son  cœur. 

Ces  deux  hommes  ne  se  rencontraient  pas  ; 
ils  se  heurtaient. 

—  Ainsi  c'est  un  service  que  nous  allons  en- 
core vous  devoir  ?  reprit  M.  de  Puiseux  dont 
les  paroles  devenaient  amères,  malgré  les  ef- 
forts qu'il  faisait  pour  maîtriser  son  impatience. 

— Je  ne  sais  pas  si  c*est  un  service  ;  c^est  un 
avertissement. 

—  Ah  !  fit  le  châtelain  en  fronçant  le  sourcil. 

—  Des  hommes  mal  intentionnés  se  présen- 
teront demain  à  Roche-Blanche  ;  ils  seront  peut- 
être  en  grand  nombre ,  peut-être  armés  ;  quand 
une  masse  est  poussée  par  la  colère ,  un  mal- 
heur est  vite  arrivé.  Vous  èt^s  averti  ;  usez  de 
précaution. 

—  Merci,  répondit  M.  de  Puiseux  en  s'incli- 
nant  légèrement;  vous  me  paraissez  bien  ins- 
truit des  projets  de  ces  drôles  ;  mais  permettez- 
moi  de  ne  pas  croire  à  la  gravité  du  danger. 
Les  têtes  s'échaufientau  cabaret,  on  parle  beau- 
coup, et  puis  l'exaltation  tombe  avec  l'ivresse. 

Le  braconnier  se  mordit  les  lèvres  jusqu'au 
sang. 

—  Tenez,  ajouta  M.  de  Puiseux,  ne  faisons 
pas  à  ces  messieurs  l'honneur  de  les  croire  plus 
hardis  qu'ils  ne  sont;  s'ils  viennent  demain, 
eh  bien  !  on  donnera  du  pain  à  ceux  qui  auront 
trop  bu  ;  quant  aux  impertinents,  ils  seront  re^ 


IM 


BERTHB  m  GAILLE4«NTAINE. 


ÇU8  de  manière  à  leur  Odre  passer  Tenyie  de  re- 
venir. 

—  Yonsêtes  le  maître  chez-Tous,  monsieur, 
(Sûtes  donc  comme  il  tous  plaira. 

— -  G*est  bien  ainsi  que  je  Tentends. 

—  Cependant,  et  au  nom  de  Tintérèt  que  je 
porte  à  M.  de  Gaille-Fontaine ,  qui  a  toujours 
été  bon  pour  mon  père,  laissez-moi  vous  rappe- 
/er  qu'il  y  a  dans  ce  château  une  femme  et  des 
enfants. 

11  n*est  pas  besoin  qu'on  me  le  rappelle,  mon- 
sieur! se  hâta  de  répondre  M.  de  Puiseux  d'un 
air  hautain. 

^  Tant  mieux,  monsieur,  reprit  Jean  qulavalt 
la  pâleur  d'un  cadavre ,  mais  qui  se  contenait. 
Quand  la  haine  l'irrite,  quand  la  ftûro  l'aveugle, 
le  peuple  a  bien  vite  oublié  l'âge  et  le  sexe.  Il 
ne  faut  pas  que  les  femmes  pâtissent  des  dan- 
gers que  bravent  les  hommes, 

Jean  salua  M.  de  Puiseux,  tourna  les  talons 
brusquement  et  sortit  de  l'appartement. 

La  même  colère  tourmentait  le  cœur  de  ces 
deux  hommes  :  l'un  l'avait  étotfTée  par  le  sou- 
venir de  Berthe  ;  l'autre  se  rappelait  qu'il  de- 
vait peut-être  la  vie  au  braconnier. 

Quand  il  fut  sur  le  seuil  du  château,  Jean  se- 
coua la  poussière  de  ses  pieds  comme  l'homme 
de  la  parole  évangélique,  et,  précipitant  sa 
marche  : 

—  rai  fait  mon  devoir,  dit-il  ;  maintenant 
advienne  que  pourra! 

Jean  se  retira  dans  une  grange  de  la  ferme , 
la  nuit  étant  trop  avancée  pour  qu'il  voulût  ga- 
gner la  cabane  du  bûcheron. 

Le  jour  vint  et  sourit  à  la  campagne  toute 
baignée  des  pleurs  de  la  nuit.  C'était  une  de 
ces  matinées  splendides  du  mois  d'avril  devant 
lesquelles  il  semble  que  la  nature  entière  palpite 
au  souffle  de  la  vie;  la  sève  de  la  jeunesse 
bouillonnait  à  la  surface  du  sol ,  dans  le  brin 
dlierbe  verdoyant,  dans  le  feuillage  frissonnant 
des  arbres,  dans  la  fleur  qui  livrait  son  calice 
auvent,  dans  l'écume  blanche  des  eaux  rapides, 
dans  les  frémissements  harmonieux  des  roseaux. 
Le  voile  humide  tombé  des  épaules  glacées  de 
la  nuit  s'irritait  aux  premières  clartés  du  jour, 
et  8*envolaiteii  régers  flocons  dispersés  sur  les 
flancs  des  coteaux.  Les  perdrix  amoureuses 
gloussaient  dans  les  champs,  et  le  pinson  chan- 
taîtgaiement  à  la  etane  des  peupUert. 


Ce  réveil  de  la  nature,  dont  son  éducation 
première  lui  permettait  de  sentir  les  beautés 
charmantes  et  l'harmonie,  dissipa  la  colère  de 
Jean.  Il  parcourut  d'un  regard  prompt  et  sûr 
rétendue  du  val,  et  n'y  découvrit  aucune  agita- 
tion ;  les  cultivateurs  allaient  aux  champs,  les 
lavandières  battaient  le  linge  aux  bords  da 
fleuve,  et  les  bœufs  indolents  traînaient  les 
chars  dans  les  chemins  creux. 

Jean  respira  comme  un  homme  délivré  d'un 
poids  énorme.  Rien  dans  Taspect  des  campa- 
gnes ne  semblait  indiquer  que  les  menaces  de  la 
veille  dussent  être  suivies  d'effet. 

Le  braconnier  passa  son  fusil  sous  son  bras 
et  se  rendit  chez  Clairette,  qu'il  trouva  éveillée 
comme  une  allouette,  et  fVaiche  comme  une 
rose  dans  ses  habits  de  deuil. 

Madame  de  Puiseux  avait  offert  à  Clairette 
de  la  prendre  chez  elle;  mais  Clairette  avait  re- 
fusé, dans  la  crainte  d'avoir  moins  fréquemment 
l'occasion  de  rencontrer  Jean,  qui  n'allait  jamais 
à  Roche-Blanche,  on  le  sait. 

—  Tenez,  disait  Clairette  à  Madame  de  Pui- 
seux qui  la  pressait  vivement  d'accepter,  mon 
garçon  est  un  petit  sauvage  qui  fait  du  bruit 
comme  qiiatre  et  qui  met  tout  en  pièces  ;  vous 
ne  sauriez  qu*en  fkire  au  château. 

— Oui,  répondit  Berthe,  qui  voyait  clair  dans 
le  cœur  de  la  fermière,  les  garçons  sont  de  pe- 
tits sauvages,  et  les  petites  veuves  sont  comme 
des  jeunes  filles. 

Clairette  rougissait  à  ce  discours,  et,  ne  sa- 
chant que  répondre,  embrassait  son  amie  la 
grande  dame. 

Aussitôt  qu'elle  aperçut  le  braconnier,  Clai- 
rette prit  l'enfant,  qui  se  roulait  dans  Therbe 
comme  un  chevreau,  et  le  mit  dans  les  bras  de 
Jean ,  après  quoi  ils  s'embrassèrent  cordiale- 
ment. 

—  Vous  allez  déjeûner  avec  moi,  dit  Clairette 
au  braconnier.  Tai  là  un  gâteau  de  farine  de 
maïs  dont  Loup  aura  sa  part,  s'il  ne  culbute 
pas  le  petit. 

^  Comme  tu  voudras.  Clairette,  répondit 
Jean. 

Si  l'on  eût  demandé  pourquoi  la  veuve  disait 
vous  au  braconnier,  tandis  que  le  braconnier 
lui  disait  tu,  ont  eût  été  fort  en  peine  de  ré- 
pondre. L'un  avait  cette  habitude  de  l'enfance^ 
l'autre  l'avait  cooserrée  ;  c'était,  de  la  part  de 


BERTHE  DE  GAULE-FONTAINE. 


187 


/ean  une  preirre  d^amitië  mêlée  de  protection  ; 
de  la  part  de  Clairette  un  témoignage  de  res- 
pect. Pour  Jean,  Clairette  était  restée  une  pe- 
tite fîlle,  et  il  but  bien  reconnaître  que  rien, 
dans  Iv  ir  de  la  TeuTe,  oe  démentait  cette  pen- 
lée. 

Le  déjeûner  de  Qairette  se  composait  de  lait, 
de  fruits  et  de  quelques  tranches  de  jambon 
pour  satisfaire  le  robuste  appétit  du  braconnier. 
Uenfant  allait  en  trébuchant  de  la  mère  à  Tami, 
des  bras  de  Tun  aux  genoux  de  Tautre,  jouant 
aTec  le  chien  et  remplissant  le  jardin  de  ce  doux 
babil  qui  ressemlAê  au  ramage  d^un  oiseau.  Ja- 
sais Clairette  ne  8*était  sentie  si  heureuse  :  le 
contentement  de  son  cœur  éclatait  dans  son 
sourire  et  dans  ses  yeux  ;  elle  était  TermeiUe 
comme  \f  matin,  et  ne  sarait  que  faire  pour 
épancher  sa  joie,  allant,  revenant,  trottant, 
gaxooiUant  comme  une  bergeronnette  au  bord 
d*un  ruisseau.  Quelquefois  elle  s'arrêtait  et  sou- 
pirait, en  pensant  que  ce  bonheur,  qui  pouvait 
durer  toujours,  ne  durerait  qu'un  instant.  Puis 
elle  se  reprenait  à  rire  et  à  causer  doucement. 
Le  malheur  avait  glissé  sur  cette  âme  blanche 
et  fraîche  comme  une  goutte  de  pluie  sur  les 
pétales  d'un  lis. 

Cette  solitude  à  deux ,  pleine  de  doux  pro- 
pos égayés  par  les  rires  d'un  enfant,  captivait 
Jean  depuis  quelques  heures.  Il  ne  pensait  plus 
déjà  à  l'aventure  du  charron,  lorsque  vers  mi-- 
ai,  une  rumeur  sourde  et  grossissante  s'éleva 
de  la  plaine.  Ce  bruit  passa  d'abord  avec  les 
lutres  bruits  ;  mais  ce  fut  bientôt  comme  le 
retentissement  de  la  mer  contre  une  (alaise. 

La  rumenr  montait  du  val  et  roulait  dans 
Tair  comme  ces  bruits  menaçants  qui  précèdent 
Torage. 

Jean  sauta  sur  son  fusil  et  s^élança  hors  du 
jardinet.  Le  spectacle  qu'il  découvrit  lui  fit  bien 
voir  que  les  menaces  du  charron  n'étaient  pas 
de  celles  qui  naissent  avec  le  dépit  et  qui  pas- 
sent avec  la  réflexion. 

Vnt  masse  compacte  dliommes,  de  femmes 
("t  d'enfonts  arrivait  du  val  par  les  coteaux.  Ce 
Utaillon  sinistre  ramassait  comme  une  ava- 
lanche tous  les  travailleurs  épars  dans  les 
champs;  Tun  reconnaissait  un  frère,  un  ami 
dans  les  rangs  ;  l'autre  y  voyait  une  femme , 
et  tous,  poussés  par  ce  fatal  instinct  du  déso^ 


dre  qui  émotionne  toujours  le  cœur  delliomme, 
suivaient  le  torrent. 

Une  myriade  de  pioches ,  de  fourches ,  de 
pieux,  de  bâtons  hérissait  cette  cohue,  où  bni- 
laient  ça  et  là  quelques  fusils.  Des  clamf^urs 
terribles  s'élevaient  parfois  du  milieu  de  c«tte 
mêlée  de  paysans  et  d'ouvriers,  qui  s'étaient  lait 
des  armes  de  leurs  instruments  de  travail. 

La  plupart  marchaient  nu-tête  et  bras  nus, 
chantant,  criant,  hurlant  ;  quelquefois  aussi  un 
silence  profond  étendait  son  linceul  sur  cette 
foule,  et  l'on  n'entendait  plus  que  le  bruit  sourd 
des  pas  qui  piétinaient  la  terre.  Puis  tout  à  coup 
un  cri  puissant  et  prolongé  jaillissait  de  toutes 
les  poitrines. 

—  Du  pain!  du  pain!  criait  la  colonne,  et 
toutes  les  mains  tendues  vers  le  ciel  brandis- 
saient les  armes. 

Ce  cri  funèbre  roulait  comme  un  coup  de 
tonnerre  dans  l'espace,  s'éteignait  pour  renaî- 
tre encore,  et  la  foule,  grossie  d'instant  en  ins- 
tant ,  couvrait ,  de  ses  Ilots  d'hommes,  le  flanc 
du  coteau. 

La  ligne  qu*elle  suivait  indiquait  assez  qu'elle 
se  dirigeait  vers  le  château  de  Roche-Blanche  ; 
mais  avant  d'y  parvenir,  elle  devait  passer  par 
la  ferme  des  Bordes. 

Jean  reconnut  du  premier  coup-d'œîl  l'éten- 
due et  l'imminence  du  danger.  Il  se  tourna  vers 
Clairette  qui,  pâle  de  terreur,  se  pressait  à  ses 
côtés. 

»  Prends  le  petit,  lui  dit-il,  et  cours  au  châ- 
teau. Tu  dirasàM.  dePuiseux  ce  que  tu  as  vu... 
Va! 

Clairette  saisit  Tenfant  dans  ses  bras,  et,  plus 
tremblante  encore,  se  jeta  à  travers  champs. 

Jean,  assuré  qu'elle  serait  au  château  avant 
même  que  les  assaillants  fussent  arrivés  aux 
Bordes,  marcha  rapidement  vers  la  ferme. 

C'était  le  moment  où  les  ouvriers  prenaient 
leur  repas.  Us  avaient  entendu  la  rumeur  qui 
s'élevait  du  val,  mais  ils  ne  s'en  inquiétaient 
point. 

—  Antoine,  dit  Jean  en  attirant  son  frère  de 
côté,  voici  les  gars  qui  viennent;  les  entends- 
tu?  Us  seront  ici  dans  cinq  minutes. 

—  Eh  bien!  as-tu  peur?  Nous  n'avons  fait 
de  mal  à  personne ,  dit  le  fermier  ;  ils  passe- 
ront. 

Jean  poussa  le  volet  d^une  fenêtre  et  hd 


188 


BERTUË  DE  G  AILLE-FONTAINE 


montra  la  colonne  qui  s^avançait  en  grondant. 

—  Ils  demandent  du  pain  ;  tu  leur  en  donne- 
ras» reprit-il. 

^  Je  n'en  ai  jamais  refusé  à  personne,  répon* 
dit  Antoine. 

—  Pedt-étre  voudront-ils  du  vin*  peut-être 
aussi  de  Targent. 

—  Ah  !  par  exemple ,  ils  n'en  auront  pas. 
— Ils  en  prendront. 

-^  Oh  I  j'ai  mon  fusil. 

Jean  saisit  avec  force  la  main  de  son  frère. 

—  Tu  yeux  donc  qu'ils  te  tuent ,  et  tous  les 
gens  de  la  ferme  avec  toi  ! 

— 11  ne  sera  pas  dit  que  je  me  serai  laissé 
voler,  reprit  le  paysan  têtu. 

»  Livre  leur  tout,  tout,  il  le  faut!  s'écria  Jean 
qui  regardait  la  foule  montant  comme  le  flot. 
Ne  vois-tu  pas  qu'ils  vont  au  château...  Re- 
tiens-les. 

Antoine  regarda  Jean,  puis  la  cohue  qui  tou- 
chait presque  à  la  ferme. 

Ah!  ils  vont  au  château,  repritril C'est 

bien,  on  les  retiendra. 

Jean  pressa  la  main  du  fermier,  et  il  se  retira 
par  une  porte  qui  donnait  sur  la  forêt. 

La  foule  des  paysans  envahit  le  bord  du  pla- 
teau et  vint  se  briser  comme  la  marée  autour 
des  Bordes. 

—  Du  pain  !  du  pain ,  criait-elle. 
Antoine  fit  ouvrir  toutes  les  portes. 

—  Si  vous  avez  faim,  dit-il,  prenez  et  mangez. 

Une  partie  de  la  colonne  entra  dans  les  en- 
clos et  la  cour,  et  se  rua  partout,  dans  les  gran- 
ges, dans  les  celliers,  dans  l'office,  courant  de 
chambre  en  chambre,  et  des  caves  aux  gre- 
niers. 

Quand  les  pillards  se  furent  répandus  de  tous 
côtés,  Jean  fit  appeler  Antoine  par  un  de  leurs 
frères. 

—  Maintenant  qu'ils  ont  de  l'occupation  pour 
quelque  temps,  lui  dit-il,  prends  un  cheval  et 
cours  au  galop  jusqu'à  Amboise.  Tu  prévien- 
dras la  gendarmerie  et  tu  la  conduiras  au  châ- 
teau. 

Profitant  du  tumulte,  Antoine  tira  un  cheval 
de  l'écurie,  le  monta  à  poil,  et  partit  sans  que 
personne  prit  garde  à  sa  fuite. 

Pendant  ce  temps,  on  ramassait  tout  le  pain 
qui  se  trouvait  dans  la  huche,  et  ceux  des  pil- 
lards qui  étaient  dans  la  ferme  le  jetaient  à  ceux 


qui  étaient  dehors.  Il  passa  de  main  en  main, 
on  le  brisa,  et  les  morceaux  tombèrent  sur  le 
sol,  où  on  les  foula  aux  pieds.  Des  tonneaux, 
tirés  des  celliers,  furent  roulés  dans  la  cour, 
percés  et  vidés  en  quelques  instants  :  on  fai- 
sait passer  les  verres  eties  brocs  parmi  les  rangs 
des  assaillants,  et  la  moitié  du  vin  était  répan- 
due. 

Le  gens  de  la  ferme  n'opposaient  aucune  ré- 
sistance; le  pillage  était  entré  dans. la  maison; 
on  trouva  dans  la  grange  des  sacs  de  farine  et 
de  blé.  Enlevés  au  milieu  des  cris  et  du  tumul- 
te, ces  sacs,  précipités  du  haut  des  fenêtres  sur 
le  sol,  s'éventrèrent  en  tombant  et  couvrirent 
la  cour  de  leurs  bienfaisantes  richesses. 

La  foule,  qui  demandait  du  pain ,  eût  bientôt 
pétri  la  farine  et  le  blé  sous  ses  pieds. 

L'espoir  de  la  saison  disparut  comme  la  paille 
chassée  par  le  vent.  Ce  que  le  travail  avait  ré- 
colté, le  désordre  le  détruisit.  Eu  une  heure, 
périt  sous  les  mains  furieuses  de  cette  foule  in- 
sensée l'œuvre  de  cent  journées. 

Jean,  abrité  derrière  un  taillis,  regardait  tout 
sans  être  aperçu. 

Mais  après  s'être  arrêté  ua  instant  auprès 
des  Bordes,  comme  un  flot  qui  barre  une  digue, 
la  partie  la  plus  considérable  de  la  colonne  s'é- 
coula sur  le  plateau.  Ces  vagues  d'hommes  agi- 
tées par  la  fièvre,  la  colère,  la  terreur,  en  proie 
à  ces  ardentes  passions  qui  fermentent  au  cœur 
des  masses  comme  au  sein  des  volcans  la  lave 
en  ébullition ,  et,  trop  nombreuses  pour  enva- 
hir la  ferme,  se  répandirent  dans  les  champs, 
comme  l'eau  d'un  torrent  qui  mit  son  cours. 

— -  Au  château  !  au  château  l  s'écrièrent  quel- 
ques voix. 

—  Au  château  !  répéta  la  foule. 
Entraînées  par  l'élan  de  la  masse,  les  bandes, 

qui  remplissaient  les  communs,  la  cour,  les  dé- 
pendances de  la  ferme ,  sortirent  de  tous  les 
côtés  à  la  fois  et  regagnèrent  la  colonne  en  cou- 
rant. 

—  Au  château!  criaient-elles  en  passant  de- 
vant le  braconnier.  Les  plus  ivres  étaient  les 
plus  furieux.  Ceux-ci  gesticulaient  et  hurlaient 
d'horribles  imprécations  en  brandissant  des 
pelles,  des  râteaux ,  des  pics,  arsenal  d'instru 
ments  aratoires  enlevés  aux  Bordes. 

—  Mort  aux  accapareurs  !  criaient-ils  ;  et  tou$ 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINE. 


489 


précipitaient  leur  course  vers  le  château  comme 
un  troupeau  de  bêtes-fauves. 

Jean  quitta  le  taillis,  et,  suivant  le  long  de  la 
forêt  Tare  du  cercle  dont  la  foule  suivait  la  cor- 
de, 0  atteignit  Roche-Blanche  presqu'aussi  vite 
quelles  pillards  auxquels  il  se  mêla. 

Lorsque  Clairette  était  partie  sur  Tordre  du 
braconnier,  M.  de  Puiseux  n'était  malheureuse- 
ment pas  au  château.  11  n'y  rentra  que  peu  de 
temps  avant  que  la  colonne  se  fût  répandue  dans 
les  champs.  Clairette,  qui  tenait  toujours  son 
enfant  dans  ses  bras ,  courut  à  lui  et  répéta, 
mourante  de  frayeur,  ce  qu'elle  avait  été  char- 
gée de  dire. 

Le  nom  de  Jean  revint  fatalement  dans  son 
récit. 

—  Encore  !  dit  M.  de  Puiseux  ;  monsieur  Jean 
devrait  pourtant  bien  savoir  que  je  n'aime  pas 
les  avis. 

Et  comme  Clairette  restait  devant  lui  la  bou- 
che béante. 

—  Eh  bien!  qu'est-ce,  après  tout!  reprit-il. 
Une  bande  de  désœuvrés  court  la  campagne  en 
demandant  du  pain?....  Ils  ont  peut-être  une 
demi-douzaine  d'ivrognes  pour  capitaines.... 
Toilà-t-il  pas  de  quoi  s^elTrayer  1 

M.  de  Puiseux  était  entré  au  château  par  le 
coté  du  val  et  n'avait  rien  vu.  Berthe,  qui  n'a- 
vait pas  eu  connaissance  de  l'entretien  que  Jean 
avait  eu  avec  son  mari,  ne  comprenait  rien  au 
tumulte  qu'elle  entendait.  Cependant  l'avertis- 
sement que  Clairette  avait  été  chargée  de  trans- 
mettre à  M.  de  Puiseux  de  la  part  de  Jean,  lui 
causait  une  certaine  inquiétude. 

Elu  entraîna  son  mari  vers  l'autre  façade  du 
château,  ouvrit  une  fenêtre  et  découvrit  la 
masse  compacte  qui  accourait  sur  le  plateau , 
chantant  et  vociférant. 

Elle  pensa  à  ses  enfants  et  pâlit.  M.  de  Pui- 
seux jugea,  à  la  vue  de  ces  hommes  enflammés 
par  la  course ,  le  vin  et  le  goût  du  désordre , 
que  le  péril  était  plus  sérieux  qu'il  ne  l'avait  cru 
tout  d'abord.  Mais  comme  c'était  un  homme  de 
courage,  il  n'en  laissa  rien  paraître  à  sa  femme. 

—  Rentrez  dans  votre  appartement,  ma  chère 
amie,  lui  dit-il ,  et  restez  auprès  de  votre  père. 
k  vais  recevoir  ces  gens-là  et  savoir  ce  qu'ils 
veulent. 

M.  de  Puiseux  ferma  tranquillement  la  fenê- 
tre, conduisit  Bcrthc  jusqu'à  la  chambre  de 


M.  de  Gaille-Fontaine  et  redescendit  au  rez-de- 
chaussée  du  château. 

IX. 

M.  de  Puiseux  n'avait  auprès  de  lui  que  trois 
ou  quatre  domestiques;  avec  une  aussi  faible 
garnison,  il  ne  fallait  pas  songer  à  repousser  la 
violence  par  la  force.  C'eût  été  d'ailleurs  préci- 
piter une  catastrophe  et  courir  au-devant  du 
danger ,  au  lieu  de  l'éviter.  Ce  qu'il  craignait 
surtout ,  c'était  d'attirer  son  beau-père ,  dont 
il  connaissait  l'impétuosité  ;  il  fallait  donc  em- 
pêcher le  bruit  d'arriver  jusqu'à  la  chambre  où 
reposait  M.  de  Gaille-Fontaine.  M.  de  Puiseux 
voulut  l'essayer  en  employant  des  moyens  de 
conciliation ,  mais  sans  espérer  beaucoup  d'y 
parvenir. 

Cependant,  et  à  tout  hasard ,  il  Ht  préparer 
des  armes  pour  lui  et  ses  domestiques,  plaça  un 
fusil  dans  l'encoignure  d'une  porte  à  portée  de 
sa  main,  et  glissa  des  pistolets  tout  chargés  dans 
les  poches  de  son  pantalon. 

M.  de  Puiseux  avait  pris  le  meilleur  parti. 
Malheureusement,  pour  l'exécuter,  il  fallait 
posséder  plus  de  sang-froid  et  moins  de  hauteur 
qu'il  n'en  avait. 

Ces  petits  arrangements  intérieurs  terminés, 
M.  de  Puiseux  ouvrit  la  porte  qui  avait  vue  sur 
le  plateau  et  sortit. 

Cette  porte  était  séparée  du  sol  par  un  per- 
ron haut  de  cinq  ou  six  marches,  devant  les- 
quelles s'étendait  une  pelouse  ornée  d'une  cor- 
beille de  fleurs,  de  petites  pièces  d'eau ,  d'aca- 
cias et  de  quelques  platanes  dispersés  au  ha- 
sard. Au-delà  de  cette  pelouse  croissait  une 
haie  vive,  coupée,  à  son  point  central,  par  une 
barrière  à  claire-voie. 

Du  haut  du  perron,  on  voyait  toute  l'étendue 
du  plateau  jusqu'à  la  ferme. 

Lorsque  M.  de  Puiseux  parut  sur  la  première 
marche,  la  troupe  des  pillards  n'était  plus  qu'à 
une  centaine  de  pas  de  la  barrière. 

En  tète  de  cette  troupe  marchaient  quelques 
hommes  vigoureux ,  parmi  lesquels  Jean  avait 
reconnu  le  charron. 

Au  moment  où  les  premières  bandes  arrivè- 
rent contre  la  haie.  Il  y  eut  parmi  elles  cet  ins- 
tant d'hésitation  qui  se  manifeste  toujours  dans 
les  masses,  quand  elles  se  trouvent  en  face  d'un 


BIBTBB  DK  GAELB-FOlTrAIMB. 


obstode  dont  la  rvptue  Ml  le  signe  de  la  ré> 
bellion> 

Elles  s*étendirent  le  long  de  la  haie;  mais  de 
nouvelles  bandes  poussèrent  la  tète  de  la  colon- 
ne contre  la  barrière  qui  était  simplement  fer- 
mée au  loquet  ;  le  charron  TouTrit  d*un  coup  de 
pied  et  passa.  Cinquante  hommes  le  suitirent  ; 
les  bandes^  un  instant  hésitantes,  sautèrent  par- 
dessus la  hait  ;  et  la  foule  se  rua  dans  le  jar* 
dln. 

11.  de  Puiseux  se  promenait  devant  le  perron, 
dont  il  avait  refermé  la  porte  sur  lui. 

La  vue  de  cet  homme  seul,  qui  allait  et  venait 
d*un  pas  ferme  et  mesuré ,  comme  une  senti- 
nelle au  seuil  de  cette  maison,  étonna  la  troupe 
des  pillards  ;  tel  est  Tempire  du  courage  et  du 
sang-froid ,  qu^à  Taspect  du  châtelain  elle  ra- 
lentit sa  marche  et  sembla  flotter  indécise.  Les 
ailes  de  cette  masse  d'hommes  s'élargissaient  à 
mesure  que  la  profondeur  en  diminuait.  BientAt 
la  foule  courba  ses  lignes  en  un  vaste  demi* 
cercle ,  dont  les  extrémités  touchaient  à  la  fk- 
çade  du  château ,  tandis  que  le  centre  s'inflé- 
chissait profondément  en  hce  de  M.  de  Puiseux. 

Les  cris  et  les  chants  avaient  presque  entiè- 
rement cessé. 

On  n'entendait  plus  sur  la  pelouse  qne  cette 
rumeur  confuse  qui  s'exhale  d'une  masse  de 
peuple  comme  une  respiration* 

Cependant  comme  les  traînards  arrivaient  à 
la  file  les  uns  des  autres  et  poussaient  les  pre- 
miers rangs,  le  cercle  se  rétrécissait  de  minute 
en  minute. 

Alors  M.  de  Puiseux  se  tourna  vers  la  foule 
et  la  regarda  comme  s'il  ne  Tavait  pas  encore 
aperçue. 

La  foule  s'arrêta  subitement. 

n  fit  quelques  pas  vers  elle  tranquillement  et 
le  front  haut. 

—  Que  voulez-vous?  dit-il  enfin  d*une  voix 
ferme,  vnyant  qu'aucun  des  assaillants  ne  par- 
lait. 

Ceux  qui  étaient  le  plus  près  de  M.  de  Pui- 
taux  s>entreregardèfent  et  ne  répondirent  pas. 

—  Parlez  I  reprit-il  ;  que  voulez-vous? 

— Du  pain  !  crièrent  cette  fois  les  plus  hardis. 
•—  Oui,  du  pain  !  répétèrent  ceux  qui  étaient 
les  plus  loin. 
Et  la  foule  fit  quelques  pat  en  avant. 


M.  de  Puiseux  attendit  que  le  sQenee  se  fttt 
un  peu  rétabli. 

— -  Vient-on  mille  demander  du  pain?  s'é- 
cria-t-il. 

Mais  la  glace  était  rompue;  un  firémisseiDenl 
de  colère  agitait  cette  foule  à  la  vue  d'un  bon- 
me  que  la  calomnie  avait  noirci  du  nom  d'ac- 
capareur. 

—  On  vient  comme  on  vient!  cria  le  charron 
d*ttne  voix  formidable;  d'ailleurs,  ce  ne  sont 
pas  de  belles  paroles  qu'il  nous  faut,  c'est  du 

I  pain. 

j     »  Du  pain  !  du  pain  !  hurla  la  troupe. 

—  Eh  bien  !  reprit  M.  de  Puiseux  qui  n'arait 
pas  reculé  d'une  semelle,  que  ceux  d'entre  tous 
qui  ont  faim  sortent  des  rangs,  et  on  leur  don- 

[  nera  du  pain. 

—  Ce  sont  des  paroles  tout  cela,  cria  le  cba^ 
ron  qui  sentait  le  frisson  du  peuple  derrière  ses 
épaules  ;  nous  voulons  du  pain  et  du  blé,  et  tout 

'  ce  que  les  riches  accaparent. 

Un  grand  cri  s'éleva  de  la  foule ,  qui  frémit 
toute  entière  comme  une  forêt  on  passe  une 
raffale  de  vent. 

M.  de  Paisenx  sentit  la  colère  gonfler  son 
cœur;  mais  il  fit  un  violent  effort  pour  se  con- 
tenir. 

—  Du  blé!  dit-il ,  du  blé!  mais  nous  n'en 
avons  pas!  Tout  celui  qui  était  au  château  est 
parti. 

Il  voulut  continuer;  mais  nn  tumuhe  épou- 
vantable couvrit  sa  voix. 

Le  charron  éleva  la  sienne  au-dessus  de 
toutes  les  autres. 

Si  M.  de  Puiseux  eût  été  seul,  il  eût  pris  un 
pistolet  dans  sa  poche  et  brûlé  la  cervelle  au 
charron ,  au  risque  d'èlre  mis  en  pièces  après. 
11  se  souvint  de  Berthe  et  se  croisa  les  bras  sur 
la  poitrine. 

—  Du  blé!  du  blé!  Nous  voulons  du  blé!  ré» 
péta  la  foule  qui  gagnait  un  pas  à  chaque  se- 
cousse. On  nous  l'a  pris,  qu'on  le  rende. 

Le  sang  monta  au  visage  de  M.  de  Puiseux. 

•^  Mais  quand  je  vous  dis,  misérables,  qu'il 
n'y  en  a  pas  un  grain  au  château,  m'enlcudei- 
voosî  s'ccria-t-il  d'une  voix  furieuse. 

Une  tempête  d'imprécations,  de  cris,  de  me- 
naces lui  répondit.  La  foule  exaspérée  se  jeta  en 
avant,  et  M.  de  Puiseux  dut  reculer  pas  à  pas 
jusqu'M  peiTon. 


BOfrrm  m  oaillb^ontahib. 


ift 


Un  espace  de  sept  ou  huit  pas  le  séparait 
seulement  du  charron  et  de  ses  durs  cama- 
nules. 

La  foule  hurlait  et  trépignait  autour  de  lui 
comme  un  dogue  qui  tourne  autour  d*uae 
proie. 

•-Il  n'y  a  pas  de  blé  au  château,  dis*tu?cria 
le  charron  dont  Torgane  puissant  dominait  le 
bruit  de  Témeute. 

*-  Non!  répondit  M.  de  Puiseux. 

A  Télan  de  ces  forcenés,  il  venait  de  corn* 
prendre  que  sa  colère  lui  avait  foit  commettre 
ine  faute. 

—  Eh  bien  !  s'il  n'y  en  a  pas,  nous  le  verrons 
bien  l  continua  le  charron. 

M.  de  Puiseux  leva  la  tète, 

^  Ah  !  et  comment  s'il  vous  plait? 

—  En  mitant  le  château. 
•^Oui!ouit«u  château!  la  visite  au  tbâ«- 

^u,  cria-t*oa  autour  d'eut^ 

M.  de  Puiseux  monta  lentetfient  les  d^rès 
du  perron,  ouvrit  la  porte  dn  château,  en  n*- 
poQssa  les  battants,  se  tint  debout  sur  te  seoil, 
^  tournant  ses  regards  v«rs  la  foule  : 

—  Cette  maison  est  h  moi,  dit-il;  je  jure  par 
le  Christ  qn'il  n'y  a  pas  de  blé  sous  mon  toit  ; 
je  le  jure  entendet-^vous,  Tieprit*il  la  main  levée 
M  ciel,  et  maintenant  je  vous  déclare  que  paft 
on  de  vous  n'entrera  ici. 

La  troupe  s'arrêta,  fVappée  d'étonnement,  à 
Taction  de  M.  de  Puiseux. 

Pendant  que  cette  scène  terrible  se  passait  à 
ia  porte  du  château,  Jean  s'était  glissé  parmi 
les  bandes  qui  venaient  de  mettre  les  Bordes 
^n  pittagi\  La  plupart  de  ses  voisins  n'avaient 
P»  fait  attention  â  sa  présenoe  ;  ceux  qui  Ta* 
valent  reconnu  s'imaginèrent  qu'il  marchait 
arec  eux.  Le  charron  et  ses  amis,  poussés  au 
premier  rang,  ne  pouvaient  pas  le  voir. 

En  ce  moment,  usant  de  sa  force  herculéen- 
ne, Jean  rénssH  à  se  placer  tout  auprès  de  la 
porte  d'entrée,  un  peu  en  arrière  du  charron, 
et  de  a'ité.  Silencieux,  mais  tout  prêt  à  agir,  il 
«sistail  aux  diverses  péripéties  de  ce  drame. 
Quelquef.Hs,  il  tournait  la  tète  du  côté  du  val 
et  dn  plateau,  pour  voir  sî  aucun  wcours  n'ar^ 
rirait. 

L  audace  de  M.  de  Pniseux  avait  retardé  l'ir- 
niption  de  quelques  instants. 
Il  7  eut  une  «liMBlt  de  «otennd  «ileaoe,  du- 


rant lequel  la  bande  furieuse  et  cet  hommei 
fièrement  posé  sur  le  perron  comme  sur  un 
piédestal,  se  mesurèrent  du  regard.  Jean  qui 
avait  le  sentiment  des  grandes  actions,  admira 
l'intrépidilé  du  châtelain,  et  sentit  pour  lui,  et 
pour  la  première  fois,uu  élan  de  sympathie. 

Mais  la  foule,  un  instant  domptée,  poussa  de 
nouvelles  clameurs. 

—  S'il  ne  veut  pas  que  nous  entrions,  c'est 
qu'il  a  du  blé  plein  ses  greniers  1  criait^n  avec 
l'implacable  et  brutale  logique  des  masses.  Ils 
ont  affamé  le  pays  pour  s'enrichir...  tout  le 
grain  des  marchés  ils  l'accaparent...  An  châ- 
teau !  au  château  ! 

—Si  tu  ne  veux  pas  nous  livrer  ton  blé,  eh 
bien  nous  prendrons  tout,  cria  le  charron  en 
brandissant  un  lourd  marteau  dont  il  s'était 
armé. 

L'émeute  vint  battre  du  pied  les  marches  du 
perron. 

M.  de  Puiseux  devint  livide. 

^  Je  vous  prenais  pour  des  mendiaints  s'i* 
cria^il,  vous  êtes  des  voleurs. 

El  levant  des  pistolets  à  hauteur  de  vissge. 

—  Si  l'un  de  vous  fait  un  pas,  reprtt^il,  je 
Je  tue  comme  un  chien* 

Le  charron  recula  a  la  tue  du  tubt  noir  qui 
lemenaçait« 

—  Meurs  donc  eomme  un  ehien!  cria  une 
voix  de  la/oule,  et  avant  que  Jean  eAt  pu  faire 
un  geste,  M.  de  Puiseux  tomba  tnspfé  d'une 
balle  à  la  tète. 

Au  moment  oik  le  coup  de  féu  partit  du  mi- 
lieu de  la  troupe,  Berthe  et  son  pèro^  parureal 
sur  le  seuil  de  la  porte. 

M**  de  Puiseux  poussa  un  cti  dédiiieail  et 
reçut  dans  ses  bras  le  corps  de  eoti  hntri. 

Ah!  les  bandits!  cria  M.  deGâiUMIteurDe, 
et  il  se  jeta  en  avant  pour  couvrir  sa  ÛUe« 

Mais  un  homme  l'avait  prévenu^ 

Jean  venait  de  fendre  la  troupe  qui  le  té^ 
parait  du  perron,  et  bondissant  sur  les  degrés 
avec  tai  force  et  l'agilité  d'un  tigre,  il  soisit  le 
diarron  par  la  taille,  le  soijAeva  et  le  jeta  contre 
k  foule  qui  flairait  l'odeur  du  iang . 

Lanbé  comme  un  madrier  avant  même  qn*fl 
eût  pu  se  mettre  en  défense,  le  charron  tomba 
sur  les  pillards,  dont  les  premiers  rangs  furett 
nmversés  par  la  violence  du  dioc. 

La  colère  doublait  les  forces  du 


192 


BBRTHfi  DE  GAILLE-FONTAINE. 


En  un  clin  d*œil  il  eut  balayé  les  marches  du 
perron.  Empoignant  son  fusil  par  le  canon,  il 
le  faisait  tournoyer  comme  une  massue  et  chas- 
sait la  foule  devant  lui. 

Un  large  cercle  se  forma  autour  du  perron, 
et  ceux  que  ses  mains  puissantes  ayaient  meur- 
tris cherchaient  à  rompre  les  rangs  pour  fuir  le 
terrible  lutteur. 

Le  charron,  revenu  de  Tétourdissement  que 
lui  avait  occasionné  sa  chute,  ramassa  son  lourd 
marteau,  et,  se  posant  comme  un  frondeur  an- 
tique, le  lança  contre  Jean. 

La  masse  de  fer  tournoya  en  Tair,  passa  à 
deux  pouces  du  braconnier  et  s^enfonça  dans 
un  panneau  de  chêne  au  fond  de  Tappartement. 

Mais  tandis  que  le  charron  levait  son  mar- 
teau, Jean  levait  son  fusil.  La  crosse  traça  un 
cercle  dans  le  vide  et  tomba  sur  la  tète  du 
charron,  qui  s'abattit  comme  un  bœuf. 

La  foule  épouvantée  recula  plus  loin  encore, 
laissant  le  cadavre  sanglant  du  charron  entre 
elle  et  le  braconnier. 

Un  silence  de  mort  avait  succédé  au  tumulte, 
lorsque  tout-à-coup  un  grand  cri  s'éleva  des 
extrémités  de  la  foule. 

—  Les  gendarmes  !  les  gendarmes  crta^froa. 

Et  les  pillards  se  débandèrent  de  tous  côtés. 

Les  gendarmes  traversaient.le  plateau,  pou^ 
sant  leurs  chevaux  à  toute  bride. 

La  place  fut  balayée  en  un  instant,  et  de  cette 
foule  il  ne  resta  bientôt  plus  que  des  groupes 
fuyant  au  hasard. 

Le  braconnier  jeta  son  fusil  et  se  tourna  du 
côté  de  M**  de  Puiseux,  qui  soutenait  la  tète 
de  son  mari  sur  ses  genoux. 

Le9  enfants  épouvantés  pleuraient  auprès 
d'elle  et  de  Clairette,  qui,  plus  pâle  que  le  mar- 
bre, étanchait  le  sang  dont  la  face  de  M.  de 
Puiseux  était  souillée. 

M.  de  Gaille-Fontaine  voulut  tendre  la 
main  an  braconnier,  chancela  et  tomba  sur  le 
perron. 

Lorsque  les  gendarmes  qu'Antoine  était  allé 
chercher  arrivèrent  devant  le  château,  ils  ne 
trouvèrent  plus  que  deux  cadavres,  celui  de  M. 
de  Puiseux  et  celui  du  charron ,  et  le  corps  de 
M.  de  Gaille-Fontaine,  dont  la  face  rouge  et  les 
yeux  injectés  de  sang  disaient  assez  qu'il  ve- 
nait d'être  frappé  d'une  attaque  d'apoplexie 
foudroyante. 


Berthe,  atteinte  deux  fols  en  deux  nîntilês, 
courut  à  son  père,  qui  gisait  sur  le  perron.  Un 
médecin  d'Amboisc,  qui  avait  suivi  les  gendar- 
mes dans  la  prévision  de  quelque  malhear, 
prodigua  les  premiers  soins  au  diâtelain,  que 
ses  domestiques  emportèrent  dans  sa  chambre. 

M"*  de  Puiseux,  avant  de  disparaître  aver 
son  père,  serra  la  main  du  braconnier;  le  corps 
de  son  mari,  qui  ne  donnait  plus  aucun  signe 
de  vie,  fut  enlevé,  et  il  ne  resta  plus  sur  k 
perron  que  des  taches  de  sang,  le  braconnier 
debout  et  le  charron  renversé  par  terre. 

Le  front  de  ce  misérable  était  broyé  jusqu'ani 
sourcils,  comme  s'il  avait  été  frappé  par  un 
quartier  de  roc;  la  mort  avait  été  instan- 
tanée. 

Le  lieutenant  qui  commandait  le  détachement 
de  gendarmerie  ordonna  à  ses  hommes  de  s*eni-, 
parer  de  Jean.  Bien  qu'un  peu  surpris,  le  bra- 
connier n'opposa  pas  la  moindre  résistance.  U 
se  laissa  garotter  les  bras  et  conduire  entre 
deux  gendarmes  dans  la  prison  d'Amboisc. 

On  avait  arrêté  quelques-uns  des  fuyards, 
et  il  se  trouva  que  la  prison  fut  pleine  arant 
le  soir. 

Parmi  ces  hommes  promis  à  la  cour  d'assi- 
ses, Jean  reconnut  un  de  ceux  qui  étaient  allés 
lui  proposer  de  se  mettre  à  leur  tète.  Cet  hom- 
me dont  le  visage  portait  encore  les  traces 
d'une  exaltation  farouche,  s'approcha  de  Jean. 

—  Tu  peux  me  perdre  en  racontant  ce  que 
tu  sais,  dit-il  ;  mais  si  tu  me  vends,  prends- 
garde,  Jean,  je  me  yengerai!    ' 

'-  En  quoi  faisant?  répondit  le  braconnkr. 

—  En  soutenant  jusque  sur  la  guillotine  que 
c'est  toi  qui  as  eu  l'idée  de  l'expédition.  U 
charron  est  mort,  il  ne  me  démentira  pas. 

—  Fais  ce  que  tu  voudras. 

—  Mais  que  feras-tu,  toi  î 

—  Je  dirai  la  vérité. 

—  C'est  bon,  dit  le  bandit  nous  monterons 
ensemble  sur  la  même  cbarette. 

Et  il  se  renferma  dans  un  sombre  silence. 

Les  autres  prisonniers  étaient,  abattus  ;  quel- 
ques-uns pleuraient.  11  y  avait  parmi  eus  deni 
ou  trois  femmes  qu'on  avait  surprises  armées 
de  pieux  et  de  fourches.  Celles-ci,  passant  de 
l'extrême  fureur  à  l'extrême  consternation  avec 
la  mobilité  de  leur  sexe,  gémissaient  et  se  toi* 
daicnt  les  mains  de  désespoir  dans  un  coin. 


0  aVait  ^lu  qu'une  heure  pour  aissipcr 
butec  bonheur  paisible  qui  reposait  à  Rochc- 
B^he  ;  la  colère  du  peuple  avait  dctrnil  la 
joi«  de  la  Terme  et  du  château  comme  la  grélc 
les  «pis  du  sillon. 

Les  Trèrcs  et  tos  sfctiM  it  Jean,  qui  !'atmsi«nt 
lUlgrè  too  ittné^,  iprouvëtent,  en  appre- 
naol  qu'il  avait  Été  emmené  par  les  gendarmes, 
cette  épounnte  qui  ^agM  les  giens  de  la  cam- 
l«^e  a'sssit&t  qa'iU  sont  ea  contact  avea  la 
JMtice, 

lis  coururent  d'abord  à  Amboise,  où  on  ne 
Inir  permit  pas  de  voir  le  braconnier.  Lesgen- 
diniies  montaient  la  garde  autour  de  la  mai- 
MD  commune  où  on  avait  enrcrmé  les  captirs, 
n  les  familles  de  paysans  et  d'ouvriers  qui 
mienl  quelques-uns  des  leurs  sous  les  verrous 
erraient  d'un  air  désolé  le  long  des  murs.  La 
<iUc  avait  un  aspect  morne  ;  on  s'entretenait 
pïftiut  des  événements  de  la  journée  ;  la  mort 
ingiquedcM.  de  Puiseux  remplissait  lèses- 
priii  de  terreur,  et  rcxagération  se  mêlant  à 
l'cttt  Icgitimc  d'une  si  brusque  et  si  mena- 
;anii:  catastrophe,  on  se  demandait  avec  cITroi 
T.  9. 


s(  Ja  barbahe  était  à  nos  portes  et  le  volctn 
révolutionnaire  à  la  surfoce  du  sot. 

D'Amboise,  les  frères  de  Jean  se  r'endircnt 
chez  M*^  de  Puiseui,  qui  les  reçut,  Qialgré  la 
douleur  dont  elle  était  accablée.  Elle  parut  éton- 
née à  la  nouvelle  de  l'arrestation  du  bracon- 
nier; mais  elle  comprit  que ,  dans  la  position 
ciceptionelle  où  Jean  S'Était  placé  par  lé  vaga- 
bondage de  sa  vie,  il  iTy  avait  pas  grand'chose  it 
Taircjusqu'au  jour  où  la  justice  instruirait  con- 
tre les  prisonniers.  Elle  promit  aux  fermiers  des 
Bordes  d'intervenir  danl  ce  itlomeol4k,  et  de 
le  faire  éncrgiquement. 

Les  fermiers  s'en  retournèrent  à  domî-conso- 
lés  :  ils  savaient  que  W  de  Puiscui  ne  pro- 
mettait jamais  en  vain. 

Le  deuil  planait  sur  Roche-Blanche.  L'éner- 
gie des  réActirs  emplov6s  sur  M.  de  Galllc-F'on- 
tainc  lui  avait  rendu  un  peu  de  connaissance  : 
mais  le  médecin  déclara  à  Berthe  qu'il  ne  sur- 
vivrait pas  à  cette  attaque.  La  sceoussc  avait 
été  trop  violente;  elle  avait  agi  sur  un  curps 
épuisé  par  une  longue  maladie  ;  l'état  du  clii- 
telain  était  désespéré. 

M.  de  r.ailli'-ront.i|nc  mourut  trois  jours 
13 


iU 


BERTHE  DE  GAILLE-FONTAINE. 


après,  sans  aToir  pu  proférer  une  seule  parole. 
La  paralysie  de  la  langue  n'avait  pas  cessé,  et 
M""  de  Puiseux  resta  seule  entre  ses  deux  en- 
fants. 

La  fermeté  de  son  caractère  la  soutint  dans 
cette  épreuve.  Quand  elle  eut  fermé  les  yeux  de 
son  père,  orpheline  et  veuve,  elle  prit  ses  en- 
fiints  dans  ses  bras  et  les  embrassa;  elle  roula 
sa  douleur  dans  sa  mémoire  comme  dans  un 
linceul,  et  se  haussa,  d'un  coup,  au  niveau  des 
devoirs  que  sa  triste  solitude  lui  imposait. 

Clairette  resta  auprès  d'elle  ;  mais  Clairette  ne 
vivait  plus  depuis  que  Jean  était  «  comme  elle 
disait,  aux  mains  des  gens  du  roi.  Berthe  s'ef- 
forçait en  vain  de  la  consoler.  A  toutes  ses  rai- 
sons Clairette  répondait  invariablement  :  «  Oui, 
madame ,  »  et  se  remettait  à  pleurer  aussitôt 
que  Berthe  tournait  la  tête. 

L'attaque  du  château  de  Roche-Blanche  fut 
eomme  l'explosion  de  la  colère  qui  agitait  sour- 
dement le  pays,  depuis  le  renchérissement  des 
grains.  Après  la  double  mort  qui  en  marqua  l'ac- 
cès ,  elle  tomba  comme  une  trombe.  La  justice 
informait,  et  l'effroi  avait  succédé  à  la  violence. 

La  cour  royale  d'Orléans  évoqua  raffaire  et 
dés  mandats  d'amener  mirent  sous  la  main  de 
la  justice  une  foule  d'individus  compromis  dans 
les  troubles  antérieurs,  et  en  dernier  lieu  dans 
le  sac  de  la  ferme  des  Bordes,  qui  avait  précédé 
de  si  peu  d'instants  l'attaque  du  château. 

L'instruction  de  Taffaire  des  troubles  de  Ro- 
che-Blanche«  —  c'était  ainsi  qu'elle  était  con- 
nue dans  le  pays ,  —  avait  retenu  en  prison  la 
plupart  de  ceux  qui  s'y  trouvaient,  et  Jean  par- 
mi eux.  Les  antécédents  du  braconnier  étaient 
^e  ceux  que  la  justice  n'oublie  pas ,  bien  qu'il 
n'eût  jamais  commis  d'actes  répréhensibles , 
dans  la  sérieuse  acception  du  mot.  S'il  n'était 
pas  directement  compromis  dans  la  sédition  à  la 
suite  de  laquelle  H.  de  Puiseux  avait  péri,  il  avait 
fait  partie  du  rassemblement ,  on  l'avait  arrêté 
sur  le  lieu  du  crime,  et,  en  somme,  il  avait 
tué  un  homme.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour 
retenir  en  prison  un  braconnier  dont  toutes  les 
brigades  de  gendarmerie  avaient  depuis  long- 
temps déjà  le  signalement. 

'  Le  jour  où  l'affaire  des  troubles  de  Roche- 
Blanche  arriva  devant  la  cour  d'assises,  une 
foule  immense  remplissait  les  abords  du  Palais- 
«Ic-Justice,  à  Tours.  Des  milliers  de  paysans 


d^Amboise  et  des  enyirons  étaient  accourus  de 
bonne  heure  pour  suivre  la  marche  d'an  procès 
à  la  conclusion  duquel  ils  étaient  tous  directe- 
mentou  indirectement  intéressés,  ceux-ci  comnae 
victimes,  ceux-là  comme  parents  des  accusés. 

L'instruction  établit  que  Jean  avait  accompa- 
gné le  rassemblement  depuis  la  ferme  des  Bor- 
des jusqu'à  Roche-Blanche;  qu'il  avait  assisté, 
sinon  comme  acteur,  au  moins  comme  specta- 
teur, à  l'envahissement  du  jardin  et  aux  scènes 
qui  en  avaient  été  la  conséquence ,  jusqu^au 
moment  où  était  parti  le  coup  de  fusil  qui  avait 
tué  M.  de  Puiseux  ;  et  qu'il  avait  été  vu,  la  veille 
du  jour  où  le  crime  fut  commis,  en  conférence 
dans  le  Pré-aux-Nains  avec  le  charron  et  ses 
amis. 

Le  bandit  avec  lequel  Jean  s'était  rencontré 
dans  la  prison  d'Amboise  avait  tenu  parole 
et  chargeait  le  braconnier  le  plus  qu'il  pouvait. 
En  présence  de  cette  déposition,  le  ministère 
public  doutait  tout  au  moins  de  l'innocence  de 
Jean  Guillard. 

L'aventure  de  la  chasse  au  sanglier  n'avait 
jamais  été  clairement  expliquée;  le  bien  a  tou- 
jours beaucoup  de  peine  à  se  faire  admettre,  et 
dans  l'esprit  de  beaucoup  de  gens  il  était  resté 
cette  pensée  que  le  braconnier  avait  visé  le  ca- 
valier, bien  qu'il  eût  atteint  le  cheval.  Eu  di- 
verses circonstances,  ces  propos  garantis  par  des 
témoins  dignes  de  foi  et  recueillis  par  la  justice 
avec  cette  patience  qui  fait  la  force  de  ses  in- 
vestigations, pesaient  d'un  grand  poids  dans  le 
procès. 

Il  était  clair  que  le  charron  avait  dû  parler  à 
Jean  du  projet  d'attaque  si  malheureusement 
réalisé  le  lendemain;  ce  fait  semblait  démontré 
par  la  déposition  d'un  berger  qui  avait  surpris 
la  conférence  et  encore  par  le  témoignage  de 
l'un  des  accusés.  Si  Jean  Guillard  avait  eu  con- 
naissance du  crime,  pourquoi  n'avait-il  pas  aver- 
ti la  justice? 

Quand  le  président  passa  à  l'interrogatoire 
de  Jean,  un  sentiment  de  vive  curiosité  se  ma- 
nifesta dans  l'auditoire. 

Jean  rendit  compte  de  l'emploi  desajournée 
avec  une  précision  mathématique.  Ce  qu'il  avait 
déjà  dit  au  juge  d*instructîon ,  il  le  répéta  au 
tribunal,  et  le  débat  s'établit  entre  lui  et  le  ca- 
marade du  charron  qui  soutenait  que  Jean  avait 
eu  l'idée  de  l'attaque,  en  avait  conju  le  plan  et 


BmTHE  DE  GAUXE-TOOTAINB. 


m 


n'avait  abandonné  la  sédition  qn^aa  moment  ou  ] 
les  gendariAes  étaient  signalés. 

Quant  au  sac  de  la  ferme  des  Bordes ,  il  ne 
prouvait  pas  grandVhose ,  au  dire  du  bandit, 
sinon  que  Jean  avait  voulu  détourner  les  soup- 
çons ;  on  avait  pu  voir  que  les  assaillants  s*é- 
taient  bornés  au  pillage  de  rjielques  provisions 
et  à  commettre  de  faibles  dégâts. 

Jean  répondit  à  ces  accusations  spécieuses  par 
(e  récit  fidèle  de  ce  qui  s'était  passé  entre  lui  et 
le  charron  dans  leur  entretien  du  Pré-aux-Nains; 
il  raconta  comment  un  coup  de  feu  lui  avait  été 
tiré  dans  le  milieu  du  bois  par  ce  misérable,  et 
fit  voir  sur  la  crosse  de  son  fusil  Tempreinte  de 
la  balle  ;  comment,  à  la  suite  de  cette  tentative 
qui  lui  prouvait  que  le  charron  n^avait  pas  re- 
noncé à  ses  projets,  il  était  allé  prévenir  M.  de 
Puiseux  ;  comment  celui-ci  avait  négligé  de 
prendre  aucune  mesure  de  prudence;  après 
quoi,  lui  Jean,  s'était  retiré  du  château  et  avait 
passé  la  nuit  à  la  ferme.  Le  matin,  il  avait  dé- 
jeuné chez  Clairette,  et  c'était  alors  que  Tarri- 
ykàes  séditieux  aux  Bordes  lui  avait  fait  con- 
cevoir les  plus  vives  craintes  sur  les  hôtes  du 
château. 

—  Mon  firère,  ajouta-t-îl,  était  allé  à  Amboise 
prévenir  la  gendarmerie  ;  Clairette  avait  couru 
à  Roche-Blanche  ;  à  moi  seul,  je  ne  pouvais  pas 
arrêter  cette  foule  que  le  pillage  de  la  ferme  ne 
retint  pas  ua  quart-d'heure.  Je  la  suivis ,  me 
promettant  de  prendre  conseil  des  circonstances. 
Un  instant,  j^eus  la  pensée  de  tuer  le  charron 
d'un  coup  de  fusil;  mais  c'eût  été  un  assassi- 
nat, et  celui-là  mort,  il  en  restait  cinquante  noijt 
moins  fnrfeux.  J'attendis.  Vous  savez  le  reste. 
Je  m'étais  glissé  auprès  du  charron,  tout  prêt  à 
agir,  lorsque  le  coup  de  fusil  partit.  M.  de  Pui- 
seux tomba,  et  je  m'élançai  en  avant.  Peut^tre 
ma  présence  a*t-elle  contribué  à  sauver  M**  de 
Puiseux,  en  donnant  à  la  gendarmerie  le  temps 
d'arriver.  Si  cela  est ,  je  ne  regrette  pas  d'être 
assis  aujourd'hui  sur  le  banc  des  accusés. 

Ce  récit,  soutenu  des  dépositions  de  Clairette 
et  d'Antoine,  produisit  un  excellent  effet .  Cepen- 
dant quelques  doutes  restaient  encore  dans  l'es- 
prit de  certains  jurés ,  qui ,  en  leur  qualité  de 
propriétaires, supposaient  assez  volontiers  qu'un 
braconnier  était  capable  de  tout;  le  ministère 
n*abandonnaH  pas  1  accusation* 

Ce  fut  alors  que  li^  de  Puiseux  fut  appelée  à 


déposer.  Quand  elle  parut  au  milieu  de  l'en- 
ceinte, un  profond  silence  s'établit  dans  l'audi- 
toire. Sa  déposition  allait  entraîner  l'acquitte- 
ment ou  la  condamnation  de  l'accusé. 

Elle  déclara  d'une  voix  ferme  qu'elle  avait  en 
connaissance  de  la  visite  faite  à  son  mari  par 
Jean,  sans  pouvoir  préciser  l'objet  de  cette  vi- 
site; bien  qu'elle  ne  mit  pas  un  instant  en 
doute  la  vérité  du  récit  de  Jean  Guillard ,  elle 
en  avait  la  preuve  par  le  soin  qu'il  avait  eu  d'en- 
voyer Clairette  au  château ,  au  moment  où  les 
émeutiers  s'étaient  montrés  aux  Bordes.  Répon- 
dant ensuite  aux  questions  du  président  sur  les 
accusations  que  M.  de  Gaille-Fontainc,  avait  à 
diverses  reprises,  lancées  contre  Jean,  elle  releva 
sa  tète  animée  par  l'émotion. 

—  Je  répondrai  avec  d'autant  plus  de  liberté, 
dit-elle,  que  mon  père,  avant  de  tomber  a  tendu 
la  main  à  Jean  Guillard.  Si  mon  père  vivait  en- 
core, il  ferait  avec- plus  de  force  ce  que  je  fais  à 
présent.  H  vous  dirait  que  Jean  a  pu  être  quel- 
que temps  égaré,  mais  que  jamais  la  pensée  ^d 
crime  n'a  souillé  son  cœur.  Mon  père  était  un 
homme  rigide,  mais  c'était  un  homme  sincère; 
il  condaninait  le  braconnage  de  Jean,  il  ne  con- 
damnait pas  sa  moralité,  et  cette  main  qu'il  Itâ 
a  tendue  m'indique  assez  mon  devoir.  Jean,  re^ 
prit-elle  en  s'adressant  à  l'accusé,  je  veux  qtfe 
tout  le  monde  apprenne  ici  quelle  estime  et 
quelle  amitié  je  vous  ai  vouées.  Une  fois  déjà , 
vous  avez  sauvé  M.  de  Puilseux  de  la  mort; 
vous  avez  voulu  sauver  mon  père,  vous  m^avez 
sauvée  moi-mtoe.  Deux  enfants,  qui  venaient 
de  perdre  leur  père,  vous  doivent  de  n*ètre  pas 
orphelins.  Je  vous  ai  toujours  connu  bon,  hon- 
nête ,  fttinc  et  dévoué  ;  je  ne  vous  parlerai  pas 
de  reconnaissance ,  mais  je  vous  dirai  :  Jean , 
quelque  soit  le  sort  qui  vous  attend,  vous  êtes 
et  vous  resterez  mon  ami! 

Emportée  par  l'élan  de  son  cœur  généreux , 
Bertfae  avait  parlé  d'une  voix  émue  et  le  front 
haut.  Son  beau  visage  à  demi-tourné  vers  l'au- 
ditoire brillait  de  cet  éclat  que  donnent  les  no- 
bles pensées;  un  frémissement  parcourut  l'as^ 
semblée  et  le  cercle  des  jurés  ;  quelques  applau** 
dissements  subitement  réprimés  édatêrent ,  et 
l'on  comprit  que  la  cause  de  Jean  était  gagnée. 

Quant  au  braconnier,  ému  jusqu'au  fond  dé 
rame,  il  se  couvrit  le  visage  de  ses  mains,  bien 
moins  touché  de  l'acquittement  que  ces  parcH 


(9f 


MKIWI W  «àliXI^PONTAlia^ 


les  lui  promptta^RiqW)  dm  pwol«sdo  B«rth* 
Qi  eUesnmimcs 

4 

Lorsque  Befthe  retiat  8*Moeoir  à  son,  banc. 
Clairette  toute  bfiigQée  d«  torfll«6,  kli  prit  les 
paÎDS  cl  les  haisa. 

Le  ministère  public  i|baiD4pDQa  raocusalm, 
et  Jciin  fut  acq«it^é. 

Le  jour  ludme  4u  T^rdlnt  qMt  le  rendait  à  la 
liberté ,  Bertbe  fit  appeler  Josn  à  Roehe-filaft- 
cbe.     . 

^  Mon  ami,  lui  dit-^Ue,  tandis  que  Qairelta, 
ne  sachant  à  qui  confier  sa  jqici ,  ma^eait  les 
trois  eniaiLts  de  baisi^Si  j'^i  un  servies  à  vous 
demander. 

-^  A»  moi  !  s'éi^ia  Mq^;  maia  oe  smN^  PSi 
tout  à  tous  ! 

^  Ifm^  gfurdQ,  Joant  <»*«tl  UA6  chose 

—  La  diwf^jr^v^J 

ff-u  ^^  s'agit  1^  4^fl«vQNr  c#qiie  je  dé* 
am»  xDf4s  bipfi  4p ^  qiiQ  ^Qua  pfumiMr* 
1^.^  et  ce  q«e  j4|  vMii^<w#  4^ifitiidev  déraih 
gf^m,  twtea  loa  habi^i^^ 

«f:t,4eQ'eQaÂi4«s. 

tir  Ifih  b|^ ,  reprit  BerttM^  s!il  an  est  aiosi , 
IVPIf  ç^im^U^n  hiee  aliuraà  prendra,  la  direc** 
tv^nde  mes  «(fiMres.  Ohl  ne  foua.hàtei  pat  de 
q^  rameroiert  s'édite  Beirthe^  en  toyant  le  geste 
du  braconnier;  c'est  une  r^da  bassine  dont  je 
▼Cfmi  charge  là...  des  fenneges  h  toucher  »  des 
h^^.  à  f émiser,  la  iurvaUlatice  de<  tous  les  tra- 
¥aM?i  ujna  ûn^lé  de  détaila  auaquels  je  n'en^ 
tflndu  rieu...  C'est  h  peine  si  tous  aunei  le  temps 
4^  olm^r  aTee  un  port  d'armes. 

CjStt^  bonté  touehante,  qui  rédaaiait  un  sev* 
Ticef^ui"  imposer  dea  devoirs»  n^échappa  point 
àJeiyi» 

-^  Faite^t  de  moi  oa  que  tons  toudrei,  difr*il 
d'une  Yoix  pénétrée. 

-^ÀMi^  ^ous  «œeptest  dittette^  Mevci...  c^est 
i|n  grand  service  qua  vom  marnBfdca  sans  vous 
en  douter...  Une  femme  nappent  pas  diriger  dca 
afibiref  qu  veulent^  pour  ètro  biftt.oondiiltes, 
qu'on  soit  am  ohampa  la  moitié  du  jour.  H 
dIalUeurs  j'ai  deia  eolbnta^....  ja  poélend^  les 
éteyer  moirmêma  area  celui  du  Qaiitstte.»  qui 
ne  les  qwHera  jamaisM...  ^ua  aeites  leur  ^u-r 
t«nr. 

Le^  regarda  de  ki»  s^aarttaîanl  aien  aémt^ 
riUioQ  sur  Bepthe. 


^  Voilà  qui  ast  Mea  eaMid«,fa«ftttl«H^e; 
nous  allons  nous  partager  le  geuTèmemeat  de 
ae  petit  royaume.  Vous  auras  le  département 
des  aflàires  eztértaures,  et  moi  je  ganderai  Tin- 
lérieur.  Les  ministrea  prendranl  êe  quMls  Ton- 
dront dans  le  budget  de  fÊlat,  ajouta-t-elle  ntt 
une  délicatesse  exquise,  qui  saurait  la  question 
d'argent. 

—  Et  quapd  de«rai-je  entr^  ea  foaelioRs? 
ditlean. 

— !•  Mais  demain,  répondit  BeHha  en  pressant 
la  main  de  son  ami. 

On  comprend  que  eatto  aUîanoe  raTît  Clai- 
rette, qui  pensait  surtout  au  plaisir  de  Toiriean 
tous  ks  jour&  Mais  tout  la  monde  s'eut  pas  là* 
dessus  la  même  opinion. 

De  grands  parents  que  M**  de  Pnîseux  aiait 
à  Blois,  et  qui  étaient  accourus  à  Roche-Blan- 
ehe  au  premier  bruit  du  malheur  qui  l'avait 
ft«|)pée,  lui  témoignèrent  hautement  leur  sur- 
prise de  la  résolution  qu'elle  Tanait  de  prendre. 
EUe  accueillit  leurs  obsenratioiis  aT6C  respect; 
mab  tînt  bon  ;  et,  malgré  toutaa  les  représen- 
tationa  qu'on  put  lui  faire,  elle  pemi^  k  laisser 
l'ex-braconnier  à  la  tète  de  l'administratios  de 
ses  biens. 

Eo  agissant  aîasi,  Berthe  «fait  ton  projet. 

Uq  mois  aprèa  cet  arrangement,  an  étraager 
tratersant  Roche^lttanche  n'aurait  pu  se  doatet 
que  le  pillage  et  la  mort  eussent  passé  par  ii 
U  n'en  restait  pas  d'autre  trace  que  les  babiti 
de  d^iil  que  portait  Berthe  et  une  douce  tris- 
tesse au  fend  des  cœurs.  Oa  avait  fait  dispa- 
raître lea  empreintoa  de  la  sédition,  réparc  les 
ci^uras ,  rétubii  les  portes ,  reteré  la  haie;  U 
ferma  awt  repris  son  aUure  de  travail  et  d'ac* 
ti,\ité ,  et  le  château  son  aspect  «cabne  et  sou- 
riant* 

Jeaa  s'était  transformé  ;  il  anùl ,  pour  nous 
scrrirde  l'expresaiott  éfangélifue,  dépouilléle 
Tieil  homme.  Le  premier  deboot  ^  le  dernier 
couché,  il  domsait  Texemple  de  l'ardeur  au  tra- 
Tail  et  de  la  bonne  humeur.  Antnîael'laTait  mis 
au  eomwat  de  ragricalture ,  ot  rintelligcnoe 
droite  et  nette  de  Jean  ea  aT^ît  bien  Tjte  sain 
le  simple  mécanisme;  mais  àcemécsBismett» 
peu  routinier  dea  campagnes,  il  oTait  prompte- 
I  ment  substitué  les  amélioralionf  de  la  seience 


BERTHE  DE  GAlULMimTAINB* 


m 


agronomi^iiei  èrt  foUr  donnant  fxmt  modéFttteor 
reîpérknoe  fmlt'K^^e  et  son  frère. 

La  bienCoLisante  fnflttence  de  citté  ètisfeiftéé 
laborieuse  n*avaït  pas  tardé  à  se  fatfé  sentir; 
les  aspérités  da  caractère  de  Jean  en  avaient  été 
comme  effacées;  son  esprit,  forcé  de  s^attacbet 
à  des  choses  réelles,  perdit  bientôt  Thabitude 
des  rêveries  et,  avec  elles,  les  délétères  inspi^ 
ratioasde  la  solftode,  de  Toisiveté  et  du  décou<^ 
rajemenl;  il  comprenait  qa*il  y  a  dans  la  tie 
an  emploi  plus  honorable  à  faire  de  sonintcHi- 
gence  et  de  ses  forces  que  celui  de  les  dépenser 
en  stériles  imprécations,  en  vagabondes  prome^ 
nades,  en  lâches  regrets.  11  se  cramponna  au 
tra?ail  de  tous  les  jours ,  comme  un  nageur 
épuisé  à  la  branche  qui  pend  sur  TeaU,,  et  le 
travail  le  sauta. 

Toot  surpris  de  cette  existence  nouvelle,  Loup 
suivait  son  maître  dans  les  sillons,  aux  pâtu- 
rages, aux  marchés ,  tournant  parfois  vers  la 
forêt  un  regard  attristé,  humant  Tair  frais,  flai- 
nmt  rherbe  et  poussant  de  légers  aboiements 
quand  la  brise  portait  à  son  odorat  subtil  les 
émanations  exhalées  des  flancs  agités  des  cerfs. 
D  y  avait  des  jours  6ù  le  brave  chiçh ,  n'y  te- 
nant plus,  partait  îe  nez  au  vent,  gagnait  leS 
bois  et  disparaissait;  ses  aboiements  sonores  re- 
tentissaient tantôt  dans  lés  profondeurs  secrètes 
des  forêts,  tantôt  sur  leur  lisière  clairsemée; 
pois  le  soir^  harrassé,  haletant,  trafnant  ses  for- 
tes jambes  meurtries  eux  racines,  la  queue  pen- 
<^t«,  les  âancs  épuisés,  la  gor^e  aride,  il  ve- 
nait se  coucher  muet,  aux  pieds  de  lean. 

Qva&4  il  se  sentit  bien  maître  de  lui  et  rom- 
pu aax  travaux  de«  ehacps»  Jean  consentit  à 
reprendre  sod  fusil,  depuis  si  long-temps  im- 
aobito  sur  le  râtelier,  et  partit  pour  la  chasse. 
Ce  joor-là  Lovp  hurla  de  joie, 

CofDbieD  cette  ehAsée^  depuie  lore  souvent 
renouvelée^  le  dinàaohe^  lut  paml  différente 
<le  celles  qoi  rovaseni  atguère  eulrataé  low 
<^  Berdee  eiitltnit  dàntlee  boisy  seul,  errant^ 
nttentif  à  teve  lee  bruits,  inquiet^  eauvage  et 
■omel  Alom,  il  marchait  triste,  prèft  à  fuir«  et 
i^mit  pcntr  éetnif  ^ue  kl  butte  4*aQ  cha^- 
^snaiereè  le  pmvre  teh  dTuft  bActaeron,  irrité 
Mire  UM  le  i^née^  irrité  eurtmit  centre  lui^ 
aèoie;  à  peéftal  il  dfaût  Ubi«  et  Joyeux,  Tee- 
prit  tCMtat^  le  eaar  ettègie  et  ne  reaeeotraot 


partout  que  visages  ^iedveittMMa^'comi^e  il  était 
bicDVeiiIttBt  à  teoe. 

La  forcé  et  Téfleifid  ravaieeit  fait  oroinAre  «• 
sa  douceur  et  sA  juetiee  le  firent  aimer*  Chose 
étrange  et  bien  rare,  quoique  fils  de  paysan  e^ 
paysAo  lui'^èelle,  en  ce  sens  qu'il  ne  dédai* 
gnait  pas  de  prendre  la  &ulx,  la  charrue  eu  ht 
pioehe  de  ses  it>bHStee  mains»  Tautonté  dont  il 
était  revêtu  Semblait  légitime  à  ceux  surlesquels 
â  Texérçait;  fermiers  et  journaliers  s'y  soumet''- 
taient  comme  à  en  droit  légitimement  aoquisi 
et  jamais  fonotidos  ne  furent  flUàs  facilement 
exelrcées  que  telles  que  lean  remplissait 

M*'  de  Puiseux  lui  avait  assigné  pour  loge- 
ment un  pavillon  situé  à  quelques  oentainea 
de  pas  du  cbàteau^  dont  il  n'était  aéparé  que 
par  un  vei^r.  C'était  dans  ee  pavillon  que 
Jean  recevait  les  métayers  et  passait  les  mar-r 
ebés;o'étaillà  WMi  qu'il  traviallait.  Depuis 
que  Je»  kabitail  dans  ses  voisinage»  Qairelle 
^ii  la  moitié  du  jour  occupée  à  coorir  et  ^ 
jouer  avec  les  enbnts^  dans  ce  verger  qu'elle 
trouvait  le  plus  beau  du  monde.  BUe  ofaïuatait 
eoram»  TaloiieHe,  s'approchait,  sous  mille  pré^ 
texteeydeafgnétfeadepaviUon:  pour  une  batte 
perdue,  pour  un  cerf-volant  prie.dan^  les  bran- 
ches, pe«Hr  une  la^iette  ovhlîée^  et  finissait 
teujeurs  par  attraper  un  bout  de  conversation 
avec  Jean»  qii'eUe  appelait  le  parrain  du  petit 
Pierroi  quoi  qn'U  n'en  fût  rien;,  et  ce  surnonii. 
tous  les  enfants  amient  fini  par  le  lui  donner. 
Au  tempe  de»  fleurs  et  dea  fruits,.  Clairette  qui 
avait  l'adoiinistration  du  verger,  Viurangcait 
si  bien  que  Jeanne  peuv^iit s'empêcher  de  dea- 
oendre»  ou  tout  au  moina  de  se  mettre  à  la  fe- 
nétpe  )  c'était  tantôt  un  bou<|aet  de  fleurs  des 
eèiasapeqitti  tombait  sur  sea  épaule,  tantôt  une 
pomme  qui  roulait  4  ses  pieds,  tantôt  une  poi- 
gnée de  eerises  qui  le  mitraillait.  Les  trois  en- 
fantSf  que  Clairette  avait  presque  toujours  sua* 
pendue  k  ses  mains,  lui  servaient  d^  tirailleurs 
et  ouvraient  le  fèu*  au  milieu  des  éclats  de 
rire  de  leur  joie  expansive.  Jean  aimait  leaen- 
AwtSa  Quel  nmyen  die  résister  à  leurs  bruyantes 
pioventionSf  à  l^nrs  aimables  agaceries)  il 
famassait  fleurs  et  eerises  et  les  leur  renvoyait. 
Celait  elora  ws  combat  champêtre  dont  le 
bruit  el  la  fsUé  faisaient  retentir  le  vorger. 
Clairette,  qui  p'était  guère  pîua  séfteuse  que 
lee  mernio^  dont  elle  partageait  ks  jeux,  pre- 


IM 


BERTHB  DE  GAILLE-FOiNTAlNB. 


nait  sa  part  à  ta  fasillade»  et  cette  grande  ba- 
taille finissait  ordinairement  par  un  assaut  gé- 
néral, durant  lequel  Passiégé  tendait  les  bras  à 
ses  petits  ennemis  pour  les  faire  entrer  es 
vainqueurs  dans  la  place. 

Le  contact  journalier  de  Berthe  avait  adouci 
et  comme  arrondi  les  formes  un  peu  Tiyes  et 
brusques  de  la  petite  paysane.  Avec  cette  sou- 
plesse d*esprit  et  cette  promptitude  qui  sont 
dans  la  nature  de  la  femme,  Clairette  avait  pris 
des  manières,  du  langage  et  des  habitudes  de 
H**  de  Paiseux,  ce  que  son  éducation  premiè* 
re  lui  permettait  d'en  prendre.  Ce  travail  d'as- 
similation s'était  fait  en  quelque  sorte  à  son 
rasu,  et  il  en  était  résulté  une  grâce  nouvelle 
qui,  sans  rien  lui  enlever  de  sa  naïveté»  don- 
nait à  la  jeune  mère  un  charme  plus  harmo- 
nieux. 

On  aurait  dit  que  le  mariage  avait  passé  sur 
eBe  comme  la  brise  sur  une  fleur  sans  lui  faire 
perdre  son  parfum.  (Tétait  la  même  innocence 
et  la  même  candeur  ;  et  quand,  au  matin,  plus 
vermeille  que  Taube,  elle  courait  vers  le  pavil- 
lon, portant  son  fils  dans  ses  bras,  il  y  avait  en 
elle  tant  de  confiance  ingénue,  que  nul  n'eût  osé 
Jourire  en  la  voyant. 

La  sympathie  qui  unissait  de  tout  temps  Jean 
et  Clairette  s'était  augmentée  progressivement, 
et  les  grâces  nouvelles  que  le  séjour  de  Roche- 
Blanche  avaient  développées  chei  la  veuve  n'y 
avaient  pas  peu  contribué.  La  mélancolie  qui 
s*attachait  au  cœur  de  Jean,  comme  ces  vapeurs 
:grises  qu*on  voit  ramper  sur  les  coteaux  après 
forage,  s'adoucissait  au  contact  de  cette  gaité 
charmante.  La  joie  et  le  sourire  allaient  à  Clai- 
rette comme  une  source  du  rocher,  et  leur  in- 
fluence caressante  amoffîssait  les  regrets  et  les 
amertumes  d^une  vie  pleine  encore  de  troubles 
secrets.  L^arrifée  de  Clairette  surprenait  Jean 
triste  et  rêveur  souvent;  son  départ  le  laissait 
consolé,  et  sa  tendresse  pour  elle  s'accroissait 
tous  les  jours  du  bien  qu'elle  lui  faisait. 

Depuis  que  le  braconnier  était  installé  au  pa- 
villon, son  amour  pour  M**  de  Puiseux  s'était 
accru  d'un  sentiment  d*admiration  respeetuett- 
se  ;  la  franchise  pleine  de  noblesse  qu'elle  avait 
montrée  à  Taudience,  la  dignité  sereine  qui  la 
soutint  après  Tirréparable  et  double  malheur 
dont-elle  avait  été  frappée,  la  constance  avec 
laquelle,  jeune,  belle,  et  tdlUcitée  par  des 


fluenccs  étrangères,  elle  n'avait  pas  cessé  de  le 
défendre  et  de  Taimer,  lui,  im  pauvre  bracoo- 
nier  si  souvent  injuste  et  violent;  touteofia, 
cette  bonté,  cette  résignation,  ce  courage  et 
cette  profonde  sensibilité  qui  s'épanchait  quel- 
quefois à  la  surfooc  de  son  âme,  comme  une 
eau  limpide  et  bienfaisante  sur  un  champ  fer- 
tile, le  remplissaient  d'une  tendresse  sanstK»^ 
nés,  à  l'épreuve  de  tous  les  devoûments 

Depuis  cette  réunion,  jamais  il  ne  lui  arait 
parlé  de  son  amour,  il  respectait  en  elle  l'amie 
sincère  qui  ne  l'avait  pas  abandonné,  et  peut- 
être  aussi  la  piété  grave  et  touchante  de  ce 
souvenir  qu'un  jour  elle  avait  chastement  é^ 
voilé  à  ses  yeux. 

n  arrivait  souvent  que  Jean,  après  une  jour- 
née de  travail,  passait  quelques  heures  auprès 
des  deux  veuves  entre  leurs  enfants,  vives  et 
saintes  créatures  qui  croissaient  librement  ao 
soleil  comme  de  jeunes  arbrisseaux.  Ces  soi- 
rées s'écoulaient  en  paisibles  conversations  mê- 
lées de  badinages  enfantins.  Jean  taillait  des 
fusils,  des  sabres  et  des  chevaux  de  bois  poar 
les  petits,  ramassés  autour  de  ses  genoux; 
Qairette,  plus  remuante  qu'un  oiseau,  trottait 
par  la  chambre  ou  le  jardin  ;  Berthe  jouait  do 
piano,  chantait  quelque  romance  do  pays  ou 
racontait  aux  enfants  quelques  histoires  surpre- 
nantes, qui  les  faisaient  tenir  immobiles  et  ravis 
comme  des  bons  hommes  de  carton;  puis,  i 
l'heure  où  il  fallait  se  séparer,  on  devait  pres- 
que toujours  prendre  sur  les  genoux  du  bra- 
connier, tantôt  l'un,  tantôt  l'autre  des  enfants, 
profondément  endormis. 

Un  soir,  on  était  alors  au  mois  de  mai,  cette 
honnête  famille  d'amis  était  réunie  defant  le 
château,  sur  la  pelouse  qui  deseendait  en  sMn- 
clinant  vers  le  parc.  La  journée  avait  été  chaude 
comme  un  enfant  perdu  du  mois  de  juin  ;  la  la- 
mière  décroissante  du  soleil  enflammait  rhoriioD 
où  l'astrenoyait  son  disque  d'or  dans  une  lône  de 
pourpre;  quelques  nuages  roses  flottaient  dans 
le  ciel  teint  au  lénith  d'une  nuance  d'émerao- 
de.  La  jeune  et  fhdche  verdure  des  arbres  fris- 
flonnait  au  soufle  de  cette  brise  incertaine  qui 
naît  à  la  chute  du  jour,  et  les  grands  peuplien 
inondés  à  la  cime  d'une  lumière  ardente  nioo- 
laient  dans  l'espace  comme  des  flèches  d'or. 
On  voyait  dans  la  campagne  le  fleuve  errant  et 
capricieux  se  tordre  entre  tes  pvéa»  tandis  que 


OERTHË  DE  GAXLE*FONTAlNE. 


(99 


tes  grandes  ondes,  Ihippées  çà  et  là  par  les 
rayons  obliques,  étincelaient  comme  les  écail-> 
les  d'un  boa.  Les  tons  luisants  du  fleuYC,  sa 
WTÎBCQ  aiyeotée  et  les  larges  plaques  rouges 
qai  en  marquaient  le  cours  faisaient  ressortir 
admirablement  les  foftes  ombres  projetées  par 
les  pans  de  forêts  et  les  endroits  où  la  Loire 
eiiaçait  ses  eaux  plombées  sous  un  rideau  d'ar- 
bres et  de  rochers.  Des  troupeaux  de  vaches 
et  de  bœufs,  conduits  par  de  petits  pâtres  à 
demi-nus,  se  baignaient  dans  la  rivière  en 
revenant  des  pâturages  et  mugissaient  en  frap- 
pant Teau  de  leurs  pieds  indolents.  Les  hiron- 
delles effleuraient  la  rivière  du  bout  de  leurs 
ailes  pointues,  rasaient  les  hautes  herbes  du 
rifige,  tournoyaient  par  centaines  au-dessus 
des  prairies,  et  des  myriades  d'oiseaux  gazouil- 
laient parmi  les  chênes  du  parc,  où  la  lumière 
gUssaat  en  écbarpe  semblait  rebondir  de  cime 
en  cime  sur  le  front  verdoyant  du  coteau. 

L*atmosphère  était  si  transparente  qu%  les 
arêtes  des  clochers  lointains  coupaient  le  ciel, 
éblouissant  comme  si  le  burin  en  eût  tracé  la 
fine  empreinte  sur  une  plaque  de  cuivre.  A 
Toccident,  le  ciel  avait  la  teinte  de  Targent 
eo  fusion  ;  la  ligne  assombrie  des  forêts  ondu- 
lait à  sa  base  et  semblait  plus  obscure  encore, 
repoussée  qu'elle  était  par  la  sérénité  vaporeuse 
de  ce  fond  éclatant.  La  nature  jeune,  vermeille 
et  toute  baignée  de  rayons,  semblait  sourire  en 
attendant  la  nuit. 

Les  trois  enfants  jouaient  sur  Therbe  de  la 
(Klouse,  piquée  de  milliers  de  fleurs  ;  ils  tom 
taient,  se  relevaient  et  se  poursuivaient  libres, 
insooeiants  et  joyeux  comme  déjeunes  pinsons 
échappés  du  nid.  Près  d*eux,  leurs  mères  as- 
iistaient  sur  le  même  tertre,  regardaient  par- 
dessus le  parc  et  la  Loire,  les  champs  paisibles 
que  la  mélancolie  du  soir  couvrait  de  sa  douce 
(oajesté.  Jean  se  tenait  debout  à  côté  d'elles. 

Ce  spectacle,  éternellement  jeune  et  toujours 
nouveau  dans  sa  sereine  uniformité,  pénétrait 
leurs  âmes  des  mêmes  sentiments  de  tendresse 
rêveuse  et  d'enthousiasme  pieux.  Depuis  qu'elle 
vivait  auprès  de  M**  de  Puiseux,  Clairette  sen< 
<^t  et  comprenait  mieux  la  divine  harmonie 
de  ces  tableaux  qu'elle  avait  déjà  vus  bien  sou- 
vent, mais  qu'elle  n*avait  peut-être  jamais  re- 
gardés. L'étude,  l'initiation,  les  enseignements 
<l*un  cœur  noble  et  sympathique  avaient  ouvert 


les  yeux  de  son  esprit  aux  mystérieuses  beautés 
de  la  nature.  Elle  ne  la  traversait  plus  comme 
une  étrangère  ;  elle  y  vivait  comme  un  enfant 
surpris  et  charmé. 

Les  regards  de  Berthe  allaient  des  campa- 
gnes et  de  l'horizon  aux  tètes  blondes  des  en- 
fants ;  leurs  rires  éclatants  interrompaient  seuls 
le  silence  animé  du  crépuscule;  quelquefois 
l'un  d'eux  se  détournait  de  ses  jeux,  courait  k 
sa  mère,  lui  demandait  un  baiser,  et,  plus  ca- 
pricieux qu'un  faon,  disparaissait  avant  de  l'a- 
voir reçu. 

Jean,  plein  de  jeunesse  et  de  force,  grand  et 
vigoureux  comme  un  chasseur  antique,  conr 
templait  la  douceur  et  la  grâce  de  ce  tableau. 
Une  énergie  grave  respirait  dans  sa  physiono- 
mie, ennoblie,  en  quelque  sorte,  par  la  prati- 
que du  devoir.  Le  contentement  de  soi-même 
en  adoucissait  l'expression  puissante,  et  tous  les 
sentiments  dont  son  cœur  était  plein  se  reflé- 
chissaient dans  ses  yeux  tour  à  tour  attachés 
sur  chacune  des  chères  et  charmantes  créatures 
qui,  pour  lui,  résumaient  le  monde. 

C'est  à  peine  s'ils  échangeaient  quelques  ra* 
res  paroles ,  tout  de  suite  interrompues ,  échos 
de  pensées  intérieures  qu'ils  ne  disaient  pas , 
mais  quUls  entendaient. 

Cependant  les  teintes  ardentes  du  ciel  s'é- 
teignaient lentement  ;  une  brume  opaque ,  ve- 
nue de  l'occident ,  semblait  rouler  ses  plis  sur 
i*azur  nacré  du  ciel  et  chasser  la  lumière  qui 
fuyait  de  cime  en  cime.  Le  faite  des  peupliers 
et  le  dôme  orgueilleux  des  grands  chênes  se 
balançaient  dans  l'ombre  ;  les  eaux  de  la  Loire, 
ternies  par  les  approches  du  soir,  roulaient,  pa- 
reilles à  du  plomb  fondu ,  entre  leurs  rives  ii^- 
certaines.  Les  champs  et  les  prairies ,  voilés  de 
saules  gris ,  confondaient  leurs  lignes  et  leurs 
nuances  jusqu'à  l'horizon,  que  formait  un  cer- 
cle de  carmin  sous  lequel  le  soleil  avait  disparu, 
laissant  derrière  son  disque  englouti  de  larges 
bandes  de  fluide  jaune ,  dont  les  extrémités  ef- 
facées se  noyaient  dans  les  tons  pâles  du  fir- 
mament. Le  crépuscule  envahissait  la  terre. 
C'était  l'heure  indécise  et  mystérieuse  où  Ton 
devine  encore  les  objets  sans  les  voir.  La  zone* 
écarlate  qui  flamboyait  à  l'horizon,  amincie 
bientôt  comme  un*ruban  de  satin,  brilla  quel- 
que temps  encore,  puis  disparut ,  et  la  brume 
violette  fondit  dans  une  transparente  obscurité 


200 


BERTHE  DE  GAILLE-PONTAINB. 


la  ligne  incertaine  où  la  terre  s^onissait  au  ciel. 

Quelques  lumières  tremblantes  piquèrent  la 
pénombre  des  champs ,  et  Tétoile  du  soir  scin- 
tilla dans  f  espace. 

Les  enfants ,  à  demi-perdus  dans  cette  ta- 
gue  nuit,  jouaient  et  riaient  encore.  L^un  d*eux, 
— la  petite  fille,— plus  fatiguée  que  ses  frères, 
Tint,  en  tâtonnant,  jusqu*auprès  de  Jean,  qui 
i^était  assis  à  deux  pas  de  Berthe,  se  coucha 
dans  rherbe  à  ses  pieds  posa  sa  tète  booclée 
sur  les  genoux  de  son  ami  et  s'endormit. 

Berthe  se  leva. 

—  Claire ,  dit-elle ,  voici  la  nuit;  il  faut  rap- 
peler les  enfiints. 

Claire  fit  ce  que  Berthe  lui  demandait  ;  mais 
quand  on  voulut  enlever  la  petite  dormeuse  « 
elle  se  cramponna  aux  jambes  du  braconnier 
les  yeux  à  demi-dos  par  le  sommeil. 

—  Viens  ayec  nous ,  dit-ette ,  tu  es  mon  par- 
rain. 

Lesyeut  de  Berthe  et  de  Jean  se  rencontrèrent 

—  Pourquoi  n'èles-vous  pas  mon  frère  ?  dît 
Berthe  si  doucement  que  sa  voix  était  comme 
le  soupir  dtt  vent,  au  moins  ne  nous  sépare- 
rions-nous jamais! 

Et  tandis  que  Jean  couvrait  la  tèf  e  de  Ten- 
fant(le  ses  mains ,  elle  reprit  tout  haut  en  so- 
dressant  à  Claire  : 

—Viens .  ma  petite  sœur  ;  et  roule  cette  en- 
fant dans  ta  mante  pour  qu'elle  n*ait  pas  froid... 
Le  serein  tombe. 

Claire  obéit,  et  des  genoux  du  braconnier  la 
petite  fille  passa  aux  bras  de  Claire* 

Jean  se  sentit  remué  jusqu'au  fond  du  cœur; 
U  suivit  les  deux  femmes  du  regard ,  et  en  vit 
vne  qui ,  au  moment  de  passer  sous  la  porte 
du  clv'^'cau ,  se  retournait  i)our  le  saluer  de  la 
main.Ctait-ce  Claire ,  était-ce  Berthe?  Un  sen- 
timent nouveau  et  jusque-là  ineonnu  fit  très- 
«  saillir  le  cœur  de  Jean.  Ce  fut  pour  lui  comme 


une  rérélation  :  il  venait  de  désSrer  que  ce  fàt 
Claire. 

Cette  nuit  là ,  Jean  se  promena  sur  la  pelouse , 
demandant  des  inspirations  à  la  sotitude  sereine 
et  profonde.  Il  confessa  son  cœur  è  cette  partie 
de  nous-môme  qui  reste  toujours  impassible  as 
milieu  même  de  nos  plus  violentes  agitations, 
et  plus  calme  attendit  le  Jour. 

A  llieure  accoutumée ,  aaire  te  glissa  sous 
le  paviKloB  vers  lequel  la  troupe  mutine  des 
enfanu  la  précédait,  lean  vint  à  eflt,  et,  la 
prenant  par  le  bras,  l'entraîna  sous  une  ailée 
de  pommiers. 

L*ombre  dansait  sous  leurs  pas ,  at  ks  en- 
fonts  riaient  autour  d*eoî. 

Jean  parla  quelque  temps  à  CItfire,- tandis 
que  la  brise  et  les  oiseaux  chantaiont  -éiiis  les 
feuilles.  Claire  réeoortait  tes  jenx  baissés. 

Après  qu^ils  eurent  fkit  un  toaraudenditti 
l'avenue  «  Jean  s'arrêta. 

-#  Tu  m'as  entendu ,  ma  petite  Claire ,  dit- 
il  ,  tu  seras  toujours  mdn  amie  ;  veax4tt  aussi 
être  ma  femme? 

Le  cœur  de  Claire  sautait  sous  son  Mm. 

—  Votre  amie ,  votpe  sœur,  ipotre  fesime, 
tcot  ce  que  vous  voudrez,  dit«eile. 

Jean  prit  Claire  dans  ses  bras  et  Tembrasm 
sur  les  deux  joues.  Claire  pleurait  de  joie. 

Ils  entrèrent  au  château  -en  se  tenant  par  la 
main. 

—  Voilà  deux  fiancés  qui  tous  anifoit,  êà 
Ican  à  M"*  de  Puiseux  :  voir$  nsw  coaient 
bien  à  devenir  ma  femme.  Mainlenaat^ccMiseii- 
ttrez-vous  à  ce  que  je  sois  votre  Mret 

—  Venez ,  mon  frère....  J'attends  Mils ksore 
depuis  deux  ans  ^  dit  Berthe  en  se  levant. 

Et,  roulant  son  bras  autour  de  la  taitte  de 
Claire ,  elle  serra ,  en  souriant  et  toute  trem- 
blante de  joie ,  la  main  que  lui  tendait  Jean. 

Ami^d^c  AniAiiD. 


tb  du  ciel  pour  avoir  noinis  quelque  péché 
d'orgut^il  ou  outre,  privé*  pour  un  temps  d|)  pa- 
radis et  de  ses  mille  et  une  jouissances  (que 
personne  ne  dccrii  et  pour  cause},  jetés  dans 
ce  monde  ,  notre  enfer  et  notre  pui^atoire  ,  et 
que  nous  remontians  tout  droit  a»  ciel  après 
noire  mort.  La  plus  belle  oondilion  de  l'exil , 
c'est  d'avoir  Tingt-einq  ans  et  vingt-cinq  mille 
lim«  de  rcnlei.  ht  purgatoire,  c'est  la  vie  des 
poètes,  des  wliatef,  vie  admirablement  semée 
de  joies  et  de  douleors,  de  souiïrances  et  d'es- 
poir, de  bravos  et  de  sifTIcts.  L'enfer!.,  c'eat  la 
*ie  de  l'homme  marié  1  oui ,  oui ,  de  l'homme 
mirié.  Exemple  :  vojrex  Henri ,  il  tA  jeune ,  il 
est  poète,  il  a  de  l'esprit  et  de  Time,  mais  il  est 
Burîé  !  Le  vojfei-vouB ,  il  s'est  euCenné  pour 
tnvailkr  pendant  une  belle  matinée  de  juin. 


ne  dirait  que  c'est  un  ange,  en  voyant  ton  doux 
saurire,  ses  graads  yem  noirs  un  peu  voilés, 
sa  taille  souple  et  vraiment  aérienne  T.  j  Hélai!.. 
La  porte  s'ouvre  avec  fracas  :  c'est  CasiiUe  et 
Clotilde  qui  entrent  :  deux  jolis  enbnt^  de  cinq 
ans,  le  (ils  et  la  fille  de  l'heurmia  Henri.  Ca- 
mille rit  toujours  et  brise  tout  ;  Clotilde  pleure 
toujours,  parce  que  son  frire  pitlvémae  ses 
jouets.  Camille  est  gâté  par  sa  mère,  la  petite 
fille  par  ion  père.  De  U  de  fréquentes  diacus- 
sions.  Ce  jour-là,  tout  est  calme,  let  enfants 
jouent,  la  mère  sourit...  mais  toul^-eoiip  une 
dispute  s'élève,  Camille  frappe  'du  pied,  CMIde 
pousse  des  crJB  i  effrayer  un  régiment  de  cava^ 

lerie  ,  la  mère  se  fàcbe  et  grwde Travaille 

doue,  ô  poète!.. Henri  froaœ  le  sMrcilrhavssc 
les  épaules,  prend  sa  canne  et  son  chapeau  et 


202 


LE  CÉLIBATAIRE. 


sort.  Voyez-le,  dans  la  rue,  ce  malheureux  for- 
çat :  comme  il  aspire  Tair  de  la  liberté,  fair  dont 
sa  femme  ne  dérobe  pas  une  partie  !  11  va  joyeu- 
sement distribuer  des  poignées  de  main  à  tous 
ses  amis  qu^il  rencontre  ;  il  parait  si  heureux 
qu'on  lui  porte  envie.  Il  ira  comme  cela  de  la 
Place-Royale,  où  il  demeure,  jusqu'aux  Champs- 
Elysées.  Et  lâu  restez  une  heure  avec  lui ,  vous 
verrez  quelle  jeune  et  fraîche  imagination  il 
possède  :  comme  il  poétise  tout  ce  qui  s*of!re  à 
ses  yeux;  comme  il  jette  galment  ses  folles  pen- 
sées au  vent;  comme  il  rappelle  avec  complai- 
sance ses  joyeuses  débauches  de  jeune  homme, 
ses  rêves  de  vingt  aus  !..  Chut  !  cinq  heures  son- 
nent, c*est  rheure  du  diner,  il  est  en  retard  ;  il 
vous  quitte  brusquement,  sans  vous  dire  adieu. 
Suivez-le,  et,  tous  les  vingt  pas,  dépassez-le  un 
peu  pour  examiner  son  visage,  vous  verrez  s'o- 
pérer une  métamorphose  complète.  Ce  sourire 
que  vous  admiriez  tout-à-rheure,  se  sera  éteint, 
ses  yeux  si  brillants  deviendront  ternes,  son 
corps  même  s'affaissera,  sa  démarche  même 
sera  plus  lourde  ;  il  aura  veilli  de  dix  ans.  Plus 
il  approchera  de  la  Place-Royale,  plus  le  chan- 
gement s^ra  sensible;  il  a  peur  de  sa  femme! 
C'est  une  àme  qui  s'envole,  c'est  un  arbre  qu'un 
coup  de  vent  dépouille  de  ses  feuilles,  c'est  une 
tjougtc  éclatante  qui  s'éteint,  c'est  un  homme 
«narié  enfin  l.. 

«  Si,  le  soir,  il  conduit  sa  femme  dans  quel- 
que cercle  intime,  il  n'échappera  pas  aux  ré- 
flexions malignes  des  autres  femmes  sur  son  air 
sombre  et  rêveur.  Il  n'échappera  point  davan- 
iSLge  aux  remarques  peu  charitables  de  sa  chère 
compagne  sur  les  hommes  en  général  et  sur  les 
«naris  en  particulier.  Supposons  que  là  il  soit 
invité  mystérieusement  pour  le  lendemain  à 
quetqu*un  de  ces  délicieux  déjeuners  de  gar- 
•çons  où  les  hommes  mariés  vont  quelquefois 
alléger  le  poids  de  leurs  fers  si  cruellement  ri- 
vés. 11  promet  de  s'y  rendre  à  midi.  Le  lende- 
main, sa  femme  a  formé  le  projet  de  se  prome- 
ner, et,  à  midi  précisément,  prête  à  partir,  elle 
-entrera  dans  la  chambre  de  son  mari ,  et ,  le 
trouvant  à  sa  toilette  ;  elle  lui  dira:  —Comment, 
Henri,  tu  vas  sortir  avec  moi!  que  tu  es  aima- 
Me!  Nous  irons  aux  Tuileries...  Lise,  habillez 
fite  les  enfants.  —  Une  tuile  qui  tomberait  sur 
la  tète  d'un  homme  ne  produirait  pas  un  clTet 
phis  terrible  que  ces  paroles.  Que  faire?  quelle 


excuse  donner?  s'il  refuse,  il  j  aura  une  scène 
de  reproches,  de  mots  piquants,  d'amertume, 
de  larmes!.,  s'il  hésite  seulement,  quels  soup- 
çons peut  (aire  naître  cette  toilette  qv'il  vient 
d'achever !..llarche!..  marche...  malheureux! 
c'est  pour  toi  que  Bossuet  a  dit  ce  mot  sulilime. 
11  marche ,  en  effet,  sa  femme  à  son  bras,  ses 
enfants  devant  lui.  Il  passe  devant  Véfour,  et  il 
baisse  la  tête,  comme  un  condamné ,  en  écou- 
tant les  éclats  de  rire  de  ses  amis  qui  déjeunent 
parfaitement  sans  lui.  Arrivé  aux  Tuileries, 
pourtant ,  il  a  pris  son  parti  en  brave  ;  on  ad- 
mire sa  femme  et  un  peu  d'amour-propre  satis- 
fait a  ranimé  son  courage.  Il  devient  presque 
aimable  :  un  brin  d'herbe,  une  fleur,  une  sta- 
tue lui  inspirent  des  pensées  ravissantes.  Sa 
femme  écoute ,  et  entraîné  il  parle  sculpture , 
peinture.  Il  s'enthousiasme,  il  raconte  :  un  sou- 
venir en  amène  un  autre.  —Tiens,  dit-il,  après 
une  longue  strophe  aux  arts ,  ceci  me  rapptile 
unet  rencontre   du  célèbre  Raphaël  et  d'un 

sculpteur   célèbre   aussi —  Mon    Dieu! 

Henri,  s'écrie  sa  femme  qui ,  depuis  quelques 
instants»  suit  d'un  regard  inquiet  chacun  des 
mouvements  de  sa  fille ,  ne  trouyes-tu  pas  que 
la  robe  de  Clotilde  va  horriblement  mal  ;  on  di- 
rait cette  pauvre  enfant  contrefaite.  Décidément 
je  changerai  de  couturière  :  c'est  détestable  !  — 
Et  le  malheureux  sent  le  froid  de  la  mort  glisser 
sur  son  cœur.  11  se  tait  :  que  dirait-il?  Sa  fem- 
me s'aperçoit  de  sa  maladresse  et  veut  la  répa- 
rer :  —  Tu  disais  donc  que  Raphaël,  ce  grand 
sculpteur...  Raphaël  étaitpeintre, reprend  sèche- 
ment Henri  «  en  regardant  avec  inquiétude  si 
personne  n'a  entendu  les  mots  que  vient  de 
prononcer  sa  femme.  —  Ah  !  j'avais  cru  com- 
prendre... n'importe,  dis-moi  ton  histoire.  Le 
pauvre  Henri  se  résigne  et  recommence.  Mais 
le  feu  s'est  éteint ,  le  rêve  s^est  dissipé  :  il  n'a 
plus  de  verve ,  on  dirait  qu'il  n'a  plus  d*esprit. 
—  Je  te  disais  donc  que  Raphaël  se  promenait 

un  jour  sur  les  bords  de  l'Arno ,  lorsque 

Henri,  regarde  donc  ce  délicieux  schall  brodé, 
garni  de  dentelles;  comme  il  dessine  bien  une 
taille  élégante!  0ht  demain,  j'en  commanderai 
un  tout  semblable  ! 

«  La  promenade  va  coûter  cent  écus  au  mal- 
heureux époux!  mariez-vous  donc!!! 

«  Et  tout  ceci  n'est  pas  seulement  là  ou  là  ; 
devant  ou  derrière  so^..  Cest  partout,  dans  tous 


LE  CÉLIBATAIRE. 


203 


lcsrangs,danstoateslesclasscs.Eticiencore^j'ai 
parié  d'une  jolie  femme!  ..jugez  donc  si  elle  était 
laide!  Et  je  n'ai  point  parlé  d'autres  inconvé- 
nieats  dont  la  seule  pensée  fait  monter  une 
sueur  froide  à  mon  front.  Mariez-vous  donc!... 
Fou!  cent  fois  fou  celui  qui  se  jette  ainsi  dans 
la  nasse,  la  tète  la  première.  Quant  à  moi,  j'ai 
Tingt-cinq  ans  et  vingt  bonnes  mille  livres  de 
renies;  je  ne  me  marierai  jamais.  » 

Ces  réflexions  avaient  été  faites  par  Léopold 
Derville,  excellent  jeune  homme,  fort  gai,  très 
spirituel,  qui  n'avait  contre  lui  que  le  défaut  de 
ne  pas  croire  au  bonheur  conjugal. 

Derville  avait  tenu  parole  pendant  vingt  ans, 
en  ajoutant,  pour  soutenir  son  opinion,  de  nou- 
velles observations  toutes  plus  concluantes  les 
unes  que  les  autres.  Pendant  vingt  ans,  il  avait 
fêté  joyeusement  la  vie,  profitant  de  ses  avan- 
tages, prenant  le  beau  rôle  dans  toutes  les  cir- 
constances, et  restant  l'ami  de  presque  toutes 
les  femmes  dont  il  avait  été  l'amant,  tant  il 
avait  mis  de  procédés  dans  son  inconstance  et 
de  tact  dans  ses  infidélités.  11  était  arrivé  ainsi 
à  rage  de  quarante-cinq  ans.  Ce  n'était  plus  le 
vif  et  séduisant  Léopold ,  mais  c'était  toujours 
on  homme  d'esprit ,  fort  aimable ,  fort  recher- 
dié,  et  qui  obtenait  encore  çà  et  là  des  étin- 
celles de  bonheur  que  payait  une  discrétion  à 
loote  épreuve. 

Un  jour  cependant,  un  matin,  à  neuf  heures, 
il  était  chez  lui  enveloppé  d'ane  robe  de  cham- 
bie  de  cachemire,  les  pieds  enfermés  dans  d'ex- 
cellentes pantoufles  fourrées  et  appuyés  sur  les 
chenets,  fumant  un  cigarre  dont  il  secouait  de 
temps  en  temps  la  cendre  avec  nonchalance  :— 
Bum  !  fit-il  entre  deux  bouffées  de  fumée,  cette 
solitade  est  bien  triste,  tous  les  jours  elle  se  fait 
plus  sentir...  et  bientôt  elle  sera  insupportable  ! 
—  n  jeta  un  regard  furtif  dans  la  glace ,  et 
certes  il  dût  être  content  de  son  inspection , 
car  c'était  encore  ce  que  Ton  nomme  un  homme 
fort  bien.  Ses  cheveux  étaient  d'un  beau  noir, 
et  le  ùtM  toupet  n'avait  point  encore  déshono^ 
ré  son  dief  ;  ses  dents  étaient  blanches,  sa  barbe 
■uignifique...  mais,  maisl..  au  eoin  de  ses  yeux 
aatrelbia  si  beaux,  on  voyait  se  dessiner  traî- 
treusement la  funeste  patUd^aUl  Aussi  secoua- 
t-U  trittaroent  la  tète  :  —  C'est  fini,  dit-il  avec 
nn  soupir,  encore  quelques  échappées  de  céleste 
lumière;  et  tout  sera  dit les  femmes  ne  s'y 


tromperont  plus!..  Tai  peut-être  eu  tort  de  n^ 
pas  me  marier...  aiyourd'hui ,  cela  me  donne^ 
rait  une  contenance;  et  puis,  il  y  aurait  de  la 
vie,  du  mouvement  autour  de  moi.....  Et  dans 
quelques  années,  si  je  devenais  infirme,  souf- 
frant... j'aurais  des  soins  affectueux,  pleins  de 
délicatesse,  qu'une  femme  seule  sait  prodiguer, 
raurais  une  amie  attentive,  qui  serait  là,  tour 
jours  là,  m^cnveloppant  de  ses  doux  parfums  dé 
femme,  me  berçant  dans  une  délicieuse  indo- 
lence... A  quoi,  bon  Dieu,vais-je  penser?  aux 
anges,  quand  le  diable  frappe  à  ma  porte!...  1} 
y  a  quinze  ans  qu'il  fallait  songer  à  cela...  Et 
j'ai  eu  tort,  car  j'ai  vu  dans  ma  longue  carrière 
de  beaux  dévoûments  de  femmes;  pour  quel- 
ques-unes qui  ont  failli ,  bon  nombre  d'autres 
qui  sont  restées  bien  pures,  bien  bonnes,  bien 
angéliqucs!..  maintenant  il  est  trop  tard.Epoi^- 
ser  une  jeune  fille  de  dix-huit  ans?  dans  cinq 
ans,  j'en  aurai  cinquante,  et  elle  vingt-trois..^, 
les  dangers  sont  incalculables  !  En  épouser  uq^ 
majeure,  de  trente  ans?..  Ah!  bien  oui,  quand 
elles  arrivent  là ,  sans  être  mariées ,  ou  il  y  a 
une  peccadille  cachée  dans  l'ombre,  et  je  n'aime 
pas  être  le  réparateur  des  fautes  des  autres;  ou 
elles  sont  laides,  et  je  n'ai  jamais  compris  qu'un 
ange  fût  laid  r  ou  elles  sont  acariâtres  comme.,, 
comme  de  vieilles  filles...  alors,  comme  je  le  di- 
sais il  y  a  vingt-cinq  ans,  ce  serait  l'enfer  !,.. 
Restent  donc  les  veuves  :  oui,  mais  la  veuve  a 
un  lourd  bagage  de  souvenirs  :  si  elle  a  été 
malheureuse,  soyez  sûr  qu'au  premier  mot  ha- 
sardé, à  la  première  contrariété,  elle  vous  dit  : 
— Oh!  monsieur,  que  vous  me  faites  regretter 
ma  liberté  que  j.'avais  si  chèrement  acquisel 
Comment  l'expérience  ne  m'a-t-elle  pas  arrêta 
au  bord  de  l'abîme  !— Que  si,  au  contraire,  elle 
a  été  heureuse,  elle  vous  dira  :  —  Mon  Oscar, 
mon  Jules ,  ou  autre ,  où  es-tu?  toi  si  bon ,  §i 
dévoué  !..  monsieur,  vous  me  punissez  cruelle- 
ment de  l'avoir  oublié  !  je  ne  l'ai  jamais  tant 
regretté  que  depuis  que  j'ai  un  second  mari!,. 
—  Comme  c'est  flatteur  !  —  Par  exemple,  il  y  a 
madame  de  Sussy ,  une  charmante  veuve  qui 
m'honore  de  son  amitié;  elle  a  réellement  d'ex- 
cellentes qualités ,  de  l'esprit ,  de  Tordre ,  du 
savoir-vivre;  elle  est  même  jolie,  très  jolie,,. 
elle  avoue  trente  ans,  donc  elle  en  a  trente- 
quatre  ou  trente-cinq  ;  tant  mieux,  l'année  bis- 
sextile est  passée...  eh  bien  !  oui  ;  mais  elle  re- 


•2W 


LE  CÉLIBATAIRE. 


grctte  étrangement  son  mari...  jamais  je  n*aurai 
toutes  les  qualités  du  défunt...  alors...  alors  ne 
nous  marions  pas. 

Comme  Déraille  acTievait  ce  monologue ,  un 
petit  coup  fut  frappé  à  sa  porte  qui  s'ouvrit  pres- 
que aussitôt  et  laissa  passer  la  plus  jolie  figure 
que  vous  ayez  jamais  vue.  —  Je  ne  vous  déran- 
ge pas?  dit  une  tob:  douce  et  harmonieuse. 

Denrille  s^était  levé  brusquement;  d*un  eôté 
il  avait  jeté  son  bonnet  grec,  de  Tautre  son  ci- 
garre  :  sa  main  s*était  glissée  rapidement  dans 
ses  cheveux ,  et  il  s*était  avancé  ters  sa  belle 
yisiteuse  :  — 11  y  a  vingt  ans,  madame,  j'aurais 
donné  ma  vie  pour  être  dérangé  ainsi. 

Derville  ne  manquait  jamais  de  parler  de  son 
âge  et  même  de  se  vieillir;  c'était  une  coquet- 
terie, une  admirable  tactique  :  il  éloignait  hi 
défiance  et  son  bon  génie  faisait  te  reste. 

—  Mais  si  vous  aviez  vingt  ans  de  moins , 
mon  ch^r  TOisin,  je  ne  viendrais  pas  ainsi  vous 
voir,  reprit'la  jolie  dame  en  s'approchant  et  en 
8'asseyant  dans  le  fauteuil  que  Derville  lui  avait 
offert. 

—  Hélas  f  madaine,  ne  soyez  pas  généreuse  à 
demi  ;  je  sais  malheureusement  trop  bien  qu'au- 
jourd'hui on  vient  chercher  un  tète  à  tête  qui 
û^entralne  aucune  conséquence. 

—  Je  n*ai  pas  dit  cela ,  reprit  la  jolie  dame 
tn  souriant  avec  malice ,  seulement  j'ai  pensé 
que  vous  respecteriez  les  devoirs  de  l'hospita- 
lité. Ainsi,  mon  cher  voisin,  ne  faites  pas  atten- 
tion à  moi;  vous  lisiez,  je  crois,  reprenez  votre 
lecture.  Moi,  vous  voyez,  j'agis  sans  cérémonie, 
je  travaille. 

Derville  la  regarda  d'un  ah*  stupéfoit,  et  com- 
me un  homme  qui  croit  rêver.  Elle  avait ,  en 
effet ,  déployé  une  charmante  broderie  et  elle 
travaillait.  La  visite  de  M**  Desbuissons  Tavalt 
déjà  fort  surpris.  11  avait  voulu  vainement  lui 
assigner  un  but ,  et  en  la  voyant  si  gravement 
à  son  ouvrage,  il  se  perdait  dans  un  dédale  de 
conjectures.  Il  était  singulièrement  embarrassé 
de  Sa  contenance,  n'osant  se  hasarder  sur  un 
terrain  qu*il  ne  connaissait  pas.  Voulant  toute- 
fois entamer  la  conversation ,  il  ne  trouva  rien 
de  mieux  que  de  vanter  le  travail  ic  sa  char^ 
mante  visiteuse. 

—  Voici,  madame,  une  ravissante  broderie, 
mais  tellement  délicate  qu'il  fallaK  une  aussi 
jolie  main  pour  la  reproduire. 


Ce  que  je  viens  de  dire  est  bien  mauvais, 
pensa  Derville. 

—  Une  fantaisie  de  femme ,  reprit  M»'  Des- 
buissons ,  sans  lever  les  yeux ,  ouvrage  char- 
mant«  que  l'on  prend,  que  Ton  quitte,  qui  sert 
de  contenance  et  ne  gène  en  rien  les  rêveries 
plus  ou  moins  douces. 

Le  silence  se  rétablit  encore.  Derville  était  au 
supplice;  jamais  il  n'avait  été  aussi  maladroit; 
mais  c'est  qu'aussi  la  position  était  au  moins 
neuve  et  originale.  M"*  Desbuissons  avait  épou- 
sé un  homme  simple,  un  de  ceux  qu'on  peut 
nommer  des  bons  maris.  Fort  amoureux  de  sa 
femme  et  bien  plus  âgé  qu'elle»  il  ne  négligeait 
rien  de  ce  qui  pouvait  la  rendre  heureuse.  Elk 
n'avait  ni  équipages,  ni  chevaux,  ni  châteaux, 
mais  une  de  ces  fortunes  qui  permettent  au  Pa- 
risien d'habiter  un  premier  étage  de  la  roe  d« 
Augustins  ou  delà  rue  Gaillon,  de  se  promener 
tous  les  jours  et  d'avoir  une  loge  à  l'Opéra-Go- 
mique.  Du  reste^  la  vie  assez  retirée  de  M**  Def- 
buissons,  malgré  sa  jolie  figure  et  ses  viogt^ii 
ans,  empêchait  la  médisance  de  s'exercer  sar 
son  compte.  Or ,  Derville  n'osait  et  ne  pouvait 
rien  préjuger  de  sa  singulière  position. 

Enfin,  il  ae  détermiaa  k  brusquer  une  expli- 
cation. 

—  Pardon,  madame,  dit-il  lentement, mis 
je  ae  puis  eroire  que  vous  soyea  venue  dans  b 
.seuk  intention  de  broder. 

^  Et  vous  ne  croyez  pas  que  ee  «oit  kdèrir 
de  causer  avee  vous? 
*-  Rien  ne  m'a  autorisé  à  le  supfioser. 

—  Vous  n'av«z  peut-être  pas  voulu  eo»- 
prendre»   .     . 

—  Pardon,  madame,  je  crois  avoir,  pour  cette 
sorte  d'observatiun  «  un  coup  d'œil  rapide  et 
sûr.  Et  vous  avez  U>^io(^^ité  sî  simple  pour 
mÂ. 

—  N'était-ce  pas  zme  preuve  de  oonflaoeet 
et  pendant  l'heure  qui  va  s*écouler...  car  je  vous 
accorde  une  heure,  4  moins  que  je  voas  aie  réii- 
leraent  dérangé.». 

-^  Non ,  non ,  madame  ;  rien  a«  monde  ne 
roe  ferait  abréger  un  bonheur  que  je  n'aurais 
jamais  osé  espérer. 

«—  Et  que  je  vous  donne  sanà  que  vousKayii 
demandé.  Gela  vous  étonne? 

•—  Beaucoup. 


LE  CÉLIBATAIRE. 


201 


—  Vous  pcnseï  qu*!!  9^  f(|Uu  un  motif  bien 
puissant... 

—  Je  le  crois,  et  si  je  puis  vous  être  bon  à 
quelque  chose»  je  nie  reprocherai  miOe  fois  de 
De  pas  l'avoir  deviné  pour  vous  éviter  de  (aire 
la  première  démarche. 

—  Elle  ne  m'a  nuUepjent  coftté  »  j,e  vous 
jure. 

—  Diable,  diable,  pensa  Derville;  où  tout 
cela  nous  inèneira-t-il?  Et  se  rapprochant  un 
peu  de  sa  voisiné  :  Savez-vous ,  madame,  ^e 
TOUS  allez  me  rendre  fat  et  présomptueui. 

—  Parce  ((u'une  jeune  femme  vient  à  vous 
sans  être  attendue  ? 

—  Oui,  sans  doute,  car  vous,  mesdames,  vous 
n'avez  pas  Thabitude  de  rompre  la  glace  les 
premières.  Il  est  mille  moyens  de  faire  compren- 
dre à  un  homme  dévoué  ce  que  Ton  attend  de 
son  dcvoûmeot. 

—  Mais  si  personne  ne  m^a  initiée  à  cet  art 
difficile?  reprit  M**  Desbuisson»  avec  un  sou- 
rire de  fine  espièglerie. 

—  Ah!  madame,  cet  art  est  peut-être  te  seul 
qui  ne  demande  point  de  professeur.  Il  vient 
de  lui-même  aux  jolies  femmes  et  aux  femmes 
d^esprit.  (Test  à  ce  double  titre  que  je  vous  re- 
proche de  ne  point  en  avoir  fait  usage  avec 
moi. 

--  Cest  qu'en  vérité  je  TigHorais  tout^- 

ikif. 

—  Je  ne  le  crois  pas, 

—  Vous  âtes^  franc. 

—  Très  tmm.  A^e<tMiteatitreti»mQie«  case- 
rait un  déEaal  qui  poorrail  tourner  à.  Timp^C'* 
^Dce;  s«ee  vods^  c'est  une  <|iiaUlé* 

—  PiQfiEqaoftî 

—  Parce  que  je  ne  puis  «foir  une  peqaéa, 
que  je  ne  sojs  beureux  de  vous  la.  dke  et  de 
TOUS  la  Êijre  croire,  dit*-il,  cm,  s'animant  et  eo 
se  rapprochant  davantage. 

—  I¥enez  garde,  nous  avons  une  beuFC  tout 
entière  à  passer  ensemble ,  et  si  vous  allez  si 
vite  en  suppositions  et  en  exigences^  nous  arri- 
Yerau  au  déopuement  avai^t  que  Theure  soit 
fuiie. 

Derville  recula  un  peu  sa  ebaise.  Je  suis  joué, 
pcnsa*t-ileQ  regardant  la  jeune  et  jolie  femme, 
<|ai  travaillait  toujours ,  et  dont  il  admirait , 
malgré  lui,  la  taille  ravissante,  la  peau  blanche 
<H satinée,  roeil  noir,  velouté,  plein  d'expres- 


sion et  de  finesse.  11  se  fut  offensé^,  une  heure 
aYant,d'un  doute  qu'on  aurait  élevé  sur  son  hon- 
neur, et  il  était  piqué  de  la  confiance  tranquille 
que  lui  témoignait  M**  Desbuissons.  Il  jeta  en- 
core un  regard  dans  la  glace,  ses  cheveux  n'é- 
taient pourtant  point  blanchis;  son  front  ne 
s'était  point  ridé,  et  ^u  fond  de  l'àme,  il  crut  ' 
sincèrement  n'avoir  mérité  ni  cet  excès  d'hon- 
neur ni  cette  indignité. 

Après  quelques  instans  de  silence,,  il  put  re- 
marquer que  M**  Desbuissons  avait  tressailli 
en  écoutant  le  briiit  d''unc  porttî  qui  se  fermait. 
te  calme  revenu  dans  ses  traits,  elle  leva  sur 
Derville  ses  beaux  yeux  : 

—  Voyons,  mon  cher  voisin,  vous  qui  êtes 
la  franchise  même,  dites  tnoi  ce  que  vous  pen- 
sez de  ma  visite  à  neuf  heures  du  matin  ? 

-^  Madame 

—  Oh!  parlez  sans  crainte.  Je  ne  me  fâche- 
rai pas. 

—  Eh  bien  !  madame,  s'il  faut  être  vrai.  Je 
pense  que  je  suis  en  ce  moment  une  simple 
poupée  que  vous  placez  devant  une  autre,  et 
dont  vous  ferez  jouer  les  ressorts  tant  que  cela 
vous  sera  utile...  et  que  vous  briserez,  peut- 
être,  lorsqu'elle  ne  vous  sera  plus  bcmne  à 
rien. 

—  Voila  une  mauvaise  pensée,  dit  la  Jeune 
femme,  avec  un  peu  d'embarras. 

—  Non,  madame. 

—  Vous  supposez  sans  doute  que  j'agis  ainsi 
par  un  motif. 

—  Je  suppose  seulement  en  femme  dVsprtt, 
rien  de  plus.  Quant  à  deviner  le  but  de  votre 
visite,  car  vous  en  avez  un,  et  le  résultat  qu'elle 
peut  avoir,  je  ne  l'essaie  même  pas.  Les  femmes 
lorsqu'elles  le  veulent,  sont  impénétrables.  Ain- 
si, madame,  ceci  une  fois  posé,  disposez  de  moi^ 
je  suis  prêt  à  vous  servir  en  aveugle,  sans  mê- 
me jeter  les  mains  devant  moi,  pour  chercher 
à  deyiner  où  vous  me  conduisez.  Trop  heureux* 
encore  d'être  quelque  chose  dans  votre  vie. 
Seulement  vous  me  permettrez  de  rcgfretter  que 
le  rôle  que  Je  Jooe  ici  ne- soit  pas  po«ir  mm 
propre  compte. 

—  Mais  enfln,  monsieur,  qnasupposea^tousl 
-—  Rien,  madame,  absolument  rien.  J^appe*^ 

lais  tout  à-  l'heure  à  mon  aide  quelque  ravis-» 
saute  apparition;  le  ciel  m'a> écoutée  Je  profite 
de  mon  bonheur,  sans  en  cherdicr  la  cause  ; 


fût 


LE  CÉLIBATAIRE. 


et  avant  une  heure,  madame,  je  penserai  que 
j'ai  fait  un  beau  rÔTe  ;  pas  davantage. 

—  Monsieur  Derville,  reprit  M"*  Desbuîssons 
avec  gravité,  je  vous  croyais,  je  vous  savais  un 
homme  dlionneur ,  et  voilà  pourquoi  je  n*ai 
pas  hésité  avenir  près  de  vous  aujoud'hni.  Jus- 
qa'k  présent  nous  avons  plaisanté  :  mais  je 
tiens  à  votre  estime,  et  je  me  dois  de  vous  ex- 
pliquer les  motifs  de  ma  démarche.  D'ailleurs, 
ajouta-t--eUe  en  souriant,  il  faut  bien  vous  ap- 
prendre le  rôle  que  vous  jouez  et  vous  deman- 
der pardon  de  vous  avoir  mis  en  scène  sans 
vous  prévenir. 

—  Me  demander  pardon?  vous,  madame! 
non,  non  ;  je  ne  veux  rien  savoir;  et  si  cet  aveu 
ne  vous  est  d'aucune  utilité.... 

—  Pardon,  monsieur,  il  faut,  dans  mon  in- 
térêt même,  que  vous  sachiez  tout. 

— '  Alors,  c'est  bien  différent.  Je  vous  écoute, 
madame. 

«—Vous  connaissez  mon  mari;  c'est  un  ex- 
cellent homme ,  plein  d'honneur  et  de  probité, 
estimé  de  tous  les  hommes  de  mérite;  d'un  ca- 
ractère enjoué,  d'une  égalité  d'humeur  admi- 
rable.... 

— Hum  !  hum  !  pensa  Derville ,  voilà  un  éloge 
bien  pompeux.  Le  mais  fatal  va  sans  doute  ar- 
river. 

.  —  Surtout ,  il  m'aime  !  c'est  une  affection  si 
profonde,  un  dévoûment  si  vrai  !...  mais... 

—  J'en  étais  sûr. 

-—  Un  délaut  terrible  fait  ombre  à  toutes  ses 
bonnes  qualités;  un  défaut  impardonnable.... 
il  est  jaloux ,  monsieur  ! 

—  Jaloux  !!!...  Derville  ne  put  cacher  un  sou- 
tire un  peu  moqueur ,  en  prononçant  ce  mot 
avec  une  emphase  comique. 

.  M**  Desbuissons  en  fut  un  peu  déconcertée  ; 
elle  continua  cependant  :  -*-  Oui ,  monsi^r,  et 
Qette  jalousie,  jusqu'ici  sans  motif,  acruelle-> 
ment  Dut  souffrir  mon  cœur  et  ma  fierté  qu'elle 
blessait.  Depuis  quelque  temps,  il  était  moins 
inquiet,  lorsque  tout-à-coup  cette  funeste  ma- 
ladie s*empara  de  nouveau  de  lui ,  au  sujet  d'un 
parent....  que  j'aime,...  comme  on  aime  un 
parent.  C'est  tout  simple.  Nous  avons  été  élevés 
ensemble...  C'est  presque  un  frère... 

—  Oui ...  oui ,  madame. 

—  Enfin,  que  vous  dirai-je!  Depuis  quinze 
jours  principalement  M.  Desbuissons  m'épie  ;  il 


souffre  etn*ose  encore  parler,  mais  il  éclatera... 
Eh  bien!  monsieur,  en  le  yoyant  si  mal- 
heureux ,  j'ai  eu  pitié  de  lui.  Je  veux  k  gué- 
rir ,  et  je  v6us  ai  choisi  pour  m'aider  dans  cette 
onitie  diflkile.  Hier ,  j'ai  écrit  une  lettre  qui 
renfermait  ce  peu  de  roots  :  «Demain  matin , 
M.  Desbuissons  sortira  ;  je  serai  près  de  vous  à 
neuf  heures  ;  nous  aurons  une  heure  de  liberté 
et  de  bonheur.  »  Cette  lettre  était  signée  Mâank; 
elle  ne  portait  point  d'adresse... Eh  bien!  com- 
prenez-vous? 

—  Pas  encore  parfaitement. 

—  Comment!  vous  ne  comprenez  pas  que 
j'ai  fait  tomber  ce  billet  dans  les  mains  de  mon 
mari  :  qu'il  est  sorti  ce  matin  à  huit  heures  et 
demie ,  et  qu'il  est  resté  dans  les  environs  à  ^ 
m'épier,  pour  me  suivre  et  connaître  mon  anjant 
supposé  I  qu'étonné  de  ne  pas  me  voir  sortir, 

il  rentrera  tout-à-l'heure ,  qu'il  interrogera  ma 
femme  de  chambre  qui  a  ordre  de  le  décon- 
certer et  d'avouer  enfin  qu'elle  me  croit  chez 
vous  !  Jugez  donc ,  monsieur  ;  une  scène  m'at* 
tend.Je  jouerai  d'abord  le  désespoir,  puisque 
ma  faute  sera  dévoilée  ;  je  me  vengerai  tout  un 
jour  de  ce  qu'il  m'a  fait  souffrir,  et  enfin  je  lui 
révélerai  notre  ruse.  Demain,  vous  le  verrez 
soumis ,  repentant ,  il  ne  sera  plus  jaloux. 

M"*  Desbnissons  avait  parlé  très  vite,  et 
Derville  étourdi,  terrifié,  la  regardait  fixement 
pour  surprendre  la  vérité  dans  son  regard.  Le 
regard  de  la  jeune  femme  était  limpide  et  pur. 

—  Mais,  madame,  si  votre  mari  vient  me 
demander  une  explication ,  que  loi  dirai^je? 

—  Tout  ce  que  vous  voudrex ,  excepté  la  vé- 
rité. Je  veux  qu'il  soit  malheureux  pendant 
vingt-quatre  heures. 

— Que  votre  Yolonlé  s*accomplisse  donc- 
Mais  il  est  bien  dommage  que  d'un  aussi  bon 
feu  je  n'aie  que  la  foméer 

—  A  la  bonne  heure ,  dit  en  riant  M^*  Des- 
buissons ;  mais  vous  aurez  la  conscience  d'a- 
voir fait  une  bonne  action ,  et  mon  estime  et 
mon  amitié ,  c'est  déjà  quelque  chose.  Mainte- 
nant je  vous  quitte ,  l'heure  est  passée  et  c'est 
bien  assez  pour  lui  tourner  la  tête.  Il  vient  de 
rentrer....  allons ,  je  vais  jouer  la  comédie. 

—  Je  suis  sûr  que  vous  serez  admirable  de 
vérité. 

—  Estrce  une  épigrammet 


LE  CELIBATAIRE. 


207 


—  Non ,  ob  !  non.  Vous  ne  pouvez  pas  le 
penser. 

—  Adieu  donc. 

—  Voilà  mon  bonheur  fini  ;  je  ne  vous  re- 
Tcrrai  plus  ainsi. 

—A  moins  qu'il  ne  soit  encore  jaloux. 
'*i*ai  bien  envie  de  Tempèchcr  de  se  guérir. 

—  Obi  taisez-vous!  et  priez  plutôt  pour 
que  je  sorte  victorieuse  de  la  lutte. 

Denille  la  conduisit  jusqu'à  la  porte  deTan- 
lichambre  et  lui  baisa  la  main ,  et  elle  des- 
cendit légèrement  Tescalicr.  Il  écouta  le  der- 
nier frôlement  de  sa  robe  avec  un  peu  d'émo- 
tion, puis  il  rentra  et  se  laissa  tomber  dans  un 
fauteuil,  en  murmurant  :  Quel  dommage!  je 
retrouvais  près  d'elle  toutes  mes  illusions  de 
vingt  ans .  et.... 

Il  fut  interrompu  dans  ses  réflexions  par  le 
brait  de  la  porte  qui  s'ouvrit  brusquement. 
Cette  fois,  on  n'avait  point  frappé:  cette  fois, 
ce  ne  fut  point  un  jeune  et  frais  visage  qui  s'of- 
frit à  sa  vue  ,  ce  fut  une  figure  longue  et  pâle , 
aux  lèvres  tremblantes ,  à  l'œil  furieux ,  un  mari 
trompé  en  un  mot. 

Dervillc  pensa  qu'il  avait  dû  les  épier  de 
Pescalicr ,  et  que  bien  certainement  il  n'avait 
pas  eu  d'explication  avec  sa  femme.  Il  fallait 
donc  qu'il  agit  avec  prudence  :  qu'il  évitât  de 
se  fourvoyer  et  de  contredire  ce  que  dirait  une 
heure  plus  tard  la  belle  voisine. 

M.  Desbuissons,  car  c'était  lui,  vint  à  M. 
Dcrville:  —Monsieur,  dit-il  d'une  voix  pleine 
de  colère ,  vous  êtes  un  fat  ! 

—Je  Tai  pensé  plus  d'une  fois ,  mais  je  n'ai 
jamais  souffert  qu'on  me  le  dise. 

—Vous  êtes  un  misérable  séducteur! 

—  A  mon  âge,  monsieur,  c'est  un  compli- 
ment bien  flatteur. 

—  Vous  avez  apporté  le  trouble  dans  un  mé- 
nage heureux  ;  vous  avez  abusé  de  la  confiance 
que  j*avais  en  votre  âge  et  en  votre  caractère. 
CTcst  une  infamie!  La  terre  ne  peut  plus  nous 
supporter  tous  les  deux. 

—  Elle  est  assez  forte  pour  cela,  cependant. 
*—  Non,  non  vociféra  le  mari  exaspéré  du 

«ang-froid  de  Dervillc  ;  j'aurai  votre  vie  ou  vous 
aurez  la  mienne. 

—  Cela  prend  une  mauvaise  tournure,  pensa 
Ocrvilic.  La  charmante  Uélanie  n'a  pas  prévu 


cet  incident  là.  —  A  la  bonne  heure,  reprit-il 
avec  calme  :  mais  si  avant  de  nous  battre  je 
vous  prouvais  que  je  n'ai  touché  en  rien  à  vo- 
tre honneur?... 

—  Je  ne  vous  croirais  pas,  hurla  le  mari. 

—  Alors,  n'en  parlons  plus»  et  demain  ma- 
tin... 

—  A  l'instant,  à  l'instant  même. 

—  Pardon,  pardon,  mon  cher  monsieur,  il 
fout  de  l'ordre  dans  toute  chose.  Avec  les  dis- 
positions que  vous  avez,  il  est  possible  que  Je 
ne  sois  plus  au  monde  demain,  et  j'ai  bon  nom- 
bre d'héritiers  qu'il  faut  que  je  mette  d'accord. 

—  Eh  bien  !  monsieur,  demaiu  à  six  heures 
du  matin,  au  bois  de  Boulogne. 

—  Au  bois  de  Boulogne,  soit  !  Je  vous  saine. 
Lorsque  Dervillc  fut  seul,  il  prit  une  plume 

pour  écrire,  puis  il  la  rejeta  avec  humeur. 
—  Dans  tout  cela  je  suis  pris  pour  dupe,  mur  - 
mura-t-il.  Ma  belle  voisine  a  voulu  tout  sim- 
plement reporter  les  soupçons  légitimes  de  l'un 
sur  l'autre.  Peut-être  songeait-elle  seulement 
à  prouver  un  alibi,  et  me  voilà  avec  un  duel. 
Quand  c'était  pour  mon  compte,  à  la  bonne 
heure  :  j'avais  pour  me  consoler  le  souvenir 
ou  Tcspoir,  mais  ici...  jouer  vis-à-vis  d'elle  le 

rôle  d'un  niais! Triste  position  que  ceHe 

d'un  célibataire  de  quarante-cinq  ans!  Ah  I  que 
ne  me  suis-je  marié  f 

Dcrville  se  mit  enfm  à  écrire  plusieurs  le^ 
très,  et,  depuis  une  heure,  il  était  fort  attentif 
brsqu'il  entendit  la  voix  d'un  de  ses  meilleurs 
amis  :  —  Dcrville  est-il  chez  lui?  —  Entre, 
entre  donc,  cria  Derville  sans  quitter  sa  place. 
Son  ami  s'approcha.  C'était  Duricr,  l'homme  le 
plus  élégant  et  le  plus  distingué  de  Paris.  Quoi- 
qu'il fut  de  dix  ans  plus  jeune  que  Dervillc,  il 
y  avait  entre  eux  plus  d'un  rapport  de  goût,  de 
caractère  et  d'esprit.  Comme  Dcrville,  il  avait 
juré  de  rester  célibataire;  mais  il  finit  par 
changer  d'idée,  et  trois  ans  avant  l'époque  où 
nous  sommes,  l'ambition  l'avait  poussé  à  se  ma- 
rier. 

11  resta  un  moment  immobile  derrière  le 
fauteuil  de  son  ami,  sans  ipot  dire.  Celui-ci, 
étonné  de  ce  silence,  se  hàtc  de  mettre  l'adresse 
à  la  dernière  lettre  qu'il  venait  d'écrire,  et  se 
tourna  vers  Duricr.  —  Ah  !  mon  Dieu  !  qu'est 
ce  que  tu  as?  tu  es  d'une  pâleur...  Est-ce  que 
tu  es  malade. 


^m 


LE  CÉUBATAIRB. 


—  Non. 

—  C'est  donc  ta  femme  T 

—  Pas  davantage. 

^  G*cst  donc  ton  fils? 

—  Non,  non. 
•*  Mais  alors... 

-^  Ah  !  mon  eher,  dit  Durier  en  croisant  les 
bras,  de  Tair  le  plus  contrit  et  le  plus  désespé- 
ré, où  rimmoralité  conduit-elle  un  homme  ! 

—  Où  veux-tu  en  venir? 

—  Je  quitte  Maingeaud,  le  plus  ancien  de 
les  ami». 

—  Oui,  un  ami  de  collège,  un  excellent  hom- 
Rio  :  un  peu  simple,  mais  que  j^aime,  que  j*es- 
time... 

—  Et...  sa  femme?... 

«*«  €harmattte.  Excepté  un  petit  air  de  vic- 
ëme  qui  me  dépiatt.  Elle  est  bien  jeune  pour 
Maingeaud. 

-*  Eh  bien  !  aujourd'hui  le  ménage  est  boule- 
Tcraé. 

— Bah!  Pourquoi  cela  ? 
*  «—  Depuis  deux  jours  Maingeaud  était  à  la 
campagne;  ce  matin,  h  cinq  heures,  il  est  ar- 
rivé sans  être  attendu,  et,  comme  il  allait  frap- 
per, la  porte  s^est  ouverte  et  un  homme  a  pas- 
sé brusquement  devant  lui  :  cet  homme,  il  ne 
1^)1  pas  reconnu. 

—  Ah!  bon  Dieu!  madame  Maingeaud. 

—  Que  veux-tu  !  une  passion  qui  date  de 
9ix  années...  et  c'était  la  première  fois  qu'elle 
avait  consenti  a  recevoir  son  amant. 

—  C'est  avoir  du  malheur. 

^  Oui,  vraiment.  Le  pis  encore,  c'est  que 
e^est  toi  que  Maingeaud  soupçonne. 

-—  Moi  !  il  est  fou  !  je  crois  même  n'avoir  pas 
assez  regardé  sa  femme  pour  savoir  si  elle  a 
les  yeux  bleus  ou  noirs  :  et  je  vous  dcnrande 
un  peu  sur  quoi  il  peut  fonder  ses  supposi- 
tions. 

—  Ah?...  ta  mauvaise  réputation. 

-^  Allons  donc.  J'ai  bien  quelques  peccadil- 
les sur  la  conscience,  mais  je  ne  les  ai  jamais 
commises  à  Tégard  d'un  ami. 

—  Et  puis,  ajouta  timidentent  Durier,  c'est 
peut-être  qu'on  a  dirigé  les  soupçons  sur  toi, 
car,  pour  le  coupable  il  y  allait  de  la  paix  de  son 
ménage  et  de  rhëritage  d'une  tante  fort  sévère 
stir  le  chapitre  des  mœurs. 

—  Oh  !  ciel  !  ce  serait... 


—  Moi!  mon  ami,  moi! 

—  Comment,  un  homme  marié! 

•—Ah!  il  y  a  longtemps  que  j'en  sulsaax 
remords;  maintenant  il  faut  me  sauver ,  et  je 
te  jare  que  la  leçon  profitera. 

•—  Et  que  veux-tu  que  je  fasse? 

—  Depuis  deux  heures  j'ai  essayé  de  calmer 
Maingeaud  et  j'y  suis  parvenu.  Tu  sais  qu'il  est 
d'une  excessive  crédulité.  S'il  vient  te  deman- 
der une  explication ,  ce  qui  ne  peut  manquer, 
assigne-lui  un  motif;  quelque  fou,  quoique 
inouï  qu'il  sok,  il  te  croira  si  tu  débites  ton 
histoire  avec  aplomb.  Quant  à  M**  Maingeaud, 
elle  a  tout  nié.  Règle-toi  là-dessus. 

—  Dans  quel  guêpier  m'as-lu  fourré  !  Inno- 
centes donc  une  visite  qui  se  termine  à  cinq 
heures  du  matin. 

—  Mon  ami,  sauve-moi,  ne  peiyls-pSA  de  vue 
Sion  repos  et  ma  fortune  que  je  laisse  dans  tes 
mains.  Je  te  quitte.  Si  Maingeaud  venait  et  me 
trouvait  ici,  tout  serait  perdu.  AAieu,  mon  ami, 
mon  sauveur  !•• 

Il  se  jeta  aa  cou  de  Dervilloot  sortit  précipi- 
tamment* 

—  Oh!  célibat!  célibat!  s'oorie  Derville  en 
se  promenant  à  grands  pas  dans  sa  chambre. 
Pour  quelques  fleurs  que  tu  donnes ,  que  d'é- 
pines tu  enfonces  dans  les  chairs!....  Ils  sont 
tous  fous  aujourd'hui.  La  belle  chose  qu*uDc 
réputation  d'homme  à  bonnes  fortunes!  Déci- 
dément, mieux  vaut  être  marié...  mieux  vaut 
être  trompé  que  payer  pour  ceux  qui  trom{)cnt 
les  autres. 

Son  domestique  entra  et  lui  remit  un  billet 
ainsi  conçu  : 

a  Monsieur,  vous  êtes  un  malheureux  !  vous 
avez  abusé  de  notre  vieille  amitié  pour  apporter 
le  déshonneur  dans  ma  maison  ;  mais  voUc  cri- 
me ne  restera  pas  impuni.  J'aurai  votre  vie  ou 
vous  aurez  la  mienne.  »  (H  parait  que  c'est  la 
phrase  consacrée,  murmura  Derville;  cl  Tau- 
Ire  qui  disait  qu'il  était  parvenu  à  le  calmer!) 

a  Demain  matin,  à  huit  heures,  je  vous  at- 
tendrai au  bois  de  Boulogne.  »  — (Heureuse- 
ment qu'il  n'est  pas  aussi  matinal  que  mon 
voisin,  j'aurai  le  temps  de  terminer  une  aiïaire 
avant  l'autre  ;  il  faut  de  l'ordre.)  —  «  Vous  choi- 
sirez les  armes  :  Durier  et  Gérard  seront  mes 
témoins,  vous  en  amènerez  avrc  vous. 

«  Malvseaco.  » 


VR  C£XABktA\m. 


209 


Ayez  donc  des  explications  avec  des  gens  de 
cette  espèce-là.  Ils  me  feront  perdre  la  tète... 
s'ils  ne  me  tuent  pas  !  Du  train  dont  ils  y  vont, 
si  je  suis  vivant  demain,  à  pareille  heure,  ce  ne 
sera  pas  rfc  leur  faute  toujours.  Allons  donc,  à 
lagrdcc  de  Dieu!  mais  si  j'en  échappe,  j'y 
mettrai  bon  ordre,  je  le  jure. 

—  IjC  lendemain,  à  six  heures,  Dcrvillc  et 
M.  Desbuissons  étaient  en  présence.  Les  fers  se 
croisèrent.  Derville  ménageait  son  adversaire. 
Plus  fort  que  lui,  il  ne  se  servait  de  sa  supério- 
rilc  que  pour  se  défendre.  Cependant  Desbuis- 
sons frappait  de  tout  cœur,  et  son  épée  mena- 
ça un  moment  d'entrer  dans  les  côtes  du  pau- 
vre Derville.  11  para  heureusement  le  coup,  le 
fer  glissa  et  lui  fil  une  légère  égratignure  à  la 
caisse. 

•—  Le  sang  coule,  crièrent  les  témoins,  nous 
nous  opposons  à  ce  que  le  combat  continue. 

—  Maintenant ,  dit  vivement  Derville ,  j'es- 
père que  vous  ne  me  soupçonnerez  pas  de 
vouloir  éviter  un  duel  ;  je  vous  dois  la  vé- 
rité  t%ut  entière.  M'«  Desbuissons  est  la  plus 
pure,  la  plus  honnête  de  toutes  les  femmes. 
Les  scènes  d'hier  n'étaient  qu'une  ruse  ;  on  a 
voulu  vous  guérir  de  la  jalousie ,  et  je  n'ai  pas 
«u  le  bonheur  de  mériter  votre  colère.  Je  vous 
le  jure  sur  l'honneur. 

Alors  il  leur  raconta  en  détail  .>a  visite  de  sa 
voisine,  rien  ne  fut  oublié.  Le  mari  écoutait  tout 
rayonnant,  car  le  récit  de  Derville  coïncidait 
parfaitement  avec  celui  que  sa  femme  venait  de 
lui  faire,  sans  savoir  qu'ils  allaient  se  battre. 
L*beurcux  Desbuissons  embrassa  Derville  avec 
effusion  et  lui  demanda  vingt  fois  pardon. 

—  Oh  !  je  ne  serai  plus  jaloux,  s'écriaî-t-il  ; 
ma  pauvre  Mélanie  !  si  elle  savait  que  je  suis 
venu  ainsi  exposer  ma  vie  !  Mon  cher,  je  cours 
près  d'elle,  lui  demander  pardon...  et  aussi  à 
un  de  s<.'s  parens,  un  digne  jeune  homme  que 

j  éloignais  de  chez  Tnoi comme  la  jalousie 

i  gare  1  Vous  viendrez  dîner  avec  nous,  n'est-pas? 

—  Je  ne  vous  le  promets  pas,  d'autres  affai- 
res... 

—  Ah!  vous  me  tenez  rancune... 

—  Du  tout,  du  tout  ;  je  vous  assure  bien  que 
ce  n'est  pas  ma  faute  si  je  ne  promets  rien  ce 
matin. 

—  Nous  vous  attendrons...  Je  cours  près  de 
Mélanie. 

T.   IX. 


Il  s'élança,  avec  ses  témoins,  dans  le  fiacre 
qui  les  avait  amenés.  Les  témoin^  de  Derville 
allaient  s'éloigner  aussi  :  —  Mes  amis,  dit  celui- 
ci,  qui  bandait  philosophiquement  Tégratignu- 
re  de  sa  cuisse,  ne  vous  en  allez  pas  :  nous 
n'avons  pas  fini,  il  y  en  a  encore  un  autre. 

-^  Un  autre!  vous  êtes  fop,  Derville!  vous 
voulez  donc  vous  faire  tuer. 

—  Ce  n'est  pas  moi,  ce  sont' les  autres  qui 
veulent  me  tuer.  Vous,  mon  cher,  vous  êtes 
marié.  Tant  mieux  !  vous  ne  connaissez  rien 
aux  embarras  de  ma  position.  Vous,  mon  ami, 
vous  êtes  célibataire,  mariez-vous  bien  vite  ; 
vous  ne  savez  pas  encore  quels  tourments  vous 
attendent!  J'ai  eu  quelques  beaux  moments  dané 
ma  vie,  mais  aujourd'hui  je  suis  au  revers  de 
la  médaille.  Maintenant  les  femmes  me  trai-^ 
tent  avec  une  offensante  confiance  :  je  suis  le 
jouet  sans  conséquence  dont  elles  s'amusent; 
elles  se  servent  de  moi  comme  moyen  et  non 
phis  comme  but.  J'ai  quarante-cinq  ans.  Qua-> 
rante-cinq  ans  t  avec  cela  j'entre  dans  tous  les 
salons,  mais  les  boudoirs  me  sont  fermés.  On 
accepte  mes  hommages  et  mm  mon  cœur.  Tout 
Ëola  ne  serait  rien  encore,  mais  je  suis  céliba* 
taire  et  Ton  me  pousse  en  scène.  Je  suis  \é 
manteau  d'Arlequin  sous  lequel  tout  le  monde 
s'abrite.  On  me  charge  de  toutes  les  peccadilles, 
et  l'on  est  parvenu  à  me  faire  une  telle  répu- 
tation que  je  suis  étonné  de  me  trouver  au- 
jourd'hui, comme  Figaro,  valant  mieux  que  ma 
réputation.  En  attendant,  je  suis  le  plastron, 
et  je  paie  pour  tous,  pour  mes  péchés  passés  cl 
pour  ceux  des  autres.  Que  mon  exemple  voué 
serve  à  quelque  chose,  mariez-vous!... 

En  ce  moment,  Maingeaud  païut.  Durier  ^. 
tait  avec  lui.  Le  malheureux  Maingeaud  n'osa 
regarder  l'adversaire  qu'il  avait  à  combattre 
dans  la  crainte  de  se  laisser  attendrir  par  leur 
vieille  amitié.  Durier  suivait  d'un  regard  in- 
quiet tous  les  mouvcmcns  de  Derville,  tant  il 
craignait  qu'il  le  trahît.  Enfin  on  échangea 
quelques  froides  paroles. 

—  Je  vous  ai  laissé  le  choix  des  armes,  mon- 
sieur, dit  Maingeaud  avec  émotion. 

—  Eh  bien  !  si  tu  le  veux,  nous  pr^^ndrons  des 
épées.  Ma  main  s'y  est  déjà  habituée  ce  ma- 
tin. J'aime  mieux  cela,  et  puis  c'est  moins  mo- 
notone que  le  pistolet. 

Toute  la  colère  de  Maingeaud  se  réveilla  en 

U 


210 


LE  GËliBATAlRB. 


face  de  cette  impertinente  assurance.Le  combat 
commença  :  les  coups  furent  adroitement  por- 
tés et  adroitement  parés  :  mais,  le  sort  Toulut 
que,  malgré  toute  son  habileté,  DerYÎUe  fut 
blessé  au  bras  droit,  et  cette  fois  assez  grairement. 

—  Du  sang!  Tu  es  blesse?  s'écria  le  géné- 
reux ilaingcaud,  honteux  de  sa  vengeance. 

Dcrvillc  s'était  assis  sur  rherbe.  Un  des  té- 
moins, qui  était  médecin,  se  mit  en  devoir  de 
k  panser. 

—  Maingeaud  s'approcha  do  son  ami  avec 
une  violente  émotion. 

—  Oh!  pourquoi  Tas-tu  voulu? 

-—  Moi  !  je  ne  l'ai  pas  voulu  du  tout.  C'est 
loi  qui  n'as  rien  voulu  entendre...  Une  explica- 
tion nous  aurait  épargné  cette  scène  assez  peu 
agréable  du  reste  ;  mais  je  me  suis  présenté 
hier  chez  toi,  et  tu  m'as  fait  dire  que,  si  j'en- 
trais, tu  pourrais  me  jeter  par  la  fenêtre.  Tu 
conçois  que  j'ai  dû  trouver  ce  moyen  de  s'ex- 
pliquer assez  brutal  et  que  j'ai  préféré  un  coup 
d'épée  à  la  chance  d'une  telle  descente.  Si  tu 
avais  consenti  à  m'entendre,  tu  aurais  su  que 
je  ne  t'avais  offensé  en  aucune  espèce  de  ma- 
nière, et  que  ma  présence  chez  toi  n'avait  eu 
rien  que  de  très  naturel,  et  dont  tu  avais,  moins 
que  personne  le  droit  de  te  plaindre. 

—  Que  veux-tu  dire?...  n'essaie  pas  de  me 
tromper. 

—  Je  n'y  songe  nullement ,  voici  le  fait  : 
l'esprit  est  fort  et  la  chair  est  faible ,  a  dit,  je 
crois,  saint  Augustin.  Or,  ta  belle-mère,  mon 
cher,  qui  demeure  chez  toi,  a  en  ce  moment 
une  fort  jolie  femme  de  chambre  qui  se  nomme 
Julie. 

Ah  !  mon  Dieu  l 

—  Je  n'ai  pas  l'habitude  de  m'arrôter  à  l'an- 
tichambre, mais  une  fois  n'est  pas  coutume, 

et  la  camériste  est  si  jolie! 11  y  a  deux 

mois  déjà  ta  beUe  mère  l'a  renvoyée  pour  une 
pareille  espièglerie,  puis  elle  lui  a  pardonné, 
et,  ma  foi,  j'ai  péché  parce  que  c'était  encore 
du  fruit  défendu.  Voilà  l'exacte  vérité. 

—  Ah  !  mon  ami,  comment  réparerai-je  ja- 
mais?... 

—  En  ne  disant  un  mot  de  cela  ni  à  ta  fem- 
me,  ni  à  ta  belle-mère.  Tu  conçois  que  je  ne 
voudrais  pas  pour  tout  au  inonde  que  cette  jeu- 
ne fille  fût  chassée  à  cause  de  moi. 

—  Oh  I  je  n'en  dirai  pas  un  mot,  je  t'en 


donne  ma  parole  d*honneiir  ;  Je  suis  trop  heu- 
reux pour  vouloir  af&iger  personne...  mais  à 
ma  femme,  que  dirai-je! 

—  Tu  feindras  d'avoir  foi  dans  ses  paroles, 
et  cette  preuve  de  confiance  t'absoudra  de  tes 
soupçons  passés, 

—  Ah  !  mon  ami,  mon  cher  ami,  tu  as  rai* 
son  :  que  je  te  remercie!...  mais  amende-toi! 
amende-toi,  Derville  :  il  t'arriverait  malheur! 
Et  vois  comme  une  imprudence  est  dangcreo- 
se!...  deux  vieux  amis  qui  allaient  se  couper 
la  gorge  !  amende-toi  I 

—  Sois  tranquille,  j'ai  de  bonnes  raisons  poar 
le  faire...  Dans  six  semaines,  je  vous  invite  ù 
ma  noce. 

—  Bah!... 

—  Maintenant,  adieu,  j'ai  besoin  de  repos. 
Dans  quelques  jours  seulement,  j'irai  te  voir, 
quand  mon  bras  ne  sera  pas  en  écharpe  :  cela 
provoquerait  trop  de  questions. 

Us  s'embrassèrent  cordialement.  Maingeaud 
emmena  les  témoins  déjeuner,  et  Derville  rco- 
tra  seul  chez  lui. 

Six  senuiines  après,  Derville  épousait  la  gra- 
cieuse veuve  madame  de  Sussy. 

—  Depuis  trois  ans  qu'ils  sont  unis,  jamais 
Derville  n'a  songé  à  se  repentir.  Il  est  entouré 
des  soins  les  plus  touchants.  11  a  trouvé  dans 
sa  femme  une  amie  spirituelle,  indulgente,  qui 
lui  fait  oublier,  par  l'eiyouement  de  son  cara^ 
tère,  l'égalité  sans  monotonie  de  son  humeur, 
les  années  que  le  temps  dévore  à  une  certaine 
période  de  la  vie  des  hommes.  Elle  est  toujours 
auprès  de  lui,  et  Derville  est  quelquefois  tenté 
de  se  faire  plus  vieux  qu'il  ne  l'est,  pour  qu'on 
puisse  admirer  la  femme,  encore  jeune  et  belle, 
qui  l'entoure  de  ces  attentions  délicates  que  les 
femmes  seules  savent  prodiguer. 

—  Souvent,  lorsqu'il  se  trouve  avec  quelques 
amis  intimes,  U  raconte  son  histoire  et  il  ajoute 
en  souriant  :  —  Ainsi,  c'est  le  jour  où  j*ai  tu 
de  près  toutes  les  angoisses  attachées  au  titre 
de  mari;  c'est  le  jour  où  j'ai  vu  deux  époux 
indignement  trompés,  que  je  me  suis  décidé  à 
me  marier.  Qu^on  dise  encore  que  les  exemples 
profitent. 

—  Mais  tu  ne  te  repens  pas. 

—  Je  me  suis  repenti  mille  fois  de  ne  p^ 
m'ètre  exposé  au  danger  dix  ans  plus  t6t. 

Clémercb  Lalire. 


U  I.iii:agnr,  conscrTC  encore,  dans  ces  gorges 
teliréis  el  inaccessibles  au  mouvement  du  mon- 
de, un  grand  nombre  de  chàteaux-rorts ,  que 
le  temps  seul  Ta  itlej  île  ment  tomber  en  ruines; 
même  dans  les  parties  les  plus  sauvages  de 
*cttc  contrée,  on  parcourt  souvent  un  long  es- 
ffx  de  chemin  en  ne  rencontrant  d'autres 
Iraccï  d'hahilalions  que  des  tourelles  sortant 
des  hauts  bois  de  sapins,  et  des  loits  de  cbau- 
me  cpars  dans  d'agreslcs  pacages. 

Cest  dans  l'un  de  Ces  espaces  de  dfserts 
<]u'csl  siluê  le  chiteau  de  Monlrol,  entre  le  pen- 
chant d'une  montagne  et  les  rives  de  la  Dore. 

Ce  castcl  qui  date  de  h  fin  des  guerres  de  la 
fiodalitc,  avee  ses  tourelles,  ses  petites  ouver- 
tures, resse rallierait  a.  une  véritable  forteresse, 
Il  h  porte  cinlrée  qui  7  doDiîc  accËs  n'était 


Dans  un  aprfes-midi  d'avril,  de  l'année  I80B, 
et  comme  les  dernières  neiges  tombaient  encore 
sur  la  campagne  d'alentour,  une  jeune  femme 
était  assise  dans  la  salle  basse  de  celte  habita- 
tion, sous  le  manteau  d'une  lastc  cheminée. 

Sa  taille  souple  et  élancée  reposait  gracieuse- 
ment sur  le  si^gc  gothique-,  sa  tâte  parce  de 
beaux  cbcveuï  blonds  se  détachait  en  tons  claire 
sur  le  dossier  d'ébène  sculpté  qui  s'élevait  en 
ogive  ;  mais  son  attitude  était  empreinte  d'af- 
faissement ctdc  langueur;  ses  grandsyeux  bleus, 
ses  traits  fins  et  réguliers,  avaient  cette  morne 
(l\ité  d'une  longue  tristesse,  arrivée  au  décou- 
ragement. 

Avec  sa  beauté  d'un  ensemble  harmonieux,  ' 
sa  pâleur  et  son  immobilité,  cite  était  peu  dis- 
semblable des  titres  de  saintes  artistement 


112 


DELPHINE. 


travaillccs  sur  la  précieuse  tapisserie  qui  tcn* 
dait  les  murailles  :  la  sourTrance  avait  efTacc  en 
quelques  jours  les  couleurs  de  son  teint,  comme 
les  siècles  avaient  fait  pâlir  les  nuances  animées 
des  images  bibliques. 

Autour  d'elle ,  Thabilation  fermée  pendant 
longtemps  gardait  encore  le  cachet  des  ancien- 
nes mœurs  et  des  aïeux  les  plus  recules.  Un 
grand  sablier  y  marquait  seul  le  temps;  des 
portraits  do  faniille  parés  de  leur  vétusté  occu- 
paient les  places  d'honneur  :  des  paysages  rem- 
plissaient au  lieu  de  glaces  le  centre  des  tru- 
meaux ;  des  armes  de  chasse  suspendues  aux 
lambris  surmontaient  un  bahut  inscruté  d'é- 
maux ,  sur  lequel  reposait  encore  le  rouet  de 
quelque  laborieuse  châtelaine  ;  d*épais  rideaux 
de  damas  à  demi -relevés  découvraient  des  vi- 
traux en  losanges  ,  garnis  de  plomb,  dont  la 
transparence  douteuse  laissait  apercevoir  com- 
me dans  un  rèvc  le  vaste  horizon  d'une  magni- 
fique campagne. 

Mademoiselle  Delphine  de  Kergoêl,  assise  en 
ce  moment,  au  coin  du  foyer  rempli  de  fougè- 
res dont  les  vives  lueurs  éclairaient  mieux  sa 
figure  que  le  demi-jour  répandu  dans  la  cham^ 
bre,  était  arrivée  depuis  un  mois  seulement  -ians 
cette  terre  de  ses  ancêtres,  dont  elle  dJail  Uors 
la  seule  héritière,  et  d'après  la  lenteur  extrême 
des  habitudes  de  campagne,  son  installation  n'y 
était  pas  encore  entièrement  terminée. 

Elle  venait  de  faire  appeler  auprès  d'elle  le 
peu  de  personnes  qui  composaient  sa  maison. 

C'était  d'abord  un  homme  d'une  quarantame 
d^annécs ,  au  teint  brun ,  aux  traits  fortement 
accusés  et  sillonnés  de  cicatrices ,  à  la  physio- 
nomie austère ,  qui  habituellement  au  service 
de  Bl"«  de  Kergoël ,  était  arrivé  à  Montrol  avec 
elle  ;  puis  un  jeune  garçon  du  pays  et  une  jolie 
petite  villageoise ,  appelés  pour  servir  de  valet 
cl  de  femme  de  chambre,  et  enfin  le  jardinier 
et  le  vieux  gardien,  qui  résidaient  constamment 
au  chdteau.  ^ 

—  Vous  savez  ce  que  je  vous  ai  recommandé , 
dit  M''*  de  Kergocl,  en  s'adressant  à  ses  gens  ; 
je  tiens  absolument  à  ce  que  mon  séjour  ici 
reste  inconnu  dans  le  pays...  le  château  est  as- 
sez isolé  pour  que  ce  soit  facile...  mais  je  vou- 
drais m'en  assurer  davantage...  D'abord,  Toby, 
ajouta-t-ellc  en  parlant  au  jeune  paysan,  tu  te 
souviens  de  ce  que  je  t'ai  ordonné  en  arrivant, 


de  ne  recevoir  personne  et  de  répondre  que  je 
suis  absente  à  tous  ceux  qui  se  présenteraient 
pour  me  voir. 

—  J'ai  bien  exécuté  les  ordres  de  mademoi- 
selle, dit  Toby.  J'ai  renvoyé  hier  la  laitière  qui 
vendit  apporter  des  fromages  à  la  crème,  et,  ce 
matin  encore,  le  jardinier-fleuriste  de  Mont- 
brison ,  que  mademoiselle  avait  demandé  paur 
planter  le  parterre. 

—  Imbécile  !  prononça  la  jolie  villageoise  d'un 
air  de  supériorité  :  quand  on  dit  que  la  porte  de 
mademoiselle  est  fermée,  il  s'agit  seulement  de 
ne  pas  recevoir  de  visites. 

—  Tu  as  raison,  ma  petite  Eticnnctte,  dit  sa 
maîtresse.  Mais,  laisse  le  faire,  j'aime  mieui 
qu'il  renvoie  le  jardinier-fleuriste  et  ses  onm- 
gers  que  de  laisser  pénétrer  ici...  quelque  étraih 
ger...  maintenant,  écoute  Toby,  tu  tiendras  tou- 
jours les  fenêtres  du  château  qui  donnent  du 
côté  de  la  route  entièrement  fermées...  11  hft 
dra  aussi  supprimer  la  cloche  du  dincr;  puis- 
que je  suis  seule ,  on  viendra  m'avcrtir  quand 
je  serai  servie...  Ah!.,  j'ai  ordonné  qu'on  éle- 
vât de  deux  pieds  le  mûr  de  clôture...  De  la 
colline  voisine,  on  domine  trop  ici...  de  Tautr*^ 
côté  c'est  la  rivière  qui  ferme  le  parc... 

—Ah  !  pour  ça,dit  Toby , on  ne  peut  pas  TélcTcr. 

—  11  y  a  un  rideau  de  peupliers,  cela  suHit. 
Il  faut  absolument  enlever  le  bateau...  Je  veux 
enfin  que  rien  ne  laisse  voir  au  dehors  que  le 
château  est  habité...  vous  entendez  bien,  ajou- 
ta-elle en  s'adressant  aux  autres  domestiques. 

—  Mademoiselle ,  au  sujet  du  mur ,  reprit  le 
jeune  paysan,  les  maçons  qui  viennent  d'arri- 
ver disent  qu'on  ne  peut  pas  le  hausser  davan- 
tage sur  ces  fondations  là. 

—  Eh  bien  qu'on  l'abatte  et  qu'on  en  fasse 
un  autre. 

—  Oui ,  qu'on  l'abatte  et  qu'on  en  fasse  uu 
autre,  je  vas  leur  dire...  Ensuite  mademoiselle 
sera  joliment  cachée  ici  !..  j 

—  Allez  Toby,  dit  sèchement  Yvon,  le  do- 
mestique affidé  de  mademoiselle  de  Kergocl. 

—  Gomme  qui  dirait  un  malfaiteur  en  crainte 
de  la  justice...  Oh  !  oh  !  c'est  drôle,  continua  le 
jeune  garçon  en  riant,  et  tandis  qu'il  sortait 
pour  exécuter  les  ordres  de  sa  maîtresse.^ 

Le  jardinier  et  le  concierge  s'éloignèrent. 
Elicnneltc  alla  dans  le  fond  de  la  salle  défaire 
une  caisse  qui  contenait  des  livres  et  de  la  ma- 


DELPHINE. 


ti% 


«iquc,  et  arranger  ces  objets  sur  des  tablettes. 

Yvon  resta  seul  près  de  1a  cheminée  avec 
mademoiselle  de  Ecrgoêl. 

Latenuedc  cet  homme  et  son  attitude  près  la 
dame  du  lieu,  avaient  le  cachet  de  la  domesticité, 
mais  tempéré  par  la  douceur  de  rapports  qu'éta- 
blissent les  excellentes  qualités  et  le  dévoûment 
d'un  côté,  la bontcella reconnaissance  de  Tautrc. 

Il  se  tenait  appuyé  contre  un  montant  de  la 
cheminée,  et  regardant  avec  une  anxiété  pater- 
ncllc,sa  jeune  maîtresse,  sur  les  traits  de  laquel- 
le il  venait  de  remarquer  une  altération  subite. 

—  Qu'avez-vous,  mademoiselle?  demanda-t- 
il d'une  voix  profonde,  et  ne  pouvant  être  en- 
tendu do  la  jeune  fille  occupée  plus  loin  de  là. 

—  Rien,  répondit  Delphine  de  Kergo<51.  Un 
do  ces  élancements  au  cœur...  dont  je  souffre 
souvent...  depuis  quelque  temps. 

—  Et  qu'ont  fait  renaître  les  propos  de  ce 
sot  petit  paysan. 

—  Ne  dirait-on  pas  que  Texcès  môme  de  sa 
simplicité  réclairc...  et  lui  fait  deviner... 

—  Ah!  mademoiselle...  mais  enfin  ici  vou3 
^Icz  perdre  ces  funestes  pensées,  ces  appréhen- 
sions continnelles vous  serei  dans  une  re- 
traite aussi  solitaire  que  vous  l'avez  désiré,  et 
où  vos  forces  pourront  renaître... 

—  Pourvu  que  je  sois  sûre  d'y  rester  long- 
t^mps  ainsi!..  Cela  seul  peut  me  rendre  le  cal- 
nic  et  la  santé. 

—  Que  pouvcz-vous  craindre?  .nous  avons 
*ïuilté  Montaigu  sans  laisser  connaître  à  per- 
sonne le  Init  de  votre  voyage...  A  peine  le  peu 
•1  amis  que  vous  laissez  dans  le  fond  de  la  Ven- 
dée, savent-ils  que  vous  possédez  cette  terre  en 
Auvergne,  et  nous  avons  encore  pris  une  route 
ditournée  pour  y  venir...  Qui  pourrait  donc  y 
découvrir  votre  séjour? 

—  En  effet...  Mais  n'importe,  mon  bon  Yvon, 
j'î  vous  charge  de  bien  faire  observer  les  me- 
>Jres  de  sûreté  que  j'ai  prises,  et  de  surveiller 
iaa:aison,  c'est-à-dire  mes  deux  petits  villageois. 

—  C'est  moi,  mademoiselle,  qui  en  tous  lieux 
forme  votre  maison...  et  si  elle  n'est  opulente 
<'Q  peut  dire  au  moins  qu'elle  est  fidclc.  * 

^  Ah  !  je  le  ftiis  !..  Que  n'avoz-vous  pas  fait 

fwur  le  comte  rfc  Kergoël  et  pour  sa  fille 

Vous  avez  veillé  sur  mon  père  dans  ses  derniè- 
res années...  Moi,  seule  héritière  d'une  ancienne 
niaison,  je  n'avais  de  famille  que  mon  père  ;  en 


le  perdant,  j'allais  être  seule,  sans  appui;  mais 
à  mesure  qu'il  faiblissait,  vous  preniez  quelque 
chose  de  sa  protection,  de  sa  tendre  sollicitude 
pour  moi...  et,  quand  le  digne  vieillard  a  sac-- 
combé,  je  n'ai  fait  que  changer  de  père  I 

—  Il  est  vrai...  sous  le  rapport  d'une  affection 
sans  borne. 

—  Et  depuis  la  position  bizarrement  cruelle 
dans  laquelle  je  me  suis  trouvée ,  j'ai  connu 
mieux  encore  ce  que  vous  pouviez  faire  pour  moi. 
La  Providence  est  juste  :  à  un  malheur  sans 
exemple  elle  devait  un  dévoûment  pareil  !.. 

—  Un  dévoûment,  héJas!  qui  ne  change  rien 
à  votre  sort. 

—  Dieu  môme  n'y  pourrait  rien,  Yvon. 
Après  ces  mots,  les  deux  interlocuteurs  gar- 
dèrent un  long  silence. 

Il  ne  fut  interrompu  que  par  Toby,  qui  ve- 
nait rendre  compte  à  mademoiselle  de  Kergoël 
des  soins  dont  elle  l'avait  chargé. 

—  Les  maçons  sont  en  train  d'abattre  lo  mur, 
dit  le  jeune  garçon,  il  y  en  a  déjà  tout  un  pan 
de  renversé...  J'ai  fermé  toutes  les  fenêtres  du 
château  et  retiré  le  bateau  de  dessus  la  rivière. 
Ah  î  puis,  j'ai  aussi  coupe  la  corde  de  la  cloche, 
afin  qu'elle  ne  sonne  plus  jamais. 

Pendant  ce  temps,  Etiennette  avait  à  peu  près 
terminé  l'arrangement  de  la  salle  :  les  instru- 
ments de  musique  et  le  métier  de  tapisserie  de 
la  jeune  dame  du  château  étai'^nt  places  près 
des  instruments  de  chasse  et  de  travail  d'un 
autre  âge  ;  quelques  vases,  garnis  des  premiè- 
res fleurs  de  l'année,  se  mêlaient  aux  ornements 
ôéculaircs  de  la  demeure. 

11  restait  seulement  à  remettre  en  place,  au- 
dessus  de  tout  cela,  des  tableaux,  des  portraits, 
un  moment  détachés  dans  l'arrangement  géné- 
ral. Mademoiselle  de  Kergoël  chargea  Toby 
d'aider  la  jeune  fille  à  suspendre  ces  cadres. 

En  s'occupant  ensemble  de  cette  opération, 
les  deux  jeunes  gens  causaient,  mais  à  voix 
très  basse,  puisqu'il  était  de  convenance  qu'ils 
gardassent  le  silence  devant  leur  maîtresse. 

Cependant,  quelques  mots  qui  revenaient  sou- 
vent dans  la  bouche  de  Toby,  furent  remarquéâ^ 
de  mademoiselle  de  Kergoël. 

Le  jeune  garçon  tenait  à  bras  tendus  le  por- 
trait d'un  haut  baron,  et  l'inclinait  \crs  Etien- 
nette, qui,  montée  sur  une  chaise ,  fixait  roa-* 


21ft 


DELPHINE. 


neau  dans  1c  support  de  la  muraille,  et  il  disait 
«n  murmurant  : 

—  On  varcpendrc  tous  ces  tîcux  papas-là... 
par  respect  filial...  Voilà,  quand  on  a  des  sen- 
timents !  Ce  n^dct  pas  vous,  mademoiselle  Etien- 
nette,  qui  feriez  cela  pour  vos  aïeux  ! 

—  Puisque  Je  n'en  ai  pas. 

—  Pas  même  pour  Tauteur  de  vos  jours. 

^  Qui  te  dît  que  je  ne  ferais  rien  pour  lui? 

—  Puisque  vous  ne  voulez  pas  même  m'é- 
pouscr. 

—  Toi? 

»•  Moi,  qui  lui  ai  sauvé  la  vie,  à  Tautcur  de 
vos  jours...  vous  ne  direz  pas  que  je  ne  lui  ai 
pas  sauvé  la  vie!.. 

(Tétait  ce  propos ,  plusieurs  fois  répète ,  qui 
avait  paru  faire  impression  sur  mademoiselle  de 
Kcrgoêl ,  bien  que  la  causerie  des  deux  petits 
villageois  dût  être  si  loin  de  Toccuper. 

—  Que  dit  donc  ce  garçon?  demanda-t-elle. 

—  Oh!  rien se  hàla  de  répondre  Etien- 

nettc. 

—  Si  fait,  je  dis  quelque  chose!  répartit Toby. 
Et  si  même  mademoiselle  savait!.. 

—  Cela  est  bien  inutile,  interrompit  Yvon. 

—  Mais  au  contraire ,  dit  mademoiselle  de 
Rergoël,  je  voudrais  que  Toby  m'expliquât  cela. 
Parle,  mon  garçon. 

—  C'est  au  sujet  d'un  différent  entre  made- 
moiselle Etiennctte  et  moi... 

—  Tais-toi  donc,  dit  vivement  la  jeune  fille. 
Mais  en  même  temps  la  dame  du  château  re- 
prenait en  souriant  : 

^~  Eh  bien  !  me  voici  sur  mes  terres...  je  dois 
exercer  le  droit  de  haute  et  basse  justice.  N'est- 
ce  pas  Yvon?..  Dites-moi  donc  de  quoi  il  s'agit 
et  je  prononcerai. 

—  Il  s'agit  de  notre  mariage,  qui  est  en  dis- 
cussion depuis  deux  ans,  dit  gravement  Toby. 
Etiennctte  refuse  de  m'épouser  ;  et  moi  je  cer- 
tifie qu'elle  y  est  obligée  parce  que  j'ai  des 
droits  à  sa  reconnaissance ,  attendu  que  j'ai 
sauvé  la  vie  à  l'auteur  de  ses  jours... 

—  Il  n'est  que  mon  parrain!  interrompit  la 
jeune  fille. 

—  N'importe,  il  vous  tient  lieu  de  père... 

—  Oui...  pour  les  corrections  paternelles  ! 

—  Cest  donc  comme  votre  père,  l'auteur  de 
^06  jours  ;  et  comme  j'ai  sauvé  les  siens ,  vous 


devez  m'épouser  par  tendresse  filiale...  Voilà  ce 
que  je  dis. 

—  Et  moi  je  refuse.  D'abord  parce  que  Etien- 
ne Grosbois  n'est  mon  père  que  par  le  baptême. 
Ensuite  parce  que  tu  lui  as  sauvé  la  vie  par  ha- 
sard et  sans  y  prendre  garde. 

Mademoiselle  de  Kcrgoêl  ne  les  écoutait  déjà 
plus;  mais  vivement  rappelée  à  son  rùle  déjuge 
par  Toby,  elle  dit  avec  distraction  : 

—  Mais...  il  faudrait  d'abord  avoir  l'avis  des 
parents  d'Etiennctte. 

—  Hélas!  mademoiselle,  je  n'en  ai  pas,ditl« 
jeune  fille.  J'ai  perdu  mon  pcre  comme  j'ètai» 
encore  enfant...  mon  frère  est  mort  aussi. 

—  Et  ta  mère? 

—  Oh  !  ma  mère  ne  s'occupe  pas  de  moi. 

—  Elle  vit  cependant  ? 

—  Elle  vit...  pour  une  seule  chose  an  mon- 
de... Ah  !  mademoiselle  c'est  une  bien  triste 
histoire. 

—  On  ne  parle  pas  de  choses  tristes,inlcrroin- 
pit  Toby ,  on  parle  de  mariage. ..  et  il  faut  qac 
le  mien  se  décide. 

—  Puisque  Etiennctte  dépend  d'elle  seule,  dit 
mademoiselle  de  Kergoêl;  sans  doute  c'est  dif- 
férent... et  il  me  semble... 

—  Mademoiselle  voudra  bien  songer,  insista 
Toby ,  qu'Etiennette  me  doit  la  vie  de  son 
père... 

—  De  mon  parram. 

—  Et  ne  pourrait,  sans  une  noire  ingratitu- 
de, oublier  ledévoûment  que... 

—  Beau  dévoûment  !  tu  ne  savais  ce  que  lu 
faisais.  ^ 

—  Vovons,  tâchez  de  vous  entendre. 
Toby  pensa  qu'il  fallait  éclairer  la  justice  par 

le  rapport  exact  des  faits. 

—  Tenez,  mademoiselle,  dit-il,  voici  comment 
la  chose  s'est  passée.  C'était  par  une  nuit  de 
novembre,  sur  l'étang  de  Rivoire.  La  lune  éclai- 
rait, mais  toute  brouillée  de  nuages  qui  jetaient 
de  grandes  ombres  noires  sur  l'eau.  Nous  navi- 
guions sur  l'étang,  nous  deux  le  père  Grosbois^ 
avec  un  tonneau  de  vin  de  Clermont,  et  le  ba- 
teau était  comme  perdu  au  milieu  des  sombres 
vagues... 

—  Finis  vite,  interrompit  Etiennctte. 

—  11  faut  dire  d'abord  le  commencement, ob- 
jecta Toby.  Le  père  Grosbois  est  fabricant  de  po- 
terie ,  et  avant  d'entrer  au  service  du  château, 


DELPHINE. 


215 


f  étais  ouvrier  chez  lui,  c^est  même  comme  cela 
que  j*ai  connu  M"*  Etiennette...  Nons  faisions 
tous  les  deui,  le  maître  potier  et  moi... 

—  Vous  faisiez  de  beaux  cruchons,  dit  encore 
Etiennette. 

—  Or,  ce  jour-là ,  c'était  marché  à  Rivoire , 
reprit  Toby ,  et  nous  avions  été  ensemble  y 
vendre  des  poteries...  Les  alTaires  marchaient 
bien,  le  patron  avait  gagné  gros  et  moi  j*ayais 
eu  aussi  mes  petits  bcnéGces.  Nous  dîmes  alors  : 
Il  faut  acheter  à  nous  deux  un  tonneau  de  vin 
de  Clermont ,  pour  nous  réchauffer  un  peu  le 
sang  cet  hiver.  Bon,  le  tonneau  de  vin  est  acheté, 
et  nous  revenions  tous  trois  dans  la  barque... 
mais  tout-à-coup  des  herbes  marines ,  qui  se 
cachaient  entre  deux  eaux ,  enveloppent  le  ba- 
teau... et  patatras ,  nous  voilà  tous  ensemble 
dans  rétang.  Moi  qui  nage  comme  un  poisson, 
je  me  tiens  sur  Tcau  et  j'examine  un  peu  ce 
qui  s'est  passé  pendant  le  naufrage.  D'abord  je 
ne  vois  rien,  que  la  nuit  noire  et  ce  gouffre  de 
Peau  qui  a  englouti  mes  malheureux  compa- 
gnons de  voyage.  Mais  la  lune  laisse  passer  un 
brin  de  lumière ,  et  j'aperçois  une  masse  ronde 
et  grisâtre  qui  se  balance  à  fleur  d'eau.  Je  me 
dis  :  (Test  mon  tonneau  de  Clermont  qui  m'ap- 
pelle à  son  secours  !  La  barque  s'était  tout  de 
suite  remise  sur  ses  pieds.  Je  nage  vers  le  point 
flottant,  dans  l'espoir  de  le  repêcher  et  de  ra- 
mènera bon  port.  J'approche,  je  saisis  la  ton- 
ne... mais  grand  Dieu!  la  tonne  me  saisit  aussi 
dans  ses  bras!.,  c'était  le  père  Grosbois...  Oui, 
mademoiselle,  lui-même,  que  j'avais  sauvé  et 
qu'un  moment  après  je  ramenais  bien  vivant 
dans  les  bras  de  sa  fille  ! 

—  Si  bien  qu'il  m'a  donné  un  soufflet  parce 
que  je  riais  de  l'aventure,  ajouta  Etiennette. 

—  Paix  donc,  Etiennette  !  dit  Toby,  j'ai  par- 
lé, c'est  à  mademoiselle  à  prononcer. 

Mademoiselle  de  Kcrgoêl  avait  peu  écouté  ce 
récit  devenu  insignifiant  pour  elle,  après  avoir 
touché  légèrement  une  corde  secrète  de  son 
âme ,  elle  répondit  avec  distraction  : 

— Ma  petite  Etiennette,  il  y  a  vraiment  un  lien 
<nitre  Toby  et  toi  ;  puisque ,  hasard  ou  non,  tu 
dois  réellemcDt  à  ce  brave  nageur  d'avoir  revu 
ton  parrain...  Ce  qui,  crois-moi,  vaut  mieux 
que  d'être  seule  au  monde...  Tu  dois  penser  de 
plus  que  Toby  est  un  honnête  garçon,  bon  tra- 
▼aiUt^ur,  puisque  ses  cruches  et  ses  pots  de 


I 


terre  se  vendent  si  bien  au  marché ,  et  qu'il 
saura  nourrir  sa  jolie  ménagère  et  sa  petite  fa- 
mille... Ainsi,  âiennette,  d'après  toutes  ces 
considérations...  épouse-le  si  tu'  l'aimes. 

-*  Mais,  mademoiselle,  dit  la  jeune  fille,  je 
ne  l'aime  pas  du  tout! 

—  Alors  Toby,  mon  garçon,  tu  as  perdu  ton 
procès,  dit  l'arbitre. 

—  Comment  !  comment  !  s'écria  Toby,  made- 
moiselle donne  raison  à  Etiennette!....  Mais  ce 
n'est  pas  juger  ça!  , 

—  Oh!  merci,  dit  la  jeune  fille.  Là!  tout  est 
fini,  qu'on  ne  m'en  parle  plus. 

—  J'en  parle  moi  !  je  dis  qu'on  me  fait  une 
chose  indigne... 

—  Va  donc  à  la  pèche  aux  tonneaux  ! 
Mademoiselle  de  Kergoêi  n'entendait  plus  les 

deux  petits  villageois.  Depuis  un  instant  elle  s'é- 
tait approchée  de  la  fenêtre  et  regardait  atten- 
tivement au  dehors. 

—  Je  ne  me  trompe  pas,  dit-elle  d'une  Yoix 
altérée,  ce  que  je  vois  là-bas,  c'est  bien  un  ca- 
valier qui  vient  à  toute  bride  sur  la  route.  Re- 
gardez donc  Y  von. 

—  Mon  Dieu,  mademoiselle,  que  craignez- 
vous  !  dit  le  domestique  en  s'approchant  de  la 
croisée. 

—  Là,  de  ce  côté  du  château  ! 

—  Eh  bien  oui  !..  c'est  un  homme  à  cheval... 
on  le  distingue  à  peine  au  milieu  de  ce  tour- 
billon de  poussière...  Mais  qu'importent  les  gens 
qui  peuvent  passer  sur  une  grande  route  ? 

—  Rien,  en  effet,  dit  Delphine.  Mais  c'est 
égal ,  Toby  va  vite  à  la  porte  d'entrée.  Si  on  me 

demande quoiqu'on  puisse  dire réponds 

que  je  ne  suis  pas  au  château...  que  je  n'y  suis 
jamais  venue...  que  je  ne  dois  point  y  venir... 
Va,  cours! 

Le  cavalier  avait  passé  comme  le  vent  sur  la 
hauteur  voisine  et  venait  de  disparaître  dans 
le  détour  que  formait  le  chemin  avant  d'arri- 
ver au  château. 

On  n'apercevait  plus  personne  dans  la  cam- 
pagne ,  et  aucun  son  plus  rapproché  ne  se  faisait 
entendre ,  cependant  la  jeune  femme  souffrait 
encore  de  l'ébranlement  nerveux  qui  venait  de 
se  faire  sentir  en  eUe. 

—  Oh  !  mademoiselle ,  dit  Yvcn ,  qu'il  est 
cruel  de  vous  voir  ainsi  inquiète  et  troublée 
sans  cause. 


216 


DELPHINE. 


—  Ccst  vrai,  Yvon,  répondit-clle  en  essayant 
de  sourire.  Hais  que  voulez-vous,  il  y  a  si  peu 
de  temps  que  je  suis  retirée  ici,  que  j'ai  enfin 
trouve  un  abri  Contre  des  luttes  continuelles  et 
déchirantes ,  que  mon  âme  ne  peut  être  encore 
habituée  au  repos!....  Un  instant  suffira  pour 
me  remettre,  je  vous  assure. 

Une  minute  après ,  Toby  accourut  tout  es- 
soufflé. 

—  Madcmolseilc l  mademoiselle!  s*écriait-il. 

—  Eh  bien!  qu'eil-il  arrive! 

—  Un  monsieur. 

—  Comment! 

—  Tétais  allé  me  mettre  devant  rentrée  du 
château  ,  et  j'attendais  là  de  pied  ferme  pour 
renvoyer  quiconque  demanderait  Mademoisel- 
le... mais  le  monsieur  à  cheval  nVst  pas  venu 
sonner  à  la  grille,  vu  que  le  mur  était  al)attu 
à  côté...  H  est  entré  au  galop  dans  le  parc... 
là  le  cheval  s'est  abattu...  il  est  tombé  mort, 
à  ce  que  je  crois...  le  Monsieur  s'est  relevé... 
et  il  vient  par  ici... 

—  Ah  !  dit  Delphine,  en  pressant  ses  mains 
sur  sa  poitrine  et  en  levant  ses  yeux  pleins  de 
douleur  sur  Yvon,  vous  verrez  que  cette  pré- 
vision ne  m'aura  pas  trompée  ! 

—  H  vient  bien  vite  !  bien  vite  1  continua 
Toby,  le  voici  ! 

—  C'est  lui,  s'écria  la  jeune  femme. 

Elle  laissa  retomber  ses  mains,  baissa  les  yeux 
et  resta  accablée. 

II.  —  L*H0SPITALITÉ. 

Un  jeune  homme  entra  dans  la  salle  basse. 

Mademoiselle  de  Kergoôl  fit  signe  aux  deux 
personnes  qui  étaient  là  de  s'éloigner. 

Le  cavalier,  qui  sans  doute  venait  de  faire 
rapidement  une  longue  route  pour  se  rendre 
au  château  de  Monlrol,  arrivé  sur  le  seuil  de 
cette  salle,  hésistait  à  franchir  le  dernier  pas 
qui  le  séparait  de  mademoiselle  de  Kergocl.  Il 
se  tenait  immobile,  les  regards  fixés  sur  elle. 

Lorsque  les  gens  de  la  maison  se  furent  re- 
tirés ,  il  dit  d'une  voix  lente  et  profondément 
émue  : 

^Delphine,  vous  ôtes  partie  de  la  Vendée 
pour  me  fuir. 

—  11  me  semble,  répondit-elle  sans  lever  les 
yeux  sur  celui  à  qui  elle  s'adressait,  que  je  suis 
assez  indépendante,  assez  libre  de  mes  volontés, 


pour  voyager  sans  qu'on  me  suppose  trautrc? 
intentions  que  celle  de  me  rendre  où  il  me  pLiîî. 
Mais,  dans  le  cas  où  monsieur  Georgos  Hor-  llv 
présumerait  que  j'ai  quitté  la  Vendée  pour  ic.^ 
soustraire  à  sa  présence  ,  je  ne  < omprcndrai? 
pas  son  arrivée  ici. 

—  Pas  même  s'il  était  conduit  par  le  but  d  ô- 
claircir  un  tel  doute? 

—  Non  ;  car  ce  ne  serait  qu'une  satisfaction 
personnelle,  et,  dans  une  visite,  on  consulk 
d'abord  lagrémcnt  de  etllc  qui  la  reroU. 

—  Il  est  vrai  que  je  n'étais  point  ccpgé  à 
venir  ici...  que  je  n'ai  point  écrit  pour  di man- 
der la  permission  de  m'y  présenter... 

—  Ces  formalités  eussent  été  inutiles. 

—  Je  dois  le  croire,  d'après  raccueil  que  je 
reçois. 

—  11  n'est  point  dans  mes  projets  de  voir 
personne...  Je  veux  demeurer  absolunii  nt  seule 
à  Monlrol...  c'est  un  besoin...  une  fantaisie,  s; 
on  le  veut,  mais  que  j'ai  bien  lo  droit  d'cxcrei  r. 

—  Et  vous  ètis  décidée,  mademoisi  1K\  à  ne 

faire  aucune  exception  en  faveur d*un  ancien 

ami? 

—  Ce  serait  plutôt  la  faire  au  sujet  d'une  oliSr 
tination  indiscrète. 

—  Il  sulTit...  je  me  retire. 

Jusque-là  Delphine  avait  parlé  sans  tourner 
une  seule  fois  ses  regards  vers  le  jeune  lioma:.- 
resté  près  de  la  porte  d'entrée  ;  mais  à  racccul 
faible  et  brîsé  qui  accompagna  ses  derui^rs  mots, 
elle  leva  les  yeux  sur  lui. 

11  tenait  la  main  appuyée  sur  une  console. 

Ses  cheveux  étaient  mêlés  par  le  vent ,  son 
manteau  couvert  de  neige  ;  il  y  avait  sur  ses 
traits  une  pâleur,  une  altération  frap^jasiles: 
l'excès  de  la  fatigue,  répuisemcnt  mortel  s. 
peignaient  dans  tout  son  corps.  On  voyait  qu'il 
avait  besoin  du  point  d'appui  que  trouvait  sj 
main,  pour  ne  point  faillir. 

A  peine  Delphine  Teut-elle  regardé,  qu'elle 
s'écria  en  s'élançant  vers  lui  :  * 

—  Georges!...  mon  Dieu!...  mais  vous  êtes 
horriblement  fatigué  ! 

La  figure,  la  voix  de  la  jeune  femme  étaient 
subitement  changées. 

A  ce  regard,  à  cet  accent  plus  doux  que  les 
paroles,  Georges  se  laissa  tomber  dans  un  fau- 
teuil; Delphine  se  tint  debout  penchée  vers 


DELPHINE. 


217 


lui,  interrogeant  du  regard  ces  traces  d'abattc- 
tnent  répandues  sur  ses  traits. 

—  J'ai  voyagé  deux  jours  et  deux  nuits  sans 
descendre  de  cheval ,  dit-il  en  levant  les  yeux 
vci's  elle.  J'ai  fait  cent  lieues  en  quarante-huit 
heures...  mon  cheval  est  tombé  mort  à  la  porte 
de  votre  château... 

—  Ah  !  dit  tout  bas  Delphine  en  détournant  la 
tète  pour  cacher  une  larme,  je  ne  puis  le  lais- 
^T  partir  ainsi...  Mon  Dieu,  c'est  impossible  ! 

Elle  courut  à  la  cheminée  et  indiqua  de  la 
main  au  jeune  homme  le  second  fauteuil  qui 
tjlait  dans  le  coin.  Puis,  tout  en  s'emprcssanl 
•  IL'-mcme  de  remettre  des  broussailles  dans 
l'àlre,  clic  fit  dresser  devant  le  foyer  une  petite 
tal  l.?,qui  fut  bientôt  couverte  de  viandes  froides, 
de  vins  spiritueux  et  des  excellents  fruits  confits 
^e  TAuvcrgne. 

Gràco  à  CCS  soins  gracieux,  le  front  de  Georges 
fut  bientôt  rasséréné ,  et  de  favorables  confor- 
tât! fs  réparèrent  promptemcnt  ses  forces. 

La  physionomie  de  Delphine  conservait  un 

fond  de  tristesse  et  d'inquiétude,  mais  auxquel- 

l' s  se  mêlait  une  expression  de  tendresse  inef- 

fahle,  lorsqu'elle  observait  les  vives  couleurs 

reparaissant  peu  à  peu  sur  les  traits  de  Geor- 
ges. 

—  Je  vous  retrouve  enfin ,  Delphine ,  dit  le 
J  une  homme  en  la  contemplant.  Je  vous  recon- 
nais maintenant! 

—  Il  le  fallait  bien...  vous  étiez  mourant!.. 

—  Ah  !  j'ai  fait  un  voyage  assez  rapide  !.... 
l) "puis  qu'un  bienheureux  hasard  m'a  appris 
^•ù  vous  étiez ,  je  n'ai  pas  perdu  de  temps  en 
r^ute...  pas  même  à  réfléchir  si  vous  voudriez 
l»icn  me  recevoir ,  mademoiselle...  ce  qui  était 
pourtant  assez  douteux,  d'après  la  réception  que 
vous  m*avez  faite. 

—  Mais,  comment  avez-vous  pu  savoir  que  j'é- 
tais ici? 

—  Mon  Dieu,  lorsqu'il  y  a  un  mois,  à  Mon- 
lû'gu ,  j'allai  vous  voir  à  l'heure  accoutumée, 
<^t  que  j'appris  que  vous  étiez  partie,  sans  pou- 
voir connaître  le  lieu  de  votre  retraite...  car 
'OS  »ens,  d'une  discrétion  obstinée,  m'assuraient 
qu'ils  l'ignoraient  eux-mêmes...  je  rentrai  chez 
moi  au  désespoir.  J'attendis  longtemps  une  let- 
tre de  vous,  qui  m'apprit  le  motif  de  cette  étran- 
?« disparition...  Mais  rien!.,  les  jours  s'écou- 
tent, se  succédaient  dans  un  silence  de  mort. 


Je  passai  ma  vie  à  errer  autour  de  votre  de- 
meure ,  à  regarder  les  fenêtres  de  cette  cham- 
bre oii  je  vous  avais  vu  la  dcrtiièrc  fois 

pensive,  absorbée,  il  est  vrai,  mais  sans  que 
rien  laissât  soupçonner  en  vous  cette  passion 
subite  de  voyage  qui  vous  avait  saisie... 

—  Et  alors  ? 

—  Un  jour,  en  arrivant  de  nouveau  devant 
cette  maison,  je  vis  les  portes  ouvertes,  et  j'a- 
perçus le  gardien  et  sa  femme  occupés  dans  le 
fond  du  jardin.  Je  voulus  revoir  Tintérieur  de 
cette  habitation  si  chère ,  toute  vide  et  toute  so- 
litaire que  je  dusse  la  trouver  !..  Je  me  hasardai 
à  franchir  le  perron;  je  parcourus  le  salon,  le 
parloir;  je  m'arrêtai  dans  votre  chambre  ,  re- 
gardant, touchant  avec  respect,  avec  transport, 
les  objets  qui  vous  avalent  appartenu,  baisant 
avec  idolâtrie  la  place  où  j'avais  vu  reposer  vo- 
tre tète,  le  coussin  qui  gardait  encore  le  parfum 
de  vos  cheveux. 

—  Enfin,  Georges,  enfin?.. 

—  Enfin ,  mes  regards  tombèrent  sur  une 
lettre  cachetée  qui  vous  avait  été  adressée  en 
Vendée,  et  sur  laquelle  vos  gens,  qui  devaient 
vous  la  faire  parvenir,  avaient  déjà  écrit  le  nom 
de  votre  nouvelle  résidence...  Oh  !  alors  je  quitr 

tai  sans  regret  cette  maison  déserte C'était 

avant-hier  soir,  à  cette  môme  heure,  Delphine, 
et  à  présent  je  suis  ici. 

—  Comment,  depuis  les  dernières  villes,  vous 
êtes-vous  guidé  dans  ces  chemins  inconnus,  dé- 
serts? 

—  Oij  la  neige  étendait  encore  un  voile  de- 
vant moi... 

—  Sans  doute. 

—  Je  ne  sais...  j'allais  au  hasard...  j'allais 
toujours...  je  fendais  l'espace, ne  songeant  qu'à 
aller  plus  vite...  et  je  suis  arrivé  à  Montrol. 

—  Georges! 

—  Qui  pouvait  m'arrôter  !..  Je  venais  vous  de- 
mander compte  de  ce  départ  précipité,  de  cette 
séparation  cruelle  entre  nous...  J'en  avais  la 
droit... 

—  Le  droit! 

—  Oui.  Maintenant,  Delphine,  que  Je  vous  re- 
trouve, que  vous  êtes  redevenue  vous-même,  je 
puis  le  dire,  j'ai  des  droits  sur  vous...  Vous 
m'aimei,  je  le  sais...  non  par  quelques  espé- 
rances vaines  auxquelles  une  foll^  passion  aurait 
pu  se  tromper,  mais  par  votre  parole  même... 


21S 


DELPULNE. 


parole  bénie,  échappée  de  yos  lèvres  et  recueil- 
lie dans  mon  cœur! 
•—  Quand  il  serait  yrai?.. 

—  Eh  bien!  y  a-t-il  des  droits  sur  tous  plus 
sacrés  que  ccuy  donnés  par  Tous-mème?.... 
Avouer  que  vous  m^aimez,  mais  c^est  dire  que 
Dieu  même  nous  a  destinés  Tun  à  Tautre,  que 
notre  existence  est  désormais  inséparable,  que 
vous  éloigner  de  moi  serait  une  faute,  un  mal- 
heur éternel  pour  tous  deux  !  Que  vous  unir  à 
un  autre  serait  un  sacrilège  !  Vous  avez  jittesté 
tout  cela,  Delphine,  en  disant... 

—  Oh  !  ne  le  répétez  pas ,  je  ne  le  sais  que 
trop! 

—  Vous  le  savez ,  et  cependant ,  aprè&  cet 
aveu  suprême,  quand  nous  étions  si  heureux 
tous  deux  du  lien  indestructible  qui  iicus  unis- 
sait, quand  nous  étions  libres  tous  deux,  et  que 
tant  de  paix,  de  sécurité,  de  confiance,  entou- 
raient notre  amour,  tout  à  coup,  sans  que  rien 
eût  préparé  ce  changement,  je  vous  ai  vue  un 
jour  en  entrant  chez  vous ,  pâlir ,  trembler  à 
mon  aspect;  puis  bientôt  chercher  tous  les 
moyens  d'éviter  ma  présence,  d'éloigner,  de 
rompre  nos  entrevues,  et  enfin  partir  en  secret 
pour  me  fuir. 

—  Je  ne  peux  rien  nier  de  tout  cela.  Seule- 
ment, vous  prétendez  que  la  liberté  cesse  à  Ta- 
veu  de  Tamour ,  moi,  je  pense  qu'elle  subsiste 
encore  au  delà;  car,  enfin ,  il  peut  naître  des 
devoirs  incompatibles  avec  les  penchants  du 
cœur,  et  il  faut  bien  conserver  la  triste  faculté 
d*obéir,  en  dépit  de  soi-même,  à  ce  que  la  rai- 
son, à  ce  que  l'honneur  ordonnent;  la  liberté  de 
suivre  des  lois  cruelles,  mais  sacrées,  jusqu^à  ce 
qu'on  épuise  dans  leur  austère  douleur  le  der- 
nier soufQe  de  sa  vie!..  Ah!  silence,  ajouta-t- 
elle  en  voyant  que  le  jeune  homme  allait  l'in- 
terrompre, je  ne  veux  pas  entendre  un  mot  de 
plus  là-dessus. 

Puis,  se  hâtant  d'atténuer  par  un  sourire  la 
tristesse  de  ses  paroles  : 

—  Voyons,^Georges,  reprit-elle,  ne  troublons 
pas,  par  une  lutte  inutile ,  des  moments  heu- 
reux encore  !..  car  il  faut  bien  que  je  vous  don- 
ne rhospilalité  au  château ,  puisque  vous  êtes 
venu  vous  y  installer  malgré  moi. 

—  L'hospitalité  !..  Ah  !  je  m'en  contente  !  Ici, 
tout  est  bien,  tout  est  beau,  tout  est  heureux, 


même  d*y  être  reçu  eomme  un  pauvre  voyagenr 
égaré! 

—  Allons ,  TOUS  y  resterez  jusqu'à  ce  que 
vous  soyez  remis  de  vos  fatigues  et  que  nous 
ayons  fût  venir  de  la  ville  prochaine  on  autre 
cheval,  puisque  le  pauvre  Gviman  a  payé  de 
sa  vie  votre  extravagance. 

—  C'est  étrange ,  Delphine ,  dit  Georges,  la 
tête  appuyée  dans  sa  main  et  contemplant  la 
jeune  femme  ;  c'est  étrange  comme  un  seul  mol 
de  vous  efface  peines  et  souffrances  !  A  préseat, 
il  ne  me  semble  plus  que  j'aie  passé  un  mois 
sans  vous  voir,  que  j'aie  enduré  le  martyre  en 
vous  croyant  à  jamais  perdue  pour  moi,  que 
j'aie  même  été  si  mal  accueilli  à  mon  arrivée!., 
Non ,  tout  cela  est  oublié  :  je  me  sens  revenu 
tout  entier  à  mon  premier  bonheur. 

—  Voyons....  ne  rêvez  pas  tant  et  buvez  un 
peu...  Ce  vin  du  Rhin  est  excellent  après  la 
neige... 

—  Et  tenez...  ce  repas  me  rappelle  le  premier 
déjeûner  que  nous  avons  fait  ensemble  i  la 
ferme  du  Limak. 

—  Seulement  c'était  le  matin. 

—  Et  voilà  la  nuit. 

—  Par  un  beau  jour  d'été. 

—  Et  il  fait  encore  bien  froid. 

—  Nous  buvions  du  lait. 

—  Au  lieu  de  vin  du  Rhin. 

—  Nous  étions  sous  un  dôme  de  marronniers 
fleuris. 

—  Nous  sommes  sous  le  manteau  de  la  ch^ 
minée.  11  est  vrai,  tout  cela  ne  se  ressemble 
guère  !  dit  Georges  en  riant.  Mais  vous  aiiez 
alors  le  même  regard,  le  même  sourire  qu'à  pré- 
sent. Et  pour  moi,  tout  le  reste  du  monde  est 
semblable. 

—  En  vérité? 

—  Écoutez ,  il  m'est  si  naturel  de  retrouver 
partout  les  souvenirs  de  mon  bonheur ,  qu'en 
venant  ici,  devant  une  de  ces  collines  volcani- 
sées,  où  le  lit  des  ravins  déroule  un  sable  roa- 
geàtre ,  je  croyais  voir  la  pelouse  semée  de 
bruyères  roses,  qui  s'étend  devant  votre  maison 
de  campagne  dans  le  vallon  du  Real,  où  je  voua 
ai  rencontrée  pour  la  première  fois. 

Mademoiselle  de  Kergoêl  tressaillit  vivement, 
et  Georges  l'ayant  regardée,  vit  passer  un  fré- 
missement sur  ses  traits. 


DELPHINE. 


21» 


«  Mon  Dieu  !  Delphine,  dit-il,  qu^avcz-vous? 

—  Rien...  rien...  répondit-cllc  ;  mais  pour- 
quoi rappeler  cette  habitation...  où  j*ai  perdu 
mon  père?.. 

—  Eli  !  mon  Dieu,  n*est-ce  pas  aussi  à  cet  en- 
droit même  que  j'ai  perdu  le  mien?..  Et  perdu 
d*une  manière  bien  plus  cruelle...  vers  la  fin 
de  ces  affreuses  guerres  de  la  Vendée...  Il  est 
mort,  non  dans  un  combat,  où  môme  au  sein 
des  guerres  civiles  on  peut  encore  tomber  avec 
gloire... mais,  mort  assassiné!.. 

—  Eh  bien ,  près  de  vous ,  en  vous  voyant , 
n'ai-jc  pas  presque  oublié  ce  souvenir  sacré  ! 

—  Vous  avez  eu  tort,  Georges,  dit-elle  d'une 
Toix  sévère  et  profonde. 

^  Sans  doute  ;  mais  laissez-moi  rappeler 
comment... 

Delphine  fit  un  mouvement  pour  rempcchcr 
de  revenir  sur  ce  sujet  ;  mais  emporté  par  les 
sentiments  qui  débordaient  de  son  cœur,  Geor- 
ges poursuivit  rapidement  : 

—  Huit  années  après  la  mort  de  mon  père , 
lorsque  le  temps  et  les  impressions  d'un  autre 
âge,  au  lieu  d'alTaiblir  en  moi  Tamour  filial  qui 
arait  rempli  ma  première  jeunesse,  eurent  dé- 
veloppé ce  culte  dans  mon  âme,  je  voulus  voir 
les  lieux  où  mon  père  avait  laissé  tomber  :;on 
dernier  regard,  où  il  avait  expiré...  sans  doute 
en  pensant  à  son  fils!..  Je  savais  que  le  colo- 
nel Borelly  avait  été  tué  d'un  coup  de  feu 
sar  le  seuil  d'une  maison  dans  laquelle  il  al- 
l^t,  sur  la  foi  d'une  trêve,  demander  à  passer 
la  nuit  ;  un  des  anciens  soldats  qui  servait  sous 
ses  ordres  dans  cette  funeste  campagne,  m'a- 
vait signalé  pour  le  lieu  du  meurtre  le  vallon 
da  Real,  à  quelques  lieues  de  Montaigu...  Je 

partis...  un  pieux  devoir  me  guidait mais 

aussi  une  pensée  de  vengeance...  Je  me  disais 
que,  dans  le  pays  où  l'évcnement  s'était  passé, 
quelqu'un  en  avait  peut-être  gardé  le  souvenir; 
que,  ne  me  faisant  pas  connaître  pour  le  fils  du 
colonel  Borclly,  on  pourrait  peut-être  me  révéler 
fauteur  du  crime...  Celui-ci  appartenant,  d'après 
ce  qu'on  m'avait  dit  aux  habitants  de  ces  cam- 
pagnes et  non  à  l'armée ,  était  sans  doute  de- 
meuré sur  les  lieux...  et  alors,  je  savais  ce  qu'il 
me  restait  à  faire...  Mais  quelle  destinée  !  quand 
j'errais  dans  ce  vallon,  le  cœur  plein  de  haine, 
de  colère,  interrogeant  du  regard  toutes  les  ha- 
bitations, toujours  prêt  à  porter  sur  ceux  que 


je  rencontrais  un  œil  de  soupçon  et  de  défi  , 
pensant  qu'un  instinct  de  mon  cœur  me  ferait 
reconnaître  le  meurtrier...  ce  fut  vous  que  je 
vis ,  Delphine  ;  belle ,  souriante ,  parée  surtout 
d'angélique  bonté...  pénétrée  comme  moi  de 
piété  filiale,  conduisant  un  vieillard,  votre  père, 
sur  cette  pelouse  fleurie  où  il  venait  aspirer 
son  dernier  soleil...  Oh  !  alors  tout  fut  changé 
en  moi  :  ce  funèbre  vallon  prit  un  nouvel  as- 
pect... je  crus  le  voir  tout  empreint  de  charme 
ravissant,  de  douceur  ineffable  et  de  sainte  ver» 
tu...  Libre,  indépendant,  je  me  fixai  sur  cette 
terre  où  je  vous  avais  connue...  je  vous  revis , 
je  vous  aimai...  je  vous  aimai  au  point  quMI 
n'y  eut  plus  place  que  pour  ce  sentiment  dans 
mon  âme!.. 

Depuis  un  instant,  Delphine  s'était  peu  à  peu 
.  retirée  de  la  table  à  laquelle  elle  était  assise 
avec  Georges,  et  s'était  appuyée  contre  le  sufv* 
port  de  la  cheminée ,  l'air  morne  et  regardant 
fixement  les  légères  flammes  qui  s'élevaient 
du  feu  de  fougères  et  allaient  se  perdre  dans 
l'ombre. 

Georges ,  après  les  derniers  mots  prononcés 
dans  un  chaleureux  abandon ,  remarqua  sou- 
dain l'expression  froide  et  contrainte  qu'avait 
revêtue  la  jeune  femme. 

11  allait  s'élancer  vers  elle ,  lorsqu'elle  le  retint 
d'un  geste  à  sa  place ,  et  lui  dit  d'une  voix  al* 
téréc  : 

—  Vous  m'excuserez ,  monsieur  Borelly ,  de 
vous  quitter  si  tôt...  je  suis  souffrante...  j'a» 
besoin  de  rentrer  chez  moi. 

Elle  sonna  en  ajoutant  : 
— Je  vais  vous  faire  conduire  dans  votre  cham- 
bre... vous  devez  aussi  avoir  besoin  de  repos. 

—  Delphine ,  dit-il ,  quelqu'accoutumé  que 
je  sois  à  vos  subits  changements  de  ton  et  de 
langage,  je  ne  puis  que  m'étonncr  encore  de 
vous  voir  me  quitter  si  tôt  ce  soir...  et  avec 
de  semblables  adieux! 

—  Je  viens  de  vous  le  dire...  ma  santé  est 
très  affaiblie...  la  moindre  émotion  m'est  nuisi- 
ble. Je  vous  demanderai  même,  pendant  votre 
séjour  au  château,  de  vous  voir  rarement...  et 
vous  partirez  bientôt,  ainsi  que  vous  me  le 
disiez. 

—  Partir  !  ce  n^est  pas  moi  qui  en  ai  parlé... 
Mais  vous  avez  raison  :  vraiment ,  si  je  dois 
vous  voir  indifférente  et  glacée,  fatiguée  de  ma 


220 


DELPHINE. 


présoncc,  je  ne  peux  partir  assez  lût!..  Il  eût 
même  mieux  valu  no  pas  venir...  L'alisenec  , 
rincertilude  de  vous  revoir,  l'effroi  d'une  sé- 
paration étcrnolle ,  tout  cela  était  moins  péni- 
ble à  supporter  que  cotte  froideur  hautaine  dont 
vous  êtes  tout  à  coup  saisie  envers  moi...  Mais, 
au  nom  du  ciel,  Delphine.». 

11  ne  put  achever,  Yvon,  un  bougeoir  à  la  main, 
entrait  pour  le  conduire  dans  son  appartement. 

Les  traits  do  ce  fidèle  serviteur  avaient  pris, 
à  rarrivée  de  Georges  Borelly,  cette  expression 
<l'angoisse  profonde  qui  se  répandait  sur  ceux 
de  sa  maître sso,  et,  en  lui,  nul  mouvement  plus 
doux  n'était  \o\m  la  tempérer;  son  front  était 
encore  aussi  sombre  lorsqu'il  rentra  dans  la 
salle  basse. 

Georges  était  accoutumé  à  voir  ce  domesti- 
que auprès  de  mademoiselle  de  Kergoèl ,  mais 
en  ce  moment  il  le  remarqua  pour  la  promière 
fois,  et  sentit  pour  lui  une  soudaine  répulsion , 
soit  que  cet  homme  arrivât  à  contre-temps  pour 
l'explication  qu'il  allait  demander 


Quoiqu'un  air  de  résolution  fioïc,  empreint 
sur  les  traits  d'Yvon ,  annoni;âl  (ju'il  no  dvjvaiî 
d'ordinaire  supporter  paliomm<nl  de  1  tous  de 
personne,  il  no  répondit  àcrllo  do  G-joigcsque 
par  un  froid  silence,  et  se  relira. 

Le  jeune  homme  enfermé  dans  sa  chaniLro  ne 
songeait  déjà  plus  qu'à  Dolpliino,  et  se  di^ailà 
lui-même,  avec  une  agitalitm  \iolrnle  : 

—  Il  eût  mieux  valu  pour  ni-n  l'trc  frappôi-: 
mort ,  comme  mon  père ,  en  nv  tlanl  lo  pied 
dans  le  vallon  du  Uéal,  qued'v  nnoiilnTCdli-' 
fomme.  Klle ,  d'abord  si  ealnn',  si  i.:jU5(*cl.s 
tendre,  partageant  mon  amour  avec  un  cntiai- 
nenient  de  cœur  puissant,  me  l'iivouant  a>vo 
une  pure  et  noble  confiance  ,  pr.)in!'tlant  tout 
le  bonheur  qu'on  peut  goûter  dans  Tunion  com- 
plète dos  âmes;  puis,  tout  à  cnup,  bri^^antccs 
liens  comme  s'il  s'a-^issait  d'une  c1j;»so  1<  irv're  tt 
non  de  mon  bonheur  tout  entier,  que  j'ai  mis 
entre  ses  mains.  Me  faisant  former  sa  purlo  su: 
[itrc-temps pour  !  le  moindre  prétexte,  me  nciv.int  un  jour  com- 
2r,  soit  qu'il  fût    me  l'ami  le  plus  cher,  lo  lendemain  conimo  un 


pénétré  à  son  insu  de  l'impression  pénible  qu'il  .  étranger;  tantôt  levant  sur  moi  ce  regard  Jc 
inspirait  lui-même.  1  tendresse  meirable  dans  lequel  débonle  tout«' 

—  J'attends  monsieur  Borelly,  dit  Yvon  en  ,  son  àme,  tant'it  passant  dis  jours  eniirrs  san> 
soulevant  la  portière.  j  tourner  les  yeux  vers  moi,  et  paraissant  frémir 

Georges  salua  Delphine  et  sortit.  Mais  en  ,  au  son  de  ma  voix,  chang-ant  do  caTaclorecl 
montant  l'escalier,  il  sentit  le  besoin  de  s'en  de  oature  en  une  minute,  et  telle  enfin  quMl'' 
prendre  à  ce  domestique  de  rimpaliencc  qui ,  a  été  ce  soir. Pour  dieu!  cria  pas^îO  luiisl^sca- 
l'iigitait.  •  I  priées  de  femme  passés  et  futurs.  Est-ce  raison. 

—  Vous  avez  prononce  mon  nom  avec  un  \  folie?  est-ce  amour,  aversion?  est-ce?..  Je  nt 
accent  singulier,  lui  dit-il. 


—  Comment,  monsieur? 

—  Oui,  au  ton  amer  que  vous  y  avez  ajouté. 


vois  rien,  je  ne  devine  rien...  Tout  ce  que  je 
sais,  c'est  que  je  l'aime. 
En  songeant  ainsi,  le  jeune  voyrgnir  se  & 


fl  semblerait  que  vous  ôles  un  ancien  Vendéen...  cida  h  se  mettre  au  lit,  plus  incertain  qucja- 

Car  mon  père  a  rendu  le  nom  de  Dorelly  assez  mais  sur  son  sort;  mais,  quoi  (jTi'il  en  dît,  tr^j 

longtemps  redoutable  aux  royalistes  de  votre  heureux  de  reposer  sous  le  môme  toit  qucDil- 

contrée,  pour  qu'ils  puissent  s'en  souvenir  en-  phinc. 

^^^^-  I  m.  —  LES  RIVES  DE  LA  DORE. 

—  Vous   rappelez    là    des  jours  heu  rcu-  j 

sèment  bien  éloignés,   dit  Yvon  avec  un  ce r- ;      Le  lendemain,  le  temps  s'était  cclairri,  b 

tain  trouble.  neige  de  la  veille  avait  disparu  sous  la  terre 

Puis  il  se  remit  aussitôt  en  ajoutant  :  ;  verdoyante  ;  le  ciel  se  revêtait  de  cc;tte  niianc».' 

—  Mais  je  ne  le  nie  pas,  monsieur,  j'ai  long-  d'opale  qui  prélude  aux  beaux  jours.  ApK^s  lo 
temps  servi  mon  pays.  !  déjeuner,  mademoiselle  de   Kergocl  engagea 

—  Quels  que  soient  les  sentiments  politiques  '  son  hôte  dans  une  longue  promenade:  oltoii> 
que  vous  avez  pu  conserver  de  ce  temps-là,  je  i  deux,  emportant  un  album  sur  lequel  Georges 
vous  prie  à  l'avenir  de  ne  pas  les  laisser  per-  ,  devait  dessiner  quelques  points  de  vue,  s'avan- 
cer devant  moi^  monsieur  Yvon...  Cela  ne  me  .  cèreut  sur  le  rivage  de  la  Dore. 

plairait  pas...  Allez.  i     —  ils  avaient  l'un  et  l'autre  de  vives  inquic- 


DELPHINE. 


221 


ftides  à  enfermer  dans  leur  sein.  L'inccrliludc 
de  Georgt^s,  les  peines  plus  intenses  de  Delphi- 
ne, mêlaient  cramcrs  retours  au  bonheur  qu*ils 
éprouvaient  à  se  trouver  ensemble.  Cependant, 
an  milieu  He  Tcspacc  ouvert  des  champs,  les 
soucis,  les  tristesses  semblent  s'évaporer  en 
partie  ;  ràmc  se  sent  un  peu  soulagée  de  leur 
poids,  et  Delphine,  en  ce  moment,  paraissait 
moins  absorbée  que  la  veille  par  des  souffrances 
secrètes. 

Delphine  de  Kcrgoêl  était  d'une  nature  aussi 
falWc,  craintive  et  impressionnable  que  sa  per- 
sonne était  délicate,  frcle  et  déliée  ;  son  âme 
et  son  corps  devaient  plier  à  un  souffle  lu  vent. 
Ce  qui  dominait  dans  son  caractère,  «  'était  la 
timidité,  la  confiance  d'cllc-mùmc.  Bello,  riche 
et  d'une  grande  famille,  apportant  dans  le  mon- 
de tout  ce  qui  peut  assurer  une  place  élevée  et 
un  tribut  d'hommages,  elle  se  fût  trouvée  sa- 
tisfaite seulcniL'nt  d'y  passer  inaperçue,  et  sans 
soulever  ni  critique,  ni  blâme.  Réellement  sim- 
ple dans  ses  goûts,  naturelle,  modeste,  elle  au- 
rait demandé  bien  peu  pour  être  heureuse; 
mais,  dans  ce  peu,  il  lui  eût  fallu  surtout  la 
satisfaction  d'elle-même,  la  paix  de  conscience, 
et  son  esprit  timoré  à  l'excès,  augmentant  les 
regrets  des  moindres  fautes,  devait  lui  appor- 
ter des  troubles  mortels  dans  les  grandes!... 
La  bizarrerie  des  cvénemcns  lui  avait  donné 
une  destinée  toute  en  désaccord  avec  sa  nature, 
et  clic  en  demeurait  pour  longtemps  accablée. 

—  Le  moment  de  soulagement,  ou  plutôt  de 
diversion  qu'elle  éprouvait,  était  donc  bien  rare 
et  Lien  précieux  dans  la  vie  qui  lui  avait  été 
^aite  ;  elle  s'y  livrait  instinctivement  ;  et  à  l'insu 
d'elle-même,  cherchait  à  le  prolonger,  en  atti- 
rant l'attention  de  Georges  sur  tout  ce  qui  leur 
tlail  étranger  à  l'un  et  à  l'autre. 

Qlc  lui  montrait  avec  empressement  les  sites 
jcs  plus  pittoresques  de  l'endroit,  les  cascades 
jaiQissantcs  sur  les  bancs  de  lave  à  Tombrc  des 
ïiauts  sapins,  puis  les  restes  d'un  ancien  ma- 
noir sur  les  rochers  noircis  d'un  ancien  vol- 
can, tâchant  de  fixer  ses  regards  et  sa  pensée 
«ur  ces  double  ruines  de  la  nature  et  du  temps. 

—  Mais  Georges  répondait  mal  à  ses  inten- 
tons. A  propos  de  tout,  débris  célèbres  ou 
phénomèues  du  sol,  il  parlait  de  ses  craintes, 
de  SCS  tourmcns.  Il  demandait  à  Delphine  de 
lui  dire  au  moins  encore  une  fois  qu'elle  Tai- 


mait,  afin  que  les  accès  d'indifférence,  de  froi- 
deur dans  lesquels  il  la  voyait  souvent  tomber 
lui  fussent  désormais  moins  cruels.  Puis,  quand 
la  jeune  femme,  entraînée  par  un  mouvement 
de  cœur  irrésistible,  avait,  malgré  elle,  renou- 
velé l'assurance  de  cet  amour,  il  lut  demandait 
de  le  répéter  encore,  ne  sentant  jamais  renaî- 
tre en  lui  môme  assez  de  courage  et  d'espoir. 

—  Mais  regardez  donc  ce  paysage,  dit-elle 
enfin  avec  impatience.  Comment  ces  tableaux 
si  bizarres  et  si  beaux  en  même  tcnps  ne  vous 
frappent-ils  pas!...  Ce  pays,  au  centre  de  la 
France,  ne  ressemble  à  rien  de  ce  qu'on  voit 
autour  de  lui...  Au  sein  de  ces  campagnes,  ne 
croirait-on  pas  être  transporté  dans  un  autre 
monde?... 

Cette  impression  agissant  sur  la  jeune  femme 
sans  qu'elle  s'en  rendît  compte;  était  pour  beau- 
coup dans  le  calme  et  la  sérénité  passagère 
dont  elle  jouissait  en  cet  instant  :  l'aspect  d'un 
nouvel  horizon  lui  donnait  l'illusion  d'une  exis» 
tence  nouvelle,  renaissant  sur  son  existence 
détruite. 

Elle  était  si  jeune!...  L'épanouissement  nap> 
turel  de  son  âge  devait  un  moment  reprendre 
ses  droits.  Saisie  de  cette  légère  ivresse  que  r6- 
pand  un  air  vif  et  chargé  d'arômes  vivifians, 
elle  courait  sur  les  hauteurs,  montait  à  travers 
les  réseaux  de  ronces  sur  les  roches  escarpées  ; 
puis,  arrivée  au  sommet,  elle  ne  pouvait  plus 
redescendre  leur  pic  aigu,  avec  le  naturel  crain* 
tif  qu'elle  portait  en  toute  chose.  Mais  Georges 
se  trouvait  toujours  là,  près  d'elle,  pour  l'em- 
porter dans  ses  bras. 

Ils  parcoururent  ainsi  la  campagne  une  par- 
tie de  la  journée,  marchant,  sans  le  sentir,  sur 
les  ailes  de  la  jeunesse  et  d'un  vif  enivrement, 
jouissant  de  tout  avec  délice,  trouvant  des  char- 
mes inconnus  à  la  terre  encore  dépouillée,  pre- 
nant un  jour  brumeux  d'avril  pour  te  temps  le 
plus  suave,  et  croyant  voir  un  ciel  radieux  au- 
dessus  de  leurs  tètes,  quand  ils  rencontraient 
les  regards  l'un  de  l'autre. 

Après  une  assez  longue  marche ,  ils  redes» 
ccndirent  vers  la  rivière. 

Ils  virent  alors  une  petite  barque,  toute  seule 
au  milieu  des  saules  qu'on  lui  avait  donnés  pour 
asile,  et  gardée  seulement  par  une  chaîne  qui 
l'attachait  au  rivage. 


DELPHINE. 


—  Nous  n^avons  jamais  fait  ensemble  de  pro- 
menade sur  Teau,  dit  Georges. 

—  Et  cette  rivière  limpide  serait  bien  faite 
pour  en  donner  J>nvic,  ajouta  Delphine  en  se 
livrant  vivement  û  cette  idée. 

—  Servons-nous  de  ce  petit  bateau. 

—  Mais...  c*est  qu'il  n'y  a  pas  de  rames. 
-—  Et  d'ailleurs  je  ne  sais  pas  ramer. 

—  On  peut  faire  autrement,  reprit  Delphine. 
Ecoutez,  la  rivière  descend  vers  Montrol  :  la 
barque,  en  suivant  le  cours  de  Feau,  nous  em- 
mènera sans  doute  d'elle  môme...  peut-être  un 
peu  lentement...  mais  c'est  égal,  puisque  le  tra- 
jet sera  agréable...  Nous  avons  beaucoup  muf- 
ehé  aujourd'hui,  nous  rentrerons  ainsi  commo- 
dément au  château. 

—  Certainement. 

^  Puis  j'enverrai  Toby  ramener  la  barque 
à  son  bord. 

—  Georges,  à  l'aide  d'un  caillou  aigu,  brisa 
un  anneau  de  la  chaîne,  et  ils  s'embarquèrent. 

—  Le  rivage  de  la  Dore  était  admirable  en 
cet  endroit.  Une  double  bordure  d'oseraies  et 
de  saules  jetait  sur  le  cristal  de  Teau  une  cour- 
be Teloutéc  de  verdure  naissante;  au-delà, 
s^élevaicnt  les  montagnes  couvertes  d'herbages, 
semées  de  colonnes  de  basalte  et  couronnées 
d'autres  montagnes  d'azur;  dans  toute  la  cam- 
pagne, du  reste,  on  ne  voyait  que  de  loin  en 
loin  des  pâtres  et  leurs  troupeaux  ;  un  parfum 
de  feuillage  ou  un  oiseau  venaient  seuls  du  ri- 
vage passer  sur  la  nacelle  ;  rien  ne  troublait  la 
douceur  harmonieuse  de  ce  paradis  solitaire, 
modeste,  et  fait  exprès  pour  les  deux  personnes 
qui  s'y  reposaient. 

Tout  allait  bien,  excepté  le  bateau.  Loin  de 
descendre  directement  le  courant,  comme  on 
Tavait  attendu  de  son  habileté  naturelle,  il  se 
balançait,  tournait  sur  lui  même,  ou  bien,  après 
«voir  accompli  un  court  trajet  dans  la  direction 
demandée,  il  allait  s'enchevêtrer  dans  les  touf- 
fes de  nénuphars,  ou  se  laissait  paresseusement 
glisser  contre  la  rive.  Ceux  qui  le  montaient 
n'avaient  pour  le  conduire  que  des  branches 
de  saule  arrachées  en  passant,  et  le  bateau  n'o- 
béissait point  k  ses  guides  inconnus...  Rien  ne 
se  fait  tout  seul  et  sans  frais  dans  la  vie,  pas 
même  de  suivre  le  cours  de  l'eau!...  Et  les 
passagers,  qui  ne  pouvaient  point  ramer,  après 


une  heure  de  navigation,  avaient  à  peine  avancé 
d'un  quart  de  lieue. 

Cependant  Georges,  plein  d'ardeur  pour  cette 
tâche,  employait  toutes  ses  ressources  à  faire 
aller  son  esquif  ;  tantôt  écartant  de  ses  deai 
bras  les  tiges  de  plantes  marines  pour  y  frayer 
un  passage  ;  tantôt  prenant  pied  sur  les  récifs 
ou  la  barque  s'était  engravée,  pour  b  remettre 
à  flots  ;  tandis  que  Delphine,  laissant  pendre 
sa  rame  sur  l'eau,  regardait  languissamment 
le  sillon  argenté  qu^y  décrivait  la  branche  de 
saule. 

Enfin,  le  bateau  alla  s'engager  dans  une  an- 
se que  formait  la  rivière,  sans  qu'il  fût  possi- 
ble, dès-lors,  de  l'en  faire  sortir,  et  il  échoua 
difmitivement  sur  le  sable. 

Les  voyageurs  se  trouvaient  dans  un  demi- 
cintre,  abrité  par  un  bois  taillis,  où  les  violet- 
tes sortant  de  la  mousse  et  les  boutons  de 
roses  de  l'aubépine  perçaient  déjà  les  dernières 
brumes  de  l'année.  Us  s^arrètèrent  on  insr 
tant  pour  aviser  au  moyen  de  traverser  U 
distance  d'eau  transparente  et  peu  élevée 
sur  le  gravier  qui  les  séparait  encore  de  la 
terre  ferme. 

Georges,  heureux  de  tout  quand  Delphine  loi 
souriait,  avait  pris  un  plaisir  d'enfant  aux  été- 
ncmcus  de  cette  navigation  contrariée  et  main- 
tenant il  riait  de  bon  cœur  de  son  abordage  im- 
prévu. Delphine,  dans  un  instant  de  di&tractioo 
bienheureuse,  laissait  la  douce  sécurité  et  Ti- 
gnorance  favorable  du  jeune  homme  pénétrer 
en  elle ,  et  goûtait  fortuitement  un  repos  d'es- 
prit délicieux. 

La  promenade  s'était  donc  écoulée  dansnne 
douceur  parfaite  et  où  il  semblait  que  l'amour 
eût  triomphé  pour  jamais  de  tout  ce  qui  avait 
pu  s'élever  contre  lui. 

Ils  étaient  maintenant  à  demi-étendus  surU 
planche  de  la  nacelle  et  demeuraient  presque 
silencieux  dans  une  douce  rêverie  et  une  con- 
templation idolâtre. 

Peu  à  peu,  Delphine,  fatiguée,  laissa  tomber 
sa  tête  dans  sa  main,  appuyée  sur  l'épaule  de 
Georges.  Le  bateau  se  balançait  toujours  à  cha- 
que vague  de  la  rivière  qui  le  soulevait  en  pas- 
sant ;  la  jeune  femme,  subissant  ce  hiouvement 
continuel,  et  les  yeux  ainsi  fermés,  croyait  en- 
core suivre  le  cours  de  l'eau  ;  elle  poursuivait 
une  navigation  imaginaire  quilaconduisaHavec 


DELPHINE. 


223 


Cioorges  dans  le  monde  le  plus  lointain,  et  où 
toat  ce  qui  avait  appartenu  à  celui-ci  ne  serait 
plus!... 

Les  IcTrcs  de  Georges,  posées  sur  ses  chc- 
Tcux,  vinrent  l'éveiller  de  sa  rêverie. 

Elle  rouvrit  les  yeux  et  secoua  la  tète  pour 
en  chasser  le  souffle  ardent  qui  venait  de  Ten- 
veloppcr.  Pour  se  hâter  de  rompre  un  silence 
danf,'ereux,  elle  dit  à  Georges  de  dessiner  le 
point  de  vue  qui  se  découvrait  à  eux,  sur  Tal- 
bam  qu'il  avait  apporté. 

Le  jeune  homme  prit  le  cahier  et  feuilleta 
avec  distraction  des  pages  couvertes  de  dessins 
et  de  poésies. 

—  Voyons,  disait  Delphine  en  le  reprenant 
de  sa  négligence,  vous  avez  voulu  vous  charger 
de  cet  album  pour  y 'dessiner  quelque  perspec- 
tive en  chemin,  et  que  nous  puissions  rempor- 
ter avec  un  fragment  de  ces  beaux  paysages, 
mais  je  n'ai  pu  parvenir  à  vous  faire  admirer 
aucun  de  ces  aspects  si  remarquables...  etTal- 
bum  est  toujours  resté  fermé. 

Tandis  qu'elle  parlait,  Georges  écrivait  au 
crayon  : 

P«r4N,  wlê  prêt  da  vo«t,daM  (•  W^ow  chtr^ant, 
Hw  ngêtà  mê  voit  riw  da  as  baaaté  aapréaa; 
Et  da  caa  bnilW  TolUt,  jVvtcndrais  aenlamaat 
L'écho  qoi  dirail  :  Ja  tom  «fanii. 

Sur  la  Dore,  le  26  avril. 

—  Delphine  lut  les  vers  à  haute  voix  en  sou- 
riant... mais  lorsqu'elle  prononça  la  date,  son 
Accent  changea  subitement,  ses  lèvres  frémis- 

.  santés  ne  purent  acheTcr. 

Elle  resta  pâle,  glacée  ;  une  empreinte  de 
mort  s'étendit  sur  ses  traits  ;  ses  yeux  hagards 
se  tournaient  de  tous  côtés,  en  évitant  da  s'ar- 
rêter sur  Georges.  Au  bout  d'une  minute,  elle 
se  dit  à  elle  même  d'une  voix  sourde  : 

—  C'est  aujourd'hui  le  vingt-six  avril...  Je  ne 
savais  pas...  je  Favais  oublié... 

Elle  se  leva,  traversa  la  barque  et  monta  sur 
la  planche  qui  était  à  l'avant  en  répétant  : 

—  Tai  froid...  j'ai  froid..r  je  veux  sortir 
d'ici. 

Georges,  voyant  qu'elle  allait  s'élancer  hors 
du  bateau,  l'entoura  de  ses  bras...  Elle  frémit 
à  ce  contact,  comme  si  un  serpent  l'eût  enla- 
cée... Se  dégageant  avec  force,  elle  se  jeta  d'un 
seul  élan  sur  k  rivage  et  tomba  à  genoux  sur 
le  sable. 


A  la  même  minute,  Georges  fut  près  d'elle 
et  s'empressa  de  la  relever...  Elle  voulait  enco- 
re le  repousser  ;  mais,  blessée  dans  sa  chute 
ou  abattue  d'une  émotion  trop  violente,  elle  ne 
pouvait  plus  se  soutenir,  et  Georges  retint  son 
bras  sous  le  sien  avec  une  sorte  de  violence. 

Mais  il  resta  silencieux  et  morne  près  d'elle. 
Il  y  avait  alors  en  lui  une  indignation  doulou- 
reuse d*étre  tellement  en  dehors  de  la  confian- 
ce de  cette  femme  qu'il  adorait ,  que  des  pen- 
sées, des  impressions  si  puissantes  sur  elle,  fus- 
sent pour  lui  un  secret  impénétrable,  et  qu'il  ne 
pût  môme  parvenir  à  connaître  entièrement  ses 
sentiments  envers  lui. 

11  jura  de  la  contraindre  à  lui  ouvrir  son  âme 
le  soir  même  ;  et  il  se  sentait,  malgré  tout,  as- 
sez aimé  pour  être  sûr  que  La  faible  jeune  fem- 
me ne  lui  résisterait  pas. 

Delphine  ne  s'apercevait  pas  de  la  présence 
de  Georges  ;  tout  ce  qui  l'entourait  semblait 
être  devenu  invisible  pour  elle.  Sa  physionomie 
avait  conservé  l'expression  froide  et  sombre 
qui  était  venue  s'y  répandre  à  la  lecture  de  cette 
date  fatale.  Elle  c  ontemplait  l'atmosphère  et 
paraissait  chercher  à  reconnaître  cette  demi* 
lueur  d'avril  qui  avait  éclairé  un  autre  de  ses 
jours!....  Sans  doute  cette  lumière  incertaine, 
qui  un  moment  avant  lui  paraissait  inonder  la 
campagne  de  soleil,  sous  l'impression  de  bon- 
heur qui  était  en  elle ,  lui  semblait  alors  bien 
froide  et  bien  lugubre,  car  Georges  sentait  par 
instants  frissonner  le  bras  de  la  jeune  femme 
qui  reposait  sur  sa  poitrine. 

Le  retour  de  cette  promenade  fut  bien  long 
et  bien  pénible.  Lorsque  mademoiselle  de  Ker- 
gocl  rentra  à  Montrai,  ses  forces  étaient  entiè- 
rement épuisées. 

Comme  elle  traversait  le  parc  à  pas  très  lents, 
et  toujours  soutenue  par  Georges,  ils  passèrent 
devant  le  mur  que,  d'après  les  ordres  donnés 
la  veille,  les  maçons  étaient  occupés  à  recons- 
truire pour  l'élever  davantage. 

—  Les  maçons  ont  joliment  travaillé,  n'est-ce 
pas,  mademoiselle!  dit  Toby;  ça  s'élève  t)on 
train...  et  c'est  déjà  gentil  comme  un  mui  de 
prison.  Le  parc  sera  bien  fermé  de  ce  côte ,  je 
m'en  flatte. 

Etiennette  secoua  la  tète. 

—  Si  je  ne  me  trompe,  dit-elle  à  part  elle,  en 
regardant  du  coin  de  l'œil  H.  Bordjjrt  ^i  j«  ^^ 


*2  4 


DELPHINE. 


me  trompp,  co  mur-là  ne  sort  plus  qu*à  enfer-  | 
mer  le  loup  dans  h  bergerie. 

—  El  puis,  continua  le  jeune  villageois,  ma- 
demoiselle pont  regarder  :  toutes  les  fenêtres 
sont  fermées  du  côte  de  la  route;  il  n'y  a  plus 
l'ombre  de  bateau  sur  la  rivière  ;  pour  la  clo- 
che... 

—  C'est  bien,  dit  Delphine  en  faisant  un  ef- 
fort pour  surmonter  sa  souffrance  devant  ses 
gens. 

—  On  jurerait  que  le  château  est  inhabité, 
continua  Toby  ,  opiniâtre  dans  son  zèle ,  et  il 
n'y  a  pas  de  danger  que  personne  vienne  s'y 
présenter. 

—  Là  !  dit  Etiennettc  en  faisant  grand  bruit 
avec  les  plats  et  les  assiettes  qu*elle  tirait  de  son 
panier,  pour  interrompre  le  petit  paysan,  dont 
les  réflexions  fatiguaient  sa  maîtresse.  Là,  deux 
heures  sonnent,  et  voici,  le  diner  de  messieurs 
les  maçons  servi. 

—  Etiennette  est  un  modèle  d'exactitude,  dit 
avec  distraction  M""  de  Kergoêl. 

—  Un  modèle  d'ingratitude,  murmura  Toby. 

—  Que  dis-tu  donc  là,  mon  garçon?  demanda 
Georges  en  souriant. 

—  Je  dis  qu'il  faut  avoir  le  cœur  plus  dur 
que... 

—  Allons,  allons,  interrompit  la  jeune  fille , 
ne  vas-tu  pas  conter  la  môme  bêtise  à  tout  le 
monde! 

—  Certainement,  mademoiselle,  je  le  dirai  à 
V)ut  le  monde,  et  encore  aux  autres...  Pour- 
quoi refusez-vous  de  m'épouser,  quand  j'ai 
sauvé  la  vie  à  l'auteur  de  vos  jours? 

—  Comment,  mademoiselle  Etiennette,  de- 
manda Georges,  vous  ne  pouvez  pas  l'aimer 
après  un  tel  service  ;  quand  il  a  sauvé  la  vie  à 
Totre  père  ! 

—  Ne  faites  pas  attention ,  monsieur ,  dit  la 
jeune  fille,  Toby  est  un  nigaud,  le  jugement  en 
est  rendu  d'hier. 

—  Ah!  continua  Georges  sans  l'entendre,  si 
quelqu'un  avait  détourné  le  coup  qui  est  venu 
frapper  mon  père,  mon  cœur,  mon  bras,  ma  vie, 
que  ne  lui  aurais-je  pas  donné  ! 

— -  J'ai  besoin  do  rentrer,  dit  Delphine  d'une 
voix  sèche  et  rapide.  Je  n  y  tiens  plus,  je  suis 
horriblement  fatiguée. 

Us  se  dirigèrent  vers  le  chAteau,  et  en  entrant 
mad<:molscllc  de  Kergoèl  monta  chez  elle. 


Le  soir,  Georges  alla  s'installer  dans  la  laflc 
basse.  La  résolution  qu'il  avait  prise  de  contrain- 
dre Delphine,  par  tous  les  moyens  possibles  de 
persuasion,  et  môme  d'autoritî.,  à  s'expliquer 
enfin  lovalement  avec  lui,  donnait  une  certaine 
solennité  à  l'entrevue  qui  allait  avoir  lieu. 

Le  désir,  la  volonté  du  jeune  homme  de  con- 
naître ce  mystère  de  malheur,  qui  apparaissait 
sans  cesse  et  qu'il  ne  pouvait  saisir,  était  main- 
tenant puissant  en  lui  comme  la  passion  mê- 
me. Mais  aussi ,  quand  une  énigme  bizarre  <  t 
odieuse  était  venue  se  mettre  entre  Delphine 
et  lui ,  à  la  place  du  bonheur  qu'il  attendait, 
cette  fatalité  donnait  quelque  chose  de  plus  vio- 
lent, de  plus  emporté  à  son  amour. 

Une  agitation  insupportable  le  posséilait.  Il 
allait  et  venait  à  grands  pas  en  attendant ,  le 
cœur  palpitant,  l'arrivée  de  M"*  de  Kergoci.  Les 
minutes  lui  semblaient  d'une  longueur  incon- 
nue jusque-là.  Les  grandes  figures  de  la  tapis- 
serie, les  portraits  d'une  famille  d'antique  ori- 
gine, qu'il  ne  pouvait  s'empêcher  de  regarder  on 
passant,  lui  paraissaient  d'une  monotonie  fati- 
guante.Ces  objets  étaient  là  depuis  des  siècles, 
et  il  s'étonnait  naïvement  qu'ils  n'eusseat  pas 
changé  depuis  le  temps  qu'ils  le  regardaient;  il 
les  trouvait  d'une  durée  insupportable  ! 

On  apporta  de  la  lumière.  Georges  pensa  que 
c'était  l'heure  à  laquelle  Delphine  venait  ordi- 
nairement dans  cette  salle  pour  y  passer  la  sui- 
rée,  et  il  attendit  un  peu  plus  patiemment. 

En  effet ,  au  bout  de  quelques  instants  la 
porte  s'ouvrit,  mais  ce  fut  Yvon  qui  entra. 

—  Mademoiselle  est  très  souffrante,  dit-il*, 
une  défaillance  subite  l'a  forcée  de  se  mettre 
au  lit,  clic  ne  descendra  pas  ce  soir. 

Georçes  laissa  échapper  une  exclamation  dou- 
loureuse en  apprenant  l'état  de  Delphine;  mais 
il  se  contint  aussitôt ,  et  dit,  en  congédiant  le 
domestique  de  la  main  : 

—  Il  suffit. 
Cependant  Yvon  resta.  S'accoudant  sur  le 

dossier  du  grand  fauteuil  d'ébène,  il  continua: 

—  Je  vous  ai  dit,  monsieur,  que  M"*  de  Ker- 
goèl  était  réellement  malade;  je  dois  ajouter 
que  ce  sont  les  émotions  trop  Vives  de  celle 
journée  qui  l'ont  brisée... 

Georges  le  regarda  avec  hauteur. 

—  Et  que  votre  présence  ici  la  tuera,  conti- 
nua Yvon  d'une  voix  plus  forte. 


Une  vive  agitatioa  contracta  les  traits  de 
Georges;  le  domesUque  dit  encore  : 

—  Il  n*est  pu,  ce  me  semble,  d'intérêt  per- 
laaael  qu'uae  telle  certitude  ne  doive  dominer. 

—  U.  Yvon,  dit  le  jeune  homme,  je  ne  tous 
emnais  que  le  domestique  de  H"*  de  Kergoël  : 
Toas  ne  pensez  pas,  sans  doute,  que  j'entame 
os  entrelien  à  son  sujet  aice  vousT 

—  De  quelque  part  que  vienne  une  rédeiion 
JDtte  elle  doit  être  écoutée. 

—  Encore  l 

—  Ah  !  j'ai  vécu  pris  de  ces  ancicni  nobles 
dont  votre  parti  a  prétendu  renverser  l'orgueil 
et  le  despotisme  au  nom  d'une  cgalilé  géné- 
teusc  :  CCS  nobles  eussent  prêté  l'oreille  au 
vieux  berger  de  leurs  terres,  si  celui-ci  eût  parlé 
a»ee  lumière. 

—  Que  signifie  ce  discours! 

—  Une  simple  observation  à  monsieur  Bo- 
rcUy. 

—  Et  quels  sont  donc  les  avis  que  vous  pré- 
tendiez m'adresse  rt 

—  Au  nom  de  la  ^nénœité,  de  l'honneur 
mtoïc,  je  vous  conseillerais  de  quitter  au  plus 

TOMK  IZ. 


tiJt  une  demeure  dons  laquelle  votre  séjour  peut 
devenir  funeste. 

—  Ah!  TOUS  m'engagez  à  partir  d'ici,. .Cest 
vraiment  une  sin^-ulière  proposition  de  votre 
part. 

—  S'il  U  faut,  monsieur,  qu'importe  que  ce 
soit  moi  qui  voua  l'indique? 

Yvon  présentait  une  expression  de  fermeté 
imposante,  au  milieu  de  la  dcfércnce  qu'il  pa- 
raissait vouloir  conserver  envers  Georges  Bo- 
rolly. 

—  le  ne  peux  pourtant  pas,  &  ce  qu'il  me 
paraît,  dit  le  jeune  homme,  m'embarquer  seul, 
à  pied,  dans  ce  pajs  sauvage,  à  l'entrée  de  la 

—  Uonsicur,  je  vais  à  l'instant  même  vous 
proctirer  un  cheval  cl  un  guide. 

Georges  regarda  cet  homme,  stupérait  de  sa 
hardiesse...  Mais  bientôt,  revenant  à  ses  pro- 
pres impressions  et  se  parlant  ù  lui  mùmi',  il 

—  Eh  !  que  m'importent  la  nuit  et  les  chemins 
perdus!...  J'ai  bien  à  faire  de  cheval  et  de  gui- 
de!... J'irais  îk  pied,  par  un  temps  d'enfer,  à 
CL'Dt  lieues,  pour  la  rejoindre,  ^ais  c'est  de 

15 


22G 


DELPHINE. 


m'cloigncr  d'elle  que  je  ne  puis...  Non...  je 
reste  ici...  Je  tcux  la  revoir,  quoi  qu'il  puisse 
arriver?... 

—  Cet  amour-là  est  égoïste  et  cruel!  dit 
Y  von. 

Georges,  exaspéré  de  voir  cet  homme  ainsi 
initié  aux  secrets  de  son  âme,  s'arrêta  devant 
lui,  et,  les  sourcils  contractés,  lui  dit  avec  vio- 


lence 


—  Je  voudrais  bien  savoir  enfin  si  j'ai  à  re- 
cevoir ici  des  ordres... 

—  D'un  domestique  allez-vous  dire  encore  !... 
Puisique,  décidément,  ma  condition  vous  em- 
pêche de  m'entendrc,  je  vais  Tédaircir  ù  vos 
yeux.  Je  ne  suis  domestique  que  dans  mes  rap- 
ports avec  mademoiselle  de  Kergoêl  ;  mais,  par- 
tout .Ailleurs,  parfaitement  libre.  Je  suis  né  de 
cultivateurs,  il  est  vrai,  et  sur  les  terres  de  M. 
le  comte  de  Kergoêl  ;  mais,  dès  que  Tàge  vint 
pour  moi  de  porter  un  fusil,  je  m'engageai 
dans  les  troupes  de  volontaires  que  ce  seigneur 
avait  levés  pour  défendre  la  Vendée  contre  l'é- 
tendart  sanglant  de  la  révolution...  contre  l'ar- 
jiée  de  la  République,  si  vous  l'aimez  mieux... 
La  guerre  éclaircissait  bien  vite  nos  rangs,  je 
passai  rapidement  par  tous  les  grades  ;  ma  fi- 
délité, mon  courage,  aidant  aux  chances  du 
sort,  j'obtins  Tépaulctte  d'officier...  Quand  vint 
la  paix...  paix  d'asservissement  plus  cruelle  que 
ia  guerre,  je  me  retirai  dans  le  domaine  que 
mes  parents  m'avaient  laissé...  car  tous  étaient 
morts...  tous  avaient  été  massacrés  dans  leurs 
villages  en  cendres... 

—  Eh  bien,  après  dit  Georges? 

—  Mais  au  bout  de  quelques  années  M.  de 
Kergoêl,  mon  digne  commandant,  couvert  de 
blessures,  accablé  par  l'âge,  ne  pouvant  plus 
servir  de  soutien  à  sa  fille  ;  cette  jeune  et  cha> 
mante  fille  allait  rester  seule,  sans  parcns, 
sans  appui...  isolée  sur  la  terre...  comme  un 
ange  dont  elle  avait  les  traits  !...  Il  lui  fallait 
quelqu'un  qui  vécût  près  d'elle,  pour  elle  seule, 
qui  eût  la  raison  pour  la  guider,  le  courage 
pour  la  défendre,  le  dévoûment  pour  tout  don- 
ner sans  rien  attendre...  J'entrai  à  son  service  ; 
et,  d'officier  que  j'étais,  je  devins  domestique. 
Voilà,  monsieur. 

—  Au  nom  de  Dieu,  monsieur  Yvon,  pour- 
quoi me  dites-vous  tout  cela  ? 

—  Dans  le  seul  but  de  prouver  que  si  j'ai 


noblement  gagné  et  porté  l'épée,  quand  ji  ^ 
d'honneur,  vous  pouvez  bien  m'cntendre. 

—  Eh  bien!...  voyons...  parlez. 

—  Le  devoir  le  plus  sacré  vous  ordoaietle 
vous  éloigner  de  M"«  de  Kergoêl.  Votre  s^r 
ici  ne  p«ut  qu'être  funeste  à  l'un  et  à  t'ai|re. 
Pour  vous,  il  prolongera  des  doutes^  des^ip- 
goisses  impossibles  à  faire  cesser  ;  pour  cNe,  il 
peut  la  perdre. 

—  La  perdre! 

—  A  son  âge,  les  maux  de  l'àme  devicnnflpt 
bien  vite  ceuxKiu  corps...  Ce  qu'elle  a  s«i|rt 
de  peines  profondes  depuis  que^ue-Uuj^a 
déclaré  en  elle  une  maladie  grave,  do^tk|jè- 
ge  est  Ml  oœur...  Ce  mal,  voire  présence  Taig- 
mente  à  eh^quoininute  et  peutlc  remlreciMi. 

Georges  ne  pouvait  plus  douter  de  la  vérilc 
de  cette  affirmation  :  il  avait  tu  souvent  une 
pâleur,  une  altération  subites  se  répandre  sur 
les  traits  de  Delphine. 

—  Mon  Dieu  !  s'écria-t-il,  s'il  était  vrai... 

—  Je  vous  le  jure  par  tout  ce  qu'il  y  a  de 
plus  sacré,  dit  Yvon. 

—  Mais  partir  ainsi  sans  la  revoir! 

—  Vous  le  devez. 

—  Quel  souvenir  gardera-t-ellc  de  moi? 

—  Qu'importe!  si  elle  est  sauvée. 

—  Et  où  pourrai-je  vivre  sans  elle? 

—  Je  ne  vous  comprends  pas  ;  vous  soogci 
à  vous-même,  quand  il  s'agit  de  son  repos,  de 
sa  vie... 

—  Mais,  si  je  ne  puis  la  quitter,  mon  Dieu... 
si  cet  effort  est  au  dessus  de  moi  ! 

—  Faut-il  vous  le  dire  encore  une  fois?  il  j 
va  de  sa  vie. 

—  Eh  bien  !  je  le  saurai...  et  s'il  en  est  ainsi... 
demain... 

—  Demain,  vous  ne  partirez  pas. 

—  Je  ne  sais...  Peut-on  volontairement  s'im- 
poser un  tel  sacrifice?... 

—  Ah  !  si  vous  avez  hérité  des  traits  de  vo- 
tre père,  il  vous  a  transmis  bien  peu  de  son 
courage  ! 

—  Mon  père!...  que  dites-vous? 

—  Qu'à  votre  place  il  n'eût  pas  hésité. 

—  Comment!...  vous  l'avez  donc  connu? 

—  Moi...  non...  j'ai  entendu  parler  de  sa 
loyauté,  de  sa  grandeur  d'àme...  Ainsi  c'est  à 
vous  même  que  je  le  demande  :  croyez-vouf 


DELPHINE. 


m 


qu*il  eût  balancé  entre  des  propres  penchans 
et  un  dévoûmcnt  généreux  ?...  Répondez. 

—  Non...  il  se  fut  sacriûc. 

—  Eh  bien  ? 

—  Ah  !  c'est  naon  arrêt  que  je  viens  de  pro- 
noncer !  Je  partirai. 

—  Dans  dix  minutes,  un  cheval  et  un  guide 
seront  sous  cette  fenêtre. 

—  Je  vous  Tai  dit  :  je  partirai, 

—  Je  compte  sur  votre  parole. 
Yvon  sortit. 

Georges  resta  seul,  en  proie  à  tous  les  trou- 
bles de  ràmc.  Il  avait  dû  penser  que  réelle- 
ment sa  vue  était  fatale  à  Delphine  ;  des  traces 
visibles  de  souffrances,  redoublant  par  instant, 
ne  le  lui  prouvaient  que  trop  ;  il  avait  consenti 
à  s'éloigner,  mais  il  ne  pouvait  le  croire  enco- 
re ;  la  pensée  de  ce  départ  précipité  était  en- 
tourée pour  lui  d'un  étourdisscment  douloureux 
et  cependant  lui  brisait  le  cœur...  Maintenant, 
il  comptait  les  minutes  de  l'attente  avec  l'an- 
goisse de  les  voir  écouler  ;  il  se  trouvait  heu- 
reux encore  d'être  dans  cette  salle  triste,  soli- 
taire, mais  au  moins  sons  le  même  toit  que 
Delphine  1 

Ce  temps  passa  bien  vite.  Il  entendit  sous 
la  fenêtre  quelque  bruit,  mêlé  au  piétinement 
d'un  cheval,  et  reconnut  qu'Yvon  lui  envoyait 
déjà  le  guide  avec  lequel  il  devait  partir. 

En  même  temps,  sous  la  fenêtre  ouverte  de 
la  salle  basse,  une  voix  chantait  en  s'interrom- 
pant  par  instant. 

—  AU  goern  coonM  à  li  gMrrt... 

Ticns-tol  donc  tranquille,  Coco... 

A  la  giMrra  conaM  à  la  guerre, 
Il  D'est  puint  do  trcre  ans  coiabatt; 
Le  fea  do  Boosqact  noai  iclaire 
E(4aaf  la  sait  gaida  dm  bna... 

Mais  tu  ne  veux  donc  pas  que  j'arrange  ta 
scllc.„ 

A  la  gverra  comme  à  la  geerre, 
Toata  arme  ea  nos  maiai  doit  ferrir 
Pour  faire  rentrer  sont  U  terre 
L'eaaemf  qvl  Teat  rmeer Tir... 


Gcorgos  avait  soudain  prêté  Foreille  il  recon- 
naissait dans  ces  lambeaux  de  vers,  mal  ren- 
dus par  une  voix  rustique,  un  ancien  chant 
Vendéen...  11  frémissait  à  cet  aveu  du  guet- 
Sipens,  du  meurtre  mis  à  la  place  des  combats. 


A  l'instant,  Toby  entra  dans  la  salle,  une 
cravache  à  la  main. 

—  Monsieur,  votre  cheval  est  p.^ôt,  dit-il  à 
Georges. 

—  Qu'est-ce  que  tu  chantais  donc  là,  Toby  ? 
demanda  celui-ci. 

—  Une  fameuse  chanson...  que  M.  Yvon  m'a 
apprise. 

A  la  gaarra  comme  I  la  gaerra  1 

—  Ah  !...  ce  chant  vient  d'Yvon  !... 
Georges  pressa  son  front  dans  ses  mains  et 

se  mit  à  marcher  rapidement  en  se  disant  à 
lui-même  : 

—  Grand  Dieu  quelle  pensée...  Je  ne  sais 
pourquoi  une  telle  supposition  vient  me  saisir 
en  ce  moment...  Est-ce  une  lumière...  un  fu- 
neste soupçon?...  U  faut  que  je  le  sache...  sur 
mon  âme  je  le  saurai...  Et  moi  qui  allais  m'é- 
loigncr!...  Emporter  une  telle  idée  dans  mon 
esprit  sans  l'éclaircir,  c'eût  été  l'enfer...  Oh  ! 
non,  non...  c'est  impossible  ! 

—  Coco  est  là,  monsieur,  dit  Toby. 

—  Remmène  ce  cbeyal...  je  ne  pars  plus. 

—  Tiens  !...  monsieur  a  peut-être  peur  de  la 
nuit?...  Oh  il  n'y  a  pas  de  danger...  M.  Yvon 
m'a  dit  de  conduire  monsieur  par  des  chemins 
bien  sûrs,  afin  que  monsieur  ac  fût  pas  exposé 
à  rester  en  route...  et  puis  de  mener  la  bète  du 
meilleur  tcain  possible. 

—  Laisse-moi...  va-t-en...  je  reste!  dit  Geor- 
ges avec  violence. 

Toby  s'en  alla  en  siltlant,  et  le  fils  du  colonci 
Borelly  remonta  dans  sa  chambre. 

IV.  —  DÉCBIREMENS. 

Georges,  avec  la  beauté  remarquable  qu^il 
tenait  de  son  père,  avait  reçu  de  lui  la  force, 
l'énergie,  le  courage  physique  et  moral  par  les- 
quels le  colonel  Borelly  s'était  illustré  dans  la 
carrière  des  armes.  Mais,  pour  le  jeune  homme 
élevé  dans  l'isolement  et  l'oisiveté  contemplative, 
ces  facultés  qui  ne  trouvaient  point  d'issue  au  d^ 
hors,  avaient  porté  toute  leur  puissance  dans 
les  seules  affections.  Aussi  donnaient-elles  aux 
scntimens  qui  remplissaient  la  vie  de  Georges  ; 
le  souvenir  de  son  père  et  l'amour  de  Delphine, 
un  caractère  violent,  exclusif,  une  exaltation 
faite  pour  le  briser  lui-même  et  tout  ce  qui 


228 


DELPHINE. 


aurait  le  malheur  d*ctrc  trop  étroitement  lié 
à  lui. 

Un  sov-^n  extrêmement  hasardé,  qui  s*était 
fait  place  dans  son  esprit,  en  soulevant  en  lui 
mille  pensées  tempétueuses,  Tavait  engagé  à 
rester  à  Montrol,  malgré  la  parole  donnée  à  Yvon. 
Mais  les  mouvements  de  son  cœur  avaient  autant 
de  douceur  et  de  générosité  que  ses  inspira- 
tions portaient  avec  elles  d'emportement  et  d'cf- 
forvescence;  et,  comme  après  son  entretien 
avec  rhomme  de  confiance  de  mademoiselle  de 
Kergocl,  il  était  resté  cependant  persuadé  que 
les  luttes  douloureuses  amenées  par  sa  présen- 
ce avaient  causé  la  défaillance  de  Delphine ,  et 
brisaient  une  organisation  frêle  et  impression- 
nable à  Texcès,  il  s'était  bien  promis  de  sus- 
pendre désormais  toute  demande,  toute  prière, 
tout  reproche,  c\  de  refouler  en  lui  même  les 
élans  les  plus  Tiolens  d'une  passion  qui  pou- 
vait aToir  des  suites  si  funestes. 

Pendant  toute  la  matinée  du  lendemain,  il 
ne  vit  pas  mademoiselle  de  Rergoél  qui  était 
restée  enfermée  dans  sa  chambre.  Dans  Taprès- 
midi,  au  moment  où  il  désespérait  de  la  Toir 
descendre,  il  Taperçut  sur  la  terrasse  du  châ- 
teau, dont  un  rayon  de  soleil  venait  de  sécher 
le  sable. 

Enveloppée  d'jine  robe  de  mérinos  blanc  et 
d'un  voile  jeté  sur  ses  beaux  cheyeux  blonds, 
elle  passait  d^une  marche  lente  et  pensiye  de- 
vant les  murailles  du  château,  aux  larges  pier- 
res sculptées,  aux  antiques  écussons,  entre  les- 
quels serpentaient  la  mousse  et  le  lichen. 

Georges  Taborda,  mais  contraint,  intimidé, 
maintenant  retenant  presque  son  haleine  et  ses 
regards. 

—  Vous  êtes  mieux  aujourd'hui,  n*cst-ce 
pas,  Delphine?  dit-il  en  lui  baisant  b  main. 
Ce  beau  soleil  ranime  et  épanouit  Fâme. 

—  Son  influence  sur  moi  est  si  grande,  dit- 
elle  avec  un  sourire,  qu^en  l'éprouvant  je  crois 
parfois  n'être  qu^unc  faible  plante. 

—  Et  puis,  on  se  trouve  mieux  aussi  mora- 
lement... Quand  il  fait  beau,  on  se  sent  plus 
fort  contre  la  souffrance,  plus  porté  à  prendre 
une  résolution  sage,  à  accepter  avec  fermeté 
les  peines  qui  peuvent  en  découler...  Et  il  fait 
bien  beau  aujourd'hui  Delphine  ! 

—  Vous  en  concluez  que  c^est  le  moment  de 
nous  entendre  enûn  sur  le  parti  à  prendre... 


Eh  bien,  Geoi^es,  la  raison,  la  délicatesse  vous 
font  une  loi  de  me  quitter  dans  quelques  jours, 
comme  je  le  désire,  comme  je  l'exige...  et  de 
renoncer  à  moi. 

—  Ce  parti  doit  assurer,  à  ce  qu'il  parait, 
votre  repos,  votre  bonheur...  C'est  tout  ce  qu'il 
en  faut,  vous  avez  raison. 

—  Ah  !  Georges,  ne  parlez  pas  ainsi... 

—  Non,  ne  le  croyez  pas...  je  ne  cherche    | 
point  à  rappeler  vos  craintes,  vos  inquicludcs 
pour  moi  ;  je  ne  vous  affligerai  plus  par  Ti-    j 
mage  d'un  désespoir  capable  de  tout...  Je  vous 
ai  dit  souvent,  Delphine,  et  j'ai  constamment    ! 
pensé  que  sans  vous  il  n'y  avait  pour  moi  que 
la  mort...  mais  j'ai  beaucoup  réfléchi  cette  nuit,    ' 
et  j'ai  trouvé,  je  crois,  un  parti  entre  cesdeui 
extrêmes  qui  vous  épouvantent. 

—  Ah!  tant  mieux,  dit-elle.  Tenez,  en  en-    , 
tendant  cela,  je  me  sens  renaître...  U  me  sem- 
ble que  le  souffle  revient  dans  ma  poitrine  op- 
pressée depuis  si  longtemps. 

Bd  parlant  ainsi,  ils  étaient  arrivés  à  l'extré- 
mité de  la  terrasse.  Delphine  s^assit  sur  un 
banc  circulaire  qui  régnait  au  pied  d'une  tour, 
et  indiqua  à  Georges  U  place  qui  était  à  côté 
d'eUe. 

La  jeune  femme  était  loin  du  moment  de 
sécurité  éphémère  qu*elle  avait  éprouvé  U 
veille,  jusqu*à  ce  qu'un  avertissement  cruel 
vint  rompre  le  charme  ;  elle  s'était  remise  c^- 
pendant  de  la  commotion  violente  qui  avait 
succédé,  et  revenait  à  son  état  habituel  de 
tristesse  résignée. 

—  Voyons,  dit-elle  en  croisant  ses  deux  bras 
dans  l'attitude  du  recueillement,  mon  ami, 
faites-moi  part  de  vos  projets. 

Georges  la  regarda  longtemps  et  lui  dit  : 

—  Votre  voile  s'est  détaché ,  il  ne  pose  plus 
que  sur  cette  natte  de  cheveux  tournée  en  cou- 
ronne et  retombe  de  là  sur  vos  épaules. 

—  Eh  bien? 

—  Eh  bien,  vous  ressemblez  exactement  ains. 
aux  dames  châtelaines  dont  ce  manoir  a  con- 
servé le  souvenir.  Elles  portaient  des  robes  de 
laine  blanche ,  des  voiles  posés  au  sommet  de 
la  tête  et  tombant  jusqu'aux  pieds;  leurs  che- 
veux figuraient  ainsi  une  couronne  héraldique; 
elles  avaient  cette  beauté  de  haut  lieu ,  cet  air 
modeste  et  ûcr,  expression  de  l'autorité  quelles 


DELPHLNE. 


229 


auraient  pu  exercer  au  milieu  de  la  douceur 
qu^elles  voulaient  seule  faire  sentir  j 

—  Tenez,  Georges,  je  ne  me  défends  pas  de 
ce  que  vous  dites  là...  Car,  moi  aussi,  il  m'est 
arrivé  de  me  trouver... 

—  BeUe! 

—  Oui,  dit-elle,  d'un  air  confidentiel;  mais 
c'était  dans  une  circonstance  particulière,  en 
dehors  de  mes  habitudes  d'esprit;  car,  pendant 
ma  première  jeunesse ,  passée  à  la  campagne, 
je  n'avais  jamais  songé  aux  choses  de  la  beauté. 
Mon  père  me  trouvait  pieuse  et  sensée,  les  pau- 
vres paysans  de  notre  vallée  disaient  que  j'é- 
tais bonne,  je  ne  m'étais  pas  aperçue  qu'il  y 
eût  d'autres  avantages  désirables... 

—  Et,  enfin,  il  arriva?.. 

—  Que  je  vous  rencontrai  sur  la  pelouse  du 
Real  ;  que  bientôt  vous  vîntes  chez  mon  père , 
et  qu*un  attrait  mutuel  sembla  nous  réunir.  En 
ce  temps-là ,  je  me  demandai ,  tout-à-coup,  si 
j'avais  reçu  en  partage,  comme  vous,  ces  dons 
extérieurs  qui  charment  les  regards.  11  me  sem- 
blait, dans  mon  enfantillage,  que  ce  serait  là  un 
signe  de  plus  que  le  ciel  nous  destinait  l'un  à 
Tautre.  Alors,  je  réfléchis,  je  me  comparai  à 
d'autres  femmes,  je  cherchai  à  me  trouver  bel- 
le, et...  je  réussis.  '^ 

—  0  Delphine  !..  Et  c'était  pour  moi  !..  Que 
cet  aveu  est  délicieux  à  entendre!..  J'aurais 
payé  de  ma  vie  ce  que  vous  venez  de  me  dire. 

—  Mon  Dieu!  reprit  subitement  la  jeune  fille, 
av*».c  un  triste  sourire,  de  quelles  choses  frivo- 
les nous  allons  nous  occuper,  quand  il  s'agit  de 
vous,  Georges,  de  votre  avenir.  Voyons  cette 
résolution  dont  vous  alliez  me  parler? 

—  Ah  !  elle  nous  emmène  bien  loin  de  ce 
bonheur  que  votre  douce  confiance  venait  de 
iaire  reparaître. 

—  Pas  de  faiblesse...  dites. 

—  Vous  m'avez  ordonné  de  quitter  votre 
maison...  sous  peu  de  jours...  Vous  m'avez  dit 
qu'il  le  foUait»..  Je  le  crois,  car  vous  ne  vou- 
driez pas  sans  raison  m'imposer  un  tel  suppli- 
ce. Eh  bien  !  un  nouveau  corps  d'armée  va  re- 
joindre le  général  Masséna  en  Italie.  Je  viens 
d'écrire  pour  demandes  une  place  dans  ses 
rangs. 

—  Non,  Georges!  s'écria  Delphine  en  pâlis- 
sant ne  faites  pas  cela  ! 

—  Je  vous  dirai  à  mon  tour  :  il  le  faut. 


—  Vous!  vous!  répéta-t-elle  avec  une  expres- 
sion de  stupeur  croissante ,  vous  aussi  dans  la 
carrière  des  armes!..  Oh!  ce  serait  afi'rcux  à 

^penser  ! 

—  Pourquoi!..  Je  suivrai  le  sort  commun  des 
hommes  de  mon  âge  dans  la  nouvelle  France. 
Je  porterai  un  bras  de  plus  au  siège  de  Gènes, 
et  un  bras  heureux  sans  doute;  car  l'homme 
las  de  vivre  doit  faire  un  bon  soldat! 

—  Hélas!  assez  d'autres  le  seront  à  ce  prix. 
Vous,  Georges,  c'est  impossible. 

—  Hais  pourquoi,  enfin  ? 

—  Parce  que...  parce  que  j'ai  la  guerre  en 
horreur. 

—  Vous,  mademoiselle  !  fiUe  des  nobles  com- 
tes de  Kergoël  qui  se  sont  illustrés  dans  les  ar- 
mes, et  dont  les  ancêtres,  ici  même,  ont  formé 
les  écussons  de  ce  château ,  de  tous  les  com- 
bats livrés  sous  ses  murs? 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe  ;  ce  château  n'a 
pas ,  Dieu  merci ,  une  si  ancienne  noblesse  ;  il 
ne  remonte  pas  aux  temps  barbares  où  tous  les 
hommes  vivaient  en  ennemis...  Regardez,  il 
n*y  a  point  de  bastions  ni  de  remparts  qui  le 
défendent  ;  ses  murs  sont  coupés  de  grandes 
portes  qui  s'ouvraient  pour  l'hospitalité,  et  non 
de  créneaux  et  de  meurtrières  toujours  prêts  à 
envoyer  la  mort  à  qui  s'en  approchait.  S'il  en 
eût  été  autrement ,  s'il  eût  conservé  des  traces 
de  mœurs  féroces  et  sanguinaires,  je  n'y  serais 
pas  venue  ;  non,  et  je  suis  heureuse  de  l'habi- 
ter surtout  pour  fuir  un  monde  qui,  depuis  les 
odieux  succès  de  ce  général  couronné  applaudit 
chaque  jour  au  massacre  de  millions  d'hommes, 
dans  des  batailles  qui  servent  seulement  à 
changer  de  place  les  bornes  des  empires,  à 
élargir  un  pays  aux  dépens  d*un  autre  !  com- 
me si  cela  importait  quelque  chose  à  Dieu  et  à 
l'humanité  ! 

—  Mademoiselle,  dit  Georges,  je  ne  peux  pas 
défendre  ici  la  gloire  militaire;  ma  voix,  en 
parlant  contre  votre  opinion ,  ne  saurait  s'éle- 
ver à  la  hauteur  de  ma  cause. 

—  Vous  ferez  bien  de  ne  pas  la  défendre,  dit 
Delphine  en  se  levant  vivement. 

Et  se  penchant  sur  une  touffe  d'arbustes  pour 
cacher  le  trouble  de  son  visage,  elle  ajouta  : 

—  J'aime  mieux  ce  brin  de  verdure  qui  abrite 
une  abeille  que  tous  les  lauriers  de  vos  héros!.. 
Mais  laissons  cela.  Je  vous  dirai  seulement. 


190 


DELPHINE. 


eontinua-t-cllc  en  venant  se  placer  devant  le 
jeune  homme  :  Georges  ne  vous  engagez  lias; 
je  m'oppose  de  toutes  mes  forces  à  ce  parti  ei- 
trùme...  je  vous  le  défends! 

Elle  était  profondément  émue  et  tremblante. 
Georges ,  prenant  sa  main ,  la  ramena  douce- 
ment sur  le  banc  qu'elle  venait  de  quitter. 

—  Ecoutez-moi,  Delphine,  dit-il,  je  vous  en 
supplie.  A  la  mort  de  mon  père,  je  restai  bien 
jeune  encore,  je  n'avais  pas  quinze  ans...  sans 
fortune,  sans  éducation  terminée.  La  perte  que 
je  venais  d'éprouver  me  plongeait  dans  une  trisr 
tesse  profonde ,  dont  rien  ne  pouvait  me  dis- 
traire. Grâce  au  développement  précoce  d'une 
âme  aimante  et  aux  vertus  parées  d'éclat  qui 
distinguaient  mon  père,  l'amour  filial  avait  été 
un  culte  pour  moi.  La  perte  subite  de  celui  que 
j'idolâtrais  vint  remplir  ce  sentiment  de  douleur 
sans  l'affaiblir.  Mon  père,  que  je  ne  devais  plus 
revoir,  était  encore  tout  pour  moi.  Insouciant 
de  ce  monde ,  où  je  demeurais  seul ,  n'y  son- 
geant que  pour  désirer  de  le  quitter  bientôt,  je 
ne  cherchai  pas  à  m'y  faire  une  place.  J'étu- 
diai, j'appris;  mais  pour  moi  seul,  sans  que 
les  connaissances  que  je  parvins  à  acquérir  fus- 
sent applicables  à  aucun  moyen  d'existence. 
Lorsque  je  vous  connus,  Delphine,  cette  ten- 
dance où  j'avais  toujours  été  de  vivre  seulement 
par  le  cœur,  domina  plus  que  jamais  en  moi; 
je  ne  savais  réellement  plus  s'il  y  avait  sur  la 
terre  d'autre  fortune,  d'autres  honneurs,  d'au- 
tres succès  que  de  vous  voir,  de  vous  aimer,  de 
vous  le  dire...  Au  milieu  de  ces  deux  attache- 
ments exclusifs,  passionnés,  il  n'y  a  pas  eu  pla- 
ce dans  ma  vie  pour  une  autre  pensée  ;  j'ai  tou- 
jours négligé  ou  plutôt  oublié  de  me  créer  un 
état,  une  carrière.  Je  vivais  du  peu  d'argent  qui 

.  avait  formé  tout  mon  patrimoine,  ne  m'inquié- 
tant  pas  qu'il  dût  finir  un  jour...  Et  quand  je 
partis  pour  venir  ici,  mon  cheval...  ce  pauvre 
Gusmand ,  qui  est  tombé  mort  à  votre  porte, 
était  tout  le  reste  de  ma  fortune. 

Delphine  pencha  la  tôte  dans  sa  main  pour 
dérober  ses  larmes  et  murmura  : 

—  0  mon  Dieu  !  sans  famille  et  sans  ressour- 
ces!., c'est  là  ce  qu'il  y  a  de  plus  affreux  pour 
moi! 

—  Que  dites-vous? 

Elle  resta  dans  un  silence  pensif^  Georges 
continua  : 


i 


—  Vous  le  vovez ,  dans  une  telle  situation... 
si  vous  exigez  que  je  vive  encore ,  la  carrière 
militaire  seule  peut  m'offrir  une  existence  ho- 
norable. 

—  Georges ,  il  faut  que  vous  m'cntendin  à 
votre  tour,  dit  Delphine,  les  mains  jointes  et  le 
regard  exalté.  Ce  que  j'ai  à  vous  dire  est  bien 
important.  Mon  ami,  songez  d'abord  que  tout  est 
exceptionnel  entre  nous ,  qu'ainsi  la  proposition 
que  je  vais  vous  faire  ne  doit  point  être  jugéf 
d'après  les  idées  cofnmunes,  mais  avec  une  rai- 
son à  part,  qui  s'applique  seulement  à  notre  si- 
tuation. Maintenant,  écoutez-moi;  appartenant 
à  une  famille  élevée ,  portant  un  nom  honora- 
ble, vous  êtes  dénué  de  tout  moyen  de  soutenir 
cette  position!.. 

—  C'est  pour  cela,  Delphine  !  Ah!  permettez- 
moi  de  le  dire  en  ce  moment!  C'est  pour  cela 
qu'en  vous  parlant  sans  cesse  de  mon  amour, 
le  mot  de  mariage  n'est  jamais  venu  sur  me^ 
lèvres.  Je  voulais  être  uni  à  vous  dans  la  région 
élevée  et  mystérieuse  de  famour,  où  nous  au- 
rions apporté  même  tendresse ,  même  dcToù- 
ment,  même  abandon  complet  de  nos  âmes;  et 
non  dans  un*  lien  social,  où  vous  auriez  appor- 
té une  grande  fortune,  et  moi  le  dénùnient;  où 
je  me  serais  trouvé  en  possession  de  ces  biens 
que  je  ne  pouvais  ra'empôchcr  de  haïr ,  parce 
que  je  n'en  avais  pas  de  scmblaltlcs  à  vous  of- 
ft*ir  en  retour. 

—  Ah  !  vous  me  faites  trembler  pour  ce  qu'il 
me  reste  à  dire  !  Je  le  répète  cependant ,  nous 
sommes  tous  deux  en  dehors  des  convenances 
ordinaires,  et  il  faut  que  vous  m'entendiez  sans 
être  blessé  ni  môme  étonné  de  ce  que  je  tais 
vous  demander.  Je  suis  libre,  ajouta-elle,  arec 
résolution,  depuis  deux  ans  j*ai  atteint l'àgc de 
disposer  de  mes  biens.  Georges,  je  vous  en  sup- 
plie, au  nom  du  ciel ,  laissez-moi  en  passer  ta 
moitié  entre  vos  mains. 

*-  Que  dites-vous? 

—  Oui ,  je  vous  le  demande ,  et  pour  obtenir 
une  telle  grâce,  je  vous  le  demanderais,  s'il  le 
fallait  à  genoux  ! 

—  Mail'...  je  ne  sais  si  j'ai  bien  entendu!.. 
Quoi!  lorsque  je  repoussais  môme  la  pensée 
d'une  union  entre  nous  à  cause  de  cet  avanta^ 
de  la  fortune  que  vous  possédez  seule ,  vous 
voulez  qu'en  restant  étranger... 

—  Oui...  qu'il  en  soit  ainsi. 


DELnnNE.  131 

—  Delphine,  assez  !  lante  que  le  sort  fa  donnée,  sois  à  moi,  sois  ma 

—  Hais  tu  ne  sais  pas,  reprit  Delphine  d'un    femme... 

accent  impétueux ,  que  de  cette  condition  dé-  EUc  secoua  tristement  la  tète, 

pendent  mon  repos,  ma  vie.  Georges!  Georges!  —  N'est-ce  pas,  reprît-il ,  que  notre  sépara- 

continua-t-elle  en  se  tenant  debout  et  supplian-  tion  n'existait  pas  dans  ta  pensée,  ou  n'était 

te  devant  lui,  ne  me  refuse  pas!  qu'une  cruelle  chimère? 

—  Quoi!  vous  me  légueriez  ainsi  vivante  la  —  Georges,  je  te  l'ai  dit,  je  le  dis  encore  : 
moitié  de...  Oh  !  je  ne  comprends  pas.              |  nous  devons  nous  quitter  pour  ne  plus  nous 

—  Non,  tu  ne  peux  comprendre  ;  mais,  écou-  revoir. 

Ce.  Tu  vois  ce  domaine  héréditaire,  cette  demeu-       —  Fais  donc  alors  que  le  passé  n'ait  jamais 
fc  que  m'ont  léguée  mes  parents ,  et  qui  con-    existé!  que  nous  ne  nous  soyons  jamais  connus! 
tient  encore  les  portraits  de  leurs  ancêtres.  Eh    jamais  aimés! 
bien  !  le  jour  où  je  pourrais,  par  un  moyen  quel-  j     —  Un  obstacle  terrible  est  entre  nous. 


conque ,  par  un  des  changements  subits  de  la 
fortune,  sortir  de  ce  château  en  songeant  qu'il 
t  appartient,  ainsi  que  toutceque  je  possède... 
4ussé-je  m'en  aller  seule ,  à  pieds,  par  les  ru- 
des chemins  de  ces  montagnes ,  ce  jour  serait 
le  plus  beau  de  ma  vie!  Ce  jour-là  seulement, 


—  Je  ne  le  crois  pas. 

—  Un  obstacle  tout-puissant!  te  dis-jc. 

—  Eh  bien  î  je  le  maudis  ! 

—  Malheureux  ! 

—  Et  je  jure  de  le  vaincre  ! 

—  Que  dis-tu,  insensé!..  Tu  ne  sais  rien  du 


je  ne  pourrais  pas  maudire  ma  destinée!  ;  passé!  Moi-même ,  tu  ne  me  connais  pas.  Oh  ! 

Georges  l'attira  doucement  à  lui  et  la  rame-    pars  avant  de  me  connaître  ! 
na  sur  le  banc.  Georges  pâlit,  et  sa  voix  devint  frémissante. 

—  Delphine,  dit-il,  réponds-moi  :  d'où  peu-  '  —  Oh!  dit-il,  serais-tu  cc^ipablc?  Toi,  créa- 
vent  te  venir  ces  étranges  pensées?  I  turc  céleste,  serais-tu  tombée  si  bas  que  ta  fau- 

—  La  solitude,  le  dénûment  où  je  te  vois  sur  te  fût  un  abîme  entre  nous?  Alors ,  tu  as  rai- 
la  terre  me  déchirent  l'âme  bien  plus  que  je  ne  son ,  nou?  serions  sépares  à  j.imais  ;  car ,  je  le 
puis  le  dire  !  ,  sens,  j'en  mourrais  !..  Mais,  en  mourant,  je  te 

—  Mais,  pauvre  insensée,  que  veux-tu  donc  dirais  encore  :  Pauvre  enfant,  je  te  pardonne! 
quêta  fortune  fasse  pour  mon  bonheur,  quand  Delphine  le  regarda  avec  une  sorte  de  délire, 
c'est  toi  seule  que  j'aime,  que  je  désire  ;  quand  —  Ces  paroles...  cette  voix...  murmura-t-ellc, 
je  ne  respire  que  par  toi ,  quand  je  t'adore  au    je  les  reconnais! 

point  de  ne  plus  savoir  s'il  est  autre  chose  au  Puis  elle  détourna  la  tète  de  Georges ,  qui 
monde  que  toi-même?..  semblait  être  devenu  pour  elle  un  objet  d'ef- 

-*  J'aurai  fait  du  moins  tout  ce  qu'il  m^aura    froi? 
été  possible,  quand  je  t'aurai  donné  une  exis-       —  Pourquoi  avez-vous  prononcé  ces  mots  ? 
tcnce  digne  de  toi  ;  et  puis ,  mes  prières  éter*    dit-elle  d'un  accent  étouffé  ;  vous  le  voyez  bien, 
nellesel  mes  larmes...  votre  regard ,  votre  .voix  me  font  un  mal  af- 

—  Tu  m'aimes  donc?  |  freux. 

—  Oh  !  dit-elle,  d'une  voix  faible,  et  comme  —  Au  nom  du  ciel,  dit  Georges,  que  se  passc- 
pariant  en  rêve,  cet  air  pur  qui  nous  fait  vivre,    t-il  en  toi? 

ce  ciel  qui  nous  éclaire ,  le  Dieu  qui  plane  au-  —  Laissez-moi  !  laissez-moi  !  répéta-t-cllc. 
dessus  de  toutes  ces  choses,  me  sont  moins  chers  Georges  se  jeta  à  ses  genoux,  demeura  pres- 
que toi  !  terne  devant  elle  ;  il  pleura,  pria  de  toute  son 

—  Alors ,  écoute ,  Delphine ,  reprit  Georges,  âme,  et  ne  put  jamais  obtenir  d'autre  réponse. 
Ainsi  que  tu  l'as  dit,  toutes  les  conditions  sont  —  Ah  !  c'en  est  trop,  dit-il  enfin,  en  se  levant 
djflérentCB  entre  nous.  Je  renonce  donc  au  scn-  impétueusement,  ceci  met  le  comble  à  des  bi- 
timent  dd<déKcatesse ,  exagéré  peut-être ,  qui  zarreries  que  je  ne  peux  plus  supporter.  Il  faut 
n'avait  fai("rejeter  toute  pensée  d'alliance  entre  que  vous  m'appreniez  enfin,  ce  que  je  suis  pour 
nous.  Puisque  tu  m'aimes,  puisque  tu  désires  i  vous.  Objet  d'amour  ou  de  haine ,  je  veux  le 
avec  ardeur  me  faire  partager  Texistcnce  bril-  '  savoir.  Tout-à-l'hcure  encore,  vous  disiez  être 


232 


DELraiNE. 


heureuse  de  tous  trouver  belle  j>our  moi  seul. 
Vous  disiez  m^airaer  plus  que  Dieu  même,  et  ces 
paroles  avaient  bien  Taccent  de  la  vérité.  Puis, 
en  môme  temps,  vous  me  bannissez,  vous  m'of- 
frez la  fortune,  la  fortune  sans  vous,  Delphine  ! 
Ah  !  c*est  le  comble  de  Toutrage  !  Mais,  ce  n'est 
pas  assez  encore,  maintenant  vous  me  repous- 
sez ,  vous  détournez  les  yeux  de  moi...  avec 
horreur,  avec  épouvante  !.. 

Delphine,  accablée ,  anéantie  comme  après 
une  effrayante  vision,  se  tenait  penchée  contre 
la  muraille  de  la  tour,  et,  la  tète  basse,  laissait 
tomber  sur  la  terre  ses  regards  fixes  et  mor- 
nes. 

Mais  lui  continuait  avec  véhémence  : 

—  D'où  viennent  ces  changements  inouïs... 
hors- de  tout  exemple?  Suis-je  donc  un  être 
étrange  qui  a  deux  aspects  divers ,  et  qui  vous 
apparaît  tour  à  tour  sous  une  forme  attrayante, 
sous  une  forme  épouvantable  ?  Est-ce  vous  dont 
le  cœur  est  atteint  d*une  sorte  de  folie ,  qui  le 
fait  passer  à  toute  minute  de  la  tendresse  à  la 
froideur,  à  Tavcrsir^n  môme?  ou  bien,  enfin,  vo- 
tre amour  est-il  donc  si  faible  qu'il  ne  puisse 
s'élever  un  instaui  a  la  hauteur  suprême  de  la 
passion  exclusive,  ardente,  sans  retomber  aus- 
sitôt dans  le  froid  silence ,  dans  rindliférence 
delà  mort?  Parlez...  répondez-moi. 

—  Oh  !  non,  non,  dit-cUe  d'une  voix  faible  ! 
rien  de  tout  cela. 

—  Quoi  donc ,  alors  ?..  que  cet  odieux  mys- 
tère finisse  ! 

—  Georges.  .• 

—  Eh  bien  ? 

—  Faut-il  donc  le  lui  dire,  ô  mon  Dieu  ? 

—  Achevez.  Oh  !  je  ne  vous  le  demande  plus 
avec  une  âme  irritée,  ce  n'est  plus  l'indignation 
de  vos  outrages  qui  est  en  moi,  c'est  le  déses- 
poir. Voyez,  je  pleure,  je  supplie,  je  me  pros- 
terne devant  vous... 

Il  allait  retomber  aux  pieds  de  la  jeune  fem- 
me, lorsque  Yvon ,  qui  descendait  l'escalier  de 
la  tour,  se  trouva  tout-à-coup  devant  eux. 

Son  regard  porté  sur  Georges  était  empreint 
d'un  reproche  sévère. 

Cette  expression  avait  quelque  chose  de  si 
imposant ,  que  le  jeune  homme  resta  un  ins- 
tant frappé  d'immobilité.  Pendant  ce  temps, 
Yvon  s'inclina  devant  sa  maîtresse,  déroula  un 
tapis  sous  ses  pieds,  comme  il  avait  l'habitude 


de  le  faire  quand  elle  allait  s'asseoir  dans  le 
jardin  ;  il  releva  ensuite  son  voile  tombé  sorte 
sable,  et  se  tint  debout  près  d'elle. 

Le  sang  de  Georges  bouillonnait  dans  ses 
veines;  mais  il  vit  Delphine  si  pâle  et  si  abat- 
tue, qu'il  se  sentit  réellement  coupable  envers 
elle  de  l'égoîsme  et  de  la  cruauté  dont  l'accQ- 
sait  Yvon.  11  salua  la  jeune  femme  et  s'éloigna 
rapidement 

Il  allait  au  château  s'enfermer  dans  sa  cbam- 
bre.  Mais  avant  de  monter  les  degrés  du  per- 
ron, il  tourna  la  tète  et  vit  Delphine  qui,  défail- 
lante, brisée,  s'appuyait  sur  le  bras  d'Y  von  pour 
rentrer ,  et  il  remonta  chez  lui  plus  désespéré 
que  jamais» 

V.  —  POUR  TROP  AttlER. 

En  rentrant  dans  son  appartement,  Georges 
passa  devant  la  chambre  d'Yvon.  La  porte  de 
cette  chambre  était  entr'ouvcrtc,  Iç  jeune  hom- 
me s'arrêta  une  minute  sur  le  seuil;  puis  entra 
brusquement,  se  jeta  sur  une  chaise,  et  demeura 
là,  les  bras  croisés,  le  regard  fixe  et  résolu. 

L'apparition  subite  d'Yvon  avait  réveille  ses 
•oupçons  dévorants,  sa  haine  instinctive  contre 
l'étrange  serviteur  de  mademoiselle  de  Ker- 
goël. 

La  veille,  aux  sons  interrompus  de  ce  clMUt 
vendéen  qui  étaient  venus  le  frapper,  il  avait 
tout-à-coup  songé,  en  se  rappelant  diverses  cir- 
constances, en  rapprochant  les  temps  et  les  lieux 
que  cet  homme ,  paysan  et  soldat ,  combattant 
dans  la  guerre  civile  de  95,  attaché  aux  trou- 
pes du  comte  de  Kergoël ,  qui  stationnaient 
dans  la  vallée  du  Real ,  que  cet  homme  pou- 
vait être  l'assassin  de  son  père« 

L'insistance  singulière  avec  laquelle  Yvon 
venait  de  l'engager  à  partir ,  la  ferme  voloBtc 
qu'il  montrait  de  s*interposer  entre  mademoi- 
selle de  Kergoël  et  lui,  donnaient  plus  de  force 
à  cette  supposition  ;  car,  alors,  Yvon  devait  re- 
douter le  fils  du  colonel  Borelly,  et  désirer  l'é- 
loigner à  tout  prix. 

Par  là ,  s'expliquait  aussi  le  changement  de 
Delphine.  Il  avait  commencé  à  se  faire  sentir, 
autant  qu'il  pouvait  se  le  rappeler,  au  raorocnt 
où  elle  l'avait  connu  pour  le  fils  du  colonel  3(h 
relly.  Et  ses  troubles ,  ses  angoisses  devaient, 
en  eifet,  être  terribles,  si  le  crime,  fatal  à  tou- 
te la  destinée  de  Georges*  avait  été  commis  pai 


DELPHINE. 


233^ 


un  des  soldats  de  son  père,  et  aux  portes  mê- 
mes de  sa  dcroeare. 

Telle  était  donc  la  pensée  qui,  la  veille,  tra- 
▼ersajït  l'esprit  de  Georges ,  Tavait  fait  subite- 
ment changer  de  résolution  et  demeurer  à 
UontroL 

En  ce  moment-là,  cette  révélation,  qu'il 
croyait  être  descendue  en  lui,  le  possédait  plus 
fortement  que  jamais.  Il  s'était  décidé  à  entrer 
dans  la  chambre  d'Yvon  pour  l'y  attendre  et 
Jui  parler,  sans  que  cet  entretien  pût  être  en- 
tendu de  Delphine  ni  des  gens  de  la  maison. 
Là  il  voulait  forcer  le  Vendéen  à  s'expliquer , 
et  lui  arracher  la  vérité  à  tout  prix. 

Il  jurait  en  même  temps,  s'il  ne  s'était  pas 
trompé  dans  ses  soupçons ,  de  venger  la  mort 
de  son  père. 

Au  bout  de  quelques  instants  d'attente,  il  se 
mil  à  parcourir  la  pièce  où  il  se  trouvait,  dans 
une  impatience  fébrile.  Il  ne  songeait  pas  qu' Y- 
von  était  alors  attaché  au  service  de  M''*  de 
Kerg^oél,  et  qu'un  domestique  ne  remonte  guè- 
re dans  sa  chambre  pendant  le  cours  de  la 
journée  :  11  ne  voyait  plus  en  lui  qu'un  enne- 
mi à  dévoiler  et  avec  lequel  il  brûlait  de  se 
trouver  en  présence. 

Déjà  depuis  longtemps  il  allait  et  venait  à 
pands  pas,  en  regardant  et  écoutant  sans  cesse 
du  côté  de  la  porte  d'entrée,  lorsque ,  dans  un 
des  brusques  mouvements  de  sa  marche  er- 
f^te ,  il  fit  tomber  un  coffret  qui  se  trouvait 
au  bord  d'une  table. 

La  cassette  était  fermée  à  clé,  mais  en  tom* 
bant  elle  se  rompit  ;  plusieurs  objets  s'en  échap- 
pèrent et  roulèrent  sur  le  carreau. 

Dans  le  nombre,  était  un  portefeuille  qui 
frappa  aussitôt  l'attention  de  Georges;  ses  yeux 
éveillés  avant  sa  pensée  restaient  irrésistible- 
ment fixés  sur  ce  pli  de  cuir  de  Ru.'isie ,  garni 
d'acier,  comme  si  un  lien  intime  eût  existé 
«îtrc  cet  objet  et  lui;  puis,  la  mémoire  venant 
Téclairer,  il  reconnut  parfaitement  ce  porte- 
feuille pour  avoir  appartenu  à  son  père ,  bien 
qu'il  ne  l'eût  vu  que  dans  son  enfance. 

n  s'en  saisft  avidement,  le  pressa  contre  sa 
poitrine.  11  était  bouleversé  de  mille  mouve- 
ments impétueux  en  retrouvant  ainsi  cet  objet 
si  cher,  et  en  le  retrouvant  dans  la  chambre  du 
Vendéen  ;   des  larmes  venaient  mouiller  ses 


yeux,  et  son  cœur  battait  violemment  d'agita* 
tion  et  de  colère. 

Biais  toutes  ces  émotions  cédèrent  devant  le 
désir  de  savoir  ce  que  pouvait  contenir  le  porte- 
feuille, n  l'ouvrit  vivement,  et,  y  trouvant  di- 
vers papiers,  il  les  posa  sur  une  table  et  se  mit 
à  en  examiner  le  contenu. 

C'étaient  des  rapports  faits  aux  généraux,  des 
cartes  de  localités,  des  copies  de  plans  de  cam- 
pagne ;  mais  enfin  une  lettre  frappa  les  yeux 
de  Georges.  Une  lettre  de  son  père ,  et  qui  lui 
était  adressée  ! 

Il  la  lut  avec  une  émotion  que  rien  ne  peut 
rendre. 

a  Mon  fils ,  mon  bien  -  aimé  Georges ,  avait 
écrit  le  colonel  Borelly,  depuis  le  commence- 
ment de  cette  campagne  désastreuse ,  chaque 
jour,  chaque  moment  me  jette  à  quelque  nou- 
veau danger;  aussi,  je  t'écris  chaque  matio 
pour  te  dire  adieu ,  ne  voulant  pas  quitter  la 
terre  sans  cet  adieu  à  mon  fils ,  dans  lequel  je 
dépose  tout  mon  amour.  Car  ce  n'est  pas  ici  une 
guerre  comme  une  autre  ,  où  le  jour  de  la  ba- 
taille est  fixé,  connu  d'avance,  et  où  jusque-là 
nous  pouvons  compter  sur  quelque  temps  à  vi- 
vre !  Dans  ces  luttes  intestines ,  il  n'y  a  point 
de  relâche  ;  les  jours  de  trêve  sont  les  plus  dan- 
gereux, l'embuscade,  le  guct-apons,  le  meurtre 
succèdent  aux  combats.  Je  ne  sais  jamais,  quand 
le  jour  se  lève,  si  le  soir,  je  pourrai  encore  pen- 
ser à  toi  ! 

«  Aussi,  avec  quelle  tendresse  mes  pensées  se 
reportent  sur  toi,  mon  fils,  entre  deux  combats^ 
le  matin  en  prenant  mes  armes  ou  le  soir  en  me 
couchant  pour  quelques  instants  sur  la  terre  du 
bivouac.  Ces  rares  moments  sont  bien  chers,  et 
l'afi'cction  y  redouble  de  puissance.  Ils  ne  sau- 
lont  jamais,  ceux  qui  fournissent  paisiblement 
le  cours  de  leur  vie ,  tout  ce  que  l'amour,  tout 
ce  que  l'amitié  ont  de  force  dans  cette  existence 
des  camps,  qui  nous  place  sans  cesse  en  face 
du  dernier  moment,  dans  cette  situation  suprê- 
me où  l'approche  de  la  mort  fait  si  bien  sentir 
l'attachement  pour  les  siens ,  la  douleur  d'une 
séparation  éternelle  ;  où  les  affections  survivent 
seules  à  tous  les  intérêts  du  monde. 

«  Ces  sentiments  sont  encore  plus  puissants 
en  moi ,  qui  vais  bientôt  te  laisser  seul  sur  la 
terre,  mon  fils;  toi,  si  loin  encore  de  l'Age 
d'homme,  et  en  qui  ma  folle  tendresse  croyait 


j 


231 


DELPHINE. 


déjà  découvrir  tant  d^ beauté,  tant  de  grandeur! 
toi,  dont  il  me  serait  si  doux  de  voir  développer 
la  belle  nature  et  de  conduire  la  destinée! 

((Cependant,  si  je  te  quitte  bientôt,  il  me 
semble  qu*en  mourant  ainsi  pour  une  noble  cau- 
se, pour  mon  pays,  que  je  servirai  avec  ardeur 
jusqu'au  dernier  soupir,  il  me  semble  que  par 
une  telle  mort  j*acquif  rs  le  droit  que  la  Provi- 
dence veille  sur  toi.  Le  sacrifice  de  tout  mon 
sang  ne  doit  pas  être  infructueux'  pour  le  bon- 
heur de  mon  fils,  seul  prix  que  j'en  demande! 
Oui,  je  l'espère,  je  le  sens,  il  naîtra  pour  mon 
fils  quelque  protection  suprême.  Je  lègue  le  soin 
de  ton  avenir  à  ce  qu'il  y  a  encore  de  bon  et  de 
généreux  sur  la  terre;  je  te  conûe ,  dans  l'im- 
raensité  du  monde,  à  un  être  inconnu  encore, 
mais  tendre,  aimant,  comme  je  l'aurais  été  pour 
toi,  et  qui  pourra  devenir  à  ma  place  ton  guide 
bienfaiteur.  » 

Celte  lettre  avait  été  interrompue  le  26  avril 
1795,  au  matin ,  et  la  mort  n'avait  pas  permis 
au  colonel  Borelly  de  la  reprendre.  ^ 

L'adieu  d'un  père  qui  lui  arrivait  après  dix 
années ,  inonda  l'àme  de  Georges  de  regrets  et 
d'amour.  Cette  passion  filiale,  autrefois  si  puis- 
sante en  lui,  se  réveilla  dans  toute  sa  force.  H 
ne  voyait  plus  que  son  père.  Dans  son  sein  pal- 
pitant, amour,  ressentiment,  fureur,  tout  se 
soulevait  au  nom  de  cet  être  si  cher  !  Il  couvrait 
cette  lettre  de  baisers  et  de  larmes.  Mais  la  date 
qu'elle  portait,  ce  chiffre  de  26  avril,  qui,  la 
veille ,  avait  fait  frémir  Delphine ,  l'endroit  où 
il  la  trouvait,  et  qui  était  une  cassette  apparte- 
nant à  Yvon,  tout  lui  prouvait  que  dans  ce  châ- 
teau, où  son  destin  l'avait  jeté,  on  en  savait 
plus  que  lui  sur  la  mort  de  son  père  ;  et  des 
pensées  de  vengeance  venaient  frapper  à  coups 
pressés  son  cerveau  brûlant. 

Dans  un  mouvement  impétueux,  il  poussa  les 
-contrevents  de  la  fenêtre  pour  rafraîchir  son 
front.  Il  aperçut  Yvon  qui  se  promenait  seul  à 
pas  lents,  dans  une  profonde  allée  du  parc. 

En  une  minute,  il  arracha  l'épée  du  Vendéen 
qu'il  avait  remarquée  suspendue  auprès  de  son 
lit,  la  mit  sous  son  manteau,  franchit  l'escalier, 
traversa  le  parc  et  fut  prés  d'Yvon. 

L'allée  où  celui-ci  se  trouvait  était  recouver- 
te par  l'épaisseur  des  branchages,  quoique  en- 
core dépouillée  de  feuilles  ;  le  soleil  eflleurait 
de  légers  rayons  la  tige  épineuse  des  arbres , 


sans  descendre  dans  ia  profondeur  de  Tarcadc, 
qui  s'étendait  sombre,  humide,  terminée  par  un 
cintre,  sous  lequel  s'élevait  un  large  socle,  sup- 
portant une  ancienne  statue  de  chevalier,  rom- 
pue et  noircie  de  mousse. 

Arrivé  au  fond  de  cette  allée,  et  non  loin  de 
Tendroit  où  était  la  statue ,  le  fils  du  colonel 
Borelly  rejoignit  le  Vendéen.  II  l'aborda  les  yeux 
enflammés,  le  visage  couvert  d'une  pâleur  mor- 
telle, et  disant  d'une  voix  impétueuse  : 

—  Voulez-vous  bien  me  dire  comment  ce 
portefeuille  que  voici  était  en  votre  possession? 

Yvon  fit  un  mouvement  de  surprise  pénible 
en  voyant  que  le  jeune  homme  s'était  rendu 
maître  d'un  secret  important;  mais  il  se  remit 
bientôt,  et  dit  froidement  : 

—  Je  ne  peux  répondre  à  cela. 

—  Cependant  ce  portefeuille  ne  vous  appar- 
tient pas  et  je  Tai  repris... 

—  Dans  ma  chambre,  je  le  vois  bien. 

—  Et  vous  n'avez  rien  à  dire? 

—  Non,  rien. 

—  Eh  bien!  je  répondrai  moi.  Ce  portcrcuille 
a  été  saisi  sur  mon  père  après  sa  mort...  Mon 
père  a  succombé  sous  les  coups  d'un  traître... 

Georges  s'arrêta  ;  Yvon  se  tut. 

—  Et  c'est  vous  qui  l'avez  assassiné!  s*écria 
Georges. 

—  Non  ;  vous  vous  trompez ,  dit  Yvon  dans 
un  mouvement  de  brusque  franchise. 

—  Oh  !  n'espérez  pas  m'en  imposer  par  de 
vaines  dénégations ,  par  de  lâches  mensonges. 
Le  colonel  Borelly  a  été  tué  pendant  les  troubles 
de  05,  dans  le  vallon  du  Real  où  vous  combat- 
tiez parmi  les  insurgés.  Et  ce  portefeuille  trouré 
dans  votre  chambre  dit  le  reste  ! 

Yvon  gardait  un  impassible  silence. 

—  Quelle  autre  preuve  du  crime  voulez-vous 
que  j'attende?  dit  Georges  avec  plus  de  violon- 
ce.  Après  avoir  assassiné  le  colonel  Borelly,  vous 
l'avez  dépouillé. 

L'officier  vendéen  fit  un  geste  de  répulsion 
profonde.  Georges  continua  : 

—  Et  il  y  avait  là  une  lettre  si  précieuse, 
le  dernier  adieu  d^un  père!  qui  m'*a  été  sous- 
traite pendant  dix  ans! 

—  J'atteste  le  ciel,  monsieur,  dit  Yvon,  que 
c'est  pour  cette  lettre  même ,  pour  vous  la  re- 
mettre un  jour,  que  j'ai  gardé  le  portefeuille. 
Mais,  pendant  longtemps ,  je  ne  savais  rien  de 


^/?W 


DELPHINE.  23S 


TOUS,  n' 


DELPïflNE. 


235 


vous,  ni  du  lieu  que  tous  habitiez,  et,  depuis 
que  je  vous  connais,  j'ai  eu  des  raisons  sacrées 
pour  différer  cette  restitution,  et  attendre  qu'elle 
pût  se  faire  sans  danger. 

—  Attendre  que  je  fusse  loin  de  yous  et  qu'il 
n'y  eût  plus  de  danger  d'éveiller  mes  soup- 
fons...  ♦ 

—  C'est  possible. 

—  Vous  ne  niez  donc  plus  maintenant? 

—  Non.  Dans  le  premier  moment,  une  parole 
irréfléchie  m'est  échappée ,  mais  à  présent  ac- 
cusez-moi... 

—  De  trahison,  de  meurtre? 

—  Si  vous  le  voulez,  je  ne  nierai  plus  rien. 
—Mais  vous  vous  taisez;  quand  le  crime  est 

fiévoiJé,  vous  refusez  encore  d'avouer,  pour  me 
laisser  des  doutes  et  retenir  mon  bras. 

—  Donnez  à  mes  paroles  le  sens  que  vous 
voudrez. 

La  fureur  de  Georges  n'avait  plus  de  bornes. 
Ils  étaient  seuls  au  fond  de  cette  allée  impéné- 
trable aux  regards.  Le  jeune  homme  porta  la 
main  sous  son  manteau  « 

—  C'est  assez ,  dit-il  d'une  voix  sourde.  Je 
ne  suis  pas  un  assassin  moi...  c'est  un  combat 
à  mort  entre  nous  qu'il  me  faut.  Heureusement 
TOUS  avez  porté  l'épée ,  et  ce  combat  est  possi- 
ble... 

n  jeta  l'épée  d'Yvon  devant  lui. 

—  Prenez,  ajouta-t-il,  et  allez  me  chercher 
une  arme.  Je  vous  attends  à  cette  place  même. 
Allez! 

—  Je  ne  me  battrai  pas,  dit  Yvon  d'une  voix 

ferme  et  austère. 

—  Contre  moi  ? 

—  Ni  contre  personne. 

—  Misérable  ! 

—  Vos  injures  sont  inutiles. 

—Elles  servent  du  moins  à  répandre  sur  vous 
la  honte  que  vous  méritez,  quand,  après  avoir 
égorgé  dans  Tombre  le  voyageur  qui  venait 
vous  demander  asile ,  vous  refusez  ensuite  un 
combat  loyal  aTCc  son  fils. 

—  Si  je  me  faisais  tuer,  quel  ami,  quel  sou- 
tien rester?  H-il  en  ce  monde  à  mademoiselle  de 
Kcrgoël. 

—  Ah  !  c'est  pour  elle  ! 

—  Du  jour  où  ma  vie  a  pu  lui  être  consacrée, 
j  ai  dû  jurer  de  ne  l'exposer  jamais.  Je  dois 
rester  prés  de  celle  dont  la  sûreté  m'a  été  confiée. 


C'est  un  poste  sacré,  d'oii  je  ne  veux  pas  qu'un 
coup  d'épce  me  fasse  descendre. 

—  C'est  un  prétexte,  dit  Georges  avec  l'obsti- 
nation de  la  colère,  un  prétexte  pour  cacher  une 
peur  ignoble. 

—  Peur  ici,  dans  ce  parc  !  peur  de  vous  !  dit 
Yvon,  en  haussant  les  épaules.  Regardez  donc 
les  cicatrices  que  je  porte  au  front  :  elles  vous 
montreront  que  je  n'ai  pas  eu  peur  devant  les 
armées  de  la  République. 

—  Alors ,  vous  voulez  vivre  pour  accomplir 
quelque  nouveau  crime. 

—  Pensez,  dites  tout  ce  qu'il  vous  plaira... 
Vous  m'avez  accusé  d'assassinat,  moi  !..  un  sol- 
dat!., et  je  n'ai  pas  levé  le  fer  sur  vous.  Vous 
voyez  bien  que  je  ne  me  battrai  pas. 

—  Il  le  faut ,  dit  Georges ,  avec  un  cri  de 
rage. 

—  Non. 

—  Il  le  faut ,  répéta  Georges ,  en  regardant 
l'épée  restée  sur  la  terre,  car  autrement... 

—  Eh  bien? 

—  Il  se  passerait  ici...  une  chose  horrible. 

—  Silence!  qu'on  ne  vous  entende  pas! 

—  Oh  !  battez-vous.  Après  avoir  tué  le  père, 
ne  faites  pas  du  fils  un  assassin. 

—  Ce  sérail  impossible. 

—  Ici  même ,  si  vous  ne  vous  défendez  pas, 
je  vous  plonge  cette  lame  dans  le  cœur. 

Il  ramassa  répcc  et  la  serra  convulsivement 
dans  sa  main. 

—  Vous  êtes  insensé,  répondit  Yvon  avec  dé- 
dain. 

Georges,  transporté  de  fureur  et  anime  en  ce 
moment  d'une  force  surhumaine ,  d'une  main 
saisit  Yvon,  le  jette  contre  le  socle  de  la  statue, 
l'y  tient  à  demi  renversé,  de  l'autre  lève  Tcpée 
sur  sa  poitrine... 

Mais  à  l'instant  Delphine ,  éperdue,  s'élance 
devant  lui  et  s'écrie  : 

—  Un  meurtre!..  Toi,  Georges?  (I) 

—  Non,  je  veux  venger  mon  père. 
•^Ton  père!  dit-elle  de  l'accent  d'une  rêvé* 

lation  suprême;  ton  père,  c'est  moi  qui  l'ai  tué. 

Georges,  pâle  comme  un  mort,  laisse  tomber 
son  arme  et  se  retire  pas  à  pas  eu  arrière. 

Pourtant  l'horrible  vérité  qui  se  dévoile  n'a 
pas  encore  pénétré  en  lui. 

(1)  Voir  U  gravure  lar  acier. 


230 


DELPUINE. 


—  Vous!  dit-il  avec  un  accent  dont  rien  ne 
peut  rendre  la  stupeur  égarée,  vous  une  fem- 
me... en  ce  tcmps-ià  une  enfant... 

—  Moi ,  reprend-elle  les  yeux  fixes  «  la  voix 
solennelle  ;  cette  vallée  du  Real  où  tu  m^as  ren- 
contrée, où  tu  m'as  aimée,  est  le  lieu  où  il  est 
tombé  mort.  Et  le  coup  (atal ,  c'est  ma  main 
qui  Ta  tiré. 

Georges,  toujours  regardant  Delphine ,  tou- 
jours reculant  lentement,  est  allé  tomber  sur  un 
banc  de  pierre. 

Un  silence  morne,  terrible,  a  succédé  à  TaTca 
de  Delphine,  jeté  dans  un  mouvement  d'épou- 
vante. Les  domestiques  de  la  maison ,  attirés 
par  le  son  des  voix  élevées  qui  se  sont  fait  en- 
tendre un  instant  auparavant,  arrivent  bientôt 
auprès  de  leur  maîtresse  :  mais  en  voyant  Geor- 
ges si  pâle  et  si  défait,  immobile  sur  ce  banc, 
mademoiselle  de  Kergoël  et  Yvon  debout,  sans 
mouvement  devant  lui,  ils  s'arrêtent  aussi,  stu- 
péfaits et  silencieux. 

Georges  tenait  la  tète  penchée  sur  sa  poitri- 
ne ,  mais  la  fixité  de  son  regard  attaché  sur  la 
terre ,  la  teinte  morbide  de  son  visage,  la  dé- 
composition extraordinaire  de  ses  traits,  mon- 
traient qu'un  sourd  ravage  s'opérait  en  lui  dans 
l'excès  du  désespoir. 

Delphine  attendait,  palpitante,  quelle  dcoision 
sortirait  de  ses  lèvres,  après  le  secret  foudroyant 
qu'il  venait  d'apprendre.  Elle  avait  cessé  de  res- 
pirer, dans  l'angoisse  qui  la  dévorait. 

Enfin,  après  quelques  moments  de  cette  at- 
tente insupportable,  elle  s'agenouilla  devant 
Georges ,  prit  sa  main  pendante  à  ses  côtés,  et 
laissa  tomber  sur  cette  main  sa  tète  éplorée. 

Le  môme  silence  durait  toujours;  l'anxiété 
de  Delphine  avait  passé  dans  l'âme  de  ceux 
qui  l'entouraient  ;  Yvon  ressentait  toutes  les 
douleurs  de  la  jeune  femme  ;  et  ceux  même 
qui  en  ignoraient  la  cause  restaient  immobiles 
et  tremblants  près  décile. 

Par  instants  Georges  tressaillait,  des  frémis* 
semcnts  nerveux  parcouraient  son  corps ,  et  il 
entr'ouvrait  les  lèvres. 

Enfin ,  il  dit  d'une  voix  brève ,  saccadée ,  et 
qui  paraissait  étrangère  à  son  organe  ordi- 
naire : 

—  Gusmand...  mon  bon  cheval...  lève-toi, 
viens...  Mort!  tu  es  mort...  moi  aussi...  Mais, 
viens,  viens,  partons  d'ici! 


Autour  de  lui,  tout  le  monde  tressaillit,  sans 
rien  comprendre  encore  à  ces  paroles. 

U  regarda  dans  l'espace  d'un  air  égaré,  et  dit 
encore  : 

—  Entrons  dans  ce  pays  désert...  cherchons 
le  chemin...  Delphine!.,  je  croyais  l'avoir  re- 
trouvée.... mais  non,  c'était quelque  chose 

d'horrible...  Allons  plus  loin...  plus  loin!.. 

Alors  il  se  leva  et  se  mit  à  marcher  dans  le 
parc  à  pas  lents. 

Delphine  le  suivit  instinctivement,  se  tenant 
sans  bruit  à  ses  côtés. 

Les  témoins  de  cette  scène ,  retenus  par  le 
respect  n'osèrent  se  joindre  à  eux,  mais  chacon 
les  accompagna  du  regard  avec  une  émotion 
muette  et  attentive. 

On  vit  Georges  sortir  de  l'enceinte  du  parc, 
Delphine  le  suivit.  Georges  prit  le  chemin  es* 
carpe  du  coteau ,  et  Delphine  le  suivit  encore. 
Ils  montèrent  quelque  temps.  On  ne  vit  pios 
que  le  léger  mouvement  des  branches  sur  leur 
passage,  et  une  robe  blanche  dans  la  verdure. 
Ensuite  ils  disparurent  tous  deux  dans  les  sen- 
tiers des  montagnes. 

YL  —  LE  VOYAGE  SILENCIEUX. 

Les  premières  chaleurs  du  prènterops  com- 
mençaient â  fondre  la  neige  sur  la  montagne 
qui  dominait  Montrol.  Au  pied  des  gigantes- 
ques sapins,  des  roches  aiguës,  se  découvraient 
de  longues  zones  de  verdure,  argentées  par  les 
glaces  qui ,  en  se  dilatant ,  allaient  en  nappes 
ondoyantes  rejoindre  le  cours  de  la  Dore.  Au- 
tour des  blocs  de  granit ,  des  colonnes  de  ba- 
salte, immuables  et  étemelles,  des  flots  de  jeune 
feuillée  se  dégageaient  partout  des  frimas ,  et 
naissaient  pour  un  des  étés  ardents  et  rapides 
de  cette  contrée. 

Des  sentiers  frayés  par  les  pâtres  et  serpen- 
tant à  travers  les  hauteurs,  indiquaient  les  ra- 
res endroits  de  ces  parages  où  on  pouvait  poser 
le  pied,  entre  les  ravins  et  les  pics  de  rochers. 

C'était  dans  un  de  ces  chemins  étroits  que 
Georges  s'était  engagé. 

Il  allait  devant  lui ,  d'un  pas  machinal ,  les 
yeux  ternes  et  sans  regard.  Delphine  le  suivait 
étonnée ,  tremblante ,  contemplant  avec  cilroi 
l'aspect  étrange  qu'avait  pris  son  désespoir; 
elle  se  tenait  à  quelques  pas  en  anière,  frayant 
avec  peine  le  rude  sentier,  dont  les  pierres  rou* 


DELPHINE. 


237 


lantcs  et  les  ronces  entraTaîent  ses  pieds,  et  te- 
nant toujours  ses  regards  attachés  sur  Georges. 

Usavançaient  ainsi  tous  deux,  sans  qu'on  pût 
saToir  ce  qu'il  adviendrait  de  ceiUî  marche  in- 
wDsee* 

Georges  gardait  un  profond  silence,  mais  on 
pouTait  juger  à  son  aspect  du  trouble  de  ses 
idées.  Il  avançait  d'une  marche  lente  et  conti- 
nue, ne  regardant  ni  les  objets  qui  devaient  le 
plas  naturellement  frapper  ses  yeux,  ni  les  gouf- 
fres ouverts  auprès  de  lui,  pour  en  détourner 
tes  pas.  Cependant  il  paraissait,  à  un  air  de  ré- 
fleiion  empreint  au  milieu  de  l'altération  de  ses 
traits,  qu'en  avançant  ainsi  il  croyait  se  diriger 
vers  un  but  existant  dans  son  imagination ,  et 
qu'il  regardait  en  lui-même  bien  plus  qu'il  ne 
le  cherchait  au  dehors. 

Toute  l'âme  de  Delphine  était  attachée  à  ses 
pas;  elle  le  suivait  partout  où  le  conduisait  sa 
fantaisie  errante ,  observant  tous  ses  mouve- 
ments, se  tenant  autant  que  possible  loin  de  ses 
regards;  mais  lorsqu'il  approchait  d'un  endroit 
difficile,  prenant  elle -même  le  bord  glissant  du 
précipice,  afin  de  se  mettre  entre  lui  et  le  dan- 
ger. 

Encore  étourdie  du  coup  qui  venait  delà 
fispper,  elle  n'en  prévoyait  pas  toute  l'étendue; 
elle  souffrait  seulement  de  voir  Georges  dans 
ce  pays  désert,  loin  des  secours  qu'on  aurait 
peut4tre  pu  donner  à  son  état  extraordinaire. 
Après  ce  qui  s'était  passé,  après  l'épouvantable 
aveu  qui  venait  de  tomber  entre  eux  pour  les 
(éparer  avec  tant  de  douleur,  elle  tremblait  de 
se  montrer  à  Georges,  de  lui  parler  ;  elle  atten- 
dait qu'il  s'arrêtât  par  l'excès  de  la  fatigue  pour 
essayer  de  le  ramener  à  Montrol.  Elle  espérait 
que  dans  l'égarement  d^esprit  où  il  paraissait 
plongé,  oubliant  tout  le  reste,  il  reconnaîtrait 
seulement  sa  voix,  et  se  laisserait  guider  par 
elle...  De  toute  la  passion  idolâtre  que  Georges 
lai  avait  naguère  prodiguée,  elle  n'attendait 
plus  quo  ce  faible  et  instinctif  souvenir  de  son 
^c,  dont  elle  voulait  se  servir  pour  le  sauver. 

Cependant,  au  bout  de  quelque  temps,  comme 
ectte  course  semblait  devenir  interminable , 
elle  essaya  de  se  mettre  devant  les  pas  de 
Georges ,  et  de  lui  adresser  quelques  paroles 
d'amour  et  de  prière.  Mais  il  ne  parut  ni  la  voir, 
Di  rentcmlre;  fl  le  détourna  d'elle,  comme  des 


roches  blanches  qui  gênaient  parfois  son  pas- 
sage, et  continua  sa  route. 

Ils  avançaient  toujours  ;  l'espace  s'agrandis- 
sait derrière  eux  ;  on  n'apercevait  plus,  du  point 
où  ils  étaient  arrivés,  Montrol  ni  ses  tours  ;  les 
chemins  devenaient  de  plus  en  plus  déserts,  et 
allaient  s'enfonçant  dans  les  gorges  tortueuses 
des  montagnes. 

Georges,  loin  de  s'arrêter,  parut  soudain  im- 
patient de  ne  pas  découvrir  le  but  imaginaire 
qu'il  poursuivait,  et  il  précipita  davantage  ses 
pas. 

U  ne  paraissait  sentir  ni  la  fatigue,  ni  les  as- 
pérités du  chemin  ;  une  fièvre  subite,  allumée 
dans  son  sang,  surexcitait  ses  forces,  et  il  sem- 
blait poussé  en  avant  par  une  impulsion  irrésisr 
tible  ;  quand  le  sentier  manquait  devant  lui,  il 
s'engageait  à  travers  champs ,  et  allait  d'une 
marche  toujours  plus  rapide.  Delphine  était 
soutenue,  eue,  par  les  forces  de  l'amour,  et 
elle  ne  sentait  pas  non  plus  les  ronces  qui  dé- 
chiraient ses  pieds  à  chaque  pas. 

Ils  parcouraient  alors  tons  deux  un  sentier 
à  mi-côte,  qui  avait  à  sa  droite  une  pente  ra- 
pide, au  pied  de  laquelle  on  découvrait,  entre 
des  masses  d*arbres  et  des  monticules ,  le  clo- 
cher de  la  petite  ville  de  Vallore,  et,  à  sa  droite, 
la  cime  conique  où  se  voient,  auprès  d'un  an- 
cien cratère,  des  ruines  de  douze  cents  ans,  qui 
ont  appartenu  au  château-fort  de  Thierry,  roi 
de  Metz. 

Delphine  désirait  et  craignait  en  même  temps 
de  voir  Georges  se  diriger  du  côté  de  Vallore. 
Là,  elle  pourrait  trouver  un  abri,  des  secours; 
mais,  dans  sa  timidité  extrême,  elle  frémissait 
d'arriver  ainsi  dans  une  ville  étrangère,  à  pied, 
légèrement  vêtue  de  blanc ,  tête  nue ,  et  seule 
avec  ce  jeune  homme,  pâle,  défait,  frappé  d'é- 
garemenf,  et  auquel  elle  ne  pouvait  donner  les 
noms  de  mari  ni  de  frère. 

Elle  n'eut  pas  longtemps  à  rester  dans  cette 
alternative.  Georges,  tournant  brusquement, 
marcha  du  côté  du  cratère,  dans  des  parages 
entièrement  couverts  de  rochers,  débroussailles, 
et  déchirée  de  longs  ravins. 

La  nuit  approchait. 

Une  teinte  sombre  voilait  déjà  la  surface  de 
la  terre;  le  miroir  des  lacs  épars  dans  la  cam- 
pagne n'offrait  plus  qu'une  sombre  transpa* 


S39 


DELPHINE. 


rcnce;  le  vent  du  soir  agitait  les  branchages , 
et  on  pouvait  croire  à  chaque  instant  leur  bruis- 
sement causé  par  les  bètes  fauves  ou  les  ser- 
pents passant  dans  les  ajifractuosités  des  ro- 
chers. Le  jour»  seul  gardien  de  ce  payssauvage» 
en  s*éloignant,  le  laissait  liyré  à  toutes  les  in- 
fluences malfaisantes.  -^ 

Delphine  commençait  à  frémir  de  sa  situa- 
tion. Là,  elle  apercevait  des  précipices  sans 
fond  dont  la  nuitvoilait  les  bords;  ici,  des  bois 
dont  les  profondeurs  ténébreuses  ne  pouvaient 
présenter  au  voyageur  que  le  froid ,  la  faim , 
sur  une  terre  humide  et  semée  de  reptiles. 
Elle  tremblait  pour  Georges,  pour  cet  être  ado- 
ré, qu'elle  voyait  ainsi  perdu  loin  du  monde , 
dans  les  endroits  les  plus  dangereui,  et  ne  sa- 
chant plus  veiller  sur  lui-même.  Un  seul  mot 
de  Georges,  un  seul  éclair  de  raison  eut  conso- 
lé la  jeune  femme  jusqu'au  fond  de  Tàme  ;  en 
le  voyant  capable  de  se  diriger,  de  se  soustraire 
au  danger ,  elle  se  serait  crue  sauvée  elle-mê- 
me... Mais  rien  ne  se  montrait  en  lui,  que  la 
pensée  fixe  et  désespérante  d'avancer  sans 
cesse. 

Ce  silence  implacable  était  plus  triste  pour 
Delphine  que  la  nuit,  la  solitude,  les  bois  som- 
bres et  Tabime...  Georges  était  là,  et  elle  ne 
pouvait  en  attendre  ni  une  parole,  ni  un  re- 
gard !  Ce  n'était  plus  que  le  fantôme  de  luî- 
mème,  fantôme  portant  avec  lui  l'effroi,  le  dé- 
sespoir ,  mais  toujours  aussi  précieux ,  aussi 
cher  à  Tàme  idolâtre  de  Delphine. 

Brisée  de  fatigue,  de  douleur,  la  jeune  femme 
s'appuya  contre  un  tronc  d'arbre ,  croyant  ex- 
pirer en  cet  endroit 

En  ce  moment,  elle  entendit  sonner  l'ange- 
lus.  Apporté  par  le  vent  du  soir,  le  son  lent  et 
recueilli  venait  doucement  vibrer  dans  le  feuil- 
lage. 

Delphine  se  leva  vivement,  le  regard  ranimé, 
le  cœur  battant  d'espérance.  L'approche  d'une 
habitation  hospitalière,  annoncée  par  cette  voie 
bénie,  ranimait  entièrement  son  courage. 

Heureusement  Georges,  au  milieu  de  son 
horrible  trouble  d'esprit,  reconnut  cet  avertis- 
sement, et  la  nature  le  faisant  aspirer  enfln  à  un 
lieu  de  repos,  il  se  dirigea  par  instinct  du  côté 
d'où  venait  le  son  de  cloche. 

En  effet ,  au  détour  d'un  massif  de  chônes , 


une  lumière  parut  sur  la  côte  sombre ,  et  les 
deux  pauvres  égarés  arrivèrent  dans  un  petit 
hameau,  caché  dans  le  pli  de  la  montagne. 

Georges  se  laissa  tomber  sur  un  banc  à  la 
porte  d'une  cabane.  Delphine  entra  dansPiaté- 
rieur  et  demanda  à  un  vieillard  et  à  sa  femme, 
qui  s'y  trouvaient  seuls,  la  permission  de  passer 
la  nuit  sous  leur  toit. 

Ces  deux  paysans,  gens  simples  etignoiaots 
du  monde  au  dernier  point,  reçurent  U  jeuoc 
dame  comme  elle  pouvait  le  désirer,  c'est-à- 
dire  sans  s'étonner  de  sa  présence  ni  de  Taspect 
morne  et  égaré  de  son  compagnon  de  voyage. 

Delphine  approcha  des  lèvres  de  Georges 
une  Jatte  de  lait,  qu'il  but  avidement  Ensuite 
elle  s'occupa  de  préparer  elle-même  la  coocbc 
où  il  pourrait  reposer  ;  elle  apporta  dansses  bras 
une  quantité  de  gerbes  Iraichement  coupées,  et 
arrangea  la  paille  sèche  sur  la  terre  de  la  car 
bane...  Cette  jeune  femme ,  la  veille  encore 
d'une  organisation  si  frêle,  d'une  santé  défail- 
lante, ne  sentait  plus  rien  de  cette  faiblesse,  d< 
ces  souffrances  physiques,  et  avait trouTé  tout 
à  coup  des  forces  inconnues  pour  le  rude  voilage 
dans  lequel  son  destin  l'avait  jetée. 

Elle  regardait  avec  une  tendresse  de  mère 
Georges  étendu  sur  sa  couche  rustique. 

Pour  la  première  fois  depuis  son  départ,  il 
enlr'ouvrit  les  lèvres.  Promenant  les  veux  au- 
tour de  lui  d'un  air  d'étonnemcnt ,  il  mur- 
mura  : 

—  On  a  dit  qu'elle  était  au  château  de  Mon- 
trol...  Le  château  de  Montrol...  je  ne  le  trouve 
pas...  Delphine!...  Delphine!  je  ne  peux  pas 
arriver  jusqu'à  elle  !... 

La  jeune  femme  reconnut  que  c'était  tou- 
jours à  elle  qu'il  songeait  dans  son  aberration; 
il  cherchait  encore  sa  demeure ,  revenant  à  1* 
dernière  impression  forte  qui  l'avait  frappé  avant 
la  crise  funeste. 

Elle  passa  une  nuit  affreuse  ;  la  fati^c  ci- 
cessivc,  surtout  l'anxiété  dévorante,  la  tcnaioDl 
éveillée...  L'état  de  Georges  l'épouvantait;  ce- 
pendant elle  n'y  voyait  encore  qu'un  accès  de 
délire  ;  elle  ne  voulait  pas  croire  que  la  raison, 
fût  altérée  en  lui  pour  jamais;  elle  n'osait  pas 
prononcer  en  elle-même  ce  mot  horrible  de  fo- 
lie... Et  pourtant  elle  tressaillait  à  toute  mi- 
nute, comme  à  l'approche  d'un  grand  malheur. 

Avant  le  jour,  le  vieux  paysan  et  sa  femme  sor- 


DELPHINE. 


1^39 


tirent  de  la  maison  pour  aller  à  leurs  travaux 
accoutumés. 

Avant  le  jour  aussi ,  Delphine  était  agenouillée 
au  chevet  de  Georges  encore  endormi.  Ce  mo- 
ment du  réveil  lui  semblait  devoir  décider  de 
rétat  de  Georges.  Après  le  long  repos  de  la  nuit 
la  pensée ,  un  moment  égarée ,  devait  repren- 
dre sa  voie  habituelle  ;  si  die  se  montrait  encore 
vacillante  et  troublée,  c'est  que  l'esprit  était 
réellement  atteint  d'un  mal  terrible. 

Delphine  était  donc  prosternée  sur  les  gerbes 
de  paille,  les  mains  jointes,  et  épiant  avec 
aniicté  les  premiers  signes  d'existence  que 
Georges  donnerait  en  rouvrant  les  yeux. 

Le  crépuscule  pénétrait  bien  lentement  dans 
la  cabane  ;  les  brins  de  chaume  qui  descen- 
daient du  toit  devant  l'étroite  lucarne  interrom- 
paient sa  lumière  naissante,  qui  se  répandait 
terne  et  pâle  sur  les  objets  de  ce  misérable  in- 
térieur, fy 

La  jeune  femme  attendait  toujours,  agenouil- 
lée et  palpitante,  priant  Dieu  ou  regardant  les 
traits  de  Georges  avec  une  fixité  pénétrante, 
<ini  s'efforçait  d'arriver  jusqu'à  son  àrae. 

Enfin,  Georges  sortit  d'un  pénible  sommeil, 
.  il  ouvrit  lentement  la  paupière  ;  son  œil  froid  et 
triste  se  tourna  vers  Delphine,  et  nulle  étincelle 
ne  vint  l'animer...  Une  souleva  pas  satètelan- 
guissamment  appuyée  sur  son  bras...  nul  mou- 
vement subit,  impétueux,  ne  fit  battre  sa  poi- 
trine... 
n  ne  reconnaissait  pas  Delphine. 
Elle  laissa  échapper  un  cri  déchirant,  cacha 
envisage  dans  ses  mains,  et  se  jeta  anéantie 
sorîa  couche  de  paille...  Georges  était  fou... 

Elle  se  raidit  cependant  contre  cette  aflrcusc 
pensée;  elle  voulut  la  repousser  encore...  Vingt 
fois  elle  appela  Georges  d'un  accent  désespéré., 
elle  baigna  ses  mains  de  larmes... 

Rien  ne  lui  répondit...  rien  ne  pouvait  plus 
pénétrer  dans  cette  âme  voilée  de  sombres 
wwges...  oo  perdue  pour  toujours. 

La  journée  qui  suivit  fut  la  plus  aflreuse  de 
toutes  celles  qu'une  destinée  étrange  avait  déjà 
nwrquées  pour  Delphine...  Elle  voyait ,  perdu 
par  sa  faste,  l'homme  qu'elle  aimait  !..  et  le  fils 
du  colonel  Borelly! 

Les  deux  voyageurs  restèrent  dans  la  maison 
des  paysans. 
DelpÂiine  demeura  accablée  à  la  place  où  elle 


se  trouvait;  Georges,  après  avoir  pris  machina- 
lement les  aliments  qu'on  lui  préparait,  alla  se 
placer  sur  le  seuil  de  la  chaumière,  morne,  si- 
lencieux comme  la  veille,  pressant  parfois  son 
front  de  sa  main  comme  pour  rappeler  ses  idées, 
puis  secouant  la  tète  et  retombant  dans  une 
muette  inertie. 

Cependant  vers  le  soir,  mademoiselle  de  Ker- 
gocl  songea  à  la  situation  cruelle  et  dangereuse 
où  elle  se  trouvait  ;  elle  écrivit  à  Yvon  de  venir 
la  rejoindre,  lui  indiquant  Pendroit  où  elle  s'é- 
tait arrêtée  ;  et  elle  envoya  un  enfant  du  hameau 
porter  sa  lettre  à  Montrol. 

Le  lendemain,  elle  attendait  avec  impatience 
l'arrivée  d'Yvon  ;  elle  sentait  que  la  vue  de  ce 
fidèle  ami  lui  apporterait  quelque  soulagement., 
ses  soins  pourraient  peut-être  aussi  être  utiles 
à  Georges...  Elle  calculait  le  temps  nécessaire 
à  sa  route,  et  marquait  déjà  l'heure  à  laquelle 
il  pourrait  arriver. 

A  cet  instant,  elle  remarqua  que  Georges^, 
toujours  debout  à  la  porte  de  la  chaumière, 
prenait  une  physionomie  plus  égarée,  et  regar- 
dait l'espace  avec  une  sorte  d'impatience  fé- 
brile... En  même  temps,  le  malheureux  insen- 
sé se  mit  en  marche ,  et  s'éloigna  rapidement 
du  hameau. 

Delphine  jugea  bien  qu'il  allait  reprendre 
son  étrange  pérégrination.  Faisant  le  sacrifiée 
de  sa  dernière  espérance ,  elle  s'attacha  à  ses 
pas;  et  tous  deux  s'enfoncèrent  de  nouveau 
dans  la  campagne  déserte. 

Ayant  heureusement  quelques  pièces  d'orsur 
elle  mademoiselle  de  Kergoêl  avait  pu ,  avant 
de  partir,  payer  ses  hôtes  et  acheter  pour  elle, 
une  cape  de  paysanne,  dans  laquelle  elle  se  sen- 
tait moins  intimidée  en  parcourant  ainsi,  à  pied, 
des  pays  inconnus. 

Georges  trouvait  des  forces  extraordinaires 
dans  cette  ardeur  intense  que  le  délire  allume 
dans  les  veines.  Delphine  était  soutenue  par 
un  dévoûment  infini,  par  la  volonté  de  suivre 
le  malheureux  partout  où  le  conduiraient  les 
errements  incommensurables  de  la  folie...  et 
dans  le  sein  de  la  mort,  s'il  devait  la  trouver 
dans  quelque  abtme. 

A  mesure  qu'ils  avançaient  tous  deux  dans 
le  défilé  des  montagnes,  où  les  couches  de  ter^ 
res  nouvelles  n'ont  pas  encore  effacé  le  boulc- 
yersement  des  secousses  volcaniques,  le  chc- 


uo 


DELPHINE. 


min  devenait  plus  inextricable  ci  la  contrée 
plus  sauvage. 

C'était  un  étrange  voyage  que  celui  où  la 
démence  marchait  en  avant,  dirigeait  le  che- 
min, entraînant  à  sa  suite  Tètre  doué  de  raison, 
mais  trop  faille,  trop  aimant  pour  faire  autre 
chose  qu*obéir  et  se  sacrifier. 

11  y  avait  aussi  une  certaine  harmonie  entre 
les  voyageurs  qui  fournissaient  cette  route  et 
ie  sol  inculte,  tourmenté,  bizarre  où  elle  s'ac- 
complissait :  il  semblait  qu'en  ce  moment  le 
trouble  de  Tesprit  humain  vint  se  réunir,  s'al- 
lier à  celui  de  la  nature. 

Georges,  vers  le  milieu  du  jour,  gagna  une 
hauteur  escarpée,  dépouillée  d'ombrages  et  sur- 
montée de  trois  grandes  roches  grises. 

Le  pauvre  insensé  et  la  jeune  femme  étaient 
arrives,  sans  le  savoir,  dans  un  endroit  qui 
devait  être  bien  mémorable  pour  eux. 

Le  soleil  était  devenu  brûlant  sur  les  hau- 
teurs. 

Dans  ces  parages,  le  sol  pierreux  jetait  des 
icflcts  d'une  chaleur  sèche  et  cuisante  ;  quel* 
4iie8  touffes  de  genêts  s'élevaient  seulement  de 
*loin  en  loin  dans  l'étendue  de  la  lande  ;  des 
jouchcs  tortueuses,  de  longs  jets  de  ronces 
semblaient  des  serpens  épars  sur  ces  rocailles; 
4)0  ne  voyait  les  bois  et  les  hameaux  que  dans 
un  enfoncement  d'un  lointain  immense,  où, 
▼oilés  des  vapeurs  de  la  terre,  ils  semblaient 
4e8  lieux  inabordables. 

Le  ciel  était  ardent,  des  éclairs  le  sillonnaient 
à  l'horizon  ;  des  aigles,  échappés  des  rochers 
AU  bruit  des  pas  qui  venaient  traverser  la  soli- 
tude, montaient  dans  l'air  en  tournoyant,  et 
décrivaient,  sur  le  fond  embrasé  de  l'atmos- 
phère, un  cercle  noir  qui  planait  au  dessus  des 
voyageurs  et  suivait  sans  cesse  leurs  pas. 

Les  oiseaux  et  les  plus  faibles  des  animaux 
Kiuvages,  cachés  dans  les  buissons,  jetaient 
des  cris  plaintifs  sous  le  passage  de  l'oiseau  de 
proie  ;  les  touffes  des  hautes  herbes,  semées  çà 
et  là,  pliaient  sous  une  précoce  chaleur  ;  il  y 
avait  comme  une  plainte,  un  soupir  de  détres- 
sc  courant  dans  tout  l'espace. 

Delphine  voyait  le  front  de  Georges  se  cou- 
vrir de  sueur  et  ses  lèvres  se  dessécher  sous 
son  haleine  brûlante.  Dans  cette  campagne 
agreste,  ce  n'était  pas  même  la  saison  où  elle 
eût  pu  cueillir  pour  lui  quelques  fruits  sauva- 


ges. Et  elle  ne  pouvait  rien  espérer,  rien  at- 
tendre!., la  surface  sablonneuse  se  déroulait 
devant  elle  sans  offrir  au  loin  ni  ombre,  ni 
courant  d'eau,  ni  habitation  où  on  pût  trouver 
à  se  désaltérer. 

—  0  Georges  !  disait-elle  accablée,  mourante, 
tu  nous  a  perdus  tous  deux...  Mais  toi  que  je 
chéris  toujours,  que  ta  volonté  soit  faite  dans 
le  délire  comme  dans  la  raison...  Tu  nous  mè- 
nes à  la  mort...  et  tu  fais  bien,  c'est  là  seule- 
ment que  nous  pouvons  être  unis  ! 

Les  trois  énormes  roches  qui  terminaient  ce 
site  sauvage  apparaissaient  de  loin,  en  déta- 
chant daus  la  lumière  dorée  leurs  pics  aigus. 
Immédiatement  au  dessous,  était  un  groupe 
de  hêtres  fourré  de  broussailles  et,  à  côté,  une 
place  ronde,  creuse  et  voilée  de  l'endroit  où  se 
trouvaient  les  voyageurs  par  des  roseaux  et 
des  iris  de  toute  hauteur. 

Le  vent  ayant  Cût  plier  les  grandes  herbes, 
Georges  vit  des  cercles  argentés  courir  sur  la 
surface  qui  se  découvrit,  et  il  monta  précipi- 
tamment vers  ce  point. 

C'était  bien  une  source  dont  l'eau  vire,  lim- 
pide, azurée,  descendait  d'entre  les  roches, 
s'élargissait  à  leur  pied  en  bassin  entouré  dé- 
paisse  verdure,  et  allait  de  là  se  perdre  sous 
des  couches  de  laves. 

Georges  s'était  baissé  devant  la  source;  il 
allait  y  tremper  ses  mains  pour  les  reporter 
pleines  d'eau  à  ses  lèvres... 

Mais  soudain  il  sortit  de  derrière  les  bran- 
ches d'arbres  une  femme  vêtue  de  noir,  à  la 
taille  haute,  décharnée,  à  la  figure  dure,  étroitf, 
d'une  sombre  pâleur,  semblable  pour  la  teinte 
et  la  sécheresse  aux  rochers  desquels  elle 
venait  de  se  détacher. 

Elle  se  plaça  devant  Georges,  étendit  les  bras 
entre  lui  et  la  source  où  il  allait  boire,  en  di- 
sant d'une  voix  creuse  : 

—  Ne  touchez  pas  à  cette  eau la  mort 

est  là  ! 

Georges,  tout  insensé  qu'il  était,  recula  de- 
vant cette  apparition  pénible. 

Delphine,  qui  était  accourue  prèsde1uiiH)ur 
le  voir  apaiser  enfin  sa  soif  ardente,  l'entoura 
de  ses  bras  comme  pour  le  garantir  contre  cet 
être  bizarre,  objet  de  répulsion,  et  les  deux 
jeunes  gens  s'éloignèrent  à  grands  pas,  en 


kMmacl  plusicun  fois  h  tète  vers  U  fontaine 
où  jbi  n'aperçurent  {dus  rien. 

liais,  depuis  cet  instant,  Delphine  tomba 
dam  nn  morne  désespoir.  Elle  n'araît  plus  la 
(bree  d'examiner  tes  Ueùi  dans  lesquels  Gcor- 
gM  s'engageait  alors,  et  elle  marchait  areu- 
gtément,  comme  lui ,  sans  regarder  autour  d'elle, 
«ns  chercher  ni  espérer  ancnn  secours...  Le 
tiesoin  dévorant  de  la  soif  qu'elle  toyaitépron- 
icr  à  Georges  lui  faisait  un  mal  aflVeux  ;  cette 
goulle  d'eau  qui  avait  été  refusée  au  malhcu- 
reni  était,  à  ses  jcui,  eommc  la  vie  entière 
^oi  se  retirait  de  lui...  Elle  le  regardait  avec 
anephic  déchirante,  et  plcvrait  amèrement... 
A  chaque  instant,  le  pauvre  égaré  devenait 
pins  faible,  plus  pâle,  et  marchait  plus  péni- 
Uement,  en  tenant  sa  tète  conrbée  vers  la 
route  ardente  du  soleil  1  et  Delphine,  en  le 
suivant  sur  cette  route  de  douleur,  Taiblissait, 
Se  brisait  avec  lui...  Chaque  pas  était  près 
'l'emporter  le  dernier  soufDe  de  sa  vie. 

Vne  crois  de  pierre  rustique,  élevée  sur  le 
l«r>l  de  la  route,  et  devant  un  immense  préci- 
pite, se  montra  i  ses  ycui.  Désolée,  éperdue, 
die  le  jeta  au  pied  de  cette  crois  et  l'entoura 

T.  II. 


de  SCS  bras  ;  puis  elle  demeura  Ib,  entre  le  eM 
qu'elle  implorait  et  l'ablmc  ouvert  &  coté  d'elle. 

VU.  — LES  RUIKES. 

Les  symboles  religieux  épars  de  loin  en  loin 
dans  la  nature  devaient  être  pour  Delphine  de 
hvorables  auspices.  De  même  que,  l'avaot-  ' 
veille  au  soir,  le  son  de  l'angélus  lui  avait  ré- 
vélé un  abri  hospitalier,  ce  fut  ainsi  au  pied 
de  cette  croix  du  chemin  qu'elle  retrouva  un 
secours  inattendu. 

Comme  elle  demeurait  anéantie  et  mourante 
à  la  base  de  cette  colonne  rustique,  elle  dé- 
couvrit, au  fond  d'un  chemin  creui,  deui  ou 
trois  personnes  qui  avançaient  de  son  cdté, 
et  elle  reconnut  bientôt  Yvon  et  Eliennetlc. 

Son  billet  était  arrivé  dans  la  nuit  préc^' 
dente  au  château  de  Montrai  ;  ses  gens,  par^ 
tant  à  l'instant  même  pour  venir  la  rejoindre, 
et  prenant  un  chemin  plus  direct  que  ceux 
dans  lesquels  elle  s'était  égarée  avec  Georges, 
passaient  heureusement  dans  ces  parages  en  se 
rendant  au  hameau  qu'elle  avait  indiqué. 

Delphine  pressa  les  mains  d'Yvon  cl  se  jeta 
au  cou  d'Eticnnettc.  C'était  déjà  un  iroincuie 
IS 


S42 


DELPHINE. 


soulagement  pour  elle  de  ne  plus  se  trouter  | 
seule  dans  son  malheur  et  sa  bizarre  situation. 

Aussitôt  elle  examina  TeiTet  que  produirait 
sur  Georges  la  vue  d'Yvon ,  après  la  terrible 
seènc  du  parc...  Mais  Georges  regarda  le  ven- 
déen sans  le  reconnaître  :  la  haine  pas  plus  que 
Tamour,  ne  vibrait  dans  son  àme. 

M""  de  Kergoêl  demanda  le  moyen  de  re- 
tourner au  plus  tôt  à  Montrol. 

—  A  Montrol...  c'est  impossible!  répondit 
Yvon.  Ni  voiture,  ni  chevaux  de  selle  ne  peu- 
vent traverser  ces  chemins...  et  pour  les  par- 
courir une  seconde  fois  à  pied,  vous  y  laisseriez 
la  vie. 

—  Mon  Dieu  !  s^écria  Delphine,  avec  une  sorte 
de  terreur,  quand  j*ai  été  jetée  dans  ces  tristes 
campagnes,  d'une  manière  si  étrange ,  suis-je 
donc  condamnée  à  y  rester  encore!..  Mais,  a- 
jouta-l-elle  en  montrant  Georges,  il  lui  faut  des 
soins,  un  asile... 

—  11  faut,  avant  toute  chose ,  que  vous  pre- 
niez un  peu  de  repos,  mademoiselle,  dit  Yvon, 
et  dans  ce  pays... 

—  Oh  !  cela  est  très  facile,  Interrompit  vive- 
ment Etiennette:  ma  mère  demeure  aune  de- 
mi-lieuc  d*ici  environ ,  et  si  mademoiselle  le 
permet,  je  vais  la  conduire  chex  elle. 

—  Mais  son  habitation  est  sans  doute  bien 
petite  pour  nous  recevoir  tous? 

—  Non,  c*cstun  bien  grand  bâtiment,  au 
contraire...  On  y  trouvera  d'abord  un  abri 
contre  la  chaleur...  le  reste  viendra  à  la  grûte 
de  Dieu. 

—  Eh  bien  !  allons ,  mon  enfant ,  répondit 
mademoiselle  de  Kergoêl,  je  m'abandonne  à  toi. 

—  On  vit  alors  Toby,  qui  s^était  tenu  en  ar- 
rière par  discrétion ,  et  montrait  timidement 
son  visage. 

—  Ah  !  ce  brave  garçon  est  venu  aussi,  dit 
joademoiselle  de  Kergoêl. 

—  M.  Yvon  lui  avait  ordonné  de  rester  pour 
garder  la  maison ,  répondit  Etiennette  ;  mais, 
comme  il  faisait  nuit  quand  nous  sommes  par- 
tis, il  a  pris  ses  sabots  à  ses  mains,  et  il  est  ve- 
au à  pas  de  loup  derrière  nous.  ' 

—  Je  voulais  offrir  mes  services  à  mademoi- 
selle, qui  était  dans  la  peine,  dit  Toby,  et  puis 
aussi  accompagner  mademoiselle  Etiennette 
dans  un  voyage  dangereux. 

—  Est-ce  que  je  n'étais  pas  là  ?  dit  Yvon. 


—  Du  tout,  c'était  à  moi  à  la  suivre,  à  m'ex- 
poser  pour  elle  dans  ces  chemins  d'enfer... 
aussi  j'espère  qu'à  présent  elle  ne  doutera  plas 
de  mon  dévoûment,  et  que... 

—  C'est  bon,  interrompit  Etiennette.  Do  cou- 
rage, mademoiselle,  ajouta-tr-elle  en  s'adres- 
sant  à  sa  maitresse,  nous  n'avons  pas  pour  uoe 
demi-heure  de  marche. 

—  Delphine  et  ses  dévoués  sBrritenrs  se  re- 
mirent en  route.  Georges  marchait  à  quelques 
pas,  la  tète  basse  et  les  bras  croisés  sur  la  poi- 
trine. 

Etiennette,  qui  conduisait  Tescorte,  remonta 
vers  le  sommet  des  trois  roches,  mais  par  le 
côté  de  la  montagne  opposé  à  celui  que  Del- 
phine avait  parcouru.  D'abord  de  longs  herba- 
ges bordés  de  noyers  rendirent  la  route  moins 
brûlante;  mais  à  une  certaine  hauteur,  Is 
terre  verdoyante  cessa  tout  à  coup,  pour  faire 
place  à  un  sol  dévasté,  où  le  roc  se  montrait 
à  nu. 

Les  voyageurs  épuisèrent  leurs  dernières 
forces  à  le  franchir.  Vers  la  fin  de  ce  pénible 
trajet,  mademoiselle  de  Kergoêl  remarqua  sons 
l'ombre  d'un  massif  de  sapins,  qui  s'élevait  «■ 
sommet  de  la  côte,  un  bâtiment  ruiné,  de  ca- 
ractère religieux  et  gothique,  dont  une  partie 
gardait  encore  la  structure  bien  reconnaissable 
d'une  chapelle.  Elle  observait  ces  débris  de  mo- 
numens  avec  le  peu  de  liberté  d'esprit  que  lui 
laissaient  encore  de  profondes  préoccupations, 
lorsqu'elle  vit  avec  ctonnement  la  jeune  fiQe 
qui  la  conduisait  se  diriger  de  co  côté  ets'arrè* 
ter  à  l'entrée  de  ces  ruines. 

C'était  là  que  demeurait  la  mère  d'Elicn* 
nette. 

La  porte  n'était  fermée  qu'au  loquet;  la  jeu- 
ne fille  eafra,et  s'empressa  d'installer  ses  hôtes 
dans  la  masure,  où  personne  ne  se  montrait, 
et  qui  paraissait  même,  par  le  dénùment  des 
objets  les  plus  nécessaires  à  l'usage  de  la  vie» 
être  entièrement  inhabitée. 

—  Mettant  aussitôt  un  grand  panier  entre 
les  mains  de  Tô'oy,  Etiennette  l'envoya  cher- 
cher des  provisions  dans  un  village,  dont  die 
lui  indiqua  le  chemin. 

C'était,  en  effet,  le  bâtiment  abandonné  d'an 
ancien  couvent  dans  lequel  les  voyageurs  ve- 
naient d'entrer.  Des  croix  incrustées  de  toute 
part  dans  le  stuc  des  murailles»  devaient  leur 


DELPHINE. 


243 


conserver  leur  caractère  religieux  tant  qu'il  en 
resterait  une  pierre  debout.  L*étage  supérieur, 
à  demi  écroulé,  n'était  plus  couvert  mainte- 
nant que  par  les  branches  horizontales  des  sa- 
pins. La  chapelle  seule,  abritée  du  vent  du  sud* 
ouest,  le  plus  destructeur  de  ces  contrées,  par 
le  sommet  des  roches  voisines,  avait  gardé  sa 
toiture  aiguë  et  son  simple  frontispice. 

Mais  on  uc  savait  rien  des  religieux  qui  é- 
taicnt  venus  autrefois  poser  leur  sandale  sur 
ce  pic  sauvage.  C'était  sans  doute  le  trop-plein 
d'un  important  monastère  qui  avait  été  jeté  en 
essaim  dans  cette  solitude.  Plus  tard,  une  ava- 
lanche avait  passé  là,  déracinant  le  sol  jusqu'au 
roc,  emportant  la  terre  fertile  avec  le  bâti- 
ment, et  peut-être  les  religieux  avec  les  brins 
d'herbe  ;  mais  ces  campagnes  sont  si  désertes 
que  la  tradition  même  n'y  habite  pas,  et  les 
pâtres  d'alentour  ignoraient  l'histoire  de  ces 
ruines. 

Tels  qu'ils  étaient,  ces  décombres,  encore 
marques  du  sceau  du  monastère,  donnaient 
quelque  chose  de  plus  formidable  aux  traces 
éternelles  de  l'avalanche  qui  régnait  alentour  : 
on  voyait  que  le  fléau,  en  même  temps  qu'il 
dévastait  la  terre,  avait  pu  atteindre  l'ouvrage 
et  l'existence  des  hommes,  et  même  de  ceux 
que  Dieu  deTait  le  mieux  protéger. 

Mademoiselle  de  Kergoël  était  infiniment 
surprise  que  la  paysanne,  mère  d'Etiennette,  eût 
choisi  une  telle  demeure.  Mais  enfin  tel  que  le 
hasard  le  leur  offrait,  les  voyageurs  furent  heu- 
reux de  trouver  un  abri  contre  le  soleil  de  la 
route. 

Au  bout  de  quelques  heures,  les  frugals  co- 
mestibles apportés  par  Toby,  et  servis  sur  les 
tables  encore  scellées  au  mur  de  l'ancien  ré- 
fectoire, achevèrent  de  réparer  les  forces  des 
cinq  personnes  qui  avaient  fourni  une  si  rude 
journée. 

Lorsque  la  nuit  commença  à  tomber,  Delphine 
s'étonna  davantage  de  la  maîtresse  du  logis, 
dans  îequcl  on  s'était  établi  sans  son  assenti- 
mcit  ;  et  inquiète  à  ce  sujet,  sans  se  rendre  bien 
compte  de  ce  qui  la  troublait,  elle  témoigna  à 
Etiennette  la  crainte  qu'une  si  nombreuse  com- 
pagnie ne  fût  désasgréable  à  sa  mère,  qui  par 
goût  habitait  une  profonde  solitude. 

—  Hélas!  mademoiselle,  elle  ne  s'apercevra 
laème  pas  de  votre  présence,  répondit  la  jeune 


fille.  Comme  je  tous  le  disais  il  y  a  bien  peu  de 
jours,  ma  mère  n'existe  plus  que  pour  une  seule 
chose  au  monde,  et  rien  de  ce  qui  est  étranger  à 
l'objet  habituel  de  ses  pensées  ne  peut  attirer 
son  attention.  Moi-même,  la  dernière  fois  que  je 
suis  venue  la  voir,  elle  m'a  à  peine  remarquée , 
ne  témoignant  pas  plus  de  joie  à  mon  arrivée 
que  de  peine  à  mon  départ.  Il  en  sera  de  même 
ce  soir,  et  vous  verrez  qu'elle  fera  sa  veillée  et 
sa  nuit  absolument  comme  si  nous  n'étions  pas 
là... 

A  peine  Etiennette  achevait-elle,  qu'on  distin- 
gua des  pas  lents  et  appesantis  dans  le  silence 
de  la  campagne  ;  puis  la  porte  s'ouvrit ,  et  la 
Tieille  paysanne  entra. 

A  sa  vue,  Delphine  tressaillit  et  se  jeta  en  ar- 
rière par  un  mouvement  plus  fort  que  la  vo- 
lonté. 

Le  rideau  de  sapins  avait  caché  à  la  jeune 
femme,  lors  de  son  arrivée,  la  distance  précise 
où  elle  se  trouvait  des  trois  grandes  roches  de  la 
montagne  ;  mais  elle  était,  dans  l'asile  où  Etien- 
nette Pavait  conduite,  très  près  du  bassin  vers 
lequel  Georges  avait  couru  pour  apaiser  sa  soif 
ardente,  et  la  vieille  femme  qui  entrait,  la  mai- 
tresse  de  la  demeure,  était  la  thste  apparition 
de  la  fontaine,  Pespèce  de  fantôme  qui  avait  re- 
poussé Georges  de  cette  source  où  il  allait  se 
désaltérer. 

La  paysanne,  en  entrant,  ne  détourna  point 
ses  regards  d'un  chapelet  qu'elle  s'occupait  à 
rouler  entre  ses  doigts  pour  le  mettre  dans  sa 
poche. 

—  Ma  mère,  dit  Etiennette ,  c'est  mademoi- 
selle de  Kergoël,  qui  m'a  prise  à  son  service  au 
château  de  Montroî.  Comme  elle  se  trouvait  près 
d'ici  et  très  fatiguée,  je  l'ai  engagée  à  venir  se 
reposer  chez  vous  avec  les  personnes  qui  l'ac- 
compagnaient. 

Pour  toute  réponse,  la  vieille  tomme  inclina 
la  tète  en  signe  d'assentiment;  puis,  elle  tra- 
versa lentement  la  pièce,  alla  prendre  un  rouet 
qu'elle  plaça  sous  la  fenêtre,  d'où  il  tombait  en- 
core un  peu  de  clarté,  et  se  mit  à  filer. 

Georges,  toujours  silencieux  et  immobile  de- 
puis son  arrivée  dans  la  masure ,  ne  regarda 
point  celle  qui  venait  d'entrer.  Delphine,  après 
le  premier  moment  de  surprise,  dissimula  l'es- 
pèce de  terreur  tiui  était  en  die,  et  alla  repren- 
dre la  place  qu'elle  occupait.  Elle  attendait  dV 


lu 


DELPHINE. 


Irc  seule  avec  Etîcnnetle  pour  lui  demander 
quelques  éclaircisscmcnis  au  sujet  de  sa  mère, 
et  juger  si  elle  pouvait  ou  non  rester  sous  le  toit 
de  son  étrange  hôtesse  ;  mais  dans  ces  instants 
d'attente ,  elle  demeurait  plus  troublée  et  plus 
craintive  dans  l'abri  de  ces  murs ,  qu'elle  ne 
l'avait  clé  au  milieu  de  la  solitude  des  bois. 

Vers  huit  heures  du  soir ,  la  lune  se  levait 
derrière  le  massif  de  sapins;  les  grands  arbres 
d*hiver,  qui  enveloppaient  les  ruines  du  cou- 
▼cnl,  projetaient  au  loin  une  masse  d'ombre 
fortement  accusée  sur  la  côte  inondée  d'une 
lueur  limpide.  Dans  cet  espace  obscur  brillait 
une  seule  lumière,  venant  de  la  petite  lampe  de 
fer  posée  sur  la  table  de  la  masure. 

Près  de  cette  lampe,  madcmoisc  le  de  Kergoël 
et  Eticnnettc  étaient  encore  accoullécs  sur  la  ta- 
ble où  elles  avaient  pris  leur  repas;  Y  von  et 
toby  étaient  allés  cueillir  la  bruyère  qu^  devait 
fcnrir  de  lit  dans  les  salles  voisines.  Georges,  as- 
sis à  récart  devant  une  fenêtre  ouverte ,  ooi- 
bragcait  ses  yeux  de  sa  main ,  et  regardait  avec 
une  fixité  Infatigable  dans  retendue.  Plongé 
dans  la  méditation  inconnue  de  la  folie ,  il  ne 
▼oyait  peut-être  rien  des  objets  déroulés  devant 
lui ,  ou  ses  regards  allaient  peut-être  au-delà 
de  ce  que  la  nuit  limpide  et  constellée  eût  of- 
fert à  d'autres  yeux.  La  vieille  paysanne  s*étail 
endormie  en  (liant  ;  son  rouet  avait  cessé  de 
tourner,  sa  quenouille  était  tombée  sur  un  de 
ses  bras,  sa  tête  inclinait  du  même  côté  ;  sa  fi- 
gure osseuse,  bronzée,  se  détachait  à  peine  dans 
renfoncement  obscur  de  la  fenêtre  ;  on  ne  pou- 
vait juger  si  la  sombre  austérité  empreinte  sur 
ce  visage  venait  de  la  dureté  du  cœur  ou  de  ses 
propres  souffrances. 

Ainsi ,  quoiqu'il  y  eût  deux  personnes  pré- 
sentes ,  mademoiselle  de  Kergoël  et  Eticnnettc 
pouvaient  s^entretcnir  sans  être  entendues. 

—  Vous  ne  m'avez  pas  dit  comment  se  nom- 
mait votre  mère,  demandait  Delphine  à  la  jeune 
fille,  pour  en  venir  aux  informations  plus  impor- 
tantes qu'elle  desirait  obtenir  sur  son  hôtesse  in- 
connue. 

— -  On  rappelait  autrefois  Dominique,  répon- 
dit Eticnnettc ,  maintenant  les  bergers  des  en- 
virons la  nomment  la  femme-ermite. 

-*  Elle  demeure  donc  toujours  seule  sur  cette 
nontngnc? 


—  Oui,  à  prier  et  veiller  au  bord  d'une  source 
qui  est  ici  près. 

—  Je  le  sais,  dit  vivement  Delphine,  Je  l'ai 
aperçue  en  passant  sur  cette  hauteur;  et  jcfa- 
vouc ,  ma  chère  enfant ,  qu'elle  !n'a  causé  une 
bien  grande  peine.  Comme  Georges,  mourant 
de  soif,  allait  boire  à  la  source  dont  tu  parles, 
cette  femme,  d'une  apparition  sinistre,  s'est  je- 
tée devant  lui  en  murmurant  je  ne  sais  qucli 
mots  eflrayants  et... 

—  Ah!  mademoiselle,  s'écria  Eticnnettc, elle 
lui  a  sauvé  la  vie! 

—  Comment!  cette  eau  si  pure... 

—  Est  mortelle. 

—  Mon  Dieu? 

—  Oui,  le  froid  excessif  de  la  source,  joint  à 
SCS  qualités  malfaisantes,  frappe  subitement  de 
mort  ceux  qui  en  approchent  les  lèvres. 

—  Oh  !  je  te  rends  grâce  de  toute  mon  âme, 
excellente  et  digne  femme  !  s'écria  Delphine  co 
se  tournant  les  mains  jointes  et  les  yeux  baignés 
de  larmes  vers  Dominique  endormie. 

—  Par  une  telle  chaleur  surtout  !  reprît  Eticn- 
nettc, boire  à  cette  source  eût  été  mortel  ! 

—  Et  ta  mère  le  savait? 

—  Hélas!  elle  a  payé  assez  cher  pour  rap- 
prendre... et  doit  s'en  souvenir! 

—  Comment?.,  dis-moi  cela,  Eticnnettc. Oh! 
maintenant,  je  m*intéresse  atout  ce  qui  touche 
ta  mère. 

—  Voici,  mademoiselle.  A  cette  époque,  ma 
mère  était  veuve  avec  deux  enfants.  Mon  frcrc 
venait  d'atteindre  sa  vingt-cinquième  anncr,  ci 
moi  j'avais  à  peine  dix  ans.  Son  affection  pour 
nous  était  aussi  différente  que  nos  Âges,  car  elle 
adorait  mon  frère,  tandis  que  je  lui  étais  pres- 
que étrangère.  Cette  préférence  d'ailleurs  est 
commune  dans  nos  campagnes ,  où  les  mères, 
dit-on,  sont  fières  de  leurs  fils,  tandis  qu'il  ne 
parait  pas  qu'elles  tirent  jamais  orpuftï  de  leurs 
filles...  je  ne  sais  pas  pourquoi. 

—  Lorsqu'il  existe  de  ces  injustes  partialilcs 
dans  les  familles,  dit  Delphine,  Dieu  frappe  sou- 
vent l'enfant  préféré. 

^  Ce  n'est  que  trop  vrai ,  reprît  Elicnnottc. 
Mais  ne  croyez  cependant  pas,  roademoîsollc, 
que  j'^adrcsse  aucun  reproche  à  ma  mcrc.  Elle 
a  été  si  malheureuse,  qu'il  serait  aflreux  de  me 
plaindre  d'elle.  Enfin  voici  ce  qui  arriva;  nous 
habitions  le  hameau  de  Solmont,  à  quatre  lieues 


DELPUINE. 


W^ 


d'ici.  Mon  frère ,  après  avoir  été  quelques  an- 
nées marchand  forain,  se  trouvait  à  la  tète  d'une 
petite  somme  d*argcnt ,  et  il  revenait  au  pays 
pour  ne  plus  4uitter  la  mère  Dominique  ,  qui 
commençait  à  vieillir.  Oh  !  qu*elle  était  heureu- 
se en  attendant  le  retour  de  son  fils...  Je  m*en 
souviens  comme  si  c'était  hier.  Toute  la  jour- 
née elle  nettoyait  et  parait  de  son  mieux  notre 
petite  demeure,  puis  elle  s'arrêtait  pour  pleurer 
de  joie.  Longtemps  avant  le  jour  fixé  pour  le 
retour,  elle  allait  chaque  soir  se  promener  du 
cûté  par  lequel  devait  revenir  mon  frère  ;  elle 
aimait  d'avance  le  chemin  qui  allait  lui  rame- 
ner son  fils;  clic  le  regardait  avec  passion.  Je 
crois  qu'elle  aurait  voulu  baiser  le  sable  de  cette 
route? 

Mon  frère  devait  arriver  dans  la  matinée  du 
20  juillet;  ce  jour-là,  ma  mère  partit  de  Sol- 
mont  à  cinq  heures  du  matin,  pour  aller  à  la 
rencontre  de  sort  fils  jusqu'à  une  lieue...  deux 
lieues...  elle  ne  savait...  jusqu'à  ce  qu'elle  pût 
le  rejoindre. 

Elle  arriva  ainsi  au  pied  de  la  côte  aride,  brû- 
lante, que  vous  connaissez.  Il  était  alors  dix 
heures;  le  soleil  dardait  dans  toute  sa  violence. 
En  ce  moment ,  elle  aperçut  quelqu'un  sur  la 
hauteur.  Ses  yeux  étaient  trop  éblouis  par  la 
lumière  miroitante  pour  qu'elle  pût  distinguer 
celui  qui  était  arrêté  là,  mais  son  cœur  recon- 
nut son  fils.  Elle  monta  la  route  pierreuse,  em- 
brasée, en  courant,  comme  elle  l'eût  fait  à  vingt 
ans.  A  mesure  qu'elle  appr'>cbait ,  elle  s'assu- 
rait davantage  que  c'était  b.->n  là  son  fils  ;  elle 
reconnaissait  tous  ses  traits,  et  l'embrassait  dé- 
jà du  regard...  mais  au  même  instant  elle  le 
'il  frémir  de  tout  son  corps ,  et  tomber  raide 
<ar  le  sable. 

Quand  elle  arriva  près  de  lui,  il  n'élart  plus. 
Il  tenait  encore  à  la  main  la  gourde  dans  la- 
quelle il  venait  de  boire  à  la  source ,  et  la  gla- 
ce mortelle  de  cette  eau  avait  déjà  pénétré  dans 
«8  veines. 

—  Pauvre  mère  !  dit  Delphine ,  en  tournant 
le  plus  doux  regard  vers  Dominique. 

—  Je  Tavais  suivie  de  loin,  poursuivit  la 
jeune  fille,  ne  pouvant, à  dix  ans,  aller  du  même 
pas  qu'elle.  Quand  j'arrivai  sur  la  hauteur,  je 
ne  trouvai  que  deux  corps  étendus  auprès  du 
^lal  bassin...  La  malheureuse  mère  avait  ser- 
ré son  fils  dans  ses  bras  pour  le  ranimer,  et. 


ne  sentant  plus  battre  son  cœur ,  elle  s'était 
évanouie. 

Le  corps  de  mon  frère  fut  déposé  en  cet  en- 
drpit. 

Au  bout  de  quelques  jours,  ma  mère  revint  à 
Solmont  pour  vendre  le  peu  de  terre  que  nous 
y  possédions;  elle  m'envoya  à  Montrol  chez 
mon  parrain  Etienne  Grosbois,  puis  on  ne  la 
revit  plus. 

On  fut  longtemps  au  pays  sans  savoir  ce  qu'elle 
était  devenue.  Enfin  des  pâtres  la  découvrirent 
aux  pieds  de  ces  grandes  roches ,  où  elle  5*ctait 
établie. 

Cette  source,  qui  avait  donné  la  mort  à  son 
fils,  dans  l'exaltation  de  sa  douleur  était  deve- 
nue comme  un  ennemi  à  ses  yeux  ;  un  senti- 
ment d'humanité ,  joint  à  un  certain  désir  de 
vengeance ,  lui  avait  inspiré  la  pensée  de  veil- 
ler toujours  au  bord  de  ce  bassin ,  pour  sous- 
traire d'autres  mères  au  malheur  qui  l'avait 
frappée,  et  arracher  des  victimes  à  l'esprit  mal- 
faisant, qui  selon  elle,  habitait  ces  eaux  (1). 

C'est  ainsi  qu'elle  est  toujours  demeurée  sur 
cette  montagne ,  d'où  elle  descend  seulement 
tous  les  deux  ou  trois  mois  pour  faire  des  pro- 
visions de  pain  et  de  légumes  au  village  voisin. 
Elle  se  retire  la  nuit  dans  ces  ruines,  dont  pcr. 
sonne  n'a  songé  à  lui  disputer  l'abri ,  et  elle 
passe  toute  la  journée  au  bord  de  la  fontaine 
pour  préserver  du  danger  les  voyageurs  qui 
pourraient  en  approcher. 

—  Oh  !  qu'elle  soit  bénie  d'y  avoir  étéaujour- 
d'hui  1  s'écria  Delphine. 

—  Elle  a  déjà  sauvé  bien  des  malheureux  de 
la  mort,  reprit  Etiennette.  Le  bruit  de  la  pro- 
tection exercée  par  celte  femme  solitaire  s'est 
répandu  au  loin;  dans  les  simples  idées  des 
campagnes,  on  l'a  crue  appelée  à  soulager  tou- 
tes sortes  de  malheurs,  et  on  vient  souvent  la 
consulter.  11  paraît  que,  dans  ses  tristes  médita- 
tions, ses  idées  se  sont  développées  sur  tout  ce 
qui  a  rapport  aux  souiïrances  du  corps  et  de 
l'àme,  car  elle  a  souvent  donné  aux  pauvres 
habitants  de  ces  montagnes  des  conseils  salu- 

(I)  C«tt«  lource,  très  eoDone  ea  Anrergne,  m  irouv*  pré- 
eiiémeot  lur  uoe  monugno  «ipo«ée  au  midi  cl  déponrTM 
d'Mo  &  unt  grand*  distance  ;  elle  est  d'une  nature  infiniraeot 
dengereaic  et  11  cit  arrifé,  ploslrort  folf,  qve  d«s  TOja- 
gcora  attirés  par  la  lliapMUé  di  coarattt«  bordé  d*aiM  fralek* 
f erdurc,  ont  été  trooTés  norts  dani  nette  eanpagne  aoUU'rc. 


2i0 


DELPHINE. 


laires  ou  des  plantes  d'une  vertu  efficace  dans 
leurs  maux.  Enfin,  elle  est  en  grande  vénération 
dans  ce  pays,  sous  le  nom  de  la  femme-ermltc. 

Ainsi ,  elle  ptisse  sa  vie  au  bord  de  la  sour- 
ce, à  rôvcr  ou  à  dire  son  chapelet,  parlant  seu- 
lement, et  le  plus  brièvement  possible,  aux  per- 
sonnes qui  viennent  la  consulter.  Le  soir,  elle 
file  pour  se  reposer  de  cette  longue  oisiveté,  la 
seule  chose  qui  lui  ait  coûté  en  quittant  une 
existence  si  laborieuse  pour  cette  vie  de  céno- 
bite... Son  amour  et  ses  regrets  pour  son  fils 
sont  les  mêmes  qu'aux  premiers  jours;  hors 
de  là ,  rien  ne  lui  est  plus ,  le  monde  s'abime- 
rait  à  côté  d'elle ,  qu'elle  ne  s'en  apercevrait 
pas.  Et,  vous  le  voyez,  mademoiselle,  votre  vi- 
site d'aujourd'hui ,  qui  était  un  grand  événe- 
ment pour  ces  ruines,  où,  depuis  des  siècles,  âme 
humaine  n'était  entrée ,  votre  visite  a  produit 
si  peu  d'effet  sur  elle,  que,  tout  en  filant,  elle 
s'est  tranquillement  endormie. 

—  Elle  s'endormira  bientôt  aussi  paisible- 
ment dans  le  sein  de  la  mort,  dit  Delphine,  et 
elle  y  trouvera  la  récompense  éternelle,  comme 
tous  ceux  qui  ont  bien  aimé,  ne  fût-ce  qu'une 
fois  dans  Idur  vie. 

VllI.  —  LA  FEMME  ERMITE. 

Grâce  à  l'excès  de  la  fatigue ,  les  voyageurs 
campés  dans  la  masure,  et  apportant  avec  eux 
tant  de  peines  et  de  souffrances,  tombèrent 
bientôt  dans  un  profond  sommeil ,  comme  les 
pauvres  soldats  dorment  au  bivouac  avec  les 
blessures  rapportées  du  combat. 

La  matinée  du  lendemain  se  passa  assez  pai- 
siblement. 

Yvon,  sorti  avant  le  jour,  était  allé  faire  une 
tournée  dans  les  environs  ;  il  était  revenu  char- 
gé de  toutes  les  choses  de  première  nécessité 
pour  la  journée  que  M"*  de  Kergoêl  devait  sans 
doute  encore  passer  dans  ces  ruines;  et  il  avait 
même  si  bien  fait,  que  la  table  du  déjeûner  se 
trouvait  servie  avec  un  véritable  luxe  de  fruits 
conservés,  de  miel ,  d'œufs  frais  et  de  laitage. 

La  vieille  Dominique,  selon  son  habitude, 
était  sortie  dès  le  matin  pour  ne  rentrer  que  le 
80îr.  En  •H)n  absence ,  le  calme  et  la  douceur 
d'Yvon ,  ra  galté  native  d'Etiennelte,  toujours 
épanouie  sur  sa  jolie  figure  coranie  les  fraîches 
couleurs  de  son  teint,  Tamour  naïf  de  Toby ,  les 
légères  étincelles  du  soleil  que  le  rideau  mou- 


vant des  arbres  laissait  arriver  dans  rintérieur 
de  la  salle,  donnaient  à  cette  triste  cnceintp  une 
âme- nouvelle  et  répandait  un  passager  sou- 
rire. 

Georges  demeurait  toujours  insensible  à  ce 
qui  l'entourait  :  c'était  en  lui  une  mort  com- 
plète de  tout  sentiment,  dans  laquelle  passaient 
par  instant  l'animation  étrangère  de  la  folie, 
qui  allumait  son  regard  d'un  feu  sombre,  et  fai- 
sait courir  des  frémissements  nerveux  sur  ses 
traits. 

Il  allait  souvent  chercher  la  solitude  des  ro- 
chers et  des  hautes  broussailles  qui  entouraient 
la  ruine.  Delphine  alors  le  suivait  de  son  regard 
plein  d'amour  et  d'effroi ,  l'appelait  de  sa  voix 
frémissante,  qui  passait  en  vain  dans  le  désert. 
Puis ,  quand  elle  le  voyait  assis  et  paisible  à 
quelque  place  ombragée  du  soleil,  elle  entrait 
dans  la  chapelle  abandonnée,  et  se  jcttait  à  ge- 
noux devant  l'image  absente  du  Sauveur. 

Ces  débris  de  la  petite  enceinte  religieuse 
semblaient  avoir  conservé  une  influence  conso- 
latrice,la  prière  s'était  si  souvent  élevée  sous  cette 
voûte,  que  la  jeune  femme  s'y  trouvait  mieux 
pour  prier  et  pleurer  en  paix.  Elle  ne  savait 
rien,  ni  des  religieux  qui  avaient  posé  leur  autel 
sur  ce  rocher,  ni  des  temps  où  ils  y  avaient  brû- 
lé l'encens;  mais  c'étaient  des  âmes  chrétien- 
nes et  auxquelles  une  austère  tristesse  avait 
sans  doute  fait  chercher  cet  asile  loin  du  mon- 
de. Ce  rapport  effaçait  la  distance  des  âges;  il 
semblait  à  Delphine  que  le  culte  habitait 
encore  cette  enceinte.  Après  quelques  instants 
de  méditation  exaltée,  cette  chapelle,  dont 
son  regard  découvrait  peu  à  peu  tous  k'S 
points  conservés ,  était  ranimée  pour  elle  du 
tombeau  des  ruines;  le  soleil,  qui  frappait  sur 
les  restes  des  vitraux,  la  faisait  paraître  illumi- 
née pour  une  cérémonie  nouvelle;  et,  au  lieu 
de  l'anéantissement  et  du  froid  des  décombres, 
de  puissantes  émotions  régnaient  dans  ces  mu- 
railles. 

Vers  la  fin  du  jour,  Delphine  s'aventura  seule 
à  quelque  distance  de  son  asile,  et  tourna  à 
demi  les  grandes  roches  qui  formaient  le  pic 
de  la  montagne.  Comme  elle  était  au  bord  du 
taillis  qui  garnissait  le  pied  de  ces  blocs  de  gra- 
nit, elle  vit  venir  Yvon  armé  d'une  hache,  et 
regardant  le  fourré  de  manière  a  désigner  déjà 
les  rameaux  qu'il  voulait  abattre. 


DELPHINE. 


247 


M''*  de  Kergoël  n'avait  pas  été  seule  avec 
Yvon  depuis  la  catastrophe  qui  avait  amené  le 
départ  de  Montrol.  Elle  tendit  afiectueusement 
la  main  k  ce  digne  ami  en  lui  disant  : 

—  Eh  Men  !  vous  allez  donc  couper  du  bois, 
mon  cher  Yvon?  Savez-vous,  ajouta-t-clle  en 
essayant  de  sourire,  que  pour  moi  vous  dérogez 
sans  cesse  :  vous  avez  déjà  passé  du  service  des 
drapeaux  à  celui  d'une  femme,  il  ne  vous  man- 
quait plus  que  de  vous  faire  bûcheron  ! 

—  Je  vais  couper  quelques  fagots  pour  allu- 
mer du  feu  à  cette  vieille  cheminée  qui  n'en  a 
vu  depuis  longtemps,  afin  que  vous  trouviez  du 
1  lit  chaud  en  rentrant.  Je  m'occupe  de  votre 
soupcr,puisque  je  ne  peux  faire  autre  chose  pour 
vous  en  ce  moment!.. 

—  Et  moi,  je  ne  vous  remercie  pas. 

—  Vous  avez  raison,  mademoiselle. 

—  Oh  !  c'est  que  je  ne  peux  pas  vous  remer- 
cier pour  de*  semblables  choses,  quand  il  y  a  si 
peu  de  jours  vous  étiez  près  de  vous  laisser 
tuer  pour  moi...  pour  expier  ma  faute! 

—  Alors  votre  secret  eût  été  gardé  ! 

—  A  quel  prix,  mon  Dieu  ! 

—  La  fatalité  ne  l'a  pas  voulu...  Et  mainte- 
nant... 

*-  Maintenant,  encore  un  degré  de  plus  dans 
le  malheur.  Qui  m'eût  dit,  quand  j'étais  placée 
dans  une  position  si  bizarrement  cruelle,  qu'elle 
put  devenir  plus  étrange  et  plus  terrible;  que 
l*événcment  dont  le  souvenir  me  poursuivait  en 
ferait  naître  un  autre  plus  épouvantable  en- 
core?.. 

—  Oui ,  mais  que  le  temps  peut  du  moins 
réparer. 

—  Je  ne  sais  rien  de  ce  qu'il  faut  faire  ni  at- 
tendre. Je  ne  vois  rien  dans  l'avenir,  rien  au- 
delà  de  cette  journée  qui  s'éteint  au  bord  de 
Thorizon. 

—  Moi,  je  sais  du  moins  que,  quoi  qu'il  ar- 
rive, je  serai  toujours  près  de  vous  pour  par- 
tager vos  dangers  et  vos  peines... 

—  Noble  ami...  Et  je  n'ai  jamais  pu  vous 
dire... 

—  Oh  !  ne  me  dites  rien  encore  à  présent..., 
Ccst  ma  destinée  de  vous  protéger  et  de  vous 
^rvir;  je  ne  suis  au  monde  que  pour  cela, 
comme  l'arbre  sauvage  pour  abriter  l'oiseau  du 
ciel.  Ainsi,  je  ne  vous  donne  rien,  je  vous  ap- 
partiens, depuis  ma  vie,  que  je  serais  heureux 


de  sacrifier  pour  vous,  jusqu'aux  soins  que  je 
vais  donner  à  votre  souper,  ajouta-t-il  avec  son 
grave  sourire. 

A  ces  mots,  il  se  tourna  pour  prendre  sa  co- 
gnée; mais  Georges,  qui  arrivait  en  cet  endroit^ 
sans  qu'on  l'eût  entendu  venir,  s'empara  à  Tins* 
tant  de  cette  arme  rustique ,  et  s'enfonça  dans 
l'épaisseur  du  taillis. 

Delphine  et  Yvon  le  perdirent  bientôt  de  vue. 
Mais  au  bout  d'un  instant,  ils  remarquèrent, 
dans  un  certain  point,  une  vive  ondulation  à  la 
cime  des  jeunes  chênes  qui  formaient  le  taillis. 

Ils  se  précipitèrent  de  ce  côté,  et  virent  Geor- 
ges dans  une  exaltation  extraordinaire  qui  don- 
nait à  sa  beauté  un  caractère  plus  saisissant. 

L'insensé  abattait  de  jeunes  arbres  de  tous 
côtés ,  avec  le  redoublement  de  force  que  lui 
donnait  la  ûèvre  allumée  dans  son  sang  ;  il  en 
avait  déjà  jonché  la  terre  autour  de  lui. 

On  pouvait  juger  qu'une  intention ,  connue 
de  lui  seul,  et  puisée  dans  son  délire,  l'animait 
à  cette  destruction ,  qu'il  ne  croyait  point  être 
un  travail  matériel  et  puéril. 

Frappant  à  coups  redoublés ,  faisant  voler 
de  tous  côtés  sa  hache  étincclante,  il  avait  déjà 
formé  autour  de  lui  une  espèce  de  clairière,  où 
le  jour  l'éclairait  davantage. 

Un  nuage  empourpré  par  les  feux  du  couchant 
donnait  sur  sa  tète ,  et  répandait  une  nuance 
plus  chaude  sur  sa  figure  déjà  ardemment  co- 
lorée par  l'action  du  travail;  ses  cheveux  étaient 
rejetés  en  arrière;  son  front  brillait  de  gouttes 
de  sueur;  ses  yeux  étaient  étincelants,  ses  na- 
rines gonflées,  ses  lèvres  rouges  et  humides; 
des  éclairs  d'une  ardeur  frénétique  faisaient  res- 
plendir son  visage  ;  des  branches  d'arbres  frap- 
pées et  lancées  au  hasard,  l'enveloppaient  d'un 
tourbillon  de  feuillage. 

11  déployait  cette  vigueur  nouvelle  en  lui  avec 
une  sorte  de  transport  ;  un  cri  sourd  sortait  de 
sa  poitrine,  lorsqu'un  craquement  plus  fort  lui 
annonçait  que  l'arbre  allait  se  rompre  ;  il  jetait 
une  exclamation  de  rage  et  de  bonheur  lors- 
qu'il le  voyait  tomber  à  ses  pieds. 

On  jugeait  qu'il  se  croyait  vainqueur  au  mi- 
lieu d'une  scène  de  carnage  ;  sa  taille  grandis- 
sait dans  une  fière  attitude ,  ses  mouvements 
avaient  de  la  noblesse  dans  leur  impétuosité;  il 
présentait  l'image  du  combattant  dans  toute  soa 
effrayante  beauté. 


S48 


DELPHINE. 


Delphine  fut  saisie  de  cette  pensée  ;  elle  jeta 
sa  tète  éplorce  sur  l'épaule  d'Yvon  en  s'écrlanl  : 

—  Ah  !  c'est  bien  ainsi  qu'il  doit  ressembler 
«son  père? 

Au  même  moment,  quelques  mots  prononcés 
par  Georges  augmentèrent  l'impression  déchi- 
rante que  lui  causait  ce  rapprochement. 

Jl  s'était  enfin  arrêté  de  frapper ,  étendant  les 
mains  vers  les  arbres  abattus,  il  dit  d'une  voix 
creuse  et  saccadée  : 

—  Voilà  les  Vendéens...  il  faut  que  je  les  mas- 
sacre tous  pour  rencontrer  celui  qui  a  assassiné 
mon  père.  Mais  celui-là  je  ne  peux  pas  l'attein- 
dre, il  s'est  enfoncé  dans  mon  sein ,  il  m'a  pris 
au  cœur,  et  pour  le  tuer,  il  faut  que  je  me  tue 
moi-même!.. 

Puis,  laissant  tomber  sa  hache,  il  ajouta  avec 
an  accent  de  douleur  : 

—  Oh  !  comme  son  étreinte  me  fait  souffrir, 
brûler  !..  De  quel  cercle  de  fer  il  presse  ma  poi- 
trine et  me  brise  le  front!.,  quel  nuage  de  feu 
il  répand  sur  ma  vue  !.. 

Tout  à  coup,  épuisé,  anéanti,  il  jeta  quelques 
regards  troublés  autour  de  lui  ;  un  long  frémis- 
sement parcourut  tout  son  corps;  il  s'affaissa  au 
pied  d'un  arbre  et  enfonça  sa  tète  dans  ses 
mains. 

Une  prostration  profonde,  une  sombre  rêve- 
rie, avaient  succédé  à  son  furieux  délire.Au  bout 
d'un  instant,  il  Ct  entendre  quelques  mots  en- 
trecoupés, et  prononça  ensuite  ces  deux  vers 
d'Ossian  : 

«  t^vand  le  jour  m'éclalraft  j'ai  m  moorîr  mon  père... 
ê  Dapaiti  l'ombra  éternelle  a  Cirmé  na  paupière  !  ' 

Et  il  retomba  dans  un  morne  silence. 

Delphine  et  Yvon,  immobiles  à  quelques  pas 
de  lui,  le  regardaient  avec  une  douleur  muette. 
Cependant,  Delphine ,  le  voyant  alors  revenu 
à  son  état  de  calme  taciturne,  fit  signe  à  Yvon 
de  s'éloigner,  et  s'approcha  seule  de  lui. 

Elle  demeura  là,  à  ses  côtés,  sans  espoir  qu'il 
Taperçut. 

Une  dernière  et  vague  lueur  du  jour  les  é- 
clairait  encore  tous  deux.  Delphine  contemplait 
la  belle  figure  de  Georges ,  maintenant  pdle  et 
inondée  de  sueur.  Elle  approchait  son  mouchoir 
pour  étanch«îr  les  gouttes  qui  coulaient  de  ce 
lh)nt  abattu.  Puis,  tremblant  de  réveiller  le 
malheureux  de  son  accablement  paisible ,  elle 
retirait  sa  main  craintive,  et  restait  immobile  ei 


le  cœur  déchiré.  Le  bras  appuyé  contre  le  tronc 
de  l'arbre,  la  tète  penchée  sur  celle  de  Georges, 
elle  ne  pouvait  plus  qu'attacher  sur  lui  un  long 
regard  de  passion ,  puissant  rayon  de  Tàme , 
qui  allait  se  briser  contre  une  surface  glacée, 
et  n'arrivait  pas  jusqu'au  sein  du  pauvre  in- 
sensé. 

En  ce  moment,  une  voix  inconnue  dit  à  côté 
d'elle  : 
—  Vous  l'aimez  bien,  ce  pauvre  malade! 

Delphine  se  retourna  vivement,  et  vit  la  gran- 
de figure  sombre  de  la  mère  Dominique. 

La  vieille  ermite,  assise  à  quelques  pas  delà, 
dans  les  arbres,  depuis  un  instant  avait  laisse 
reposer  son  cha|)elet  entre  ses  doigts  et  exami- 
nait Delphine.  En  voyant  le  regard  ^c  tendres- 
se suprême  que  celle-ci  tenait  attaché  sur  Geor- 
ges ,  elle  s'était  reconnue  elle-même.  Il  y  avait 
dans  la  jeune  femme ,  contemplant  cet  homme 
frappé  de  folie,  cet  être  alors  si  faible  et  si  souf- 
frant, les  angoisses,  l'exaltation  sainte,  la  puis- 
sance inutile  et  désolée  d'une  mère ,  et  Domi' 
nique  était  venue  à  elle ,  attirée  par  one  force 
sympathique. 

A  son  approche ,  Delphine  resta  d'abord  in- 
terdite. La  figure  de  la  vieille  paysanne  avait 
Unt  de  froideur  et  de  fixité,  qu'elle  fut  étonnée 
en  lut  entendant  prononcer  quelques  roots 
comme  si  le  marbre  eût  parlé.  Jusque-là,  elle 
n'avait  aperçu  la  mère  d'Eliennottc  que  dans 
l'ombre.  En  la  regardant  mieux,  elle  découvrit, 
au  milieu  de  l'aspect  dur  et  sombre  imprimé 
par  la  vieillesse ,  par  la  douleur  austère  et  fa- 
rouche, l'expression  d'une  bonté  élevée  et  puis- 
sante, les  lueurs  d'une  intelligence  développée 
dans  la  solitude  et  la  méditation.  Le  fantôme  de 
la  fontaine ,  qui  d'ailleurs  ne  s'était  trouve  là 
que  pour  détourner  Georges  de  cette  eau  dan- 
gereuse, ne  lui  inspirait  plus  que  de  la  con- 
fiance et  du  respect. 

En  même  temps,  elle  se  rappela  ce  qu'Etion- 
nette  lui  avait  dit  la  veille  au  soir  des  secours 
donnes  par  sa  mère  aux  malades,  aux  malheu- 
reux qui  venaient  la  consulter.  Elle  pensa  subi' 
temcnt  à  s'adresser  aussi  à  la  vieille  ermit»* 
avant  de  redescendre  de  la  montagne,  à  deman- 
der un  conseil  salutaire  à  cet  esprit  simple, 
abrupte,  mais  qui  possédait  peut-être  quolqn- 
vertu  bienfaisante ,  comme  les  baumes  sauva- 


DELPHINE. 


t49 


ges  qui  ne  tiennent  rien  que  de  la  nature  du 
cit'I. 

Jamais  Delphine  n*avait  autant  désespéré  de 
son  sort  que  dans  ce  moment;  elle  se  trouvait 
donc  plus  disposée  à  s'attacher  à  toute  lueur  de 
salut,  et  à  toute  superstition  même  qui  lui  ren- 
drait quelque  espérance. 

Dominique,  après  le  peu  de  mots  sortis  de  sa 
bouche,  s'était  aussitôt  éloignée  pour  retourner 
Tcrs  le  bassin  qu*elie  n*abandonnait  jamais  avant 
la  nuit  close.  Mais  les  impressions  de  Delphine, 
et  SCS  réflexions  avaient  été  si  promptes ,  que 
lorsque  la  vieille  femme  s'éloignait ,  elle  mar- 
chait déjà  à  ses  côtés,  tournant  la  tète  pour  re- 
garder Georges,  pour  s'assurer  qu'il  restait  pai- 
siblement à  sa  place ,  et  suivant  pas  à  pcos  sur 
le  sentier  (fu  taillis  la  protectrice  qu'elle  venait 
de  se  donner. 

La  gardienne  de  la  source  s'assit  à  sa  place 
habituelle ,  au  pied  des  grandes  roches  d'où  le 
fîlct  d'eau  s*échappait ,  Delphine  prit  place  un 
peu  timidement  sur  le  même  siège  de  mousse, 
et  toutes  deux  restèrent  quelque  temps  en  si- 
lence; mais  il  existait  cependant  déjà  une  sorte 
de  lien  entre  ces  deux  femmes  si  aimantes  et  si 
cruellement  éprouvées  dans  leurs  affections. 

Au-dessus  de  leurs  têtes  s'élevaient  les  som- 
bres pics  de  granit ,  repaire  des  aigles  et  des 
vautours;  à  leur  droite,  était  le  taillis  dans  le- 
quel l'ouverture  d'une  étroite  voûte  permettait 
de  voir  Georges  marchant  à  pas  lents  ;  à  gau- 
che ,  la  source  jaillissant  de  ses  parois  de  ro- 
chers, et  coulant  sous  les  masses  de  roseaux  et 
d'iris  qui  entretenaient  le  froid  mortel  de  son 
eau. 

Ce  désert  était  d'une  imposante  tristesse; 
l'aspect  aride  de  la  nature  y  était  peint  à  grands 
•raits.  Les  grandes  pyramides  de  pierre  dente- 
lées se  découpaient  à  une  hauteur  immense  sur 
l'azur  foncé  du  ciel;  au  revers  de  ces  roches, 
les  masses  de  sapin ,  dérobées  par  la  pente  de 
la  montagne,  fendaient  sous  le  vent  un  lugubre 
murmure  ;  sous  les  pieds,  la  lande  desséchée  se 
déroulait  jusqu'au  plus  lointain  horizon  ;  la 
source  coupait  cet  espace  jaunâtre  d'une  ligne 
argentée  ;  mais  l'eau,  qui  est  partout  ailleurs  le 
charme  et  le  bienfait  des  campagnes,  ne  répan- 
dait ici  que  des  impressions  sinistres. 

Seulement,  au  milieu  de  ce  paysage  tout  em- 
preint d'une  sombre  majesté ,  un  rossignol ,  à 


l'approche  de  la  nuit,  chantait  doucement  dans 
une  toufîe  de  roses  sauvages. 

—  Oui,  je  l'aime,  ce  pauvre  malade,  dit  Del- 
phine de  sa  voix  la  plus  douce,  et  en  réprenant 
cette  conversation  taciturne  au  point  où  la  vieil- 
le paysanne  l'avait  laissée  un  quart-d'heure  au* 
paravant.  Je  l'aime  de  toute  mon  âme.  Et  vous, 
madame  Dominique,  vous  qui  connaissez  si  bien 
les  peines  du  cœur,  vous  devez  comprendre  ce 
que  je  souffre  ! 

—  Je  le  comprends  comme  si  j'étais  en  vous, 
prononça  lentement  l'habitante  de  la  monta- 
gne. 

—  Et  pourriez  -  vous  m*indiquer  quelque 
moyen  de  combattre  le  mal  cruel  qui  trouble 
l'esprit  de  Georges  et  allume  une  fièvre  dévo* 
rante  dans  son  sang? 

Delphine  n'obtint  point  de  réponse,  elle  con- 
tinua : 

—  Je  sais  qu'on  vient  vous  consulter  pour  les 
malades  des  environs.  Dans  votre  solitude, 
vous  n'avez  plus  de  rapport  qu*avec  les  malhen- 
reux  et  les  souffrants;  vous  avez  dû  approfon^ 
dir,  dans  vos  longues  méditations,  tous  les- 
mystères  de  la  douleur  ;  ainsi  vous  connaisses 
sans  doute  mieux  que  personne  les  secours  que 
la  nature  met  quelquefois  à  côté  du  mal. 

Dominique  secoua  tristement  la  tète;  Del- 
phine reprit  avec  plus  de  force  et  d'émotion  : 

—  Oh!  répondez-moi,  je  vous  eu  supplie,  car 
j'ai  foi  en  vous.  Je  ne  sais  quelle  confiance  aveu- 
gle et  subite  se  répand  dans  mon  âme,  mais  il 
me  semble  que  vos  paroles  doivent  régler  ma 
conduite,  décider  de  mon  sort. 

—  Je  ne  connais  que  les  maux  du  corps,  ré- 
pondit Dominique,  et  seulement  ceux  qu'entraî- 
nent le  travail  forcé  et  la  misère ,  il  n'v  en  a 
point  d'autres  dans  nos  campagnes.  Si  celui  que 
vous  aimez  et  que  vous  appelez  Georges,  avait 
été  frappé  d'un  coup  de  soleil  de  mars ,  ou 
saisi  de  fièvre  dans  les  vapeurs  du  marécage.» 
je  lui  donnerais  des  plantes  bienfaisantes,  dont 
il  prendrait  le  suc  en  disant  des  prières... «^ 

—  Des  prières,  répéta  Delphine,  qui  ne  con- 
naissait pas  ce  spécifique  des  campagnes. 

—  Oui ,  dit  la  vieille  ermite.  Je  sais  que  ks 
gens  de  la  ville  ne  croient  pas  au  pouvoir  des 
paroles  saintes,  et  ne  comprennent  pas  qu'un 
puisse  y  avoir  recours.  Mais  après  le  monde  que 
voient  nos  yeux ,  il  y  en  a  un  autre.  Ctst  cc« 


250 


DELPHINE. 


lui  où  habitent  nos  esprits.  Ce  monde  a  des  in- 
fluences qui ,  aussi  bien  que  les  choses  de  la 
terre ,  agissent  sur  nous  »  nous  font  vivre  ou 
mourir.  Parmi  les  idées  comme  parmi  les  plan- 
tes du  gazon,  les  unes  sont  salutaires,  les  autres 
empoisonnées.  Eh  bien,  les  prières  qui  relèvent 
et  fortifient ,  sont  les  simples  bienfaisantes  du 
monde  invisible  qu'on  cueille  pour  se  guérir. 

—  Je  comprends  cette  croyance ,  dit  Del- 
phine, «t 

—  Mais  il  ne  s'agit  plus,  reprit  Dominique, 
des  simples  maladies  de  nos  paysans  :  ce  n'est 
|Mis  sous  le  soleil  dangereux  du  printemps  que 
Totre  Georges  a  pris  la  fièvre  qui  le  consume , 
c^est  sous  celui  des  passions.  Son  mal,  qui  vient 
<le  régions  plus  hautes ,  a  atteint  son  esprit  en 
même  temps  qu'il  s'infiltrait  dans  ses  veines.  Il 
n*appartient  pas  à  la  vieille  femme  de  la  mon- 
tagne et  à  ses  plantes  sauvages  de  le  guérir... 
Los  hommes  de  la  science  ne  le  pourront  peut- 
être  pas  davantage. 

*—  Mon  Dieu ,  dit  Delphine  d'une  voix  na- 
vrée, où  donc  chercher  des  secours? 

—  Le  mal  vient  de  l'âme  ;  il  faut  d'abord  y 
apporter  les  puissances  de  l'âme  :  l'amour  et 
le  courage. 

La  jeune  femme  tourna  ses  yeux  baignés  de 
larmes  vers  l'endroit  où  on  voyait  Georges  pas* 
ser  dans  l'ombre  des  arbres,  et  l'exaltation  de 
-son  regard  répondait  assez  de  la  puissance  d'a- 
mour qui  était  en  elle. 

—  Oubliez  votre  propre  douleur,  reprit  Do- 
minique, pour  ne  songer  qu'à  lui,  à  ses  souf- 
frances. Mettez  tout  en  oeuvre  pour  le  soulager, 
demandez  les  lumières  des  médecins  les  plus 
habiles,  suivez  leurs  conseils,  épuisez  leur  scien- 
ce... Ensuite,  si  tous  leurs  efforts  sont  inutiles, 
consacrez- vous  à  ce  pauvre  insensé,  à  cet  om- 
bre qui  restera  seule  de  l'homme  que  vous  avez 
aimé. 

—  Que  j'aime  toujours. 

—  Je  le  sais  bien...  ai- je  cessé  d'aimer  mon 
fils  en  le  perdant  I 

—  Il  ne  vous  restait  plus  rien  de  lui. 

—  Plus  rien,  que  son  souvenir  et  ce  coin  de 
terre  où  il  repose.  J'ai  vécu  pour  ces  derniers 
vestiges.  J'ai  honoré  sa  mémoire  autant  que  je 
l'ai  pu  en  éloignant  d'autres  victimes  de  cette 
source  qui  l'avait  tué,  en  rendant  sa  mort  utile 
à  rhumanité.  Sa  fosse  était  creusée  dans  celte 


'  solitude,  je  suis  venue  l*habiter;  sa  place  n'a- 
vait que  de  grandes  herbes,  au  lien  du  sym- 
bole qu'on  met  sur  les  tombeaux,  je  m'y  suis 
attachée  moi-même,  j'y  suis  restée  prosteroce 
comme  un  marbre  vivant,  qui  avait  des  pleurs 
éternelles  à  lui  donner...  Faites  comme  moi,  at- 
tachez-vous à  ce  tombeau  de  la  folle  dans  lequel 
reposera  votre  malheureux  Georges  ;  pour  en 
éloigner  du  moins  les  plus  sombres  tristesses, 
l'oubli  et  l'abandon. 

—  Oui,  je  le  veux,  je  le  dois,  je  resterai  tou- 
jours auprès  de  lui. 

—  Est-il  votre  mari,  votre  frère  ? 

—  Hélas!  il  ne  m'est  rien. 

—  Il  vous  est  tout,  puisque  vous  l'aiincz; 
vous  ferez  pour  lui  ce  que  ferait  une  mère,  une 
sœur. 

—  Georges  n'a  que  moi  au  monde,  je  porte 
toute  la  responsabilité  de  son  existence  dcraot 
Dieu.  Je  ne  l'abandonnerai  jamais;  je  braTe- 
rai  toutes  les  difficultés,  toutes  les  conséquen- 
ces de  cette  situation  que  la  nécessité  impose, 
que  le  malheur  a  créé...  Cependant  elles  seront 
bien  amcres... 

Compagne  inséparable  de  Georges,  quels  se- 
ront mes  titres  pour  le  suivre?  au  nom  de 
quel  sentiment  légitime  me  montrerai-je  unie 
à  lui  ?  Les  causes  de  ce  rapprochement  seront 
inconnues,  on  les  jugera  coupables,  et  je  re- 
cueillerai partout  l'ironie  et  le  dédain. 

—  Ce  seront  sans  doute  de  cruelles  épreuves. 

—  Oh  !  pour  moi,  Dieu  sait  que  je  ne  me 
plaindrais  pas  de  les  subir...  Souffrir  pour  Geor* 
ges,  ce  serait  encore  une  bénédiction  du  ciel!.. 
Mais  le  malheur  doit  aussi  en  rejaillir  sur  lui... 
il  faut  qu'on  le  respecte  dans  sa  disgrâce.  Eh 
bien  !  quelle  considération  aura-t-on  pour  lui 
en  le  voyant  entouré,  secouru  par  une  femme 
qui  ne  lui  est  rien,  et  dont  les  soins  comme 
les  richesses  prodiguées  pour  lui  seront  une 
aumône  continuelle  ?  Et  moi!  que  sais-je?... 
aurai-je  la  force  de  subir  l'abaissement,  Thu- 
miliation,  la  honte,  toutes  ces  rougeurs  que  je 
n'étais  pas  faite  pour  porter?..  Hélas!  je  me 
connais,  le  respect  humain  me  domine,  m'as- 
servit, je  serai  brisée  par  le  blâme,  le  mépris, 
quelqu'injustes  qu'ils  soient...  C'est  une  in- 
fériorité, une  misère  de  ma  nature,  sans  doute, 
mais  qui  me  condamne  à  plier  sous  tous  les 
vents,  comme  une  faible  plante...  Alors  serai- 


DELPHINE. 


2ol 


je  la  proteclrîcc  ingénieuse,  puissante  et  sage 
qu'il  faut  à  Georges  dans  son  malheur. 

—  Cependant  personne  ne  peut  vous  rem- 
placer près  de  lui. 

—  Non  ;  si  quelqu'un  pouvait  prendre  mon 
cœur  avec  ma  fortune,  je  lui  confierais  le  soin 
de  veiller  sur  Georges  ;  mais  personne  ne  Tai- 
mera  jamais  autant  que  moi...  Il  faut  que  je 
lui  donne  tout,  amour,  soutien,  protection, 
ou  que  nous  mourrions  tous  deux  lui  de  dé- 
tresse et  moi  de  désespoir. 

Dominique  réfléchit  longtemps  en  silence. 

La  vieille  paysanne  avait  pris,  dans  Toisiveté 
du  corps,  dans  une  vie  contemplative,  un  dé- 
veloppement de  sensibilité  et  d'intelligence  qui 
n'appartenait  pas  à  sa  condition  ;  et  Delphine, 
on  suivant  attentivement  les  traces  que  la  pen- 
sée active  imprimait  en  ce  moment  sur  ses 
traits,  sentait  redoubler  son  instinctive  con- 
fiance, et  se  laissait  pénétrer  d'un  vague  es- 
poir. 

—  Il  n'y  a  qu'un  seul  parti  à  embrasser  dans 
votre  situation,  lui  dit  Dominique.  Ty  pense- 
rai... Demain  soir  je  vous  dirai  s'il  est  possible 
de  le  réaliser...  Mais  en  attendant,  ma  fille, 
comptez  mieux  sur  les  forces  d'une  âme  que 
l'amour  soutient.  v. 

Elle  se  leva  pour  quitter  la  source,  et  ajouta, 
en  étendant  la  main  vers  la  voûte  des  ténèbres  : 

—  Voyez,  ce  ciel  étoile  ne  vous  scmblc-t-il 
pas  plus  élevé  ,  plus  profond  dans  les  ombres 
qu'il  ne l'éîait  à  la  clarté  du  jour? c'est  ainsi  de 
l'amour  :  il  est  plus  haut,  plus  vaste ,  plus  su- 
blime dans  les  ombres  du  malheur  que  lorsque 
les  joies  paisibles  l'éclairent. 

Les  rapports  du  sentiment  établissent  les 
liens  les  plus  prompts  et  les  plus  forts  :  Del- 
phine et  la  vieille  ermite  venaient  de  former 
tacitement  une  étroite  alliance  en  s'entretcnanl 
«n  instant  entre  le  tertre  sauvage  qui  recou- 
vrait la  fosse  du  fils  de  Dominique  et  le  bois 
qui  enfermait  Georges  dans  son  ombre. 

Le  lendemain  soir,  après  le  second  entretien 
qu'elle  eut  avec  la  mère  Dominique,  mademoi- 
selle de  Kergoël,  au  grand  étonnement  des  per- 
sonnes qui  l'entouraient,  annonça  l'intention 
de  passer  encore  quelque  temps  dans  les  rui- 
nes. Yvon  et  Toby  mirent  tous  leurs  soins  à  l'y 
établir  le  moins  mal  possible.  Etiennette  redou- 
bla de  xèle  pour  sa  chère  maîtresse .  et  se  tira 


à  son  honneur  de  toutes  les  dilTicultés  du  ser- 
vice dans  ces  lieux  inhospitaliers. 

Les  médecins  des  villes  environnantes  furent 
tour  à  tour  appelés  auprès  du  malade  et  don- 
nèrent peu  d'espoir  de  guérison.  Clcrmont  pos- 
sédait alors  le  docteur  Chulabert  qui,  attaché 
longtemps  à  une  maison  d'aliénés,  y  avait  opé- 
ré des  cures  merveilleuses  et  conservait  une 
grande  réputation  dans  cette  autre  et  difficile 
spécialité  des  maladies  mentales.  Il  fut  plus  ex- 
plicite encore  que  ses  confrères,  et  prononça  que, 
dans  le  cas  d'aliénation  qui  se  présentait,  la 
lumière  de  l'esprit  était  éteinte  sans  retour. 

Mademoiselle  de  Kcrgoêl  lui  demanda  de  vou- 
loir bien  lui  donner  une  consultation  écrite, 
dans  laquelle  il  déclarerait  reconnaître  dans 
Georges  Borelly  un  acte  de  démence  incurable. 

Pendant  ces  tristes  formalités,  Delphine  avait 
toujours  de  longs  et  secrets  entretiens  avec  la 
mère  Dominique. 

Un  jour,  on  vit,  à  la  grande  surprise  des  ha- 
bitants de  ces  campagnes ,  la  vieille  paysanne 
rompant  le  vœu  qui  l'attachait  à  la  source  des- 
cendre pour  la  première  fois  de  la  montagne,  et 
se  diriger  vers  le  hameau  de  Solmont.  Dans  la 
même  semaine,  elle  renouvela  plusieurs  fois  ses 
apparitions  dans  l'endroit  qu'elle  avait  long- 
temps habité,  mais  sans  que  personne  pût  con- 
naître le  but  de  ses  voyages. 

IX.  — UKIS  ET  SÉPARÉS. 

H  y  avait  près  d'un  mois  que  les  voyageurs 
égarés  étaient  arrivés  dans  les  ruines  de  l'an- 
cien couvent. 

Un  matin  de  l'un  des  derniers  jours  de  mai, 
Georges  était  assis  devant  les  murs  de  la  cha- 
pelle démantelée  ,  sur  une  pierre  détachée  des 
marches  par  lesquelles  on  y  montait  autrefois  ; 
il  tenait  entre  ses  doigts,  agités  d'un  tremble- 
ment continuel ,  des  tablettes  dont  il  déchirait 
les  feuillets,  qu'il  jetait  au  vent ,  en  s'oecupant 
à  suivre  du  regard  leur  vol  incertain. 

Delphine  était  assise  aux  pieds  de  Georges , 
sur  les  herbes  des  décombres  et  dans  l'attitude 
d'un  j)rofond  recueillcmenL 

Le  vent  du  nord,  qui  soufQait  depuis  la 
veille ,  avait  amassé  dans  le  ciel  une  vapeur 
grise  et  fraîche,  dont  le  reflet  donnait  une 
teinte  mélancolique  au  paysage;  le  son  éloigné 
de  la  cornemuse  des  pâtres  semblait  un  accent 


»ft 


DELPHINE. 


plaintif  errant  dans  cette  pâle  atmosphère. 

La  chapelle,  dressée  sur  le  rocher,  s*élcvait 
jusqu*à  la  hauteur  des  brumes  sombres  qui 
formaient,  autour  de  sa  vieille  croix  de  pierre, 
une  auréole  de  tristesse  ;  la  façade ,  soutenue 
par  des  masses  de  lierre  plus  que  par  le  ciment, 
et  se  couvrant  de  leurs  jets  épars,  semblait 
tendue  de  guirlandes  de  deuil  ;  ses  tiges  sauva- 
ges envahissaient  le  fronton,  dominaient  sa 
hauteur,  et  allaient  se  balancer  à  la  place  de  la 
cloche,  dans  le  campanille  à  jamais  silencieux; 
au  parvis,  les  degrés,  rompus  et  à  demi  écrou- 
lés, montraient  l'abandon  régnant  depuis  long- 
temps sur  le  seuil. 

De  cette  hauteur,  en  plongeant  le  regard  au 
pied  de  la  côte,  on  aurait  pu  voir  sur  le  sentier 
ardu  serpentant  entre  les  rochers,  un  vieux  prê- 
tre qui  montait  lentement  en  tenant  son  missel 
entre  ses  mains  croisées  sur  son  aube  blanche  ; 
derrière  lui  venaient  deux  hommes  et  un  enfant 
4e  chœur. 

Delphine,  assise  un  peu  plus  bas  que  Georges, 
le  contemplait  tristement ,  et  par  instants  lui 
parlait  comme  s'il  eût  pu  Tentendre. 

—  Georges,  disait-elle,  oh!  je  t'en  supplie, 
écoute-moi.  Voici  un  moment  bien  solennel 
pour  nous  !..  Blon  Dieu!  il  ne  m'entend  pas... 
Toujours  ce  regard  errant,  cette  surface  morne, 
glacée,  qui  se  met  entre  mon  âme  et  la  sienne... 
Que  puis-je  faire  !  Comment  arriver  jusqu'à 
lui!...  Et  pourtant  j'aurais  tant  besoin  qu'il  pût 
me  comprendre,  me  répondre...  une  seule  fois!.. 
11  déchire  ces  feuilles,  il  les  regarde  s'envoler... 
Déjà  hier  il  a  trouvé  la  Bible  de  la  mère  Domi- 
nique et  l'a  mise  en  lambeaux...  Voilà  mainte- 
nant qu'il  déchire  ces  tablettes,  qu'il  aimait 
tant,  et  qu'il  portait  toujours  avec  lui! 

Elle  ramassa  un  fragment  des  feuillets  tom- 
bé à  ses  pieds,  elle  y  lut  une  date  et  quelques 
lignes,  dont  la  fin  était  emportée,  et  des  larmes 
vinrent  dans  ses  yeux. 

—  Oui,  dit-elle,  c'est  Tagenda  que  je  lui  avais 
donné ,  et  sur  lequel  j'avais  inscrit  la  date  de 
nos  premières  rencontres ,  de  nos  premiers 
jours  de  bonheur...  Douces  annales  d'un  amour 
si  profond  et  si  pur  !  Témoignage  sacré  de  ce 
temps  où  nous  étions  jeunes ,  paisibles ,  con- 
fians  en  l'avenir,  fiers  de  notre  tendresse,  dans 
une  heureuse  ignorance  qui  nous  faisait  croire 
libres  de  nous  aimer,  destinés  l'un  à  Tautre  !.. 


J'avais  retracé  là  chacun  de  ces  moments,  et, 
dans  sa  démence  cruelle ,  il  anéantit  tous  ces 
souvenirs  !  il  détruit  même  notre  cher  et  rapide 
passé! 

0  toi,  qui  étais  si  beau»  si  tcndro,  si  grand 
dans  ton  amour,  où  es-tu  maintenant?  Deval&- 
je  te  perdre  si  tôt!  Comme  ce  ciel  est  triste! 
comme  cette  campagne  est  morne,  silencieuse!.. 
Georges ,  faut-il  auprès  de  toi  me  sentir  seule 
au  monde  !  Mais  non,  pardonne-moi,  c'est  une 
cruauté,  un  sacrilège  de  te  méconnaître,  parce 
que  tu  es  malheureux...  Non,  je  te  retrouTC 
toujours... Ton  visage  est  pâle,  tes  yeux  ne  me 
voient  pas,  ton  cœur  ne  bat  plus  pour  moi,  mais 
tant  qu'il  te  restera  un  souffle  d'existence  a*  sera 
toujours  toi...  Tu  es  toujours  auprès  de  moi,  tu 
y  seras  toujours  !.. 

Ah  !  tout  bonheur  n'a  pas  cessé  ;  car,  moi  Je 
t'aime  encore...  Insensible  et  inanimé  comme 
tu  l'es  devenu,  je  t'aime  autant  qu'autrefois,  je 
t'aime  d'un  amour  idolâtre  qui  me  fait  par  insr 
tant  oublier  mes  douleurs...  0  don  suprême 
d'aimer,  tout  est  là  !...  Je  vous  remercie,  mou 
Dieu,  de  l'avoir  versé  si  largement  dans  mon 
sein! 

Oui ,  la  simple  habitante  de  cette  montagne 
me  l'a  dit  :  aimer  donne  toute  force  comme 
toute  vertu.  Je  sens  en  moi  je  ne  sais  quel  cou- 
rage nouveau  qui  grandit  avec  mon  malheur. 
Je  ne  succomberai  pas  à  ces  épreuves,  je  pourrai 
vivre  encore  pour  Georges  et  pour  Dieu. 

Le  prêtre  avançait  sur  le  sentier  sinueux  ;  on 
le  voyait  par  instant  passer  entre  les  touffes  de 
genêts,  et  il  approchait  du  sommet  de  la  mon- 
tagne. 

Delphine  porta  un  regard  de  ce  cote  ;  puis, 
ramenant  vers  Georges  son  beau  visage  inspiré, 
elle  dit  d'un  ton  plus  solennel  : 

—  Georges,  je  suis  à  toi  comme  si  tu  pouvais 
encore  comprendre  mon  amour  et  y  répondre; 
je  suis  toujours  prosternée  à  tes  pieds  comme 
devant  l'homme  que  j'adore,  soumise  comme 
devant  le  maître  que  Dieu  m'a  choisi.  Si  aujou^ 
d'hui  je  dispose  de  nos  destinées  sans  ton  con- 
sentement, c'est  que  je  ne  puis  obtenir  un  mot, 
un  signe  de  toi  qui  révèle  la  volonté.  Si  ce  que 
je  vais  faire  est  coupable,  pardonne-moi,  iJ  1^ 
fallait  pour  te  consacrer  ma  vie,  et  je  n'ai  vu 
que  cela. 

Te  consacrer  ma  vie,  Georges,  ce  mot  rc!i- 


DELPnifïE. 


SS3 


ferme  un  déToûment  éternel,  un  abandon  com- 
plet de  tout  mon  être  envers  toi  ;  mais  il  ne 
s*en  exhale  aucune  douceur,  aucune  espérance 
pour  moi-même.  Ce  n*est  pas  là  Tunion  bénie 
de  deux  êtres  aimans  où  toutes  les  joies  du 
cœur  sont  égales,  c*est  un  engagement  où  tu 
apportes  rindiffércnce  mortelle,  et  moi  Tamour 
inutile  et  désolé,  un  serment  qui  m*entralne  vi- 
vante à  toi  qui  n*cs  p^is. 

Le  prêtre  était  arrivé  sur  le  plateau  des  rui- 
nes et  se  dirigeait  vers  la  chapelle. 

—  L*arréta  été  prononcé,  ajouta  Delphine 
en  se  levant;  on  a  dit  que  tu  serais  toujours 
privé  de  la  lumière  de  Tâme,  ombre  de  toi- 
même  ;  Georges,  tu  ne  pouvais  rester  ainsi  seul, 
abandonné,  il  faillait  que  je  devinsse  ta  femme 
aax  yeux  du  monde  pour  rester  toujours  ta 
sœur,  ta  compagne,  pour  te  donner  irrévoca- 
blement tout  ce  que  je  possède  avec  moi-, 
même. 

Un  instant  après,  il  y  eut  dans  la  chapelle 
ruinée,  mais  encore  bénie,  une  humble  céré- 
monie, dont  le  secret  resta  enfermé  dans  ses 
murs  et  dans  la  solitude.  La  lueur  de  deux 
cierges  posés  sur  le  socle  de  marbre  qui  fut 
Fautcl,  et  qui  allait  réfléchir  aux  vitraux  brisés 
des  ogives,  la  voix  aflaiblic  d*un  vieillard  qui 
prononçait  les  paroles  consacrées,  quelques 
flots  d'encens  sortant  à  travers  les  pampres 
verts  de  la  ruine,  apparurent  seuls  au  dehors. 

Quand  Delphine  et  Georges  sortirent  de  cette 
enceinte,  ils  étaient  irrévocablement  unis. 

Dans  la  même  journée,  les  hôtes  de  la  ma- 
sure quittèrent  Tagrestc  sommet  sur  lequel  un 
tort  étrange  les  avait  jetés.  Ils  descendirent  à 
pied  le  penchant  escarpé  de  la  montagne  jus- 
qu'aux chemins  praticables*  où  les  attendait 
uoe  berline  de  voyage  qu'Yvon  était  allé  la 
veille  chercher  à  Montrol. 

La  more  Dominique  accompagnait  la  jeune 
femme,  à  laquelle  elle  se  sentait  attachée  com- 
me à  une  fîUc,  dans  la  dernière  marche  que 
celle-ci  dut  faire  à  pied  pour  terminer  sa  lon- 
gue pérégrination.  Dominique,  après  avoir  reçu 
toutes  les  confidences  de  Delphine  dans  leurs 
entretiens  solitaires,  avait  hésité  longtemps  à 
loi  donner  la  fiegle  de  conduite  que  la  faible  et 
timide  femme  réclamait  ;  mais,  lorsque  les  mé- 
decins curent  déclaré  Tétat  de  Georges  incu- 
nble,  clic  crut  que  le  parti  le  plus  en  rapport  | 


avec  l'honneur  et  le  devoir  était  que  Delphine 
prit  le  nom  de  sa  femme,  puisque  c'était  la 
seule  condition  dans  laquelle  elle  pût  digne- 
ment rester  à  ses  côtés  et  veiller  sur  lui. 

Cette  résolution  prise,  Dominique  fit  toutes 
les  démarches  nécessaires  pour  qu'elle  pût  s'ef- 
fectuer. Elle  connaissait  depuis  de  longues  an- 
nées le  curé  du  hameau  de  Solmont ,  où  elle 
habitait  autrcrois,  et  il  avait  pour  elle  une  pro- 
fonde estime.  Clic  était  allée  réclamer  son  assis- 
tance :  et  le  vieil  ecclésiastique,  aussi  simple  et 
ignorant  du  monde  que  les  paysans  mêmes  de 
CCS  campagnes  retirées ,  avait  consenti ,  sur  la 
puissante  intercession  de  Dominique,  à  bénir  le 
mariage  d'un  jeune  homme  et  d'une  jeune 
femme  qui,  depuis  quelque  temps,  disait-elle, 
habitaient  avec  elle  sa  solitude.  Le  frère  do  Do- 
minique et  Yvon  avaient  suffi  pour  témoins. 

Delphine,  par  une  fatalité  terrible,  avait  eu 
deux  fois  une  influence  bien  funeste  sur  la 
destinée  de  Georges.  C*était  par  elle  que  le  fils 
du  colonel  Borelly  avait  perdu  son  père  et  la 
raison.  Les  lois  de  la  nature  semblaient  s'op- 
poser à  leur  union.  Mais  quand  Georges  était 
tombé  dans  un  tel  abîme,  et  que  ta  privation  de 
fortune  et  de  famille  l'y  laissait  livré  pour  tou- 
jours à  l'abandon,  à  la  détresse,  Delphine  avait 
pensé  devoir  passer  sur  toutes  considérations 
possibles  pour  s'attacher  à  son  sort.  Elle  lui 
rendait  ainsi ,  autant  qu'il  était  en  elle,  la  ten- 
dresse et  la  fortune  que  son  père  aurait  pu  lui 
donner.  Cette  union ,  qui  était  à  la  fois ,  de  la 
part  de  Delphine,  un  sacrifice  admirable  et  une 
faute  envers  une  sainte  mémoire,  l'âme  de 
Georges  l'eût  peut-être  repoussée ,  mais  il  de- 
vait toujours  l'ignorer  lui-même. 

On  arriva  au  pied  de  la  montagne.  Delphine 
embrassa  en  pleurant  les  mains  de  la  vieille 
ermite,  et  monta  en  voiture  avec  Georges,  Yvon 
et  ses  deux  jeunes  et  fidèles  serviteurs.  Mais  là, 
elle  jeta  un  dernier  regard  sur  cette  hauteur 
escarpée,  sur  ce  désert  plus  solennel  pour  elle 
que  tous  les  lieux  du  monde,  et  elle  distingua 
encore  une  fois  la  cime  des  immenses  sapins 
qui  marquaient  la  place  où  elle  avait  vécu  des 
années  en  quelques  jours,  où  elle  laissait  des 
impressions  si  puissantes! 

Dominique  remonta  lentement  vers  le  som- 
met où  son  VŒU  l'enchaînait ,  et  retourna  s*as* 
seoir  seule  pour  toujours  au  bord  de  la  foit^iue. 


2d4 


DELPHINE. 


X.  —  AU  RETOCR  DU  VOYAGE. 

Depuis  plus  de  deux  années,  le  château  de 
Moutrol  était  demeuré  fermé ,  lorsque ,  par  une 
splendide  soirée  d'été,  les  deux  jeunes  villageois 
qui  avaient  quitté  le  pays  au  service  de  M"*  de 
Kergoël  franchirent  Tavenuc  du  manoir,  char- 
gés de  quelques  légers  bagages ,  et  entrèrent 
tout  rouges  et  essouftlés  dans  la  salle  basse. 

Ils  avaient  été  envoyés  en  avant  pour  ouvrir 
et  préparer  les  appartements ,  tandis  que  leur 
maîtresse  était  encore  arrêtée  dans  la  ville  de 
Thiers,àune  vingtaine  de  lieue|  de  là. 

Toby  et  Étiennette  arrivaient  de  longs  voya- 
ges, accomplis  à  la  suite  de  Delphine  de  Ker- 
goël, devenue  la  femme  de  Georges.  Après  deux 
ans  d'absence  du  village ,  ils  revenaient  plus 
coquets  dans  leur  mise,  plus  dégagés  dans  leurs 
allures ,  aussi  frais  et  vermeils  que  jamais ,  et 
même ,  au  fond ,  aussi  simples  et  naïfs. 

Après  avoir  fait  le  commencement  de  la  route 
dans  les  voitures  publiques,  ils  étaient  venus  à 
pied  depuis  la  dernière  station,  et  se  montraient 
très  satisfaits  de  rentrer  dans  leurs  domaines. 

Étiennette  se  hâta  de  déposer  à  terre  les  ob- 
jets de  voyage  dont  elle  était  embarrassée,  et 
dit  en  s'étalant  dans  le  plus  moelleux  fauteuil: 

—  Dieu  que  c'est  loin,  de  venir  de  Vallore  ici 
tout  d'un  trait! 

— Bahl  dit  Toby,  deux  ou  trois  lieues  de 
marche. 

—  Dans  les  cailloux  et  les  ronces. 

—  Nous  nous  sommes  reposés  à  tout  bout  de 
champ. 

— J'avoue  que  ces  campagnes  d'Auvergne  ne 
me  plaisent  plus  guère. 

— Pour  ça,  on  n'y  trouve  que  du  lait  à  boire. 

-^11  n'y  a  pas  jusqu'au  soleil  et  à  la  verdure 
qui  me  semblent  plus  pâles  que  là-bas. 

— Oui,  là-bas!... Mais,  après  tout,  c'est  ici 
votre  pays,  mademoiselle. 

—  Ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  je  le 
trouve  beau. 

—  Et  votre  parrain,  que  vous  allez  embrasser. 

—  Bath! 

— Moi,  ce  n'est  pas  de  môme  :  je  suis  bien 
aise  de  revoir  mon  doux  village  (comme  ils  chan- 
tent dans  le  Midi),  de  retrouver  mon  petit  ca- 
baret accoutumé,  ma  belle  fabrique  de  poterie. 

—  Oui,  les  charmes  de  la  campagne. 

—  Et  pour  vous ,  mademoiselle ,  ce  n'est  pas 


d'un  bon  cœur  de  ne  tenir  ni  à  votre  pays  ni  i 
votre  parrain. 

—  Tu  te  trompes  grandemcnt,-Toby ,  je  suis 
faite  pour  aimer  tout  comme  une  autre...  peut- 
être  plus...  et  j'ai  même  beaucoup  d'aflcction 
dans  le  cœur. 

—  Et  pour  qui  donc .  s'il  vous  plaît? 

—  Pour  notre  chère  maîtresse  qui  est  si  bonne 
et  si  malheureuse. 

<—  Tai  cru  que  vous  alliez  dire  :  Pour  ce  pau- 
vre Toby,  qui  m'aime  depuis  quatre  ans... Et 
vraiment ,  ce  n'eût  pas  été  dommage  l 

—  Dieu ,  qu'il  fait  chaud  !...  J'ai  dit  au  con- 
cierge, en  passant,  de  nous  apporter  à  boire... 
n  ne  se  presse  pas. 

^Mais  il  faut  se  dépêcher  à  ranger  la  mai- 
son, madame  pourrait  bien  arriver  aujourd'hui 
même. 

—  Arrange  tout  ce  que  tu  voudras,  moi  je 
n'en  peux  plus...  Ce  grand  château  me  semble 
plus  vieux  et  plus  sombre  que  quand  nous  som- 
mes partis.  Que  c'est  triste  ici!... 

—  Je  crois  bien,  ça  semble  triste  quand  on  a 
habité  comme  vous,  depuis  deux  ans,  les  plus 
grandes  hôtelleries  de  l'Europe ,  les  jolies  l(^- 
canda,  les  charmants  cottages...  ot  on  faisait  b 
belle  tout  h  son  aise. 

—  Puis  on  sortait  en  voiture  pour  aller  se 
promener  dans  des  grandes  villes  tout  illumi- 
nées ,  dans  des  campagnes  remplies  de  myrtes 
et  d'orangers. 

—  Il  est  certain  que  c'est  fièrement  joli ,  ces 
voyages-là! 

—  Moi ,  ce  que  j'aime  le  mieux ,  c'est  Flo- 
rence... les  oranges  glacées...  les  festivals  de 
nuit...  sur  le  bord  de  l'Arno... 

—  Moi ,  c'est  Poufmann ,  au  bord  du  Rhin. 

—  Fi!  un  trou  de  ville. 

>  —  On  y  boit  du  vin  fin  comme  s'il  en  pleu- 
vait. 

—  Parce  que  tu  étais  le  coq  de  l'endroit...  et 
que  toutes  les  belles  Poufmanaiscs  voulaieal  te 
rendre  amoureux  d'elles.  ^ 

—  Elles  trouvaient  toujours  que  c'était  fait 
d'avance  !..  Mais  c'est  égal,  tous  ces  amours-lài 
Étiennette ,  ça  ne  servait  qu'à  me  rendre  plu* 
amoureux  de  vous.  Et  si  vous  vouliez  bien  une 
fois  y  répondre ,  et  m'aimer  un  peu,  ne  fût-ce 
que  par  reconnaissance  quand  j'ai  sauvé  la  viC' 


DELPHINE. 


2SI^ 


—A  Fauteur  du  mes  jours,  n'est-ce  pas... 
Tobv,  tu  es  un  véritable  tourtereau. 

—  Pour  la  tendresse  et  la  constance... 

—  Non ,  parce  qu'ils  roucoulent  toujours  la 
môme  chose  et  sont  ennuyeux  à  la  mort. 

—  Ah  !  c'est  ce  que  vous  dites. 

—  Allons,  oublie  tes  soucis...  Te  voilà  revenu 
dsjis  ton  cher  pays. 

—  Ty  suis  arrivé  assez  tôt  pour  la  foire  de 
Rivoire...  c'est  tout  ce  qu'il  en  faut. 

"  Qu'est-ce  que  ça  te  fait,  le  marché  de  Ri- 
mret 

—  J'ai  mes  projets. 

—  Comme  tu  dis  cela  d'un  air  lugubre. 

—  Des  projets  de  vengeance...  je  suis  bon... 
mais  à  la  fin  ! 

—  Vraiment? 

—Quand  je  vois  que  ça  ne  m'a  servi  à  rien 
près  de  vous  pour  m'étre  exposé  pour...  suffit... 
et  que  vous  n'avez  fait  que  me  payer  d'ingrati- 
tude... 

—  Quel  rapport  cela  a-t-il  avec  Rivoire  et  son 
marché? 

—  Ces!  bon. 
—Mais  encore? 

—  Eh  bien!  si  vous  voulez  le  savoir,  je  re- 
tourDcrai  à  la  foire  avec  le  père  Grosbois ,  je  le 
ramènerai  le  soir  dans  mon  bateau... 

—Et  puis? 

—  Une  fois  sur  1  étang...  au  milieu  de  la  nuit., 
je  m'embrouille  dans  les  grandes  herbes...  je 
lais  rccbavirer  le  bateau...  et  vlan  !  je  remets  le 
père  Grosbois,  l'auteur  de  vos  jours,  d'où  je  l'ai 
tiré,  c'est-à-dire  au  beau  milieu  de  l'eau. 

—  Malheureux  !  ne  dis  pas  cela. 

—  Si...  j'ai  la  tète  montée. 

—  Eh  bien,  écoute,  Toby,  calme-toi,  je  yais 
te  faire  une  conûdence  qui  te  sera  agréable. 
Ibns  nos  voyages,  quand  je  voyais  madame  si 
chagrine  du  mal  de  M.  Georges  et  pleurant  nuit 
et  jour  sans  que  cela  servit  à  rien,  alors  j'ai  fait 
un  vœu. 

—  Un  vœu  ! 

—Oui,  j'ai  promis  à  Dieu  que  si  M.  Georges 
guérissait... 

—  Ah!  miséricorde,  d'entrer  dans  un  cou- 
vent! 

-^  Non ,  de  me  marier  avec  toi. 

—  Bah!.,  vrai!.,  mais  je  m'en  embarrasse 
^ico,  puisque  M*  Georges  ne  s'esTpas  guéri. 


—  C'est  <^al,  tu  vois  toujours  que  j'y  ni 
pense. 

—  En  manière  de  s'offrir  à  Dieu...  Merci!... 
Et  puis  M.  Georges  n'est  pas  guéri. 

—  Hélas,  non  !  Et  madame  est  toujours  triste 
comme  la  mort... Pourtant,  que  n'a-t-elle  pas 
fait  pour  lui!... Ne  le  quittant  pas  un  instant, 
consultant  pour  lui  tous  les  médecins,  se  vouant 
à  tous  les  saints...  on  avait  dit  que  les  voyages 
lui  feraient  du  bien,  elle  était  toujours  par  voie 
et  par  chemin  ;  aujourd'hui  en  Suisse,  demain 
en  Allemagne,  en  Italie.  Le  promenant  partout 
pour  le  distraire ,  lui  faisant  habiter  des  en- 
droits enchanteurs!... des  villas  remplies  de 
fleurs,  où  la  musique  va  tant  que  le  jour  dure, 
où  le  monde  ne  pense  qu'à  la  danse  et  au  plaisir. 

—  C'est  vrai  !  Mordieu  !  comment  peut-on  ne 
pas  reprendre  la  raison ,  pour  danser ,  rire  , 
chanter  avec  les  autres. 

—  Et  M.  Yvon,  si  attentif,  si  prudent  auprès 
de  lui,  conduisant  la  voiture  dans  les  chemins 
un  peu  rudes  pour  qu'il  ne  sentit  pas  les  se- 
cousses, le  portant  dans  ses  bras ,  de  sa  cham- 
bre au  jardin,  quand  il  était  plus  malade.  Veil- 
lant toujours  sur  lui  pour  l'amour  de  madame. 

—  Oui,  sans  intérêt,  sans  rien  attendre  pour 
lui,  il  fait  tout  ce  qui  peut  plaire  à  madame  : 
c'est  sa  manière  de  l'aimer. 

—  Eh  bien,  mon  Dieu,  à  quoi  cela  a-l-il  servi 
à  ce  pauvre  Georges?  A  venir  mourir  à  vingt 
lieues  d'ici...  car  maintenant,  il  y  a  bien  pca 
d'espoir  de  le  sauver.  Ah!  tiens,  Toby,  j'en  ai 
le  cœur  déchiré. 

—  Si  encore  on  avait  pu  le  ramener  jus- 
qu'ici. Madame  n'avait  jamais  espéré  lui  voir 
reprendre  la  raison ,  elle  s'apercevait  que  ces 
éternels  voyages  ne  faisaient  pas  grand'chose 
à  sa  santé  affaiblie,  à  son  humeur  sombre.  Elle 
revenait  habiter  Montrol  avec  lui...  Et  si  près 
d'arriver ,  il  tombe  malade  dans  celte  ville  où 
on  s'était  arrêté  pour  y  passer  la  nuit;  malade 
à  ce  point  que  deux  jours  après  on  désespérait 
déjà  de  sa  vie.  ♦ 

—  Et  il  y  a  un  mois  qu'il  est  ainsi  entre  la 
vie  et  la  mort.  C'étan  hier  le  quinzième  jour  de 

la  rechute ,  on  attendait  une  crise  décisive 

Mais,  hélas  !  elle  ne  pouvait  guère  être  que  fu- 
neste ,  et  je  crois  bien  que  c'est  pour  cela  que 
madame  nous  a  fait  partir  dès  le  matin.  Elle 


SiiO 


UeLPlII.Nb. 


aimait  mieux  ôtrc  seule  avec  M.  Yvon  dans  ce 
moment  terrible. 

—  Je  le  crois  aussi. 

—  Et  cependant,  Dieu  sait  s!  je  partage  ses 
peines!..  A  présent^  surtout,  je  soufTrc  cruel- 
lement de  penser  que,  tandis  que  nous  sommes 
ici  à  nous  croiser  les  bras,  clic  a  peut-être 
tout  perdu  et  verse  des  larmes  amcres  sur  cc- 
iui  qui  n'est  plus. 

—  Moi  aussi ,  dit  le  bon  Toby.  Il  me  semble 
que  j'oublie  mes  propres  chagrins  devant  un  tel 
malheur! 

Comme  le  jeune  garçon  achevait  ces  mots, 
3c  bruit  d'une  voiture  se  (it  entendre  à  Centrée 
du  cluUcau. 

Etonnés  que  leur  maîtresse  pût  arriver  aussi- 
tôt, les  deux  jeunes  gens  frémirent  de  ce  retour 
subit,  qui  semblait  annoncer  le  résultat  funeste 
et  précipite  de  la  phase  décisive  que  le  malade 
avait  dû  traverser. 

Mais  à  l'instant  où  Etiennette  et  Toby  allaient 
courir  au  devant  de  la  voiture,  Yvon  entra  seul 
dans  la  salle  basse. 

Les  regards  des  deux  jeunes  gens  l'interroge 
rcnt  avec  anxiété.  Puis  Etiennette  s*écria  : 

—  Ah  !  mon  Dieu,  qu*est-il  arrivé  !  Monsieur 
<sCorgcs  n^existe  plus? 

-*  Il  a  repris  la  raison ,  il  est  ici ,  prononça 
Yvon ,  dont  la  physionomie ,  en  annonçant 
cette  heureuse  nouvelle ,  était  plus  imposante 
qu'épanouie,  et  révélait  môme  une  vive  préoc- 
cupation intérieure. 

Puis ,  avant  qu'Etiennctte  et  Toby  eussent 
le  temps  de  manifester  leur  surprise  et  leur  joie, 
il  les  fit  fctircr  de  la  salle  en  leur  répétant  tou- 
tefois que  M.  Georges  était  sauvé. 

Dans  le  môme  moment ,  Delphine  entra  par 
une  porte  opposée. 

Une  longue  et  cruelle  maladie  avait  mis  long- 
temps la  vie  de  Georges  en  danger;  les  forces 
de  la  jeunesse  et  d'une  généreuse  constitution 
Tenaient  enfin  d'en  triompher ,  et  dans  ce  re- 
nouvellement de  l'existence,  dans  celle  régéné- 
ration complète  de  Tôtre,  l'intelligence  avait  re- 
paru dans  la  vie. 

La  crise  qu'on  attendait  avait  eu  lieu  au  ma- 
tin du  jour  précédent,  et  les  forces  du  malade 
^'étaient  ranimées  avec  une  rapidité  prodigieu- 
se. Dès  rinstanl  où  Georges  avait  pu  distinguer 
les  personnes  qui  Tentouraicnt,  Delphine  sYtait 


dérobée  à  ses  yeux  •  redoutant  la  révolufioi 
trop  violente  que  sa  vue  pouvait  fure  naître,  cl 
l'avait  confié  aux  soins  d^Yvon. 

Mais  bien  des  choses  s'étaient  passées  depuis 
longtemps,  dont  Georges  se  sonvenait,  et 
dans  une  maison  étrangère ,  quelque  parole 
indiscrète  pouvait  à  chaque  instant  prononcer 
le  nom  de  celle  qui  l'avait  suivi  pendant  son limg 
délire,  et  lui  apprendre  inspruderament  le  se- 
cret de  sa  destinée.  Aussi,  dès  le  lendetnam* 
des  qu'il  fut  en  état  de  supporter  en  chaise  dr 
poste  un  trajet  de  quelques  heures,  Yvon,  ({ail 
avait  reconnu  et  paraissait  voir  sans  peine  à  ses 
côtés,  l'engagea  à  partir  et  monta  dans  la  bci^ 
Itne  avec  lui ,  tandis  que  Delphine  voyageait 
dans  une  autre  voiture,  arrivait  à  Montrol 
en  môme  temps,  et  entrait  au  château  par  une 
porte  latérale. 

La  jeune  femme  était  à  la  fois  heureuse  à 
l'excès  du  salut  de  Georges,  et  tremblante  des 
conséquences  que  pouvait  avoir  ce  pctoar  ines- 
péré à  la  lumière  de  l'esprit.  Cependant  une 
force  d'âme,  une  fermeté  inaccoutumées  en  elle 
semblaient  dominer  toutesscs impressions;  son 
visage  était  pâle,  mais  avec  uftc  expression  de 
courage  et  de  sérénité  môme. 

—  11  ne  reste  plus  en  loi  qu'une  grande  fai- 
blesse, dit  Yvon  à  Delphine.  Pendant  la  ronle, 
il  m'a  fait  plusieurs  questions  auxquelles  j'ai 
refusé  de  répondre,  en  le  suppliant  de  ménager 
ses  forces  et  de  laisser  reposer  son  esprit.  La 
voiture  fermée  lui  cachait  les  lieux  que  nous 
parcourions.  Mais,  en  mettant  pied  à  terre  dans 
l'intérieur  du  parc,  il  a  jeté  un  regard  rapide 
autour  de  lui,  et  m'a  demandé  impétueuscfflent 
pourquoi  je  l'avais  amené  là.  Je  lui  ai  répondu 
qu'il  était  chez  lui.  Alors  il  s*cst  rejeté  en  ar- 
rière, et,  comme  frappé  d'élonrdîssement,  ilcst 
tombé  sur  un  banc  en  détournant  la  tète  de  la 
façade  du  châtcmi. 

—  Allez  le  rejoindre  à  rinsUnt,  dît  Delphine, 
apprenez-lui  tout  ce  qu'il  doit  savoir...  et  que 
Dieu  fasse  le  reste...  Cette  journée  scraménwH 
rable  pour  nous! 

Pendant  ce  temps-là,  Georges  marchaîl  len- 
tement au  fond  de  ce  parc,  où  il  s'était  retrouvé 
avec  un  saisissement  inexprrmable. 

11  passait  alors  dans  cette  même  allée, où  î) 
avait  été  agité  de  passions  si  violentes,  comme 
une  ombre  contemplative  et  rêveuse.  Ces  arbres 


^  mil  m,  dam  cet  antre  moment ,  Mm- . 
^  M  déponiltéi,  s'étaient  eovTerts  d'immea-  : 
Mmuseï  de  fénlDie;  un  «oleil  splendide  em- 
bnnit  lean  contours  et  venait  dorer  à  leurs 
pMds  U  teinte  grise  de  l'antique  statne  et  le 
oUt  de  failée,  mais  sons  cette  majestueuse 
pran  da  jour  «  Georges  reconnaissait  bien  le 
Imq  de  désolation  où  le  malheur  était  Tenu  si 
nbttemtnt  fondre  sur  lui  et  briser  toa  àme. 

Pu  iastantitbien  biUe  encore  et  mal  assuré 
'us  sa  marche,  il  s'arrêtait,  appuyait  son 
In*  contre  un  tronc  d'arbre,  et  portait  autour 
^  lai,  sur  ces  lieux  si  ctaers  et  ai  rCdoulablas, 
n  regard  fixé  par  nne  atta-action  ardente  et 
mpli  d'une  indicible  mélancolie. 

Pu  ane  réaction  puissante  de  l'intelligence 
«  de  la  mémoire,  le  passé  se  montrait  à  lui 
"et  nue  lucidité  extraordinaire.  Les  cir- 
«Mlinces  de  son  arritée  à  Hontrol ,  de 
tto  rapide  séjour,  do  moment  terrible  qui 
r»ait  terminé,  reparaissaient  à  ses  yeux 
ntc  nne  exactitude ,  une  TiTEcité  de  souvenir 
1"!  eût  pu  les  faire  croire  arrivés  de  la  veille. 
Au-deU ,  il  n'avait  plus  aucune  idée  de  ce  qui 
■'ttûtpusé. 

T.IK. 


npensaitUes  qn'àla  Utile  d'une  eommotion 
morale  foudroyante,  ta  raison  s'était  égarée 
et  dans  cet  espace  de  temps  enveloppé  d'om- 
bres, il  n'y  avait  plus  que  les  Images  lagoM 
et  discordantes  d'un  rêve,  qui  laisse  une  em- 
preinte pénible  dans  l'imaginatioa,  sans  qu'on 
puisse  le  ressaisir. 

En  se  rappelant  les  deax  sentiments  de  sa 
vie,  la  tendresse  profonde  d'nn  pire,  l'amwar 
idolâtre  d'une  femme,  etlalutle  qu'ils  s'étaient 
livrés  en  lui,  son  eteur  battait  de  tous  les  élans 
de  la  passion,  de  toutes  les  forcée  de  la  vie, 
mais  il  pouvait  désonnais  yopposer  un  puissant 
courage,  une  résdution  ferme  i  supporter  te 
craséquences  de  sa  destinée.  Il  était  capable  de 
tous  les  sacrifices.  La  souffrance  qui  coulait 
dans  son  sein,  aussi  abondante  que  jamais,  de- 
vait désormais  aller  s'abîmer  sous  une  immu*- 
bb  résignation. 

Il  fit  quelques  pas  à  la  leneoDtre  d'Yvoa  qui 
s'avançait  vers  lui. 

—  Je  vous  demanderai,  dil-il,  quelle  étrange 

pensée  vous  avez  eue  de  me  taire  pénétrer  dans 

cette  demeure,  en  me  disant  que  j'y  étais  chei 

moi  :  cela  me  semble  nne  inconcevable  ironie 

17 


258 


DELPHLNE. 


Je  suis  venu  dans  ce  château  une  fois,  dans  Ti- 
gnorance  du  mystère  qui  y  était  renfermé ,  et 
Dieu  sait  que  c'étaient  là  les  pas  les  plus  dan* 
gercux  qu'on  eût  pu  jamais  frayer  sur  la  terre. 
Mais  maintenant  la  vérité  m'est  connue,  et  vous 
devez  penser  vous-même  que  c'est  ici  le  lieu  du 
monde  que  je  peux  le  moins  habiter. 

—  C'est  possible,  monsieur,  répondit  Yvon. 
Hais  attendez  d'être  instruit  de  tout  ce  que  vous 
pouvez  ignorer  encore  de  votre  situation,  pour 
en  décider. 

—  Je  ne  veux  cependant  pas,  reprit  Georges 
avec  plus  de  vivacité,  commencer  un  entretien 
avec  vous  par  des  reproches ,  quand  c'est  un 
pardon  que  j'ai  moi-même  à  vous  demander. 
La  scène  qui  s'est  passée  ici  même ,  il  y  a ,  je 
crois,  deux  ans,  est  parfaitement  présente  à  ma 
mémoire  ;  et  maintenant  je  comprends  quelle 
patience  courageuse ,  quel  sang-froid  sublime 
vous  avez  opposé  à  mes  outrages,  à  mes  vio- 
lences insensées.  Vous  consentiez  à  mourir 
pour  ne  pas  rompre  un  secret  qui  entraînait  à 
sa  suite  tant  de  désespoir  pour  moi  et  pour  celle 
à  qui  vous  êtes  dévoué. 

'  — D^injustes  soupçons  avaientfcallumé  votre 
colère.  N'en  parlons  plus. 

—  Si,  monsieur.  Recevez  les  excuses  que  je 
TOUS  adresse  de  toute  mon  âme. 

Yvon  prit  la  main  que  Georges  lui  tendait , 
et  l'attira  doucement  vers  un  banc  où  ils  s^as» 
sirent  tous  deux. 

Georges  était  admirablement  bon.  Ce  rap- 
prochement avec  Yvon  ,  ce  premier  sentiment 
^e  douceur  qui  après  des  années  de  froid  som- 
meil, pénétrait  dans  son  sein  ranimé,  avait  pour 
lui  un  charmo  iufîni.  11  pencha  sa  tète  dans  sa 
hnain  pour  cacher  une  larme.  Yvon,  avec  ce 
calme  élevé,  cette  gravité  affectueuse  qui  doi- 
vent être  sympathiques  à  toute  âme  souffrante, 
saisit  ce  moment  d'effusion  involontaire  pour 
attirer  la  conGance  de  Georges,  qui,  frémissant, 
t>ppressé,  eût  voulu  connaître  le  secret  de  son 
existence  pendant  ces  années  d'égarement,  et 
redoutait  de  le  demander;  il  l'amena,  avec  d'ex- 
trêmes mcnagcmens,  à  parler  lui-même  des 
impressions,  des  vagues  souvenirs  qui  lui  en 
étaient  restés. 

Ce  temps  lui  était  inconnu.  Il  lui  semblait 
.n'avoir  vécu  que  pendant  une  loi^ue  nuit  qui 
pcuélraîL  jusque  dans  son  cerveau,  pendant 


une  maladie  terrible  qui  pénétrait  jusqu'à  sod 
âme  ;  les  objets  du  monde  extérieur  n'étaient 
alors  pour  lui  que  des  images  fantastiques  qu'il 
ne  pouvait  ni  expliquer,  ni  rappeler.  Au  mûico 
de  ce  chaos,  de  ces  sombres  prestiges,  un  seul 
tableau,  disait-il,  se  présentait  encore  nette- 
ment à  son  esprit.  Une  fois,  il  avait  cru  se  voir 
dans  une  chapelle  isolée,  située  entre  le  ciel  et 
la  terre  ;  il  était  agenouillé  devant  l'autel,  en- 
touré d'une  douce  auréole  de  lumière,  un  ange 
d'amour  et  de  beauté,  sous  l'enveloppe  d'une 
femme,  était  près  de  lui,  et  un  prêtre  les  unis- 
sait... Ce  tableau,  dans  lequel  apparaissait  la 
pensée  de  Dieu,  restait  seul  éclairé,  au  milieu 
des  ténèbres  de  sa' mémoire. 

Georges  entraîné  peu  à  peu  dans  son  ôpan- 
chement,  demanda  enfin  où  il  avait  été,  ce 
qu'il  avait  fait,  ce  qu'il  était  devenu  pendant 
ces  jours  d'absence  ou  il  s'ignorait  lui-même, 

—  Je  TOUS  le  dirai,  répondit  Yvon  ;  mais, 
avant  cela,  j'ai  une  restitution  à  vous  faire. 
Voici  la  lettre  qui  renferme  les  tristes  et  so- 
lennels adieux  de  votre  père  ;  elle  était  entre 
mes  mains  pour  la  seconde  fois.  Tai  trouvé,  aa- 
trefois,  le  portefeuille  qui  la  contenait,  à  la  pla- 
ce où  le  colonel  Borelly  était  tombé  mort.  Vous 
savez  maintenant  pourquoi  je  ne  vous  l'ai  pas 
remise  dès  que  je  vous  ai  connu  :  il  fallaitai- 
tendre  que  vous  fussiez  depuis  quelque  temps 
éloigné  de  la  Vendée,  et  que  rien  ne  pût  vous 
foire  soupçonner  que  cette  restitution  venait  de 
la  maison  de  Kergoël.  Dans  ces  derniers  temps, 
lorsque  le  trouble  de  votre  esprit  vous  empê- 
chait de  veiller  vous-même  sur  ce  dépôt  sacré, 
je  vous  l'ai  conservé,  et  le  voici. 

Georges  prit  la  lettre  de  son  père  avec  u« 
profond  attendrissement. 

—  Relisez-la,  dit  Yvon.  Ces  paroles  de  maa* 
suétudc,  sanctifiées  par  la  mort,  et  qui  maiih 
tenant  viennent  pour  vous  du  ciel  même,  saotà 
salutaires  à  votre  âme. 

Et  tandis  que  Georges,  après  avoir  parco 
CCS  pages  bénies,  tenait  encore  le  papier  oi 
vert,  Yvon  lui  demanda  de  lire  les  demie 
lignes  à  haute  voix. 

«...  Je  te  confie,  dans  Timmensité du mond 
à  un  être  tendre,  aimant,  comme  je  Taurais 
pour  toi,  et  qui  pourra  devenir  à  ma  place! 
génie  bienfaisant...» 

—  Ne  scmblc-t-il  pas,  reprit  Yvon,  quc«< 


DELPHINE. 


Vi9 


derniers  mots,  tracés  par  la  main  d^un  père, 
aient  été  prophétiques,  puisque  vous  vous  sou- 
venez d'avoir  été  uni  à  un  être  céleste,  chargé 
<fe  veiller  sur  vous?  En  rapprochant  le  tableau 
qui  est  resté  dans  votre  mémoire  des  paroles 
de  Totre  père,  ne  vous  semble-t-il  pas  que  sa 
préTÎsion  pour  vous  ait  été  réalisée  ? 

Georges  se  leva  pâle,  agité,  regardant  vive- 
ment le  ciel  et  Tespace,  et  s^écria  : 

—  Serait-il  possible,  mon  Dieu  !  cette  image 
n'était  pas  une  hallucination  du  délire!.,  cette 
chapelle  solitaire,  cette  cérémonie  sainte,  cette 
nnion... 

—  Tout  cela  était  la  réalité. 

—  Mais  cet  esprit  céleste.,  cette  femme,  qui 
donc  est-elle  ? 

—  Delphine  de  Kergoël,  dit  Yvon. 

—  Delphine  !  répéta  Georges  avec  passion. 
Mais  aussitôt  un  long  frémissement  parcourut 

tout  son  être,  une  empreinte  d'indignation  dou- 
loureuse se  répandit  sur  son  visage  ;  il  resta 
quelques  instants  immobile  et  glacé.  Puis  il 
reprit  d'une  voix  sourde,  brisée  : 

—  Pourquoi  prononcez-vous  ce  nom,  pour- 
quoi rappelez-vous  des  souvenirs  terribles?... 
Sar  cette  terre  de  la  Vendée,  dans  ce  vallon  du 
Héal,  où  j'étais  attiré  par  un  désir  de  vengean- 
ce, où  j'allais  chercher  l'assassin  de  mon  père, 
je  le  rencontrai  en  effet...  mais  c'était  une 
femme...  une  femme  parée  de  tous  les  char- 
mes... Trompé  par  cette  apparence  enivrante, 
au  lieu  de  punir  le  meurtrier,  je  l'adorai,  je 
me  prosternai  h  ses  pieds...  Elle  m'aimait... 

^  mais  le  remords  la  poursuivait  auprès  do  moi. 
On  mot,  un  souvenir  de  la  Vendée,  la  faisait 
pâlir,  frisonner,  elle  me  repoussait  loin  d'elle.. 
Ces  troubles,  ces  combats  ont  fait  mon  déses- 
poir, jusqu'au  jour  où  j'ai  appris  la  vérité... 
\ous  savez  le  coup  qu'elle  m'a  porté  ! 

—  Celle  qui  ayait  innocemment  causé  votre 
malheur,  dit  Yvon,  s'est -dévouée  à  le  soulager 
autant  qu'il  était  au  pouvoir  d'une  femme  de 
le  faire.  Votre  mal  avait  été  déclaré  incurable... 
une  consultation  écrite  d'un  des  premiers  mé- 
decins ralleste...  Alors,  pour  avoir  le  droit  de 
s'attacher  â  tous,  de  vous  consacrer  sa  vie, 
elle  a  fait  bénir  votre  union  à  tous  deux  dans 
une  campagne  déserte...  %» 

— 11  est  donc  vrai,  juste  ciel!  interrompit 
Georges  avec  un  accent  d'épouvante.  Marié!... 


Je  suis  marié  à  celle  qui  a  donné  la  mort  à 
mon  père!..  Non,  c'est  impossible.  Non,  une 
telle  union  ne  peut  exister,  elts  ^rait  un  nou- 
veau crime,  un  épouvantable  sacrilège!... 

—  Ecoutez-moi,  monsieur,  reprit  Yvon  avec 
plus  de  force.  Vous  étiez  seul  et  sans  fortune, 
étranger  dans  ce  pays,  privé  même  de  la  rai- 
son pour  vous  guider  ;  qu'alliez-vous  devenir 
dans  une  détresse  sans  nom,  peut-être  sans 
exemple?..  M"*  de  Kergoël,  en  se  livrant  à 
vous  par  un  mariage  qui  n'était,  après  tout, 
qu'un  simulacre,  puisque  vous  l'ignoriez  vous- 
même,  acquérait  le  droit  de  vous  servir,  de 
vous  protéger. 

Alors,  elle  vous  a  prodigué  les  soins  les  plus 
tendres  ;  voyageant  avec  vous,  allant  de  ville 
en  ville,  de  climat  en  climat,  demander  pour 
vous  les  secours  de  l'art  et  de  la  nature,  cher- 
cher pour  vous  un  rayon  de  soleil  de  Tltalie, 
un  souffle  d'air  pur  de  la  Suisse.,  non  pour 
guérir  votre  esprit,  on  ne  l'espérait  plus,  mais 
pour  raffermir  votre  santé,  dissiper  vos  som- 
bres tristesses  ;  partout,  en  tout  lieu,  se  faisant 
votre  mère,  votre  sœur,  votre  esclave,  prodi- 
guant sa  belle  jeunesse  à  un  insensé,  prodi- 
guant ses  soins  idolâtres  à  celui  qui  les  recevait 
avec  indifférence,  qui  les  ignorait  même,  et  de- 
vait les  ignorer  toujours. 

Veuve  dans  le  mariage,  attachée  à  un  fan- 
tôme qui  n'avait  pas  même  un  regard  pour  elle, 
elle  lui  donnait  pourtant  tout  son  amour,  ne 
se  laissait  pas  distraire  une  minute  de  sa  pen- 
sée. Malade  de  veilles,  de  fatigues,  elle  ne 
sentait  pas  son  mal  ;  supportant  les  ennuis,  les 
dangers  des  longues  routes,  elle  ne  s'en  aper- 
cevait pas  pour  elle-même.  Voyant  les  plaisirs 
du  monde  et  ne  les  approchant  jamais,  elle  ne 
les  regrettait  pas  ;  rencontrant  partout  des  fem- 
mes de  son  âge  unies  à  des  hommes  jeunes, 
beaux,  aimants,  tandis  qu'elle  était,  elle,  en- 
chainée  à  jamais  à  un  insensé,  elle  lui  donnait 
pourtant,  à  cet  être  à  demi  éteint,  plus  de  ten- 
dresse, de  dévoûment  que  les  autres  ne  de- 
vaient en  apporter  à  leurs  maris,  à  leurs  a- 
mants...  elle  ne  vivait,  ne  respirait  que  lors- 
qu'elle voyait  une  lueur  d'existence  reparaître 
dans  vos  yeux...  Enfin,  ce  n'était  plus  elle- 
même,  mais  une  âme  brûlante,  qui  s'épan- 
chait en  vous  pour  empêcher  la  vie  de  vous 
abandonner. 


tdO 


BRLPHmB. 


Georges  sentait  cet  amour,  ees  sacrifices, 
bien  au  delà  de  ce  que  pouTaient  exprimer  les 
fiaroles  d'Tton';  une  admiration,  une  recon- 
naissance passionnées  le  saisissaient,  péné- 
traient dans  tout  son  être  ;  sa  surprise  indi- 
gnée s'cTanoutssait;  sa  pieuse  colère  faiblissait 
malgré  lui;  de  longues  larmes  coulaient  sur 
son  Tisagc  ;  il  pressait  de  ses  mains  sa  poi- 
trine oppressée. 

—  Oui,  dit-il  d^uD  accent  entrecoupé,  Del- 
phine est  bien  à  plaindre...  mais  moi...dois-je 
oublier  mon  père?..  Mon  père  aussi  m^adorait, 
tt  un  crime  me  Ta  enleté...  Je  deyais  venger 
•a  mort...  étrange  vengeance.  Dieu  puissant  1 
que  d'être  uni  par  les  nœuds  les  plus  sacrés  à 
son  meurtrier!...  H  n*est  pas  de  remords,  il 
n*est  pas  de  larmes  qui  puissent  consacrer  ee 
mariage  dénaturé... 

—  Il  n*cxiste  plus,  dit  Delphine  en  sortant 
in  détour  de  la  charmille,  et  en  paraissant 
dËfant  Geof^es. 

*  Delphine  déplia  une  enveloppe,  et  en  tira  on 
papier  qn^ellc  tendit  à  Georges  d^un  monvcment 
tffgne  et  assuré. 

Puis  elle  cônthiua  : 

^  Unie  à  vous  dans  un  mariage  où  diaqve 
instant  pouvait  changer  ma  situation,  et  (kire 
une  faute  de  ce  que  j*avais  cru  un  devoir,  f  ai 
fiilt  prononcer  une  séparation  qui  était  facile  à 
obtenir  dans  les  circonstances  où  nous  nous 
trouvions.  En  voici  Tacte.  Je  devais  m^en  servir 
si  vous  veniez  à  recouvrer  la  raison,  et  que  nos 
liens  vous  fassent  odieux.  Je  m*en  sers  aujour- 
d'hui. 

Delphine  oilhiit  en  ee  moment,  sur  son  visage 
d*une  inefTlEible  douceur,  une  expression  de  no- 
blesse et  de  courage  qui  redoublait  sa  beauté  et 
lui  donnait  une  grandeur  nouvelle. 

"^  Lisez,  dit'-elle  à  Georges  qui  avait  pris  Pacte 
de  séparation  et  le  tenait  entre  ses  mains,  in- 
terdit et  immobile,  lisez,  et  vous  jugerez  que 
désormais  vous  êtes  parftiitement  libre,  que  nous 
ne  sommes  plus  rien  Vun  à  Tautre. 

Après  un  instant  de  silence  solennel,  elle 
reprit  : 

—Maintenant  que  tout  lien  entre  nous  est 
tt>mpu ,  que  nous  sommes  près  de  nous  quitter 
pour  toujours,  je  vais  vous  expliquer  le  secret 
Cfuel  que  vous  connaissez  sans  le  comprendre. 
Je  ne  vous  l'aurais  jamais  dit  lorsqu^un  fatal 


amour  vous  attachait  à  mol.  6*eftt  été  porter 
atteinte  à  votre  piété  filiale ,  que  d'atténuer 
rhorreur  que  vous  inspirait  le  crime  commis 
sur  votre  père.  Maintenant,  je  vais  vous  ap- 
prendre la  vérité.  Lorsque  nous  redeYenons 
étrangers,  lorsque  vous  ne  garderez  de  moi 
qu'un  souvenir,  il  but  du  moins  quelijostiee 
réclaire. 

Après  ces  mots  prononcés  avec  force,  Del- 
phine se  recueillit  un  moment. 

Elle  revenait  à  ses  souvenirs  d'enfance, 
doux  et  terribles;  son  regard,  quelques  ins- 
tants tourné  vers  le  passé ,  se  releva  éclatant  el 
humide. 

Et  elle  continua  : 

— >  Vers  la  fin  des  guerres  de  la  Vendée,  j'ii- 
vais  treize  ans ,  et  d'une  nature  (aible,  délicate, 
j'étais  même  plus  enfiant  que  mon  âge.  ravais 
été  élevée  au  milieu  des  troubles  civils;  ces 
eomtelB  qui  étaient  venus  gronder  jusque  sois 
les  murs  de  notre  demeure,  dont  les  bruits  si- 
nistres avaient  parfois  retenti  autour  de  mon 
berceau,  frappaient  ma  jeane  tanaginatioB  de 
tontfnuelles  terreurs.  Le  lieu  où  nous  tinoos, 
eetle  campagne,  qui  aurait  dA  être  toute  de 
paix,  de  silence  et  de  charme,  se  montraiU 
moi  remplie  d'objets  d'épouvante.  Chaque  poiat 
de  notre  vallée  me  semblait  un  champ  de  ba- 
taille ;  et  lorsque ,  dans  un  moment  de  calme , 
je  parcourais  ces  prairies  bordées  de  saules, 
elles  me  semblaient  habitées  par  des  noorts; 
chaque  frémissement  du  feuillage  était  poor 
moi  un  lugubre  gémissement. 

Les  soldats  de  la  république,  ces  ennemis  ^i 
dont  j'entendais  sans  cesse  pûier  sans  les  voir,  | 
prenaient  dans  ma  pensée  les  formes  faOlasti- 
ques  que  revêtent  les  esprits  infemaui  dans  les 
contes  des  autres  enflants.  Je  trembteis  i  leur 
nom  ;  je  les  haïssais  sans  les  connaître. 

Parla  même  faiblesse,  j'avais  une  gnmde 
peur  des  armes  ;  et  mon  père ,  disant  en  riant 
que  c'était  mal  pour  la  fille  d^un  brave  militaire, 
laissait  souvent  des  fusils  armés  à  côté  de  moi 
pour  m'y  accoutumer,  et  bien  sûr  que  je  nï 
toucherais  pa$. 

Des  craintes  légitimes  se  joignaient  à  ces  ter- 
reurs puériles.  Je  savais  que  le  comte  de  Ker* 
goël  était  signalé  comme  l'un  des  plus  redotn 
table  chefs  vendéens,  et  que  les  troupes  en-^ 
voyACS  dans  nos  campagnes  en  voulaient  sm** 


DELPaitCE. 


Ml 


tout  à  sa  vie....  raîmais  mon  père  de  toutes  les 
forces  de  mon  âme  ;  ses  dangers  continuels 
nourrissaient  en  même  temps  mes  appréhen- 
sions et  ma  tendresse. 
Me  voilà  telle  que  j'étais  en  03. 
Un  soir....  le  soir  funeste  du  26  avril,  mon 
père  revenait  d'une  excursion  de   quelques 
joars,  blessé  et  accablé  de  fatigue  ...Une  trêve 
avait  été  proclamée  le  matin  même....  je  l'igno- 
rais ,  ou  plutôt  je  ne  savais  pas  à  mon  âge  ce 
que  voulait  dire  une  trêve....  Mais  mon  père, 
profitant  de  cet  instant  de  sécurité ,  s'était  bâté 
d'envoyer  Yvon  avec  quelques  uns  de  ses  plus 
fidèles  soldats,  et  même  les  gens  de  la  maison 
porter  des  secours  d'argent ,  des  grains  et  d'au- 
tres subsistances ,  aux  paysans  dont  les  chau- 
mières avaient  été  incendiées..-  Noos  étions 
donc  demeurés  seuls  dans  la  maison  isolée  du 
vallon. 

Vers  huit  heures ,  mon  père  était  assis  au 
coin  de  la  cheminée,  dans  la  salle  basse. ...  On 
r/entendalt  pas  le  moindre  hruit  dans  la  cam- 
pagne.,.. Un  seul  flambeau  éclairait  la  vaste 
chambre  silencieuse...  Mon  père  s^était  assoupi 
dans  son  grand  ikuteuil  de  tapisserie....  Moi, 
je  faisais  son  thé ,  comme  chaque  soir...  Pour 
me  livrer  à  ce  soin ,  je  m'étais  assise  sur  une 
escabelle,  entre  le  foyer  et  le  grand  fauteuil,  et 
je  m'appuyais  sur  les  genoux  de  mon  père. 
Tom ,  notre  gros  chien  favori  était  de  l'autre 
côté,  et  reposait  aussi  la  tôte  sur  les  genoux  de 
son  maître. 

Dans  l'attitude  où  j^étais,  le  front  penché  sar 
un  de  mes  bras ,  et  de  l'autre  main  caressant  le 
cou  de  notre  bon  chien.  Je  sentais  le  souille 
fort  et  régulier  de  mon  père,  qui  était  tombé 
dans  le  sommeil. 

Dans  le  silence  qui  régnait ,  par  je  ne  sais 
quelle  gradation  de  la  pensée ,  la  respiration 
qui  soulevait  la  poitrine  du  digne  vieillard  me 
fit  songer  à  sa  vie...  à  sa  mort...  Je  trouvai  ses 
jours,  aussi  loin  que  mes  souvenirs  pouvaient 
me  reporter ,  remplis  de  bonté ,  d'humanité , 
d'amour  pour  moi....  Je  pensais  aussi ,  en  sui- 
vant le  mouvement  de  son  sein ,  que  lorsque 
ce  souffle ,  ce  faible  signe  de  Texistence ,  au- 
rait cessé  de  se  faire  sentir ,  Je  n*aurais  plus  de 
père...  Ces  idées  me  causaient  un  attendrisse- 
ment étrange ,  une  sorte  d'exaltation  du  cœur 
indicible ,  et  jamais  Je  n'avais  aimé  mon  père 


d^un  amour  aussi  profond  et  aussi  tendre  que 
dans  ce  moment.... 

Tout-à-coup  Tom  se  hérissa,  dressa  la  tôtc 
et  gronda  sourdement 

Quelques  minutes  après ,  on  frappa  à  la  porte 
d'entrée,  séparée  de  la  saUe  par  une  autre 
grande  pièce  et  un  oouloir. 

Le  signe  d'inquiétude  et  dHrritation  que  ve« 
naît  de  donner  le  chien  me  fit  éprouver  une 
frayeur  crueUe  de  ce  bruit,  et  trembler  à  la 
pensée  de  ceux  qui  pouvaient  survenir.  Au  lieu 
d'éveiller  mon  père  comme  j'aurais  dû  le  foire, 
la  fatalité  me  retint,  et  je  restai  immobile  et 
gUicée. 

Les  coups  redoublèrent.  Mon  père  les  enten- 
dit, cette  fois;  mais  encore  appesanti  par  le 
sommeil,  et  oubliant  qu*il  avait  envoyé  tousses 
gens  dehors ,  il  se  borna  à  murmurer  contre 
eux  de  ce  qu^ils  n'ouvraient  pas  assez  vite. 

Une  minute  après  la  porte  Ait  enfoncée. 

J'entendis  des  pas  nombreux...  Un  bruisse- 
ment d'armes...  retentir  dans  le  couloir...  Mon 
pœur  battait  à  se  briser...  je  devenais  folle  de 
terreur... 

Plusieurs  soldats  bleus  entrèrent.  Leurs  vi- 
sages étaient  avinés,  irrités,  pourpres  de  vin 
et  de  colère...  ils  me  parurent  hideux,  terri  • 
blés...  tels  que  je  les  avais  vus  dans  mes  rêves. 

L'un  d'eux,  ignoble  et  féroce  à  la  fois,  fondit 
jusque  vers  nous  en  eriant  : 

—Que  le  tonnerre  t'écrase  1  bngand  de  Ven- 
déen ,  qui  refuses  d'ouvrir  ta  porte  aux  bra- 
ves de  la  répuUique. 

Et  il  brandissait  son  sabre  sur  la  tète  de  mon 
père. 

À  rentrée  de  ces  hommes,  fantômes  de  mon 
étemelle  épouvante,  je  m'étais  jetée  en  arrière 
et  pressée  contre  la  muraille.  Mais  en  cet  ins- 
tant, frémissant  pour  mon  père ,  emportée  par 
une  force  surnaturelle ,  je  saisis  un  des  fusils 
suspendus  à  ma  portée...  je  levai  mon  arme... 
et  je  tirai... 

Où  pris-je  la  pensée,  la  force  d'une  telle  ae- 
tion?  je  n'en  sais  rien. 

Le  colonel  Borelly  entrait  en  ee  moment...  la 
balle  alla  le  frapper...  il  tomba 

Un  cri  profond,  terrible  s'éleva.  Il  était  jeté  à 
la  fois  par  les  soldats  du  eokmel ,  et  par  ceux 
de  mon  père  qui  rentraient  à  l'instant  même. 
Tous  ces  hommes  d'armes  des  deux  partis  tîa- 


362 


DELPHINE. 


rcntsc  presser  ensemble,  agités  et  palpitants, 
autour  du  blessé  Jiui  répandait  dos  flots  de  sang 
sur  le  carreau. 

Mon  père,  pAIc,  consterné,  eut  donné  sa  vie 
pour  racheter  un  tel  meurtre  commis  dans  sa 
maison. 

Le  colonel  Borelly,  sur  la  Toi  d*une  trêve,  ve> 
nait  demander  à  passer  la  nuit  dans  notre  de- 
meure...  Par  un  malheur  inouï,  ses  soldats  ra- 
yaient précédé  ;  ils  étaient  à  demi-ivres  ;  j^avais 
pris  le  geste  d*une  brutale  colère  de  Tun  d*eux 
pour  une  menace  de  mort  qu*il  faisait  à  mon 
père;  j'avais  tiré,  et  dans  mes  mains  faibles , 
inhabiles,  Tarme  dirigée  contre  le  soldat  avait 
fnappé  son  commandant. 

Etendu  sur  la  terre,  il  respirait  encore. 

Oh  !  quel  souvenir ,  mon  Dieu  !  Les  hommes 
d^armes  formaient  un  cercle  pressé  autour  de 
lui.  Ces  visages  durs,  bronzés,  étaient  transfor- 
més pap  la  douleur  ;  des  larmes  coulaient  sur 
leurs  joues  cicatrisées.  Je  fis  un  pas  de  ce  côté, 
entre  deux  soldats,  j'aperçus  le  colonel  Borelly 
couché  sur  la  terre,  une  des  lueurs  mobiles  du 
flambeau,  placé  au  fond  do  la  grande  salle,  pas- 
sait alors  sur  sa  figure.  J*osai  jeter  un  regard 
sur  celui  que  j^avais  immolé,  je  le  vis  beau,  cal- 
me, majestueux  dans  la  pâleur  de  la  mort.  J'é- 
prouvai un  saisissement  au  cœur,  d'une  force , 
d'une  douleur  indicible  ;  puis,  il  me  sembla  que 
tout  tournait  autour  de  moi ,  et  je  ne  vis  plus 
rien... 

La  voix  de  Delphine  s'était  peu  à  peu  alTai- 
blic  dans  l'émotion  de  ses  souvenirs  ;  elle  pro* 
nonça  ces  derniers  mots  d'un  accent  voilé  et 
frémissant. 

Georges  écoutait,  les  yeux  fixes ,  pAle  et  im- 
mobile comme  le  marbre. 


—  Voilà,  dit  encore  Delphine  d'une  voii plus 
imposante ,  voilà  ce  qui  s*est  passé ,  et  ce  que 
j'ai  cru  devoir  vous  apprendre. 

—  Vous  ne  dites  pas,  ajouta  Yvon  que  le  co- 
lonel Borelly  lui-même  vous  a  relevé  d*  ce  crime 
innocent.  Arrivant  presque  en  même  temps  qae 
ses  soldats,  il  avait  vu  ,  du  seuil  de  la  salle,  1a 
violence  de  l'un  d'eux ,  et  le  mouvement  de 
terreur  éperdue  qui  faisait  armer  une  pauvre 
enfant  pour  la  défense  de  son  père.  Frappé  de 
mort,  il  rouvrit  les  yeux,  il  arrêta  la  vengeance 
de  ses  soldats  qui  levaient  déjà  leurs  sabres  sur 
vous;  il  leur  fit  jurer,  au  nom  de  rautorité 
qu'il  avait  sur  eux ,  au  nom  de  l'amour  qu'ils 
lUi  portaient  tous ,  de  respecter  ce  vieillard... 
cette  enfant...  Puis ,  dans  le  dernier  souffle  de 
sa  voix,  il  murmnra  :  Pauvre  enfant,  je  te  par- 
donne.,, et  il  expira. 

—  Oui ,  j'ai  entendu  cette  parole ,  dit  Del- 
phine avec  extase ,  et  en  joignant  les  mains 
comme  devant  une  ombre  qui  lui  serait  appa- 
rue. Oui ,  quels  qu'aient  été  depuis  mos  tour- 
ments, mes  souffrances,  je  ne  me  plains  pas  de 
de  mon  sort,  généreux  martyr,  tu  m'as  par- 
donné l        -/ 

•i-  Et  il  me  pardonne  aussi  de  t'adorcr!  dit 
Georges  d'un  accent  d'inspiration  suprême. 

Il  montra  à  Delphine  l'acte  de  séparation  qu'il 
venait  de  déchirer,  épars  sur  la  terre...  puis, 
se  précipitant  à  ses  genoux,  il  s'écria  : 

—  Delphine!  Delphine!  le  passé  ne  verse 
plus  de  terreurs,  l'avenir  est  à  nous...  Oui,  une 
lumière  céleste  m'éclaire,  je  le  sens,  je  le  vois, 
mon  père  bénit  notre  union  ! 

Clémence  Robert. 


a^iiaîDa^ïDïB^oiiSQî?  » 


Un  jour  Tempcreur  de  Russie  envoya  à  l'em- 
pereur Napoléon  un  présent  de  fourrures ,  de 
ces  martres  zibelines,  qu'on  ne  peut  pas  même 
payer,  car  les  Samoîèdes ,  qui  les  donnent  en 
tribut  au  czar,  ne  les  vendent  pas  même  au 
poids  de  For.  Aussi  la  valeur  de  ces  fourrures 
est-elle  exhorbitantc,  et  leur  beauté  en  effet 
très  remarquable.  L'empereur  en  envoya  à 
toutes  les  princesses  de  la  famille  impériale; 


et  comme  il  connaissait  le  goût  de  I amie  de 
M.  de  Canouville  pour  tout  ce  qui  tenait  à  la 
toilette ,  il  eut  soin  de  lui  choisir  la  pièce  de 
fourrure  la  plus  belle  et  la  plus  fournie.  Dans 
le  même  moment,  M.  de  Canouville  faisait  faire 
un  uniforme  de  hussards.  La  princesse  et  lui 
trouvèrent  que  la  belle  fourrure  ferait  admi- 
rablement tfur  la  pelisse,  et,  tout  aussitôt,  elle 
fut  coupée  par  bandes  et  appliquée  :  la  pelisse 


L'AIDE-DB^AMP. 


ses. 


ùxt  précisément  prête  lie  jour  d*une  reTue  dans 
la  cour  des  Tuileries.  Ce  même  jour,  M.  de  Ca- 
fiooriiJe  montait  un  cheval  anglais  d'une  grande 
beauté  et  équipé,  je  ne  puis  pas  expliquer  com- 
ment ;  mais  ce  que  je  sais,  c'est  qu*il  ne  Tétait 
pas  comme  Tordonnance  le  voulait,  et  surtout 
r^mpereur,  car  Tordonnance  n'aurait  rien  dit. 
Or,  donc  le  cheval,  lesétriers,  la  selle,  la  bride, 
raideHle--camp,  la  pelisse,  la  fourrure  surtout, 
enfin  tout  cela,  Tun  portant  l'autre,  se  trouva 
dans  la  cour  des  Tuileries  de  service  auprès  de 
son  prince.  Chacun  sait  que,  lorsqu'on  est  a- 
moureux,  on  est  d'une  difûcile  humeur,  et  que 
3a  contrainte  surtout  qui  vous  retient  loin  de 
ce  que  vous  aimez,  est  un  supplice  dont  il  faut 
se  venger  sur  ce  qui  est  le  plus  près  de  vous... 
M.  de  Canouville,  ne  pouvant  s'en  prendre  qu'à 
son  cheval ,  s'en  prit  si  bien  à  lui,  que  le  che- 
val qui  ne  pouvait,  /ut,  se  plaindre  et  deman- 
der ce  qu'on  lui  voulait  positivement ,  ennuyé 
d  être  picoté ,  tracassé ,  fut  se  mettre  dans  la 
tète  qu'on  lui  demandait  de  reculer.  £n  consé- 
quence, et  en  cheval  bien  appris,  il  se  mit  en 
clTct  à  reculer  ;  mais,  si  bien,  que  son  maître 
Qc  put  lui  faire  comprendre,  qnc  ce  n'était  pas 
cela  qu'il  voulait.  Le  cheval  s'en  alla  toujours, 
toujours,  et  si  bien  toujours,  qu'il  arriva  dans 
le  groupe  principal ,  où  il  mit  un  affreux  dé- 
sordre ,  car  il  alla  donner  du  derrière  dans  le 
flanc  même  du  cheval  de  l'empereur.  Je  laisse 
à  penser  qu'elle  fut  la  colère  de  Napoléon. 

—  Quel  est  cet  officier?  s'écria-t-il... 
Mais  sa  vue  perçante  avait  à  l'instant  reconnu 

le  jeune  aide-de-camp,  et  le  même  regard  d'ai- 
gle avait  aussitôt  envahi  toute  sa  personne  et 
distingué  la  fourrure ,  l'équipement  du  cheval 
et  tout  ce  qu'il  avait  pour  provoquer  sa  colère.. 
Après  la  revue  il  ût  appeler  Berûiier. 

—  Que  font  ici  tous  ces  étourneaux  que  vous 
avez  autour  de  vous?  lui  dit-il  avec  humeur. 
Pourquoi  ne  sont-ils  pas  à  l'école  de  la  guerre  ? 
Que  signifie  cette  inaction  quand  le  canon 
gronde  quelque  part  ?  Voilà  comme  vous  êtes, 
^ous.  Bênhier..  Il  faut  tout  vous  dire,  et.vous 
ne  voye^  rien...  Ce  n'était  pas  à  moi  à  faire 
partir  ce  jeune  homme. 

Berthier  sUnclina  en  rongeant  ses  ongles... 
R  était  dans  une  perplexité  toute  anxieuse,  car 
la  grande  dame  lui  avait  demandé  avec  ins- 
tance, déjà  deux  ou  trois  fois,  de  ne  pas  faire 


partir  M.  dé  Canouville,  ce  que,  du  resté,  celDi- 
ci  ignorait  entièrement  Berthier  se  savait  cou- 
pable, et  tremblait  que  l'empereur  le  sût.  Heu-» 
reusementque  Napoléon  ne  le  savait  pas... 

—  Que  M.  de  Canouville  soit  parti  ce  soir 
même  pour  l'Espagne!  Il  y  a,  je  crois,  des  dé*> 
pèches  à  envoyer  au  prince  d'Essling;  que  ee 
soitlui  qui  les  porte. 

Berthier  s'inclina,  sans  oser  dire  un  mot  en 
faveur  de  son  aide-dc-camp,  et  s'en  revint  chez 
lui  tout  heureux  d'en  être  quitte  pour  une  ou 
deux  paroles  un  peu  dures  ;  et  tout  aussitôt  les 
ordres  furent  expédiés... Hélas!  ce  même  soir, 
où  il  fallut  quitter  Paris,  était  le  jeudi-gras  1811.. 
M.  de  Canouville  pensa  devenir  fou  de  déses- 
poir en  recevant  ses  ordres...  Il  courut  chez  le 
prince  et  voulut  lui  parler...  Une  put  entrer; 
enfin  il  le  joignit  : 

—  Je  n'y  peux  rien,  je  n'y  peux  rien,  s'écria- 
t-il  du  plus  loin  qu'il  le  vit...  Cest  l'empereur 
qui  le  veut...  C'est  l'empereur  qui  le  veut... 
Aussi,  que  diable  allez-vous  porter  de  ces  choses- 
là!..  Allez-vous-en,  allez-vous-en,  et  partez 
plutôt  avant  minuit  qu'après. 

«f  Le  pauvre  Jules  vit  bien  qu'il  n'avait  aucun 
secours  à  attendre  de  son  général.  Il  courut 
chez  la  princesse,  et  la  trouva  tout  en  larmes... 
Duroc  en  sortait  et  lui  avait  porté  deux  lignes 
terribles  de  l'empereur...  Us  pleurèrent  tous 
deux,  et  se  consolèrent  en  pensant  qu'en  faisant 
diligence  on  pouvait  être  de  retour  avant  quinze 
jours...  Jules  sauta  de  joie  : 

—  Une  carte  ! ..  Un  livre  de  poste  ! 

Et  le  voilà  mesurant,  comptant,  additionnant 
et  trouvant  au  fait  qu'en  arrivant  auprès  de 
Masséna,  et  le  suppliant  de  ne  pas  le  retenir 
plus  de  temps  qu'il  n'en  fallait  peur  écrire  sa 
réponse ,  il  pouvait  être  de  retour  en  quinze 
jours...  Quand  le  bouillant  jeune  homme  eut 
trouvé  cette  possibilité,  le  chagrin  disparut  ;  il 
riait,  baisait  les  belles  petites  mains  de  la  prin- 
cesse, qui,  émue  elle-même,  se  sentait  douce- 
ment heureuse  d'être  aimée  ainsi —  Mais 

pour  revenir,  il  faut  partir!  dit-elle  enfin... 

Cette  raison  était  sans  réplique  :  Ma  de  Ca- 
nouville, lui-même,  tout  en  enrageant,  n'y  trou- 
vait rien  à  dire,  et  il  partit.  On  prétend  qu'il  fut 
au  bal  de  la  reine  Hortense ,  et  que  l'empereur 
n'en  sut  rien.  Cela,  je  ne  l'affirmerais  pas.  Je  1& 
rapporte  d'après  son  propre  dire* 


UAID&DB-GAMP. 


lf«  de  Canoirr^  sortit  cvee  k  général 
Thiébattlt«  qui  exerçait  eiiTera  lui  Ut  dêvain  de 
^kospOaHté;  Hs  8*eB  anèreut  avec  le  général 
Fournier  et  quelques  autres.  Dans  le  court  tra- 
jet qa*ils  avaient  à  ftdre  de  la  maison  à  celle 
du  gouverneur»  M.  de  Canouville  les  arrêta  plus 
de  vingt  fois. 

—  Savez-vous  bien  que  ma  position  est  home- 
Wgii^,  leur  disait-il... 

ICt  il  déclamait  des  vers  français,  latins,  ita- 
liens, tout  cela  mêlé  ensemble...  Ce  n^estpas 
qu'il  n'eût  de  Tinstruction ,  et  surtout  beau- 
coup d'esprit,  mais  il  avait  aussi  une  tète  fort 
exaltée... 

Arrivé  chez  le  gouverneur,  au  lieu  de  dor- 
mir, ce  dont  II  avait  pourtant  passablement  be- 
soin, il  se  mit  à  déclamer  et  à  montrer  au  pau- 
vre général  Tbiébault,  qui  tombait  de  sommeil, 
comment  Talma  lui  enseignait  la  déclamation, 
et  puis  il  lui  fallut  entendre  le  récit  détaillé  de 
sa  disgrâce ,  de  ses  amours  et  des  perfections 
de  la  princesse...  Enfin,  à  trois  beures  du  ma- 
tin, b  politesse  exquise  du  général  Tbié- 
bault n'eut  pas  la  force  de  faire  bonne  conte- 
nance ;  il  donna  le  bonsoir  ou  plutôt  le  bonjour 
au  conteur,  et  le  for^aà  dormir.  ^^ 

Le  lendemain,  à  huit  beures  du  matin,  il  était 
à  ma  porte  pour  prendre  une  lettre  pour  Junot, 
tant  il  avait  bâte  de  partir  afin  de  revenir  plus 
vite  à  Paris. 

Deux  jours  après,  il  était  de  nouveau  dans 
mon  salon ,  me  demandant  mes  commissions 
pour  Paris. 

—  Pourquoi  fidre? 

—  Parce  que  f^  retourne. 

—  Mais  vous  n'avez  pas  vu  le  prince  d'Essling? 
— Ce  n'est  pas  ma  faute ,  on  ne  peut  le  trouver. 

—  Vous  ne  l'avez  pas  cherché? 

—  On  ne  peut  pas  passer. 

«—  Mais  ce  ne  sont  pas  là  des  raisons  dont  se 


eonlentera  l'empereiir.  le  crûs  qne  yipm  Kvei 
grand  tort  de  repartir... 

•—  Oh  1  ne  me  dites  pas  «la...  Je  monmils, 
si  je  restais  ici  deux  jours  de  pins...  On  iB*en- 
terrerait  comme  ce  pauvre  Eugène  1  Deux  jolis 
garçons  comme  nous  en  trois  mois!..  Hoin!.. 

Et  il  se  regardait  avee  eomplaisance  dans  m 
immense  miroir  de  Venise,  à  bordure  «^r  fili- 
granes d'argent,  que  je  trouvais  horrible  «cette 
époque,  et  que  je  trouverais  charmant  é  voir 
à  présent  dans  ma  chambre,  tant  le  bien  et  le 
mal  des  modes  sont  relatifs... 

C'était  un  bien  agréaUe  jeune  homme  qns 
Jules  de  Canouville,  spirituà  et  original  autant 
qu'homme  de  France.  Je  le  regardais  en  oe  mo- 
ment, et  il  paraissait  tout  difierent  de  ce  que 
je  l'avais  vu  la  veille  au  soir.  Sa  physicmomie 
animée  avait  une  expression  touchante  qui  troiH 
vait  une  sympathie,  parce  qu'on  voyait  qu^elle 
était  vraie...  Je  lui  donnai  le  conseil  de  retour- 
ner ,  sans  perdre  une  heure,  auprès  du  comte 
d'Erlon ,  et  d'y  attendre  que  les  communica- 
tions fussent  rouvertes.  C'était  déjà  beaucoup 
qu'il  fût  revenu  à  Salamanque...  Mais  au  pre- 
mier mot  que  je  prononçai  il  bondit  de  colère.» 

—  Moi  retourner  dans  cette  Thébalde,  at- 
tendre là  qu'il  plaise  à  ce  vieux  fou  de  donner 
de  ses  nouvelles!  s'écria-t-il...  Non,  non...  Je 
me  ferais  plutôt  sauter  la  cervelle. 

Et  il  partit  en  effet  pour  Paris;  mais  ma  pré- 
diction se  réa]isa...Quelques  semaines  n'étaient 
pas  écoulées,  que  M.  de  Canouville  était  revenu 
au  quartier-général  du  duc  d'istrie,  à  Vallado- 
lid.  Cette  fois,  il  n'était  pas  seul,  M.  Achille  de 
S...I  l'accompagnait,  on  bien  il  accompagnait 
M.  de  S...1  :  c'est  comme  on  voudra...  Hâas! 
les  pauvres  jeunes  gens  pouvaient  dire  que  IV 
mour  d'une  princesse  était  plus  amer  que  doux  ! 
Pour  avoir  été  remarqués,  pour  avoir  été  aimés 
d'elle,  l'uû  y  perdit  sa  jambe,  l'autre  y  perdit 
sa  tète.  Diich.  n'AnaAiiTte. 


R,  eoBtre  tontei  lea  habitudes,  fermées  à  dix 
karts  et  demie  du  matin. 

ADii  heures  trois  quarts,  une  garde  de 
îingt  Suisses,  qu'on  reconnaissait  à  leur  unifor^ 
■W  pour  £tredâSuissesdes  petits  cantons, c'est- 
t-diredetmeîUeanamisduroi  Henri  111,  alors 
r^Dut,  débouchant  de  la  rue  de  la  Mortellerie 
■'■Tança  vers  la  porte  Saint-Antoine  qui  s'ou- 
vrit derant  eux  et  se  referma  derrière  eux  ; 
me  Ibis  hors  de  cette  porte,  ils  allèrent  se 
ranger  le  long  des  haies  qui,  i.  l'extérieur  de 
la  barrière,  bordaient  les  enclos  fpars  de  cha- 
qae  cfité  de  la  route,  et,  par  sa  seule  apparition, 
Rfoula  bon  nombre  de  paysans  et  de  petits 

(I)  Ce  nann  fUt  lolte  i  la  Dame  de  Honsoresa, 
Vi  ••  trame  dans  La  g*  ton£e  de  ce  rccoeil. 


v«t 
oir 
lieu  à  la  porte  Saint- Antoine. 

En  effet,  la  foule  était  grande;  il  arrivait  par 
les  trois  routes  convergentes,  et  cela  à  chaque 
instant,  des  moines  des  couvents  de  la  ban- 
lieue, des  femmes  assises  de  cûté  sur  les  bat» 
de  leurs  ânes,  des  paysans  dans  des  charrettes, 
lesquelles  venaient  s'agglomérer  à  cette  masse 
déjà  considérable  que  la  fermeture  inaccou- 
tumée des  portes  arrêtait  h  la  barrière,  et  tout, 
par  leurs  questions  plus  ou  moins  pressantes, 
formaient  une  espèce  de  rumeur  faisant  basse 
continue,  tandis  qui  parrois  quelques  voix, 
sortant  du  diapason  général,  montaient  Jusquk 
l'octave  de  la  menace  ou  de  U  plainte. 

On  pouvait  encore  remarquer,  outre  cette 
masse  d'arrivants  qui  voulaient  entrer  dans  It 
ville,  quelques  groupes  particuliers  «ui  seat- 


266 


LES  QUARANTE-CINQ. 


blaicnt  en  être  sortis.  Ceux-là,  au  lieu  de  plon- 
ger leurs  regards  dans  Paris  par  les  interstices 
des  barrières,  ceux-là  dévoraient  l'horizon,  bor- 
né par  le  couvent  des  Jacobins,,  le  prieuré  de 
Vincennes  et  la  croix  Faubin,  comme  si,  par 
quelqu'une  de  ces  trois  routes  formant  éven- 
tail, il  devait  leur  arriver  quelque  Messie. 

Ces  groupes,  étaient  formes,  pour  la  plupart, 
par  des  bourgeois  de  Paris  fort  hermétique- 
ment calfeutrés  dans  leurs  chausses  et  leurs 
pourpoints  ;  car,  nous  avions  oublié  de  le  dire, 
le  temps  était  froid,  la  bise  agaçante,  et  de  gros 
nuages,  roulant  près  de  terre,  semblaient  vou- 
loir arracher  aux  arbres  les  dernières  feuilles 
jaunissantes  qui  s'y  balançaient  encore  triste- 
ment. 

Trois  de  ces  bourgeois  causaient  ensemble, 
ou  plutôt  deux  causaient  et  le  troisième  écou- 
tait. Exprimons  mieux  notre  pensée,  et  disons  : 
le  troisième  ne  paraissait  pas  même  écouter, 
tant  était  grande  l'attention  qu'il  mettait  à  re- 
garder vers  Vincennes. 

Occupons-nous  d'abord  de  ce  dernier. 

C'était  un  homme  qui  devait  être  de  haute 
taille  lorsqu'il  se  tenait  debout;  mais  en  ce 
moment,  ses  longues  jambes,  dont  il  semblait 
oc  savoir  que  faire  lorsqu'il  ne  les  employait 
pas  à  leur  destination,  étaient  repliées  sous  lui, 
tandis  que  ses  bras,  non  moins  longs  propor- 
tionnellement, que  ses  jambes,  se  croisaient 
sur  son  pourpoint. 

A  côté  de  ce  singulier  personnage,  un  petit 
homme,  grimpé  sur  une  butte ,  causait  avec 
un  gros  homme  qui  trébuchait  à  la  pente  de 
cette  môme  butte,  et  se  raccrochait  à  chaque 
trébuchement  aux  boutons  du  pourpoint  de 
son^nterlocuteur. 

—  Oui,  maître  Miton,  disait  le  petit  homme 
au  gros;  oui,  je  le  dis  et  je  le  répète,  qu'il  y 
aura  cent  raille  personnes  autour  de  l'cchafaud 
ie  Salcôde,  cent  mille  au  moins.  Voyez,  sans 
compter  ceux  qui  sont  déjà  sur  la  place  de 
Grève,  ou  qui  se  rendent  à  cette  place  de  dif- 
férents quartiers  de  Paris,  voyez  que  de 
gens  ici,  et  ce  n'est  qu'une  porte.  Jugez  donc, 
puisqu'en  comptant  bien,  nous  en  trouverions 
seize,  des  portes. 

—  Cent  mille  c'est  beaucoup,  compère  Friard, 
répondit  le  gros  homme  ;  beaucoup,  croyez- 
oioi,  suivront  mon  exemple,  et  n'iront  pas  voir 


écarteler  ce  malheureux  Salcède,  dans  la  crainte 
d'un  hourvari,  et  ils  auront  raison. 

—  Compère,  compère  !  s'écria  Miton,  regar- 
dez donc  ce  qui  se  passe. 

Maître  Friard  suivit  la  direction  indiquée  par 
le  doigt  de  son  compagnon,  et  vit  qu^outrc  les 
barrières  dont  la  fermeture  préoccupait  déjà  si 
sérieusement  les  esprits,  on  fermait  encore  la 
porte. 

C(?tte  porte  fermée,  une  partie  des  Suisses 
vint  s'établir  en  avant  du  fossé. 

—  Comment  !  comment  !  s'écria  Friard  pa- 
lissant, ce  n'est  point  assez  de  la  barrière,  et 
voilà  qu'on  ferme  la  porte,  maintenant'. 

—  Eh  bien,  que  vous  disais-jc?  répondit 
Miton,  pâlissant  à  son  tour. 

—  C'est  drôle,  n'est-ce  pas?  fit  l'inconnu 
en  riant. 

A  la  vue  de  cette  nouvelle  précaution  prise, 
un  long  murmure  d'étonnemcnt  et  quelques 
cris  d'effroi  s'élevèrent  de  la  foule  compacte 
qui  encombrait  les  approches  de  la  barrière. 

—  Faites  faire  le  cercle  l  cria  la  voix  impê- 
rative  d'un  officier. 

La  manœuvre  fut  opérée  à  l'instant,  mais 
non  sans  encombre. 

—  Les  lorrains  !  les  Lorrains  !  cria  une  voix 
au  milieu  de  tout  ce  tumulte. 

Le  cri  le  plus  terrible,  emprunté  au  pâle 
vocabulaire  de  la  peur,  n'eût  pas  produit  un 
effet  plus  prompt  et  plus  décisif  que  ce  cri  : 

—  Les  Lorrains  !  !  ! 

—  Eh  bien  !  voyez-vous  ?  voyez- vous  ?  s'écria 
Miton  tremblant,  les  Lorrains,  les  Lorrains, 
fuyons  ! 

—  Fuir,  et  oti  cela?  demanda  Friard. 

—  Nous  sommes  cernés  ! 

—  Sauve  qui  peut  !  ajouta  Miton. 

Et  tous  deux,  gagnèrent  le  large,  poursuivis 
par  le  regard  railleur  et  le  rire  silencieux  de 
l'homme  aux  longs  bras  et  aux  longues 
jambes  que  nous  nommerons  à  l'avenir 
Robert  Briquet,  lequel  après  ^les  avoir  perdus 
de  vue,  s'approcha  du  Suisse  qu'où  venait  de 
placer  là  en  vedette. 

—  La  main  est  bonne  compagnon,  dit-il,  à 
ce  qu'il  parait  ? 

—  Mais  foui,  Moussicu,  pas  mauvaise,  pas 
mauvaise. 

—  Tant  mieux,  car  c'est  chose  importante , 


LES  QUAJUNTE-CINQ. 


267 


surtout  si  les  Lorrains  venaient  comme  on  le 
dit. 

—  Us  ne  ûennent  bas. 
-Non? 

—  Bas  di  tout. 

—  D*où  vient  donc  alors  que  Ton  ferme  cette 
porte?  Je  ne  comprends  pas. 

—  Fous  bas  besoin  di  gombrendre,  répliqua 
le  Suisse  en  riant  aux  éclats  de  sa  plaisanterie. 

—  C*ètrc  chuste,  mon  gamarate,  très  chuste, 
dit  Robert  Briquet,  merci. 

Et  Robert  Briquet  s'éloigna  du  Suisse  pour 
se  rapprocher  d*un  autre  groupe,  tandis  que  le 
digne  Helvéticn,  cessant  de  rire  murmurait  : 

—  Bei  Gott!...  Ich  glaube  er  spottet  mciner. 
—  Was  ist  das  fur  ein  Mann,  der  sich  crlaubt 
eincn  Schweiser  sciuer  kœniglichen  Majcstœt 
ioszukchen! 

Ce  qui  traduit  en  Français,  voulait  dire  : 

—  Vrai  Dieu,  je  crois  que  c'est  lui  qui  se 
moque  de  moi.  Qu'est-ce  que  c'est  donc  que 
cet  homme  qui  ose  se  moquer  d'un  Suisse  de 
Sa  Majesté? 

Uu  des  groupes  était  formé  d'un  nombre 
considérable  de  citoyens  surpris  hors  de  la  ville 
par  celte  fermeture  inattendue  des  portes.  Ces 
citadins  entouraient  quatre  ou  cinq  cavaliers 
d'une  tournure  fort  martiale  et  que  la  clôture 
de  CCS  portes  gênait  fort,  à  ce  qu'il  paraît,  car 
ils  criaient  de  tous  leurs  poumons.  : 

—  La  porte  !  la  porte  ! 

Lesquels  cris,  répétés  par  tous  les  assistants 
avec  des  recrudescences  d'emportement,  occa- 
sionnaient dans  ces  moments  là  un  bruit  d'en- 
fer. 

Robert  Briquet  s'avança  veirs  ce  groupe,  et 
*  mit  à  crier  plus  haut  qu'aucun  de  ceux  qui 
le  composaient  : 

—  Li  porte  !  la  porte  ! 

n  en  résulta  qu'un  des  cavaliers,  charmé  de 
^^it^  puissance  vocale,  se  retourna  de  son  côte, 
le  salua  tt  lui  dit  : 

-*  N'est-ce  pas  honteux,  monsieur,  qu'on 
ferme  une  porte  de  ville  en  plein  jour,  comme 
^  les  Espagnols  ou  les  Anglais  assiégeaient 
Paris? 

—  Pardieu  !  dit  un  assistant,  la  crainte  qu'ils 
OM  qu'on  ne  leur  mange  leur  Salcède. 

**  Cap  de  Blous!  dit  une  voix,  triste  man- 
geaille. 


—  Mais,  poursuivit-il,  puisqu'on  annonce  que 
ce  Salcède  appartient  à  M.  de  Guise,  ce  n'est 
déjà  point  un  si  mauvais  ragoût. 

—  Et  connaissez-vous  bien  ceux  dont  vous 
parlez,  monsieur  ? 

—  Si  je  connais  Salcède? 

—  Oui. 

—  Pas  le  moins  du  monde. 

—  Et  le  duc  de  Guise  ? 

—  Pas  davantage. 

—  Savez-vous  que  M.  de  Salcède  est  un 
brave  ! 

—  Tant  mieux  ;  il  mourra  bravement  alors, 

—  Et  que  M.  de  Guise,  quand  il  veut  cons- 
pirer, conspire  lui-même? 

—  Cap  de  Bious  1  que  me  fait  cela? 

—  Je  m'en  moque. 

•*  Gomment  vous  vous  en  moquez  ? 

—  Sans  doute,  je  m'en  moque.  Je  ne  sais 
qu'une  chose,  moi,  sang-diou!  j'ai  affaire  à: 
Paris  aujourd'hui  même,  ce  matin,  et  à  cause 
de  cet  enragé  de  Salcède,  on  me  ferme  les  por- 
tes au  nez.  Cap  de  Bious  !  ce  Salcède  est  un 
belitre,  et  encore  tous  ceux  qui  avec  lui  sont 
cause  que  les  portes  sont  fermées  au  lieu  d'être 
ouvertes. 

—  Oh  !  oh  !  voici  un  rude  Gascon,  murmura 
Robert  Briquet,  et  nous  allons  voir  sans  doute 
quelque  chose  de  curieux. 

Comme  il  faisait  cette  réflexion,  un  son  de 
trompe  retentit,  et  presque  aussitôt  un  crieùr, 
avec  sa  tunique  fleur-de-lisée,  portant  sur  sa 
poitrine  un  écusson  aux  armes  de  la  ville  de 
Paris,  s'avança,  un  papier  à  la  main,  et  lut  de 
cette  voix  nasillltrde  toute  particulière  aux 
crieurs  : 

«  Savoir  faisons  à  notre  bon  peuple  de  Paris 
«  et  des  environs,  que  les  portes  seront  closes 
«  d'ici  à 'une  heure  de  relevée,  et  que  nul  ne 
«  pénétrera  dans  la  ville  avant  cette  heure,  et 
a.  cela  par  la  volonté  du  roi  et  par  la  vigilan- 
«  ce  de  M.  le  prévôt  de  Paris  » 

a  Seront  exceptés  de  cette  mesure,  ceux  qui 
«  se  présenteront  porteurs  d'un  signe  de  re- 
<  connaissance,  ou  qui  seront  bien  et  dûment 
o(  appelés  par  lettres  et  mandats. 

«  Donné  en  l'hôtel  de  la  prévôté  de  Pans, 
<c  sur  l'ordre  de  Sa  Majesté,  le  26  octobre  de 
«  l'an  de  grâce  1585.  » 

—  Trompes,  sonnez  ! 


LES  QUARANTC-ONQ. 


Les  trompes  poussèrent  aossitM  leurs  ran- 
qiies  aboiements. 

A  peine  le  criear  enl-u  eessé  de  parler  que, 
derrière  la  haie  des  Suisses  et  des  soldats,  la 
foule  se  mita  onduler  comme  un  serpent  dont 
les  anneaux  se  gonflent  et  se  tordent. 

—  Place  !  place  !  tous  autres,  cria  TofScier 
qui  commandait  le  détachement.  Mille  diables! 
TOUS  voyez  bien  que  tous  empêchez  de  passer 
ceux  qui  ont  le  droit  de  se  faire  ouTrir  les 
portes. 

—  Cap  de  Bious,  j'en  sais  un  qui  passera, 
quand  tous  les  bourgeois  de  la  terre  seraient 
entre  lui  et  la  barrière,  dit  en  jouant  des  eou- 
des,  ce  Gascon  qui,  par  ses  rudes  répliques, 
s'était  attiré  Tadmiration  de  maître  Robert  Bri- 
quet. 

Et,  en  effet,  il  fut  en  un  instant  dans  Tespaoe 
Tide  qui  s'était  formé,  grâce  aux  Suisses,  entre 
les  deux  haies  de  spectateurs. 

n  regarda  un  instant  autour  de  lui  ;  puis, 
pensant  que  rofftcier  dont  nous  avons  parlé 
était  la  personne  la  plus  considérable  de  cette 
troupe,  il  marcha  droit  à  lui. 

Celui-ci  le  considéra  quelque  temps  avant  de 
lui  parler. 

Le  Gascon,  sans  se  démonter  le  moins  du 
monde,  en  fit  autant. 

—  Vous  aTcz  une  carte?  demanda  TofiBcier. 

—  Certes  oui,  J'en  ai  une,  et  plutftt  deux 
qn\ine. 

—  Une  seule  suffira  tA  elle  est  en  règle. 

—  Hais  Je  ne  me  trompe  pas,  continua  le 
Gascon  en  ouTrant  des  yeux  énormes  ;  eh  non, 
cap  de  Bious  !  Je  ne  me  trompff  pas  ;  J'ai  le  plai- 
sir de  parler  à  M.  de  Loiguac  T 

—  (Test  possible,  monsieur,  repondit  sèche- 
ment l'officier,  visiblement  peu  charmé  de 
cette  reconnaissance. 

—  A  Monsieur  de  Loignac,  mon  compa- 
trkiteT 

—  Je  ne  dis  pas  mm* 
«MoncousinT 

«-  Cest  bon,  votre  caria?— La  void. 
Le  Gascon  tira  de  son  gant  la  moitié  d^usa 
carte  découpée  avet  art. 

—  Suivez-mm,  dit  Loignac  sans  regarder  k 
carte,  vous  et  vos  compagnons,  si  voos  en  axei; 
nous  allons  vérifier  les  laisseSipasser. 

Et  il  alla  prendre  poste  près  de  la  porte. 


Le  Gaseon  le  mâfH  aeeoaipagné  At  daq 
autres  individus. 

L'un  d'eux ,  forcé  de  marcher  assez  doacc- 
ment  pour  ne  point  dépasser  ses  collègues,  se 
sentit  tirer  par  le  fourreau  de  son  épêe,  et  te 
pencha  en  arrière. 

Celui  qui  attirait  son  attention  par  cet  attoo* 
chôment  était  un  Jeune  homme  aux  cheTeux 
noirs,  à  Tœil  étincelant,  petit,  fluet,  gracieux, 
et  les  mains  gantées. 

—  Qu'y  a-t-il  pour  votre  service,  monsieur? 
demanda  notre  cavalier. 

-*  Monsieur,  une  grftce. 

*  Parlez,  mais  parlez  vite,  je  vous  prie,  tous 
voyez  que  Ton  m'attend. 

—  J'ai  besoin  d'entrer  en  ville,  monsieur» 
besoin  impérieux,  comprenez-vous?  De  to- 
tre  cdté,  vous  êtes  seul,  et  avez  besoin  d'un 
page  qui  fasse  honneur  à  votre  bonne  mine. 

—  Eh  bien?  ^*  Eh  bien,  donnant, donnsnt: 
fkites-md  entrer.  Je  serai  votre  page. 

—  Merci,  dit  le  cavalier;  mais  Je  ne  Teox 
être  servi  par  personne. 

—  Pas  même  par  moi  ?  demanda  le  jeane 
homme  avec  un  si  étrange  sourire  que  le  ca- 
valier sentit  se  fondre  l'enveloppe  glacée  où  il 
avait  tenté  d'enfermer  son  cœur. 

—  Je  voulais  dire  que  Je  ne  pouvais  pas 
être  servi.  —  Oui,  Je  sais  que  vous  n'êtes  pas 
riche,  monsieur  Ernauton  de  Carmalngcs,  dit 
le  jeune  page.  —  Le  cavalier  tressaillit  ;  mais, 
sans  faire  attention  à  ce  tressaillement,  renbot 
continua  : 

^  Aussi  ne  parlerons-noas  pas  de  gag»*^ 
c'est  vous  au  contraire,  si  vous  m'accordes  oe 
que  je  vous  demande,  qui  serez  payé,  et  cda 
au  centuple  des  services  que  vous  m'aurez  ten- 
dus ;  laissez-moi  donc  vous  servir,  je  vous  prie, 
en  songeant  que  celui  qui  vous  prie  a  ordonné 
quelquefois.  —  Venez  donc,  dit  le  cavalier,  siil>- 
Jugué  par  ce  ton  de  persuasion  et  d'autorité  tout 
ensemble. 

Le  jeune  homme  lui  serra  la  main  et  suta 
légèrement  en  croupe  derrière  son  coropagooa 
qui  alla  rejoindre  les  cinq  autres  élusoecopésà 
exhiber  leurs  cartes  et'à  justifier  de  leurs  droHs. 

Quand  vint  le  tour  du  cavalier  il  présents  la 
carte  sur  laquelle  on  lisait  : 


LES  QUAKAmS-CINQ* 


Mt 


Emaaton  de  Cannaînges,  26  octobre,  midi 
précis,  porte  Saint-Antoine. 

Tandis  que  M.  de  Loignac  Usait,  le  page  s*oc- 
cupait  à  cacher  sa  tète  en  rattachant  Ui  gour- 
mette parfaitement  attachée  du  cheval  de  son 
faux  maître. 

—  Le  page  est  à  tous,  monsieur?  demanda 
Loignac  à  Emauton  en  lui  désignaut  du  doigt 
le  jeune  homme* 

Vous  Toyez  «  monsieur  le  capitaine ,  dît  Er- 
nauton  qui  ne  voulait  mentir  ni  trahir ,  vous 
voyez  qu*il  bride  mon  cheval. 

*  Passez,  fitLoignafc  en  examinant  avec  at- 
tention M.  de  Carmainges  dont  la  figure  et  la 
tournure  paraissaient  lui  mieux  convenir  que 
celles  de  tous  les  autres. 

~  Ea  voilà  un  supportable  au  moins,  mur- 
mora-t-il. 

Emauton  remonta  à  cheval;  l^page,  sans 
affectaUon,  mais  sans  lenteur,  Tavait  précédé 
et  se  trouvait  d^  mêlé  au  groupe  de  ses  de- 
nnciers. 

—  Ouvrez  la  porte,  dit  Loignac ,  et  laissez 
pissareesaix  personnes  et  lesagens  de  leur 
ioite. 

—  Allons,  vite,  vite,  mon  maître,  dit  le  page, 
ea  selle,  et  partons. 

Emauton  céda  encore  une  fois  à  Taseendant 
qo^exerçait  sur  lui  cette  bizarre  créature,  et  la 
porte  étant  ouverte,  il  piqua  son  cheval  et  s'en- 
fonça, guidé  par  les  indications  du  page.  Jus- 
que dans  le  cœur  du  fhubonrg  Saint-Antoine. 

Loignac  fit  derriève  les  stz  éh»  refermer  la 
porte,  an  grand  mécoBtentement  de  la  foule 
qui,  la  fiormalité  remplie,  croyait  qu'elle  allait 
passer  à  son  tovr ,  et  qui,  voyant  son  attente 
trompée,  tèmoîgtta  braysammeot  son  improba- 

tiOB. 

Robert  Briqoet,  en  philosofAe  ^i  analyse , 
et  CD  savant  qaî  tttnii  la  (foiatesseiice,  Ro- 
bert Briquet,  disona-nous»  s*aperçut  que  tout 
ce  dénouement  delà  Boè&e  que  nous  venons  de 
nconter  allait  se  ûdre  près  de  la  porte,  et  que 
les  conversations  particulières  des  cavaliers, 
des  bourgeois  et  des  pi^sans  ne  lui  appren- 
draient plus  rien. 

n  s'approcha  donc  le  plus  qu'il  put  d'une 
petite  baraque  qui  servait  de  logo  au  portier  et 
qui  était  éclairée  par  deux  fenêtres.  Tune  s'ou- 
^rant  sur  Paris,  l'autre  sur  la  campagne. 


A  peine  était-il  installé  à  ce  nouveau  poste 
qn'un  homme,  accourant  de  l'intérieur  de  Pa- 
ris, au  grand  galop  de  son  cheval,  sauta  à  bas 
de  sa  monture,  et,  entrant  dans  la  loge,  appa- 
rut à  la  fenêtre. 

^  Ah  !  ah  !  fit  Loignac. 

—  Me  voici ,  monsieur  de  Loignac,  dit  «et 
homme. 

—Bien,  d*où  venez-vous  T 

—  De  la  porte  Saint-Victor. 

—  Votre  bordereau? 

—  Cinq. 

—  Les  cartest 

—  Les  voici. 

Loignac  prit  les  cartes,  les  vérifia,  et  écrivit 
sur  une  ardoise  qui  paraissait  avoir  été  prépa- 
rée à  cet  effet,  le  chiffre  5. 

Le  messager  partit. 

Cinq  minutes  ne  s'étaient  point  écoulées  que 
deux  autres  messagers  arrivaient. 

Loignac  les  interrogea  successivement,  et 
toujours  à  travers  son  guichet. 

L'un  venait  de  la  porte  BourdeDe,  et  appor- 
tait le  chiffre  4. 

L'autre  de  la  porte  du  Temple,  et  annonçait 
le  chiffre  6. 

Loignac  écrivit  avee  soin  ces  chiffres  sur  son 
ardoise. 

Ces  messagers  disparurent  comme  les  pre- 
miers et  furent  successivement  remplacés  par 
quatre  autres,  lesquels  arrivaient  : 

Le  premier,  de  la  porte  Saint-Denis,  atec  le 
chiffre  5  ; 

Le  second ,  de  la  porte  Saint-lacques,  avec 
le  chiffre  3  ;    % 

Le  troisième,  de  la  porte  Saint-Honoré,  avec 
le  chiffre  8  ; 

Le  quatrième,  de  la  porte  Montmartre,  avec 
le  chiffre  4. 

Un  dernier  apparut  enfin,  venant  de  la  porte 
Bussy,  et  apportant  le  chiffï^  4. 

Alors  Loignac  aligna  avec  attention ,  et  tout 
bas,  les  lieux  et  les  chiffres  suivants  : 

Porte  Saint-Victor 8 

Porte  Bourdelle 4 

Porte  du  Temple 4 

Porte  Saint-Denis 8 

Porte   Saint-Jacques 3 

Porte  Saint-Honoré ê 

Porte  Montmartre 4 


«?0  LES  QUA&ANTE-€INQ« 

Porte  Bnssy *     |  rHôtel-de-ViUc,  et  Paris  est  fort  exact;  Paris  ne 

Enfin  porte   Saint-Antoine.    •    .    .      6     |  manque  pas  une  fête,  et  c'est  une  fête,  et  même 

une  fête  extraordinaire,  que  la  mort  d'un  hom- 
me, lorsquUl  a  su  soulever  tant  de  passions, 
que  les  uns  le  maudissent  et  que  les  autres  le 


Total,  quarante-cinq ,  ci 45 

—  C'est  bien. 


—  Maintenant,  cria  Loignac  d'une  voix  forte,    louent ,  tandis  que  le  plus  grand  nombre  le 
(HiTrez  les  portes ,  et  entre  qui  veut  !  plaint. 


Les  portes  s'ouvrirent. 


Le  spectateur  qui  réussissait  à  déboucher  sur 


Aussitôt,  chevaux,  mules,  femmes,  enfante,  1^  place,  soit  par  le  quai,  près  du  cabaret  de 

charrettes  se  ruèrent  dans  Paris,  au  risque  de  ^'«««^e  Notre-Dame,  soit  par  le  porche  même 

s'étouffer  dans  l'étranglement  des  deux  piliers  ^^  ^^  place  Beaudoyer,  apercevait  tout  d  abord, 

du  pont-levis  ^^  milieu  de  la  Grève,  les  archers  du  lieulcnant 

-  *  ,,,  , .      ,  ^^^^  „    .  de  robe  courte ,  Tanchon ,  et  bon  nombre  de 

En  un  quart-d  heure  s  écoula  par  cette  vaste  ^^^^^^  ^^  ^^  chevau-légers  entourant  un  petit 

artère  qu'on  appelait  la  rue  Samt-Antome,  tout  ^^^^^^^  ^,^^^  ^^         ^    .^^^  ^^^.^^ 

lamas  du  flot  populaire  qui    depuis  le  naatm,       ^^.^  ^^^  réchafaud  vide,  ce  qui  attirait 
séjournait  autour  de  cette  digue  momentanée.    ^,^^^  ^  ^^^  ^^^^^^^^  ^^^  ^^    ^^  ^^^ 

Les  bruite  s  éloignèrent  peu  à  peu.  '  ^^^^^^  ^.^^^  j^  principale  fenêtre  de  moteWc 

M.  de  Loignac  remonta  à  cheval  avec  ses    yme,  tendue  de  velours  rouge  et  or,  et  au  bal- 
gens.  Robert  Briquet,  demeuré  le  dernier  après    con  de  laquelle  pendait  un  tapis  de  velours, 
avoir  été  le  premier,  enjamba  flegmatiquement    orné  de  l'écusson  royal, 
la  chaîne  du  pont  en  disant  :  [     c'est  qu'en  effet  cette  fenêtre  était  la  loge  dt 

Touscesgens-làvoulaientvoirquelquechose,  .  Roi. 
et  ils  n'ont  rien  vu,  même  dans  leurs  affaires  ;  '-  Une  heure  et  demie  sonnait  à  Saint-Jean  en 
mol  je  ne  voulais  rien  voir,  et  je  suis  le  seul  Grève,  lorsque  cette  fenêtre ,  pareille  à  la  bor- 
qui  ai  vu  quelque  chose.  C'est  engageant,  con-  dure  d'un  tableau,  s'emplit  de  personnages  qui 
tinuons  ;  mais  à  quoi  bon  continuer  ?  j'en  sais,  |  venaient  poser  dans  leur  cadre, 
pardieu!  bien  assez.  Cela  me  sera-t-il  bien  Cefut  d'abord  le  roi  Henri  III,  pâle,  presque 
avantageux  de  voir  déchirer  M.  de  Salcèdc  en  chauve,  quoiqu'il  n'eût  à  cette  époque  que  tren- 
quatre  morceaux?  Non,  pardieu!  D'ailleurs  te-quatre  à  trente-cinq  ans  ;  l'œil  enfoncé  dans 
j'ai  renoncé  à  la  politique.  son  orbite  bistrée,  et  la  bouche  toute  frémis- 

AUons  dîner  ;  le  soleil  marquerait  midi  s'il ,  ^^^^  ^^  contractions  nerveuses, 
y  avait  du  soleil  :  il  est  temps.  Derrière  lui  venait  Catherine  de  Médécis,  déjà 

Il  dit,  et  rentra  dans  Paris  avec  son  tranquille  !  coûtée  par  l'âge,  car  la  reine-mère  pouvait 
— 1...  M  avoir  à  cette  époque  de  soixanto-six  à  soixante- 

sept  ans ,  mais  portant  encore  la  tète  ferme  et 
droite,  lançant  sous  son  sourcil  froncé  par  i*ba- 
bitude  un  regard  acéré,  et,  malgré  ce  regard, 
e.  ^  .  .       ^ .       .,  .  i  toujours  mate  et  froide,  comme  une  statue  de 

Si  nous  suivions  maintenant  jusqu'à  la  place    eire  sous  ses  habite  de  deuil  étemel, 
de  Grève,  ou  elle  aboutit,  cette  voie  populeuse  I     «     i      a      i-  •     .. .   y» 

du  quartier  Saint-Antoine,  nous  retrouverions  ' ,  ^^^^^^^f^  ligne  apparaissait  la  ûgureme- 

dans  la  foule  beaucoup  do  nos  connaissances  ;  ^^^^^^^f"       ^  «  ^^^f.^'''  ^"*''  "^^ 

mais  tandis   que  tous  ces  pauvres  citadins  ^^f»  ^«™«^«  ^«  Henri  DI,  compagne  msigm- 

moins  sages  que  Robert  Briquet,  s'en  vont  ^*°*.'  f  «PP^^^f^' ™«^  ûdèle  en  réalité,  de 

heurtés ,  coudoyés,  meurtris ,  les  uns.derrière  "*  ^''  ^'""^"^^  '*  infortunée, 

les  autres ,  nous  préférons ,  grâce  au  privilège  ^  ^®*°®  Catherine  de  Medicis  marchait  à  un 

que  nous  donnent  nos  ailes  d'historien ,  nous  *"omphe. 

transporter  sur  la  place  elle-même.  *  {     La  reine  Louise  assistait  à  un  supplice. 

Paris  tout  entier  s'était  donné  rendez-vous  à  Le  roi  Henri  traitait  là  une  affaire. 


et  malicieux  sourire. 

H. 


LES  QUAHANTE-ONO. 


STÎ 


Triple  nuance  qui  se  lisait  sur  le  front  hau- 
tain de  la  première ,  sur  le  front  résigné  de  la 
seconde,  et  sur  le  Iront  nuageux  et  ennuyé  du 
troisième. 

Derrière  les  illustres  personnages  que  le  peu- 
ple admirait,  si  pâles  et  si  muets,  venaient  deux 
beaux  jeunes  gens  ;  Tun  de  vingt  ans  à  peine, 
l'autre  de  vingt-cinq  ans  au  plus;  ils  étaient 
beaux,  ils  étaient  grands,  ils  étaient  frères. 

Le  plus  jeune  s'appelait  Henri  de  Joyeuse , 
comte  du  Bouchage  ;  l'autre ,  le  duc  Anne  de 
Joyeuse. 

Le  Roi  salua  la  foule  gravement  et  sans  sou- 
rire, puis  il  baisa  son  chien  sur  la  tôte. 

Alors,  se  retournant  vers  les  jeunes  gens. 

—  Adossez-vous  à  la  tapisserie,  Anne,  dit-il 
à  l'aîné  ;  ne  vous  fatiguez  pas  à  demeurer  de- 
bout ;  ce  sera  long  peut-être.  —  Je  l'espère  bien, 
interrompit  Catherine,  long  et  bon,  sire. — Vous 
croyez  donc  que  Salcède  parlera,  ma  mère?  de- 
manda Henri.  —  Dieu  donnera,  je  l'espère,  cette 
confusion  à  nos  ennemis,  car  ce  sont  vos  enne- 
mis aussi,  ma  fitte,  ajouta-t-elle  en  se  tournant 
vers  la  reine ,  qui  pâlit  et  baissa  son  doux  re- 
gard. 

Le  roi  hocha  la  tète  en  signe  de  doute. 

—  Mon  fils,  dit  Catherine,  ne  vois-je  pas  du 
tnmuhe  là-bas,  au  coin  du  quai  ?  —  Quelle  vue 
perçante  !  ma  mère;  oui,  en  effet,  je  crois  que 
TOUS  avez  raison.  Oh  !  les  mauvais  yeux  que 
j'ai,  moi,  qui  ne  suis  pas  vieux  pourtant  !— Sire, 
interrompit  librement  Joyeuse,  ce  tumulte  vient 
du  refoulement  du  peuple  sur  la  place  par  la 
compagnie  des  archers.  C'est  le  condamné  qui 
arrive,  bien  certainement.  — •  Comme  c'est  flat- 
teur pour  des  rois,  dit  Catherine,  de  voir  écar- 
teler  un  homme  qui  a  dans  les  veines  une  goutte 
de  sang  royal  ! 

Et  en  disant  ces  paroles,  son  regard  pesait 
8ur  Louise. 

—  Oh!  madame,  pardonnez-moi,  épargnez- 
moi,  dit  la  jeune  reine  avec  un  désespoir  qu'elle 
essayait  en  vain  de  dissimuler;  non,  ce  mons- 
tre n'est  point  de  ma  famille,  et  vous  n'avez 
point  voulu  dire  qu'il  en  était.  —  Certes,  non, 
dit  le  roi  ;  —  et  je  suis  bien  certain  que  ma 
mère  n'a  point  voulu  dire  cela. 

—  Eh  !  mais,  fit  aigrement  Catherine,  il  tient 
aux  Lorrains,  et  les  Lorrains  sont  vôtres,  ma- 
dame; Je  lo  pense  du  moins.  Ce  Salcède  v«us 


touche  donc,  et  môme  d'assez  près.  —  Cest4i- 
dîre,  interrompit  Joyeuse  avec  une  honnête  in- 
dignation qui  était  le  trait  distinctif  de  son  ca- 
ractère, et  qui  se  faisait  jour  en  toute  circon- 
stance contre  celui  qui  l'avait  excitée,  quel 
qu'il  fût,  c'est-à-dire  qu'il  touche  à  M.  de  Guise 
peut-être  ;  mais,  point  à  la  reine  de  France.  — 
Ah  !  vous  êtes-là,  monsieur  de  Joyeuse,  dit  Ca- 
therine avec  une  hauteur  indéfinissable,  et  ren- 
dant une  humiliation  pour  une  contrariété.  Ah! 
vous  êtes  là?  Je  ne  vous  avais  point  vu.  —  J'y 
suis,  non  seulement  de  l'aveu,  mais  encore  par 
l'ordre  du  roi,  madame,  répondit  Joyeuse  en  in- 
terrogeant Henri  du  regard.  Ce  n'est  pas  une 
chose  si  récréative  que  de  voir  écarteler  un 
homme,  pour  que  je  vienne  à  un  pareil  spec- 
tacle si  je  n'y  étais  forcé.  —  Joyeuse  a  raison, 
madame,  dit  Henri  ;  il  ne  s'agit  ici,  ni  de  Lor- 
rains, ni  de  Guise,  ni  surtout  de  la  reine  ;  il 
s'agit  de  voir  séparer  en  quatre  morceaux  M.  de 
Salcède ,  c'est-à-dire  un  assassin  qui  voulait 
tuer  mon  frère.  —  Oh  !  s'écria  Anne  de  Joyeuse, 
vous  voyez  que  je  ne  me  trompais  pas.  Sire  ; 
voici  le  patient  qui  paraît  sur  la  place.  Corbleu- 
la  vilaine  figure  !  — 11  a  peur ,  dit  Catherine  ;  il 
parlera.  —  S'il  en  a  la  force,  dit  le  roi.  Voyez 
donc,  ma  fnère,  sa  tète  vacille  comme  celle  d'un 
cadavre.  —  Je  ne  m'en  dédis  pas ,  Sire ,  dit 
Joyeuse,  il  est  aflreux. 

Le  roi  était  tout  yeux ,  car  on  s'occupait  d'en- 
lever le  patient  de  la  charrette  qui  l'avait  ap- 
porté, pour  le  déposer  sur  le  petit  échafaud. 

A  la  prison ,  Salcède  avait  espéré  ;  Salcède 
avait  espéré  à  la  torture  ;  sur  la  charrette,  il 
avait  espéré  encore  ;  sur  l'échafaud,  il  espérait 
toujours. 

Le  roi  ne  perdait  pas  plus  que  le  peuple  cette 
pensée  incessante  de  Salcède. 

Cependant  le  bourreau  avait  commencé  à 
s'emparer  de  lui,  et  il  l'attachait  par  le  miliw 
du  corps  au  centre  de  l'échafaud. 

Déjà  même,  sur  un  signe  de  maître  Tanchon, 
lieutenant  de  robe  courte  et  commandant  l'exé- 
cution, deux  archers,  perçant  la  foule,  étaient 
allés  chercher  les  chevaux. 

—  Sire,  une  grâce ,  demanda  Joyeuse.  — 

Parle ,  Joyeuse,  fit  le  roi,  et  pourvu  que  ce  ne 

soit  pas  celle  du  condamné.  —  Rassurez-vous, 

sire.  —  récoute.  —  Sire,  il  y  a  une  chose  qui 

I  blesse  particulièrement  la  vue  de  mon  frère  et 


LB8  QUARAfmMlNQ- 


surtout  la  mienne,  c^est  une  eiécutton  ;  que  Vo- 
tre Majesté  soit  donc  assez  bonne  pour  nous 
permettre  de  nous  retirer.  —  Alors ,  dit  Henri 
111  en  soupirant ,  fais  à  ta  fantaisie  ;  ma  desti- 
née est  de  vivre  seul. 

Et  aussitôt,  on  vit  fuir,  comme  deux  ombres 
rapides,  les  deux  jeunes  gens. 

Sur  eux  retomba  la  tapisserie  aux  pans  lourds. 

Quand  le  roi  tourna  la  tète,  ils  avaient  déjà 
disparu. 

Henri  poussa  un  soupir  et  baisa  son  petit 
chien. 

Salcède,  avait  vu  les  archers  partir  pour  aller 
chercher  les  chevaux.  11  comprit  que  le  roi  ve- 
nait de  donner  Tordre  du  supplice. 

Ce  fut  alors  que  parut  sur  sa  bouche  livide 
cette  sanglante  écume  remarquée  par  la  jeune 
reine  :  le  malheureux,  dans  la  mortelle  impa- 
tience qui  le  dévorait,  se  mordait  les  lèvres  jus- 
qu'au sang. 

—Personne  !  personne  !  murmurait-il,  pas  im 
de  ceux  qui  m^avaient  promis  secours  !  Lâches  I 
lâches!  lâches!.. 

LelieutenantTaachon  s'approcbaderéchabud, 
<ts*adressant  au  bourreau  : 

—  Préparez-vous,  maître,  dit*il. 
L*exécuteur  fit  un  signe  à  Tautre  bout  de  la 

place,  et  Ton  vit  les  chevaux,  fendant  la  foule» 
laisser  derrière  eux  un  tumulteux  sillage  qui, 
IMdreil  à  celui  de  la  mer,  se  referma  derrière 
eux. 

On  put  voir  alors  au  coin  de  la  rue  de  la  Van- 
nerie, lorsque  les  chevaux  y  passèrent,  un  beau 
jeune  homme  de  notre  connaissance  sauter  au 
bas  de  la  borne  sur  laquelle  il  était  monté, 
poussé  par  un  enfant  qui  pouvait  avoir  quinze 
à  seize  ans  à  peine,  et  paraissait  fort  ardent  à 
ce  terrible  spectacle. 

C'étaient  le  page  mystérieux  et  le  vicomte  Er- 
nauton  de  Carmainges. 

—  Eh  !  vite,  vite,  glissa  le  page  à  Toreille  de 
son  compagnon ,  jetez-vous  dans  la  trouée,  il 
n'y  a  pas  un  instant  à  perdre. 

—  Mais  nous  serons  étouffés,  répondit  Ernau- 
ton,  vous  êtes  fou,  mon  petit  ami. 

—  Je  veux  voir,  voir  de  près,  dit  le  page  d'un 
ton  si  impérieux  qu'il  était  facile  de  voir  que 
cet  ordre  partait  d'une  bouche  qui  avait  l'habi- 
tude du  commandement. 

Ernauton  obéit. 


—  Serrez  les  chevaux,  serrez  ks  chevaux,  dit 
le  page  ;  ne  les  quittez  pas  d'unt  semelle  <m 
nous  n'arriverons  pas. 

Ernauton  subissait  malgré  lui  naflucnee 
étrange  de  cet  enCuit;  il  obéit,  s'aocncha  aux 
crins  du  cheval,  tandis  que  de  son  cAlé  le  pap 
s'attachait  à  sa  ceinture. 

Et  au  milieu  de  cette  foule  ondoleose  cqoum 
une  mer,  épineuse  comme  un  buisson,  liissist 
ici  un  pan  de  leur  manteau,  là  un  fragncnt  de 
leur  pourpoint,  plus  lom  la  firaise  de  leur  ehs- 
mise,  ils  arrivèrent  en  même  temps  que  Taltt- 
lage  à  trois  pas  de  l'écbafiuid  sur  lequel  se  t«^ 
dait  Salcède,  dans  les  convulsions  du  déiespoir. 

—  Sommes-nous  arrivés  t  Bunouim  le  jeune 
homme  suffoquant  et  hors  d'hileine,  quand  il 
sentit  Ernauton  s'arrêter. 

—  Oui,  répondit  le  vicomte*  keuccuacneBt; 
car  j'étais  au  bout  de  mes  forets* 

—  Je  ne  vois  pas. 

•»  Passez  devant  moi. 

—  Non,  non,  pas  encore...  Qne  faii-OB! 
^  Des  nœuds  coulanU  à  l'otsésailé  dai 

cordes. 

—  Et  lui,  que  fkit-il? 
«—  Qui,  lui? 

—  Le  patient. 

—  Ses  yeux  tournent  anianr  éa  lui  temm 
ceux  du  vautour  qui  guette* 

Les  chevaux  étaient  assoc  pièà  de  résbatai 
pour  que  les  valeta  de  l'exécutcar  attachassent 
aux  pieds  et  aux  poings  de  Salcède  les  tiails  ixât 
à  leurs  colliers. 

Salcède  poussa  un  rugissement  quand  il  sen- 
tit autour  de  ses  chevilles  le  rugueux  eostact 
des  cordes,  qu'un  noaud  coulant  sernût  autour 
de  sa  chair. 

11  adressa  alors  un  suprèiùe ,  un  indéfinissa- 
ble regard  à  toute  cette  immense  place  doat  il 
embrassa  les  cent  mille  spectateurs  dans  le  oe^ 
cle  de  son  rayon  visuel. 

—  Monsieur ,  lui  dit  poliment  le  lieutenant 
Tanchon,  vous  plalt-il  de  parler  au  peuple  avant 
que  nous  ne  procédions? 

Et  il  s'approcha  de  i'ordtte  du  patient  pou; 
ajouter  tout  bas  :  ^ 

—  Un  bon  aveu...  pour  la  vie  sauve. 
Salcède  le  regarda  jusqu'au  fond  de  râmc. 
Ce  regard  était  si  éloquent  qu'il  sembla  ar* 

nchcr  la  vérité  du  cœur  de  Tanchon  et  la 


LES  QUiUUNTE-CINQ. 


275 


remonter  jusques  dans  ses  yeux  où  elle  éclata. 
Salcode  ne  s*y  trompa  point ,  il  comprit  que 
le  lieutenant  était  sincère  et  tiendrait  ce  qu'il 
promettait.      ^ 

—  YousToyez,  continua  Tanchon ,  on  vous 
atodonne  ;  plus  d'autre  espoir  en  ce  monde 
que  celai  que  je  vous  offre. 

—  Eh  bien,  dit  Salcède  ayec  un  rauque  sou- 
pir, faites  faire  silence,  je  suis  prêt  à  parler. 

—  C'est  une  confession  écrite  et  signée  que 
ie  roi  exige. 

—  ^ors  déliez-moi  les  mains  et  donnez^moi 
one  plume,  je  vais  écrire. 

—  Votre  confession? 

—  Ma  confession,  soit. 
Tanchon,  transporté  de  joie,  n'eut  qu'un  si- 

^e  à  faire  ;  le  cas  était  prévu.  Un  archer  tenait 
toutes  choses  prêtes  :  il  lui  passa  l'écritoire,  les 
plumes,  le  papier,  que  Tanchon  d^sa  sur  le 
bois  même  de  l'échafaud. 

En  même  temps  on  lâchait  de  trois  pieds  en- 
viron la  corde  qui  tenait  le  poignet  droit  de  Sal- 
cède, et  on  le  soulevait  sur  l'estrade  pour  qu^il 
pût  écrire. 

Salcède,  assis  enfin,  commença  par  respirer 
arec  force  et  par  faire  usage  de  sa  main  pour 
«suyer  ses  lèvres  et  relever  ses  cheveux  qui 
tombaient  humides  de  sueur  sur  ses  sourcils. 

^  Allons,  allons,  dit  Tanchon,  mettez-vous 
àtotreaise,  et  écnvezbien  tout. 

*-  Oh!  n'ayez  pas  peur,  répondit  Salcède  en 
^ngeant  sa  main  vers  la  plume  ;  soyez  tran- 
^iile,  je  n'oublierai  pas  ceux  qui  m'oublient, 
moi. 

Et  sur  ce  mot  il  hasarda  un  dernier  coup 
d'œU. 

Sans  doute  le  monent  était  venu  pour  le  page 
de  se  montrer;  car,  saisissant  la  main  d'Er- 
oauton  : 

—  Monsieur ,  lui  dit-il ,  par  grâce ,  prenez- 
moi  dans  vos  bras  et  soulevez-moi  au-dessus 
des  tètes  qui  m'empêchent  de  voir. 

-*  Ah  çà!  mais  vous  êtes  insatiable,  jeune 
homme,  en  vérité. 

—  Encore  ce  service,  monsieur. 

—  Vous  abusez. 
— 11  faut  que  je  voie  le  condamné,  cntendcz- 

^ous?  il  faut  que  je  fe  voie. 

Puis,  comme  Emauton  ne  répondait  pas  assez 
^Tement  sans  doute  à  l'injonction. 

TOMS  IX. 


—  Par  pitié,  monsieur,  par  grâce!  dit-il,  je 
vous  en  supplie  ! 

L'enfant  n'était  plus  un  tyran  fantasque,  maîa 
un  suppliant  irrésistible. 

Emauton  le  souleva  dans  ses  bras,  non  sans 
quelque  étonnemcnt  de  la  délicatesse  de  ce 
corps  qu'il  serrait  entre  ses  mains. 

La  tête  du  page  domina  donc  les  autres 
têtes. 

Justement  Salcède  venait  de  saisir  la  plume 
en  achevant  sa  revue  circulaire. 

Il  vit  cette  figure  du  jeune  homme  et  demeura 
stupéfait. 

En  ce  moment  les  deux  doigts  du  page  s'ap- 
puyèrent sur  SCS  lèvres.  Une  joie  indicible  épa- 
nouit aussitôt  le  visage  du  patient  ;  on  eût  dit 
l'ivresse  du  mauvais  riche  quand  Lazare  laisse 
tomber  une  goutte  d'eau  sur  sa  langue  aride. 

Il  venait  de  reconnaître  le  signal  qu'il  atten- 
dait avec  impatience  et  qui  lui  annonçait  du  se- 
cours. 

Salcède,  après  une  contemplation  de  plusieurs 
secondes ,  s'empara  du  papier  que  lui  offrait 
Tanchon,  inquiet  de  son  hésitation,  et  il  se  mit 
à  écrire  avec  une  fébrile  activité. 

— 11  écrit  1  il  écrit!  murmura  la  foule. 

—  11  écrit!  répéta  la  reine-mère  avec  une  joie 
manifeste. 

—  Il  écrit,  dit  le  roi ,  par  la  mordieu  !  je  lui 
ferai  grâce. 

Tout  à  coup  Salcède  s'interrompit  pour  regar- 
der encore  le  jeune  homme. 

Le  jeune  homme  répéta  le  même  signe ,  et 
Salcède  se  remit  â  écrire. 

Puis,  après  un  intervalle  plus  court,  il  s'in-» 
terrompit  pour  regarder  de  nouveau. 

Cette  fois  le  page  fit  signe  des  doigts  et  de 
la  tète. 

—  Avcz-vous  fini?  dit  Tanchon  qui  ne  per- 
dait pas  de  vue  son  papier. 

'—  Oui,  fit  machinalement  Salcède. 

—  Signez,  alors. 

Salcède  signa  sans  jeter  sur  le  papier  ses 
yeux  qui  restaient  rivés  sur  le  jeune  homme. 
Tanchon  avança  la  main  vers  la  confession. 

—  Au  roi  !  au  roi  seul!  dit  Salcède. 

El  il  remit  le  papier  au  lieutenant  de  robe 
courte,  mais  avec  hésitation,  et  comme  un  sol» 
^dat  vaincu  qui  rend  sa  dernière  arme. 

18 


274 


LES  QUARANTE-ONQ. 


—  Si  vous  avez  bien  avoué  tout,  dit  le  lieu- 
tenant, vous  êtes  sauf,  monsieur  de  Salccde. 

Un  sourire  mélangé  dMronic  et  dMnquictude 
se  fît  jour  sur  les  lèvres  du  patient  qui  semblait 
interroger  impatiemment  son  interlocuteur 
inystcrieui. 

Enfin  Ernautou  fatigué  voulut  déposer  son 
gênant  fardeau,  il  ouvrit  les  bras  :  le  page  glissa 
jusqu'à  terre. 

Avec  lui  disparut  la  vision  qui  avait  soutenu 
le  condamné. 

Lorsque  Salcèdc  ne  le  vit  plus,  il  le  chercha 
des  yeux;  puis,  comme  égaré  : 

•— '  Eh  bien!  cria-t-il,  eh  bien  ! 

Personne  ne  lui  répondit. 

—  Eh!  vite,  vite,  hàtez-vous!  dil-îl;  le  roi 
tient  le  papier,  il  va  lire! 

Nu!  ne  bougea. 

Le  roi  dépliait  vivement  la  confession. 

—  Oh  !  mille  démons  !  cria  Salcède,  se  serait- 
on  joué  de  moi?  Je  Val  cependant  bien  recon- 
nue. Cétait  elle,  c'était  elle  ! 

A  peine  le  roi  eut-il  parcouru  les  premières 
lignes  qu'il  parut  saisi  d'indignation. 
Puis  il  pâlit  et  s'écria  : 

—  Oh  !  le  misérable.  Oh  !  le  méchant  homme. 

—  Qu'y  a-t-il,  mon  fils?  demanda  Catherine. 

—  11  y  a  qu'il  se  rétracte,  ma  mère  ;  il  y  a  quMi 
prétend  n'avoir  jamais  rien  avoué.  —  Et  en- 
suite? —  Ea'^uite  il  déclare  innocents  et  étran- 
gers à  tous  complots  MM.  de  Guise.  —  Au  fait, 
balbutia  Catherine,  si  c'est  vrai?  —  Il  ment! 
s'écria  le  roi;  il  ment  comme  un  païen!  — 
Qu'en  savcz-vous,  mon  fils?  MM.  de  Guise  sont 
peat-ôtre  calomniés.  Les  juges  ont  peut-être 
dans  leur  trop  grand  zèle  interprété  faussement 
les  dépositions.  —  Eh!  madame,  s'écria  Henri 
ne  pouvant  se  maîtriser  plus  longtemps,  j'ai 
tout  entendu.  <-*  Vous,  mon  fils?  —  Oui,  moi. 

—  Et  quand  cela,  s'il  vous  plaît?  —  Quand  le 
coupable  a  subi  la  gène,  j'étais  derrière  un  ri- 
deau ;  je  n'ai  pas  perdu  une  soûle  de  ses  pa- 
roles, et  chacune  de  ces  paroles  m'entrait  dans 
la  tète  comme  un  clou  sous  le  marteau.  —  Eh 
bien,  Caitcs-le  parler  avec  la  torture,  puisque 
la  torture  il  lui  faut  ;  oraonnez  que  les  chevaux 
tirent. 

Henri,  emporté  par  la  colère,  leva  la  main. 
Le  lieutenant  Tanchon  répéta  ce  signe. 
Déjà  les  cordes  avaient  été  rattachées  aux 


(quatre  membres  du  patient  :  quatre  bommef 
sautèrent  sur  les  quatre  chevaux  ;  quatre  coups 
de  fouet  retentirent,  et  les  quatre  chcTaoi  s'é- 
lancèrent dans  des  directions  opposées. 

Un  horrible  craquement  et  un  hornble  cri 
jaillirent  à  la  fois  du  plancher  de  l'échafaud. 
On  vit  les  membres  du  malheureux  Salcède 
bleuir,  s'allonger  et  s*injecter  de  sang;  sa  face 
n'était  plus  celle  d'une  créature  humaine,  c'é- 
tait le  masque  d*un  démon. 

—  Ah  !  trahison  !  trahison  !  cria-t-il.  Eli 
bien!  je  vais  parler,  je  veux  parler,  je  tcta 
tout  dire!  Ah  !  maudite  duch... 

La  voix  dominait  les  hennissements  des  che- 
vaux et  les  rumeurs  de  la  foule;  mais  tout  à 
coup  elle  s'éteignit. 

—  Arrêtez!  arrêtez!  cria  Catherine. 

Il  était  trop  tard .  La  tête  de  Salcède,  naguère 
roidie  par  la  souffrance  et  la  fureur ,  retomba 
tout  à  coup  sur  le  plancher  de  l'échafiiud. 

—  Laissez-le  parler,  vociféra  la  reine-mère. 
Arrêtez,  mais  arrêtez  donc  ! 

L'œil  de  Salcède  était  démesurément  dilaté,    1 
fixe,  et  plongeant  obstinément  dans  le  groupe 
où  était  apparu  le  page.  Tanchon  en  suivait 
habilement  la  direction. 

Mais  Salcède  ne  pouvait  plus  parler,  il  était 
mort. 

Tanchon  donna  tout  bas  quelques  ordres  à 
ses  archers  qui  se  mirent  à  fouiller  la  foule 
dans  la  direction  indiquée  par  les  regards  dé- 
nonciateurs de  Salcède. 

—  Je  suis  découvert,  dit  le  jeune  page  à 
l'oreille  d'Ernauton ;  par  pitié,  aidez-moi,  se- 
courez-moi, monsieur;  ils  viennent!  ils  tien- 
nent !  —  Mais  que  voulez-vous  donc  encore?— 
Fuir  :  ne  voyez-vous  point  que  c'est  moi  qu'ils 
cherchent?— Mais  qui  êtes-vous  donc?— Tnc  , 
femme...  sauvez-moi!  protégez-moi! 

Ernauton  pâlit;  mais  la  générosité  remporta 
sur  l'étonnement  et  la  crainte. 

11  plaça  devant  lui  sa  protégée,  lui  fraya  uir 
chemin  à  grands  coups  de  pommeau  de  dague 
et  la  poussa  jusqu'au  coin  de  la  rue  du  Mou- 
ton, vers  une  porte  ouverte. 

Le  jeune  page  s'élança  et  disparut  dans  cette 
porte  qui  semblait  Tattendre  et  qpA  se  referma 
derrière  lui. 

11  n^avait  pas  même  eu  le  temps  de  lui  de- 
mander son  nom  ni  où  il  le  retrouverait 


LES  QUARANTE-CINQ. 


275 


Mais  en  disparaissant,  le  jeune  page,  comme 
8*il  eût  deviné  sa  pensée,  lui  avait  fait  un  signe 
plein  de  promesses. 

Libre  alors,  Emauton  se  retourna  vers  le 
centre  de  la  place,  et  embrassa  d*un  même  coup 
d'œil  réchafaud  et  la  loge  royale. 

Salcède  était  étendu  roide  et  livide  sur  Té- 
cbafaud. 

Catherine  était  debout,  livide  et  frémissante 
dans  la  loge. 

Mon  fils ,  dit-cUc  enfin  en  essuyant  la  sueur 
de  son  front,  mon  fils,  vous  ferez  bien  de  chan- 
ger votre  maître  des  hautes  œuvres ,  c'est  un 
ligueur  !  —  Et  à  quoi  donc  voyez-vous  cela,  ma 
mère?  demanda  Henri.— Regardez,  regardez! 
—  Eh  bien,  je  regarde.  —  Salcède  n'a  souffert 
qu'une  tirade,  et  il  est  mort.— Parce  qu'il  était 
trop  sensible  à  la  douleur.  —  Non  pas  !  non 
pas!  fit  Catherine  avec  un  sourire  de  mépris 
arraché  par  le  peu  de  perspicacité  de  son 
fils,  mais  parce  qu'il  a  été  étranglé  pardes- 
sous  réchafaud  avec  une  corde  fine ,  au  mo- 
meat  où  il  allait  accuser  ceux  qui  le  laissent 
mourir.  Faites  visiter  le  cadavre  par  un  savant 
docteur,  et  vous  trourerez,  j'en  suis  sûre ,  au- 
tour de  son  cou  le  cercle  que  la  corde  y  aura 
laissé.  —  Vous  avez  raison,  dit  Henri,  dont  les 
veux  ctincelërent  un  instant ,  mon  cousin  de 
Guise  est  mieux  servi  que  moi.  —  Chut!  chut! 
mon  fils,  dit  Catherine,  pas  d'éclat,  on  se  mo- 
querait de  nous  ;  car  cette  fois  encore  c'est  partie 
perdue.  — Joyeuse  a  bien  fait  d'aller  s'amuser 
autre  part,  dit  le  roi  ;H>n  ne  peut  plus  compter 
sur  rien  en  ce  monde,  même  sur  les  supplices. 
Partons,  mesdames,  partons! 

m. 

■ 

MM.  de  loycuse,  comme  nous  l'avons  tu, 
s'étaient  dérobés  pendant  toutç  cette  scène  par 
les  derrières  dH  l'Hôtel-de-Ville,  et  laissant  aux 
équipages  du  roi  qui  les  attendaient  avec  des 
chevaux,  ils  marchaient  côte  à  côte  dans  les 
nies  de  ce  quartier  populeux,  qui  ce  jour-là 
étaient  désertes,  tant  la  place  de  Grève  avait  été 
vorace  de  spectateurs. 

Une  fois  dehors  ils  avaient  marché  se  tenant 
par  le  bras,  mais  sans  s'adresser  la  parole. 

Henri  si  joyeux  naguère,  était  préoccupé  et 
risque  sombre.  | 


Anne  semblait  inquiet  et  comme  embarrassé 
de  ce  silence  de  son  frère.     ^ 

Ce  fut  lui  qui  rompit  le  premier  le  silence. 

—  Eh  bien,  Henri,  demanda-t-il,  où  me  con- 
duis-tu? —  Je  ne  vous  conduis  pas,*  mon  frère, 
je  marche  devant  moi,  répondit  Henri  comme 
s'il  se  réveillait  en  sursaut.  —  Desirez-vous 
aller  quelque  part  mon  f^re?  —  Et  toi? 

Henri  sourit  tristement. 

—Oh  !  moi,  dit-il,  peu  mMmporte  oii  je  vais. 

—  Tu  vas  cependant  quelque  part  chaque  soir, 
dit  Anne,  car  chaque  soir  tu  sors  à  la  même 
heure  pour  ne  rentrer  qu'assez  avant  dans  la 
nuit,  et  parfois  pour  ne  pas  rentrer  du  tout.  — 
Me  questionnez-vous,  mon  frère?  demanda 
Henri  avec  une  charmante  douceur  mêlée  d'un 
certain  respect  pour  son  aîné.  —  Moi  te  ques- 
tionner? dit  Anne,  Dieu  m'en  préserve;  les 
secrets  sont  à  ceux  qui  les  gardent.  —  Quand 
vous  le  désirerez,  mon  frère,  répliqua  Henri,  je 
n'aurai  pas  de  secrets  pour  vous  ;  vous  le  savez 
bien.  —  Tu  n'auras  pas  de  secrets  pour  moi, 
Henri  ?  —  Jamais,  et  saisissant  la  main  de  son 
frère  il  la  lui  serra  affectueusement.  —  Vous 
êtes  pour  moi  plus  que  directeur,  plus  que 
confesseur,  plus  qm?  père,  mon  cher  Anne, 
dit-il,  vous  êtes  mon  ami.  —  Alors,  mon  ami, 
pourquoi  de  gai  que  tu  étais,  t'ai-je  vu  peu  à 
peu  devenir  triste,  et  pourquoi  au  lieu  de  sortir 
le  jour,  ne  sors-tu  plus  maintenant  que  la  nuit  ? 
Mon  frère,  je  ne  suis  pas  triste,  répondit  Henri 
en  souriant.  —  Qu'es-tu  donc?  —  Je  suis 
amoureux.  —  Bon  !  et  cette  préoccupation  ?  — 
Vient  de  ce  que  je  pense  sans  cesse  à  mon 
amour.  —  Et  tu  soupires  en  me  disant  cela? 
— *  Oui.  —  Voyons,  dis-moi  qui  tu  aimes,  Henri: 
ta  maîtresse  est-elle  belle,  au  moins?  —  Hélas  ! 
mon  frère,  ce  n'est  point  ma  maîtresse.  —  Est- 
elle J)elle?  —  Trop  belle.  —  Son  nom?  —  Jo 
ne  le  sais  pas.  —  Allons  donc?  —  Sur  l'hon- 
neur. —  Mon  ami,  je  commence  à  croire  que 
c'est  plus  dangereux  encore  que  je  ne  pensais, 

—  Ce  n'eit  point  de  la  tristesse,  par  le  pape? 
c'est  de  la  folie.  —  Elle  ne  m*a  parlé  qu'une 
seule  fois,  ou  plutôt  elle  n'a  parlé  qu'une  seule 
fois  devant  moi,  et  depuis  Oc  temps  je  n'ai  pas 
même  entendu  le  son  de  sa  voix.  —  Et  tu  ne 
t'es  pas  informé?  —  A  qui?  —  Comment!  à 
qui?  aux  voisins.  —  EUe^habite  une  maison  à 
elle  seule  et  personne  ne  la  connaît.  —  Ah  ça  I 


276 


LES  QUARANTE-aNQ. 


mais  est-ce  une  ombre  ?  —  C'est  une  femme, 
grande  et  belle  comme  une  nymphe,  sérieuse 
et  grave  comme  fange  Gabriel.  —  Comment 
Fas-tu  connue?  où  Tas-tu  rencontrée?  —  Un 
jour  je  poursuivais  une  jeune  fille  au  carrefour 
de  la  Gypecienne  ;  j'entrai  dans  le  petit  jardin 
qui  attientà  Téglise,  il  y  a  là  un  banc  sous  les 
arbres.  Étes-vous  jamais  entré  dans  ce  jardin, 
mon  frère?  —  Jamais!  n'importe,  continue;  il 
y  a  là  un  banc  sous  des  arbres,  après?  —  L'om- 
bre commençait  à  s'épaissir  ;  je  perdis  de  vue 
la  Jeune  fille,  et,  en  la  cherchant,  j'arrivai  à 
ce  banc.  —  Va,  va,  j'écoute.  —  Je  venais  d'en- 
trevoir un  vêtement  de  femme  de  ce  côté,  j'é- 
tendis les  mains.  —  Pardon,  monsieur,  me  dit 
tout  à  coup  la  voix  d'un  homme  que  je  n'avais 
pas  aperçu,  pardon.  —  Et  la  main  de  cet  hom- 
me m*écarta  doucement,  mais  avec  fermeté. 
—  U  osa  te  toucher.  Joyeuse  ?  ^-  Écoute,  cet 
homme  avait  le  visage  caché  dans  une  sorte 
de  froc  ;  je  le  pris  pour  un  religieux,  pm«  U 
m'imposa  par  le  ton  affectueux  et  poli  de  o^n 
avertissement,  car  en  même  temps  qu'il  me 
parlait,  il  me  désignait  du  doigt,  à  dix  pas,  cette 
femme  dont  le  vêtement  blanc  m'avait  attiré  de 
ce  côté,  et  qui  venait  de  s'agenouiller  devant 
ce  banc  de  pierre,  comme  si  c'eût  été  un  au- 
tel. —  Je  m'arrêtai,  mon  frère.  C'est  vers  le 
commencement  de  septembre  que  cette  aven- 
ture m'arriva  :  l'air  était  tiède;  les  violettes 
et  les  roses  que  font  pousser  les  fidèles  sur  les 
tombes  de  l'enclos,  m'envoyaient  leurs  délicats 
parfums  ;  la  lune  déchirait  un  nuage  blanchâ- 
tre derrière  le  clocheton  de  l'église,  et  les  vi- 
traux commençaient  à  s'argenter  à  lenr  faite, 
tandis  qu'ils  se  doraient  en  bas  du  reflet  des 
cierges  allumés.  Mon  ami,  soit  majesté  du  lieu, 
soit  dignité  personnelle,  cette  femme  à  genoux 
resplendissait  pour  moi  dans  les  ténèbres 
comme  une  statue  de  marbre.  Elle  m'im- 
prima je  ne  sais  quel  respect  qui  me  fait  froid 
au  cœur.  Je  la  regardais  avidement.  Elle  se 
courba  sur  le  banc,  l'enveloppa  de  ses  deux 
bras,  y  cdla  les  lèvres,  et  aussitôt  je  vis  ses 
épaules  onduler  sous  l'efTort  de  ses  sanglots  ; 
jamais  vous  n'avez  oui  de  pareils  accents,  mon 
frère  ;  jamais  fer  a^éré  n'a  déchiré  si  doulou- 
reusement un  'YBÛr  1  Tout  en  pleurant,  elle  bai- 
sait la  pierre  avec  une  ivresse  qui  m'a  perdu; 
ses  larmes  m'ont  attendri,  ses  baisers  m'ont 


rendu  fou.  —  Mais  c'est-ellc,  par  le  pape!  qui 
était  folle,  dit  Joyeuse  ;  est-ce  que  Toq  baise 
une  pierre  ainsi,  est-ce  que  l'en  sanglottc  ainsi 
pour  rien  ?  —  Oh  !  c'était  une  grande  douleur 
qui  la  faisait  sangloter,  c'était  un  profond  amour 
qui  lui  faisait  baiser  cette  pierre  ;  seulement, 
qui  aimait-elle?  qui  pleurait-elle?  pour  qui 
priait-elle  ?  je  ne  sais.  —  Maïs  cet  homme,  lu 
ne  Tas  pas  questionné?  —  Si  fait  —  Et  que 
t'a-il  répondu?  —  Qu'elle  avait  perdu  son  mari. 

—  Est-ce  qu'on  pleure  un  mari  de  cette  façon- 
là?  dit  Joyeuse;  voilà  pardicu!  une  belle  ré- 
ponse; et  tu  t'en  es  contenté?  —  Il  l'a  bien 
fallu,  puisqu'il  n'a  pas  voulu  m'en  faire  d'autre. 

—  Mais  cet  homme  lui-même,  quel  est-il?  — 
Une  sorte  de  serviteur  qui  habite  avec  cUc.  — 
Son  nom?  —  Il  a  refusé  de  me  le  dire.— Jeu- 
ne? vieux?  —  Il  peut  avoir  de  vingt-huit  à 

trente  ans —  Voyons,  après...  Elle  n'est 

pas  restée  toute  la  nuit  à  prier  et  à  pleurer, 
n'est-ce  pas?—  Non;  quand  elle  eut  fini  de 
pleurer,  c'est-à-dire  quand  elle  eut  épuisé  ses 
larmes,  son  servitcurlui  dit  quelques  mots  tout 
bas,  et  alors  elle  baissa  ton  voile.  U  lui  disait 
que  j%%is  là  sans  doute;  mais  elle  ne  regarda 
même  pas  de  mon  côté,  elle  baissa  son  voile, 
et  sortit  de  l'enclos;  je  la  suivis,  elle  n'essaya 
point  de  se  dérober  à  moi,  de  changer  de  che- 
min, de  faire  fausse  route  ;  elle  ne  semblait 
même  point  songer  à  cela.  ^  Eh  bien,  où  de- 
meurait-elle? —  Du  côté  de  la  Bastille,  dans  la 
rue  de  Lesdiguîères;  à  sa  porte,  son  compa- 
gnon se  retourna  et  me  vit.  —  Tu  lui  fis  alors 
quelque  signe  pour  lui  donner  à  entendre  que 
tu  désirais  lui  parler?  —  Je  n'osai  pas;  c'est 
ridicule  ce  que  je  vais  te  dire,  mais  le  senritcor 
m'imposait  presque  autant  que  la  maitresse. 

—  En  vérité,  Henri,  j'ai  bien  envie  de  te 
renier  pour  un  Joyeuse;  mais  au  moins 
tu  revins  le  lendemain?— Oui,  mais  inutile- 
ment, inutilement  à  la  Gypecienne,  inutile- 
ment à  la  rue  de  Lesdiguières.  —  Elle  avait 
disparu?  —  Comme  une  ombre  qui  se  serait 
envolée.  «—  Mais  enfin  tu  l'as  retrouvée  cette 
belle  sauvage?  —  Le  hasard  Ta  permis;  je  suis 
injuste,  mon  frère,  c'est  la  providence  qui  ne 
veut  pas  que  l'on  traîne  la  vie.  Ecoutez  :  en 
vérité,  c'est  étrange.  Je  passais  dans  la  rue  de 
Bussy  il  y  a  quinze  jours,  à  minuit;  vous  savez, 
mon  frère,  que  les  ordonnances  pour  le  Jen 


LES  QUARANTE-CINQ. 


277 


lont  sévèrement  exécutées;  eh  bien,  non-seule- 
ment je  vis  du  feu  aux  vitres  d*une  maison, 
mais  encore  un  Incendie  véritable  qui  éclatait 
au  deuxième  étage.  Je  frappai  vigoureusement 
à  la  porte,  un  homme  parut  à  la  fenêtre.  «  — 
Vous  avez  le  feu  chez  vous  !  lui  criai-je.  «  —  Si- 
lence, par  pitié!  me  dit-il,  silence,  je  suis  oc- 
cupé à  réteindre.  « — ^Voulez-vous  que  j'appelle 
le  guet?  «—  Non,  non,  au  nom  du  ciel,  n'ap- 
pelez personne  !  a  —  Mais  cependant  si  l'on 
peut  vous  aider.  «  —  Le  voulez-vous?  alors  ve- 
nez, et  vous  me  rendrez  un  service  dont  je 
vous  serai  reconnaissant  toute  ma  vie.  a  —  Et 
comment  voulez-vous  que  je  vienne?  «  —  Voici 
la  clef  de  la  porte.  »  Et  il  me  jeta  une  clef  par 
la  fenêtre.  Je  montai  rapidement  les  escaliers 
et  j'entrai  dans  la  chambre,  théâtre  de  Tin* 
eendie.  C'était  le  plancher  qui  brûlait  :  j'étais 
dans  le  laboratoire  d'un  chimiste.  En  faisant 
je  ne  sais  quelle  expérience,  une  liqueur  inflam- 
mable s'était  répandue  à  terre  :  delàPincendie. 
Quand  j'entrai,  il  était  déjà  maître  du  feuf  ce 
qui  fit  que  je  m^  le  regarder.  C'était  un  homme 
de  vingt-huîtlrlronte  ans  ;  du  moins  il  me  pa- 
rut avoir  cet  âge  :  une  effroyable  cicatrice  lui 
labourait  la  moitié  de  la  joue,  une  autre  lui 
sillonnait  le  crâne;  sa  barbe  touffue  cachait  le 
reste  de  son  visage.  «  Je  vous  remercie,  mon- 
sieur; mais,  vous  le  voyez,  tout  est  fini  main- 
tenant ;  si  vous  êtes  aussi  gaJant homme  que  vous 
en  avez  l'air,  ayez  la  bonté  de  vous  retirer,  cartoa 
ffiaitresse  pourrait  entrei'  d'un  moment  à  Tau- 
trc,  et  elle  s'irriterait  en  voyant  à  cette  heure 
un  étranger  chez  moi,  ou  plutôt  chez  elle.  » 
Le  son  de  cette  voix  me  frappa  d'inertie  et 
presque  d'épouvante;  j'ouvrais  la  bouche  pour 
lui  crier  :  —  Vous  êtes  l'homme  de  la  Gype- 
cienne,l'hommedelaruedeLesdiguières,rhom- 
mc  de  la  dame  inconnue  ;  —  car  vous  vous  rap- 
pelez, mon  fipère^  qu'il  était  couvert  d'un  froc, 
que  je  n'avais  pas  vu  son  visage,  que  j'avais 
entendu  sa  v(Âx  seulement.  —  Tallais  lui  dire 
cela,  l'interroger,  le  supplier,  quand  tout  à  coup 
nnc  porte  s'ouvrit  et  une  femme  entra.  « — Qu'y 
a-t-ildonc,  Réoiy?  demanda-t-elle  en  s'arrô- 
tant  majestueusement  sur  le  seuil  de  la  porte, 
«t  pourquoi  ce  bruit? 9  —  Oh!  mon  frère, 
c'était  elle,  plus  belle  encore  au  feu  mourant 
de  rincendie  qu'elle  ne  m'avait  apparu  aux 
Ayons  de  la  lune!  c'était  elle,  c'était  cette  fem- 


me dont  le  souvenir  incessant  me  rongeait  le 
cœur  !  Au  cri  que  je  poussai,  le  serviteur  me 
regarda  plus  attentivement  à  son  tour.  «  — - 
Merci,  monsieur,  me  dit-U  encore  une  fois, 
merci  ;  mais,  vous  le  voyez,  le  feu  est  éteint 
Sortez,  je  vous  en  supplie,  sortez.  «  —  Mon 
ami ,  lui  dis-je ,  vous  me  congédie?  bien  dure- 
ment, a  —  Madame,  dit  le  serviteur,  c^cst  lui. 
« — Qui,  lui?  demanda-t-cllc.  «  —  Ce  jeune  ca- 
valier que  nous  avons  rencontré  dans  le  jardin 
de  la  Gypecienne,  qui  nous  a  suivis  rue  de  Les- 
diguières.  » 

Elle  arrêta  alors  son  regard  sur  moi,  et  à  ce 
regard  je  compris  qu'elle  me  voyait  pour  la  pre- 
mière fois. 

a  Monsieur,  dit-elle,  par  grâce,  éloignez- 
vous!  1» 

J'hésitais ,  je  voulais  parler,  prier  ;  mais  les 
paroles  manquaient  à  mes  lèvres;  je  restais 
immobile  et  muet,  occupé  à  la  regarder. 

<t  Prenez  garde,  monsieur,  dit  le  serviteur 
avec  plus  de  tristesse  que  de  sévérité ,  prenez 
garde ,  vous  forceriez  madame  à  fuir  une  se- 
conde fois. 

a  —  Oh  !  qu'à  Dieu  ne  plaise  !  répondis-je 
en  m'inclinant  ;  mais,  madame,  je  ne  vous  of- 
fense point  cependant.  » 

Elle  ne  me  répondit  point.  Aussi  insensible, 
aussi  muette,  aussi  glacée  que  si  elle  ne  m'eût 
point  entendu,  elle  se  retourna,  et  je  la  vis  dis- 
paraître graduellement  dans  l'ombre ,  descen- 
dant les  marches  d'un  escalier  sur  lequel  son 
pas  ne  retentissait  pas  plus  que  ne  l'eût  fait  le 
pas  d'un  fantôme. 

—  Et  voilà  tout  ?  demanda  Joyeuse.  —  Voilà 
tout.  Alors  le  serviteur  me  conduisit  jusqu'à  la 
porte,  en  me  disant: 

a  Oubliez,  monsieur,  au  nom  de  Jésus  et  de 
la  vierge  Marie,  je  vous  en  supplie,  oubliez!  1» 

Je  m'enfuis,  éperdu, égaré,  stupide,  serrant 
ma  tôte  entre  mes  deux  mains,  et  me  deman- 
dant si  je  ne  devenais  pas  fou. 

Depuis,  je  vais  chaque  soir  dans  cette  rue,  et 
voilà  pourquoi ,  en  sortant  de  l'Hôtel-de-Ville, 
mes  pas  se  sont  dirigés  tout  natHrellement  de 
ce  côté;  chaque  soir,  disais-je,  je  vais  dans 
cette  rue ,  je  me  cache  à  l'angle  d'une  maison 
qui  est  en  face  de  la  sienne,  sous  un  petit  bal- 
con dont  l'ombre  m'enveloppe  entièrement; 
une  fois  sur  dix ,  je  vois  passer  de  la  lumière 


278 


LES  QUARANTE-CINQ. 


vie.  c  est  là  mon  bonheur.  '  cieui  et  préoccupé,  ce  c^piuinc^and  maiat 

,  --  «uel  bonheur  !  s'écria  Joyeuse.  —  Hélas  !  Foumichon ,  dont  le  cœur  défaillait  à  lidce  de 
je  le  perds  si  j'en  désire  un  autre.  —  Il  faut  ne  pas  étrcnner  ce  jouMà,  se  pencha  hoR  de 
que  cela  finisse.  Voyons,  a-t-elle  un  amant?—    «  tourelle  en  disant  : 

ma.ïn^'^r.!^^^^^  ï"  ^""T'  '"^'  ^'"'  "*  .'     -"^^^^  <^«"^'  ^'^^^^  ïe  beau  cheTal! 
maison,  excepté  ce  Remy  dont  je  vous  ai  parlé,  '     pc  à  n.,nî  m^A^rr..  ri      •  u        ■  •     .  i, 

-  Donne-moi  donc  son  adre^î  -  Entre  la  '  av     ^"^' "^^^'"^  Foumichon. saisissant b 
porte  Bussy  et  rhôtcl  SainlSÏ  presqt  au    ''^'^^^^'^  ^^^^"'^«^  ^^ort.^  ajouta: 
coin  de  la  rue  des  Augustins,  à  vingt  pas  d'une       ""  *^^  ^^  ^^^  ^""^^^^  ^^"^  • 

grande  hôtellerie,  ayant  enseigne  :  A  PÉpée  du       ^  capitaine,  qui  ne  paraissait  pas  insenslUc 
fier  Chevalier.  ^Très  bien  !— A  ce  soir,  Anne.    *"*  ^^^^^^^  de  quelque  part  qu'ils  lui  vinssenî, 

—  Je  te  quitte  on  m'attend.  ^«^a  ^  lôte  comme  s'il  se  réveillait  en  sursaut. 

Les  deux  frères  se  serrèrent  la  main  et  se  se-    ^*  ^'*  ^'^^^  '  ^'^^^^^se  et  l'hôtellerie ,  arrêta  soa 
parèrent  i  cheval  et  appela  son  ordonnance. 

Pendant  la  conversation  que  nous  venons  de       ^^^  *'^"^  personne  ici?  demanda-t-il. 
rapporter,  la  nuit  était  venue ,  enveloppant  de  i     —Pour  le  moment,  non,  monsieur, répondit 
son  humide  manteau  de  brumes  la  ville  si    ^^^^^  humilié, 
bruyante  deux  heures  auparavant.  |   ^  U  jeta  aux  mains  de  son  compagnon  la  bride 

En  outre,  Salcède  mort,  les  spectateurs  avaient    ^'""  magnifique  cheval  qui  battait  d'un  pied  la 
songé  à  regagner  leurs  gîtes,  et  l'on  ne  voyait  i  ^^^^'  ^*  '"*  ^'^^  ' 
plus  que  des  pelotons  éparpillés  dans  les  rues, 
au  lieu  de  cette  chaîne  non  interrompue  de 
curieux  qui,  dans  la  journée,  étaient  descendus 
ensemble  vers  un  même  point. 


IV. 

Un  mois  avant  le  supplice  de  Salcède,  à  la 
suite  de  quelques exerciccsmilitaircsquiavaicnt 


—  Attends-moi  ici ,  en  promenant  les  che- 
vaiîx. 

Le  soldat  reçut  la  bride  et  o^. 

Une  fois  entré  dans  la  grande  salle  de  lU 
tcUcrie,  il  s'arrêta,  et  jetant  un  regard  de  satis- 
faction autour  de  lui  : 

—  Oh  !  oh  !  dit-il ,  une  si  grande  salle  et  pas 
un  buveur!  très  bien !— Combien  pouvei-Toos 


eu  lieu  dans  le  Pré-aux-Clercs.  niôteuêrieda  ' .""  \  ^  »'*"^"'-Con>bicD  pouvei-Toas 
fier  Chevolier  était  complètement  vide  et  M  À  ^  **"  î!f  Personnes  ici?  demanda  le  capitoiae 
M"  Foumichon.  propriétaires  de  céan's  re^ir  I  f  "•"  ^"*  """'"'^  *"  premier. -Quamte  et 
daient  tristement  ]»  plaine  d'où  disDaraiLiPni     fT  1"«a°'««»q-  -  Quarante-cinq  î  va- 


daient  tristement  ]»  plaine  d'où  disparai^ient' 
s  embarquant  dans  le  bac  de  la  tour  de  Neslè 


quarante-cinq.  «u».«u«:-wu4i  r-- 
fandious  !  c'est  juste  mon  compte.—  Vraiment! 
voyez  donc  comme  c'est  heureux!  —  Et  pas  de 


pour  retourner  au  Louvre,  les  soldats  qu'un  «  y°y<«^<'<>nc  comme  c'est  heureux  !  -  Et  p»s  de 
pllaine  Tenait  de  faire  manœuvrer-  et  tout  en  I  •  •  f*"*  '°*"^°'  ^^  «"'espion  Par""'" 
les  regardant  et  en  gémissant  sur  le  dcsnotismp  '  ^<"""S\— ^hl  mon  Dieu,  non;  nous  n'aïon» 
militaire  qui  forçait  de  rentrer  à  leur  <ims  de  '  ^"î"  T^Z  ?"  "^  '**^°  ^nv^f^is  qui  ne  se 
garde  des  soldats  qui  devaient  naturellenient  '  " .  i  ^"^^  **''  P*"»»"".  et  pour  voisine 
être  si  altérés,  ils  virent  ce  capitaine  me  re  ÏTn  '  **"  ""^  '''"°'  ''"'  '"  "'  '^"'^  *ï"«'  ''«P»«  ^^ 
cheval  au  trot  et  s'avancer,  avec  un  seul  homme  '  *''""°''  ''"'"'"*'  *"'•''**  •"  quartier,  je  ne  M 
d'ordonnance,  dans  la  direction  de  la  n«r»»  I  "^  "°"*'*  ^"®'  *°"*  '**  '^^^  «>nt  de  petites 
Bussy.  *"™    gens.  —  Eh  bien ,  le  26  octobre  je  loue  voUe 

Cet  officier  tout  emnlumé   tnn#  fl.-  .  WteUerie. — Tout  enUère  î  -  Tout  enUère.  Je 

cheval  blanc!  Tlo^fS'Ti.nZT ^^^  I  '''"I^"'  "°"  *"'P"«'  ^  <l«^«l''«  ^^V>^ 
relevait  un  bUu  mantealt  S«n  dX„/'*  i  ^.'^'«"«"'  °"  ^ut  au  moins  Jns  d'épTpour 

fat  en  dix  minu  Jente  de  rïïeî  ri?       '  I  lt^;*'1  '"T"*  '  ^"^  ^^'^'^"^ 
Mais  comme  ce  n'était  nas  à  rhAt«iu  •  '     ...  ' ,     ®'  ~  ^°"''  •^""  ^""^^"^^  ^  »uper,  continu 

«e  rendait.  illlZ^o^,r^'^^J^f^^\'^^^'''--'''^  bien.-V^'les  fei« 
,      auaii  passer  outre .  sans  avoir  ,  même  coucher  au  besoin ,  si  je  n'avais  pu  en- 


LES  QUARANTE-CINQ. 


m 


tore  préparer  leurs  logements. —  A  merveille. 
—En  un  mot,  vous  tous  mettrez  à  leur  entière 
discrétion,  sans  le  moindre  interrogatoire. — 
C'est  dit.  —  Voici  trente  livres  d'arrhes;  surtout 
je  TOUS  rceommande  le  plus  grand  secret.  -— 
Cest marché  fait,  monseigneur;  vos  compatrio- 
tes seront  traités  en  rois,  et  si  vous  voulez  vous 
en  assurer  en  goûtant  le  vin...  —  Je  ne  bois  ja- 
mais, merci. 

Le  capitaine  s'approcha  de  la  fenêtre  et  ap- 
pela le  gardien  des  chevaui  ;  ensuite  il  descen- 
dit rescalicr,  se  remit  en  selle  et  partit  au  trot 
de  son  cheval. 

Dame  Foumichon,  oubliant  la  discrétion  qui 
lui  avait  été  recommandée,  s'empressa  d'inter- 
roger le  premier  soldat  qu'elle  vit  passer,  sur 
le  nom  du  capitaine  qui  avait  passé  la  revue. 

Le  soldat,  qui  probablement  était  d'un  carac- 
tère pins  discret  que  son  interlocutrice,  lui  de- 
manda d'abord,  avant  de  répondre,  à  quel  pro- 
pos elle  faisait  cette  question. 

—Parce  quSI  sort  d'ici,  répondit  madame 
Foumichon,  qu  il  a  causé  avec  nous,  et  qu'on  est 
bien  aise  de  savoir  à  qui  Ton  parle. 

le  soldat  se  mit  à  rire. 

—Eh  bien,  ma  bonne  femme,  celui  qui  com- 
mandait la  revue  est  purement  et  simplement 
M.  le  duc  Nogaret  de  LavaJette  d'Épemon,  pair 
de  France ,  colonel-général  de  Finfanterie  du 
roi,  et  un  peu  plus  roi  que  Sa  Majesté  elle-même. 
Eh  bien ,  qu'en  dites-vous,  de  cclui-làî— Que 
si  c'est  lui  qui  est  venu,  il  m'a  fait  honneur.  — 
—Lavez-vous  entendu  dire,  parlàndious?  — 
£h!  eh  I  fit  la  dame  Fournicbon ,  qui  avait  vu 
^n  des  choses  extraordinaires  dans  sa  vie,  et 
à  <|ai  le  mot  parfandious  n'était  pas  tout  à  fait 
îneoonu. 

Maintenant  onguent  juger  si  le  26  octobre 
était  attendu  avec  impatience. 

Le  25  au  soir,  un  homme  entra,  portant  un 
sac  assez  lourd ,  qu'il  déposa  sur  le  buffet  de 

Foumichon. 

—C'est  le  prix  du  repas  commandé  pour 
demain ,  dit-il.  —  A  combien  par  tète  ?  deman- 
dèrent ensemble  les  deux  époux.  —  A  six  livres. 
**Les  compatriotes  du  capitaine  ne  feront-ils 
<W  ici  ^a'ua  seal  reiMtff  —  Un  seul.  —  Le 


capitaine  leur  a  donc  trouvé  un  logement?— > 
Il  parait. 

Et  le  messager  sortit  malgré  les  questions  de 
M.  et  M**  Foumichon  et  sans  vouloir  davantage 
répondre  à  aucune  d'elles. 

Enfin  le  jour  tant  désiré  se  leva  sur  les  cui- 
sines du  Fier  Chevalier, 

Midi  et  demi  venait  de  sonner  aux  Augustins, 
quand  deux  cavaliers  s'arrêtèrent  à  la  porte  de 
Thôtelleric,  descendirent  de  cheval  et  entrèrent. 

Chacun  d'eux  exhiba  un  cachet  pour  se  faire 
reconnaître,  et  fut  reçu  par  les  deux  époux  avec 
toutes  sortes  do  prévenances. 

Vers  deux  heures,  arrivèrent  par  groupes  de 
quatre  et  de  cinq  une  quinzaine  de  voyageurs 
nouveaux. 

Quelques-uns  d'entre  eux  arrivèrent  isoles. 
etErnautondeCarmainges  était  de  ce  nombre 

Enfin,  vers  cinq  heures,  les  convives  de  l'Épée 
se  trouvèrent  au  grand  complet. 

Jamais  surprise  pareille  n'avait  épanoui  des 
visages  de  Gascons  :  ce  furentpendant  une  heure 
des  sandioux,  des  mordioux,  des  cap  de  Bious» 
des  élans  enfin  de  joie  si  bruyante,  qu'il  sembla 
aux  époux  Foumichon  que  toute  laSaintonge, 
que  tout  le  Poitou,tout  l'Aunis  et  tout  le  Langue» 
doc  avaient  fait  irraption  dans  leur  grande  salle. 

Vers  six  heures,  les  nombreux  hôtes  de  t'É^ 
pée  se  mirent  à  table  :  alors  les  convti|*sations 
reprirent  leur  cours  plus  bruyantes  qu'aupara* 
vaut.  Au  moment  où  le  tumulte  était  à  son 
comble ,  un  officier  du  Roi  se  présenta  dans  la 
salle  : 

—  Nous  fesons  grand  bruit,  messieurs,  dit 
l'ofQcier  en  entrant.  —  Monsieur  de  Loignacl 
s'écrièrent  une  vingtaine  de  voix.  —  Monsieur 
de  Loignac!  répétèrent  les  quarante-cinq. 

Et  à  ce  nom ,  connu  par  toute  la  Gascogne  « 
chacun  se  leva  ti  se  tut. 

M.  de  Loignac ,  après  avoir  serré  la  main  de 
quelques  personnes  qu'il  connaissait ,  se  mit  à 
table. 

Le  repas  allait  s'échaufiiant,  grâce  au  vin  de 
Bourgogne  dont  les  épices  de  Foumichon  accé- 
léraient la  consommation. 

—  Voilà  beaucoup  de  gens  Joyeux,  dit  Loi« 
gnac  à  son  voisin,  qui  justement  était  Emau* 
ton ,  et  ils  ne  savent  pas  pourquoi.  —  Ni  moi 
non  plus,  répondit  Carmainges;  il  est  vrai  que, 
pour  mon  compte,  je  lais  exception,  et  ne  sob 


Î80 


LES  QUARANTE-aNQ. 


pas  le  moins  du  inonde  en  joie.  — Vous  ayei 
tort,  quant  à  vous,  monsieur,  reprit  Loignac; 
car  TOUS  êtes  de  ceux  pour  qui  Paris  est  une 
mine  d*or,  un  paradis  d'honneurs ,  un  monde 
de  félicités! 
Ernauton  secoua  la  tète. 

—  Eh  lien,  voyons!  —  Ne  me  raillez  pas, 
monsieur  de  Loignac,  dit  Ernauton  ;  et  tous  qui 
paraissez  tenir  tous  les  fils  qui  font  mouToir  la 
plupart  de  nous,  faites-moi  du  moins  oette  grâce 
de  ne  point  traiter  le  Tioomte  Ernauton  de  Car- 
mainges  en  comédien  de  bois.  —  Je  tous  ferai 
encore  d^autres  grâces  que  celle-là,  monsieur  le 
Ticomte ,  dit  Loignac  en  s*inclinant  aTec  poli- 
tesse ;  je  TOUS  ai  distingué  au  premier  coup  d'œil 
entre  tous,  tous  dont  Tœil  est  fier  et  doux,  et 
cet  autre  Jeune  homme  là-bas  dont  Tœil  est 
sournois  et  sombre.  —  Vous  rappelez? — M.  de 
Sainte-Maline.  —  Et  la  cause  de  cette  distinc- 
tion, monsieur,  si  cette  demande  n'est  pas  tou- 
tefois une  trop  grande  curiosité  de  ma  part?  — 
(Test  que  je  tous  connais,  Toilà  tout.  —  Moi,  fit 
Ernauton  surpris;  moi,  tous  méconnaissez? 
-^Vous  et  lui,  lui  et  tous  ceux  qui  sont  ici. 
-— Cest  étrange.  —  Oui,  mais  c'est  nécessaire. 
•—Pourquoi  est-ce  nécessaire?  — Parce  qu'un 
chef  doit  connaître  ses  soldats.  — Et  que  tous 
ces  hommes...-* Seront  mes  soldats  demain. 
^Mais  je'croyais  queM.  d'Épernon...  —  Chut! 
Ne  prononcez  pas  ce  nom-là  ici,  ou  plutôt  ici  ne 
prononcez  aucun  nom;  ouTrez  les  oreilles  et 
fermez  la  bouche,  et,  puisque  j'ai  promis  de 
TOUS  faire  toutes  grâces,  prenez  d'abord  ce  con- 
seil comme  un  à-compte.  —  Merci ,  monsieur, 
dit  Ernauton. 

Loignac  essuya  sa  moustache ,  et  se  IcTant  : 

—  Messieurs,  dit-il,  puisque  le  hasard  réunit 
iei  quarante-cinq  compatriotes,  Tîdons  un  Terre 
de  ce  Tin  d'Espagne  à  la  prospérité  de  tous  les 
assistants. 

Cette  proposition  souleTa  des  applaudisse- 
ments frénétiques. 

Puis  haussant  la  toîx  : 

—Holà!  maître Foumichon,dîtril, faites  sortir 
d'ici  tout  ce  qui  est  femmes,  enfants  et  laquais- 

Au  bout  de  quelques  instants,  il  ne  restait  plus 
dans  la  salle  que  les  quarante-cinq  conTiTcs  et 
M.  de  Loignac. 

—Messieurs,  dit  ce  dernier,  chacun  de  tous 
sait  qui  l'a  fait  Tenir  à  Paris,  on  du  moins  s'en 


doute.  —Bon,  bon,  ne  criez  pas  son  nom;— 
tous  le  saTez,celaiKu(Bt.  —  Vous  savez  aosa 
que  TOUS  êtes  Tenus  pour  lui  obéir.      # 

Un  murmure  d'assentiment  s'éleva  de  tootei 
les  parties  de  la  salle;  seulement,  comme  dit- 
cun  saTait  uniquement  la  chose  qui  le  coDce^ 
nait  et  ignorait  que  son  Toisin  fût  venu,  mû  pv 
la  même  puissance  que  lui,  tous  se  regardèrent 
aTcc  étonnement. 

C'est  bien,  dit  Loignac;  tous  tous  ^fga^d^ 
rezplus  tard,  messieurs.  Soyez  tranquilles,  ^ooi 
avez  le  temps  de  faire  connaissance.  Vous  êtes 
donc  Tenus  pour  obéir  à  cet  homme ,  rccoih 
naissez-Tous  cela  ?  —  Oui  î  oui  î  crièrent  les  qua- 
rante-cinq, nous  le  reconnaissons.  —  Eh  bien, 
pour  commencer,  continua  Loignac ,  voici  un 
ordre  que  vous  allez  me  faire  le  plaisir  de  lire  à 
haute  Toix ,  monsieur  Ernauton  de  Carmaiih 
ges. 

Ernauton  déplia  lentement  le  parchemin  que 
lui  tendait  M.  de  Loignac,  et  lut  à  haute  voix  : 

a  Ordre  à  M.  de  Loignac  d'aller  prendre,  pour 
«les  commander,  les  quarante-cinq  gentîls- 
cc  hommes  que  j'ai  mandés  à  Baris ,  avec  l'as- 
«  sentiment  de  Sa  Majesté. 

«  NOGARET  DE  LA  VALETTE, 

«  Duc  d'Épcrnon.  > 
iTres  OU  rassis,  tous  s'inclinèrent  :  il  n'y  eut 
d'inégalités  que  dans  l'équilibre,  lorsqu'il  fallut 
se  relcTcr. 

—  Ainsi,  TOUS  m'aTcz  entendu,  dit  M.  de  Loi* 
gnac  :  il  s'agit  de  me  suiTre  à  l'instant  même. 
Vos  équipages  et  tos  gens  demeureront  ici,  cbei 
maître  Foumichon  qui  en  aura  soin,  et  oii  je  les 
ferai  prendre  plus  tard  ;  mais,  pour  le  présent, 
h&tez-Tous  :  les  bateaux  attendent.  -»  Les  b»* 
teaux,  répétèrent  tous  les  Gascons;  nous  aUoos 
donc  nous  embarquer? 

Et  ils  échangèrent  entre  eux  des  regards  af* 
famés  de  curiosité.  ^ 

—  Sans  doute,  dit  Loignac,  qucToos  ailes 
TOUS  embarquer.  Pour  aller  aui^uTre,  ne  laut- 
il  point  passer  l'eau?  —  Au  LouTre,  au  Loutre, 
murmurèrent  les  Gascons  joyeux  ;  cap  de  Bious! 
nous  aUons  au  LouTrel 

Loignac  quitta  la  table,  fit  passer  devant  lui 
les  quarante-«inq,  en  les  comptant  comme  des 
moutons,  et  les  conduisit  par  les  rues  jusqu'à  la 
tour  de  Nesle. 

Là  se  trouvaiait  trois  grandes  barques  (pi 


LES  QUARANTE-CÏNQ. 


28f 


prirent  chacune  quinze  passagers  à  bord  et  s^é- 
loignèrent  aussitôt  du  rivage. 

—  Que  diable  allons-nous  faire  au  Louvre?  se 
demandèrent  les  plus  intrépides ,  dégrisés  par 
l'air  froid  de  la  rivière,  et  fort  mesquinement 
couverts  pour  la  plupart. 

IV. 

Dans  cette  grande  chambre  du  Louvre ,  où 
déjà  tant  de  fois  nos  lecteurs  sont  entrés  avec 
nous  et  où  nous  avons  vu  le  pauvre  Henri  111 
dépenser  de  si  longues  et  de  si  cruelles  heures, 
nous  allons  le  retrouver  encore  une  fois ,  non 
plus  roi,  non  plus  maître,  mais  abattu,  pâle,  in. 
quiet  et  livré  sans  réserve  à  la  persécution  de 
toutes  les  ombres  que  son  souvenir  évoque  in- 
cessamment sous  ces  voûtes  illustres. 

Henri  était  bien  changé  depuis  cette  mort 
fatale  de  ses  amis  que  nous  avons  racontée  ail- 
leurs (1)  :  ce  deuil  avait  passé  sur  sa  tête  comme 
on  ouragan  dévastateur;  ^  et  le  pauvre  roi,  qui, 
se  souvenant  sans  cesse  qu'il  était  un  homme, 
n*avait  mis  sa  force  et  sa  confiance  que  dans 
les  affections  pmées,  s*était  vu  dépouiller,  par 
la  mort  jalouse,  de  toute  confiance  et  de  toute 
force;  anticipant  ainsi  sur  le  moment  terrible 
oà  les  rois  vont  à  Dieu ,  seuls ,  sans  amis  , 
ttns  garde  et  sans  couronne. 

Henri  Dl  avait  été  cruellement  frappé  :  tout 
ce  qu'il  aimait  était  successivement  tombé  au- 
tour de  lui.  Après  Schomberg,  Quélus  et  Mau- 
giron  tués  en  duel  par  Livarot  et  Antraguet, 
Saint-^égrin  avait  été  assassiné  par  M.  de 
Hayenne  :  les  plaies  étaient  restées  vives  et 
lignantes...  L^affection  qu^il  portait  à  ses  nou- 
veaux favoris ,  d'Epemon  et  Joyeuse  rcssem- 
Uait  à  celle  qu^un  père  qui  a  perdu  ses  meil- 
leurs enfants,  reporte  sur  ceux  qui  lui  restent  : 
tout  en  connaissant  parfaitement  les  défauts  de 
ceux  ci,  il  les  aiiy ,  il  les  ménage,  il  les  garde 
pour  ne  donner  sur  eux  aucçne  prise  à  la 
mort.  % 

11  avait  comblé  de  biens  d*Epernon ,  et  ce- 
pradant  il  n*aimait  d*Epcrnon  que  par  soubre- 
s&nts  et  par  caprice;  en  de  certains  moments 
même  il  le  baissait.  (Test  alors  que  Catherine, 
cette  impitoyable  conseillère  en  qui  veillait  tou- 
iours  la  pensée^  comme  la  lampe  dans  le  taber- 

U)  Daof  la  Dane  de  Honsonan. 


nacle ,  c'est  alors  que  Catherine ,  incapable  de 
folies  ,même  dans  sa  jeunesse ,  prenait  la  voix 
du  peuple  pour  fronder  les  affections  du  roi. 

D'Epcrnon,  gascon  Incomplet,  avait  pris,  avec 
sa  finesse  et  sa  perversité  native,  la  mesure  de 
la  faiblesse  royale  ;  il  savait  cacher  son  ambi- 
tion, ambition  vague ,  et  dont  le  but  lui  était 
encore  inconnu  à  lui-même  ;  seulement  son  avi- 
dité lui  tenait  Heu  de  boussole  pour  se  diriger 
vers  le  monde  lointain  et  ignoré  que  lui  ca- 
chaient encore  les  horizons  de  l'avenir ,  et  c'é- 
tait d'après  cette  avidité  seule  qu*il  se  gouver- 
nait. 

Joyeuse ,  tout  naturellement  et  sans  y  réflé- 
chir, avait  suivi  la  trace  et  adopté  la  tradition 
des  Quélus,  des  Schomberg,  des  Maugiron  et 
desSaint-Mégrin  :  il  aimait  le  roi  et  se  laissait 
insoucieusemcnt  aimer  par  lui;  seulement  tous 
ces  bruits  étranges  qui  avaient  couru  sur  la 
merveilleuse  amitié  que  le  roi  portait  aux  pré- 
décesseurs de  Joyeuse,  étaient  morts  avec  cette 
amitié;  aucune  tache  infâme  ne  souillait  cette 
affection  presque  paternelle  de  Henri  pour 
Joyeuse.  D'une  famille  de  gens  illustres  et  hon- 
nêtes, Joyeuse  avait  du  moins  en  public  le  res- 
pect de  la  royauté ,  et  sa  familiarité  ne  dépas- 
sait jamais  certaines  bornes.  Dans  le  milieu  de 
la  vie  morale ,  Joyeuse  était  un  ami  véritable 
pour  Henri  ;  mais  ce  milieu  ne  se  présentait 
guère.  Anne  était  jeune,  emporté,  amoureux  ; 
et  quand  il  était  amoureux,  égoïste;  c'était  peu 
pour  lui  d'être  heureux  par  le  roi  et  de  faire 
remonter  le  bonheur  vers  sa  source;  c'était 
tout  pour  lui  d'être  heureux  de  quelque  fa{on 
qu'ihïe  fût.  Brave,  beau,  riche,  il  brillait  de  ce 
triste  reflet  qui  fait  aux  jeunes  fronts  une  au- 
réole d'amour  ;  la  nature  avait  trop  fait  pour 
Joyeuse,  et  Henri  maudissait  quelquefois  la 
nature  qui  lui  avait  laissé,  à  lui,  roi,  si  peu  de 
chose  à  faire  pour  son  ami. 

Henri  connaissait  bien  ces  deux  hommes,  et 
les  aimait  sans  doute  à  cause  du  contraste. 
Sous  son  enveloppe  sceptique  et  superstitieuse, 
Henri  cachait  un  fond  de  philosophie  qui,  sans 
Catherine ,  se  fût  développé  dans  un  sens  d'u- 
tilité remarquable. 

Trahi  souvent,  Henri  ne  fut  jamais  trompé. . 

Cette  affaire  de  Salcède  l'avait  fort  assombri. 
Seul  entre  deux  femmes  dans  un  pareil  moment, 
Henri  avait  senti  son  dénûment;  la  faiblesse 


282 


LES  QUARANTE-CINQ. 


de  Louise  rattristait;  la  force  de  Catherine  V^ 
pouvantaif.  Henri  sentait  enfin  en  lui  cette 
vague  et  éternelle  terreur  qu'éprouvent  les  rois 
marqués  par  la  VStalitc ,  pour  qu'une  race  s'é- 
teigne en  eux  et  avec  eux. 

Et  cependant ,  de  temps  en  temps  »  il  se  re- 
prenait à  rénergie  de  sa  jeunesse,  éteinte  en  lui 
bien  avant  le  terme. 

—  Après  tout ,  se  disait-il ,  pourquoi  m'in- 
quicterai-je?  Je  n'ai  plus  de  guerres  à  subir; 
Guise  est  à  Nancy,  Henri  à  Pau  ;  l'un  est  obligé 
de  renfermer  son  ambition  en  lui-même,  l'au- 
tre n'en  a  jamais  eu. 

Je  rendrai  Henri  de  Navarre  ridicule.  Guise 
odieux ,  et  je  dissiperai ,  l'épée  à  la  main ,  les 
ligues  étrangères.  Par  la  mordieu  !  je  ne  valais 
pas  mieux  que  je  ne  vaux  aujourd'hui,  à  Jarnac 
et  à  Moncontour. 

—  Oui,  continuait  Henri,  en  laissant  retom- 
ber sa  tête  sur  sa  poitrine  ;  oui,  mais  en  atten- 
dant, je  m'ennuie,  et  c'est  mortel  de  s'ennuyer. 

Voyez,  s'il  me  viendra  quelqu'un  ce  soir! 
Joyeuse  avait  tant  promis  d'être  ici  de  bonne 
heure  :  il  s'amuse,  lui;  mais  comment,  diable! 
fait-il  pour  s'amuser  ?  D'Epernon  ?  ah  I  celui-là, 
il  ne  s'amuse  pas  ;  il  boude  :  il  n'a  pas  encore 
touché  sa  traite  de  vingt-cinq  mille  écus  sur 
les  pieds  fourchus  ;  eh  bien,  ma  foi!  qu'il  boude 
tout  à  son  aise. 

—  Sire ,  dit  la  voix  de  l'huissier ,  M.  le  duc 
d'Bpernon. 

Tous  ceux  qui  connaissent  les  ennuis  de  l'at- 
tente, les  récriminations  qu'elle  suggère  contre 
les  personnes  attendues,  la  facilité  avec  laquelle 
se  dissipe  le  nuage  lorsque  la  personne  parait, 
comprendront  l'empressement  que  mit  le  foi  à 
«Tdonnerque  l'on  avançât  un  pliant  pour  le  duc. 

»  Ah!  bonsoir,  duc,  dit-il,  je  suis  enchanté 
de  vous  voir. 

D'Epernon  s'inclina  respectueusement. 

—  Pourquoi  donc  n'êtes-vous  point  venu  voir 
écarteler  ce  coquin  d'Espagnol  ;  vous  saviez  bien 
que  vous'aviez  une  place  dans  ma  loge,  puisque 
je  vous  l'avais  fait  dire?  —  Sire,  je  n'ai  pas  pu. 
—  Vous  n'avez  pas  pu?  —  Non ,  Sire,  j'avais 
«affaire,  dit-il  d'un  air  sombre. 

Ici,  il  se  fit  un  silence  que  le  roi  rompit  le 
premier. 

—  Voyons,  dit-il ,  ne  m'assombris  pas,  duc. 
Je  suis  déjà  lugubre  comme  un  Pharaon  d'E^ 


gypte  en  sa  pyramide.  —  Egayc-moi.  —  Ah! 
Sire ,  la  joie  ne  se  commande  point.  —  Oh! 
pauvre  Chicot,  où  es-tu? 
D'Epernon  se  leva  tout  piqué. 

—  Eh  bien,  que  fais-tu  ?  dit  le  roi.  —  H  pa- 
rait. Sire ,  que  Votre  Majesté  est  on  mémoire 
aujourd'hui  ;  mais,  en  vérité,  ce  n'est  pas  heu- 
reux pour  tout  le  monde.  —  Et  pourquoi  cela? 
—  C'est  que  Votre  Majesté,  sans  y  songer  peut- 
être  ,  me  compare  à  messire  Chicot ,  et  que  je 
me  sens  assez  peu  flatté  de  la  comparaison.  - 
Tu  as  tort,  d'Epernon.  Je  ne  puis  comparer  à 
Chicot  qu'un  homme  que  j'aime  et  qui  m'aime. 
C'était  un  solide  et  ingénieux  serviteur  qae  ce- 
lui-là. 

Et  Henri  poussa  un  profond  soupir. 

—  Eh  !  qu'est-il  donc  devenu,  votre  Chicot! 
demanda  insoucieusement  d'Epernon.  —  H  est 
mort  !  répondit  Henri,  mort  comme  tout  ce  qui 
m'a  aimé.  ^  Eh  bien  !  Sire,  reprit  le  doc,  je 
crois  en  vérité  qu'il  a  bien  fait  de  mourir;  fl 
vieillissait,  beaucoup  moins  cependant  que  ses 
plaisanteries ,  el  l'on  m*a  dit  que  la  sobriété 
n'était  pas  sa  vertu  favorite.  De  quoi  est  mort 
le  pauvre  diable.  Sire,  d'indigestion?  —Chicot 
est  mort  de  chagrin ,  mauvais  cœur ,  répliqua 
aigrement  le  roi.  —  Il  l'aura  dit  pour  vous  faute 
rire  une  dernière  fois.  —  Allez ,  duc ,  ne  riez 
pas,  je  vous  prie,  de  ceux  qui  m'ont  témoigné 
de  l'affection  et  pour  qui  j'en  ai  eu  moi-même. 
Chicot,  depuis  qu'il  est  mort,  m'est  sacré  comme 
un  ami  sérieux,  et  quand  je  n'ai  point  envie  de 
rire ,  j'entends  que  personne  ne  rie.  —Oh! 
soit.  Sire  ;  je  n'ai  pas  plus  envie  de  rire  que 
Votre  Majesté.  Ce  que  j'en  disais,  c'est  que  tout 
à  l'heure  vous  regrettiez  Chicot  pour  sa  bdle 
humeur  ;  —  c'est  que  tout  à  l'heure  vous  me 
demandiez  de  vous  ^yer,  tandis  que  mainte- 
nant vous  désirez  que  Je  yous  attriste...  ï^ 
fandious  !.. .  Oh  !  pardon,  Siij|.  ce  maudit  juron 
m'échappe  toujours.  —  Bien^icOt  maintenant 
je  suis  refroidi  ;  maintenant  jejhis  au  point  où 
tu  voulais  me  voir  quand  tu  as  commencé  la 
conversation  par  de  sinistres  propo!*.  Dis^oi 
donc  tes  mauvaises  nouvelles,  d'Epernon;  il  y 
a  toujours  chez  le  roi  la  force  d^un  homme.  — 
Je  n'en  doute  pas ,  Sire.  —  Et  c'est  heureux; 
car ,  mal  gardé  comme  je  le  suis,  si  fi  ne  me 
gardais  point  moi-même ,  je  serais  mort  dix 
fois  le  jour.  —  Vous  n'êtes  pas  aussi  mal  gard^ 


LES  QUARANTE-CINQ. 


283 


<iue  TOUS  le  supposez ,  Sire ,  si  Votre  Majesté 
<X)osent  à  se  lerer  ?  —  Pourquoi  faire?  —  Pour 
fcoiravec  moi  jusqu^aux  anciens  bâtiments  du 
Lonvre.  —  Que  yerrais-je  dan$  ces  bâtiments? 
*-  Ah  dam  !  «si  je  tous  le  dis ,  c^est  le  moyen 
que  TOUS  ne  Teniez  pas.  —  Cest  bien  loin,  duc. 
—  Par  les  galeries»  on  y  Ta  en  cinq  minutes, 
Sire.  —  D'Epernon ,  d'Epemon  !  —  Eh'  bien , 
Sire?  —  Si  ce  que  tu  tcux  me  faire  Toir  n'est 
pas  très  curieux,  prends  garde.  —  Je  tous  ré- 
ponds ,  Sire ,  que  ce  sera  curieux.  —  Allons 
donc,  fit  le  roi  en  se  souleTant  aTcc  un  effort. 

Le  duc  prit  son  manteau  et  présenta  au  roi 
son  épée  ;  puis ,  prenant  un  flambeau  de  cire, 
il  se  mit  à  précéder  dans  la  galerie  Sa  Majesté 
très  chrétienne  qui  le  suiTit  d'un  pas  traînant. 

En  moins  de  cinq  minutes,  en  effet,  les  deux 
promeneurs  arriTërent  à  une  Tastc  chambre, 
<n  plutôt  à  un  immense  corridor. 

D'Epernon  aTait  la  clef  de  ce  corridor. 

Il  en  ouTrit  doucement  la  porte ,  et  fit  re- 
marquer à  Henri  l'étrange  aménagement  qui , 
«ette  porte  ouTerte  ,  frappait  tout  d'abord  les 
jeux. 

Quarante-cinq  lits  le  garnissaient  :  —  Gha- 
<:uo  de  ces  lits  était  occupé  par  un  dormeur. 

Le  roi  regarda  tous  ces  lits ,  tous  ces  dor- 
meurs, puis  se  retournant  du  côté  du  duc 
avec  une  curiosité  inquiète  : 

*-*  Eh  bien,  lui  demanda-t-il,  quels  sont  tous 
^  gens  qui  dorment?  —  Des  gens  qui  dor- 
ment encore  ce  soir,  mais  qui  dès  demain  ne 
<iormiront  plus,  qu'à  leur  tour  s'entend.  —  Et 
pourquoi  ne  dormiront-ils  plus?  —  Pour  que 
Votre  Majesté  puisse  dormir,  elle.  —  Explique- 
toi;  tous  ces  gens-là  sont  donc  des  amis?  — 
Choisis  par  moi,  Sire,  triés  comme  le  grain  dans 
Taire;  des  gardes  intrépides  qui  ne  quitteront 
pas  Votre  Majesté  plus  que  son  ombre,  et  qui, 
gentilshommes  tous,  ayant  le  droit  d'aller  par- 
tout où  Votre  MaJ^té  ira ,  ne  laisseront  per- 
sonne approcher  de  tous  à  la  longueur  d'une 
épée.  -.  C'est  toi«iui  as  inTenté  cela ,  d'Eper- 
iK>n?  ^  Eh  ^  mon  Dieu!  oui,  moi  tout  seul , 
Sire.  —  On  cp  rira.  —  Non  pas,  on  en  aura 
peur.  ^  Ils  sont  donc  bien  terribles,  tes  gen- 
tilshommes^ —  Sire,  c'est  une  meute  que  tous 
^^ocetei  sur  tel  gibier  qu'il  tous  plaira,  et  qui, 
t^ connaissant  que  tous,  n'ayant  de  relations 
9i*avec  Votre  Migesté ,  ne  s'adresseront  qu'à 


'  TOUS  pour  aToir  la  lumière,  la  chaleur,  la  Tie 

—  Ah  ça!  mais  j'y  réfléchis;  sais-tu  que  tu  as 
eu  là  une  idée,  LaTalette?  —  Je  le  crois  bien. 

—  Tenez ,  regardez-les ,  Sire  :  —  en  Térité  ils 
font  très  bon  effet.  —  Oui,  habillés  ils  ne  seront 
pas  mal.  —  A  propos,  Sire,  fit  d'Epernon,  après 
un  silence  d'un  instant,  j'aTais  une  chose  à  de- 
mander à  Votre  Majesté.  —  Gela  m'étonnait 
beaucoup,  en  effet,  duc,  que  tu  ne  me  deman- 
dasses rien,  dit  le  roi  en  soupirant,  mais  de- 
mande toujours?  —  Je  désire  que  Votre  Ma- 
jesté me  donne  le  commandement  de  ces  qua- 
rante-cinq gentilshommes.  —  Comment,  dit  le 
roi  stupéfait,  tu  tcux  marcher  dcTant  moi,  der- 
rière moi?  tu  TCUX  te  déTouer  a  ce  point,  ta 
tcux  être  capitaine  des  gardes?  —  Non  pas, 
non  pas.  Sire  !  —  A  la  bonne  heure,  que  tcux- 
tu  donc  alors?  parle.  —  Je  tcux  que  ces  gardes, 
mes  compatriotes ,  comprennent  mieux  mon 
commandement  que  celui  de  tout  autre  ;  mais 
je  ne  les  précéderai  ni  ne  les  suiTrai  :  j'aurai 
un  second  moi-môme. —  Il  y  a  encore  quelque 
chose  là-dessous ,  pensa  Henri  en  secouant  la 
tète  ;  ce  diable  d'homme  donne  toujours  pour 
avoir. 

Puis  tout  haut  : 

—  Eh  bien ,  soit,  tu  auras  ton  commande- 
ment —  Secret?  —  Oui.  Mais  qui  donc  sera 
officiellement  le  chef  de  mes  quarante-cinq? 

—  Le  petit  Loignac.  —  Ah!  tant  mieux.  —  Il 
agrée  à  Votre  Majesté  ?  —  Parfaitement.  — 
Est-ce  arrêté  ainsi ,  Sire?  —  Oui,  mais...  — 
Mais?  — -  Quel  rôle  joue-t-il  près  de  toi,  ce  Loi- 
gnac? Il  est  mon  d'Epernon,  Sire.  —Il  te 
coûte  cher  alors,  grommela  le  roi,  en  s'en  re- 
tournant. 

D'Epernon  reconduisit  Henri  jusqu'à  la  porte 
de  la  galerie  et  le  quitta  en  se  disant  : 

—  Si  je  ne  suis  pas  roi ,  —  j'ai  des  gardes 
comme  un  roi ,  et  qui  ne  me  coûtent  rien ,  — > 
parfandious! 

En  rentrant  chez  lui,  le  roi  chercha  des  yeux 
Joyeuse ,  puis  ne  l'aperccTant  nulle  pa^,  il  le 
demanda. 

—  M.  le  duc  n'est  point  encore  rcTcnu ,  dit 
l'huissier.  —  Cest  bien.  Appelez  mes  Talets  de 
chambre,  et  reUrez-Tons. 

L'huissier  s'inclina. 

Deux  serTiteuTS  le  déshabillèrent ,  lui  pas- 
sèrent un  caleçon  de  fine  laine  de  Frise,  et,  le 


284 


LES  QUARANTE-CINQ. 


soulevant  avec  précaution»  ils  le  glissèrent  enr  '  peste  !  —  Mais,  toi,  toi,  dit  tristement  le  roi, 


tre  ses  draps. 

—  Si  M.  de  Joyeuse  rentre,  dit  Henri,  ame- 
nez-le-moi. —  Mais  s'il  rentre  tard ,  Sire?  — 
Hélas  l  dit  Henri,  il  rentre  toujours  tard  ;  mais 
à  quelque  heure  qu'il  rentre,  tous  entendez, 
amenez-le.    .. 

Les  serviteurs  éteignirent  les  cires ,  allumè- 
rent près  du  feu  une  lampe  d'essences  qui  don- 
naient des  flammes  pâles  et  bleuâtres,  puis  ils 
quittèrent  sur  la  pointe  des  pieds  sa  chambre 
nlenciensc. 

—  Seul,  seul,  murmura  leroi.  —  Ahl  le 
prophète  a  raison  :  —  majesté  devrait  toujours 
soupirer;  il  eût  mieux  fait  de  dire  :  elle  soupire 
toujours. 

Puis,  après  une  pause  d'un  instant  : 

—  Mon  Dieu!  marmotta-t-il  en  forme  de 
prière,  donnez-moi  la  force  d'être  toujours  seul 
pendant  ma  vie,  comme  seul  je  serai  après  ma 


es-tu  changé,  Chicotî  —  Je  l'espère  bien.  - 
Chicot,  mon  ami,  dit  le  roi,  en  posant  sesdeui 
pieds  sur  le  parquet,  pourquoi  m'as-tu  ({uitté! 
dis.  —  Parce  que  je  suis  mort,  —  Mais  to  di- 
sais tout-à-l'heure  que  tu  ne  Tétais  pas!  -  Û 
je  le  répète.  —  Que  veut  dire  cette  contradic- 
tion? -*-  Cette  contradiction  veut  dire,  Henri, 
que  je  suis  mort  pour  les  uns  et  vivant  pour  les 
autres.  —  Et  pour  mol,  qu'e»4uî  —  Pour  toi 
je  suis  mort.  —  Pourquoi  mort  pour  moiî- 
C'est  facile  à  comprendre:  écoute  bien.— OuL 
—Tu  n'es  pas  le  maître  cheztoL  —Comment? 

—  Tu  ne  peux  rien  pour  ceux  qui  te  servent 

—  Mons  Chicot  !  —  Ne  nous  fâchons  pas,  on  je 
me  fâche  !  —  Oui,  tu  as  raison,  dKle  roi.trcm- 
blant  que  l'ombre  de  Chicot  ne  s'évanouif; 
parle,  mon  ami,  parle.  —  Eh  bien  donc,  j'avais 
une  petite  affaire  à  vider  avec  M.  de  Mayenne, 
tu  te  le  rappelles  ?  —  Parfaitement.  -  Je  la 
vide  :  bien  ;  je  rosse  ce  capitaine  sans  pareil; 


mort  !  -  Eh  !  eh  !  seul  après  ta  mort,  ce  n'est  [  ^^  y^^^^ .  ^  ^^^  f^^  cberoher  pour  me  pendre, 
pas  sûr,  répondit  une  voix  stridente  qui  vibra  I  ^^  ^^j  ^^^  j  .^  comptais  pour  me  défendre 
comme  une  percussion  métaUique  à  quelques  ^  ^^^^^^^  ^^^,^^^,1^^^^  ^j^s^^tenir,  lu  m'a- 
pas  du  lit  ;  —  et  les  vers,  pour  qui  les  prends-  bandonnes  ;  au  lieu  de  l'acheycr,  tu  te  raccora- 
^  '  modes  avec  lui.  Qu'ai-je  fait  alors  î  je  me  suis 

Le  roi,  elftiré,  se  souleva  sur  son  séant,  in-  déclaré  mort  et  enterré  par  l'intermédiaire  de 
terrogeant  avec  anxiété  chaque  meuble  de  la  |  mon  ami  Gorenflot;  de  sorte  que  depuis  ce 
chambre. 

—  Oh  !  je  connais  cette  voix  murmura-t-il. 
— Cest  heureux,  répliqua  la  toîx. 

Une  sueur  fvoide  passa  sur  le  front  du  roi. 

—On  dirait  la  voix  de  Chicot,  soupira-t-il.— 
Tu  brûles,  Henri,  tu  brûles,  répondit  la  voix. 
—  Que  Dieu  me  protège  !  s'écria  Henri,  —  c'est 
l'ombre  de  Chicot  l  —  Ah  !  mon  pauvre  Henri- 


temps  M,  de  Mayenne,  qui  me  cherchait,  ne  me 
cherche  plus.  —  Affreux  courage,  que  ta  as  en 
là,  Chicot!  ne  savais-tu  pas  la  douleur  que  me 
causerait  ta  mort  ?  dis.  —  Oui,  c'est  couragcui, 
mais  ce  n'est  pas  aflk^ux  du  tout  Je  n'ai  jamais 
vécu  si  tranquille  que  depuis  que  tout  le  monde 
est  persuadé  que  je  ne  vis  plus.  —  Chicot!  Chi- 
cot !  mon  ami,  s'écria  le  roi,  tu  m'épouvantes, 
quet,  dit  lavoix,  tu  es  donc  toujours  aussi  niais  T  ma  tète  se  perd. — Ah  bah  !  c'est  d'aujonnTbm 
—  Qu'est-ce  à  direT  —  Les  ombres  ne  parlent  !  que  tu  t'aperçois  de  cela, toit  —  Je  ncsalsqae 
pas,  imbécile ,  puisqu'elles  n'ont  pas  de  corps,    croire.  —  Dam  t  il  faut  pourtant  t'arrêtera  qnel- 


et  par  conséquent  pas  de  langue ,  reprit  la  fi* 
gure  assise  dans  le  fauteuil.  —  Tu  es  bien  Chi- 


que chose  :  que  crois-tu  î  voyons.  —  Eh  bien, 
je  crois  que  tu  es  mort  et  que  tu  reviens.  - 


cot,  alors?  s'écria  le  roi,  ivre  de  joie.  —  Je  ne  Alors,  je  mens  :  tu  es  poli.  —  Tu  me  caches 
veux  rien  décider  à  cet  égard;  nous  verrons  '  une  partie  de  la  vérité  du  moins;  mais  tout  à 
plus  tard  ce  que  je  suis,  nous  verrons.  —  Com-  l'heure ,  comme  les  spectres  de  Tantiquité,  ta 
ment,  tu  n'es  donc  pas  mort,  mon  pauvre  Chi-  \  vas  me  diro  des  choses  terribles.  *— Ah!  quant 
cot?  ^  Allons,  bon!  voilà  que  tu  crics  comme  à  cela,  je  ne  dis  pas  non.  Apprèté-toi  donc, 
un  aigle  ;  si  fait,  au  contraire ,  je  suis  mort ,  '  pauvre  roi  ! 
cent  fois  mortt  —  Chicot,  mon  seul  ami.  — 

Au  moins  tu  as  cet  avantage  sur  moi,  de  diro       Henri  abaissa  ses  draps,  et  avec  le  même  «fr 
toujours  la  môrac  chose.  Tu  n'es  pas  change,    ^^^  ^^  naïveté  qu'eût  pris  on  eniSant  : 


LES  QUARAJVTE^CINQ. 


285 


—  Ne  médis  rien  de  désagréable,  Chicot,  re- 
prit-il, je  t*eD  prie  ;  oh  !  si  tu  savais  quel  plaisir 
me  fait  éprouver  ta  yoiz  I  je  veux  que  tu  restes 
près  de  moi  et  je  te  défendraL  —  Bon  !  —  Chi- 
cot, je  t'engage  ma  parole  royale.  —  Bastl  j'ai 
mieux  que  cela.  —  Qu'as-tu  î  —  Tai  mon  trou, 
et  j'y  reste.  —  Xe  te  défendrai ,  te  dis-je  I  s'é- 
cria éacrgiqucment  le  roi  en  se  dressant  sur  la 
marche  de  son  lîU  —  Henri,  dit  Chicot,  tu  vas 
t'enrbumer  ;  recouche-toi,  je  t'en  supplie.  —  Tu 
as  raison;  mais  c*est  qu'aussi  tu  m'exaspères, 
dit  le  roi  en  se  rengainant  entre  ses  draps.  Com- 
ment, quand  moi,  Henri  de  Valois,  roi  de 
France,  je  me  trouve  assez  de  Suisses,  d'Ecos- 
sais, de  gardes  françaises  et  de  gentilshommes 
pour  ma  défense,  monsieur  Chicot  ne  se  trouve 
point  content  et  en  sûreté  T  — Ecoute,  voyons  : 
-comment  as-tu  dit  cela?  Tu  as  les  Suisses... 

—  Oui,  commandés  par  Tocquenot«  —  Bien.— 
Tu  as  les  Ecossais...  —  Oui ,  commandés  par 
Larchant  —  Très  bien.  —  Tu  as  les  gardes 
françaises...  Commandés  par  Crillon.  —  Amcr- 
TeiUc.  —  Et  puis  après?  —  Et  puis  après?  je 
ne  sais  pas  si  je  devrais  te  dire  cela.  —  Ne  le 
dis  pas  :  qui  te  le  demande?  —  Et  puis  après, 
une  nouveauté.  Chicot.  —  Une  nouveauté  ?  — 
Oui,  figure-toi  quarante-cinq  braves  gentils- 
hommes. —  Quarante-cinq!  —  comment  dis- 
tu  cela?  —  Quarante-cinq  gentilshommes.  — 
Où  les  as-tu  trouvés  /  ce  n'est  pas  à  Paris ,  en 
tout  cas?  —  Non ,  mais  ils  y  sont  arrivés  au- 
jourd'hui, à  Paris.  —  Oui-dà,  oui-dà,  dit  Chi- 
cot, illuminé  d'une  idée  subite  ;  je  les  connais, 
tes  gentilshommes.  —  Vraiment!  —  Quarante- 
cinq  gueux  auxquels  il  ne  manque  que  la  be- 
sace. —  N'importe,  j'ai  quarante-cinq  redou- 
tables épées.  -*  Commandées  par  cette  qua- 
rante-sixième redoutable  épée  qu'on  appelle 
d'Epemon?  —  Pas  précisément.  —  Et  par  qui? 

—  Par  Loignac  —  Péuh  !  -^  Ne  vas-tu  pas 
déprécier Loignac  à  présent?  —  Je  mVn  garde- 
rais fort ,  c^est  mon  cousin  au  vingt-septième 
^^.  —  Vous  êtes  tous  parents ,  vous  autres 
Cascons.  —  G*csttou(le  contraire  de  vous  au- 
tres Valois,  qui  ne  Tètes  jamais.  —  Enfin,  ré- 
pondras-tu? —  A  quoi?  A  mes  quarante-cinq. 

—  Et  c'est  avec  cela  que  tu  comptes  te  défen- 
dre? —  Oui,  par-la,  mordieu!  oui|  s'écria 
Henri  irrité.  —  Eh  bien ,  moi ,  dit-il,  j'ai  plus 
de  troupes  que  toi.  -*  Des  troupes?  tu  as  des 


troupes?  —  Tiens,  pourquoi  pas?  —Et  quelles 
troupes!  —Tu  vas  voir.  Tai d'abord  toute  l'ar- 
mée que  MM.  de  Guise  se  font  en  Lorraine.  — 
Es-tu  fou?  —  Non  pas,  une  Traie  armée,  six 
mille  hommes  au  moins.  —  Mais  à  quel  pro- 
pos, voyons,  toi  qui  as  si  peur  de  M.  de 
Mayenne,  irais-tu  te  dire  défendre  précisément 
par  les  soldats  de  M.  de  Guise?  —  Parce  que 
je  suis  mort.  —  Encore  cette  plaisanterie  !  — 
Or,  c'était  à  Chicot  que  M.  de  Mayenne  en  vou- 
lait. J'ai  donc  profité  de  cette  mort  pour  chan- 
ger de  corps,  de  nom  et  de  position  sociale.  — 
Alors  tu  n'es  plus  Chicot?  ditle  roi.  —  Non.  — 
Qu'es-tu  donc  ?  —  Je  suis  Robert  Briquet,  an- 
cien négociant  et  ligueur.  —  Toi  !  ligueur.  Chi- 
cot? —  Enragé  !  Ce  qui  fait,vois-tu,  qu'à  la  con* 
dition  de  ne  pas  voir  de  trop  près  M.  de 
Mayenne,  j'ai  pour  ma  défense  personnelle,  à 
moi  Briquet,  membre  de  la  sainte  Union,  d'a- 
bord l'armée  des  Lorrains,  ci,  six  mille  hom- 
mes; retiens  biend  les  chiffres.  —  J'y  suis.  — 
Ensuite  cent  mille  Parisiens  à  peu  près,  ensuite 
le  parlement,  le  pape,  les  Espagnols,  M.  le  car- 
dinal de  Bourbon,  les  Flamands,  Henri  de  Na- 
varre, le  duc  d'Anjou.  — Ah  çàl  mais  les  gens 
dont  tu  me  parles  là...  —  Eh  bien?  —  C'est 
presque  toute  la  France.  — Justement 

Henri  prit  un  air  de  dignité  tout  à  fait  royal. 

Seul,  je  suis,  dit-il  ;  mais  seul  aussi  je  com- 
mande. Tu  me  fais  voir  une  armée  ,  très 
bien.  Maintenant  montre-moi  un  chef  :  oh  ! 
tu  vas  me  désigner  M.  de  Guise  ;  ne  vois-tu 
pas  que  je  le  tiens  à  Nancy?  M.  de  Mayenne? 
tu  avoues  toi-même  qu'il  est  à  Soissons; 
Icduc  d^Anjou?  tu  sais  qu'il  est  à  Bruxelles; 
le  roi  de  Navarre?  il  esta  Pau.  Qu'as-tu  à 
répondre  à  cela?  demanda  Henri.  —  Que 
tu  es  toujours  éloquent,  Henri.  —  Maintenant, 
écoute,  et  ne  nous  fâchons  pas.  Dans  quel  but 
penses-tu  que  M.  de  Guise  reste  à  Nancy  ?  — 
Pour  y  organiser  une  armée.  —  Bien!  du 
calme...  A  quoi  destine-t-il  cette  armée?  — 
A  combattre  les  huguenots  du  Nord.  —  Ou  plu* 
tôt  à  contrarier  ton  frère  d'Anjou  qui  s'est  fait 
nommer  duc  de  Brabant,  qui  tâche  de  0e  bâtir 
un  petit  trône  en  Flandre,  et  qu'i  te  demande 
constamment  des  secours  pour  arriv<^ràcebut. 
—  Secours  que  je  lui  promets  toujo'urs  et  que 
je  ne  lui  enverrai  jamais,  bien  entendu.  —  A 
la  grande  joie  de  M.  le  duc  de  Guise.  Eh  bien. 


886 


LES  QUARANTE-CIKQ. 


Henri,  un  conseil?  — Lequel?—  Situ  feignais 
une  bonne  fois  d'envoyer  ces  secours  promis,  si 
ce  secours  s'aTançait  vers  Bruxelles,  ne  dût-il 
aller  qu'à  moitié  chemin  ?  —  Ah,  oui  !  s'écria 
Henri ,  je  comprends;  M.  de  Guise  ne  bouge- 
rait pas  de  la  frontière.  —  Et  la  promesse  que 
nous  a  faite  madame  de  Montpensier,  à  nous 
autres  ligueurs,  que  M.  de  Guise  serait  à  Paris 
ayant  huit  jours  ?  —  Cette  promesse  tomberait 
à  Feau.  —  C'est  toi  qui  Tas  dit ,  mon  maître , 
fit  Chicot,  en  prenant  toutes  ses  aises.  Voyons, 
que  penses-tu  du  conseil,  Henri?  —  Je  le  crois 
bon...  cependant...  —  Quoi  encore?  —  Tandis 
que  ces  deux  messieurs  seront  occupés  Tun 
par  l'autre,  là-bas,  au  Nord...  —  Ah  I  oui,  le 
Midi,  n'est-ce  pas?  tu  as  raison,  Henri,  c'est  du 
midi  que  Tiennent  les  orages.  —  Pendant  ce 
temps-là,  mon  troisième  fléau  ne  se  mettra-t-il 
pas  en  branle  ?  Tu  sais  ce  qu'il  fait,  le  Béarnais? 

—  Non ,  le  diable  m'emporte!  —  Il  réclame. 

—  Quoi?  —  Les  villes  qui  forment  la  dot  de  sa 
femme...—  Bah!  Toyez-vous  l'insolent,  à  qui 
l'honneur  d'être  allié  à  la  maison  de  France  ne 
suffit  pas,  et  qui  se  permet  de  réclamer  ce  qui 
lui  appartient!  —  Cahors,  par  exemple,  comme 
si  c'était  d'un  bon  politique  d'abandonner  une 
pareille  ville  à  un  ennemi  !  —  Non,  en  effet,  ce 
ne  serait  pas  d'un  bon  politique  ;  mais  ce  serait 
d^un  honnête  homme,  par  exemple. 

Henri  allait  répondre,  et  trouver  une  de  ces 
bonnes  raisons  comme  en  trouvent  toujours  les 
rois  quand  on  leur  fait  de  semblables  reproches, 
lorsqu'on  entendit  grincer  sur  sa  tringle  la  mas- 
sive portière  de  velours. 

—  M.  le  duc  de  Joyeuse?  dit  la  voix  de  l'huis- 
sier. —  Eh  !  ventre  de  biche  !  voilà  ton  affaire  ! 
s'écria  Chicot.  Trouve-moi  un  ambassadeur 
pour  te  représenter  mieux  en  Flandre  que  ne  le 
fera  mcssire  Anne,  je  t'en  défie!  —  Au  fait, 
murmura  Henri,  décidément  ce  diable  d'homme 
est  de  meilleur  conseil  que  ne  Ta  jamais  été 
cucun  de  mes  ministres.  —  Ah  I  tu  en  conviens 
donc?  dit  Chicot. 

Et  il  se  renfonça  dans  son  fauteuil. 

Le  roi  poussa  un  cri  de  joie  en  apercevant 
son  jeune  favori,  et  lui  tendit  la  main. 

— Assicds-toi,  Joyeuse,  mon  enfant,  lui  dit-il. 

Tu  arrives  à  propos.  Joyeuse,  car  j'ai  besoin 
de  tes  services.  —  Que  voulez-vous  faire  de 
moi,  Sire  ?  —  Tu  vas  te  rendre  àl'instant  même 


I  à  Rouen  où  tu  trouveras  ta  galère  amirak,  et 
tu  feras  de  suite  appareiller  pour  Adtcfs. 

—  Pour  Anvers  î  s'écria  Joyeuse,  aussi  déses- 
péré que  s'il  eût  reçu  Tordre  de  partir  pour 
Canton  ou  pour  Valparaiso.  —  Je  crois  Taioir 
dit,  fît  le  roi  d'un  ton  glacial  qui  établissait  sans 
conteste  son  droit  de  chef  et  sa  volonté  desoa- 
verain  ;  je  crois  Favoir  dit,  et  je  ne  veux  pas  le 
répéter. 

Joyeuse,  sans  témoigner  la  moindre  résistan- 
ce, agrafa  son  manteau,  remit  son  épéesur 
son  épaule  et  prit  sur  un  fauteuil  son  toquet  de 
velours. 

—  Que  de  peine  pour  se  faire  obéir,  ^ertu- 
dieu!  continua  de  grommeler  Henri;  si  j'oublie 
quelquefois  que  je  suis  le  maître,  tout  le  mon- 
de, excepté  moi,  devrait  au  moins  s'en  souTenir. 

Joyeuse,  muet  et  glacé,  s'inclina  et  mit,  selon 
l'ordonnance,  une  main  sur  la  garde  de  son 
epee. 

—  Les  ordres,  sire?  dit-il  d'une  voix  qui, 
par  son  accent  de  soumission ,  changea  immé- 
diatement en  cire  fondante  la  volonté  da  mo- 
narque.—Tu  vas  te  rendre,  lui  dit-il,  à  Rouen 
où  je  désire  que  tu  t'embarques ,  à  moins  que 
tu  ne  préfères  aller  par  terre  à  Bruxelles. 

Henri  attendait  un  mot  de  Joyeuse;  celui-ci 
se  contenta  d'un  salut. 

—  Aimes-tu  mieux  la  roule  de  terre?  de- 
manda Henri.  —  Je  n'ai  pas  de  préférence 
quand  il  s'agit  d'exécuter  un  ordre,  sire,  ré- 
pondit Joyeuse.  —  Allons,  boude,  va!  boude, 
affreux  caractère!  s'écria  Henri.  Ah!  les  rois 
n'ont  pas  d'assis!  —  Qui  donne  des  ordres  ne 
peut  s'attendre  qu'à  trouver  des  serviteurs,  ré- 
pondit Joyeuse  avec  solennité.  —  Monteur, 
reprit  le  roi  blessé ,  vous  irez  donc  à  Rouen; 
vous  monteres  votre  galère,  vous  rallierez  les 
garnisons  de  Caudebec,  Harfleur  et  Dieppe, 
que  je  ferai  remplacer  ;  vous  en  chargerez  six 
navires  que  vous  mettrez  au  service  de  mon 
frère,  lequel  attend  le  secours  que  je  lui  ai  pro- 
mis. —  Et  quand  sera  le  moment  du  départ, 
sire?  —  Dans  une  heure. 

Joyeuse  s'inclina  respectueusement  se  dirigea 
vers  la  porte  et  sortit. 
Le  cœur  du  roi  faillit  se  rompre. 

—  Voilà  donc  comme  in*aiment  ceux  pour 
lesquels  j'ai  tant  fait!  s'écria  le  roi.  Ah!  Joyeu- 
se !  ingrat  Joyeuse  !  —  Eh  bien,  ne  vas*ta  pas 


LES  QUARANTE-CINQ. 


287 


le  rappeler!  dit  Chicot  en  s'avançant  ycrs  le 
lit.  Quoi  !  parce  qu<^  par  hasard  tu  as  eu  un  peu 
de  volonté,  voilà  que  tu  te  repens.  —  Ecoute 
donc ,  répondit  le  roi  «  tu  es  charmant ,  toi  ! 
crois-tu  qu'il  soit  agréable  d'aller  au  mois  d'oc- 
tobre recevoir  la  pluie  et  le  vent  sur  la  mer?  je 
voudrais  bien  t'y  voir,  égoïste!  —  Libre  à  toi, 
grand  roi,  libre  à  toi.  --  De  te  voir  par  vaux  et 
par  chemins.  —  Par  vaux  et  par  chemins.  — 
Non  seulement  j'accepterais ,  mais  je  postule , 
f implore.  —  Une  mission?  —  Une  mission.  — 
Tu  irais  en  Navarre  ? — A  l'instant  même,  grand 
monarque!  —  Il  y  a  à  peine  un  instant  tu  ne 
voulais  pas  sortir.  —  Tout-à-l'heure  c'est  pos- 
sible, mais,  comme  cela  t'arrive  souvent  à  toi, 
Henri,  j'ai  changé  d'idée.  —  Et  pourquoi  cela. 
—  Ecoute,  Henri ,  je  suis  un  homme  prudent, 
un  homme  qui  a  un  compte  ouvert  avec  M.  de 
Mayenne,  une  partie  engagée  :  s'il  me  trouve, 
il  voudra  recommencer  encore  ;  il  est  joueur  à 
laire  frémir,  ce  bon  M.  de  Mayenne  !  la  ligue  le 
réclamant,  il  reviendra  :  or,  comme  je  ne  veux 
pas  le  rencontrer  encore  ;  eh  bien,  j'irai  en  Na- 
varre ,  si]  tu  veux  bien  m'y  envoyer.  —  Sans 
doute,  je  le  veux.  —  J'attends  tes  ordres,  gra- 
cieux prince. 

Et  Chicot,  prenant  la  même  pose  que  Joyeu- 
se, attendit. 

—  Je  te  remettrai  une  lettre,  dit  le  roi. 
Chicot  étendit  la  main. 

—  Ah  !  ne  te  figure  pas  qu'une  lettre  comme 
celle-là  peut  être  écrite  tout  de  suite  ;  il  faut 
qu'elle  soit  combinée,  réfléchie,  pesée.  —  Eh 
bien,  pèse,  réfléchis,  combine.  Je  repasserai 
demain  à  la  pointe  du  jour ,  ou  je  Tenyorrai 
prendre.  —  Soit,  dit  le  roi,  mais  encore  faut-il 
que  ton  messager  ait  un  mot  d'ordre,  afin  qu'on 
sache  qu'il  vient  de  ta  part,  et  que  les  portes 
lai  soient  ouvertes.  —  A  merveille  !  Si  c'est 
iQoi,  je  viens  de  ma  part,  si  c'est  mon  messa- 
ger, il  Tient  de  la  part  de  Vombre. 

Et  sur  ces  paroles,  il  disparut. 

Chicot,  véritable  corps  n'en  déplaise  à  ceux 
de  nos  lecteurs  qui  seraient  assez  partisans  du 
merveilleux  pour  croire  que  nous  avons  eu 
Taudaee  d'introduire  une  ombre  dans  cette 
toîre,  ChicoV  était  donc  sorti  après  avoir  dit 
^  roi,  selon  son  habitude,  sous  forme  de  rail- 
^ie,  toutes  les  vérités  qu'il  avait  à  lui  dire. 

Voilà  ce  qui  était  arrivé. 


Après  la  mort  des  amis  du  roi,  depuis  les 
troubles  et  les  conspirations  fomentés  par  les 
Guises,  Chicot  avait  réfléchi,    t 

Et  le  résultat  de  cette  réflexion  fut  que  la 
vengeance  de  M.  de  Mayenne  lui  paraissant 
plus  redoutable  que  la  protection  du  roi  n'était 
efficace ,  il  devait  s'effacer  aux  yeux  de  tous  ; 
pour  réaliser  ce  projet  il  se  rendit  h,  Beaune 
chez  son  ami  Gorenflot. 

Lorsqu'il  fut  arrivé,  il  s'ouvrit  à  son  ami,  et 
le  pria  d'écrire  au  roi  sous  sa  dictée. 

Gorenflot  écrivit  difficilement,  c'est  vrai,, 
mais  enfin  il  écrivit  que  Chicot  s'était  retiré  au 
prieuré,  que  le  chagrin  d'avoir  été  obligé  de  se 
séparer  de  son  maître ,  lorsque  celui-ci  s'était 
réconcilié  avec  M.  de  Mayenne,  avait  altéré  sa 
santé ,  qu'il  avait  essayé  de  lutter  en  se  dis- 
trayant, mais  que  la  douleur  avait  été  la  plus 
forte,  et  qu'enfin  il  avait  succombé. 

De  son  côté.  Chicot  avait  écrit  lui-même  une 
lettre  au  roi.  —  Cette  lettre,  datée  de  l'an  1580, 
était  divisée  en  cinq  paragraphes. 

Chacun  de  ces  paragraphes  était  censé  écrit 
à  un  jour  de  distance  et  selon  que  la  maladie 
faisait  des  progrès. 

Le  premier  paragraphe  était  écrit  et  signé 
d'une  main  assez  ferme. 

Le  second  était  tracé  d'une  main  assurée,  et 
la  signature,  quoique  lisible  encore ,  était  déjà 
fort  tremblée. 

n  avait  écrit  Chic...  à  la  fin  du  troisième. 

Ch...  à  la  fin  du  quatrième. 

Enfin,  il  avait  fait  un  C  avec  un  pâté  à  lafii> 
du  cinquième. 

Ce  pâté  d'un  mourant  avait  produit  sur  le  roi 
le  plus  douloureux  effet. 

C'est  ce  qui  explique  pourquoi  il  avait  cru 
Chicot  fantôme  et  ombre. 

Au  bas  de  cette  lettre,  et  pour  ne  pas  laisser 
se  refroidir  l'intérêt  de  Henri,  Gorenflot,  ajou- 
tait que,  depuis  la  mort  de  son  ami,  le  prieuré 
de  Beaune  lui  était  devenu  odieux,  et  qu'il  ai-* 
mait  mieux  Paris. 

A  son  tour,  en  réponse  à  la  lettre  de  Goren- 
flot et  aux  derniers  adieux  de  Chicot,  le  roi  ayait 
écrit  de  sa  propre  main  : 

«  Monsieur  le  prieur,  vous  donnerez  une  saiu^ 
te  et  poétique  sépulture  au  pauvre  Chicot,  que 
je  regrette  de  toute  mon  âme,  car  c'était,  non 
seulement  un  ami  dévoué,  mais  encore  un  asset 


188 


LES  QUARANTE-CINQ. 


bon  gentilhomme,  quoiqu'il  n^ait  jamais  pu 
voir  lui-mômc,  dans  sa  généalogie,  au  delà  de 
son  trisaïeul.  Vous  l'entourerez  de  fleurs,  et  fe- 
rez en  sorte  qu'il  repose  au  soleil,  qu'il  aimait 
beaucoup,  étant  du  Midi.  Quant  à  tous,  dont 
j'honore  d'autant  mieux  la  tristesse  que  je  la 
partage ,  vous  quitterez ,  ainsi  que  vous  m'en 
témoignez  le  désir ,  votre  prieuré  de  Beaune. 
Tai  trop  besoin  à  Paris  d'hommes  dévoués  et 
bons  clercs  pour  vous  tenir  éloigné.  En  consé- 
quence ,  je  vous  nomme  prieur  des  Jacobins , 
votre  résidence  étant  fixée  près  la  porte  Saint- 
Antoine  ,  à  Paris ,  quartier  que  notre  pauvre 
ami  affectionnait  tout  particulièrement. 

«  Votre  affectionné  Henri ,  qui  vous  prie  de 
ne  pas  l'oublier  dans  vos  saintes  prières,  p 

Qu'on  juge  si  un  pareil  autographe,  sorti 
tout  entier  d'une  main  royale ,  fit  ouvrir  de 
grands  yeux  au  prieur,  s'il  admira  la  puissance 
du  génie  de  Chicot,  et  s'il  se  hâta  de  prendre 
son  vol  vers  les  honneurs  qui  l'attendaient. 

Tout  s'était  passé  à  la  fois  selon  les  désirs  du 
roi  et  de  Chicot.  Un  fagot  d'épines ,  destiné  à 
représenter  physiquement  et  allégoriquement 
le  cadavre,  avait  été  enterré  au  soleil,  au  milieu 
des  fleurs ,  sous  un  beau  cep  de  vigne  ;  puis, 
une  fois  mort  et  enterré  en  effigie.  Chicot  avait 
aidé  Gorenflot  a  faire  son  déménagement. 

Dom  Modeste  s'était  vu  installé  en  grande 
pompe  au  prieuré  des  Jacobins.  Chicot  avait 
choisi  la  nuit  pour  se  glisser  dans  Paris.  Il  avait 
acheté,  près  de  la  porte  Bussy,  sous  le  nom  de 
Robert  Briquet,  une  petite  maison  qui  lui  avait 
coûté  trois  cents  écus. 

Robert  Briquet  pratiqua  la  vie  de  reclus  : 
elle  convenait  d'ailleurs  à  ses  goûts  ;  toute  sa 
distraction  était  d'aller  rendre  visite  à  Goren- 
flot, et  d'achever  avec  lui  ce  fameux  vin  de 
i550,  que  le  digne  prieur  s'était  bien  gardé  de 
laisser  dans  les  caves  de  Beaune. 

Maintenant  que  tout  ce  qui  pourrait  paraître 
obscur  dans  notre  récit  est  expliqué,  nous  re- 
prendrons, si  nos  lecteurs  le  veulent  bien,  Chi- 
cot à  sa  sortie  du  Louvre,  et  nous  le  suivrons 
jusqu'à  îft  petite  maison  du  carrefour  Bussy. 

Pour  aller  du  Louvre  chez  lui.  Chicot  n'avait 
pas  longue  route  à  faire. 

Il  descendit  sur  la  berge ,  et  commença  de 
traverser  la  Seine  sur  un  petit  bateau  qu'il  di- 


rigeait seul,  et  que«  de  la  rive  de  Nesle,  il  arait 
amené  et  amarré  au  quai  désert  du  Louvre. 

En  entrant  dans  la  rue  des  Augustins,  il  ren- 
contra Joyeuse  et  du  Bouchage  causant  à  ?oix 
basse;  et,  comme  son  état  dé  fantôme  ne  le 
rendait  pas  moins  curieux  qu'autrefois,  illes 
suivit  d'aussi  près  qu'il  put  afin  de  saisir  ce  qa'il 
pourrait  de  leur  conversation. 

n  les  suivait  depuis  quelques  instants, lors- 
qu'arrivés  précisément  en  face  de  la  maison  de 
Chicot ,  ils  s'arrêtèrent.  Cette  circonstance  per- 
mit à  Chicot  de  suivre  leur  dialogue,  car,  rentré 
chez  lui,  il  se  plaça  derrière  une  galerie  et  prêta 
l'oreille,  et  voici  ce  qu'il  crut  entendre  : 

—  Eh  bien,  Henri,  quoi  de  nouveau? — Ricfli 
mon  frère,  rien.  —  Rien!  Tu  ne  l'as  pas  même 
revue?  mon  firère  ! — Tu  me  vois  au  désespoir, 
dit-il,  tout  conspire  contre  nous.  — Que  veux- 
tu  dire  ?  —  Le  temps  me  manque  pour  t'aider. 

—  En  effet,  tu  es  en  costume  de  voyage  ;  je  n'a- 
vais point  remarqué  cela.  —  Je  pars  cette  nuit 
pour  Anvers,  avec  une  mission  du  roi.— Quand 
donc  te  l'a-t-il  donnée?—  Ce  soir,  —  Mon  Dieu! 

—  Viens  avec  moi,  je  t'en  supplie! 
Henri  laissa  tomber  ses  bras. 

—  Me  l'ordonnez-vous,  mon  frère  ?dcmanda- 
t-il,  pâlissant  à  l'idée  de  ce  départ. 

Anne  fit  un  mouvement. 

—  Si  vous  l'ordonnez,  continua  Henri,  j'obéi- 
rai.—Je  te  prie,  du  Bouchage,  rien  autre 
chose.  —  Merci,  mon  frère. 

Joyeuse  haussa  les  épaules. 

—  Tant  que  vous  voudrez.  Joyeuse;  mais, 
voyez-vous,  s'il  me  fallait  renoncer  à  passer  mes 
nuits  dans  cette  rue,  s'il  me  fallait  cesser  de 
regarder  cette  fenêtre. .  —  Eh  bien  ?  —  Je  mou^ 
rais.  —  Pauvre  fou  !  —  Mon  cœur  est  là,  voyeï- 
vous,  mon  frère,  dit  Henri  en  étendant  la  main 
vers  la  maison  ;  ma  vie  est  là.  Ne  me  demandez 
pas  de  vivre  si  vous  m'arrachez  le  cœur  de  la 
poitrine. 

Joyeuse,  profondément  touché  malgré  sa  fri- 
volité apparente,  interrompit  brusquement  son 
frère. 

—  Allez,  allez,  mon  frère,  je  vous  suis,  dit  du 
Bouchage  en  soupirant  de  quitter  la  rue. 

Henri  donna  un  dernier  regard  à  la  maison, 
envoya  une  dernière  prière  aux  fenêtres,  et  re- 
joignit lentement ,  et  en  se  retournant  sans 
cesse ,  sou  frère  que  précédaient  deux  écujcr^ 


Robert  Briquet ,  voyant  Us  dtuxjcunus  gens 
(arlir,  jugea  que  le  déaoùmcnt  de  cette  scène, 
(i  louterois  cette  scËne  devait  avoir  un  dénoA- 
mcnl,  allait  aToir  lieu  ;  il  fittendit. 

Sitût  que  Ig  bruit  eut  cessé  dans  la  rue,  une 
i'-i  ^nâtrfes  supérieures  de  la  maison  qui  était 
en  lace  celle  de  Chicot  s'ouTrit  mystérieuse- 
ment, et  une  tête  prudente  s'avança  au  dehors. 

—  Plus  rien,  murmura  une  voii  d'homme, 
par  conséquent  plus  de  danger;  vous  pouvez 
({uittcr  votre  cachette,  madame,  et  redescendre 
cliez  vous. 

A  CCS  mots ,  lliomme  referma  la  fenûtre ,  fit 
jaillir  le  feu  d'une  pierre, et  alluma  une  lampe 
qu'il  tendit  vers  un  bras  allongé  pour  la  rece- 
loir. 

Chicot  regardait  de  toutes  les  forces  de  sa 
prunelle. 

Hais  il  n'eut  pas  plutôt  aperçu  la  pâle  et  su 
Uimc  figure  de  la  femme  qui  recevait  cette 
Ltmpc,  il  n'eut  pas  plutôt  saisi  le  regard  doui 
et  triste  qui  fut  échangé  entre  le  serviteur  et  la 
naitresse,  qu'il  pâlît  lui-même  et  sentit  comme 
on  frisson  glacé  courant  dans  ses  veines. 

Chicot  passa  toute  la  nuit  h  rêver  sur  son 


fauteuil.  —  Rêver  est  ic  mot,  car,  en  vérité,  se 
furent  moius  des  pensées  qui  roccupèrent  que 
des  rêves. 

Revenir  au  passé,  voir  s'éclairer  au  feu  d'un 
seul  regard  toute  une  époque  presque  efTacée 
déjà  de  la  mémoire,  ce  n'est  pas  penser. 

Chicot,  qui  regrettait  tant  son  sommeil  en  re- 
venant du  Louvre,  ne  songea  pas  même  à  se 
coucher.  Aussi  quand  faube  vint  argenter  les 
vitraux  de  sa  fenêtre  :  , 

—  L'heure  des  fantômes  est  passée,  dit-il,  il 
s'agit  de  songer  un  peu  aux  vivants,  il  se  leva 
et  fit  SCS  prcparalifs  de  départ. 

Comme  Chicot  fermait  la  porte  de  la  rue,  il 
aperçut  à  sa  fenêtre  le  serviteur  de  la  dame  in- 
connue qui  prenait  l'air,  espérant  sans  doute, 
vers  le  bon  malin,  n'être  point  aperçu. 

Cet  homme,  comme  nous  l'avons  déjà  dit, 
était  complètement  défiguré  par  une  blessure 
reçue  à  la  tempe  gauche  et  qui  s'étendait  sur 
une  partie  de  la  joue.  L'un  de  ses  sourcils ,  en 
outre,  déplacé  par  la  violence  du  coup,  cachait 
presque  entièrement  l'œil  gauche,  renfoncé  dans 
son  orbite. 

Chose  étrange  I  avec  ce  tmot  chauve  et  ^ 
19 


290 


LES  QUARANTE-CINQ. 


Jbarbe  grisonnante,  il  avait  le  regard  vif,  et 
comme  une  fraîcheur  de  jeunesse  sur  la  joue 
qui  avait  été  epargaée. 

A  Taspect  de  Robert  Briquet  qui  descendait 
le  seuil  de  sa  porte,  il  se  couvrit  ia  tèkt  de  son 
capachoo. 

*-  Pauvre  jeune  homme  !  mannum  Chicot, 
voilà  pour  celte  Ibis  un  vrai  fuUAiiie;  et  cepen- 
dant je  Tai  vu  si  gai,  si  vivant,  si  beiuil 

Ensuite  il  se  rendit  an  prieaié  fiûre  ses 
adieux  à  dom  Modeste  Goreollot. 

Chicot  traversa  plusieurs  cours  et  arriva  au 
priodpsl  corps  de  bàlinipnt  :  e^était  là  que  de- 
meurait le  prieur. 

Dom  Modeste  dormait  dans  un  fauteuil:  après 
s^être  fait  annoncer.  Chicot  entra. 

Dom  Modeste  oe  quitta  point  la  pofiitiûn  qu^il 
avait  prise. 

Chicot  tra^rsa  la  diambre  pour  venir  à  lui. 

Seulement  le  prîeiu:  voulut  bien  pencher  dou- 
cement sa  tète  pour  indiquer  au  nouveau  venu 
qu'il  Tapercevait. 

Chicot  ne  parut  pas  un  seul  instant  s'étonner 
de  rindifTércnce  du  prieur  ;  il  continua  de  mar- 
cher, puis,  lorsqu'il  fut  à  unç  distance  respec- 
tueusement mesurée,  il  le  salua,  prit  un  fau- 
teuil et  s'y  installa. 

—  Bonjour,  monsieur  le  prieur,  ditril.  — Âh  ! 
vous  voilà,  fit  Gorenilot,  vous  ressuscitez  à  ce 
qu'il  parait?  —  Est-ce  que  vous  m'avez  cru 
mort,  monsieur  le  prieur  ?  —  Dam  !  on  ne  vous 
voyait  plus.  —  J'avais  ailaire.  —  Ah  !  —  Est-ce 
que  vous  déjeunerez  avec  moi,  monsieur  Bri- 
quet? demanda  dom  Modeste?  —  Ma  foi!  non, 
on  mange  trop  mal  ici,  je  pars  pour  un  voyage 
et  je  viens  vous  faire  mes  adieux.  —  Vous  ne 
me  quitterez  pas  ainsi.  —  Si  fait,  pardieu!  — 
Vous?  —  Oui,  moi.  —  Un  ami?  —  Dans  la 
grandeur  on  n'a  plus  d'amis;  mais  je  vous  par- 
donne, car  vos  torts  viennent  de  votre  orgueil, 
dom  Modeste.  —  Je  m'humilierai,  mon  ami.  — 
A  partir  de  demain,  je  me  mortifie  en  faisant 
faire  tous  les  jours  l'exercice  à  mes  moines.  — 
A  vos  moines  l'exercice!  fit  Chicot  en  ouvrant 
ks  yeux;  et  quel  exercée,  celui  de  la  four- 
chette? —  Non,  celui  des  armes.  —  L'exercice 
des  armes?  -^Oui ,  et  cependant  c'est  fatigant 
de  commander.  — >  Vous,  commander  l'exercice 
aux  Jacobins? — Je  vais  le  comaïaj^^r  du  moins, 
-*A  partir  de  demain?  —  A  partir  d'aujour- 


dliui ,  si  vous  Texigez. — Et  qni  donc  a  eu  cette 
idée  de  faire  faire  l'exercice  à  des  frocsrds!  — 
Moi,  à  ce  qu'il  parait,  lit  GorenHol.— Vow? 
impossible.  —  Si  fait,  j'en  ai  donnérordreà 
frère  Borromée.  —  Qu'est-ce  encore  que  frère 
BorroniÉet — Ah!  c'est  vrai,  vous  ne  le  con- 
naissez pas.  —  Qu'est-ii?  —  C*est  le  trésorier. 

—  Comment  ns-tu  un  trésorier  que  je  ne  con- 
naisse  pas.-^fl  est  ici  depuis  votre  derniàt 
vistle. — El  d'eu  te  vient  ce  trésorier  ?  ^  M.  k 
cardinal  de  Guise  me  Fa  recommandé.— Es 
personne?  —  Par  lettre,  cher  monsieur  Chicot, 
par  lettre. — Serait-oe  eette  figure  de  milan  qœ 
j'ai  vue  en  bas? — C'est  cela  même.— Qui  m'a 
annoncé!  —  Oui.  —  Oh!  oh!  fit  invokopUire- 
ment  Chîoot«  et  quelle  qualité  a-t-il,  ce  tréso- 
rier si  chaudement  appuyé  par  M.  le  cudiial 
de  Guiset  — H  compte  comme  Pythagoie.— 
Et  c^est  avee  lui  que  vous  avez  décidé  ces  eier- 
cioes  d^armesî  — >Oui,nionamL  —  Cest-Miie 
que  c'est  lui  qui  vous  a  proposé  d'armer  \û5 
moines,  n'est-ce  pas?  —  Non,  cher  monsieur 
Chicot ,  ridée  est  de  moi ,  entièrement  de  moi. 

—  Et  dans  quel  but  ?  —  Dans  le  but  de  les  ar- 
mer. —  Alors,  il  résulte  de  l'exercice  des  arnaes 
que  ton  couvent  est  changé  en  une  véritable 
caserne.  —  Oui,  mon  ami,  c'est  le  mot,  véri- 
table caserne,  caserne  véritable  ;  jeudi  dernier, 
j'ai  trouvé  deux  novices  qui  se  battaient  au  sa- 
bre avec  deux  seconds  qui  se  préparaient  de 
leur  côté  à  en  découdre.  —  Oh  !  oh  !  qu'est-ce 
que  cela?  dit  Chicot  en  entendant  un  grand 
bruit  de  voix  et  de  ferraille  venant  de  la  coor. 

—  C'est  rcxercice  qui  commence ,  dit  Gon'n- 
ilot.  —  Sans  le  chef?  oh  !  oh  !  voilà  des  soldats 
assez  ma)  disciplinés,  ce  me  semble. 

—  Sans  moi  ?  jamais,  dit  Gorenflot;  la  preuve, 
c'est  que  j'entends  frère  Borromée  qui  vient 
prendre  mes  ordres. 

En  effet ,  au  moment  même  Borromée  en- 
trait ,  lançant  à  Chicot  un  regard  oblique  et 
prompt  comme  la  flèche  traîtresse  du  Parthe. 

—  Oh  !  oh  !  pensa  Chicot,  tu  as  eu  tort  de 
me  lancer  ce  regard-là  ;  —  il  t'a  trahi.  —  Sei- 
gneur prieur,  dit  Borromée,  on  n'attend  plus 
que  vous  pour  commencer  la  visite  des  armes  et 
des  cuirasses.  —  Des  cuirasses  !  oh  !  oh  !  se  dit 
tout  bas  Chicot,  un  instant,  j'en  suis,  j'ensuis. 

Et  il  se  leva  précipitamment  et  prit  le  bras 
du  prieur. 


LES  QUARANTE-ailQ. 


^ 


Lersqae  Chicot,  soutenant  le  rérérend  prieur, 
arriva  par  ie  grand  escalier,  dans  la  cour  du 
prieuré,  le  coup  d'œil  ftit  exactement  celui  d^une 
immense  caserne  en  pleine  activité. 

En  Ov^  moment,  sur  un  geste  de  frère  Borro- 
fflée,  les  lignes  se  faisaient  régulières  et  le  si- 
lence s'établit  dans  les  rangs. 

Ghioot  s'assit  sur  un  banc ,  afin  d^assister  à 
ion  aise  aux  manœuvres. 

Gorenflotse  tint  debout,  d^aplomb  sur  ses 
jambes  comme  sur  deux  poteaux. 

—  Attention!  dit  tout  bas  frère Borromée. 
Dom  Modeste  tira  un  sabre  gigantesque  de 

son  fourreau  de  fer,  et,  le  brandissant  en  Fair, 
il  cria  d'une  voix  de  Stentor  : 

—  Attention  !  —  Votre  Révérence  se  fatigue- 
rait peut-être  à  faire  les  commandements ,  dit 
alors  frère  Borromée  avec  une  douce  prévenan- 
ce. Votre  Révérence  souffrait  ce  matin  :  s'il  lui 
plaît  de  ménager  sa  précieuse  santé ,  je  com- 
manderai aujourd'hui  l'exercice.  —  Je  le  veux 
bien,  dit  dom  Modeste  ;  en  effet,  je  suis  souf- 
firant,  j'étoufTe,  allez. 

Borromée  s'inclina,  et,  en  homme  habitué  à 
ces  sortes  de  consentements,  il  vint  se  placer  au 
front  de  la  troupe. 

—  Quel  serviteur  complaisant!  dit  Chicot; 
c'est  une  perle  que  ce  gaillard-là.  —  H  est  char- 
mant ,  je  te  le  disais  bien ,  répondit  Modeste. 
—  Je  suis  sûr  qu'il  te  fait  la  même  chose  tous 
les  jours,  dit  Chicot.  —  Oh!  tous  les  jours,  il 
est  soumis  comme  un  esclave  ;  je  ne  fais  que 
loi  reprocher  ses  prévenances.  L'humilité  n'est 
pas  la  servitude,  ajouta  sentencieusement  Go- 
renflot.  —  En  sorte  que  tu  n'as  vraiment  rien  à 
faire  ici ,  et  que  tu  peux  dormir  sur  les  deux 
orefllas  :  frère  Borromée  veille  pour  toi.  —  Oh  ! 
mon  Dieu ,  oui.  —  Voilà  ce  que  je  voulais  sa- 
voir, dit  Chicot,  dont  l'attention  se  porta  sur 
Borromée  tout  seul. 

Sur  les  ordres  du  frère  Borromée  les  moines 
exécutèrent  la  course  militaire ,  sorte  de  ma- 
nœuvre fort  en  vogue  à  cetteépoque,  les  passes 
d'armes ,  les  passes  d'épée ,  les  passes  de  piqoes 
et  les  exercices  à  feu. 

Lorsqu'on  ^n  fut  à  cette  dernière  épreuve  : 

—  Tu  vas  Toir  mon  petit  Jacques,  dit  le 
prieur  à  Chicot.  —  Qu'est-ce  que  c'est  que  ton 
P^t  Jacques  ?-«Un  gentil  garçon  que  j'ai  voulu 
attacher  à  ma  personne,  parce  qu'il  a  des  de- 


hors calmes  et  une  main  vigoureuse ,  et  avec 
tout  cola  la  vivacité  du  salpêtre.  —  Ah  !  vrai- 
ment. Et  où  donc  est-il,  ce  charmant  enfant? 
— Attends,  attends,  je  vais  te  le  montrer  ;  là , 
tiens,  là-bas  ;  celui  qui  tient  un  mousquet  à  la 
main  et  qui  s'apprête  à  tirer  le  premier.  —  Et 
il  tire  bien  ?  —  C'est-à-dire  qu'à  cent  pas  le 
drôle  ne  manque  pas  un  noble  à  la  rose.  — 
Voilà  un  gaillard  qui  doit  vertement  servir  une 
messe;  mais  attends  donc,  à  ton  tour.  —  Quoi 
donc?  —  Mais  si,  mais  non.  —  Tu  connais  mon 
petit  Jacques?  —  Moi,  pas  le  moins  du  monde. 
—  Mais  tu  croyais  le  connaître  d'abord  ?  —  Oui, 
il  me  semblait  l'avoir  vu  dans  certaine  église , 
un  jour ,  ou  plutôt  une  nuit  que  j'étais  renfer- 
mé dans  un  confessionnal.  Mais  non,  je  me  trom- 
pais, ce  n'était  pas  lui. 

Cette  fois,  nous  devons  l'avouer,  les  paroles 
de  Chicot  n'étaient  pas  exactement  d'accord 
avec  la  vérité.  Chicot  était  trop  bon  physiono- 
miste ,  quand  il  avait  tu  une  figure  une  fois, 
pour  oublier  jamais  cette  figure. 

L'exercice  étant  terminé  Borromée  commanda 
un  mouvement  qui  tourna  tous  les  moines  vers 
les  bâtiments  pour  la  rentrée.Gorenflot  s'appuya 
sur  Chicot  et  monta  majestueusement  l'escalier. 

—  J'espère,  dit-il  avec  orgueil,  que  voilà  une 
maison  dévouée  au  service  du  roi ,  et  bonne  à 
quelque  chose ,  heim  !  —  Peste  1  je  le  crois 
bien,  dit  Chicot;  on  en  voit  de  belles,  révérend 
prieur,  lorsque  l'on  vientchezvous. — En  un  mois 
tout  cela,  en  moins  d'un  mois  même.  —  Et  fait 
par  vous?— Fait  par  moi, par  moi  seul, comme 
vous  voyez ,  dit  Gorenflot  en  se  redressant.  ^ 
C'est  plus  que  je  n'attendais,  mon  ami,  et  quand 
je  reviendraide  ma  mission. ..—Ah  !  c'est  vrai, 
cher  ami!  parlons  donc  de  votre  mission. — 
D'autant  plus  volontiers  que  j'ai  un  message, 
ou  plutôt  un  messager,  à  envoyer  au  roi  avant 
mon  départ.  —  Au  roi,  cher  ami,  un  messager? 
Vous  correspondez  donc  avec  le  roi  ?  —  Direc- 
tement. — >  Et  il  vous  faut  un  messager ,  di- 
tes-vous ?  —  Il  me  faut  un  messager.  —  Vou- 
lez-vous de  nos  frères?  Ce  serait  un  honneur 
pour  le  couvent  si  un  de  nos  ttères  voyait  le 
roi.  —  Assurément.  —  Je  vais  mettre  deux  de 
nos  meilleures  jambes  à  vos  ordres. 

Et  le  prieur  frappa  sur  un  timbre ,  au  bruit 
duquel  accourut  un  f^re  servant.^Qu'on  fasse 
monter  le  frère  chargé  des  des  courses  de  la  ville. 


LES  QUARANTE-CINQ. 


INx  minutes  après,  il  oarat  sur  le  seuil  de  la 
porte. 

—  AyanccZf  frère  Panurgc. 

Chicot  le  re£;arda  un  instant,  et  pendant  cet 
instant,  si  court  qu*il  fût,  il  parut  avoir  appré- 
cié à  sa  valeur  le  messager  du  couvent. 

Panurgc  resta  humblement  près  de  la  porte. 

—  Venez  là,  monsieur  le  courrier,  dit  Chicot; 
connaissez-vous  le  Louvre?  —  Mais  oui,  mon- 
sieur, répondit  Panurge.  —  Et  dans  le  Louvre, 
connaissez-vous  un  certain  Henri  de  Valois?— Le 
fQ[9  —  Je  ne  sais  pas  si  c'est  bien  le  roi,  en  ef- 
fet, dit  Chicot  ;  mais  enfln  on  a  Thabitude  de  le 
nommer  ainsi.  —  C'est  au  roi  que  j'aurai  af- 
faire?—Justement  :  le  connaissez-vous.— Beau- 
coup, monsieur  Briquet.  —  Eh  bien,  vous  de- 
manderez à  lui  parler.  —  On  me  laissera  arri- 
ver ? — Jusqu'à  son  valet  de  chambre,  oui,  votre 
habit  est  un  passeport;  Sa  Majesté  est  religieuse, 
comme  vous  savez.  —  Et  que  diraî-je  au  valet 
de  chambre  de  Sa  Majesté?  -^  Vous  direz  que 
vous  êtes  envoyé  par  Tombre.  —  Oui.  —  Et 
que  vous  attendez  la  lettre.  —  Voilà  tout  ce 
quMl  y  a  à  faire?  dejnanda  le  courrier.— Vous 
ajouterez  que  l'ombre  attendra  en  suivant  tout 
doucement  la  roule  de  Charenton.  —  C'est  sur 
cette  route  que  j'aurai  à  vous  rejoindre,  alors. 
•—  Parfaitement. 

Panurge  s'achemina  vers  la  porte  et  souleva 
la  portière  pour  sortir  :  il  sembla  à  Chicot  qu'en 
accomplissant  ce  mouvement,  frère  Panurge 
avait  démasqué  un  écouteur. 

Au  reste ,  la  portière  retomba  si  rapidement 
que  Chicot  n'eût  pas  pu  répondre  que  ce  qu'il 
prenait  pour  une  réalité  n'était  pas  une  vision. 

L'esprit  subtil  de  Chicot  le  conduisit  bien 
vite  à  la  presque  certitude  que  c'était  frère 
Borromée  qui  écoutait. 

—  Partez  yite,  dit  Gorenflot,  M.  Briquet  est 
pressé. 

A  peine  Panurge  fut-il  sorti  que  Borromée 
vint  dire  à  dom  Modeste  qu'une  dame  inconnue 
sollicitait  une  audience  de  sa  révérence. 

Chicot  ouvrit  des  oreilles  immenses. 

—  Elle  est  seule  ?  demanda  Gorenflot.  —  Avec 
un  écuyer.  —  Mon  ami,  dit  Gorenflot  en  se  tour- 
nant du  côté  du  faux  Robert  Briquet,  tu  com- 
prends ?  —  Je  comprends,  dit  Chicot,  et  je  vous 
laisse.  —  Adieu,  dom  Modeste,  adieu  ! 

Et  il  se  dirigea  vers  l'escalier. 


—  Pas  de  ce  eAté,  monsieur,  s*il  vous  plaît, 
dit  vivement  Borromée;  la  dame   inconnue 
monte  par  là,  et  elle  désire  bien  ne  rencontrer    * 
personne.  -*  Yoos  avez  raison,  dit  Chicol  en 
souriant,  je  prendrai  par  le  petit  escalier. 

Et  il  s'avança  vers  une  porte  de  dégagement, 
donnant  dans  un  petit  cabinet. 

Après  ce  cabinet  venait  une  chambre. 

Chicot  s'arrêta  un  instant  dans  cette  cham- 
bre ;  il  éprouvait  le  besoin  de  réfléchir. 

— On  me  cache  Jacques,  on  me  cache  la  dame, 
on  me  pousse  par  les  petits  degrés  pour  laisser 
le  grand  escalier  libre,  cela  veut  dire  que  l'on 
veut  m'cloigner  du  moinillon  et  me  cacher  la 
dame,  c'est  clair. 

Je  dois  donc,  en  bonne  stratégie,  faire  exac- 
tement le  contraire  de  ce  que  l'on  désire  que  je 
fasse. 

Et  pour  mettre  ce  projet  à  exécution.  Chicot 
sortit  du  prieuré  des  Jacobins  le  plus  ostensi- 
blement possible,  causa  un  instant  avec  le  frère 
portier  et  s'achemina  vers  la  Croix-Faubin  en 
suivant  le  milieu  de  la  roule. 

Seulement,  arrivé  à  la  Croix-Faubin,  il  dis- 
parut à  l'angle  du  mur  d'une  ferme,  et  là,  sen- 
tant qu'il  pouvait  défier  tous  les  argus  du  prieur, 
eussent-ils  des  yeux  de  faucon  comme  Borro- 
mée, il  se  glissa  le  long  des  bâtiments ,  suivit 
dans  un  fossé  une  haie  qui  faisait  retour ,  et 
gagna ,  sans  avoir  été  aperçu ,  une  charmille 
assez  bien  garnie  qui  s'étendait  juste  en  face  du 
couvent. 

Chicot,  on  le  sait,  n'était  pas  long  à  prendre 
un  parti.  H  prit  celui  d'attendre,  et  cela  le  plus 
commodément  possible. 

La  route  était  déserte. 

Chicot  ne  vit  rien  qu'un  homme  assez  mes- 
quinement vêtu ,  qui  se  promenait  transversa- 
lement sur  la  route ,  et  prenant  des  mesures 
avec  un  long  bâton  pointu. 

—  Que  mesurait-il?  pourquoi  mesurait-il? 
voilà  quelles  furent,  pendant  une  ou  deux  mi- 
nutes, les  plus  sérieuses  réflexions  de  maître 
Robert  Briquet. 

11  se  résolut  donc  à  ne  point  le  perdre  de  vue. 

Malheureusement,  au  moment  où,  arrivé  au 
bout  de  sa  mesure,  l'homme  allait  relever  la 
tête,  une  plus  importante  découverte  vint  absor- 
ber toute  son  attention,  en  le  forçant  de  IcTer 
les  veux  vers  un  autre  point. 


THE  NEW  YCRffj 
^M-ilC   IIIRARY 


'^'«^'vR.    LENOX   AND 


•  's.MïXins.  '-.\n\ 


LES  QUARANTE-CINQ.  3d3 

rîtàj^    - 


La  fenêtre  da  balcon  de  Gorcnflot  s'ouvrît  à  1     <»  Vous  m*avcz  tu  :  très  bien!  continua Chi- 


LES  QUARAXTE-aNQ. 


393 


La  fetiéire  du  balcon  de  Gorenflot  s^ouvrit  à 
deux  battants,  et  Ton  vit  apparaître  dom  Mo- 
deste, qui  conduisait  une  dame  presque  ense- 
velie sous  une  mante  de  velours  garnie  de 
fonrmce. 

—  Oh I  oh!  se  du  Chicot,  voici  la  pénitente. 
L'allure  est  jeune;  voyons  un  peu  la  tète  :  là, 
bien,  tournez-vous  encore  un  peu  de  ce  côté  ;  à 
meryeiile!  Ilestvraiment  singulier  que  je  trouve 
des  ressemblances  à  toutes  les  figures  que  je 
Tois. Fâcheuse  manie  que  j'ai  là!  bon,  voilà 
récuyer  à  présent.  Oh!  ob!  quant  à  lui ,  je  ne 
me  trompe  pas,  c'est  bien  Mayncvillc.  Oui,  oui, 
la  moustache  retroussée,  Tépée  à  coquille,  c'est 
lui-même;  mais  raisonnons  un  peu  :  si  je  ne 
me  trompe  pas  pour  Mayneville,  ventre  de  bi- 
che! pourquoi  me  tromperais-je  pour  madame 
de  Montpensier?  car  cette  femme,  eb  oui  !  mor- 
bleu! c'est  la  duchesse. 

Chicot,  on  peut  le  croire,  abandonna  dès  ce 
moment  l'homme  aux  mesures,  pour  ne  pas 
perdre  de  vue  les  deux  illustres  personnages. 

Au  bout  d'une  seconde,  il  vit  apparaître  der- 
rière eux  la  face  pâle  de  Borromée  que  Mayne- 
ville interrogea  à  plusieurs  reprises. 

— C'est  cela,  dit-il,  tout  le  monde  en  est  ;  bra- 
vo! conspirons,  c'est  la  mode. 

En  ce  moment,  l'bomme  aux  mesures  se  re- 
tourna, et  Chicot  reconnut  en  lui  Nicolas  Pou- 
lain, lieutenant  de  la  prévoté. 

—  Allons,  fit-il,  vive  la  ligue  !  Peu  ai  assez  vu 
maintenant  pour  deviner  le  reste  avec  un  peu 
de  travail;  eh  bien,  soit,  on  travaillera. 

Après  quelques  pourparlers  entre  la  duches- 
se, Gorenflot  et  Mayneville,  Borromée  referma 
la  fenêtre,  et  le  balcon  demeura  désert 

La  duchesse  et  son  écuyer  après  avoir  passé 
devant  Chicot  sans  le  voir,  roulaient  vers  Pa- 
ris, et  Nicolas  Poulain  s'apprêtait  à  les  suivre. 

Comme  la  duchesse,  il  lui  fallait  passer  de- 
vant la  haie  babitée  par  Chicot. 

Chicot  le  vit  venir,  comme  le  chasseur  voit 
venir  la  bête,  s'apprètant  à  la  tirer  quand  elle 
«erait  à  portée. 

Quand  Poulain  fat  à  la  portée  de  Chicot, 
Chicot  tira. 

-^  Eh!  l'homme  de  bien,  dit-il  de  son  trou, 
mi  regard  par  ici,  s'il  vous  plait. 

Poulain  tressaillit  et  tourna  la  tète  du  c6té 
dttlossc. 


—  Vous  m'avez  vu  :  très  bien  !  continua  Chi- 
cot. Maintenant  n'ayez  l'air  de  rien,  maître  Ni- 
colas... Poulain. 

Le  lieutenant  de  la  prévôté  bondit  comme  un 
daim,  au  coup  de  fusil. 

—  Qui  ètes-vous?  demanda-t-il,  et  que  dé- 
sirez-vous? —  Qui  je  suis?  —  Oui.  —  Je  suis  un 
de  vos  amis,  nouveau,  mais  intime;  ce  que  je 
veux,  ah  !  ça  c'est  un  peu  plus  long  à  vous  ex«* 
pliqucr.  —  Mais  enfin  que  désirez-vous?  parlez. 

—  Je  désire  que  vous  veniez  à  moi.  —  A  vous? 

—  Oui,  ici  ;  que  vous  descendiez  dans  le  fossé. 

—  Pourquoi  faire?  —  Vous  le  saurez;  descen- 
dez d'abord.  —  Mais?  —  Et  que  vous  veniez 
vous  asseoir  le  dos  contre  cet<e  haie.  —  Enfin? 

—  Sans  regarder  de  mon  c6tè,  sans  que  vous 
ayez  l'air  de  vous  douter  que  je  suis  là.— Mon- 
sieur? —  LÀ,  bien,  asseyez-vous,  c'est  cela... 
Ah  !  ah  !  il  parait  que  nous  prenions  nos  petites 
dimensions  sur  la  route  de  Vincenncs?  —  Moi? 

—  Sans  aucun  doute;  après  cela  qu'y  a-t-il 
d'étonnant  à  ce  qu'un  lieutenant  de  la  prévôté 
fasse  l'office  de  voyer  quand  l'occasion  se  pré- 
sente? —  C'est  vrai,  dit  Poulain  un  peu  ras- 
suré ,  vous  voyez ,  je  mesurais.  —  D'autant 
mieux,  continua  Chicot,  que  vous  opériez  sous 
les  yeux  de  très  illustres  personnages.  —  De 
très  illustres  personnages?  je  ne  comprends  pas. 

—  Comment,  vous  ignoriez?..  —  Je  ne  sais  ce 
que  vous  voulez  dire.  —  Cette  dame  et  ce  mon- 
sieur qui  étaient  sur  le  balcon,  et  qui  viennent 
de  reprendre  leur  course  vers  Paris ,  vous  ne 
savez  point  qui  ils  étaient?  —  Je  vous  jure.  — 
Ah!  comme  c'est  heureux  pour  moi  d'avoir  à 
vous  apprendre  une  si  riche  nouvelle!  Figures- 
vous,  monsieur  Poulain ,  que  vous  aviez  pour 
admirateurs  dans  vos  fonctions  de  voyer,  ma- 
dame la  duchesse  de  Montpensier  et  M.  le  comte 
de  Mayneville.  Ne  remuez  pas,  s'il  vous  plaît. 
^  Monsieur,  dit  Nicolas  Poulain ,  essayant  de 
lutter,  ces  propos,  la  façon  dont  vous  me  les 
adressez...— Cher  monsieur  Poulain ,  vous  vous 
faites,  je  crois,  des  chimères;  je  vois  plus  clai- 
rement, moi,  dans  cette  aflaire-là.  -^  Que  voyeir 
Yous?  —  Une  belle  et  bonne  potence.'—  Mon- 
sieur? —Attendez  donc,  que  diable!  avec  une 
corde  neuve ,  quatre  soldats  aux  quture  coina 
cardinaux ,  pas  mal  de  Parisiens  autour  de  la 
potence ,  et  certain  lieutenant  de  la  prévôté  de 
ma  connaissance  au  bout  de  la  corde. 


294 


LES  QUAKAXTE-CINQ. 


Nicolas  Poulain  tremblait  si  fort  que  de  ce 
tremblement  il  ébranlait  toute  la  charmille. 

—  Monsieur!  dit-il  enjoignant  les  mains.— 
Mais  je  suis  votre  ami,  cher  monsieur  Poulain, 
continua  Chicot,  et,  en  cette  qualité  d^ami,  voilà 
un  conseil  que  je  vous  donne...  —  Un  conseil? 

—  Oui,  bien  facile  à  suivre.  Dieu  merci  1  Vous 
allez  de  ce  pas  ;  de  ce  pas,  entendez-vous  bien , 
aller  trouver... — Trouver...  interrompit  Ni- 
colas, plein  d^angoisses,  trouver  qui?  — Un 
moment,  que  je  réfléchisse,  interrompit  Chicot, 
trouver...  M.  d*Ëpemon.  —H.  d*Épernon,  Tami 
du  roi?  — Précisément;  vous  le  prendrez  à 
part.  —  M.  d'Épernon?  —  Oui,  et  vous  lui  con- 
terez toute  Taffaire  du  toisé  de  la  route.— Est- 
ce  folie ,  monsieur?  —  Cest  sagesse ,  au  con- 
traire ,  suprême  sagesse.  —  Je  ne  comprends 
pas.  —  C*est  limpide,  cependant.  Si  je  vous  dé- 
nonce purement  et  simplement  comme  l'homme 
aux  mesures ,  on  vous  branchera  ;  si ,  au  con- 
traire, vous  vous  exécutez  de  bonne  grâce ,  on 
vous  couvrira  de  récompenses  et  d'honneurs. 

—  Je  pars,  monsieur,  dit  le  lieutenant  attéré; 
mais  vous  abusez  étrangement. 

Et  il  s'élança  comme  une  flèche  dans  la  di- 
rection  de  la  porte  Saint-Antoine. 

Quant  à  Chicot ,  il  coupa  à  travers  champs 
pour  rejoindre  le  chemin  de  Charenton. 

VI. 

Le  soir  même  du  jour  où  Chicot  partait  pour 
la  Navarre,  nous  trouverons  dans  la  grande 
chambre  de  Thêtel  de  Guise ,  ce  petit  jeune 
homme  à  Tœil  vif,  que  nous  avons  vu  entrer 
dans  Paris  en  croupe  sur  le  cheval  de  Carmain- 
ges,  et  qui  n'était  autre,  nous  le  savons  déjà, 
que  la  belle  pénitente  de  dom  Gorenflot. 

Elle  attendait  avec  impatience,  debout  dans 
l'embrasure  d'une  fenêtre ,  quelqu'un  qui  tar- 
dait à  venir. 

L'ombre  commençait  à  s^épaissir,  la  duchesse 
ne  distinguait  plus  qu'à  grand'peine  la  porte 
de  rhôtcl ,  sur  laquelle  ses  yeux  étaient  cons- 
tamment attachés. 

Bnfit  le  pas  d'un  cheval  se  fit  entendre,  et 
dix  minutes  après,  la  voix  de  l'huissier  annon- 
{ait  mystérieusement  chez  la  duchesse,  M.  le 
duc  de  Mayenne. 

Madame  de  Montpensier  se  leva  et  courut  au 
devant  de  son  frère  avee  une  t^e  précipitation 


qu'elle  oublia  de  marcher  sur  la  pointe  dn  pied 
droit ,  comme  c'était  son  habitude  lorsqu'elle 
tenait  à  ne  pas  boiter. 

—  Seul,  mon  frère?  dit-elle,  vous  êtes  seul? 

—  Oui,  ma  sœur,  dit  le  duc  en  s'asseyant  après 
avoir  baisé  la  main  de  la  duchesse.  —  Mais, 
Henri,  où  donc  est  Henri?  Savez-vous  bien  que 
tout  le  monde  l'attend?  les  bourgeois...  —Ils 
le  verront  au  bon  moment,  Pàques-Diea;  c'est 
ce  que  je  viens  leur  dire.  —  Ils  ne  vous  écou- 
teront pas.  —  Quelque  chose  presse-t-il ,  ma 
sœur?  —  Tout,  si  l'on  veut.  —  Par  qui  com- 
mencer, à  votre  avis?  —  Par  prendre  le  roL 

—  C'est  votre  idée  fixe  ;  je  ne  dis  pas  qu'elle 
soit  mauvaise,  si  l'on  pouvait  la  mettre  à  exé- 
cution ;  mais  projeter  et  faire  sont  deux  ;  rap- 
pclcz-vous  combien  de  fois  nous  avons  échoué 
déjà. 

En  ce  moment  l'huissier  souleva  la  tapis- 
serie. 

—  Plaît-il  à  Leurs  Altesses  de  recevoir  M.  de 
Mayneville?  demanda-t-ii.  —  Mon  complice,  dit 
la  duchesse,  qu'il  entre. 

M.  de  Mayneville  entra  en  effet,  et  vint  baiser 
la  main  du  duc  de  Mayenne, 

—  Un  seul  mot,  monseigneur,  dit-il;  j'airire 
du  Louvre.  — •  Eh  bien  !  s'écrièrent  à  la  fois 
Mayenne  et  la  duchesse.  —  On  se  doute  de  vo» 
tre  arrivée.  —  Tai  un  moyen  tout  simple  de 
répondre,  dit  le  duc.  —  Lequel?  demanda  sa 
sœur.  —  C'est  d'aller  saluer  le  roi  et  de  loi 
donner  des  nouvelles  de  ses  bonnes  villes  de 
Picardie,  il  n'y  a  rien  à  dire.  Donc,  Mayneville, 
qu'on  me  rende  mon  cheval,  tel  qu'il  est,5aQS 
le  bouchonner.  Vous  viendrez  avec  moi  au  U^ 
vre.  Vous,  ma  sœur ,  attendez-nous ,  s'il  vous 
plaît.  —  Ici,  mon  frère  ?  —  Non,  à  l'hôtel  Saifltr 
Denis,  où  j'ai  laissé  mes  équipages  et  où  Ton 
me  croit  couché.  Noos  y  serons  dans  deux 
heures. 

vn. 

Ce  jour-là  pour  de  grandes  aventures,  le  rti 
sortit  de  son  cabinet  et  fit  appeler  monsietr 
d'Épemon. 

11  pouvait  être  midi. 

Le  duc  s'empressa  d'obéir  et  d«  passer  ckei 
le  roi. 

Il  trouva  Sa  Mi^esté  debout  dans  une  V^ 


LES  QUARAiNTE-ClNQ. 


mière  chambre,  consîd»5rant  avec  attention  un 
moine  jacobin  qui  rougissait  et  baissait  les 
yeux  sous  le  regard  perçant  du  roi. 
Le  roi  prit  d'Épernon  à  part. 

—  Regarde  donc,  duc,  dit-il  en  lui  montrant 
le  jeune  homme ,  la  drôle  de  figure  de  moine 
que  Toilà.  —  De  quoi  s'étonne  Votre  Majesté? 
dit  d'Épernon;  je  trouve  la  figure  fort  ordi- 
naire, moi.  —  Vraiment? 

Et  le  roi  se  reprit  à  rêver. 

—  Comment  t'appclles-tu  ?  lui  dit-il.  — Frère 
Jacques,  sire.  —  Tu  n'as  pas  d'autre  nom?  — 
Mon  nom  de  famille.  Clément.  — >  Frère  Jacques 
Clément!  répéta  le  roi.  —  Votre  Majesté  ne 
trouve-t-cUc  pas  aussi  quelque  chose  d'étrange 
dans  le  nom  ?  dit  en  riant  le  duc. 

Le  roi  ne  répondit  point. 

—  Tu  as  très  bien  fait  la  commission  dit-il 
au  moine  sans  cesser  de  le  regarder,  tu  peux  te 
retirer. 

Et  le  moine  sortit. 

Le  duc  essaya  de  questionner  le  roi. 

—  Duc,  interrompit  le  roi,  as-tu  parmi  tes 
quarante-cinq  deux  ou  trois  hommes  qui  sa- 
chent monter  à  cheval  ?  —  Douze  au  moins , 
sire,  et  tous  seront  cavaliers  dans  un  mois.  — 
Choisis-en  deux  de  ta  main,  et  qu'ils  viennent 
me  parler  à  l'instant  même. 

Le  duc  salua,  sortit,  et  appda  d*nne  voix  de 
maitre  : 

—  Monsieur  de  Carmainges!  roonsienr  de 
SaÎQte-Maline  ! 

Les  deux  noms  retentirent  sons  les  voûtes,  et 
les  deux  élus  apparurent  aussitôt.  —  Messieurs, 
dit  M.  le  duc  d'Épernon ,  soivez-moi  chez  le 
roi.  Aussitôt  qu'ils  furent  introduits  sur  nn 
geste  de  Sa  Majesté  le  duc  se  retira,  et  les  deux 
jeunes  gens  restèrent. 

Celait  la  première  fois  qu'ils  se  trouvaient 
devant  le  roi.  Henri  avait  l'aspect  fort  impo- 


—  Vous  êtes  de  mes  quarante-cinq ,  mes- 
sieurs? dit  le  roi.  —  Tai  cet  honneur,  sire,  ré- 
pliqua Sainte-Maline.  —  Et  vous,  monsieur?  — 
rai  cro  que  nfonsîeur  répondait  pour  nous 
deax,  sirt  *  voilà  pourquoi  ma  réponse  s'est 
(ait  attendre;  mais  quant  à  être  au  service  de 
Votre  Majesté,  j'y  suis  autant  que  qui  que  ce 
•oit  an  monde.  —  Bien.  Vous  allez  monter  à 


cheval  et  pr-nHro  la  route  de  Tonrs^  vous  pous- 
serezjusqu'à  ce  que  vous  rencontriez  un  homme 
voyageant  seul.  —  Votre  Majesté  veut-elle  nous 
donner  son  signalement?  demanda  Sainte-Ma- 
line. —  Une  grande  épée  au  côté  on  au  dos,  de, 
grands  bras,  de  grandesjambes.il  répondraao' 
nom  de  l'Ombre.  —  Nous  demanderons  le  non 
de  tous  les  yoyageurs  que  nous  rencontrerons, 
sire.  —  Et  p'xus  fouillerons  toutes  les  hôtelle- 
ries. —  Une  fois  l'homme  rencontré  et  recon- 
nu, vous  lui  remettrez  cette  lettre. 

Ernauton  prit  le  précieux  dépôt,  qu'il  serra 
dans  son  pourpoint. 

Ensuite  les  deux  jeunes  gens  sortirent  du 
cabinet  royal. 

M.  d'Épernon  les  attendait  :  il  voulut  ques- 
tionner. 

—  Monsieur  le  duc,  répondit  Ernauton,  le  roi 
ne  nous  a  point  autorisés  à  parler. 

Ils  allèrent  à  Tinstant  même  aux  écuries,  où 
le  piqucur  du  roi  leur  délivra  deux  chevaux  de 
route,  vigoureux  et  bien  équipés. 

M.  d'Épernon  les  eût  suivis  certainement 
pour  en  savoir  davantage,  s'il  n'eût  été  préve* 
nu,  au  moment  où  Carmainges  et  Saint-Maiioe 
le  quittaient,  qu'un  homme  voulait  lui  parler 
à  l'instant  même  et  à  tout  prix. 

—  Quel  homme  ?  demanda  le  doc  avec  in^ 
patience.  —  Le  lieutenant  de  la  prévôté  de  l'Ile- 
de-France.  ^  Eh  parfandions  !  s'écria-t-il,  suis- 
je  échevin ,  prévôt  ou  chevalier  du  guet?  -* 
Non,  monseigneur,  mais  voos  êtes  ami  du  rd, 
répondit  une  humble  voix  à  sa  gauche.  Je  voos 
en  supplie,  à  ce  titre  écoutez-moi  donc! 

Le  duc  se  retourna. 

—  Qui  êtes-vous?  demanda  brutalement  le 
duc. —  Nicolas  Poulain,  pour  vous  servir, 
monseigneur. —  Et  vous  voulez  me  parler?  — 
Je  demande  cette  grâce. — Je  n'ai  pas  le  temps. 
—Même  pour  entendre  un  secret,  monseigneur? 

—  J'en  écoute  cent  tous  les  jours,  monsieur  : 
le  vôtre  fera  cent  et  un;  ce  serait  nn  de  trop. 

—  Même  si  celui-là  intéressait  la  vie  de  Sa 
Majesté?  dit  Nicolas  Poulain  en  se  penchantà 
l'oreille  de  d'Épernon .  —  Oh  !  oh  !  je  vous  écon- 
te;  venez  dans  mon  eabiaet. 

Nicolas  Poulaio  essuya  son  front  ruisselant 
de  sueur  et  suivit  le  duc. 


LES  QUARANTE-CINQ. 


—  Voyons  Totre  conspiration,  monsieur?  dit 
sèchement  le  duc;  Eh  monsieur  le  duc,  dit 
Nicolas  Poulain,  il  s^agit  tout  simplement  du 
plus  épouvantable  des  forfaits,  on  veut  enlever 
le  roi,  monsieur  le  Duc.  — >  Et  quel  jour  veut- 
on  enlever  Sa  Majesté?  —  Monseigneur,  la 
première  fois  que  Sa  Majesté  ira  à  Vincennes 
dans  sa  litière.  —  Gomment  Tenlèvera-t-on? 
— -  En  tuant  ses  deux  piqueurs.  —  Et  qui  fera 
le  coup  ?  —  Madame  de  Montpcnsier. 

D'Ëpemon  se  mit  à  rire. 

—  Elle-même?  —  En  personne,  avec  ses 
affidés,  bien  entendu.  —  Et  où  se  placcra-t-elle 
pour  présider  à  cet  enlèvement?  —  A  une  fe- 
nêtre du  prieuré  des  Jacobins,  qui  est,  comme 
vous  le  savez,  sur  la  route  de  Vincennes.  — 
Que  diable  me  contez-vous  là?  —  La  vérité, 
monseigneur.  Toutes  les  mesures  sont  prises 
pour  que  la  litière  soit  arrêtée  au  moment  oU 
elle  atteindra  la  façade  du  couvent.  —  11  doit 
y  avoir  autre  chose  encore,  dit-il  ;  la  duchesse, 
toute  résolue  qu'elle  soit,  n*oserait  pas  tenter 
seule  une  pareille  entreprise  —  Elle  attend  son 
frère,  répondit  Nicolas  Poulain.  —  Le  duc 
Henri  !  s'écria  d'Ëpernon  avec  la  terreur  qu'on 
éprouverait  à  l'approche  du  lion.  —  Non  pas 
le  duc  Henri ,  Monseigneur  ,  le  duc  de 
Mayenne  seulement.  ^-  Ah!  fit  d'Épemon res- 
pirant ;  mais  n'importe  il  faut  aviser  à  tous 
ces  beaux  projets.  ^  Allez,  mon  ami,  allez; 
parfandious!  que  M.  de  Mayenne  se  tienne 
bien. 

n  prononça  ces  mots  en  soulevant  la  tapis- 
serie pour  donner  passage  à  Poulain;  puis, 
lorsqu'il  eut  vu  celui-ci  traverser  l'anticham- 
bre et  disparaître»  il  repassa  vivement  chez 
le  roi. 

Le  roi,  fatigué  d'avoir  joué  avec  ses  chiens, 
jouait  au  bilboquet. 

—  Eh  bien,  dit-il,  en  voyant  Lavalette,  qu'a- 
vons-nous encore?  voyons,  es-tu  mort?  — 
Plût  au  ciel.  Sire  !  répondit  d'Epernon,  je  ne 
verrais  pas  ce  que  je  vois.  —  Quoi  ?  mon  bil- 
boquet? —  Vous  verrez,  vous  verrez  vous- 
même.  Sire.  A  propos,  quand  allez-vous  à 
la  campagne?  —  Au  bois?  Oui.  —  Samedi. 
•»  Dans  trois  jours  alors?— Dans  trois  jours. 
—  Il  suffît.  Sire. 

D'Épcriion  salua  le  roi  et  sortit. 


vm. 

Maintenant,  s'il  plaît  au  lecteur,  nous  sui- 
vrons les  deux  jeunes  gens  que  le  roi,  enchanté 
d'avoir  ses  petits  secrets  à  lui,  envoyait  de  son 
côté  au  messager  Chicot. 

A  peine  à  cheval,  Emauton  et  Sainte-Ma- 
line,  pour  ne  point  se  laisser  pi^dre  le  pas 
l'un  sur  l'autre,  faillirent  s'étouffei  en  passant 
au  guichet  :  un  quart  d'heure  après  ils  étaient 
à  Charenton. 

^  Voilà  là-bas,  dit  Emauton,  celui  que  nous 
cherchons  et  qui  nous  attend.  —  Peste  !  mon- 
sieur, dit  sourdement  Sainte-Maline,  jaloux  de 
cet  avantage  de  son  compagnon,  vous  atez  une 
bonne  vue;  moi  je  ne  distingue  qu'un  point 
noir,  et  encore  est-ce  à  peine. 

Emauton  ne  s'était  point  trompé ,  l'homme 
désigné  était  bien  Chicot. 

Il  avait,  de  son  côté ,  bonne  vue  et  bonne 
oreille  ;  il  avait  vu  et  entendu  les  cavaliers  de 
fort  loin.  Il  s'était  douté  que  c'était  à  lui  qu'ils 
avaient  affaire,  de  sorte  qu'il  les  attendait. 

—  Monsieur,  dit  Bmauton  en  saluant,  nous 
sommes,  monsieur  et  moi,  vos  serviteurs. 

.  Chicot  salua  ayec  son  plus  gracieux  sourire. 

— Serait-il  indiscret,  continua  le  jeune  hom- 
me, de  vous  demander  votre  nom?  —  Je  m'ap- 
pelle l'Ombre ,  monsieur,  répondit  Chicot.— 
Vous  attendez  quelque  chose? — Oui,  monsieur. 
—  Vous  serez  assez  bon,  n'est-ce  pas,  pour 
nous  dire  ce  que  vous  attendez?  —  J'attends 
une  lettre. 

Emauton  tira  la  lettre  de  sa  poitrine  et  la 
remit  à  Chicot. 

—  Merci,  messieurs,  dit  ce  dernier. — Adieu, 
monsieur,  et  bon  voyage  ;  ave^vous  quelque 
chose  à  transmettre  au  Louvre? — Absolument 
rien,  messieurs  ;  grand  merci,  dit  Chicot. 

Emauton  et  Sainte-Maline  tournèrent  la  tête 
de  leurs  chevaux  vers  Paris,  et  Chicot  s'éloigna 
d'un  pas  que  le  meilleur  mulet  eût  envié. 

Une  heure  après,  les  deux  cavaliers  rentraient 
au  Louvre ,  et  se  dirigeaient  vers  le  logis  des 
quarante-cinq. 

Le  roi  était  sorti  et  ne  devait  rentrer  que  le 
soir. 

Au  moment  où  ils  entraient  dans  la  salle,  la 
trompette  retentissait  :  à  ce  signal  d'appel,  l'^ 


LES  QUARANT&€:iNQ. 


207 


quarante-cinq  sortirent  chacun  de  leur  logis, 
comme  les  abeilles  de  leurs  alvéoles. 

Chacun  se  demandait  ce  qui  était  survenu  de 
nouveau ,  tout  en  profitant  de  cet  instant  de 
réunion  générale  pour  admirer  le  changement 
qui  &*était  opéré  dans  la  personne  et  les  habits 
de  ses  compagnons. 

Ces  messieurs  s^admiraient  donc  réciproque- 
ment quand  M.  de  Loignac  entra,  le  sourcil 
froncé.  Il  fit  former  le  cercle  et  se  plaça  au  mi- 
lieu de  ce  cercle,  avec  une  contenance  qui  n^an- 
nonçait  rien  d'agréable. 

Il  est  inutile  de  dire  que  tous  les  yeux  se  fixè- 
rent sur  le  chef. 

—  Messieurs,  demanda-t-il,  êtes-vous  tous 
ici?  —  Tous,  répondirent  quarante-cinq  voix, 
arec  un  ensemble  plein  de  promesses  pour  les 
manœuvres  à  venir.  —  Messieurs,  continua  Loi- 
gnac ,  vous  avez  été  mandés  ici  pour  servir  de 
garde  particulière  au  roi  ;  c^est  un  titre  hono- 
rable, mais  qui  engage  beaucoup. 

Loignac  fit  une  pause  qui  fut  occupée  par 
un  doux  murmure  de  satisfaction. 

—  Aujourd'hui  même  commence  votre  ser- 
rée :  quinze  d'entre  vous  se  tiendront  ce  soir 
au  pied  de  Fescalier  de  Sa  Majesté  quand  elle 
recevra,  quinze  se  tiendront  en  dehors,  sans 
mission  ostensible,  et  se  mêlant  à  la  suite  des 
gens  qui  viendront  au  Louvre;  quinze  autres 
enfin  demeureront  au  logis.  Maintenant,  allez, 
messieurs! 

Tous  sortirent  :  Emauton  de  Garmainges 
resta  seuL 

—  Vous  désirez  quelque  chose,  monsieur? 
demanda  Loignac.  —  Oui,  monsieur,  dit  Er- 
nauton  en  s'inclinant;  il  me  semble  que  vous 
avez  oublié  de  préciser  ce  que  nous  aurons  à 
bire.  Être  au  service  du  roi  est  un  glorieux  mot 
ttas  ioute,  mais  j'eusse  bien  désiré  savoir  jus- 
qu'où entraîne  ce  service.  —  Cela,  monsieur, 
répliqua  Loignac,  constitue  une  question  déli- 
cate et  à  laqnelle  je  ne  saurais  catégoriquement 
répondre.  —  Oscrai-je  vous  demander  pour- 
quoi, monsieur? 

Toutes  ces  paroles  étaient  adressées  à  M.  de 
Loignac  avec  une  si  exquise  politesse  que,  con- 
tre son  habitude,  M.  de  liOignac  cherchait  en 
vain  une  réponse  sévère. 

—  Parce  que  moi-même  j'ignore  souvent  le 
malin  ce  que  j'aurai  à  faire  le  soir.  —  Cepen- 


dant, monsieur,  lorsqu'un  ordre  vous  déplaît? 

—  Je  lis  la  signature  de  M.  d'Épemon,  et  cela 
me  console.  — Et  M.  d'Épemon?— M.  d'Éper- 
non  lit  la  signature  de  Sa  Majesté,  et  se  console 
comme  moi. — Vous  avez  raison,  monsieur*  dit 
Emauton,  et  je  suis  votre  humble  serviteur. 

Emauton  fit  un  pas  pour  se  retirer;  ce  fut 
Loignac  qui  le  retint. 

—  Vous  venez  cependant  d'éveiller  en  moi 
certaines  idées,  fit-il,  et  je  vous  dirai  à  vous  des 
choses  que  je  ne  dirais  point  à  d'autres,  parce 
que  ces  autres-là  n'ont  eu  ni  le  courage  ni  la 
convenance  de  me  parler  comme  vous. 

Emauton  s'inclina. 

—  Monsieur,  dit  Loignac  en  se  rapprochant 
du  jeune  homme,  peut-être  viendra-t-il  ce  soir 
quelqu'un  de  grand  :  ne  le  perdez  pas  de  vue, 
et  suivez-le  partout  où  11  ira  en  sortant  du  Lou- 
vre. —  Monsieur,  permettez-moi  de  vous  le  di- 
re, mais  il  me  semble  que  c'est  espionner,  ce- 
la? —  Espionner!  croyez-vous?  fit  froidement 
Loignac;  c'est  possible,  mais  tenez... 

Il  tira  de  son  pourpoint  un  papier  qu'il  ten- 
dit à  Carmainges;  celui-ci  le  déploya  et  lut  : 

«  Faites  suivre  ce  soir  M.  de  Mayenne  s'il 
c  osait  par  hasard  se  présenter  au  Louvre,  n 

—  Signé?  demanda  Loignac.  —  Signé  d'É- 
pemon, lut  Carmainges.— Eh  bien,  monsieur  ? 

—  C'est  juste ,  répliqua  Emauton  en  saluant 
profondément,  je  suivrai  M.  de  Mayenne. 

Et  il  se  retira. 

IX. 

M.  de  Mayenne,  dont  on  s'occupait  tant  an 
Louvre,  et  qui  s'en  doutait  si  peu,  partit  de 
Thôtel  de  Guise  par  une  porte  de  derrière ,  et 
tout  botté,  à  cheval,  comme  s'il  arrivait  seule- 
ment de  voyage ,  il  se  rendit  au  Louvre ,  avec 
trois  gentilshommes. 

M.  d'Épemon,  averti  de  sa  venue,  fit  annon- 
cer la  visite  au  roi. 

M.  de  Mayenne,  introduit  près  de  Sa  Majesté, 
lui  fit  avec  respect  une  visite  que  le  roi  accueil- 
lit avec  affection. 

—  Eh  bien,  mon  cousin,  lui  demanda  le  roi, 
vous  voilà  donc  venu  visiter  Paris?  —  Oui, si- 
re, dit  Mayenne;  j'ai  cm  devoir  venir,  au  nom 
de  mes  frères  et  au  mien,  rappeler  à  Votre  Ma- 
jesté qu*elle  n'a  pas  de  plus  fidèles  sujets  que 
nons.  —  Par  la  mordieu!  dit  Henri,  la  chose 


298  LES  QUARAiNTE-CiNQ. 

esisï  coDQue,  qu'à  part  le  plaisir  qae  irous  sa-  |  May  neviUc  suivit  la  litière*  etla  porte  se  referma* 
Tez  me  faire  en  me  visitant,  vous  pouviez,  en  ■  Arrivés  dans  le  salon ,  le  frère  et  la  sœor« 
vérité,  vous  épargner  ce  petit  voyage.  !  après  plusieurs  commentaires  sur  l'accueil  da 


Il  faut  bien  certainement  qu'il  y  ait  en  une 
autre  cause. 

—  Sire,  j'ai  craint  que  votre  bienveillance 
pour  la  maison  de  Guise  ne  fut  altérée  par  les 


roi  et  sur  le  plan  des  dix,  convinrent  des  laits 
suivants. 

Le  roi  n^avait  pas  de  soupçons ,  et  se  bisait 
de  jour  en  jour  plus  facile  à  attaquer. 


bruits  singuliers  que  nos  ennemis  font  circuler  !  L'important  était  d'organiser  la  ligue  dans 
depuis  quelque  temps.  —  Quels  bruits?  de-  les  provinces  du  nord,tandis  que  le  roi  abandon- 
manda  le  roi  avec  cette  bonhomie  qui  le  ren-  nait  son  frère  et  qu'il  oubliait  Henri  de  Navarre, 
dait  si  dangereux  au  plus  intimes.  —  Comment,  i  De  ces  deux  derniers  ennemis,  le  duc  d'An- 
demanda  Mayenne  un  peu  déconcerté ,  Votre  jou ,  avec  sa  sourde  ambition ,  était  le  seul  à 
Majesté  n'aurait  rien  ouï  dire  qui  nous  fût  dé-  craindre  ;  quant  à  Henri  de  Navarre,  on  le  sa- 
favorable  ?  •—  Mon  cousin,  dit  le  roi,  sachez,  une  vait  par  des  espions  bien  renseignés,  il  ne  s'œ- 
fois  pour  toutes,  que  je  ne  souffrirais  pas  qu'on  cupait  que  de  faire  l'amour  à  ses  trois  on  qua- 
dit  du  mal  de  MM.  de  Guise;  et  comme  on  sait    tre  maîtresses. 

cela  mieux  que  vous  ne  paraissez  le  savoir,  on       Ils  en  étaient  là  de  leur  conversation,  lor&- 
n'en  dit  pas,  duc.  —  Alors,  sire,  dit  Mayenne    que  Mayneville  entra  tout  à  coup,  annonçant 
je  ne  regretterai  pas  d'être  venu ,  puisque  j'ai    que  Borromée  voulait  parler  à  M.  le  duc. 
eu  le  bonheur  de  voir  mon  roi  et  de  le  trouver       —  Introduisez4e  sans  perdre  un  instant»  dit 
en  pareilles  dispositions  ;  seulement,  j'avouerai    la  duchesse. 

que  ma  précipitation  aura  été  inutile.  —  Oh!  La  porte  s'ouvrit,  et  l'horloge  sonna  onze 
duc,  Paris  est  une  bonne  ville  d'où  l'on  a  ton-    heures. 

jours  quelque  service  à  tirer,  fit  le  roi.  — Oui,  —  Eh  bien,  Borromée ,  quelles  nouvelles 
«ire,  mais  nous  avons  nos  affaires  à  Soissons.  m'apportez-vous?  —  Monsieur  le  duc,  dit  Bor» 
—  Lesquelles,  duc?  —  Celles  de  Votre  Mjyes-  romée ,  le  roi  envoie  ses  secours  à  M.  le  duc 
té,  sire.  —  C'est  vrai,  c'est  vrai,  Mayenne  :  con-  d'Anjou.  —  Bah  1  dit  Mayenne ,  nous  comiaî»- 
tinuez  donc  à  les  faire  comme  vous  avez  com-  sons  cette  chanson-là  ;  voilà  trois  ans  qn'on 
mcncé;  je  sais  apprécier  et  reconnaître  comme  nous  la  chante.  —  Oh  !  oui,  mais  cette  fois, 
il  faut  la  conduite  de  mes  serviteurs.  monseignenr,  je  vous  donne  la  nouvelle  comme 

Le  duc  se  retira  en  souriant,  et  se  rendit  à  sûre.  —  Hum!  dit  Mayenne,  avec  un  meuve-- 
l'hôtel  Saint-Denis  où  il  avait  élu  domicile.       j  ment  de  tète  pareil  à  celui  d'un  cheval  qui  se 

Ce  fut  une  grande  facilité  donnée  à  Ernau-  cabre,  comme  sûre? — Aujourd'hui  même  c'est- 
ton  de  suivre  le  duc,  sans  être  remarqué.         ;  à-dire  la  nuit  dernière,  à  deux  heures  du  ma- 

Au  moment  où  le  duc  rentrait  et  où  il  se  re-  tin,  M.  de  Joyeuse  est  parti  pour  Roaen.  H 
tournait  pour  saluer,  dans  un  des  gentilshom-  prend  La  mer  à  Dieppe  et  porte  à  Anvers  trois 
mes  qui  saluaient  en  même  temps  que  lui,  il  mille  hommes.  —  Oh!  oh!  fit  le  duc;  et  qui 
crut  reconnaître  le  cavalier  qui  accompagnait  vous  a  dit  cela,  Borromée.  —  Un  homme  qui 
ou  qu'accompagnait  le  page  qu'il  avait  fait  entrer  lui-même  part  pour  la  Navarre ,  monseigneur, 
par  la  porte  Saint^Antoine,  et  qui  avait  montré  j  —  Pour  la  Navarre  !  chez  Henri  ?  —  Oui,  moft* 
une  si  étrange  curiosité  à  l'endroit  du  supplice  seigneur.  —  Et  de  la  part  de  qui  va-t-il  chez 
de  Salcède.  Henri? — De  la  part  du  roi?  oui,monseîg;nettr, 

Presqu'au  même  instant,  et  comme  Mayenne  de  la  part  du  roi,  et  avec  une  lettre  du  roL  — 
venait  de  disparaître,  une  litière  fendit  la  foule.  Quel  est  cet  homme?  —  Il  s'appelle  Rob^ 
Mayneville  alla  audevant  d'elle  ;  un  des  rideaux  ,  Briquet.  —  Après?  —  Cest  un  grand  ami  de 
s'écarta,  et,  grâce  à  un  rayon  de  lune  ^Ernaii-  [  dom  Gorenflot.  —  Un  grand  ami  ais  dom  Go- 
ton  crut  reconnaître  et  son  page  et  la  dame  de  \  renflot?  —  Us  so  tutoient.  —  Ambassadear  du 
la  Porte-Saintr Antoine.  |  roi?  —  Ceci,  j'en  suis  assuré;  il  a  du  prieaié 

Mayneville  et  la  dame  échangèrent  quelques  envoyé  chercher  an  Louvre  une  lettre  de  créan- 
mots,la  litière  disparutsous  le  porche  de  l'hôtei;  ;  ce^et  c'est  un  de  nos  moines  qui  a  faitlaooiD- 


LES  QUARANTE-aNQ. 


CQO 


mission.  —  Et  ce  moine  ne  vous  a  pas  commu- 
niqué cette  lettre?  dit  Mayenne;  le  maladroit! 

—  Monseigneur,  le  roi  ne  la  lui  a  point  remi- 
se ;  il  Ta  fait  porter  au  messager  par  des  gens 
à  lui.  —  11  faut  avoir  cette  lettre ,  morbleu!  — 
Certainement  qu^il  faut  Tavoir,  dit  la  duchesse. 

—  Commt:nt  n^avez-vous  point  songé  à  cela , 
dit  Mayne ville. 

—  J'y  avais  si  bien  pensé  que  f  avais  voulu 
adjoindre  au  messager  un  de  mes  hommes,  un 
Hercule  ;  mais  Robert  Briquet  s^en  est  défié  et 
Ta  renvoyé.  —  Il  fallait  y  aller  vous-même.  — 
Impossible.  —  Pourquoi  cela?  —  II  me  connaît. 

—  Pour  moine ,  mais  pas  pour  capitaine ,  j'es- 
père? —  Ma  foi,  je  n'en  sais  rien;  ce  Robert 
Briquet  a  l'œil  fort  embarrassant.^Quel  homme 
est-ce  donc?  demanda  Mayenne.  —  Un  grand 
sec,  tout  nerfs,  tout  muscles,  et  tout  os,  adroit, 
railleur  et  taciturne.  —  Ah!  ah!  et  maniant 
l'épée?  —  Comipe  celui  qui  Fa  inventée,  mon- 
seigneur. —  Figure  longue  ?  —  Monseigneur , 
il  a  toutes  les  figures.  —  Ami  du  prieur?  —  Du 
temps  qu'il  était  simple  moine.  —  Oh  !  j'ai  un 
soupçon,  Gt  Mayenne  en  fronçant  le  sourcil,  et 
je  réclaircirai ,  Qu^on  me  selle  un  cheval  frais, 
MayneYille. 

Puis  il  ajouta  tout  bas  : 

—  Vivrait-il  encore?  oh  !  oui,  il  doit  vivre  ! 
Après  le  départ  des  jeunes  gens,  on  se  rap- 
pelle que  Chicot  avait  marché  d'un  pas  rapide. 

Mais  aussi ,  dés  qu'ils  eurent  disparu  dans 
le  vallon  que  forme  la  côte  du  pont  de  Juvis^ 
sur  rOrge,  Chicot  retira  de  sa  poche  la  lettre  du 
roi,  brisa  le  cachet  et  lut  : 

«  Notre  très  cher  frère ,  cet  amour  profond 
que  vous  portait  notre  très  cher  frère  et  roi 
défont,  Charles  IX,  habite  encore  sous  les  voûtes 
du  Louvre  et  me  tient  au  cœur  opiniâtrement. 

«  Aussi  me  répugne-t-il  d'avoir  à  vous  en- 
tretenir d'objets  tristes  et  (àcheux;  mais  vous 
êtes  fort  dans  la  fortune  contraire  :  aussi  je 
n'hésite  plus  à  vous  communiquer  de  ces  cho- 
ses qu'on  ne  dit  qu'à  des  amis  vaillants  et 
éprouvés. 

«  D'ailleurs,  j'ai  un  intérêt  royal  à  vous  per- 
suader cet  intérêt  ;  c'est  l'honneur  de  mon  nom, 
et  du  vôtre,  mon  frère. 

«  Nous  nous  ressemblons  en  ce  point,  que 
nous  sommes  tous  deux  entourés  d'ennemis. 
Chicot  vous  l'expliquera. 


a  Voire  serviteur,  M.  le  vicomte  de  Turcnne, 
fournit  des  sujets  quotidiens  de  scandak  à  vo- 
tre cour  :  à  Dieu  ne  plaise  que  je  regarde  en 
vos  affaires,  sinon  pour  votre  bien  et  honneur; 
mais  votre  femme,  qu'à  mon  grand  regret  Je 
nomme  ma  sœur,  devrait  avoir  ce  souci  pour 
vous  en  mon  lieu  et  place  ;  —  ce  qu'elle  ne 
fait. 

«  Je  vous  engage  donc  à  veiller,  mon  frère, 
à  Q^  que  les  intelligences  de  Margot  avec  le  vi- 
comte de  Turenne,  étrangement  lié  avec  nos 
amis  communs,  n'apportent  honte  et  dommage 
à  la  maison  de  Bourbon.  Faites  un  bon  exem- 
ple aussitôt  que  vous  serez  sûr  du  fait ,  et  as- 
surez-vous du  fait  aussitôt  que  vous  aurez  oui 
Chicot  expliquant  ma  lettre. 

a  11  serait  fâcheux  que  le  moindre  soupçon 
planât  sur  la  légitimité  de  votre  héritage,  mon 
frère,  —  point  précieux  auquel  Dieu  m'interdit 
de  songer  ;  car  hélas  !  moi, — je  suis  condamné 
d'avance  à  ne  pas  revivre  dans  ma  postérité. 

«  Les  deux  complices  que ,  comme  frère  et 
comme  roi ,  je  vous  dénonce  ,  s'assemblent  la 
plupart  du  temps  en  un  petit  château  qu'on 
appelle  Loignac  :  ils  choisissent  le  prétexte 
d'une  chasse  ;  ce  château  est  en  outre  un  foyer 
d'intrigues  auxquelles  les  MM.  de  Guise  ne  sont 
point  étrangers  ;  car  vous  savez ,  à  n'en  pas 
douter,  mon  cher  Henri,  de  quel  étrange  amour 
ma  sœur  a  poursuivi  Henri  de  Guise  et  mon 
propre  frère,  M.  d^Anjou,  du  temps  que  je  por- 
tais ce  nom  moi-même  et  qu'il  s'appelait,  lui, 
duc  d'Alençon. 

a  Je  vous  embrasse  et  vous  recommande  mes 
avis,  tout  prêt  d^ailleurs  à  vous  aider  en  tout 
et  pour  tout.  En  attendant,  aidez-vous  des  avis 
de  Chicot,  que  je  vous  envoie. 

«  Votre  affectionné,  etc.,  etc.  » 

Ayant  lu  ainsi.  Chicot  posa  sa  tète  entre  ses 
deux  mains. 

—  Oh!  fit-il,  voilà,  ce  me  semble,  une  assez 
mauvaise  commission,  et  qui  me  prouve  qu^en 
fuyant  un  mal ,  comme  dit  Horatius  Flaccus  f 
on  tombe  dans  un  pire.  Toutefois,  cela  n'eiiK 
pèchera  point  Chicot  de  poursuivre  son  voyage. 
Mais  Chicot  est  un  homme  d'esprit,  et  Chicot 
prendra  ses  précautions.  En  conséquence  il  se 
mit  à  déchirer  la  lettre  de  son  ami  Henri  de 
Valois  en  un  nombre  infini  de  petits  morceaux 
qu'il  jeta  au  vent;  puis  il  continua  sa  route. 


300 


LES  QUARANTE-CINQ. 


n  parcourut  le  trajet  de  Paris  à  Orléans  de 
toute  la  vitesse  de  son  cheval,  craignant  d^ètre 
poursuivi  par  les  émissaires  de  MM.  de  Guise; 
rien  néanmoins  ne  justiGa  ses  craintes.  Mais 
en  quittant  Orléans,  Chicot  entendit  au  loin  nn 
certain  bruit  semblable  au  roulement  que  font 
sur  la  terre  sèche  les  chevaux  qui  galopent. 

n  se  retourna ,  et  au  bas  de  la  côte  dont  il 
avait  atteint  la  moitié^  il  vit  des  cavaliers  mon- 
tant à  toute  brîde. 

Il  les  compta;  ils  étaient  sept.  ^ 

Quatre  avaient  des  mousquets  sur  Tépaule. 

Le  soleil  couchant  tirait  de  chaque  canon  un 
long  éclat  d*un  rouge  de  sang. 

Les  chevaux  de  ces  cavaliers  gagnaient  beau- 
coup sur  Chicot.  Chicot  d^ailleurs  ne  se  sou- 
ciait pas  d'engager  une  lutte  de  rapidité  dont 
le  résultat  eût  été  de  diminuer  ses  ressources 
en  cas  d'attaque  ;  seulement  il  marcha  en  zig- 
zags ,  pour  enlever  aux  arquebusiers  la  fixité 
du  point  de  mire. 

Ce  n*était  point  sans  une  profonde  intelli- 
gence de  Tarquebuse  en  général ,  et  des  ar- 
quebusiers en  particulier,  que  Chicot  employait 
cette  manœuvre;  car  au  moment  où  les  cava- 
liers se  trouvaient  à  cinquante  pas  de  lui,  il  fut 
salué  par  quatre  coups  d'arquebuse  qui,  suivant 
la  direction  dans  laquelle  tiraient  les  cavaliers, 
passèrent  droit  au-dessus  de  sa  tête. 

Chicot  s*attendait,  à  ces  quatre  coups  d'ar- 
quebuse ;  aussi  avait-il  fait  son  plan  d'avance. 
En  entendant  siffler  les  balles,  il  abandon- 
na les  rênes  et  se  laissa  glisser  à  bas  de  son 
cheval.  Il  avait  eu  la  précaution  de  tirer  son 
épée  du  fourreau ,  et  tenait  à  la  main  gauche 
une  dague  tranchante  comme  un  rasoir,  et 
pointue  comme  une  aiguille. 

Chicot  n'était  pas  précisément  un  homme 
pieux  ;  mais,  dans  un  pareil  moment,  il  songea 
qu'il  y  a  un  Dieu ,  que  ce  Dieu  lui  ouvrait  les 
bras,  et  qu^avant  cinq  minutes  peut-être  le  pé- 
cheur serait  devant  son  juge. 

Il  marmotta  quelque  sombre  et  fervente 
prière  qui  fut  certainement  entendue  là-haut. 

Deux  hommes  s'approchèrent  de  Chicot  ;  tous 
deux  avaient  l'épée  à  la  main. 

On  voyait  bien  que  Chicot  n'était  pas  mort, 
à  la  façon  dont  il  gémissait. 

Comme  il  ne  bougeait  pas  et  ne  s'apprêtait 
en  rien  à  se  défendre ,  le  plus  zélé  des  deux 


eut  l'imprudence  de  s*approcher  à  b  portée  de 
la  main  gauche  ;  aussitôt  la  dague ,  poussée 
comme  par  un  ressort,  entra  dans  sa  gorge  ou 
la  coquille  s'imprima  comme  sur  de  la  cire 
molle.  En  même  temps  la  moitié  de  l'épée  que 
tenait  la  main  droite  de  Chicot  disparut  dans 
les  reins  du  second  cavalier  qui  voulait  fuir. 

—  Tudieu  !  cria  le  chef,  il  y  a  trahison  :  cluu^ 
gez  les  arquebuses  ;  le  drôle  est  bien  Titant 
encore.  —  Certes  oui,  je  suis  encore  vivant,  dit 
Chicot  dont  les  yeux  lancèrent  des  éclairs;  et  ^ 
prompt  comme  la  pensée ,  il  se  jeta  sur  le  ca- 
valier chef,  lui  portant  la  pointe  au  masque. 

Mais  déjà  deux  soldats  le  tenaient  enveloppé? 
il  se  retourna,  ouvrit  une  cuisse  d'un  large 
coup  d'épée  et  fut  dégagé. 

—  Enfants  !  enfants  1  cria  le  chef,  les  arque- 
buses, mordieu! 

—  Avant  que  les  arquebuses  soient  prêtes, 
dit  Chicot,  je  t'auri^i  ouvert  les  entrailles,  bri- 
gand, et  j'aurai  coupé  les  cordons  de  ton  mas- 
que, afin  que  je  sache  qui  tu  es.  *  Tenez  ferme, 
monsieur,  tenez  ferme  et  je  vous  garderai,  dit 
une  voix  qui  fit  à  Chicot  l'effet  de  descendre  du 
ciel. 

C'était  la  voix  d'un  beau  jeune  homme, 
monté  sur  un  bon  cheval  noir.  11  avait  deux 
pistolets  à  la  main ,  et  criait  à  Chicot  : 

—  Baissez-vous,  baissez-vous,  morbleu! 
mais  baissez-vous  donc. 

Chicot  obéit. 

Un  coup  de  pistolet  partit,  et  un  homme 
roula  aux  pieds  de  Chicot ,  en  laissant  échap- 
per son  épée. 

Cependant  les  chevaux  se  battaient;  les 
trois  cavaliers  suivants  voulaient  reprendre  les 
étriers,  et  n'y  parvenaient  pas  ;  le  jeune  homme 
tira,  au  milieu  de  cette  mêlée,  un  second  coup 
de  pistolet  qui  abattit  encore  un  homme. 

—  Deux  à  deux ,  dit  Chicot  :  généreux  sau- 
veur, prenez  le  vôtre,  voici  le  mien. 

Et  il  fondit  sur  le  cavalier  masqué ,  qui  fré- 
missant de  rage  ou  de  peur,  lui  tint  tête  ce- 
pendant comme  un  homme  exercé  au  manie- 
ment des  armes. 

De  son  côté  le  jeune  homme  avait  saisi  à  bras 
le  corps  son  ennemi,  l'avait  terrassé  sacs  même 
mettre  l'épée  à  la  main ,  et  le  garott^it  avec 
son  ceinturon,  comme  une  brebis  à  l'abattoir. 

Chicot,  en  se  voyant  en  face  d'un  seul  ddret- 


LES  QUARANTE-CINQ. 


301 


saire,  reprenait  son  sang-froid  et  par  consé- 
quent sa  supériorité. 

n  poussa  rudement  son  ennemi*  qui  était 
doué  d^une  corpulence  assez  ample,  Tacculaau 
fossé  de  la  route,  et,  sur  une  feinte  de  seconde, 
loi  porta  un  coup  de  pointe  au  milieu  des  côtes. 

L'homme  tomba. 

Chicot  mit  le  pied  sur  Fépée  du  vaincu  pour 
qu'il  ne  pût  la  ressaisir,  et  de  son  poignard 
coupant  les  cordons  du  masque  : 

—  M.  de  Mayenne!....  dit-il  ;  ventre  de  bi- 
che !  je  m'en  doutais. 

Le  duc  ne  répondit  pas  :  il  était  évanoui , 
moitié  de  la  perte  du  sang,  moitié  du  poids  de 
la  chute. 

Chicot  se  gratta  le  nez ,  selon  son  habitude, 
lorsqu'il  avait  à  faire  quelque  acte  de  haute 
gravité;  puis,  après  la  réflexion  d'une  demi- 
minute,  il  retroussa  sa  manche ,  prit  sa  large 
dague  et  s'approcha  du  duc  pour  lui  trancher 
purement  et  simplement  la.tête. 

Hais  alors  il  sentit  un  bras  de  fer  qui  étrei- 
g^iait  le  sien ,  et  entendit  une  voix  qui  lui  di- 
sait: 

^  Tout  beau,  monsieur!  on  ne  tue  pas  un 
ennemi  à  terre.  —  Mais ,  qui  êtes-vous  donc 
pour  m*empêcher  de  tuer  mon  plus  mortel  en- 
nemi. —  Je  suis  celui  qui  vous  a  sauvé  la  vie , 
monsieur,  répondit  froidement  le  jeune  homme. 
—  Et  qui ,  vers  Charenton ,  m'a ,  si  je  ne  me 
trompe,  remis  une  lettre  du  roi,  voici  tantôt 
trois  jours.  —  Précisément  —  Alors  vous  êtes 
au  service  du  roi ,  monsieur?  —  Tai  cet  hon- 
neur, répondit  le  jeune  homme  en  s'inclinant. 
-^  Et ,  étant  au  service  du  roi ,  vous  ménagez 
Jl.  de  Mayenne  :  mordieu  !  monsieur,  permet- 
tez-moi de  vous  le  dire ,  ce  n'est  pas  d'un  bon 
serviteur.  —  Je  crois  au  contraire ,  monsieur, 
que  c'est  moi  qui  suis  le  bon  serviteur  du  roi 
en  ce  moment.  —  Peut-être,  fit  tristement  Chi- 
cot, peut-être  ;  mais  ce  n'est  pas  l'occasion  de 
philosopher.  Comment  vous  nomme-t-on?  — 
Emantoa  de  Cormainges,  monsieur.— Eh  bien , 
monsieur  Emauton,  qu'allons-nous  faire  de  cet 
homme  égal  en  grandeur  à  tous  les  rois  de  la 
terre?  car ,  moi ,  je  tire  au  large ,  je  vous  en 
avertis.  —  Je  veillerai  sur  M.  de  Mayenne,  mon- 
sieur. ^  Alors  je  vous  en  laisse  le  soin. 
^  Et  Chicot  serra  la  main  d'Emauton  et  dis* 
parut. 


—  Qui  êtes-vous  «  monsieur  ?  demanda 
Mayenne,  lorsqu'il  rouvrit  les  yeux. 

Ernauion  sourit. 

—  Ne  me  reconnaisse^vous  pas,  monsieur? 
lui  dit-il.  —  Si  fait ,  reprit  le  duc  en  fronçant 
le  sourcil,  vous  êtes  celui  qui  êtes  venu  au  se- 
cours de  mon  ennemi.  —  Oui,  répondit  Emau- 
ton; mais  je  suis  aussi  celui  qui  ai  empêché 
votre  ennemi  de  vous  tuer.  —  Mais  enfm,  puis- 
je  savoir  à  qui  j'ai  l'honneur  de  parler?  —  Je 
suis  le  vicomte  Emauton  de  Carmainges,  mon- 
sieur. —  Vous  suiviez  le  chemin  de  Beaugency, 
monsieur,  continua  Mayenne.  —  Oui,  mon- 
sieur. —  Alors,  je  vous  ai  dérangé,  et  vous  ne 
pouvez  plus  marcher  cette  nuit,  peut-être  ?  -* 
Au  contraire ,  monsieur ,  et  je  compte  me  re- 
mettre en  route  tout  à  l'heure.  —  Pour  Beau- 
gency? 

Emauton  regarda  Mayenne  en  homme  que 
cette  insistance  désoblige  fort. 

—  Pour  Paris?  dit-ih 
Le  duc  parut  étonné. 

—  Savez-vous  le  nom  de  mon  ennemi?  de- 
manda-t-il.  —  Non ,  monsieur.  —  Quoi  I  vous 
lui  avez  sauvé  la  vie,  et  il  ne  vous  a  pas  dit  son 
nom?  —  Je  ne  le  lui  ai  pas  demandé.  —  Je  vois, 
monsieur,  dit  Mayenne ,  qu'il  n'y  a  rien  à  ap- 
prendre de  vous,  et  que  vous  êtes  discret  au- 
tant que  vaillant ,  et  vous  avez  raison  :  votre 
main,  monsieur  de  Cormainges. 

Emauton  lui  donna  la  main,  mais  sans  que 
rien  dans  son  geste  indiquât  qu'il  savait  donner 
la  main  à  un  prince. 

—  M.  de  Carmainges,  dit-il,  votre  parole 
d'honneur  que ,  si  je  vous  donnais  une  .lettre 
pour  quelqu'un,  cette  lettre  serait  fidèlement 
remise  à  cette  personne?  —  Je  vous  la  donne, 
monsieur.  —  Et  j'y  crois  ;  vous  êtes  trop  galant 
homme ,  pour  que  je  ne  me  fie  pas  aveuglé- 
ment à  vous. 

Emauton  s'inclina. 

— >  Je  vais  vous  confier  une  partie  de  mon 
secret,  dit  Mayenne;  je  suis  des  gardes  de  map 
dame  la  duchesse  de  Montpensier;  j'avais  mis- 
sion de  faire  un  voyage  à  Amboise,  quand,  en 
chemin ,  j'ai  rencontré  mon  ennemi.  Vous  sa- 
vez le  reste.  Vous  voudrez  donc  bien  lui  remet- 
tre en  mains  propres,  la  lettre  que  je  vais  avoir 
l'honneur  de  lui  écrire?  — Monsieur ,  dit  le 
jeune  homme ,  dans  trois  jours  ces  tablettes 


302 


LES  QUARA!HTB-€1NQ. 


seront  remises.  —  En  mains  propres^..  — ■  A 
madame  la  duchesse  de  Montpensier  elle-même. 

Le  duc  serra  les  mains  de  son  bienveillant 
compagnon ,  et,  fatigué  à  la  fois  de  la  conver- 
sation qu'il  venait  de  faire  et  de  la  lettre  qu'il 
venait  d'écrire,  il  retomba ,  la  saeor  au  front, 
sur  la  paille  fraîche. 

Ernautou  lui  dit  adieu  et  partit. 

K  l'instant  même ,  et  comme  il  avait  pris  le 
cheval  du  duc  en  remplacement  du  sien,  qu'il 
avait  donné  à  Robert  Briquet ,  il  marcha  rapi- 
dement ,  de  sorte  que  vers  la  moitié  du  troi- 
sième jour  il  arriva  à  Paris. 

A  trois  heures  de  Taprès-midi  il  entrait  an 
Louvre,  au  logis  des  quarante-cinq. 

Aucun  événement  d'importance,  d'ailleurs, 
n'avait  signalé  son  retour. 

Les  gascons  en  le  voyant  poussèrent  des  ciis 
de  surprise. 

M.  de  Loignac,  à  ces  cris,  entra,  et,  en  aper- 
cevant Ernauton,  prit  sa  figure  la  plus  renfro- 
gnée, ce  qui  n'empêcha  point  Ernauton  de  mar- 
cher droit  à  lui. 

M.  de  Loignac  fit  signe  au  jeune  homme  de 
passer  dans  le  petit  cabinet  situé  au  bout  du 
dortoir,  espèce  de  salle  d'andience  où  ce  juge 
sans  appel  rendait  ses  arrêts. 

Est-ce  donc  ainsi  qu'on  se  conduit,  monsieur? 
lui  dit-il  tout  d'abord;  voilà,  si  je  compte  bien, 
cinq  jours  et  cinq  nuits  d'absence,  et  c'est  vous, 
TOUS,  monsieur,  que  je  croyais  un  des  plus  rai- 
sonnables, qui  donnez  l'exemple  d*ttne  pareille 
infraction?  —  Monsieur,  répondit  Ernauton  en 
s^inclinant,  j'ai  fait  ce  que  l'on  m'a  dit  de  faire. 
—  Et  que  vous  a-t-on  dit  de  faire?  —  On  m'a 
dit  de  suivre  M.  de  Mayenne  et  je  l'ai  suivi.  — 
Pendant  cinq  jours  et  cinq  nuits?  -—  Pendant 
cinq  jours  et  cinq  nuits,  monsieur.  -—  Le  duc 
a  donc  quitté  Paris?  —  Le  soir  même,  et  cela 
m'a  paru  suspect.  «*  Vous  aviez  raison,  mon- 
sieur. Après? 

Ernauton  se  mit  alors  à  raconter  succincte- 
ment, mais  avec  la  chaleur  et  l'énergie  d'un 
homme  de  cœur,  l'aventure  du  chemin  et  les 
suites  que  cette  aventure  avait  eues.  A  mesure 
qu'il  avançait  dans  son  récit,  le  visage  si  mo- 
bile de  Loignac  s'éclairait  de  toutes  les  impres- 
sions que  le  narrateur  soulevait  dans  son  âme. 

Mais  lorsque  Ernauton  en  vint  à  la  lettre  con- 
fiée à  ses  soins  par  M.  de  Mayenne  : 


—  Vous  l'avez»  cette  lettre  ?  s'écria  U.  de  Loi- 
gnac. —  Oui,  monsieur.  —  Diable  !  voilà  qui 
mérite  qu'on  y  prenne  quelque  attention,  répli- 
qua le  capitaine;  attendez-moi,  monsieur,  OD 
plutôt  venez  avec  moi,  je  vous  prie. 

Ernauton  se  laissa  conduire,  et  arriva  der- 
rière Loignac  dans  la  cour  aux  chevaux  du 
Louvre. 

M.  de  Loignac ,  tandis  qu'Ernauton  demt'u- 
rait  à  l'entrée  de  la  cour,  s'approcha  de  M.  dD- 
pcrnon,  et  le  toucha  au  bas  de  son  manteau. 

—  Nouvelles,  monsieur  le  duc,  dit-il;  gran- 
des nouvelles  I 

Le  duc  quitta  le  groupe  dans  lequel  il  se  trou- 
vait, et  se  rapprocha  de  l'escalier  par  lequel  le 
roi  devait  descendre. 

—  Dites,  monsieur  de  Loignac,  dites.— M.  de 
Carmainges  arrive  de  par  de  là  Oriéans  :  M.  de 
Mayenne  est  blessé  très  dangereusement. 

Le  duc  poussa  une  exclamation. 

.—  Blessé,  répéta-t-in  —  Et  de  plus,  conti- 
nua Loignac,  il  a  écrit  à  madame  de  Montpen- 
sier  une  lettre  que  M.  de  Carmainges  a  dans  sa 
poche.  —  Oh  !  oh  !  fitd'Epernon.  Parfandious! 
faites  venir  M.  de  Carmainges,  que  je  lui  parle 
à  lui-même. 

Loignac  alla  prendre  par  la  main  Enaatoo 
qui,  ainsi  que  nous  l'avoDS  dit,  s'était  tenu  à 
l'écart,  par  respect,  pendant  le  colloque  de  ses 
chefe. 

—  Monsieur  le  duc,  dît-il,  voici  notre  voya- 
geur. —  Bien,  monsieur.  Vous  avez  à  ce  qu'il 
paraît  une  lettre  de  M.  le  duc  de  Mayenne,  fit 
d'Epernon.  —  Oui,  monseigneur.  —  Vcuillo 
me  remettre  cette  lettre,s'il  vous  plaît. 

Et  le  duc  étendit  la  main  avec  la  tranquille 
négligence  d'un  homme  qui  croit  n'avoir  qu'à 
exprimer  ses  volontés,  quelles  qu'elles  soicnl» 
pour  que  ses  volontés  soient  exécutées. 

—  Pardon,  monseigneur,  dit  Carmainges, 
mais  ne  m'avez-vous  point  dit  de  vous  remettre 
la  lettre  de  M.  de  Mayenne  à  sa  sœur?  —  Sans 
doute.  —  M.  le  duc  ignore  que  cette  lettre  m'est 
confiée.  —  Qu'importe  !  —  Il  importe  bea»- 
coup,  monseigneur  ;  j'ai  donné  à  M.  le  duc  ma 
parole  que  cette  lettre  serait  remise  à  la  du- 
chesse cUe-mcme.  —  Étcs-vous  au  roi  ou  à 


LES  QUARàNTCCINQ^ 


303 


M.  de  Mayenne.  ^-  Je  sois  au  roi,  monseigneur. 
—  Eh  bien ,  le  roi ,  veut  voir  cette  lettre.  — 
Monseigneur,  ce  n'est  pas  vous  qui  êtes  le  roi. 
—Je  crois,  en  vérité,  que  vous  oubliez  à  qui 
TOUS  parlez,  monsieur  de  Carmaioges?  dit  d'E- 
pémon  en  pâlissant  décolère.  —  Je  me  le  rap- 
pelle parfaitement,  monseigneur,  au  contraire  ; 
et  c'est  pour  cela  que  je  refuse.  —  Vous  refu- 
sez, vous  avez  dit  que  vous  refusiez,  je  crois, 
monsieur  de  Carmainges?  —  Je  Tai  dit.  — Mon. 
sieur  de  Carmainges ,  vous  oubliez  votre  ser- 
ment de  fidélité  ?  —  Monseigneur,  je  n'ai  juré 
jiisqu*à  présent,  que  je  sache,  fidélité  qu'à  une 
seule  personne,  et  cette  personne,  c'est  Sa  Ma- 
jesté. Si  le  roi  me  demande  cette  lettre,  ill'aura; 
car  le  roi  est  mon  maître ,  mais  le  roi  n'est 
point  là. 
M.  d'Epemon  fit  un  mouvement  terrible. 

—  Au  cachot,  au  cachot!  hurla  d'Epemon 
perdant  toute  retenue  ;  au  cachot,  et  qu'on  lui 
prenne  sa  lettre.  — ^  Nul  n'y  touchera!  s'écria 
Emauton  en  faisant  un  bond  en  arrière  et  en 
tirant  de  sa  poitrine  les  tablettes  de  Mayenne  ; 
et  je  mettrai  cette  lettre  en  morceaux,  puisque 
je  ne  puis  la  sauver  qu'à  ce  prix  ;  et,  ce  faisant, 
M.  le  duc  de  Mayenne  m'approuvera  et  Sa  Ma- 
jesté me  pardonnera. 

Et  en  effet  le  jeune  homme ,  dans  sa  résis- 
tance loyale ,  allait  séparer  en  deux  morceaux 
la  précieuse  enveloppe,  quand  une  main  arrêta 
indlement  son  bras. 

Si  la  pression  eût  été  vidente,  nul  doute  que 
le  jeune  homme  n'eût  redoublé  d'efforts  pour 
anéantir  la  lettre  ;  mais  voyant  qu^on  usait  de 
ménagement,  il  s'arrêta  en  tournant  la  tète  sur 
son  épaule. 

— -  Le  roi ,  dit-îL 

En  effet,  le  roi,  sortant  du  Lonvre,  venait  de 
éeacendre  son  escalier,  et  arrêté  un  instant  sur 
la  dernière  marche ,  il  avait  entendu  la  fin  de 
la  discussion,  et  son  bras  royal  avait  arrêté  le 
bras  de  Carmainges. 

—  Qu'y  a-t-il  donc,  messieurs?  demanda-i-il 
de  cette  voix  à  laquelle  il  savait  donner ,  lors- 
qu'il le  voulait,  une  puissance  toute  souveraine. 
'—  n  y  a.  Sire,  s'écria  d'Epemon,  sans  se  don- 
ner la  peine  de  cacher  sa  colère,  il  y  a  que  cet 
homme,  un  de  vos  quarante-cinq,  du  reste  il 
ira  cesser  d'en  faire  partie,  il  y  a,  disje,  qu'en- 
Toyé  par  moi  en  votre  nom  pour  surveiller 


M.  de  Mayenne  pendant  son  séjour  à  Paris,  i} 
l'a  suivi  jusqu'au  delà  d'Orléans,  et  là  a  reçu  de 
lui  une  lettre  adressée  à  madame  de.  Montpen- 
sier.  —  Vous  avez  reçu  de  M.  de  Mayenne  une 
lettre  pour  madame  deMontpensier?  demanda 
le  roi. — Oui,  Sire,  répondit  Ernauton  ;  mais 
M.  le  duc  d'Epemon  ne  vous  dit  point  dans 
quelles  circonstances.  ^  Eh  bien!  cette  lettre, 
demanda  le  roi,  où  est-elle  ?~  Voilà  justement 
la  cause  du  conflit.  Sire;  M.  de  Carmainges  re- 
fuse absolument  de  me  la  donner ,  et  veut  la 
porter  à  son  adresse  :  refus  qui  est  d'un  mau* 
vais  serviteur,  à  ce  que  je  pense. 

Le  roi  regarda  Carmainges. 

Le  jeune  homme  mit  un  genou  en  terre. 

—  Sire,  dit-il,  je  suis  un  pauvre  gentilhomme» 
homme  d'honneur,  voilà  tout.  Tai  sauvé  la  vie 
à  votre  messager,  qu'allaient  assassiner  M.  de 
Mayenne  et  cinq  de  ses  acolytes,  car,  en  arri- 
vant à  temps,  j'ai  fait  tourner  la  chance  du  com- 
bat en  sa  faveur.  —  Et  pendant  ce  combat ,  il 
n'est  rien  arrivé  à  M.  de  Mayenne?  demanda  le 
roi.  —  Si  fait.  Sire,  il  a  été  blessé,  et  même 
grièvement.  —  Bon  !  dit  le  roi  ;  après  ?  —  Après, 
Sire?  —  Oui.  —  VoU'e  messager ,  qui  parait 
avoir  des  motifs  particuliers  de  haine  contre 
M.  de  Mayenne... 

Le  roi  sourit. 

Votre  messager.  Sire,  voulait  achever  son 
ennemi,  peut-être  en  avait-il  le  droit  ;  mais  j'ai 
pensé  qu'en  ma  présence  à  moi,  c'est-à-dire  en 
présence  d'un  homme  dont  l'épée  appartient 
à  Votre  Majesté,  cette  vengeance  devenait  un 
assas»nat  politique,  et... 

Ernauton  hésita. 

—  Achevez,  dit  le  roi.  —  Et  j*ai  sauvé  M.  de 
Mayenne  de  votre  messager,  comme  j'avais  sau- 
vé votre  messager  de  M.  de  Mayenne. 

D'Epemon  haussa  les  épaules,  Loignac  mor- 
dit sa  longue  moustache,  le  roi  demeura  froid. 

-—  Continuez,  dit-iL  —  M.  de  Mayenne,  ré- 
duit à  un  seul  compagnon ,  les  quatre  autres 
ontététués.— M.  de  Mayenne,  réduit,  dis-je,  à 
un  seul  compagnon,  ne  voulant  pas  se  séparer 
de  lui,  ignorant  que  j'étais  à  Votre  Majesté,  s'est 
fié  à  moi  et  m'a  recommandé  de  porter  une  lettre 
à  sa  sœur.  Tai  cette  lettre,  la  voici  :  je  l'offre  à 
Votre  Majesté ,  Sire ,  pour  qu'elle  en  dispose 
comme  elle  disposerait  de  moL  Mon  honneur 
m'est  cher,  Sire;  mais  du  moment  où  j'ai,  pour 


M4 


LEd  QUARANTE-CINQ. 


rif  pondre  à  ma  conscience,  1&  garantie  de  la  vo- 
lonté royale ,  Ja  fais  abnégation  de  mon  hon- 
neur, ile«ten  très  bonnes  mains. 

Emauton,  toujours  à  genoux,  tendit  les  ta- 
blettes au  roi. 

Le  roi  les  repoussa  doucement  de  la  main. 

—  Que  disiez-YOUS  donc,  d^Epemon  ?  M.  de 
Garmainges  est  un  honnête  homme  et  un  fidèle 
serviteur.  —  Moi,  Sire,  fit  d*Epernon,  Votre 
Majesté  demande  ce  que  je  disais?  —  Oui  ;  n*ai- 
je  donc  pas  entendu  en  descendant  cet  escalier 
prononcer  le  mot  cachot  ?  mordieu  !  tout  au  con- 
traire, quand  on  rencontre  par  hasard  un  homme 
comme  M.  de  Garmainges ,  il  faudrait  parler, 
comme  chez  les  anciens  Romains,  de  couronnes 
et  de  récompenses.  La  lettre  est  toujours  à  ce- 
lui qui  la  porte,  duc,  ou  à  celui  à  qui  on  la 
porte. 

D'Epemon  sMnclina  en  grommelant. 

—  Vous  porterez  votre  lettre ,  monsieur  de 
Garmainges,  reprit  le  roi,  sans  répondre  à  son 
favori.  —  Merci,  Sire,  dit  Garmainges  en  se  re- 
tirant. —  Où  la  portez-vous?  —  A  madame  la 
duchesse  de  Montpensier;  je  croyais  avoir  en 
rhonneur  de  le  dire  à  Votre  Majesté .  —  Je  m^ex- 
plique  mal.  A  quelle  adresse,  voulais-je  dire? 
est-ce  à  Fhôtel  de  Guise ,  à  ThAtel  Saint-Denis 
ou  à  Bel... 

Un  regard  de  d^Epemon  arrêta  le  roi. 

—  Je  n^ai  aucune  instruction  particulière  de 
M.  de  Mayenne  à  ce  sujet.  Sire  ;  je  porterai  la 
lettre  à  ThAtel  de  Guise.  —  Maintenant,  mon- 
sieur de  Garmainges...  Et  le  roi  regarda  fixe- 
ment le  jeune  homme.  —  Sire?  —  Avez-vous 
juré  ou  promis  autre  chose  à  M.  de  Mayenne 
que  de  remettre  cette  lettre  aux  mains  de  sa 
sœur?  —  Non,  Sire.  —  Vous  n'avez  point  pro- 
mis, par  exemple,  insista  le  roi,  quelque  chose 
comme  le  secret  sur  Tendroit  où  vous  pourriez 
rencontrer  la  duchesse?  —  Non,  Sire,  je  n*ai 
rien  promis  de  pareil.  —  Je  vous  imposerai  donc 
une  seule  condition  monsieur.  —  Sire,  je  suis 
Tesclave  de  Votre  Majesté.  —  Vous  rendrez 
eette  lettre  à  madame  de  Montpensier,  et  aus- 
sitôt cette  lettre  rendue ,  vous  viendrez  me  re- 
joindre à  Vincennes  où  je  serai  ce  soir.  —  Oui, 
Sire.  —  Et  où  yous  me  rendrez  un  compte  fi- 
dèle, où  vous  aurez  trouvé  la  duchesse.  —Sire, 
Votre  Majesté  peut  y  compter.  —  Sans  autre 
explication  ni  confidgyîe,  entendez-vous?  — 


Sire,  je  le  promets.  —  Eh  bien,  messieurs,  dit 
Henri,  partons. 

D'Epernon  s'inclina. 

Le  roi  avait  jeté  un  coup  d*œil  sur  ses  che- 
vaux, et  les  yoyant  si  rigoureux  et  si  piaffiaints^ 
il  n'avait  pas  voulu  courir  seul  le  risque  de  la 
voiture  ;  en  conséquence ,  après  avoir,  comme 
nous  l'avons  vu,  donné  toute  raison  à  Eman- 
ton,  il  avait  fait  signe  au  duc  de  prendre  place 
dans  son  carrosse.  Arrivés  à  cent  pas  environ 
au-delà  du  prieuré  des  Jacobins  situés  près  la 
porte  Saint-Antoine,  un  observateur  attentif 
eût  vu  jeter  au  roi  un  coup  d'œil  plus  furieux 
que  le  premier  sur  une  maison  de  belle  appa- 
rence qui  bordait  la  route  à  gauche,  et  qui, 
bâtie  au  milieu  d'un  charmant  jardin,  ouvrait 
sa  grille  de  fer  aux  lances  dorées  sur  la  grande 
route. 

Gette  maison  de  campagne  se  nommait  Bel- 
Esbat 

Tout  au  contraire  du  couvent  des  Jacobins , 
Bel-Esbat  avait  toutes  ses  fenêtres  ouvertes,  à 
l'exception  d'une  seule  devant  laquelle  retom- 
bait une  jalousie. 

Au  moment  où  le  roi  passa ,  cette  jalousie 
éprouva  un  imperceptible  frémissement. 

Enfin  l'on  arriva  à  Vincennes. 

Sa  Majesté ,  à  peine  descendue  de  voiture  » 
s'enferma  dans  sa  chambre. 

n  faisait  la  bise  la  plus  froide  du  monde  ; 
aussi  Sainte-Maline,  qui  avait  accompagné  le 
roi ,  commençait-il  à  s'accommoder  dans  nne 
grande  cheminée  où  il  comptait  se  réchauffer, 
et  dormir  en  se  réchauffant,  lorsque  Loignae 
lui  posa  la  main  sur  l'épaule. 

— Vous  êtes  de  corvée  aujourd'hui,  lui  dit-il  de 
cette  voix  brève  qui  n'appartient  qu'à  l'homme 
qui,  ayant  beaucoup  obéi,  sait  à  s(ta  tour  se 
faire  obéir  ;  vous  dormirez  donc  un  autre  soir  : 
ahisi  debout,  monsieur  de  Sainte-Maline.  —  Je 
suis  prêt;  j'ai  mis  mon  cheval  tont  sellé  au  ra* 
telier.  —  G'est  bien.  Vous  irez  droit  au  logis 
deÊ  quarante-cinq.  —  Oui ,  monsieur.  —  Là, 
vous  réveillerez  tout  le  monde ,  mais  de  telle 
façon,  qu'excepté  les  trois  chefs  que  je  vais  vous 
désigner,  nul  ne  sache  où  l'on  va  ni  ce  que  Ton 
va  faire.  —  J'obéirai  ponctuellement  à  ces  pre- 
mières instructions.  —  Voici  les  autres  : 

Vous  laisserez  quatorze  de  ces  messieurs  à  la 
porte  Saint-Antoine; 


Quinze  sutres  à  moilié  chemîu  ; 

St  TOUS  ramènerez  ici  les  quatorze  autres. 

--  Regardez  cela  comme  foit,  monsieur  de 
Loignac  ;  mais  à  quelle  heure  faudra-t-il  sortir 
de  Parisî  —  A  la  nuit  tombante.  —  A  cheval 
on  à  piedî  —  A  cheial.  —  Quelles  armes?  — 
Toutes  :  dague, épée  et  pistolets.  — CuirassésT 
—  Cuirassés.  —  Le  reste  de  la  coisigne,moQ- 
sieur?  —  Voici  trois  lettres  :  une  pour  H.  4e 
Chalabre,  une  pour  H.  de  Biran,  une  pour  tous. 
H.  de  Cbalabre  commandera  la  première  es- 
couade, IL  de  Biran  la  seconde ,  vous  la  troi- 
sième. —  Bien,  monsieur. —  On  n'ouvrira  ces 
lettres  que  sur  le  terrain  quand  sonneront  sii 
benres.  H.  de  Chalabre  ouvrira  lasienne  porte 
Saint-Antoine,  H.  de  Biran  i  la  Croii-raubio, 
vous  à  la  porte  du  donjon.  —  Le  surplus  des 
inatractions  est  dans  ces  trois  lettres.  Allez 
donc.  < 

Sainte-HalJne  salua  et  lortit. 

Une  benre  apte ,  il  était  au  logis  des  i)ua- 
rante-cinq. 

La  plupart  de  ces  mewieun  savouraient  déjà 
dans  leurs  chambres  la  vapeur  du  souper  qui 
fumait  aux  cuisines  re^wctives  de  leurs  mé- 


nagères ,  mais  d'un  seul  mot  II  renversa  tonte* 
les  écuelles. 

—  A  cheval ,  messieurs  !  dit-il. 

Et  laissant  tout  le  commun  des  martyrs  à  la 
confusion  de  cette  manœuvre,  il  expliqua  l'or- 
dre à  HH.  de  Biran  et  de  Chalabre. 

On  at  l'appel. 

Quarante-quatre  seulement,  y  compris  Sainte- 
Haline,  répondirent. 

—  Ernauton  de  CarmainKcs  manque,  dit 
U.  de  Chalabre ,  dont  c'était  le  tour  d'eiercer 
les  lonctions  de  fourrier. 

Une  joie  profonde  emplit  le  cceur  de  Sainte- 
Ualine  et  reÎBua  jusqu'à  ses  lèvres  qui  grima- 
cèrent un  sourire ,  chose  rare  chez  cet  homme 
au  tempérament  sombre  et  envieux. 

En  effet,  aux  yeux  de  Sainte-Haltne,  Ernau- 
ton se  perdait  itnmanquablement  par  cette  ab- 
sence, sans  raison ,  au  moment  d'uns  expédi- 
tion de  cette  importance. 

Les  quarante-cinq ,  ou  plutôt  les  quarante- 
quatre  partirent  donc ,  chaque  peloton  par  la 
route  qui  lui  était  indiquée,  c'est-à-dire  H.  de 
Cbalabre ,  avec  trebe  hoouies ,  par  la  porte 
Bourdelle  : 

20 


306 


LES  QUARANTE-CINQ. 


M.  <k  Km,  aiec  qiMMn,  pur  k  porte  du 
Temple; 

Bt  «bÂb  »  Sftinle-Malfait  airec  qvatone  w* 
très,  pftr  k  porte  Saiftl-^atMie. 

Ztt. 

B  OU  iii«lAe  do  diio  «alnmtoii,  que  Sainte- 
MalîBo  «rojoil  si  bi«i  port«»  powrsuivait  9» 
cobUoIio  Io  oouo  ittittlMiA  do  obl  fortune  00- 
conduite. 

n  otoit  d'ObordOitenlilQViMftvoilosMt  que 
h  dudiesn  do  MostpeMW,  qu'il  étoit  olMurgé 
do  TOtroutor,  do^oH  llro  à  TMlel  de  Guiso,  do 
moment  où  dlo  était  4  Pnm« 

Einoiiton  te  diri|oodoM  d^boidi  woIMW 

de  Gttioe. 
Lonqiio«  opite  o^raftr  tNtppiàkiitndopQito 

qui  hd  Ait  ou^oite  o^rao  une  oUrtaio  cimtno- 
pection,  il  demondo  rhonneur  d\imï  rntrevue 

avec  madame  la  duchesse  de  Montpensier,  il 
lui  fut  d'abord  cruellement  ri  au  nez. 

Puis,  comme  il  insista,  il  lui  fut  dit  qu'il  de- 
Tait  savoir  que  Son  Altesse  habitait  Soissons 
et  non  Paris. 

Ërnauton  s'attendait  à  cette  réception  :  elle 
ne  le  troubla  donc  point. 

—  Je  suis  désespéré  de  cette  absence,  dit-il, 
j'avais  une  communication  delà  phis  haute  im- 
portance à  faire  à  Son  Altesse  de  la  part  de 
M.  le  duc  de  Mayenne.  —  De  la  part  de  M.  le 
duc  de  Mayenne  T  fit  le  portier  ;  et  qui  donc 
vous  a  chargé  de  cette  communication  ?  —  M.  le 
'îuc  de  Mayenne  hji  même.  —  Chargé?  !ui,  le 

lue  !  s'écria  le  portier  avec  un  étonncment  ad- 
mirablement joué  ;  et  où  cela  vous  a-t-il  chargé 
de  cette  communication?  M.  le  duc  n'est  pas 
plus  à  Paris  que  madame  la  duchesse.  —  Je  le 
sais  bien,  répondit  E^mauton  ;  mais  moi  aussi 
je  pouvais  n*ètrc  pas  à  Paris  ;  moi  aussi ,  je 
puis  avoir  rencontré  M.  le  duc  aitlcurs  qu^à 
Paris;  sur  la  route  de  Bîois,  par  exemple. 
— Sur  la  route  de  Blois?  reprit  le  portier  un  peu 
plus  attentif,  —  Oui ,  et  sur  cette  routo  il  peut 
m'avoir  rencontré  et  m*atoir  chargé  d\in  mes- 
sage pour  madame  de  Montpensier. 

Une  lé^re  inquiétude  apparut  sur  te  visage 
de  nnterlocuteur,  lequet,  comme  sll  eut  craim 
qu'on  ne  forçât  sa  consigne,  tenait  toujours  la 
porte  entre-baitlée. 

—  Alors,  demanda-t-il,  ce  message.  —  Je  Tai. 


^  Sor  ^ronsf  ^  Là«  dit  Bmaulon  eu  frtppoDt 
sur  son  pourpoint. 

Le  fi<^o  somteur  attacha  sur  EraaulOD  «a 
regard  invostigolenr. 

—  Vous  diloa  qno  tons  ovoi  ce  message  sor 
^rous?  deaandn-t-il,  —  Oui,  monsîenr,  —  El 
qtte  co  meon|o  est  importuitt  —  De  k  plus 
iMLttle  inpormoo»  —  Vookft-YOMS  me  le  toe 
•poreevoir  senkoiont)  *-  Yolontiofs. 

Et  EmmCni  tîm  do  ta  poUhno  k  l^tre  <k 
M*  de  Mayenne. 

~Oli!  ohl  qnoBo  encre  singnttère!  fit  le 
portier^ —^  C'est  dn  aug«  répliqno  tegmalkiee- 
■Mnt  Emavton. 

Le  torrllMir  pàlit  à  coo  mots,  et  ptes  eocoie 
tons  donle  à  cette  idée  qno  00  nng  ponnît  être 
cdin  do  M.  do  Moyenne* 

—  Monaienr  «  dit  k  aorntonr  010c  fpnk 
hâte,  j^gnore  si  vous  trcwvert»  à  Parts  ou  dans 
les  environs  de  Paris,  madame  la  duchesse  de 
Montpensier;  mais,  en  tout  cas,  vcuilki  vous 
rendre  sans  retard  à  une  maison  du  faubourg 
Saint- Antoine  qu'on  appelle  Bcl-Esbat  et  qui 
appartient  à  madame  la  duchesse;  vous  ia  re- 
connaîtrez ,  vu  qu'elle  est  la  première  à  main 
gauche  en  allant  à  Vinccn nés,  après  le  cou- 
vent des  Jacobins;- très  certainement  vous  trou- 
verez là  quelque  personne  au  service  de  ma- 
dame la  duchesse  et  assez  avancée  dans  son 
intimité  pour  qu'elle  puisse  vous  dire  où  ma- 
dame la  duchesse  se  trouve  en  ce  moment. 

Ërnauton  fît  un  signe  de  tète  et  tourna  ses 
pas  vers  k  fhubourg  Saint- Antoine. 

Il  n'eut  aucune  peine  à  trouver,  sans  deman- 
der même  aucun  renseignement,  cette  maison 
de  Bel-ESbal,  contiguë  au  prieuré  des  Jacobins. 

!l  agita  la  clochette,  la  porte  s^ourrit. 

—  Entrez,  lui  dît-on. 

11  entra  et  la  porte  se  referma  derrfôrc  lui. 

Une  fois  introduit ,  on  parut  attendre  qn^iî 
prononçât  quelque  mot  d'ordre;  mais,  comme 
il  se  contentait  de  regarder  autour  dt  hii,  on  loi 
demanda  ce  qu^T  désirait.  —  Je  désire  parler 
à  madame  la  duchesse,  dit  le  jeune  homme.  — 
Et  pourquoi  venez-vous  chercher  madame  la 
duchesse  à  Be!-Esbat?  demanda  îc  valet.— 
Parce  que,  répliqua  Ërnauton,  leporiîer  de 
rhôtel  de  Guise  m*^  renvoyé  ici.  — Bfadame  ia 
duchesse  n'est  pas  plus  à  BeF-Bsbat  qu^  Paris, 
réphqua  h  valet.  —  Alors,  dît  Ërnauton,  je  ns- 


LB  WARAKTfr^MQ. 


307 


ter  enfers  elle  de  la  commission  dovin'a  ebwgé 
M.lediic  deMafeuK»  —  Pottr  dkv  pooima- 
ëane  ëuchease?  --  Pow  iMidaaie  l^teekesBe. 
-*  Une  CQHRDitBMB  de  M.  le  dne  de  Mayenne? 
-*OQi. 

Le  yalct  réfléchit  un  instant. 

—  Monsieur,  dit-i!,  je  ne  puis  prendre  sur 
B€i  de  fons  répoadie;  mais  j^i  ici  nn  supé- 
rieur qu'il  coDTient  que  je  consnke*  Veuillez 
atteadre.  —  Que  TeÂlà  des  gens  bien  servis , 
Biordien!  dit  Enanton.  Quel  ordie,  quelle  eon- 
signe,  quelle  exactitude  !  Certes,  ce  sent 
des  gens  dangereux  que  les  gens  qui  pen- 
sent avoir  besoin  de  se  garder  ainsi.  On 
B*entrepas  chez  MM.  de  Guise  cemme  au  Lou- 
vre» il  s'en  faut;  aussi  commencé-je  à  croire 
qoe  ce  n'est  pas  le  vrai  roi  de  France  que  yi 


Et  il  regarda  autour  de  lui  :  la  cour  était 
déserte  ;  mais  toutes  les  pottes  de^éeuries  ou- 
vertes, comme  si  Ton  attendait  quelque  troupe 
qui  n'eàt  qu'à  entrer  et  à  prendre  ses  quar- 
tiers. 

Ernautott  fut  intenmnpu  dans  son  examen 
par  le  valet  qui  rentra  :  il  était  suivi  d'un  antre 
valet. 

^  Confiez-moi  votre  cheval,  monsieur,  et 
suivez  mon  camarade,  dit-il;  tous  allez  trouver 
quek^'nn  qui  pourra  vons  répondre  beaucoiq[> 
mieux  qne  je  ne  puis  le  ûnre,  moi. 

Ernauton  suivit  le  valet,  attendit  nn  instant 
dons  une  espèce  d^anttdKUOBfare ,  et  bientôt 
après,  sur  l'ordre  qu'avait  été  prendre  le  servi- 
teur, fut  introduit  dans  une  petite  salle  voisine, 
où  travaillait  à  une  broderie  une  femme  vêtue 
sans  prétention,  quoique  avec  une  sorte  d'élè- 
gancc. 

Elle  tournait  le  dos  à  Emanton. 

—  Voici  le  cavalier  qui  se  présente  de  la  part 
de  M.  de  Mayenne ,  madame ,  dit  le  laquais. 

Elle  fit  un  mouvement. 

Ernauton  poussa  un  cri  de  surprise. 

—  Vous,  madame  !  s'écria-t-il  en  reconnais- 
sant son  page  sous  cette  troisième  transforma- 
tion. —  Vous!  s'écria  à  son  tour  la  dame,  en 
laissant  tomber  son  ouvrage,  et  en  regardant 
Ernauton. 

Puis  feisant  un  signe  au  laquais  : 

—  Sortez,  dit-elle.  -•  Vous  êtes  de  la  maison 


de  wwdame  ht  diichesn&  de  Monipensier»  ma- 
dame? demanda  Ernanlon  avec  surprise. — Uni, 
fit  l'ineonnne;  nnis  vous  ,  voua ,  monskur , 
comment  apporlen-votts  m  un  obessage  de 
M.de  Mayenne?— Par  une  suite  de  cireonH 
tanecff  que>e  ne  pouvais  piévotr  et  ifu^il  serait 
trop  long  de  voua  neonler ,  dit  Emaulan  avec 
une  circonspection  extrême.  —  Oh  !  voua  êtes 
discret,  monsieur,  continua  la  dame  en  sou- 
riant* *-  Madame,  répondit  Bmanton,  vous  ne 
me  ferez  pas  dire  ce  que  je  ne  sais  pas,  tonte 
ma  nussioa  consiste  à  remettre  une  lettre  à 
Son  Altesse.  •-  Eh  bien,  alors  cette  lettre?  dit 
la  dame  inconnue  en  tendant  la  main.  —  Cette 
lettre  ?  reprit  Ernauton.  ~  Veuillez  nous  la  re- 
mettre. —  Madame,  dit  Ernauton ,  je  crojrais 
avoir  en  Tbonnenr  de  vous  faire  counaître  qae 
cette  lettre  était  adressée  à  madame  In  duchesse 
de  Montpensier.  -•  Mais,  la  dnchesse  absente , 
reprit  impatiemment  la  dame,  e*est  moi  qui  la 
représente  ici  ;  vous  pouvez  donc.  .«<— ^e  ne  pais. 

—  Voua  défies-vousde  moi,  monsieur? — Je  le 
devrais,  madame,  dit  le  jeune  homme  avec  nn 
regard  à  reipreasion  duquel  il  n'y  avait  point 
à  se  tromper;  mais  malgré  le  payslère  de  votre 
conduite,  vous  m'avez  inspiré,  je  l'avoue,  d'au- 
tres sentiments  que  ceux  dont  vous  parlez.  — 
En  vérité!  s'écria  la  dame  en  rougissant  quel- 
que peu  sous  le  regard  enflammé  dTrnauton. 

Ernauton  s'inclina. 

—  Faites-y  attention,  monsieur  le  messager, 
dit-elle  en  riant,  vous  me  faites  une  déclaration 
d'ameur.  —  Mais,  oui,  madame,  dit  Ernauton, 
je  ne  sais  si  je  vous  reverrai  jamais,  et,  en  vé- 
rité ,  l'occasion  m'est  trop  précieuse  pour  que 
je  la  laisse  échapper.  —  Alors,  monsieur,  je 
comprends.  —  Vous  comprenez  que  Je  vous  ai- 
me, madame,  c'est  chose  fort  facile  à  compren- 
dre, en  effet.  —  Non ,  je  comprends  comment 
vous  êtes  venu  ici.  —  Ah  î  pardon,  madame , 
dit  Ernauton ,  à  mon  tour ,  c'est  moi  qui  no 
comprends  plus.  —  Oui,  je  comprends  qu'ayatii 
le  désfr  de  mo  revoir  vons  avez  p»^  nn  prétex- 
te!—Ah!  vous  me  jugez  ma).  Tai  en  effet  une 
lettre  de  M.  de  Mavennc  à  remettre  à  madame 
de  Montpensier,  et  cette  lettre  la  voici,  elle  est 
écrite  de  sa  main  ;  maïs  comme  elle  est  adt^essée 
à  madame  de  Monfpensier ,  elle  seule  la  lira. 

—  Eh  !  malheureux  insensé  que  tu  es,  s*éeria 
la  duchesse,  ne  me  reconnais-tu  pas,  ou  plutôt 


308 


LES  OUARANTE-CINQ. 


ne  me  devines-tu  pas  poar  la  maîtresse  suprê- 
me, et  Tois-tu  briller  les  yeux  d'une  servante  ? 
Je  suis  la  duchesse  de  Montpensier  ;  cette  let- 
tre, remets-la  moi.  -*  Vous  êtes  la  duchesse  ! 
s*éa*ia  Ernauton  en  reculant  épouvanté.— Eh  ! 
sans  doute.  Allons,  allons,  donne;  ne  vois-tu 
pas  que  j*ai  hâte  de  savoir  ce  qui  est  arrivé  à 
mon  frère  ? 

Mais,  au  lieu  d'obéir  comme  s'y  attendait  la 
duchesse,  le  jeune  homme,  revenu  de  sa  pre- 
mière surprise,  se  croisa  les  bras. 

—  Comment  voulez-vous  que  je  croie  à  vos 
paroles ,  dit-il ,  vous  dont  la  bouche  m'a  déjà 
menti  deux  fois?  • 

Ces  yeux ,  que  la  duchesse  avait  déjà  invo- 
qués à  l'appui  de  ses  paroles ,  lancèrent  deux 
éclairs  mortels  ;  mais  Ernauton  en  soutint  bra- 
vement la  flamme. 

*—  Vous  doutée  encore,  il  vous  faut  des  preu- 
ves quand  j'affirme,  s'écria  la  femme  impérieuse 
en  déchirant  à  beaux  ongles  ses  manchettes  de 
dentelles.  <—  Oui ,  madame ,  répondit  froide- 
ment Ernauton. 

L'inconnue  se  précipita  vers  un  timbre  qu'elle 
pensa  briser,  tant  fut  violent  le  coup  dont  elle 
le  frappa. 

La  vibration  retentit  stridente  par  tous  les 
appartements,  et  avant  que  cette  vibration  fût 
éteinte  un  valet  parut 

^  Que  veut  madame?  demanda  le  valet. 

L'inconnue  frappa  du  pied  avec  rage. 

—  Mayneville,  dit-elfe,  je  veux  Mayneville. 
N'est-il  donc  pas  ici  ?  —  Si  fait,  madame.  —  Eh 
bien!  qu'il  vienne  donc  alors! 

Le  valet  s'élança  hors  de  la  chambre  ;  une 
minute  après,  Mayneville  entrait  précipitam- 
menL 

—  A  vos  ordres,  madame,  dit  Mayneville.  — 
Madame!  et  depuis  quand  m'appelle-t-on  sim- 
plement madame,  monsieur  de  Mayneville?  fit 
la  duchesse  e^^aspérée.  —  Aux  ordres  de  Votre 
Altesse,  reprit  Mayneville  incliné  et  surpris  jus- 
qu'à l'ébahissement.  «—  Cest  bien  I  dit  Ernau- 
ton, car  j'ai  là  en  face  un  gentilhomme,  et  s'il 
me  flBût  un  mensonge,  par  le  ciel,  au  moins,  je 
saurai  à  qui  m'en  prendre.  —  Vous  croyez  donc 
enfin?  dit  la  duchesse.— Oui,  madame,  je  crois, 
et,  comme  preuve,  voici  la  lettre. 

St  k  jeune  homme,  en  s'înclinant ,  remit  à 


madame  de  Montpensier  cette  lettre  si  long- 
temps disputée. 

La  duchesse  s'empara  de  la  lettre,  l'ouvrit  et 
lut  avidement,  sans  même  cherchera  dissimu- 
ler les  impressions  qui  se  succédaient  sur  sa 
physionomie ,  comme  des  nuages  sur  le  fond 
d'un  ciel  d'ouragan. 

Lorsqu'elle  eut  fini,  elle  tendit  àMaynerille, 
aussi  inquiet  qu'elle-même ,  la  lettre  apportée 
par  Ernauton. 

Cette  lettre  achevée,  la  duchesse  et  Mayne- 
ville se  regardèrent,  aussi  étonnés  l'un  que 
l'autre. 

La  duchesse  rompit  la  première  ce  silence , 
qui  eût  fini  par  être  interprété  de  Ernauton. 

—  A  qui,  demanda  la  duchesse,  devons-nous 
le  signalé  service  que  vous  nous  avez  rendu , 
monsieur?  —  A  un  homme  qui ,  chaque  fois 
qu'il  le  peut,  madame,  vient  au  secours  du  plus 
faible  contre  le  plus  fort.  —  Voulez-vous  me 
donner  quelques  détails,  monsieur?  insista  ma- 
dame de  Montpensier. 

Ernauton  raconta  tout  ce  qu'il  savait  et  indi- 
qua la  retraite  du  duc.  Madame  de  Montpen- 
sier et  Mayneville  rajoutèrent  avec  un  intérêt 
facile  à  comprendre. 

Puis,  lorsqu'il  eut  fini. 

—  Dois-je  espérer,,  monsieur,  demanda  la 
duchesse ,  que  vous  continuerez  la  besogne  si 
bien  commencée  et  que  vous  vous  attacherez  à 
notre  maison  ?  —  Madame,  dit  Ernauton ,  j'ai 
eu  l'honneur  de  dire  à  M.  de  Mayenne  que  mon 
maître  est  un  bon  maître,  et  me  dispense,  par 
la  façon  dont  il  me  traite ,  d'en  chercher  un 
meilleur.  —  Ainsi,  monsieur,  voilà  tout  ce  que 
vous  avez  à  me  dire?  demanda  la  duchesse.  — 
rai  fait  ma  commission ,  répliqua  le  jeune 
homme;  il  ne  me  reste  donc  plus  qu'à  pré^n- 
ter  mes  très  humbles  hommages  à  Votre  Al- 
tesse. 

La  duchesse  le  suivit  des  yeux  sans  lui  ren- 
dre son  salut  ;  puis,  lorsque  la  porte  se  fut  re- 
fermée derrière  lui. 

—  Mayneville,  dit-elle  en  fraient  du  pied, 
faites  suivre  ce  garçon.  —  Impossible,  madame, 
répondit  celui-ci,  tout  notre  monde  est  sur  pied; 
moi-même  j'attends  l'événement  :  c'est  un  mau- 
vais jour  pour  faire  autre  chose  que  ce  quenous 
avons  décidé  de  faire. — Vous  avez  Taison,Mayne- 
ville  ;  en  vérité,  je  suis  folle  ;  mais  plus  tard.^ 


LES  QUARANTE-CINQ. 


309 


—  Oh!  plus  tard,  c'est  autre  chose;  à  votre 
aise,  madame. — Oui,  car  il  m'est  suspect  comme 
à  mon  frère.  —  Suspect  ou  non,  reprit  Mayne- 
▼iUc,  c'est  un  firaye  garçon,  et  les  braves  gens 
sont  rares.  11  faut  avouer  que  nous  avons  du  bon- 
heur ;  un  étranger,  un  inconnu  qui  nous  tombe 
du  ciel  pour  nous  rendre  un  service  pareil.  — 
N'importe,  n'importe,  Mayneville  ;  si  nous  som- 
mes obligés  de  l'abandonner  en  ce  moment,  sur- 
veillez-le plus  tard  au  moins.  —  Eh  !  mada- 
me, plus  tard,  dit  Mayneville,  nous  n'au- 
rons plus  besoin  de  surveiller  personne.  —  Al- 
lons ,  décidément,  je  ne  sais  ce  que  je  dis  ce 
soir  ;  vous  avez  raison,  Mayneville,  je  perds  la 
tète.  —  11  est  permis  à  un  général  comme  vous, 
madame,  d'être  préoccupé  à  la  veille  d'une  ac- 
tion décisive. — C'est  vrai.  Voici  la  nuit,  Mayne- 
ville, et  le  Valois  revient  de  Vinceaaes  à  la  nuit. 

—  Oh  !  nous  avons  du  temps  devant  nous  ;  il 
n*est  pas  huit  heures,  madame,  et  nos  hommes 
ne  sont  point  encore  arrivés  d'ailleurs.  —  Tous 
ont  bien  le  mot,  n'est-ce  pas?  —  Tous.  —  Ce 
sont  des  gens  surs  ?  —  Éprouvés,  madame.  — 
Comment  yiennent-ils?  —  Isolés,  en  pro- 
meneurs.—  Combien  en  attendez -vous?  — 
Cinquante  ;  c'est  plus  qu'il  n'en  faut,  compre- 
nez donc  !  outre  ces  cinquante  hommes ,  nous 
avons  deux  cents  moines  qui  valent  autant  de 
soldats,  si  toutefois  ils  ne  valent  pas  mieux.  — 
Mais,  voyez  donc  s'ils  viennent,  Mayneville, 
l'heure  approche.  —  Madame ,  je  suis  à  vos 
ordres. 

n  alla  au  balcon,  entr'ouvrit  les  volets,  passa 
•a  tète  el  essaya  de  voir  au  dehors. 

—  Je  ne  vois  rien ,  mais  j'entends  marcher 
des  chevaux.  —  Allons,  allons,  ce  sont  eux, 
Mayneville.  Tout  va  bien. 

Bt  la  duchesse  regarda  si  elle  avait  toujours 
à  sa  ceinture  la  fameuse  paire  de  ciseaux  d'or 
qni  devait  joaer  vn  n  grand  rôle  dans  Thi*- 
toîfe. 

xm. 

Emauton  sortit  le  cœur  assez  gros,  mais  h 
eooscience  assez  tranquille  :  il  ayait  en  la  chance 
de  ne  pas  trahir  le  roi,  de  ne  pas  trahir  M.  de 
Mayenne  et  de  ne  point  se  trahir  lui-même. 

Donc  il  était  content,  mais  il  désirait  encore 
beaucoup  de  choses,  et,  parmi  ces  choses,  un 


prompt  retour  à  Vincennes  pour  informer  le 
roi. 

Puis,  le  roi  informé,  pour  se  coucher  et 
songer. 

Aussi  à  peine  hors  la  porte  de  Bel-Esbat,  Er- 
nauton  mit-il  son  cheval  au  galop,  et  après  dix 
minutes  il  arrivait  au  donjon. 

Dans  la  cour,  Carmainges  aperçut  cinquante 
cavaliers  désarmés  qui,  l'oreille  basse  et  la  pâ- 
leur au  front,  entourés  de  cent-cinquante  che- 
vau-légers  venus  de  Nogent  et  de  Brie ,  déplo- 
raient leur  mauvaise  fortune  et  s'attendaient  à 
un  vilain  dénoûment  d'une  entreprise  si  bien 
commencée. 

C'étaient  nos  Quarante-Cinq  qui,  pour  leur 
entrée  en  fonctions,  avaient  pris  tous  ces  hom- 
mes, les  uns  par  ruse,  les  autres  de  vive 
force. 

Emauton  monta  les  degrés  qui  conduisaient 
à  la  chambre  du  roi. 

Ce  désarmement  opéré  il  se  trouva,  et  ce  fui 
Loignac  qui  constata  le  fait,  que  la  route  serait 
libre  jusqu'au  lendemain ,  puisque  l'heure  où 
les  cinquante  hommes  désarmés  devaient  se 
trouver  réunis  à  Bel-Esbat  était  passée. 

n  n'y  avait  donc  plus  péril  pour  le  roi  de  re- 
venir à  Paris. 

Loignac  comptait  sans  le  couvent  des  Jaco- 
bins et  sans  l'artillerie  et  la  mousqueterie  des 
bons  pères. 

Ce  dont  d'Épemon  était  parfaitement  infor* 
mé,  lui,  par  Nicolas  Poulain. 

Aussi,  quand  Loignac  vint  dire  à  son  chef; 
Monsieur ,  les  chemins  sont  libres ,  d'Épemon 
lui  repliqua-t-il  : 

—  Cest  bien.  L*ordre  du  roi  est  que  les 
Quarante-Cinq  Dissent  trois  pelotons,  un  devant 
et  un  de  chaque  côté  des  portières  ;  peloton 
assez  serré  pour  que  le  feu ,  s'il  y  a  feu  par 
hasard,  n'atteigne  pas  le  carrosse.  —  Très 
bien,  répondit  Loignac  avec  l'impassibilité 
du  soldat  ;  mais,  quant  à  dire  feu,  comme  je  ne 
vois  pas  de  mousquets ,  Je  ne  prévois  pas  de 
mousquetades. 

—  Aux  Jacobins,  monsieur,  yous  ferez  ser- 
rer les  rangs,  dit  d'Épemon. 

Ce  dialogue  fut  interrompu  par  le  mouve- 
ment qui  s'opérait  sur  l'escalier. 

C'était  le  roi  qui  descendait,  prêt  à  partir;  il 


310 


LES  Q13ARAOT&-CINQ. 


était  suî^  de  quelques  gentilâiommes ,  parmi 
lesquels  se  troarait  Ernauton. 

—  Messieurs ,  demanda  le  roi ,  mes  brades 
Quarante-Cinq  sont-ils  réunis  ?  —  Oui,  sire,  dit 
d*Ëpenion  en  lui  montrant  un  groupe  de  ca- 
Taliers  qui  se  dessinait  sous  les  Toutes.  —  Les 
ardres  ont  été  donnés  ? — Et  seront  suivis,  sire. 
—  Aknrs,  partons,  dit  Sa  Majesté. 

Loignac  fit  sonner  le  boute-selle. 

L*appel  fait  à  Toix  basse,  il  se  trouva  que  les 
Ouanuite-Cinq  étaient  réunis,  pas  un  ne  man- 
quait 

On  confia  aux  chevan-légersle  soin  d*empri- 
sonner  les  gens  de  MayneTille  et  de  la  ducbesse, 
vrec  défense,  sous  peine  éemoit,  4e  knridres- 
ner  une  wide  pnrole. 

Le  roi  monta  dans  son  carrosse  et  plaça  ion 
épée  nue  à  côté  de  lui, 

M.  d'Épernon  jura  padandious,  et  essaya 
galamment  si  la  sienne  jouait  bien  au  Tour- 
veau. 

Neuf  beures  tonnaient  an  donjon  :  Ton 
partit. 

Une  heure  après  le  départ  d*Emauton,  M.  de 
May  ne  ville  était  encore  à  la  fenêtre;  seulement, 
cette  heure  écoulée ,  il  était  beaucoup  moins 
tranquille,  et  surtout  un  peu  plus  enclin  à  es- 
pérer le  secours  de  Di*)u ,  car  il  commençait  à 
croire  que  le  secours  des  hommes  lui  manquait 

Pas  un  de  3i38  soldats  n'aTaitparu  :  la  route, 
silencieuse  et  noire,  ne  retentissait,  à  des  inter- 
valles éloignés,  que  du  bruit  de  quelques  che- 
vaux dirigés  à  toute  bride  sur  Vîncennes. 

A  ce  bruit,  M.  de  BJ^yneville  et  la  du- 
chesse essayaient  de  plonger  leurs  regards  dans 
les  ténèbres  pour  reconnaître  leurs  gens,  pour 
dcTiner  une  partie  de  ce  qui  se  passait,  ou  sa- 
voir la  cause  de  leur  retard. 

Mais,  ces  bruits  éteints»  tout  rentrait  dans  le 
silence. 

—  Neuf  heures,  dit  Mayneyille  répondant  à 
,  sa  propre  impatience  ;  eh  !  voilà  les  jacobins 

qui  sortent  de  leur  couvent  et  qui  se  rangent 
le  long  des  murs  de  la  cour  ;  peut-être  ont-ils 
quelque  avis  partîcuhcr,  eux.— Silence!  s'écria 
la  duchesse  en  étendant  la  main  verslliorizon. 
—Quoi?  —  Sâence,  écoutez  ! 

On  commençait  d^entendre  au  loin  un  roule- 
ment pareil  à  celui  du  tonnerre. 


—  CTest  la  cavalerie,  s^écria  la  dndiesBe,  ils 
nous  ramènent,  ils  nous  l^mènent! 

Et  passant ,  selon  son  caractère  emporté,  de 
fapprehension  la  ^us  cmelle  à  la  joie  la  plus 
folle,  die  battit  des  mains  en  criant  :  je  le  ticnsi 
je  le  ticnsi 

Mayneville  écouta  encore. 

—  Oui,  dit-il,  oui,  c*cst  un  carrosse  qnl  rouk 
et  des  chevaux  qui  galopent. 

Et  il  commanda  à  pleine  voix  : 

—  Hors  les  murs,  mes  pères,  hors  les  murs. 
Aussitôt,  la  grande  grîQe  du  prieuré  s*onvrît 

précipitamment ,  et,  dans  nn  bel  ordre ,  sorti- 
rent les  cent  moines  armés,  à  la  tète  desquels 
marchait  Borromée. 

Bientôt  la  route,  qm  fusait  nn  coude  à  qud- 
que  distance  du  prieuré ,  se  trouva  îlluminéo 
d*une  quantité  de  fiambeaux,  grâce  auxquels  la 
duchesse  et  Mayneville  purent  voir  reluire  dc5 
cuirasses  et  briller  des  épées. 

Incapable  de  se  modérer,  elle  cria  : 

—  Descendez,  Mayneville,  et  vous  me  ramè- 
nerez tout  lié,  tout  escorté  de  gardes!  —  Oui, 
oui,  madame,  dit  le  gentilhomme  avec  distrac- 
tion; mais  une  chose  m*inquiète.  —  Laquelle? 

—  le  n*entcnds  pas  le  signal  convenu.  —  A 
quoi  bon  le  signal  puisqu'on  le  tient?  —  Mais 
on  ne  devait  Varrèter  qu'ici,  en  face  du 
prieuré ,  ce  me  semble ,   insista  Mayneville. 

—  Ils  auront  trouvé  plus  loin  Foccasloo 
meilleure.  —  Je  ne  vois  pas  notre  officier.  — 
Je  le  vois,  moi.  —  Où  ?  —  Cette  plume  rouge! 

—  ▼entre-bleu,  madame!  —  Quoi?  —  Cette 
plume  rouge!  —  Eh  bien ?—  Cest  M.  dlîper- 
non!  M.  d:*£pemonl  Tépée  à  la  nain  !  --On 
loi  a  teiflié  son  épée!  *-  Par  la  mort,  Q  com* 
mande.  —  A  nos  geut  II  y  a  donc  tnihtaon? 

—  Eh  mada»e,neneaattlpasao8CcM.-^?ous 
êtes  fou,  Mayaevilk. 

fiicttflwnKentL(iignae«àla  lèle  dn  ftnmier 
peloton  des  Quarante-Cinq ,  brandissant  «M 
large  épée,  cria  :  Viire  le  roi  ! 

—  Vive  le  roi  !  répondirent  avec  leur  formi- 
dable accent  gascon  les  Quarante-Cinq  dans 
Tenthousiasine. 

La  duchesse  pâlit  et  tomba  sur  le  rebord  de 
la  croisée,  comme  si  elle  allait  s^évanouir. 

Mayneville,  sombre  et  résolu,  mit  Tepée  à  la 
main,  n  ignorait  si,  en  passant,  ces  hommes 
n^allaient  pas  envahir  la  maison. 


us  t}UAflANPfi^G«ft. 


911 


U  corlQgQ  anAçdt  tMjauré  oonme  «ne 
trombe  de  bruit  et  de  lumière.  Il«v;iit  êXUrni 
Bei-Ësbat,  ilaHntcttfiMre  ItpriMro^ 

Borraniée  fi«  trèis  pis  tti  «YMULÉâfiiac  ^Ui- 
sa  son  aliev«l  droit  à  oe  aoîM,  «(iii  seinUait 
fout  ta  robe  4e  teine  loi  offirir  le<x>nbât 

Mais  Borrom^,  eo  véiiiaUe  rtHre  qu'il  étftit^ 
€v«it  d*tta  coupd'iftil  eaiciilé  le  nombre  des  dé- 
fenaeert  du  roi ,  recoiimi  leur  mtnilieft  gQer>- 
rier.  L'ebscnœ  des  putittm  de  It  ducbeasetai 
révélait  le  sort  fatal  de  Tcntrcprise  :  hésiter  à  se 
•ououttn^  c*élait  Mtt  perdre. 

n  n'hésita  plus,  et  au  morocai  oè  le  poiMfl 
du  chet«l  de  UNgnao  allait  k  heurter.  Il  cria  : 
Vive  le  roi  l  d'une  voix  preeque  aussi  aoaote 
que  venait  de  le  faire  Loigaac. 

Alors  le  couvent  tout  entier  hurla  :  Vive  k 
roi  !  en  agitant  ses  armes. 

—  Merci,  aies  révérends  pères»  merci  !  cria  la 
^ix  stridente  de  Henri  Ul. 

Puis  il  passa'devant  le  eottvent,  qui  devait  être 
le  teme  de  sa  eocrse*,  oomme  un  seurbittoA 
de  fcn,  de  bmit  «I  de  gieiie.  Hissant  deitière  lui 
BeKEsbat  dans  robsenrilé. 

Du  haut  de  son  baleon,  eacfaée  par  Fécusson 
de  fer  doré,  derrière  lequel  elle  était  tombée  à 
fsnonXf  la  duciMase  voyait,  imsrrogeait,  dévo- 
rait chaque  visege,snr  leqnel  les  lorcbes  jetaient 
leur  flamlioyante  Inmière. 

^  Ah!  fit-elle sree  on  crf,  en  désignant  un 
des  eavalkrs  de  feseorte.  Voyc«  !  voyex,  May- 
eevilk  !  —  Le  jeune  homme,  le  messager  de  M. 
le  due  de  Mayenne  an  service  du  roi!  s'écria 
celuiHri.--*noQS  sommes  perdus!  murmurais 
duchesse.  —  Il  faut  foir,et  promptement,  ma- 
dame, dit  Mayneville  ;  vainqueur  aajourd^faiii, 
le  Valois  abusera  demain  de  sa  vidoîre.  -^Noiis 
awons  été  trahis  1  s'écria  la  duchesse»  Ce  Jeune 
homme  nous  a  trahis  !  Il  savait  tout  ! 

Le  rei  était  déjà  kin  :  Il  avait  disparu^  avec 
tonte  son  cseorle,  sous  la  porte  SaiAt'iAntoinev 
qui  s'était  OttVtffte  devant  Aui  et  rsHumée  dei^ 
ncps  nn« 

XIV. 

Chiootf  auquel  nos  koteurs  BOUS  permettocift 
de  revenir,  Chicoi«  aptes  la  décuuueite  impoiw 
tante  qu'il  venait  de  faire  en  reeonnaissaut  M. 
de  Mayenne,  Chioot  n'avait  pin  un  instant  à 


perdre  pour  se  jeter  k  fAusTtie  fossihie  hors  da 
retentissement  de  Taventure, 

—  Allons!  allons!  s>kria  k  brave  Gascon , 
en  prédpitBint  sa  coarseda  ofiité  de  Beaugency, 
c'est  ici  l'occasion  ou  jamais  de  faire  courir  sur 
des  chevaox  de  poule  l'argent  réoni  de  ces  trois 
illustres  personnages  qu'on  appelle  Henri  de 
Vaiois,  dom  ModeMa  Corenflot  et  Sébastien 
Chicot. 

Chioot,  une  fois  en  selle,  galopa  aussi  vite  que 
voulurent  bien  le  lui  permettre  les  clievaux  de 
trente  relais.  Quant  à  lai,  il  sembklt  fait  d'acier, 
ne  paraisHnt  pas,  an  bout  de  soixante  lieues 
dévorées  en  vingt  heures,  éprouver  k  moindre 
fatigue. 

Lorsque,  grâce  à  cette  rapidité,  il  eut  en  trais 
jours  atteint  BordeMx,  Chicot  jufea  qu'il  lui 
était  parfaitement  peitnis  de  reprendre  quelque 
peu  haleine. 

On  peut  penser  quand  on  galope;  on  ne  peut 
même  guère  faire  que  oek. 

Chicot  pensa  donc  beaueoop* 

Son  ambassade,  qui  prenait  de  k  gravité  au 
Air  et  à  neeure  qu'il  s'avançait  vers  k  tettne 
de  son  voyage,  son  ambascade  lui  apparut  sous 
un  jour  bien  itèrent,  sans  que  nous  puisskns 
dire  {irécisément  sons  quel  jonr  élk  lui  a|q>a- 
rut. 

Quel  prince  allait-il  trouver  dans  oet  étrange 
Henri,  que  ks  uns  croyaient  un  nkis,  les  au- 
tres un  lâche,  tous  un  renégat  sans  eons^ 
quencef 

Mais  sou  opinion  à  luf.  Chicot,  n'était  pas 
celk  de  tout  le  monde.  Depuis  son  séjour  en 
Navarre,  le  caractère  de  Henri,  eommo  la  peem 
du  caàiéléoa,  qui  subit  le  reflet  de  l'objet  sur 
lequel  il  se  trouve,  le  caractère  de  Henri,  tom*- 
chant  le  sol  natal,  avait  éprouvé  quelques 
nuances. 

C'est  que  Henri  avait  su  mettre  asseï  d'sspaeè 
entre  la  griffe  royale  et  cette  précieuse  peau, 
qu'il  avait  si  habilement  sasvée  detout  aoeroe 
pour  ne  plus  redouter  ks  atteintes. 

Cependant  sa  politique  extérieure  était  touK 
jours  k  mèflse  ;  il  s'éteignait  dans  le  bruit  gé- 
nénd,  éteignant  avec  lui  et  autou'  de  lui  quel^ 
ques  noms  illustres,  que,  dans  le  monde  fraa» 
(ais,  on  s'étonnait  de  voir  refléter  leur  cktté 
sur  nue  pàk  couronne  de  Navarre.  Comne  à 
taris,  il  CiisaH  ouur  assidue  à  sa  femme,  dom 


112 


LES  QUARAIfTE-CniQ. 


rinfluence,  à  deux  cents  lieues  de  Paris,  sem- 
blait cependant  être  devenue  inutile.  Bref,  il 
végétait,  heureux  de  vivre. 

Pour  le  vulgaire,  c*était  sujet  d'hypiirboliques 
nûlleries. 

Pour  Chicot ,  c'était  matière  à  profondes  ré- 
flexions. 

Chicot,  tout  en  faisant  ees  réflexions  tout  bas, 
sMnformait  tout  haut  où  était  le  roi. 

Le  roi  était  à  Nérac.  D*abord  on  Pavait  cru  à 
Pau,  ce  qui  avait  engagé  notre  messager  à  pous- 
ser jusqu^à  Montrde-Marsan;  mais,  arrivé  là,  la 
topographie  de  la  cour  avait  été  rectifiée ,  et 
Chicot  avait  pris  à  gauche  pour  rejoindre  la 
route  de  Nérac,  qu'il  trouva  pleine  de  gens  re- 
venant du  marché  de  Condom. 

On  lui  apprit,— Chicot,  on  se  le  rappelle,  fort 
eirconspect  quand  il  s'agissait  de  répondre  aux 
questions  des  autres.  Chicot  était  fort  question- 
neur,— on  lui  apprit,  disons-nous,  que  le  roi 
de  Navarre  menait  fort  joyeuse  vie,  et  qu'il  ne 
se  reposait  point  dans  ces  perpétuelles  transi- 
tions d'un  amour  à  l'autre. 

11  entra  vers  le  soir  à  Nérac,  justement  à 
l'heure  de  ces  promenades  qui  préoccupaient 
si  fort  le  roi  de  France  et  son  ambassadeur. 

Au  reste.  Chicot  put  se  convaincre  de  la  fa- 
cilité des  mœurs  royales,  à  la  façon  dont  il  fut 
admis  à  une  audience. 

Un  simple  valet  de  pied  lui  ouvrit  les  portes 
d*un  salon  rustique  dont  les  abords  étaient  tout 
émaillés  de  fleurs  ;  au-dessus  de  ce  salon  étaient 
Tantichambre  du  roi  et  la  chambre  qu'il  aimait 
à  habiter  le  jour,  pour  donner  ces  audiences 
saps  conséquence  dont  il  était  si  prodigne. 

Un  officier,  voire  même  un  page,  allait  le 
prévenir  quand  se  présentait  un  visiteur.  Cet 
officier  ou  ce  page  courait  après  le  roi  jusqu'à 
ce  qu'il  le  trouvât,  en  quelque  endroit  qu^il  fût. 
Le  roi  venait  sur  cette  seule  invitation,  et  rece- 
vait le  requérant. 

Chicot  fut  profondément  touché  de  cette  Ca- 
eilité  toute  gracieuse.  H  jugea  le  roi  bon,  can* 
dide  et  tout  amoureux. 

Ce  fut  bien  ^us  encore  son  opinion,  tors» 
qu'au  bout  d'une  allée,  non  pas  de  trois  mille 
pas,  mais  de  donxe  ou  quime,  au  bout  d*une 
allée  sinueuse  et  bordée  de  lauriers-roses  en 
fleurs,  il  vit  arriver,  avec  un  mauvais  fentre  sur 
k  lète,  un  pourpoint  feuiUeHBMrte  tt  des  bottas 


grises,  le  roi  de  Navarre  tontépanooi,  nn  bflbo- 
quet  à  la  main. 

Henri  avait  k  front  nni,eomnie  si  aucun  sond 
n'osait  reffleurer  de  l'atk ,  k  bouche  rieuse, 
rosil  brillant  d'insouciance  et  de  santé. 

Tout  en  s'approchant,  il  arrachait  de  k  main 
gauche  les  fleurs  de  k  bordure. 

—  Qui  me  veut  parier?  demanda-4-iI  à  son 
page.  ^-Sire,  répondit  celui-ci,  un  homme  qui 
m'a  l'air  moitié  seigneur,  moitié  homme  de 
guerre. 

Chicot  entendit  ces  derniers  mots  et  s'avança 
gracieusement. 

—  Cest  moi,  sire,  dit-il.  —  Bon,  s'écria  le  roi 
en  levant  ses  deux  bras  au  ciel,  monsieur  Chi- 
cot en  Navarre ,  monsieur  Chicot  chez  nous, 
ventre  saint-gris!  soyez  le  bien -venu,  cher 
monsieur  Chicot. 

~ Mille  grâces,  sire.  —Bien  vivant,  grâce 
à  Dieu.  —Je  l'espère  du  moins,  cher  sire,  dit 
Chicot,  transporté  d*use.  —  Ah  1  parbleu ,  dit 
Henri ,  nous  allons  boire  ensemble  d'un  petit 
vin  de  Limoux  dont  vous  me  donnerez  des  nou- 
velles ;  vous  me  faites  en  vérité  bien  joyeux  ; 
monsieur  Chicot;  asseyez-vous  k. 

Et  il  montrait  nn  banc  de  gazon. 

—  kmais,  sire,  dit  Chicot  en  se  défendant.    ^ 

—  Avez-vous  donc  fait  deux  cents  lieues  pour 
me  venir  voir,  afin  que  je  vous  laisse  debout? 
Non  pas,  monsieur  Chicot,  assis,  assis;  on  ne 
cause  bien  qu'assis.  —  Mais,  sire,  k  respect.  — 
Du  respect  chez  nous,  en  Navarre?  tu  es  fou, 
mon  pauvre  Chicot,  et  qui  donc  pense  à  cek? 

—  Non,  sire,  je  ne  suis  pas  fou,  répondit  Chi- 
cot; je  suis  ambassadeur. 

Un  léger  pli  se  forma  sur  le  front  pur  dn  roi; 
mais  il  disparut  si  rapidement  que  Chieot,  tout 
observateur  qu^il  était,  n'en  reconnut  même  pas 
k  trace. 

—  Ambassadenr,  dit  Henri  avec  nne  sar|Mrise 
qu'il  essaya  de  rendre  naïve ,  ambassadeur  de 
qui?— Ambassadeur  du  roi  Henri  10.  le  viens 
de  Paris  et  du  Louvre,  sire. — Ah!  c'est  dilié- 
rent  alors,  dit  le  roi  en  se  levant  de  son  banc  de 
gazon  avec  un  soupir.  Allez,  page  ;  kisseipoous. 
Montes  dn  vin  an  premier,  dans  ma  chambre; 
non,  dans  mon  cabinet.  Venez  avec  moi,  Ghi- 
cot,  que  je  vous  conduise. 

Chieot  suivit  k  roi  de  Navarre»  Henri  mar- 


LES  QUARAimMaNQ. 


3t3 


chait  plus  Tîte  alors  qa*en  retenant  par  son 
allée  de  lauriers. 

—  Quelle  misère!  pensa  Chicot,  de  venir 
troubler  cet  honnête  homme  dans  sa  paix  et 
dans  son  ignorance.  Bast!  il  sera  philosophe  ! 

Le  cabinet  du  roi  de  Navarre  n*était  pas  bien 
somptueux,  comme  on  le  présume.  Sa  Majesté 
Béarnaise  n'était  point  riche,  et  du  peu  qu'elle 
atait,  ne  faisait  point  de  folies.  Ce  eabinet  oc- 
cupait, avec  la  chambre  à  coucher  de  parade 
tonte  Taile  droite  du  chAteau,  un  corridor  était 
pris  sur  Tantiehambre  des  gardes  et  sur  la 
chambre  à  coucher;  ce  corridor  conduisait  au 
eabinet. 

De  cette  pièce  spacieuse  et  assez  convenable- 
ment meublée ,  quoiqu'on  n'y  trouvât  aucune 
trace  de  luxe  royal ,  la  vue  s'étendait  sur  des 
prés  magnifiques  situés  au  bord  de  la  rivière. 

De  grands  arbres,8aules  et  platanes,cachaient 
le  cours  de  l'eau  sans  empêcher  les  yeux  de 
s'éblouir  de  temps  en  temps,  lorsque  le  fleuve 
sortant,  comme  un  Dieu  mythdogique  de  son 
feuillage,  faisait  resplendir  au  soleil  de  midi  ses 
écailles  d'or ,  ou  à  la  lune  de  minuit ,  ses  dra- 
peries d'argent. 

Le  roi  s'assit,  avec  sa  bonhomie  ordinaire  et 
son  sourire  étemel,  dans  un  grand  ûuitenil  de 
daim  à  clous  dorés,  mais  à  franges  de  laine; 
Chicot,  pour  lui  obéir,  fit  rouler  en  face  de  lui 
un  pliant  ou  plutôt  un  tabouret  recouvert  de 
même  et  enrichi  de  pareils  ornements. 

Henri  regardait  Chicot  de  tous  ses  yeux,  avec 
des  sourires,nous  Tavons  déjà  dit,mais  en  même 
temps  avec  une  attention  qu'un  courtisan  eht 
trouvée  fatigante. 

Puis  prenant  un  air  sérieux,  Henri  dit  à  Chi- 
cot: 

—  Voulez-vous  que  nous  parlions  d*abord  de 
îotre  visite?  —  Si  cela  ne  fatigue  pas  trop  votre 
Majesté,  je  me  mets  à  ses  ordres. 

L*œil  du  roi  étincela. 

—  Me  fatiguer!  reprit-il;  puis,  d*un  autre 
ton  :  il  est  vrai  que  je  me  rouille  ici,  continua- 
t-ilavec  calme.  Mais  je  ne  suis  pas  fiatigué  tant 
que  je  n'ai  rien  Hait.  Or,  aujourdliui  Henri  de 
Navarre  a,  deçà  et  delà ,  fort  traîné  son  corps, 
iBtts  te  roi  n'a  pas  encore  fidt  agir  son  esprit. 
^ Sire,  j*en  suis  bien  aise,  répondit  Chicot; 
ambassadeur  d'un  roi,  TOlre  parent  et  votre 
«mi,  f  ai  des  eommiasîMis  fort  délieales  à  fiûre 


près  de  Votre  Majesté.  —  Pi  riez  vite  alors,  car 
vous  piquez  ma  curiosité.  — Sire...  —  Vos  let- 
tres de  créance  d'abord,  c'est  une  formalité  inu- 
tile ,  je  le  sais ,  puisqu'il  s'agit  de  vous  ;  mais 
enfin  je  veux  vous  montrer  que  tout  paysan 
béarnais  que  nous  sommes,  nous  savons  notre 
devoir  de  roi. 

Et  Henri  étendit  la  main. 

—  Voilà  le  malheur,  sire,  reprit  Chicot;  j'a- 
vais une  lettre  et  peu  de  gens  l'eussent  eue 
meilleure.  —  Votis  l'avez  perdue?  —  Je  me 
suis  hâté  de  Tanéantir,  sire,  car  M.  de  Mayen- 
ne courait  après  moi  pour  me  la  voler.  —  Le 
cousin  Mayenne?  —  En  personne.  —  Heureu- 
sement, il  ne  court  pas  bien  fort.  Engraisse-t- 
il  toujours  ?  —  Ventre  de  biche,  pas  en  ce  mo- 
ment, je  suppose.  —  Et  pourquoi  cela  ? — Parce 
qu'en  courant,  comprenez-vous,  sire,  il  a  eu  le 
malheur  de  me  rejoindre,  et  dans  la  rencontre, 
ma  foi,  il  a  attrapé  un  bon  coup  d'épée.  —  Et 
de  la  lettre?  —  Pas  l'ombre ,  grâce  à  la  pré- 
caution que  j'avais  prise.  —  Bravo  !  vous  aviez 
tort  de  ne  pas  vouloir  me  raconter  votre  yoyage^ 
monsieur  Chicot,  dites-moi  cela  en  détail,  cela 
m'intéresse  vivement.  —  Votre  Majesté  est  bien 
bonne.  —  Seulement  une  chose  mMnquiète.  — 
Laquelle?  —  Si  la  lettre  est  anéantie  pour  mons 
de  Mayenne ,  elle  est  de  même  anéantie  pour 
moi  ;  comment  donc  saurai-je  alors  quelle  chose 
m'écrivait  mon  bon  frère  Henri ,  puisque  sa 
lettre  n'existe  plus?  —  Pardon,  sire;  elle  existe 
dans  ma  mémoire.  — Comment  cela?  —  Avant 
de  la  déchirer,  je  l'ai  apprise  par  cœur.  —  Ex- 
cellente idée,  monsieur  Chicot,  excellente,  et 
je  reconnais  bien  là  l'esprit  d'un  compatriote. 
Vous  allez  me  la  réciter,  n'est-ce  pas  ?  —  VoIoih 
tiers,  sire.  — Telle  qu'elle  était  sans  y  rien 
changer?  —  Sans  y  foire  un  seul  contre-sen». 

—  Comment  dites-vous  ?  —  Je  dis  que  je  vais 
vous  la  dire  fidèlement;  quoique  j'ignore  la 
langue,  j'ai  bonne  mémoire.  —  Quelle  langue? 

—  La  Ismgue  latine  donc.  —  Je  no  vous  com- 
prends pas,dit  Henri  avec  son  clair  regard  à  l'ad- 
resse de  Chicot.  Vous  parlez  de  langue  latine, 
de  lettre...  —  Sans  doute.  —  Expliquez-vous  ; 
la  lettre  de  mon  frère  était-elle  donc  écrite  en 
latin?  —  Eh  !  oui,  sire.  —  Pourquoi  en  latin? 

—  Ah!  sire,  sans  doute  parce  que  le  latin  est 
une  langue  audacieuse,  la  langue  qui  sait  tout 
dirsi  la  langue  aveclaqnelle  Perse  et  Juvénal 


ai4 


LCS  <^ARANT£-CINQ. 


oot  éternisé  la  démence  et  les  «rreiirs  des 
rois  —  Des  rois?  —  fit  des  rcioeSi  sire« 

Le  sourcU  du  roi  se  plissa  sur  sa  profonde 
orbite. 

— Je  veux  dire  des  empereurs  et  des  impéra- 
trices» reprit  Chicot.  —  Vous  savez  donc  le  la- 
tin, vous,  monsieur  Chicot  ?  reprit  froidement 
Henri.  —  Oui,  sire,— Alors,  tous  ma  viendrez 
eo  aide  ;  car,  moi,  je  cannais  peu  le  latm.  Ré- 
citez donc.-^ Votre  Majesté  ardonne.  — €*esNi- 
dire  que  je  vous  prie,  dier  monsieur  Chioot* 

Chicot  récita  la  lettre  avec  lotîtes  sortes  de 
préambules. 

Lorsqu'il  eât  terminé,  Henri,  feîgamt  de  ne 
pas  saisir  le  sens  du  récit,  dit  à  Chicot,  comme 
illuminé  par  une  idée  : 

-*  Faites  une  chose,  monsieur  Chicot.  —  La- 
quelle? —  Ailes  trottTer  ma  femme  Margota; 
elle  est  satante;  récilei-4tti  la  lettre,  et  bien 
sûr  qu'elk  comprendra,  elle.  Alors,  et  loutaa- 
turelleroent,  elle  me  TexpUqiiera.^  Ah  !  voilà 
qui  est  admirable!  s'écria  Chicot.  —  N'est-ce 
pas?  vos-y.  —  i'j  cours,  sire.  «—  Allez ,  mon 
4Lmi,  allez. 

Chicot  prit  les  rcBseignemenls  pour  trouver 
madame  Marguerite  et  quitta  le  roi,  plus  con- 
vaincu que  jamais  que  iê  roi  était  une  énigme. 

La  reine  habitait  Tautre  allé  du  château,  di- 
visée àpeu  près  de  la  même  fiiçoa  que  celle  que 
venait  de  quitter  Chicot. 

On  entendait  toiy ours  de  ce  côté  quelque  mu- 
sique, on  y  voyait  toiqonrs  rôder  quelque  pa- 
nache. 

Née  an  pied  du  trône,  fiUe,  sœur  et  femme  de 
roi,  Mai^pierite  avait  profondément  souffert.  Sa 
philosophie,  plus  Danfaromie  que  celle  du  roi  de 
Navarre,  était  moins  solide,  parce  qu'elle  n'é- 
tait que  factice  et  due  h  Tétudë,  tandis  que  celle 
du  roi  naissait  de  son  propre  fond. 

Aussi  Maignerite ,  toute  philosophe  qu'cUc 
était,  ou  plutôt  qu'elle  voulait  être ,  avait-oUe 
d^  laissé  le  temps  et  les  chagrins  imprimer 
leurs  sillons  oxpressib  sur  son  visage. 

Elle  était  néaomeins  encore  d'une  remarqua- 
ble beauté,  beauté  de  physionomie,  surtout, 
celle  qui  frappe  le  moins  chez  les  personnes 
d'un  rang  vulgaire,  mais  qui  plaît  le  plus  chez 
les  illustres,  à  qui  l'on  est  to^jours  pnôt  à  ac- 
corder la  suprématie  de  la  beauté  physique. 
Maignerite  avait  k  sourire  joyeuKct  bon,  l'^nil^ 


humide  et  hrillant,  le  geste  sou|^c  et  carres- 
sant;  Mai^crite,  nous  l'avons  dit,  était 
toiyours  une  aéerahie  créature* 

Femme,  elle  marchait  comme  une  princesse  ; 
reine,  elle  avait  la  démarche  d'une  rhannaiHp 
femme« 

MHfpwrile  allait  plus  4e  eonCuients.  U 
pauvre  reine  n'en  voulait  plus,  depuis  qu'ils 
avaient,  po«r  de  rargunt,  «eadu  aa  eoafiiBce 
et  son  boMMnr« 

Elle  marchmt  dette  seule,  etcela  douUnt 
pent-éfere  eoeora  nm  yeux  des  Nsvamis,  nus 
qu'ils  s'en  douMnauÉ  euz^viAaiss,  la  fluiesté 
de  cette  attitude,  mieux  dessinée  par  son  infe- 

Du  reste ,  le  mavmii  vouloir  qu'eUe  sentait 
chez  Henri,  étak  font  ittstiticIJif ,  et  venait  bien 
plutôt  de  la  propre  eenacieiice  de  ses  torts,  qse 
des  ftdts  du  Béarnais.  Bnrî  ménageait  en  elle 
une  fille  de  France;  il  ne  lui  parlait  qo'afec 
nne  obséquieuse  politesse,  oo  qn'avee  un  gra- 
cieux abandon;  9  n'avmt  pour  elle,  en  tonte 
ceeasîon  et  à  propos  de  toutes  choses ,  que  les 
procédés  d*iin  mari  et  d'un  ami. 

Telles  étaient  les  études  et  les  réflexioss 
qne  fhisait,  snr  des  apparences  bien  faibles  en- 
core, Chicot,  le  plus  cÂ>servatenr  et  le  plus  oé- 
tîeuleux  des  hommes. 

n  s'était  présenté  d^abord  au  palais,  rensei- 
gné par  Henri,  mais  il  n^y  avait  trouvé  person- 
ne. Marguerite,  lui  avait-on  dit ,  était  au  bout 
de  cette  belle  allée  parallèle  au  fleuve,  et  il  se 
rendait  dans  cette  allée,  qui  était  la  fameuse 
allée  des  trois  miBe  pas,  par  celle  des  lauritts- 
roses. 

Comme  un  page  du  roi  précédait  Chicot,  U 
reine,  dont  les  yeux  erraient  çà  et  là  atcc  Té- 
tcrncUc  inquiétude  des  cœurs  mélancoliques, 
la  reine  reconnut  les  couleurs  de  Navarre  et 
rappela. 

—  Que  veux-tu,  d'Aubiac?  demandA-l-€ll«- 
Le  jeune  homme,  nous  aurions  pu  dircren- 

fanty  car  il  n'avait  que  douze  ans  à  peine,  rou- 
git et  plpya  le  genou  devant  Marguerite. 

—  Madame,  div41  en  fhiaçais,  carUrûse 
exigeait  qu'on  prosciivU  le  patois  de  tootes  les 
manifestations  de  service  ou  de  toutes  les  rete- 
tions  d'atBures ,  uu  gentilhomme  de  Pans,  en- 
voyé du  Leuvreà  Salfaiesté  lenû  deNavam 


LES  QUARANTR-aNQ. 


31 S 


«I  renvoyé  par  Sa  Majesté  le  roi  de  Navarre  à 
vous,  désire  parler  à  Votre  Majesté. 

Un  fen  subit  colora  le  beau  visage  de  Mar- 
guerite; elle  se  retourna  vivement  et  avec  cette 
sensation  pénible  qui,  à  toute  occasion,  pénètre 
les  cœurs  longtemps  froissés. 

Chicot  était  debout  et  immobile  à  vingt  pas 
d'elle. 

Ses  yeux  subtils  reconnurent  au  maintien  et 
à  la  silhouette ,  car  le  Gascon  se  dessinait  sur 
le  fond  orangé  du  ciel ,  une  tournure  de  con- 
naissance ;  elle  quitta  le  cercle,  au  lieu  de  com- 
mander au  noureau  venu  d^approcher. 

En  se  retournant  toutefois  pour  donner  un 
adieu  à  la  compagnie,  elle  fît  signe  du  bout  des 
doigts  à  un  des  plus  richement  vêtus  et  des 
plus  beaux  gentilshommes. 

L*adieu  pour  tous  était  réellement  un  adieu 
pour  on  seul. 

Mais  comme  le  cavalier  privilégié  ne  parais- 
sait pas  sans  inquiétude ,  malgré  ce  salut  qui 
avait  pour  but  de  le  rassurer  et  que  Tœil  d'une 
femme  voit  tout  : 

—  Monsieur  de  Turenne,  dit  Marguerite, 
veuillez  dire  à  ces  dames  que  je  reviens  dans 
on  instant. 

Le  beau  gentilhomme  au  pourpoint  blanc  et 
bleu  s'inclina  avec  plus  de  légèreté  que  ne  Veut 
fait  un  courtisan  indifférent. 

La  reine  vint  d^un  pas  rapide  à  Chicot  qui 
avait  examiné  toute  cette  scène,  si  bien  en 
harmonie  avec  les  phrases  de  la  lettre  quMi  ap- 
portait, sans  bouger  d^une  semelle. 

—  Monsieur  Chicot!  s'écria  Marguerite  éton- 
née 9  en  abordant  le  Gascon.  —  Aux  pieds  de 
Votre  Majesté,  fit  Chicot,  de  Votre  Majesté,  tou- 
jours bonne  et  toujours  belle,  et  toujours  reine 
à  Nérac  comme  au  Louvre.  —  C'est  miracle  de 
vous  voir  si  loin  de  Paris ,  monsieur.  —  Par- 
donnez-moi, madame,  car  ce  n'est  pas  le  pau- 
vre Chicot  qui  a  eu  Tidée  de  faire  ce  miracle. 

—  Je  le  crois  bien,  vous  étiez  mort,  disait-on. 

—  Je  faisais  le  mort.  —  Que  voulez-vous  de 
nous,  monsieur  Chicot ,  secais-je  particulière- 
ment assez  heureuse  ponr  qu^on  se  souvint 
de  la  reine  de  Navarre  en  France  ?  —  Oh  ! 
madame,  dit  Chicot  en  souriant  ,  soyez 
tranquille ,  on  n*oublie  pas  les  reines  chez  nous, 
quand  elles  ont  votre  âge  et  surtout  votre 
beauté.  —  On  est  donc  toujours  galant  à  Paris? 


—  Le  roi  de  FVance,  ajoirta  Chicot  sans  répon- 
dre à  la  dernière  question,  écrit  m^  me  à  ce  su- 
jet an  roi  de  Navarre. 

Marguerrte  rougtt. 

^■'  n  écrit?  demanda-fr-€lle.— Oui,  madame, 
-î—  Et  c'est  vous  qui  avez  apporté  la  l^îltre?  ^ 
Apporté,  non  pas,  par  des  raisons  qne  le  roi  de 
Navarre  vous  expliquera,  mais  apprise  par 
cœur  et  répétée  de  souvenir,  —le  comprends  : 
cette  lettre  était  d^importance;  et  vous  avez 
craint  qu'elle  ne  se  "perdit  ou  qu^on  ne  vous  la 
volât?  --  Voilà  le  vrai,  madame;  maintenant, 
que  Votre  Majesté  m'excuse  ;  mais'  la  lettre  était 
écrite  en  latin.  — Oh!  très  bien!  s'écria  la  rei- 
ne; vons  savez  que  je  sais  le  latin.—  Et  h  roi 
de  Navarre,  demanda  Chicot,  le  sait-il?— Cher 
monsieur  Chieat,  répondit  Marguerite ,  il  est 
fort  dfficile  de  savoir  ce  qoe  sait  le  roi  de  Na- 
varre. •—  Ah  l  idi  1  fit  Chicot,  heureux  de  voit 
qu'il  n^étaît  pas  le  seuhà  chercher  le  mot  de 
l'énigme.  —  S'il  faut  en  croire  les  apparenceft, 
continua  Marguerite,  î!  le  sait  fort  mal,  car  ja- 
mais il  ne  comprend ,  ou  du  moins  ne  semble 
comprendre  quand  je  parle  en  cette  langue  avec 
quelqu'un  do  la  cour. 

Chicot  se  mordit  les  lèvres. 

—  Ah  diable  !  fit-0.  —  Lui  avez- vous  dit 
cette  lettre?  demanda  Marguerite.  —  C'était  à 
lui  qu'elle  était  adressée.  —  Et  a-t-il  paru  la 
comprendre?  — Mais  pas  très  bien. 

—  Aors,  qn'a-t-il  fait?  *-  11  m'a  envoyé 
vers  vous,  madame.  —  Vers  moi?  —  Oui, 
en  disant  que  cette  lettre  paraissait  con- 
tenir des  choses  trop  importantes  pour  la  faire 
traduire  par  un  étranger,  et  qnll  valait  mieux 
que  ce  ffttvous,  qui  étiez  la  plus  belle  des  sa*- 
vantes  et  la  plus  savante  des  bcBes.  —Je  vous 
écouterai,  monsieur  Chicot,  puisque  c'est  Tor- 
dre du  roi  que  je  vous  écoute,  dit  Marguerite 
un  peu  émue.  — >  Merci,  madame;  oii  plait-îl  à 
Votre  Majesté  que  je  parte?  —  Ici  ;  non ,  non , 
chez  moi  plutôt;  venez  dans  mon  cabinet,  je 
TOUS  prie. 

Marguerite  regarda  profondément  Chicot,  qni 
par  pitié  pour  elle  peut-être,  lui  avait  d'avance 
laissé  entrevoir  un  coin  de  la  vérité. 

La  pauvre  femme  sentit  le  besoin  d'un  appui, 
d'un  dernier  retour  vers  l'amour  peut-être, 
avant  de  subir   l'épreuve  qui  la  menaçait  : 

—  Vicomte ,  dit-elle  à  M.  de  Turenne,  votra 


3ie 


LES  QUARANTE-CINQ. 


bras  jusqu^u  château.  Précédex-nous  «  mon- 1 
sieur  Chicot,  je  vous  supplie  ! 

Arrivés  dans  le  cabinet.  Chicot  fut  invité  à 
s'asseoir  dans  un  beau  et  bon  fauteuil  de  tapis- 
serie représentant  un  amour  éparpillant  un 
nuage  de  fleurs  ;  un  page,  qui  n*était  pas  d*Au- 
biac ,  mais  qui  était  plus  beau  et  plus  riche* 
ment  vêtu,  offrit  de  nouTeaux  rafraîchisse- 
ments  au  messager. 

Chicot  n'accepta  point,  et  se  mit  en  devoir , 
quand  le  vicomte  de  Turenne  eut  quitté  la  pla- 
ce, de  réciter,  avec  une  imperturbable  mémoi- 
re, la  lettre  du  roi  de  France  et  de  Pologne  par 
la  grâce  de  Dieu. 

Cbicot  transmetteit  cette  traduction  avec  Tac- 
cent  le  plus  étrange  possible,  afin  que  la  reine 
fût  le  plus  longtemps  possible  à  la  comprendre  ; 
mais  si  fort  habile  qu'il  fût  à  travestir  son  pro- 
pre ouTrage,  Marguerite  le  saisisssait  au  vol  et 
ne  cachait  aucunement  sa  fureur  et  son  indi- 
gnation. 

—  Par  la  sainte-communion,  dit  la  reme, 
quand  Chicot  eut  achevé,  mon  frère  écrit  joli- 
ment en  latin;  quelle  véhémence,  quel  style  ! 
Je  ne  l'eusse  jamais  cru  de  cette  force.  —Ah  ! 
vraiment!  s'écria  en  entrant  un  personnage 
tout  hilare  et  tout  bruyant. 

Chicot  et  la  reine  se  retournèrent  d'un  même 
mouvement. 
C'était  le  roi  de  Navarre.  (1) 

—  Voyons,  monsieur  Chicot ,  dit  le  roi ,  de 
l'air  d'un  homme  qui  s'apprête  à  se  bien  ré- 
jouir, vous  avez  dit  cette  fameuse  lettre  à  ma 
femme,  n'est-ce  pas?— Oui,  sire.  —  Eh  bien, 
ma  mie,  dites-moi  un  peu  ce  que  contient  cette 
fameuse  lettre.  —  C'est  une  lettre  pei^e,  sire. 
—  Bah!  -—  Oh  oui!  et  qui  contient  plus  de  ca- 
lomnies qu'il  n'en  faut  pour  brouiller  non  seu- 
lement un  mari  avec  sa  femme,  mais  un  ami 
avec  tous  ses  amis.  —  Oh!  oh!  fit  Henri  en  se 
redressant  et  en  armant  son  visage  naturelle- 
ment si  franc  et  si  ouvert,  d'une  défiance  affec- 
tée, brouiller  un  mari  et  une  femme,  vous  et 
moi  donc!  —  Vous  et  moi,  sire.  *-  Et  en  quoi 
cela,  ma  mie? 

Chicot  se  sentait  sur  les  épines,  et  il  eut 
donné  beaucoup,  quoiqu^il  eût  très  faim,  pour 
s'aller  coucher  sans  souper. 


—  Le  nuage  ya  crever,  murmurait-il  en  ki- 
même,  le  nuage  va  crever  !  —  Sire,  dit  la  rei- 
ne, je  regrette  fort  que  Votre  Majesté  ait  oublié 
le  latin ,  qu'on  a  dû  lui  enseigner  cependaDl 
Car  si  vous  compreniez,  vous  verriez  dans  U 
lettre  force  compliments  de  toute  nature  pour 
moi.  —  Oh  !  très  bien,  dit  le  roi.  -  Mais  cd 
quoi,  reprit  Henri,  des  compliments  pour  tous 
peuvent-ils  nous  brouiller,  madame?  car  enfin, 
tant  que  mon  frère  Henri  vous  fera  des  compli- 
ments, je  serai  de  l'avis  de  mon  frère  Henri;  si 
l'on  disait  du  mal  de  vous  dans  cette  lettre,  ah! 
ce  serait  autre  chose,  madame,  et  je  compren- 
drais la  politique  de  mon  frère.  —  Ah  !  si  l'on 
disait  du  mal  de  moi ,  vous  comprendriez  la 
politique  de  Henri. 

—  Oui,  de  Henri  de  Valois  :  il  a  pour  nous 
brouiller  des  motifs  que  je  connais.  —  Atten- 
dez alors,  sire  ;  car  ces  compliments  ne  sont 
qu'un  exorde  insinuant  pour  arriver  à  des  in- 
sinuations calomnieuses  contre  vos  amis  et  les 
miens. 


(I)  Voir  k  f rawa  nr  «eitr. 


I 


Et  après  ces  roote  audacieusement  jetés, 
Marguerite  attendit  un  démenti. 

Chicot  baissa  le  nez,  Henri  haussa  les  épau- 
les. 

—  Voyez,  ma  mie,  dit-il,  si,  après  tout,  tous 
n'avez  pas  trop  entendu  le  latin,  et  si  cette  in- 
tention mauvaise  est  bien  dans  la  lettre  de 
mon  frère. 

Si  doucement  et  si  onctueusement  que  Henri 
eût  prononcé  ces  mots,  la  reine  de  Natarre 
lui  lança  un  regard  plein  de  défiance. 

—  Comprenez-moi  jusqu'au  bout,  dit-elle, 
sire.  —  Je  ne  demande  pas  mieux.  Dieu  m'es 
est  témoin,  madame,  répondit  Henri.  —  Atci- 
vous  besoin  ou  non  de  vos  serviteurs?  voyons. 
—  Si  j'en  ai  besoin ,  ma  mie?  La  belle  ques- 
tion !  Que  ferais-je  sans  eux  et  réduit  à  mes 
propres  forces,  mon  Dieu  !  —  Eh  bien!  sire, 
le  roi  veut  détacher  de  vous  vos  meilleur 
serviteurs.  —  Je  l'en  défiel  —  Bravo! 
sire,  murmura  Chicot.  —  Eh!  sans  doute,  fit 
Henri,  avec  cette  étonnante  bonhomie  qui  lu 
était  si  particulière ,  que ,  jusqu'à  la  fia  de  sa 
vie,  chacun  s'y  laissa  prendre ,  car  mes  servi- 
teurs me  sont  attachés  par  le  cosur  et  non  par 
l'intérêt.  Je  n'ai  rien  à  leur  donner,  moi.— 
Vous  leur  donnez  tout  votre  cœur,  toute  votre 
foi,  sire,  c'est  le  meilleur  retour  d'un  roi  i  ses 


.      '.     .  ARY 

} 

Î       /si  .;-•.    '  -.  .JX   AND 


>mm  â«a  ueux  noms  que  je  cherdiais, 

\utame,  Margota  cim  Tunnnio. 
Hifgoeril^t  ^^^  ^<>>s«  <ictint  cramoisie. 


doute,  ma  mie,o*est  celui  que  tous  donnez. 

—  Et  Henri  baisa  la  main  à  moitié  glacée  de 
Marguerite. 


L  L.  O         V  'JMn^^J  J   J    JL         »_;  J  1  1   V 


LES  QUARAMTE-OHQ. 


317 


amis.  —  Oui ,  ma^mie ,  eh  bien?  —  Eh  bien , 
sire ,  n*ayez  {4us  foi  en  eux.  —  Ventre  saint- 
gris,  je  n*en  manquerai  que  s'ils  xsî'j  forcent^ 
c*est-à-dire  s*ils  déméritent.  —  Bon,  alors,  fit 
Mai^erite ,  on  tous  prouTera  qu'ils  déméri- 
tent, sire  ;  voilà  tout.  —  Ah  !  ah  !  fit  le  roi  ; 
mais  en  quoi  ? 

Chicot  baissa  de  nouveau  la  tète ,  comme  il 
faisait  dans  tous  les  moments  scabreux. 

—  Je  ne  puis  vous  conter  cela,  sire,  répon- 
dit Marguerite,  sans  compromettre... 

Et  elle  regarda  autour  d'elle. 

Chicot  comprit  qu'il  gênait  et  se  recula. 

—  Cher  messager ,  lui  dit  le  roi ,  veuillez 
m  attendre  en  mon  cabinet  :  la  reine  a  quelque 
chose  de  particulier  à  me  dire,  quelque  chose 
de  très  utile  pour  mon  service  ,  à  ce  que  je 
Tois. 

Marguerite  resta  immobile,  à  l'exception  d'un 
léger  signe  de  tête  que  Chicot  crut  avoir  saisi 
seul. 

Voyant  donc  qu*il  faisait  plaisir  aux  deux 
époux  en  s'en  allant,  il  se  leva  et ' quitta  la 
chambre,  avec  un  seul  salut  à  l'adresse  de  tous 
deux. 

flenri.et  sa  femme  eurent  donc  la  satisfac- 
tion du  tête-à-tète. 

—Monsieur,  dit  Marguerite,  j'attends  que 
TOUS  m'interrogiez. 

—  Cette  lettre  vous  préoccupe  fort,  ma  mie, 
dit-il  ;  ne  vous  alarmez  dqnc  pas  ainsi ,  quelques 
aplicati<ms seulement;  par  exemple, que  veu- 
lent dire  ces  mots  :  quotidiè  scandcdum ,  qui  se 
tronvent  dans  la  lettre. 

— Mai^erite  fit  un  mouvement  et  répondit  : 

-*  Mais ,  sire  à  qui  s^appliqaeraient  ces  pa- 
roles? 

—  Ah  !  voilà  ce  que  je  n'ai  pu  comprendre. 
Mais  vous  qui  savez  le  latin,  vous  allez  me  l'ex- 
pliquer. 

Marguerite  rougit  jusqu'aux  oreilles,  tandis 
que,  btète  baissée, la  main  en  l'air,  Henri 
avait  Tair  de  chercher  naïvement  à  quelle  per- 
sonne de  sa  cour  le  quoMiè  êcandalum  pouvait 
•'appliquer. 

*-  ÊÊargçêa ,  niarmurait-t-il ,  Margota  eum 
IWimiio.VoUà  les  deux  noms  que  je  cherchais, 
nadame,  Marffota  eum  Turénmo. 

Marguerite,  cette  fois,  devint  cramoisie. 


-*  Des  caiomtties  !  sire ,  s'éeria-t-elle ,  allez- 
vous  me  répéter  des  calomnies  ! 

-^  Coupable,  se  dit  noosna,  n'est-ce  pas, 
continua  Henri? 

•^  Oui ,  Monsieur ,  nocens. 

— Eh  bien,  il  y  a  dans  la  lettre  :  Margota 
eu/nTurenniOfOm^  nooaUes,  convenifiiU  tn 
aistdlo  nomine  Lorgnac*  Mon  Dieu!  que  je 
regrette  de  ne  pas  avoir  l'esprit  aussi  orné  que 
j'ai  la  mémoire  sûre  ! 

— Àmho  nocerUes ,  répéta  tout  bas  Margue- 
rite ,  plus  pâle  que  son  col  de  dentelles  gaude- 
ronnées  ;  il  a  compris. 

—  Margota  eum  TurenrUo ,  ambo  noowtes. 
Que  diable  a  voulu  dire  mon  frère  par  ambo  ? 
poursuivit  impitoyablement  Henri  de  Navarre. 
Ventre  saint-gris,  ma  mie,  c'est  bien  étonnant 
que,  sachant  le  latin  comme  vous  le  savez, 
vous  ne  m'ayez  point  encore  donné  l'explica- 
tion de  cette  phrase  qui  me  préoccupe. 

—  Sire,  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  dire  déjà... 

—  Eh  pardieu!  interrompit  le  roi,  voici  jus- 
tement Turennius  qui  se  promène  sous  vos  fe- 
nêtres, et  qui  regarde  en  l'air,  comme  s'il  yous 
attendait,  le  pauvre  garçon.  Je  vais  lui  faire  si- 
gne de  monter;  il  est  fort  savant,  lui,  il  me 
dira  ce  que  je  veux  savoir. 

—Sire!  sire!  s'écria  Marguerite  en  se  sou- 
levant sur  son  fauteuil  et  en  joignant  les  deux 
mains,  sire,  soyez  plus  grand  que  tous  ces 
brouillons  et  tous  les  calomniateurs  de  France. 

—  Eh  !  ma  mie ,  on  n'est  pas  plus  indulgent 
en  Navarre  qu'en  France ,  ce  me  semble;  ici, 
cependant,  nous  devrions  être  indulgents. 
Madame;  nous  menons  si  douce  vie ,  vous  dans 
les  bals  que  vous  aimez,  moi  dans  les  chasses 
que  j'aime.  - 

—  Oui ,  oui,  sire ,  dit  Marguerite,  vous  avez 
raison,  soyons  indulgents. 

—  Oh!  j'étais  bien  sûr  de  votre  cœur,  ma 
mie. 

—  C'est  que  vous  me  connaissez,  sire. 

—  Oh!  oui!  dit  Henri,  je  vous  connais  bien. 
Madame ,  et  mon  frère  de  France  aussi ,  lui  qui 
dit  tant  de  bien  de  vous  dans  cette  lettre,  et 
qui  ajoute  :  Fiat  samun  exemplum  ftatim ,  of- 
que  re$  certior  evmiet.  Ce  bon  exemple,  sans 
doute,  ma  mie,  c'est  celui  que  vous  donnez. 

—  Et  Henri  haisa  la  main  à  moitié  glacée  de 
Marguerite. 


SI  B  LES  OCAlUNn^ailQ. 


Puis  8*«iTèteiit  sar  le  scbil  et  la  porte  :  vous 
savez  que  je  pars  deflMiiii  po«r  la  eliasse;  peut- 
être  ne  TOUS  iTT«fm-je  qo'ain  reloor,  peut-être 


dot,  par  cenaéquent  plua  de  trois  cent  auik 
ecus,  phi8  de  Tilles,  et  surtout  plus  de  Cahors. 
CTest  une  foçon  comme  ime  autrt.  d^âuder  la 


même  jamais....  ces  loups  sont  de  mauvaises  ;  parole,  et  mon  frère  de  Valois  est  fort  adroità 


bêtes  ;  venez,  quo  je  vous  embrasse,  ma  mie. 
Il  embrassa  pres(|«e  affectueusement  Mar- 


ées sortes  de  piégfes.  —  Vous  aimcrics  cepen- 
dant foTi  à  tenir  cette  place,  n*esi-ce  pas,  sire! 


guérite ,  et  sortit,  la  laissant ,  stupéfaite  de  ■  dit  Chicot.  —  Sans  doute  ;  car  enfin,  qu'est-ce 


tout  ce  qu'elle  venait  d'entendre. 
Le  roi  rejoignit  Chicot  dans  son  cabinet 
Chicot  était  encore  tout  agité  des  craintes  de 


que  ma  royauté  de  Béam?  une  pauvre  petite 
principauté  'que  Tavarice  de  mon  beau-{rére 
et  de  ma  belle-mère  ont  tellement  rognée,  que 


Tcxplication.  •  le  titre  de  roi  qui  y  est  attaché  est  deveaD  on 

—  Eh  bien!  Chicot,  fit  ^nri.  —  Eh  bien!  '  titre  ridicule.  —  Oui,  tandis  que  Cahonajosté 
sire ,  répondit  Chicot.— Tu  ne  sais  pas  ce  que  à  cette  principauté...  —  Cahors  serait  mon 
la  reine  prétend?— Non.— Elle  prétend  que  boulevart,  la  sauvegarde  de  ceux  de  ma  religion, 
ton  maudit  latin  va  troubler  tout  notre  mena-  —  Eh  bien,  mon  cher  sire,  faites  votre  deuil 
ge.— Eh!  sire,  s^écria  Chicot,  pour  Dieu,  de  Cahors,  car  que  vous  soyez  brouillé  ou  non 
oublions-le ,  ce  latin  »  et  tout  sera  dit. — ^11  n'en  avec  madame  Marguerite,  le  roi  de  France  ne 
est  pas  d'un  morceau  de  latin  dédamé  comme  vous  la  remettra  jamais,  et  à  moins  que  vous 
d*un  morccan  de  latin  écrit>  le  vent  emporte  ne  la  preniez...  —  Oh!  s'écria  Henri,  je  ia 
Fun, — le  feu  ne  peut  pas,  quelquefois,  réus-  prendrais  bien,  si  elle  n'était  si  Corte,  et  sur- 
sir  à  dévorer  Tantre.  |  tout  si  je  ne  haïssais  la  guerre.  —  Cahors  est 

-*  Je  vois  avec  bonheur,  sire,  répondit  Chicot,  '  imprenable,  sire,  dit  Chicot, 
fue  tout  ce  que  Ton  tentera,  sera  inutile,  et,|     Henri  arma  son  visage  dVine  impénétrable 
que  rien  ne  pourra  rompre  la  bonne  harmonie  '  naïveté. 

qui  existe  entre  vous  et  la  reine.  —  Eh  î  mon  —  Oh  !  imprenable,  imprenable,  dit-il;  si 
ami,  rintérêt  qu'on  a  à  tious  brouiHer  est  trop  aussi  bien  j'avais  une  armée...  que  je  n'ai  pas. 
clair...  —  Je  vous  avoue,  sire,  que  je  ne  suis  —  Éfcoutez,  sire,  dit  Chicot,  nous  ne  sommes 
pas  si  pénétrant  que  vous  le  croyez.  —  Sans  pas  ici  pour  nous  dire  des  douceurs.  Entre 
doute,  tout  ce  que  désire  mon  frère  Henri,  c'est  Gascons,  vous  savez,  on  va  branchement.  Pour 
que  je  répudie  sa  sorar.  —  Comment  cela?  prendre  Cahors,  où  est  M.  de  Vesra,  il  fao- 
Exp)iquez-moi  la  chose,  je  vous  prie.  Peste? je  drait  être  un  Annibal  ou  un  César,  et  Vetre 
ne  croyais  pas  venir  à  si  bonne  école.  -7-  Tu  Majesté... 
sais  qu'on  a  oublié  de  me  payer  la  dot  de  ma  '     Eh  bien!  Ma  Majesté?  demanda  Henri  avec 


femme,  Chicot.  —  Non,  je  ne  le  savais  pas, 
sire  ;  seulement  je  m'en  doutais.  — -  Que  cette 
dot  se  composait  de  trois  cent  mille  écus  d*or. 


son  narqnois  sourire. 

—  Votre  Majesté  Ta  dit,  dlc  n'inine  ptf  b 
guerre. 


—  Joli  denier.  —  Et  de  plusieurs  villes  de  su-  I  Henri  soupira,  un  trait  de  flamme  îNomma 
reté,  eU  entre  oes  villes^  celle  de  Cahors.  —  |  son  œil  plein  de  mélancolie  ;  mais,  coiD|m- 
Jolie  ville,  mordicu.  -^  ^m  rédamé,  non  pas  '  mant  aussitôt  ce  mouvement  involontaire,  il 
mes  trois  cent  mille  éeus  d'or,  tout  pauvre  que  \  lissa  de  sa  maki  noircie  par  le  hàk^  sa  barbe 
je  suis,  je  me  prétends  plus  riche  que  le  roi  rude  et  brune,  en  disant  :  ne  parlons  pbiâ  de 
de  France,  mais  Gsbor».  —  Ah  !  vous  avez  ré-  ,  oes  choses  qiû  me  troubteai  î'espfiL  Je  n  ai 
clamé  Cahors,  sire.  Veaitra  de  biciie,  Tons  avez  pas  CalMvs  ;  eh  bien.,  je  m^en  passecai* 
bien  fait  ;  et  h  votre  place,  j'eusse  fait  comme  — -  C'est  dur,  ■mnh  roi  \  —  Uo^  veux-ta?  pai5- 
vous.  —  Et  voilh  pompqnoi,  dit  le  Béarnais  avec  qae  tq  pensas  toêHOBèaie  que  jjBflHMs  iknii  ae 
sen  fin  sounre,  vfMSàpenrqvoi...  Comprends^u  me  rendra  cette  ville.  —  Je  le  pense,  sire,j'eo 
maintenant  Y  Non,  le  diaMe  m'^osporte!  <—  sois  sâr,  et  cela  pont  tUNSiaisoiiSi.  — Dis-les- 
Voilà  pourquoi  eo  ne  vovdnut  brouiller  avec  mu.  Chicot.  -«  Volontiera:  la  premièie,  c'est 
ma  i^mme  an  potnl  que  )•  la  répudiasse,  que  Cahors  ast  une  villa  de  bon  produit:  q«e 
Plus  de  femme,  tu  entends.  Chicot,  ptes  de    le  roi  de  France  aimera  mieui  se  la  réstfTer 


LES  QUARANTE-CINQ. 


311 


qte  de  la  donner  à  qui  que  ce  soit.  -*  Ce  Q^est 
pis  tout  à  fait  honnête  cela.  Chicot.  —  Cest 
royal,  sire.  —  Ah  !  c'est  royal  de  prendre  ce 
qui  plaît? -—Oui,  cela  s'appelle  se  faire  la  part 
du  lioo,  et  le  lion  est  le  roi  des  animaux.  —  Je 
me  souviendrai  de  ce  que  tu  me  dis  là,  mon 
bon  Chicot,  si  jamais  je  me  fiais  roi.  Ta  seconde 
raison,  mon  fils?  —  La  voici  :  madame  Cathe- 
rine... —  EUe  se  mêle  donc  toujours  de  poli- 
tique, ma  honne  mère  Catherine?  interrompit 
Henri.  —  Toujours,  madame  Catherine  aime 
mieux  voir  sa  fille  à  Paris  qu'a  Nérac,  près 
(Telle  que  près  de  tous,  —  Tu  crois?  Elle  n'aime 
cependant  pas  sa  fille  d'une  folle  manière, 
madame  Catherine.  —  Non;  mais  madame 
Marguerite  vous  sert  d'otage,  sire.  —  Tu  es 
confit  en  finesse.  Chicot.  Le  diable  m'em- 
porte, si  j'eusse  jamais  songé  à  cela;  mais  en- 
fin tu  peux  avoir  raison  ;  oui,  oui,  une  fille  de 
France,  au  besoin,  est  un  otage.  Eh  bien  ?  — 
Eh  bien!  sire,  en  diminuant  les  ressources, 
on  diminue  le  plaisir  du  séjour.  Nérac  est  une 
ville  fort  agréable,  qui  possède  un  parc  char- 
mant et  des  allées  comme  il  n'en  existe  nulle 
part;  mais  madame  Marguerite,  privée  de  res- 
sources s'ennuira  à  Nérac,  cl  regrettera  le  Lou- 
vre. —  J*aime  mieux  ta  première  raison.  Chi- 
cot, dit  Henri  en  secouant  la  tète.  —  Alors  je 
vais  vous  dire  la  troisième  :  Entre  le  duc 
^iWnjou  qui  cherche  à  se  faire  un  trône  et  qui 
^'mue  la  Flandre,  entre  MM.  de  Guise  qui 
voudraient  se  forger  nne  couronne  et  qui  re- 
muent la  France;  entre  S.  M.  le  roi  d*Espagne 
qui  voudrait  tàter  de  la  monarchie  unîTerselle 
et  qui  remue  le  monde,  vous,  prince  de  Na- 
varre, vous  faites  la  balance,  et  maintenez  un 
certain  équilibre.  —  En  vérité,  moi,  sans  poids. 
— tetement,  Voyez  plutôt  la  république  suisse. 
Devenez  puissant,  c*est-à-dire  pesant,  et  vous 
emporterez  le  ptatean.  Tons  ne  serez  phis  un 
contre-poids,  vous  serez  un  poids.  —  Oh!  j>u- 
ne  beaucoup  cette  raiaon-fii,  Ghioot,  et  elle  est 
parfaitement  bien  déduite.  Tu  es  véritablement 
clerc.  Chicot.  —  Wà  fbi,  sire.  Je  suis  ce  que 
je  puis,  dit  Chicot,  flatté,  quoi  qu'il  en  eût,  âa 
oinnpliment,  et  se  kissant  allelr  à  cette  bonho- 
mie royale  à  laquelle  il  n'étidt  point  accoutu- 
loé.  —  VoiE  donc  Texplleation  de  ma  sitaation? 
^  Senri —  OnnpIfeCe,  stre.  -*  Bt  moi  qnf  ne 
▼oytis  rien  de  tout  cela,  Oicot,  mof  qnf  esp^ 


rais  toujours,  comprends-tu?  —  Eh  bien,  sire, 
si  j'ai  un  conseil  à  vous  donner,  c'est  de  cesser 
d'espérer;  au  contraire!  Je  vais  donc  faire. 
Chicot,  pour  cette  créance  du  roi*  de  France, 
ce  que  je  fais  pour  ceux  de  mes  métayers  qui 
ne  peuvent  me  solder  le  fermage;  je  mets  un 
P  à  côté  de  leur  nom.  —  Ce  qui  vent  dire  payé* 

—  Justement.  —  Mettez  deux  P,  sire,etpous» 
sez  un  soupir. 

Henri  soupira. 

—  Ainsi  lerai-je.  Chicot,  dit-il.  Au  leate, 
mon  ami,  tu  vois  qu'on  peut  vivre  en  Béara 
et  que  je  n'ai  pas  absolument  besoin  de  Cahors. 

—  Je  vois  cela,  et,  comme  je  m'en  doutais^ 
vous  êtes  un  prince  sage,  un  roi  philosophe... 
Mais  quel  est  ce  bruit?  —  Du  bnût?  où  cela? 

—  Mais  dans  la  cour,  ce  me  semUe»  -^ 
Regarde  par  la  fenêtre^  mon  ami,  regarda 

Chifiol  a'aiHprocha  de  la  croisée* 
^  Sir«,  dit-il,  il  y  a  ca  bas  une  domaine  de 
gens  assez  mai  accoutrai*  — >  Ahl  ce  sont  BMe 
pauvrea,  fit  le  roi  de  Nevane  est  ae  k«enC  — 
Votre  Miû^^  *  see  paiivreel  -^  Sana  doule» 
Dieu  ne  reeoiwnaBdeht^l  point  kdiiarité?  Pomt 
n'être  point  cathoUqve,  Ghieel,  je  n'en  «nia  pe» 
moins  chrétien.  •—  Brava,  ^ire.  —  Viens  €bir 
cet,  descendow;  nous  ferona  eoBesible  Tan- 
mône.  puia  noue  remooleroBa  sonper.  —  Siie. 
je  voua  suis.  -<->  Prends  cette  boôrse  qui  eal 
sur  la  taU^le»  prte  4e  aen  épée,  voiMa?  -«- 
Je  la  tiens,  sire.^  ^  A  merveille. 

Be'deMeBdirent  donc  :  la  suit  était  venae. 
Le  roi,  tout  en  marchant,  paraisBait  aoncieox, 
préoccupé* 

Chicot  le  regardait  el  •'Mrislait  de  eeUe 
préoeei^MtîoB. 

—  Oà  diable  ai-je  en  Tidée,  se  disaH-i!  à 
Ini-mème,  d*iAer  parler  politîqne  à  ce  brave 
prince?  je  hri  ai  mis  h  mort  an  ecenr,  en  vérité  f 
Absurde  bélftre  qne Je  suis,  va  f 

Une  fois  descendu  dans  la  cour,  Henri  de 
Navarre  s^approcha  du  groupe  de  mendiants 
qui  avait  été  signalé  par  Chicot. 

C'était  en  effet  une  douzaine  d*hommes  de 
stature,  de  physionomie  et  de  costume  diffé- 
rents ;  des  gens  qu'un  inhabile  observateur  e&t 
remarqués  à  leur  voix,  à  leur  pas,  à  leurs  ges- 
tes, pour  des  bohfimiens,  des  étrangers»  des 
passants  insolites,  et  qn^nn  obsenratenr  habile 


330 


LES  QUARàNTE-ONQ. 


eût  reconnus,  lui,  pour  des  gentilshommes  dé- 
guisés. 

Henri  prit  la  bourse  des  mains  de  Chicot  et 
fit  un  signe. 

Tous  les  mendiants  parurent  comprendre 
parfaitement  ce  signe. 

Ils  vinrent  alors  le  saluer,  chacun  à  son  tour, 
avec  un  air  d'humilité  qui  n'excluait  point  un 
regard  plein  d'intelligence  et  d'audace,  adressé 
au  roi  lui  seul,  comme  pour  lui  dire  : 

—  Sous  l'enveloppe  le  cœur  brûle. 

Henri  répondît  par  un  signe  de  tète,  puis 
introduisant  l'index  et  le  pouce  dans  la  bourse 
que  Chicot  tenait  ouverte,  il  y  prit  une  pièce. 

—  Eh  !  fit  Chicot,  vous  savez  que  c'est  de 
l'or,  sire?  —  Oui,  mon  ami,  je  le  sais.  —  Peste  ! 
vous  êtes  riche.  —  Ne  vois-tu  pas,  mon  ami, 
dit  Henri,  avec  un  sourire,  que  toutes  ces  piè- 
ces me  servent  à  deux  aumônes?  Je  suis  pau- 
vre au  contraire.  Chicot,  et  je  suis  forcé  de 
couper  mes  pistoles  en  deux  pour  faire  vie  qui 
dare.  -*  C'est  vrai,  dit  Chicot  avec  une  sur- 
prise croissante  ;  les  pièces  sont  des  moitiés  de 
pièces  coupées  avec  des  dessins  capricieux.  — 
Oh  !  je  suis  comme  mon  frère  de  France  qui 
s'amuse  à  découper  des  images,  j'ai  mes  tics; 
je  m'amuse,  dans  mes  moments  perdus,  moi, 
à  rogner  mes  ducats.  Un  Béarnais  pauvre  et 
honnête  est  industrieux  comme  un  juif.  — - 
Cest  égal,  sire,  dit  Chieot  en  secouant  la  tête, 
car  il  devinait  quelque  nouveau  mystère  caché 
là-dessous;  c'est  égal,  voilà  une  singulière 
iaçon.de  faire  l'aumône.  ^  Tu  ferais  autre- 
ment, toi?  —  Oui,  ma  foi,  au  lieu  de  prendre 
la  peine  de  séparer  chaque  pièce,  je  la 
donnerais  entière  en  disant  :  Voilà  pour 
deux!  —  Ils  se  battraient,  mon  cher,  et  je  fe* 
rais  du  scandale  en  voulant  taire  du  bien.  — 
—  Enfin  1  murmura  Chieot,  résunuint  par  oe 
mot,  qui  est  la  quintessence  de  toutes  les  phi- 
losophies,  son  opposition  aux  idées  bizarres  du 
roi. 

Henri  prit  donc  une  demi-pièce  d'or  dans  la 
bourse,  et  se  plaçant  devant  le  premier  des 
mendiants  avec  cette  mine  calme  et  douce  qui 
composait  son  maintien  habituel,  il  regarda  cet 
homme  sans  parler,  mais  non  sans  l'interroger 
du  regard. 

—  Agen,  dit  celui-ci  en  s'inclinant.  —  Com- 
bien? demanda  le  roi.  —  Cinq  cents.  —  Ca- 


bors,^t  il  lui  remit  la  pièce,  et  en  pnt  une  au- 
tre dans  la  bourse. 

Le  mendiant  salua  plus  bas  encore  que  la 
première  fois,  et  s'éloigna. 

Il  fut  suivi  d'un  autre  qui  salua  avec  humi- 
lité. 

—  Auch,  dit-il  en  saluant.  —  Combien?  — 
Trois  cent  cinquante.  —  Cahors,  et  il  lui  re- 
mit la  seconde  pièce,  et  en  prit  une  autre  dans 
la  bourse. 

Le  second  disparut  comme  le  premier.  Un 
troisième  s'approcha  et  salua. 

—  Narbonne,  dit-il.  —  Combien?  —  Huii 
cents.  —  Cahors,  et  il  lui  remit  la  troisième 
pièce  et  en  prit  une  autre  dans  la  bourse  — 
Montauban,  dit  un  quatrième.  —  Combieû? 
—  Six  cents,  —  Cahors. 

Tous  enfin,  s'approcbant  en  saluant,  pronon- 
cèrent un  nom,  reçurent  l'étrange  aumône  et 
accusèrent  un  chiffre  dont  le  total  monta  à  huit 
mille. 

A  chacun  d'eux  Henri  répondit  :  Cahors,  sans 
qu'une  seule  fois  l'accentuation  de  sa  voix  va- 
riât dans  la  prononciation  du  mot. 

La  distribution  faite,  il  ne  se  trouva  plus  de 
demi-pièces  dans  la  bourse,  plus  de  mendiants 
dans  la  cour. 

—  Voilà,  dit  Henri.  —  C'est  tout,  Sircl  - 
Oui,  j'ai  finL 

Chicot  tira  le  roi  par  la  manche. 

—  Sire?  dit-il.  —  Eh  bien  !  —  îTcst-il  per- 
mis d'être  curieux?  —  Pourquoi  pas?  La  cu- 
riosité est  chose  naturelle.  —  Que  vous  disaient 
ces  mendiants?  et  que  diable  leur  répondiez- 
vous? 

Henri  sourit. 

—C'est  qu'en  vérité,  tout  est  mystère  ici.— 
Tu  trouves?  —  Oui;  je  n'ai  jamais  vu  faire 
l'aumône  de  cette  façon.  —  C'est  l'habitude  à 
Nérac,  mon  cher  Chicot.  Tu  sais  le  proverbe  : 
Chaque  ville  a  son  usage.  —  Sire!  sireî  - 
Viens  souper,  mon  ami;  rien  n'ouvre  l'cspnt, 
à  mon  avis,  comme  en  manger  et  déboire.  Noos 
chercherons  à  table,  et  tu  verras  que  si  m» 
pistoles  sont  rognées,  mes  bouteilles  sont  plei- 
nes. —  Le  roi  silflA  un  page  et  demanda  son 
souper. 

Puis,  passant  familièrement  son  bras  sous 
celui  de  Chicot,  il  remonU  dans  son  cabinit 
où  le  souper  était  servi. 


Le  repas  fut  des  plusjojeui.  He'nn  semblait 
n'&Toîr  plDS  rien  dans  la  pensée  ni  tur  le  «xur, 
<'t  quand  il  était  dans  ces  dispositions  d'esprit, 
c'étaK  un  eiccllent  conTife  que  le  Béarnais. 

Le  souper  l'ut  assaisonné  de  force  compli- 
ments, que  les  deuiconTiTeséchangérent entre 
eui,  mais  que  nous  ne  rapporterons  pas  ici. 

—  Aimez-Tous  la  chasse,  ChicolT  dit  Henri, 
en  quittant  la  table.  —  Pas  beaucoup,  sire  ;  et 
vous?  —  J'en  suis  passionné,  moi,  depuis  mon 
^jour  4  la  cour  du  roi  Charles  IX.  —  Pourquoi 
Votre  Majesté  me  Taisait-elle  l'hoDueur  de  s'in- 
former si  j'aimais  la  chasse?  demanda  Chicot. 

—  Parce  que  je  chasse  demain,  et  compte  vous 
emmener  avec  moi.  —  Sire ,  ce  sera  beaucoup 
d'honneur ,  mais..'.  —  Oh!  compère  ,  sojez 
tranquille,  cette  chasse  est  faite  pour  réjouir 
les  yeux  et  Le  cœur  de  tout  homme  d'cpéc.  Je 
Miis  bon  chasseur,  Chicot,  et  je  tiens  à  ce  que 
vous  me  voyiez  dans  mesavantages.que  diable! 
voua,  voulez  me  connaître,  dites-vous  î  —  Ven^ 
ire  de  biche,  sire,  c'est  un  de  mes  plus  grands 
dûsirs,  je  l'avoue.  —  Eh  bien  !  c'est  un  câté 
K>us  lequel  vous  ne  m'avez  pas  encore  étudié. 

—  Sire,  je  ferai  tout  ce  qu'il  plaira  au  roi.  --^ 

T.    IX. 


Bon  !  c'est  chose  convenue  !  Ah  !  voici  un  page: 
on  nous  dérange. — QuelquealTaire  importante. 
Sire.  —  Une  aftaire  !  k  moi  !  lorsque  je  suis  à 
table!  il  est  étonnant,  ce  cher  Chicot,  pour  se 
croire  toujours  à  la  cour  de  France.  Chicot, 
mon  ami,  sache  une  chose,  c'est  qu'à  Ncrac... 
—  Eh  bien,  sire?  —  Quand  on  a  bien  soupe, 
l'on  se  couche.  —  Mais  ce  page  î  —  Eh  bien  ! 
mais  ce  page  ne  peut-il  annoncer  autre  chose 
que  desaf^ires?—  Ah!  je  comprends, sire, et 
je  vais  me  coucher. 

Chicot  se  leva,  le  roi  en  Tit  autant,  et  prit  le 
bras  de  son  hôte,  qui  semblait  ne  pouvoir  plus 
se  soutenir  et  ouvrit  la  porte. 

—  Tu  vas  trouver  le  page  dans  la  galerie, 
et  tlt'indjqueralachambrc:Va.  —  Merci,  sire. 

Et  Chicot  sortit,  apri;s  avoir  salué  aussi  bas 
que  peut  le  faire  un  homme  ivre. 

Uais,  aussitôt  la  porte  refermée  derrière  lui, 
toute  trace  d'ivresse  dispamt  ;  il  fit  trois  pas  en 
avant  et,  revenant  tout-à-eoup,  il  colla  son 
Œil  à  la  large  serrure.  A  peine  était-il  en  ob- 
servation qu'un  homme  entra. 

Lorsque  cet  homme  eut  ijté  son  chapeau. 
Chicot  reconnut  la  noble  et  sévère  ligure  de 
21 


322 


LES  QUARANTE-CINQ. 


Daplcssis-Mornay ,  le  conseiller  rigide  et  vigi- 
lant de  Henri  de  Navarre. 

Le  visage  de  Henri,  à  celte  apparition,  ex- 
prima de  îdjoie;  il  serra  les  mains  du  nouveau 
venu ,  repoussa  la  table  avec  dédain  et  fit  as- 
seoir Mornay  auprès  de  lui,  avec  toute  l'ardeur 
qu'eût  mise  un  amant  à  s'approcher  de  sa  maî- 
tresse. 

Il  semblait  avide  d'entendre  les  premiers 
mots  qu'allait  prononcer  le  conseiller;  mais 
tout-à-coup ,  et  avant  quQ  Mornay  eût  parlé,  il 
se  leva  et  lui  faisant  signe  d'attendre ,  il  alla  à 
la  porte  et  poussa  les  verrous  avec  une  circons- 
pection qui  donna  beaucoup  à  penser  à  Chi- 
cot. 

Puis  il  attacha  son  regard  ardent  sur  des 
cartes,  des  plans  et  des  lettres  que  le  ministre 
fit  successiveipent  passer  sous  ses  yeux. 
^  Le  roi  alluma  d'autres  bougies ,  et  se  mit  à 
écrire  et  à  pointer  les  cartes  de  géographie. 

—  Oh  !  oh  !  fit  Chicot ,  voilà  la  bonne  nuit 
ïlu  roi  de  Navarre.  Ventre  de  biche!  si  elles 
ressemblent  toutes  à  celles-là,  Henri  de  Valois 
pourra  bien  en  passer  quelques-unes  de  mau- 
vaises. 

En  ce  moment,  il  entendit  marcher  derrière 
lai  ;  c'était  le  page  qui  gardait  la  galerie  et  l'ut- 
lendait  par  ordre  du  roi. 

Dans  la  crainte  d'être  surpris,  s'il  demeurait 
plus  longtemps  aux  écoutes ,  Chicot  redressa 
sa  grande  taille,  et  demanda  sa  chambre  à  l'en- 
fant 

D'ailleurs,  il  n'avait  plus  rien  à  apprendre  ; 
l'apparition  de  Duplessis  lui  avait  tout  dit. 

—  Venez  avec  moi,  s'il  vous  plaît,  monsieur, 
dit  d'Aubiac,  je  suis  chargé  de  vous  conduire 
à  votre  appartement. 

Et  il  conduisit  Chicot  au  second  étage,  où 
son  logis  avait  été  préparé. 

Il  ne  faisait  pas  jour  encore  quand  le  roi 
le  lendemain  monta  chez  Chicot;  il  se  fit  ouvrir 
la  porte,  et  secouant  le  dormeur  dans  son  lit  : 

—  Eh  I  eh  !  compère,  dit-il,  alerte,  alerte,  il 
est  deux  heures  du  malin.  Allons,  hors  du  lit, 
nous  partons  pour  la  chasse.  —  Comment,  vous 
m'emmenez,  sire!  —  Tu  seras  mon  historio- 
gri.phe ,  Chicot.  —  5c  tiendrai  noie  des  coups 
tirés? —Justement. 

Chicot  secoua  la  tète. 

—  Eh  bien!  qu'as-tu?  demanda  le  roi. — 


J'ai,  répondit  Chicot,  que  je  n'ai  jamais  vu  pa- 
reille gaîté,  sans  inquiétude.  —  Bah!  —  Oui^ 
c'est  comme  le  soleil  quand  il...  —  Eh  bienî 
—  Eh  bien  !  sire,  pluie,  éclair  et  tonnerre  ne 
sont  pas  loin. 

Henri  se  caressa  la  barbe  en  souriant  et  ré- 
pondit : 

—  S'il  fait  de  l'orage,  Chicot,  mon  manteau 
est  grand  et  tu  seras  à  couvert. 

Puis  s'avançant  vers  ranlichambrc ,  tandis 
que  Chicot  s'habillait  tout  en  murmurant. 

—  Mon  cheval  !  cria  le  roi  ;  et  qu'on  dise  à 
M.  de  Mornay  que  je  suis  prêt.  —  Ah  !  c'est 
M.  de  Mornay  qui  est  grand-veneur  pour  cette 
chasse  ?  demanda  Chicot.  —  M.  de  Mornay  est 
tout  ici.  Chicot,  répondit  Henri.  Le  roi  de  Na- 
varre est  si  pauvre,  qu'il  n'a  pas  le  moyen  de 
diviser  ses  charges  en  spécialités.  Je  n'ai  qu'un 
homme,  moi.  —  Oui,  mais  il  est  bon,  soupira 

Chicot. 

Chicot,  en  jetant  les  yeux  sur  les  préparatifs 
du  départ,  ne  put  s'empêcher  de  remarquer  à 
demi-voix  que  les  chasses  du  roi  Hpnri  de 
Navarre  étaient  moins  sompiucuscs  que  celles 
du  roi  Henri  de  France. 

Doute  ou  quinie  gentilshommes  seulement, 
parmi  lesquels  il  reconnut  M.  le  vicomte  de 
Turenne,  objet  des  contestations  matrimoniales, 
formaient  toute  la  suite  de  S.  M. 

On  avait  laissé  Nérac,  franchi  les  portes  de 
la  ville;  depuis  une  demi-heure  à  peu  près  on 
marchait  déjà  dans  la  campagne. 

—  Tiens,  dit  Henri  à  Chicot,  en  amenant  sa 
main  au-dessus  de  ses  yeux  pour  s'en  fiiireunc 
visière,  tiens,  je  ne  me  trompe  pas,  je  pense- 
Qu'yn-t-il?  demanda  Chicot  —  Regarde  donc 
là-bas  aux  barrières  du  bourg  de  Moiras;  ne 
sont-cc  point  des  cavaliers  que  j'aperçois? 

Chicot  se  haussa  sur  ses  étriers. 

—  Ma  foi,  sire,  je  crois  que  oui,  dit-il.  —Et 
moi  j'en  suis  sûr.  —  Cavaliers,  oui,  dit  Chicot 
en  regardant  avec  plus  d'attention  ;  mais  chas- 
seurs, non.  —  Pourquoi  pas  -îhasseurs?  - 
Parce  qu'ils  sont  armés  comme  des  Roland  et 
des  Amadis,  répondit  Chicot.  —  Eh  !  qu'im- 
porte l'habit,  mon  cher  Chicot,  tu  as  déjà  ap- 
pris en  nous  voyant  que  l'habit  ne  fait  pas  le 
chasseur.  —  Mais ,  s'écria  Chicot,  je  vois  au 
moins  deux  cents  hommes  là-bas,  —  Eh  bien . 


LES  QUARANTE-CINQ. 


323 


que  prouve  cela,  mon  fils?  quiS  Moiras  est  une 
bonne  redevance. 

Chicot  sentit  sa  curiosité  aiguillonnée  de  plus 
en  plus. 

Quelque  temps  après  »  de  Tautrc  côté  de  la 
Garonne ,  à  une  demi-lieue  du  fleuve  à  peu 
près,  trois  cents  cavaliers  cachés  dans  une  forêt 
de  pins,  apparurent  aux  yeux  de  Chicot. 

—  Oh  !  oh  !  monseigneur,  dit-il  tout  bas  à 

Henri ,  est-ce  que  ces  gens  ne  seraient  pomt 

des  jaloux  qui  auraient  entendu  parler  de  votre 

^chasse  et  qui  auraient  dessein  de  s'y  opposer? 

—  Non  pas,. dit  Henri,  et  tu  te  trompes  encore 
cette  fois,  mon  fils  :  ces  gens  sont  des  amis  qui 
nous  viennent  de  Puymirol,  de  vrais  amis.  — 
Tudieu,  sire,  vous  allez  voir  plus  d*hommes  à 
votre  suite  que  vous  ne  trouverez  d'arbres  dans 
la  forêt,  et  quand  donc  entrerons-nous  en 
chasse?  —  Nous  ne  sommes  pas  encore  sur  le 
territoire  des  loups,  mon  cher  Chicot,  répondit 
Henri.  —  Et  quand  y  serons-nous ,  sire  ?  —  Cu- 
rieux !  —  Non  pas  y  sire!  mais  vous  comprenez, 
on  désire  savoir  où  l'on  va.  —  Tu  le  sauras  de- 
main, mon  fils  ;  en  attendant  couche-toi  là,  sur 
les  coussins  à  ma  gauche;  tiens,  voilà  déjà 
Moniay  qui  ronfle  à  ma  droite.  —  Peste,  dit 
Chicot,  il  a  le  sommeil  plus  bruyant  que  la 
veille.  —  Oui,  c'est  vrai,  dit  Henri,  il  n'est  pas 
bavard  ;  mais  c'est  û  la  chasse  qu'il  faut  le  voir 
et  tu  le  verras. 

Le  jour  paraissait  à  peine,  quand  un  grand 
bruit  de  chevaux  réveilla  Chicot  et  le 'roi  de  Na- 
varre. 

Un  vieux  gentilhomme,  qui  voulut  servir  le 
roi  lui-même,  apporta  à  Henri  la  tartine  de  miel 
ci  le  vin  épicc  du  matin. 

Mornay  et  Chicot  furent  servis  par  les  servi- 
tours  du  vieux  gentilhomme. 
Le  repas  fini  on  sonna  le  boutc-selIc. 

—  Allons,  allons,  dit  Henri,  nous  avons  une 
bonne  journée  à  faire  aujourd'hui;  achevai, 
messieurs,  à  cheval  ! 

Chicot  vit  avec  étonnemcnt  que  cinq  cents 
cavaliers  avaient  grossi  l'escorte. 

Ces  cinq  cents  cavaliers  étaient  arrivés  pen- 
dant la  nuit. 

I  —  Ah  çà  mais  !  dit-H,  ce  n'est  pas  une  suite 
que  vous  avez ,  sire ,  ce  n'est  plus  même  une 
troupe,  c'a«t  une  armée. 


Henri  ne  répondit  rien  que  ces  trois  mots  : 

—  Attends  encore,  attends. 

A  Lauzerte  six  cents  hommes  de  pied  vin- 
rent se  ranger  derrière  cette  troupe  de  cava- 
liers. 


—  Des  fantassins!  s'écria  Chicot,  de  la  pc- 
daille  !  —  Des  rabatteurs,  fit  le  roi,  rien  autre 
chose  que  des  rabatteurs. 

Chicot  fronça  le  sourcil  et  de  ce  moment  il 
ne  parla  plus. 

Vingt  fois  ses  yeux  se  tournèrent  vers  la 
campagne ,  c'est-à-dire  que  vingt  fois  l'idée  do 
fuir  lui  traversa  l'esprit.  Mais  Chicot  avait  sa 
garde  d'honneur,  sans  doute  à  titre  de  rcpré» 
sentant  du  roi  de  France. 

Il  en  résultait  que  Chioot  était  si  bien  recom- 
mandé à  cette  garde ,  comme  un  personnage 
de  la  plus  haute  importance ,  qu'il  ne  faisait 
pas  un  geste  sans  que  ce  geste  ne  fut  répété 
par  dit  hommes. 

— Enfin,  murmura  Chicot,  qui  ne  put  garder 
le  silence  plus  longtemps,  arriverons-nous  au- 
jourd'hui ,  sire?  —  Non,  demain.  —  Demain 
matin  ou  demain  soir  ?  —  Demain  matin.  — 
Alors,  dit  Chicot,  c'est  à  Cahors  que  nous  chas- 
sons, n'est-ce  pas,  sire?  -—  C'est  de  ce  côté- 
là  ,  fit  le  roi. 

On  passa  la  seconde  nuit  à  Catus,  à  peu  près 
de  la  même  façon  qu  on  avait  passé  la  pre- 
mière. 

Le  lendemain ,  à  huit  heures  du  matin,  on 
était  en  vue  de  Cahors,  avec  mille  hommes  de 
pied  et  deux  mille  chevaux. 

On  trouva  la  viUe  en  défense;  des  éclaireurs 
avaient  alarmé  le  pays;  M.  de  Vesin  s'était 
aussitôt  précautionné. 

—  Ah  !  ah  !  fit  le  roi,  à  qui  Mornay  commu- 
niqua cette  nouvelle,  nous  sommes  prévenus  ; 
c'est  contrariant.  — H  faudra  faire  le  siège  en 
règle,  sire,  dit  Mornay  ;  nous  attendons  encore 
deux  mille  hommes  à  peu  près,  c'est  autant 
qu'il,  nous  faut,  pour  balancer  les  chances,  du 
moins.  —  Assemblons  le  copseH,  dit  M.  de  Tu- 
renne,  et  commençons  les  tranchées. 

Chicot  regardait  toutes  ces  choses,  et  écoutait 
toutes  ces  paroles  d'un  air  cflaré. 

La  mine  pensive  et  presque  piteuse  du  roi 
:  de  Navarre  le  confirmait  dans  ses  soupçons. 


324 


LES  QUARANTE-CINQ. 


([uc  Henri  était  un  pauvre  homme  de  guerre  , 
ot  cette  conTiction  seule  le  rassurait  un  peu. 

Henri  avait  laissé  parler  tout  le  monde,  et, 
pendant  démission  des  divers  avis,  il  était  resté 
muet  comme  un  poisson.       > 

Tout  à  r-oup  il  sortit  de  sa  rêverie,  rclcya  la 
tète,  et  du  ton  du  commandement  : 

—  Blessieurs,  dit-il,  voilà  ce  qu'il  fkut  faire  : 
nous  avons  trois  mille  hommes ,  et  deux  que 
vous  attendez ,  dites-vous ,  Mornay  ?  —  Oui , 
sire.  —  Cela  fera  cinq  mille  en  tout;  dans  un 
siège  en  règle,  on  nous  en  tuera  mille  ouquiuzc 
cents  en  deux  mois  ;  la  mort  de  ceux-là  décou- 
ragera les  autres;  nous  serons  obligés  de  lever  ' 
le  siège  et  de  battre  en  retraite  ;  en  battant  en 
retraite  nous  en  perdrons  mille  autres,  ce  sera 
Id  moitié  de  nos  forces. 

Sacrifions  cinq  cents  hommes  tout  de  suite, 
et  prenons  Cahors. 

—  Gomment  entendez-vous  cela,  sire?  de- 
manda Mornay.  —  Mon  cher  ami ,  nous  irons 
droit  à  celle  des  portes  qui  se  trouvera  la  plus 
proche  de  nous.  Nous  trouverons  un  fossé  sur 
notre  route  ;  nous  le  comblerons  avec  des  fas- 
cines ;  nous  laisserons  deux  cents  hommes  à 
terre ,  —  mais  nous  atteindrons  la  porte.  — 
Après,  sire? —  Après  la  porte  atteinte,  nous  la 
ferons  sauter  avec  des  pétards,  et  Ton  se  logera. 
Ce  n'est  pas  plus  difficile  que  cela. 

Chicot  regarda  Henri,  tout  épouvanté. 

—  Oui,  grommela-t-il,  poltron  et  vantard, 
voilà  bien  mon  gascon;  est-ce  toi,  dis,  qui  iras 
placer  le  pétard  sous  la  porte? 

A  rinstant  même ,  comme  s'il  eût  entendu 
Vaparté  de  Chicot,  Henri  ajouta  : 

—  Ne  perdons  pas  de  temps,  messieurs ,  la 
viande  refroidirait;  allons  en  avant ,  et  qui 
m'aime  me  suive  ! 

Chicot  s'approcha  de  Mornay,  à  qui  il  n'avait 
pas  eu  le  temps,  tout  le  long  de  la  route,  d'a- 
dresser une  seule  parole. 

—  Dites  donc,  monsieur  le  comte,  lui  glissa- 
t-il  à  l'oreille ,  est-ce  que  vous  avez  envie  de 
vou«  (aire  écbarpcr  tous?  —  Monsieur  Chicot; 
il  nous  faut  cela  pour  bien  nous  mettre  en  train, 
répliqua  tranquillement  Mornay.  —  Mais  vous 
ferez  tuer  le  roi  !  —  Bah  !  Sa  Majesté  a  une 
bonne  cuirasse!  —  D'ailleurs,  dit  Chicot,  il  ne 
sera  pas  si  fou  que  d'aller  aux  coups ,  je  pré- 
sume? 


Mornay  haussa  les  épaules  et  tourna  les  ta- 
lons à  Chicot. 

—  Allons,  dit  Chicot,  je  l'aime  encore  mieux 
quand  il  dort  que  quand  il  veille ,  quand  il 
ronfle  que  quand  il  parle  ;  il  est  plus  poli. 

La  petite  armée  s'avança  jusqu'à  deux  por- 
tées de  canon  de  la  ville  ;  là  on  déjeûna. 

Le  repas  pris,  il  fut  accordé  deux  heures  aux 
officiers  et  aux  soldats  pour  se  reposer. 

H  était  trois  heures  de  l'après-midi ,  c'est-à- 
dire  qu'il  restait  deux  heures  de  jour'à  peine, 
lorsque  le  roi  fit  appeler  les  officiers  sous  sa 
tente. 

Henri  était  fort  pâle,  et  tandis  qu'il  gesticu- 
lait, ses  mains  tremblaient  si  visiblement, 
qu'elles  laissaient  aller  leurs  doigts  comme  des 
gants  pendus  pour  sécher. 

—  Messieurs,  dit-il,  nous  sommes  venus  pour 
prendre  Cahors;  il  faut  donc  prendre  Cahors, 
puisque  nous  sommes  venus  pour  cela  ;  mais  il 
faut  prendre  Cahors  par  force ,  par  force ,  co- 
tender-vous?  c'es^è-dire  en  enfonçant  du  fer 
et  du  bois  avec  de  la  chair. 

Ce  fut  là  toute  rallocution  royale  ;  mais  elle 
était  suffisante  à  ce  qu'il  parait,  car  les  soldats 
y  répondirent  par  des  murmures  enthousiastes, 
et  les  officiers  par  des  bravos  frénétiques. 

La  petite  armée  partit  sous  le  commande- 
ment de  Mornay  pour  prendre  ses  positions. 

Au  moment  où  elle  s'ébranla  pour  se  mettre 
en  marche,  le  roi  vint  à  Chicot. 

--  Pardonne-moi,  ami  Chicot,  lui  dit-il;  je 
t'ai  trompé  en  te  parlant  chasse ,  loups  et  au- 
tres balivernes  ;  mais  je  le  devais  décidément, 
et  c'est  ton  avis  à  toi-même,  puisque  tu  me  Pas 
dit,  en  toutes  lettres  ;  décidément  le  roi  Henri 
ne  veut  pas  me  payer  la  dot  de  sa  sœur  Margot, 
et  Margot  cric ,  Margot  pleure  pour  avoir  son 
cher  Cahors;  il  faut  faire  ce  que  femme  veut 
pour  avoir  la  paix  dans  son  ménage  ;  je  vais 
donc  essayer  de  prendre  Cahors,  mon  cher  Chi- 
cot. 

En  ce  moment,  le  bruit  du  canon  de  la  place, 
accompagné  d'une  mousquetade  furieuse  ,  se 
fit  entendre  :  c'était  M.  de  Vesins  qui  répondait 
à  la  sommation  de  se  rendre  que  lui  adressait 
Duplessis-Mornay. 

—  Hein,  dit  Chicot,  que  pensez-vous  de  cette 
musique?  —  Je  pense  qu'elle  me  fait  un  froid 
de  diable  <^Qsla  moelle  des  os,  répliqua  Henri. 


LES  QUARANTE^INQ. 


325 


Allons,  mon  cheval ,  mon  cheval ,  s*écria-t-il 
d^ane  voix  saccadée  et  cassante  comme  le  res- 
sort d^une  horloge. 

Chicot  le  regardait  et  Técoutait  sans  rien 
comprendre  à  Fétrangc  phcnoniène  qui  se  dé- 
veloppait sous  ses  yeux. 

Henri  se  mit  en  selle,  mais  il  s*y  reprit  à  deux 
fois. 

—  Allons,  Chicot,  dit-il,  à  cheval  aussi,  toi, 
tu  n^es  pas  homme  de  guerre  non  plus,  hein  ? 
—  Non,  sire.  —  Eh  bien  !  viens.  Chicot,  nous 
allons  avoir  peor  ensemble ,  viens  voir  le  feu , 
mon  ami,  viens;  un  bon  cheval  à  M.  Chicot! 

Chicot  haussa  les  épaules,  et  monta  sans 
sourciller  un  beau  cheval  d'Espagne  qu'on  lui 
amena  d'après  Tordre  que  le  roi  venait  de  don- 
ner. 

Henri  mit  sa  monture  au  galop  ;  Chicot  le 
suivit. 

En  arrivant  sur  le  front  de  sa  petite  armée, 
Henri  leva  la  visière  de  son  casque. 

En  ce  moment,  le  canon  de  la  place  tonna» 
et  ouvrit  une  file  tout  entière  d'infanterie  à  dix 
pas  du  roi. 

—  Vcntrc-saint-gris  !  dit-il,  as-tu  vu,  Chicot? 
c'est  pour  tout  de  bon,  il  me  semble. 

Et  ses  dents  claquaient. 

—  Il  va  se  trouver  mal ,  dit  Chicot.  —  Ah  ! 
murmura  Henri,  ah  !  tu  as  peur,  carcasse  mau- 
dite, tu  grelottes,  tu  trembles  ;  attends,  attends. 
Je  vais  te  faire  trembler  pour  quelque  chose. 

Et  enfonçant  ses  deux  éperons  dans  le  ventre 
,du  cheval  blanc  qui  le  portait,  il  devança  cava- 
lerie ,  infanterie  et  artillerie ,  et  arriva  à  cent 
pas  de  la  place,  rouge  du  feu  des  batteries  qui 
tonnaient  du  haut  du  rempart,  pareil  à  un  fra- 
cas de  tempête,  et  qui  se  reflétait  sur  son  ar- 
mure comme  les  rayons  d'un  soleil  couchant. 

Là,  il  tint  son  cheval  immobile  pendant  dix 
minutes,  la  face  tournée  vers  la  porte  de  la  ville, 
et  criant  : 

—  Les  fascines ,  ventre  saint-gris ,  les  fas- 
cines! 

Momay  l'avait  suivi ,  visière  levée ,  épée  au 
poing. 

Chicot  fit  comme  Momay  ;  il  s*était  laissé  cui« 
rasscr,  mais  il  ne  tira  point  Tépée. 

Derrière  ces  trois  hommes,  bondirent,  exaltés 
par  l'exemple,  les  jeunes  gentilshommes  hu- 
ICuenots  criant  et  hurlant  : 


—  Vive  Navarre! 

Le  vicomte  de  Turenne  marchait  à  leur  tète, 
une  fascine  sur  le  cou  de  son  cheval. 

Chacun  vint  et  jeta  sa  fascine  ;  eti  un  instant 
le  fossé  creusé  sous  le  pont-Ievis  fut  comblé. 

Les  artilleurs  s'élancèrent;  en  perdant  trente 
hommes  sur  quarante ,  ils  réussirent  à  placer 
leurs  pétards  sous  la  porte.  '  ' 

La  mitraille  et  la  monsquetcrie  sifflaient 
comme  un  ouragan  de  feu  autouf  de  Henri; 
vingt  hommes  tombèrent  en  un  instant  sous 
ses  yeux. 

—  En  avant!  en  avant!  dit-il;  et  il  poussa 
son  cheval  au  milieu  des  artilleurs. 

Et  il  arriva  au  bord  du  fossé  au  moment  où 
le  premier  pétard  venait  de  jouer. 

La  porte  s'était  fendue  en  deux  endroits. 

Les  artilleurs  allumèrent  le  second  pétard. 

Il  se  fit  une  nouvelle  gerçure  dans  le  bois; 
mais  aussitôt  par  la  triple  ouverture,  vingt  ar- 
quebuses passèrent,  qui  vomirent  des  balles  sur 
les  soldats  et  les  ofTiciers. 

Les  hommes  tombaient  autour  du  roi  comme 
des  épis  fauchés. 

—  Sire,  disait  Chicot  sans  songer  à  lui,  sire, 
au  nom  du  ciel,  retirez-vous. 

Mornay  ne  disait  rien ,  mais  il  était  fier  de 
son  élève,  et  de  temps  en  temps  il  essayait  de 
se  mettre  devant  lui  ;  mais  Henri  l'écartait  de 
la  main  par  une  secousse  nerveuse. 

Tout-à-coup  Henri  sentit  que  la  sueur  perlait 
à  son  front  et  qu'un  brouillard  passait  sur  ses 
yeux. 

—  Ah  !  nature  maudite  !  s'écria-t-il ,  il  ne 
sera  pas  dit  que  tu  m'^auras  vaincu. 

Puis,  sautant  à  bas  de  son  cheval  : 

—  Une  hache!  cria-t-il,  une  hache! 

Et  d'un  bras  vigoureux  il  abattit  canons  d*ar- 
quebuses,  lambeaux  de  chêne  et  clous  de 
bronze. 

Enfin  nnc  poutre  tomba ,  un  pan  de  porte , 
un  pan  de  mur,  et  cent  hommes  se  précipitè- 
rent par  la  brèche  en  criant  : 

—  Navarre!  Navarre!  Cahors  est  à  nous. 
Vive  Navarre  ! 

Chicot  n'avait  pas  quitté  le  roi  ;  il  était  avec 
lui  sous  la  voûte  de  la  porte  où  Henri  était  entré 
un  des  premiers;  mais,  à  chaque  arquebusade, 
il  le  voyait  frissonner  et  baisser  la  tête. 

— Ventre  saint-gris!  disait  Henri  furieux,  as- 


326 


LES  QUARANTB-CINQ. 


tu  jamais  vu  pareille  poltronnerie.   Chicot? 

—  Non,  Sire,  répliqua  celui-ci,  je  n'ai  jamais 
vu  de  poltron  pareil  à  vous  ;  c'est  effrayant. 

En  ce  moment,  les  soldats  de  M.  de  Yesins 
tentèrent  de  déloger  Henri  et  son  avant-garde, 
établis  sous  la  porte  et  dans  les  maisons  envi- 
ronnantes. 

Henri  les  reçut  Tépée  à  la  main. 

Mais  les  assiégés  furent  les  plus  forts  ;  ils  réus- 
sirent à  repousser  Henri  et  les  siens  au-delà  du 
fossé. 

—  Ventre  saint-gris  !  s'écria  le  roi ,  je  crois 
que  mon  drapeau  recule  ;  en  ce  cas  là ,  je  le 
porterai  moi-même. 

Et  d'un  effort  sublime ,  arrachant  son  éten- 
dard des  mains  de  celui  qui  le  portait,  il  le  leva 
en  l'air  et  le  premier  rentra  dans  la  place ,  à 
moitié  enveloppé  dans  ses  plis  flottants. 

—  Aie  donc  peur,  disait-il,  tremble  donc 
maintenant,  poltron  ! 

Les  balles  sidlaient  et  s'aplatissaient  sur  ses 
armes  avec  un  bruit  strident,  et  trouaient  le 
drapeau  avec  un  bruit  mat  et  sourd. 

MM.  de  Turenne,  Mornay  et  mille  autres  s'en- 
gouffrèrent dans  cette  porte  ouverte,  s'élançant 
à  la  suite  du  roi. 

Le  canon  dut  se  taire  à  l'extérieur  :  c'était 
face  à  face,  c'était  corps  à  corps,  qu'il  fallait  dé- 
sormais lutter. 

On  entendit  au-dessus  du  bruit  des  armes, 
du  fracas  des  mousquetades ,  des  froissements 
du  fer,  M.  de  Vesins  qui  criait  : 

—  Barricadez  les  rues,  faites  des  fossés,  cré- 
neler les  maisons.  —  Oh  !  dit  M.  de  Turenne 
qui  était  assez  proche  pour  l'entendre,  le  siège 
de  la  ville  est  fait,  mon  pauvre  Vesins. 

Et  en  manière  d'accompagnement  à  ces  pa- 
roles, il  lui  tira  un  coup  de  pistolet  qui  le  bles- 
sa au  bras. 

Tu  te  trompes,  Turenne,  tu  te  trompes,  ré- 
pondit M.  Vesins,  il  y  a  vingt  sièges  dans  Ca- 
liorî;  donc,  s'il  y  en  a  un'de  fait,  il  en  reste 
encore  dix-neuf  à  faire.  * 

M.  de  Vesins  se  défendit  cinq  jours  et  cinq 
nuits  de  rue  en  rue,  de  maison  en  maison. 

Par  bonheur  pour  la  fortune  naissante  de 
Henri  de  Navarre,  il  avait  trop  compté  sur  les 
murailles  et  la  garnison  de  Cahors ,  de  sorte 
qu'il  avait  négligé  de  faire  prévenir  M.  de  Biron. 

Pendant  cinq  jours  et  cinq  nuits,  Henri  com- 


manda comme  un  capitaine  et  combattît  comme 
un  soldat;  pendant  cinq  jours  et  cinq  nuits,  il 
dormit  la  tète  sur  une  pierre  et  s'éveilla  la  ha- 
che au  poing. 

Chaque  jour,  on  conquérait  une  rue,  one 
place  ,  un  carrefour;  chaque  nuit  la  garnison 
essayait  de  reprendre  la  conquête  du  jour. 

Enfin  dans  la  nuit  du  quatrième  ou  cinquième 
jour,  l'ennemi  harassé  parut  devoir  donner 
quelque  repos  à  l'armée  protestante.  Ce  fut 
Henri  qui  l'attaqua  à  son  tour;  on  força  un 
poste  retranché  qui  coûta  sept  cents  hommes; 
presque  tous  les  bons  officiers  y  furent  blessés  ; 
M.  de  Turenne  fut  atteint  d'une  arquebusade 
à  répaule,  Mornay  reçut  un  grès  sur  la  tète  et 
faillit  être  assommé. 

Le  roi  seul  ne  fut  point  atteint;  à  la  peur 
qu'il  avait  éprouvée  d'abord  et  qu'il  avait  si 
héroïquement  vaincue ,  avait  succédé  une  agi- 
tation fébrile,  une  audace  presque  insensée; 
toutes  les  attaches  de  son  armure  étaient  bri- 
sées, autant  par  ses  propres  efforts  que  par  les 
coups  des  ennemis;  il  frappait  si  rudement, 
que  jamais  un  coup  de  lui  ne  blessait  son 
homme;  il  le  tuait. 

Quand  ce  dernier  poste  fut  forcé,  le  roi  entra 
dans  l'enceinte,  suivi  de  l'éternel  Chicot,  qui, 
silencieux  et  sombre,  voyait  depuis  cinq  jours 
et  avec  désespoir,  grandir  à  ses  côtés  le  fan- 
tôme effrayant  d'une  monarchie  destinée  à 
étouffer  la  monarchie  des  Valois. 

—  Eh  bien!  qu'en  penses-tu,  Chicot?  dit  le 
roi,  en  haussant  la  visière  de  son  casque ,  et 
comme  s'il  eût  pu  lire  dans  Tàme  du  pauvre 
ambassadeur.  —  sire,  murmura  Chicot  avec 
tristesse.  Sire,  je  pense  que  vous  êtes  un  véri- 
table roi.  —  Et  moi,  sire,  s'écria  Mornay,  je 
dis  que  vous  êtes  un  imprudent  :  comment  ! 
gantelets  à  bas  et  visière  haute  quand  on  tire 
sur  vous  de  tous  côtés,  et,  tenez,  encore  une 
balle  ! 

En  effet,  en  ce  moment ,  une  balle  coupait 
en  sifllant  une  des  plumes  du  cimier  de  Henri, 

Au  môme  instant  et  comme  pour  donner 
pleine  raison  à  Mornay,  le  roi  fut  enveloppé  par 
une  dizaine  d'arquebusiers  de  la  troupe  parti- 
culière du  gouverneur. 

Ils  avaient  été  embusqués  là  par  M.  de  Ve« 
sins,  et  tiraient  bas  et  jiiste. 


LES  QUARANTE-CINQ. 


327 


Le  cheval  du  roi  fut  tue,  celui  de  Mornay  eut 
la  jambe  cassée. 

Le  roi  tomba,  dix  épces  se  levèrent  sur  lui. 

Chicot  seul  était  resté  debout,  il  sauta  à  bas 
•de  son  cheval,  se  jeta  en  avant  du  roi  ,fii  fit 
-avec  sa  rapière  un  moulinet  si  rapide ,  qu'il 
écarta  les  plus  avancé:^ 

Puis,  relevant  Henri  embarrassé  dans  les  har- 
nais de  sa  monture,  il  lui  amena  son  propre 
«heval,  et  lui  dit  : 

Sire,  vous  témoignerez  au  roi  de  France  que, 
si  j'ai  tire  Tépée  contre  lui,  je  n'ai  du  moins 
touché  personne. 

Henri  attira  Chicot  à  lui ,  et,  les  larmes  aux 
yeux,  l'embrassa. 

—  Ventre  saint-gris!  dit-il,  tu  seras  à  moi, 
Chicot;  tu  vivras,  tu  mourras  avec  moi,  mon 
enfant.  Va,  mon  service  est  bon  comme  mon 
cœur!  —  Sire,  répondit  Chicot ,  je  n'ai  qu'un 
service  à  suivre  en  ce  monde ,  c'est  celui  de 
mon  prince.  Hélas!  il  va  diminuant  de  lustre , 
mais  je  serfii  fidèle  à  l'adverse  fortune,  moi  qui 
ai  dédaigné  la  prospère.  Laissez-moi  donc  ser- 
vir et  aimer  mon  roi  tant  qu'il  vivra,  sire;  je 
serai  bientôt  seul  avec  lui ,  ne  lui  enviez  donc 
point  son  dernier  serviteur.  —  Chicot,  répliqua 
Henri,  je  retiens  votre  promesse,  vous  entendez! 
vous  m'êtes  cher  et  sacré ,  et  après  Henri  de 
France  vous  aurez  Henri  de  Navarre  pour  ami. 
—  Oui ,  sire ,  répondit  simplement  Chicot,  en 

'  baisant  avec  respect  la  main  du  roi.  —  Bîainte- 
nanl,  vous  voyez,  mon  ami ,  dit  le  roi;  Cahors 
est  à  nous.  M.  de  Vesins  y  fera  tuer  tout  son 
monde  ;  —  mais  moi,  plutôt  que  de  reculer  j'y 
ferais  tuer  tout  le  mien. 

La  menace  était  inutile,  et  Henri  n'avait  pas 
ïxrsoin  de  s'obstiner  plus  longtemps.  Ses  trou- 
pes, conduites  par  M.  de  Turenne,  venaient  de 
faire  main-basse  sur  la  garnison;  M.  de  Vesins 
ctait  pris. 

La  ville  était  rendue. 

Henri  prit  Chicot  par  la  main  et  l'amena  dans 
une  maison  toute  brûlante  et  toute  trouée  de 
balles  ,  qui  lui  servait  de  quartier-général ,  et 
là,  il  dicta  uue  lettre  à  M.  de  Mornay,  pour  que 
Chicot,  la  portât  au  roi  de  France. 

—  Et  maintenant,  ami  Chicot,  continua  Hen- 
ri, embrassez-moi  etprcnezgarde  de  vous  souil- 
ler. Je  vous  offrirais  bien  une  part  de  venaison 
si  je  savais  que  vous  dussiez  Paecepter,  mais  je 


vois  dans  vos  yeux  que  vous  refuseriez.  Toute- 
fois, voici  ma  bague,  prenez-là ,  je  le  veux  ;  et 
puis,  adieu.  Chicot,  je  ne  vous  retiens  plus;  pi- 
quez vers  la  France,  vous  aurez  du  succès  à  la 
cour,  en  racontant  ce  que  vous  avez  vu. 
Chicot  accepta  la  bague  et  partit. 

XV. 

Nous  allons  ramener  nos  lecteurs  à  Paris 
dans  cette  rue  de  Bussy  que  l'on  connaît  déjà. 

11  était  neuf  heures  du  soir  et  la  maison  de 
Robert  Briquet  toute  seule,  toute  triste,  sans 
un  reflet,  profilait  sa  silhouette  triangulaire  sur 
un  ciel  pommelé ,  évidemment  plus  disposé  à 
la  pluie  qu'au  clair  de  lune. 

Cette  pauvre  maison,  dont  on  sentait  que 
râmc  était  sortie,  fesait  un  digne  pendant  à 
cette  maison  mystérieuse  dont  nous  avons  déjà 
entretenu  nos  lecteurs  et  qui  s'élevait  en  face 
d'elle. 

A  la  porte  de  cette  maison  se  trouvait  Henri 
du  Bouchage,  qui  selon  son  habitude, venait 
soupirer,  prier.  11  voulait  frapper,  mais  son  hé- 
sitation de  tous  les  jours  eut  le  dessus,  il  re- 
cula. 

Au  bout  de  quelques  instants ,  comme  hon- 
teux de  son  incertitude,  frappons,  se  dit-il  à  lui 
même,  du  courage  et  il  fit  un  pas,  mit  le  pied 
sur  le  seuil  de  la  porte  et  souleva  le  heurtoir. 

—  Vie  effroyable,  murmura-t-il,  vie  de  vieil- 
lard. Oh  I  quel  jour  pourrai-je  donc  dire  :  belle 
morte,  riant  mort,  douce  tombe,  salut! 

Il  frappa  un  deuxième  coup. 

—  C'est  cela ,  continua-t-il  en  écoutant,  voilà 
le  bruit  de  la  porte  intérieure  qui  crie,  le  bruit 
de  l'escalier  qui  gémit,  le  bruit  du  pas  qui  s'ap- 
proche : 

Et  il  frappa  une  troisième  fois. 

—  Encore  ce  coup,  dit-il,  le  dernier;  c'est 
cela  :  le  pas  devient  plus  léger,  le  serviteur  re- 
garde au  treillis  de  fer,  il  voit  ma  pâle,  ma  si- 
nistre, mon  insupportable  figure,  puis  il  s'éloi- 
gne sÂiS  ouvrir  jamais! 

La  cessation  de  tout  bruit  sembla  justifier  la 
prédiction  du  malheureux  jeune  homme. 

—  Adieu,  maison  cruelle  ;  adieu  jusqu'à  do- 
main ,  dit-il. 

Et,  se  baissant  de  manière  à  ce  que  son  front 

fût  au  niveau  du  seuil  de  pierre,  il  y  déposa  du 

1  fond  de  l'àme  un  baiser  qui  fit  tressaillir  le  dur 


328 


LES  Q15AI\ANTE-CIXQ. 


granit,  moins  dur  cependant  encore  que  le 
cœur  des  habitants  de  cette  maison. 

Puis,  comme  il  avait  fait  la  veille,  et  comme 
il  comptait  faire  le  lendemain,  il  se  retira. 

Mais  à  peine  avait-il  fait  deux  pas  en  arrière, 
^u'à  sa  profonde  surprise  le  verrou  grinça  dans 
sa  gâche  ;  la  porte  s'ouvrit,  et  le  serviteur  s'in- 
clina profondement. 

Cétait  le  même  dont  nous  avons  tracé  le 
portrait  lors  de  son  entrevue  avec  Robert  Bri- 
quet. 

—  Bonsoir,  monsieur,  dit-il  d'une  voix  rau- 
que ,  mais  dont  le  son  cependant  parut  à  du 
Bouchage  plus  doux  que  les  plus  suaves  con- 
certs des  chérubins  qu'on  entend  dans  ces  son- 
ges d'enfance,  où  l'on  rêve  encore  du  ciel. 

Tremblant,  éperdu,  Henri,  qui  avait  déjà  fait 
dix  pas  pour  s'éloigner,  se  rapprocha  vivement, 
et,  joignant  les  mains,  il  chancela  si  visible- 
ment, que  le  serviteur  le  retint  pour  l'empêcher 
de  tomber  sur  le  seuil  ;  ce  que  cet  homme  fit , 
au  resté,  avec  Texpression  visible  d^une  respec- 
tueuse compassion. 

—  Voyons,  monsieur,  dit-il,  me  voilà;  ex- 
pliquez-moi, je  vous  prie,  ce  que  vous  désirez. 

—  J'ai  tant  aimé,  répondit  le  jeune  homme,  que 
je  ne  sais  plus  si  j'aime  encore.  Mon  cœur  a 
tant  battu,  que  je  ne  puis  dire  s'il  bat  toujours. 

—  Vous  plairait-il ,  monsieur ,  dit  le  serviteur 
avec  respect,  de  vous  asseoir  là  près  de  moi  et 
de  causer  ?  —  Oh  !  oui. 

Le  serviteur  lui  fit  un  signe  de  la  main. 

Henri  obéit  à  ce  signe ,  comme  il  eût  obéi  à 
un  geste  du  roi  de  France  ou  de  l'empereur 
romain. 

—  Parlez,  monsieur,  dit  le  serviteur,  quand 
ils  furent  assis  Tun  près  de  l'autre ,  et  dites- 
moi  votre  désir. — Mon  ami,  répondit  Du  Bou- 
chage, ce  n^st  pas  d'aujourd'hui  que  nous 
nous  parlons  et  que  nous  nous  touchons  ainsi. 
Mainte  fois,  vous  ie  savez,  je  vous  ai  atton^u  et 
surpris  au  détour  d'une  rue;  alors  je  vous  ai 
offert  assez  d'cr  pour  vous  enrichir,  quand  vous 
eussiez  été  le  plus  avide  des  hommes  ;  d'autres 
fois,  j'ai  essayé  de  vous  intimider,  jamais  vous 
ne  m'avez  écouté,  toujours  vous  m'avez  vu  souf- 
frir, et  cela,  sans  compatir,  visiblement  au 
moins,  à  mes  souffrances.  Aujourd'hui,  vous 
me  dites  de  vous  parler,  vous  m'invitez  à  vous 


exprimer  mon  désir:  qu'est-il  donc  arrivé, 
mon  Dieu  !  et  quel  nouveau  malheur  me  cache 
cette  condescendance  de  votre  part? 

Le  serviteur  poussa  un  soupir.  U  y  a^ait  évi- 
demment un  cœur,  et  un  cœur  pitoyable,  sous 
cette  rude  enveloppe. 

Ce  soupir  fut  entendu  de  Henri  etTencou- 
ragea. 

—  Vous  savez ,  continua-t-il  •  que  j'aime  et 
comment  j'aime;  vous  m'avez  vu  poursuivre 
une  femme  et  la  découvrir  malgré  ses  efForts 
pour  se  cacher  et  pour  me  fuir;  jamais,  dans 
mes  plus  grandes  douleurs ,  une  parole  amère 
ne  m'est  échappée,  jamais  je  n'ai  donné  suite 
à  ces  pensées  de  violences  qui  naissent  du  dé- 
sespoir et  des  conseils  que  nous  souIBc  avec 
l'ardeur  du  sang  la  fougueuse  jeunesse.  —  Cest 
vrai,  monsieur,  dit  le  serviteur,  et  en  ceci  pleine 
justice  vous  est  rendue  par  ma  maîtresse  et 
par  moi.  —  Ainsi  convenez-en,  continua  Henri 
en  pressant  entre  ses  mains  les  mains  du  vigi- 
lant gardien  ,  ainsi  ne  pouvais-je  pais  un  soir, 
quand  vous  me  refusiez  l'entrée  de  cette  mai- 
son ,  ne  pouvais-je  pas  enfoncer  la  porte,  aiasi 
que  le  fait  tous  les  jours  le  moindre  écolier  ivre 
ou  amoureux?  Alors,  ne  fût-ce  que  pour  un 
moment,  j'aurais  vu  cette  femme  inexorable,  je 
lui  eusse  parlé.  —  C'est  vrai  encore.  —  Enfin, 
continua  le  jeune  comte,  avec  une  douceur  et 
une  tristesse  inexprimables,  je  suis  quelque 
chose  en  ce  monde ,  mon  nom  est  grand ,  nia 
fortune  est  grande,  mon  crédit  est  grand,  le 
roi  lui-môme,  le  roi  me  protège  ;  tout  à  Thenre 
encore  le  roi  me  conseillait  de  lui  confier  mes 
douleurs,  me  disait  de  recourir  à  lui,  m'offrait 
sa  protection.  —  Ah  !  fit  le  serviteur  avec  une 
inquiétude  visible.— Je  n'ai  point  voulu,  se  hâta 
de  dire  lejeune  homme;  non,  j'ai  tout  refusé, 
tout  refusé  pour  venir  prier  à  mains  jointes  de 
s'ouvrir,  cette  porte  qui,  je  le  sais  bien,  ne  s'ou- 
vre jamais.— Monsieur  le  comte  ,vous  êtes  en  effet 

un  cœur  loyal  et  digne  d'être  aimé.— Eh  bien! 
interrompit  Henri  avec  un  douloureux  serrement 
de  cœur,  cet  homme  au  cœur  loyal,  et,  de  votre 
avis  môme ,  digne  d'être  aimé ,  à  quoi  le  con- 
damnez-vous? Chaque  matin  mon  page  apporte 
une  lettre ,  on  ne  la  reçoit  même  pas  ;  chaque 
soir  je  viens  heurter  à  cette  porte  moi-même, 
et  chaque  soir  on  m'éconduit  ;  enfin  on  me 
laisse  souffrir,  me  désoler,  mourir  dans  cette 


LES  QUARANTE-CINQ. 


32» 


rae ,  sans  avoir  pour  moi  la  compassion  qu'on 
aurait  pour  un  pauvre  chien  qui  hurle.  Ah! 
non  ami ,  je  vous  le  dis ,  cette  femme  n'a  pas 
le  cœur  d*une  femme  ;  on  n*aime  pas  un  mal- 
heureux, soit  ;  ah  !  mon  Dieu  !  on  ne  peut  pas 
plus  commander  à  son  cœur  d'aimer  que  de  lui 
dire  de  n'aimer  plus,  mais  on  a  pitié  d'un  mal- 
heureux qui  souffre ,  et  on  lui  dit  un  mot  de 
consolation  ;  mais  on  plaint  un  malheureux  qui 
tombe,  et  on  lui  tend  la  main  pour  le  relever  ; 
mais  non ,  non  »  cette  femme  se  complaît  avec 
mon  supplice  ;  non ,  cette  femme  n'a  pas  de 
cœur;  non,  car  si  elle  eût  eu  un  cœur,  elle 
m'eût  tué  avec  un  refus  de  sa  bouche ,  ou  fait 
tuer  avec  quelque  coup  de  couteau,  avec  quel- 
que coup  de  poignard  ;  mort,  au  moins,  je  ne 
souffrirais  plus.  —  Monsieur  le  comte,  répondit 
le  serviteur  après  avoir  scrupuleusement  écouté 
tout  ce  que  venait  de  dire  le  jeune  homme ,  la 
dame  que  vous  accusez  est  loin,  croyez-le  bien, 
d'avoir  le  cœur  aussi  insensible,  et  surtout  aussi 
cruel  que  vous  le  dites  ;  elle  souffre  plus  que 
voas,  car  elle  vous  a  vu  quelquefois,  car  elle  a 
compris  ce  que  vous  souffrez  «  et  elle  ressent 
pour  vous  une  vive  sympathie.  —  Oh  I  de  la 
compassion,  de  la  compassion  !  s'écria  le  jeune 
homme ,  en  essuyant  la  sueur  froide  qui  cou- 
lait de  ses  tempes;  oh  !  vienne  le  jour  où  son 
oœur  que  vous  vantez,  connaîtra  l'amour,  l'a- 
mour tel  que  je  le  sens ,  et  si ,  en  échange  de 
cet  amour,  on  lui  offre  alors  de  la  compassion, 
je  serai  bien  vengé.  —  Monsieur  le  comte,  mon- 
sieur le  comte,  ce  n'est  pas  une  raison  de  n'a- 
voir point  aimé,  que  de  ne  pas  répondre  à  l'a- 
mour ;  cette  femme  a  peut-être  connu  la  passion 
plus  forte  que  vous  ne  la  connaîtrez  jamais  ; 
cette  femme  a  peut-être  aimé  comme  jamais 
vous  n'aimerez. 
Henri  leva  les  mams  au  ciel. 

—  Quand  on  a  aimé  ainsi,  on  aime  toujours! 
s*ccria-t-il.  —  Vous  ai-je  donc  dit  qu'elle  n'ai- 
mait plus,  monsieur  le  comte  ?  demanda  le[ser- 
Tîtcur. 

Henri  poussa  un  cri  douloureux  et  s'affaissa 
comme  s'il  eût  été  frappé  de  mort. 

—  Elle  aime  !  s'écria-t-il,  elle  aime  !  ah!  mon 
Dieu  !  mon  Dieu  !  —  Oui ,  elle  aime  ;  mais  ne 
soyez  point  jaloux  de  l'homme  qu'elle  aime , 
monsieur  le  comte;  cet  homme  n'est  plus  de 
ce  mondp;  ma  maîtresse  est  veuve,  ajouta  le 


serviteur  compatissant,  espérant  calmer  par  ccs^ 
mots  la  douleur  du  jeune  homme. 

Et,  en  effet,  comme  par  enchantement,  ces 
mots  lui  rendirent  le  soufflç ,  la  vie  et  l'espoir. 

—  Voyons ,  au  nom  du  ciel ,  dil-il ,  ne  m'a- 
bandonnez pas  ;  elle  est  veuve,  dites-vous,  alors 
elle  verra  se  tarir  la  source  de  ses  larmes;  elle 
est  veuve,  ah  !  mon  ami,  elle  n'aime  personne 
alors,  puisqu'elle  aime  un  cadavre,  une  ombre^ 
un  nom;  la  mort,  c'est  moins  que  Tabsence; 
me  dire  qu'elle  aime  un  mort,  c'est  me  dire 
qu'elle  m'aimera....  Eh!  mon  Dieu,  toutes  Ic^ 
grandes  douleurs  se  sont  calmées  avec  le 
temps  :  quand  la  veuve  de  Mausole ,  qui  avait 
juré  à  la  tombe  de  son  époux  une  douleui  éter- 
nelle, quand  la  veuve  de  Mausole  eut  épuise 
ses  larmes,  elle  fut  guérie  ;  les  regrets  sont  une 
maladie  :  quiconque  n'est  pas  emporté  dans  la 
crise,  sort  de  cette  crise,  plus  vigoureux  et  plus 
vivace  qu'auparavant. 

Le  serviteur  secoua  la  tète. 

—  Cette  dame,  monsieur  le  comte,  répondit- 
il,  comme  la  veuve  du  roi  Mausole,  a  juré  au 
mort  une  éternelle  fidélité;  mais  je  la  connais, 
et  elle  tiendra  mieux  sa  parole  que  ne  l'a  fait 
cette  femme  oublieuse  dont  vous  me  parlez. — 
J'attendrai,  j'attendrai  dix  ans,  s'il  le  faut!  s'é- 
cria Henri  ;  Dieu  n'a  pas  permis  qu'elle  mourût 
de  chagrin  ou*  qu'elle  abrégeât  violemment  ses 

jours ,  vous  voyez  bien;  puisquMle  n'est  pas 
morte ,  c'est  qu'elle  peut  vivre ,  et  que ,  puis- 
qu'elle vit,  je  puis  espérer.  —  Oh!  jeune 
homme  !  jeune  homme  !  dit  le  serviteur  avec 
un  accent  lugubre ,  ne  comptez  pas  ainsi  avec 
les  sombres  pensées  de§  vivants,  avec  les  exi- 
gences des  morts  ;  elle  a  vécu  !  dites-vous  ;  oui» 
elle  a  vécu  !  non  pas  un  jour,  non  pas  un  mois, 
non  pas  une  année  :  elle  a  vécu  sept  ans  !  — 
Joyeuse  tressaillit.  —  Mais,  savez-^ous  pour- 
quoi, dans  quel  but,  pour  accomplir  quelle  ré- 
solution elle  a  vécu?  Elle  se  consolera,  espérez- 
vous?  Jamais,  monsieur  le  comte,  jamais! 
C'est  moi  qui  vous  le  dis,  c'est  moi  qui  vous  lo 
jure,  moi,  qui  n'étais  que  l'humble  serviteur 
du  mort,  moi,  qui,  tant  qu'il  a  vécu,  étais  une 
âme  pieuse,  ardente  et  pleine  d'espérance ,  cl 
qui,  depuis  qu'il  est  mort,  suis  devenu  un  cœur 
endurci;  eh  bien,  moi,  moi,  qui  ne  suis  que  son 
serviteur,  je  vous  le  répète,  jamais  je  ne  me  con- 
solerai.—Cet  homme  tant  regretté,  interrompit 


330 


LES  QUARANTE-CINQ. 


Henri ,  ce  mort  bien  heureux ,  ce  mari...  —Ce  * 
D*étair  pas  le  mari,' c'était  Tamant,  monsieur  le  i 
comte,  et  une  femme  comme  celle  que  malheu- 
reusement vous  aimez ,  n'a  qu'un  amant  dans 
toute  8a  vie.  —  Mon  ami  !  mon  ami  I  s'écria  le 
jeune  homme  efTrayé  de  la  majesté  sauvage  de 
cet  homme  à  l'esprit  élevé ,  et  qui  cependant 
était  prrdu  sous  des  habits  vulgaires,  mon  ami, 
je  vous  en  conjure,  intercédez  pour  moi  ! — Moi! 
s'écria-t-il ,  moi  !  Écoutez,  monsieur  le  comte, 
si  je  vous  eusse  cru  capable  d*user  de  violence 
envers  ma  £:;altresse,  je  vous  eusse  tué,  tué  de 
cotte  main. 

Et  il  tira  de  dessous  son  manteau  un  bras 
nerveux  ti  viril,  qui  semblait  celui  d'un  jeune 
homme  do  vingt-cinq  ans  à  peine ,  tandis  que 
ses  cheveux  blanchis  et  sa  taille  courbée  lui 
donnaient  i'apparcncc  d'un  homme  de  soixante 
ans. 

—  Si,  au  contraire,  continua-t-il,  j'eusse  pu 
croire  que  ma  maîtresse  vous  aimât,  c'est  elle 
qui  serait  morte.  —  Maintenant,  monsieur  le 
comte ,  j'ai  dit  ce  que  j'avais  à  dire ,  ne  cher- 
<:hez  point  à  m'en  faire  avouer  davantage,  car, 
sur  mon  honneur,  et  quoique  je  ne  sois  pas 
gentilhomme ,  croyez-moi ,  mon  honneur  vaut 
quelque  chose,  car,  sur  mon  honneur,  j'ai  dit 
tout  ce  que  je  pouvais  avouer.    .  * 

Henri  se  leva,  la  mort  dans  Tàme. 

—  Je  vous  remercie,  dit-il ,  d'avoir  eu  cette 
compassion  pour  mes  malheurs;  maintenant  je 
suis  décidé.  —  Ain$i  vous  serez  plus  calme  à 
l'avenir,  monsieui'le  comte,  ainsi  vous  vous 
éloignerez  de  nous ,  voils  nous  laisserez  à  une 
destinée  pire  que  la  vôtre,  croyez-moi.  —  Oui, 
je  m'éloignerai  de  vous,  en  effet,  soyez  tran- 
quille ,  dit  le  jeum:  homme ,  et  pour  toujours. 
—  Vous  voulez  mourir ,  je  vous  comprends.  — 
Pourquoi  vous  le  cacherais-je  ?  je  ne  puis  vivre 
sans  elle,  il  faut  bien  que  je  meure,  du  moment 
où  je  ne  la  i>ossède  pas.  —  Monsieur  le  comte, 
nous  avons  bien  souvent  parlé  de  la  mort  avec 
ma  maîtresse  ;  croyc7-moi,  c'est  une  mauvaise 
mort  que  celle  qu'on  s^  donne  de  sa  propre 
main.  —  Auisi,  n'est-ce  point  celle-là  que  je 
choisirai;  il  y  a  pour  un  jeune  homme  de  mon 
nom,  de  mon  âge  et  de  ma  fortune ,  une  mort 
qui  de  tout  temps  d  été  une  belle  mort,  c'est 


celle  que  Ton  reçoit  en  défendant  son  roi  et  son 
pays. — Si  vous  souffrez  au-delà  de  votre  force, 
si  vous  ne  devez  rien  à  ceux  qui  vous  survi- 
vront, si  la  mort  du  champ  de  bataille  vous  est 
offerte  y  mourez,  monsieur  le  comte,  mourez, 
il  y  a  longtemps  que  je  serais  mort,  moi,  si  je 
n'étais  condamné  à  vivre.  —  Adieu  et  merci, 
répondit  Joyeuse ,  en  tendant  la  main  au  servi- 
teur inconnu.  Au  revoir  dans  un  autre  monde! 

Et  il  s*éloigna  rapidement,  jetant  aux  pieds 
du  serviteur,  touché  de  cette  douleur  profonde, 
une  pesante  bourse  d'or. 

Blinuit  sonnait  à  l'église  Saint-Germain-dcs- 
Prés. 

Henri  avait  à  peine  quitté  la  rue  de 
Bussy  qu'un  mouvement  inaccoutumé  avait  lieu 
dans  cette  maison  mystérieuse ,  que  nos  lec- 
teurs n'ont  jamais  vue  qu'extérieurement  dans 
les  pages  de  ce  récit. 

Le  serviteur ,  au  front  chauve ,  allait  et  ve- 
nait d'une  chambre  à  l'autre ,  portant  çà  et  là 
des  objets  empaquetés  qu'il  enfermait  dans  une 
caisse  de  voyage. 

Ces  premiers  préparatifs  terminés,  il  chargea 
un  pistolet  et  fit  jouer  dans  sa  gaine  de  ve- 
lours un  large  poignard  ;  puis  il  le  suspendit , 
à  l'aide  (l'un  anneau,  à  la  chaîne  qui  lui  ser- 
vait de  ceinture ,  à  laquelle  il  attacha ,  en  ou- 
tre y  son  pistolet ,  un  trousseau  de  clefs  et  un 
livre  de  prières  relié  en  chagrin  noir. 

Tandis  qu'il  s'occupait  ainsi ,  un  pas  léger 
comme  celuid'uneombre ,  eflleurait  le  plancher 
du  premier  étage  et  glissait  le  long  de  l'esca- 
lier. 

Tout  à  coup  une  femme  pâle  et  pareille  à  un 
fantôme,  sous  les  plis  de  son  voile  blanc,  ap- 
parut au  seuil  de  la  porte ,  et  une  voix  douée 
et  triste  comme  un  chant  d'oiseau  au  fond  d'un 
bois ,  se  fit  entendre, 

—  Romy ,  dit  cette  voix,  êtes-vous  prêt? 

—  Oui ,  madame,  et  je  n'attends  plus,  à 
cette  heure ,  que  votre  cassette  pour  la  joindre 
à  ia  mienne. 

—  Croyez-vous  donc  que  ces  boites  seront 
facilement  chargées  sur  nos  chevaux? 

—  J'en  réponds,  madame;  d'ailleurs,  si 
cela  vous  inquiète  le  moins  du  monde ,  nous 


LES  QUARANTE-CINQ. 


331 


f  ouYons  nous  dispenser  d'emporter  la  mienne  : 
o'ai-je  point  là-bas  tout  ce  qu'il  me  faut? 

—  Non ,  Remy,  non  ,  sous  aucun  prétexte , 
je  ne  veux  que  tous  manquiez  du  nécessaire 
en  route  ;  et  puis,  une  fois  là-bas ,  le  pauvre 
vieillaid  étant  malade ,  tous  les  domestiques 
seront  occupés  autour  de  lui.  0  Remy  !  j'ai 
hâte  de  rejoindre  mon  père  ;  j'ai  de  tristes  pres- 
sentiments ,  et  il  me  semble  que  depuis  un 
siècle  je  ne  l'ai  pas  vu. 

—  Cependant,  madame,   dit  Remy,  vou^ 
l'avez  quitté  il  y  a  trois  mois ,  et  il  n'y  a  pas 
entre  ce  voyage  et  le  dernier ,  plus  d'intervalle 
qu'entre  les  autres. 

—  Remy  ,  vous  qui  êtes  si  bon  médecin ,  ne 
ra'avez-vous  pas  avoué  vous-même ,  en  le  quit- 
tant la  dernière  fois ,  que  mon  père  n'avait  plus 
longtemps  à  vivre  ? 

—  Oui ,  sans  doute ,  mais  c'était  une  crainte 
exprimée  et  non  une  prédiction  faite  ;  Dieu 
prend  parfois  en  oubli  les  vieillards?  et  ils  vi- 
vent—c'est étrange  à  dire ,  —  par  l'babituile  de 
vivre  ;  il  y  a  môme  plus  :  parfois  encore  le 
vieillard  est  comme  l'enfant ,  malade  aujour- 
dliui,  dispos  demain. 

—  Hélas  !  Remy,  et,  comme  l'enfunt  aussi, 
le  vieillard  dispos  aujourd'hui,  demain  est 
mort. 

Remy  ne  repondit  pas,  car  aucune  réponse 
rassurante  ne  pouvait  réellement  sortir  de  sa 
bouche ,  et  un  silence  lugubre  succéda  pen- 
dant quelques  minutes  au  dialogue  que  nous 
Tenons  de  rapporter. 

Chacun  des  deux  interlocuteurs  resta  dans 
sa  position  morne  et  pensive. 

—  Pour  quelle  heure  avcz-vous  demandé  les 
chevaux  9  Remy?  reprit  enfin  la  dame  mysté- 
rieuse. 

—  Pour  deux  heures  après  minuit. 

—  Une  heure  vient  de  sonner.  —  Oui ,  ma- 
dame.— Personne  ne  guette  au  dehors,  Remy? 
—  Personne. 

—  Pas  même  ce  malheureux  jtune  homme? 

—  Pas  même  lui  ! 
Remy  soupira. 

—  Vous  me  dites  cela  d'une  fa{on  étrange , 
Remy? 

—  C'est  que  celui-là  aussi  a  pris  une  réso- 
lution. 


—  Laquelle  ?  demanda  la  dame  en  tressail- 
lant. 

—  Celle  de  ne  plus  nous  voir,  ou  du  moins 
de  ne  plus  essayer  à  nous  voir. 

—  Et  où  va-t-il?—  Où  nous  allons  tous  :  au 
repos.— Dieu  le  lui  donne  éternel ,  répondit  la 
dame  d'une  voix  grave  et  froide  comme  un  glas 
de  mort ,  et  cependant... 

Elle  s'arrêta. 

—  Copendunt?  reprit  Remy. 

—  N'avait-il  rien  à  faire  en  ce  monde.. 

—  Il  avait  à  aimer  si  on  l'eût  aimé. 

—  Un  homme  de  son  nom ,  de  son  rang  et  de 
son  âge ,  devrait  compter  sur  l'avenir.. 

^  Y  comptez-vous,  vous, madame,  quiètes 
d'un  âge ,  d'un  rang  et  d'un  nom  qui  n'ont 
rien  à  envier  au  sien? 

Les  yeux  de  la  dame  lancèrent  une  sjnistre 
lueur. 

—  Oui  ,  Remy ,  dit-elle ,  j'y  compte ,  puisque 
je  vis  ;  mais  attendez  donc... 

Elle'  prêta  l'oreille. 

—  N'est-ce  pas  le  trot  d'un  cheval  que  j'en- 
tends?—Oui  ,  ce  me  semble.  — Serait-ce  déjà 
notre  conducteur? 

—  C'est  possible  :  mais,  en  ce  cas,  il  aurait 
devancé  le  rendez-vous  de  près  d'une  heure, 

—  On  s'arrête  à  la  porte ,  Remy.— En  cfTet. 
Remy  descendit  précipitamment ,  et  arriva  au 

bas  de  l'escalier  au  moment  où  trois  coups,  ra- 
pidement heurtés ,  se  faisaient  entendre. 

—  Qui  va  là  ?  demanda  Remy. 

—  Moi ,  répondit  une  voix  cassée  et  trem- 
blante, moi,  Grandchamp,  le  valet  de  chambre 
du  baron. 

—  Ah!  mon  Dieu!  vous  Grandchamp,  vous 
à  Paris!  Attendez  que  je  vous  ouvre  ;  mais 
parlez  bas. 

Et  il  ouvrit  la  porte. 

—  D'où  venez-vous  donc?  demanda  Remy  à 
voix  basse. — De  Méridor. 

—  De  Méridor? 

—  Oui ,  cher  Monsieur  Remy.  Hélas  ! 
— Entrez ,  entrez  vite ,  mon  Dieu  ! 

—  Eh  bien ,  Remy,  dit  du  haut  de  l'escalier 
la  voix  de  la  dame ,  sont-ce  nos  chevaux  ? 

—  Non,  non,  madame,  ce  ne  sont  pas  eux. 
Puis,  revenant  au  vieillard  : 

—  Qu'y-a-il,  mon  bon  Grandchamp?  —  Vous 
ne  devinez  pas?  répondit  le  serviteur.  —  Hélas  ! 


332 


LES  QUARANTE-CINQ. 


si,  je  devine  ;  mais  au  nom  du  ciel  ne  lui  an- 
noncez pas  cette  nouvelle  tout  d'un  coup.  Oh  1 
que  va-t-elle  dire,  la  pauvre  dame  !  —  Remy, 
Remy,  dit  la  voix,  vous  causez  avec  quelqu'un, 
ce  me  semble?  —  Oui,  madame,  oui.  —  Avec 
quelqu'un  dont  je  reconnais  la  voix.  —  En 
effet,  madame...  Comment  la  ménager.  Grand- 
champ  ?  la  voilà. 

La  dame,  qui  était  descendue  du  premier  au 
rez-de-chaussée,  comme  elle  était  descendue 
déjà  du  second  au  premier,  apparut  à  l'extré- 
mité du  corridor. 

—  Qui  est  là?  demanda-t-ell&;  on  dirait  que 
c'est  Grandchamp.  —  Oui,  madame,  c'est  moi 
répondit  humblement  et  tristement  le  vieillard 
en  découvrant  sa  tète  blanchie.  —  Grandchamp, 
toi,  oh!  mon  Dieu!  mes  pressentiments  ne 
m'avaient  point  trompée,  mon  père  est  mort. 
—  Eu  effet,  madame,  répondit  Grandchamp 
oubliant  toutes  les  recommandations  de  Remy, 
en  effet,  Méridor  n'a  plus  de  maître. 

Paie,  glacée,  mais  immobile  et  ferme,  la  dame 
supporta  le  coup  sans  fléchir. 

Remy,  la  voyant  si  résignée  et  .si  sombre, 
alla  à  clic  et  lui  prit  doucement  la  main. 

—  Comment  est-il  mort?  demanda  la  dame, 
dites,  mon  ami.  —  Madame,  monsieur  le  baron, 
qui  ne  quittait  plus  son  fauteuil,  a  été  frappé 
il  y  a  huit  jours,  d'une  troisième  attaque  d'a- 
poplexie. Il  a  pu  une  dernière  fois  balbutier 
votre  nom,  puis,  il  a  cessé  de  parler  et  dans 
la  nuit  il  est  mort. 

Diane  fit  au  vieux  serviteur  un  geste  de  re- 
racrciment  ;  puis,  sans  ajouter  un  mot  elle  re- 
monta dans  sa  chambre. 

—  Enûn  la  voilà  libre,  murmura  Remy,  plus 
sombre  cl  plus  pâle  qu'elle.  Venez,  Grandchamp, 
venez. 

La  chambre  de  la  dame  était  située  au  pre- 
mier étage,  derrière  un  cabinet  qui  avait  vue 
sur  la  rue,  tandis  que  cette  chambre  elle-même 
ne  tirait  son  jour  que  d'une  petite  fenêtre  per- 
cée sur  une  cour. 

L'ameublement  de  cette  pièce  était  sombre, 
mais  riche  ;  les  tentures^  en  tapisseries  d'Arras, 
les  plus  belles  de  l'époque,  représentaient  les 
.  divers  sujets  de  la  Passion. 

Un  prie-Dieu  en  chêne  sculpté,  une  stalle  de 
la  môme  matière  et  du  même  travail,  un  lit  à 
colonnes  torses,  avec  des  tapisseries  pareilles  à 


celles  des  murs;  enfin,  un  tapis  de  Bruges  : 
voilà  tout  ce  qui  ornait  la  chambre. 

Pas  une  fleur,  pas  un  joyau,  pas  une  dorure; 
le  bois  et  le  fer  bruni  remplaçaient  partout  l'ar- 
gent et  l'or ,  un  cadre  de  bois  noir  enfermait 
un  portrait  d'homme  placé  dans  un  pan  coupé 
de  la  chambre  et  sur  lequel  donnait  le  jour  de 
la  fenêtre,  évidemment  percée  pour  l'éclairer. 

Ce  fut  devant  ce  portrait  que  la  dame  alla 
s'agenouiller,  avec  un  cœur  gonflé,  mais  des 
yeux  arides. 

"^  Elle  attacha  sur  cette  figure  inanimée  un 
long  et  indicible  regard  d'amour,  comme  si 
cette  noble  image  allait  s'animer  pour  lui  ré- 
pondre. 

Noble  image,  en  effet,  et  l'épithète  semblait 
faite  pour  elle. 

Le  peintre  avait  représenté  un  jeune  homme 
de  vingt-huit  à  trente  ans,  couché  à  moitié  nu 
sur  un  Ut  do  repos  ;  de  son  sein  entrouvert 
tombaient  encore  quelques  gouttes  de  sang  ; 
une  de  ses  mains,  la  main  droite,  pendait  mu- 
tilée, et  cependant  elle  tenait  encore  un  tron- 
çon d'épée. 

Ses  yeux  se  fermaient  comme  ceux  d'un  hom- 
me qui  va  mourir  ;  la  pâleur  et  la  souffrance 
donnaient  à  cette  physionomie  un  caractère  di- 
vin que  le  visage  de  l'homme  ne  commence  à 
prendre  qu'au  moment  où  il  quitte  la  vie  pour 
l'éternité. 

Pour  toute  légende,  pour  toute  devise,  on 
lisait  sous  ce  portrait,  en  lettres  rouges  comme 
du  sang  : 

Aut  César  aut  ntkiL 

La  dame  étendit  le  bras  vers  cette  image,  et 
lui  adressant  la  parole  comme  elle  eût  fait  à 
un  dieu  : 

«  Je  t'avais  supplié  d'attendre,  quoique  ton 
âme  irritée  dût  être  altérée  de  vengeance,  dit- 
elle  ;  et  comme  les  morts  voient  tout,  ô  mon 
amour,  tu  as  vu  que  je  n'ai  supporté  la  vie  que 
pour  ne  pas  devenir  parricide  ;  toi  mort,  j'eusse 
dû  mourir  ;  mais,  en  mourant,  je  tuais  mon 
père. 

A  Et  puis,  tu  le  sais  encore,  sur  ton  cadavre 
sanglant  j'avais  fait  un  vœu,  j'avais  juré  de 
payer  la  mort  par  la  mort,  le  sang  par  le  sang  ; 
mais  alors  je  chargeais  d'un  crime  la  tête  du 
vieillard  qui  m'appelait  son  innocente  enfant. 

«  Tu  as  attendu,  merci,  bien-aimé,  tu  as 


LES  QUARANTE-CINQ. 


333 


attendu,  et  maintenant  je  suis  libre;  le  der- 
nier lien  qui  m*enchalnait  à  la  terre  vient  d'être 
brisé  par  le  Seigneur,  au  Seigneur  grâces  soient 
rendueo.  Je  suis  tout  à  toi  :  plus  de  voiles,  plus 
<i*embûvhes,  je  puis  agir  au  grand  jour,  car, 
maintenant,  je  ne  laisserai  plus  personne  après 
moi  sur  la  terre,  j'ai  le  droit  de  la  quitter.  » 

Elle  se  releva  sur  an  genou  et  baisa  la  main 
<|ui  sembbit  pendre  hors  du  cadre. 

«  Tu  me  pardonnes,  ami,  dit-elle,  d'avoir 
les  yeux  arides;  c'est  en  pleurant  sur  ta  tombe 
que  mes  yeux  se  sont  dépêchés,  ces  yeux  que 
tu  aimais  tant. 

«  Dans  peu  de  mois  j'irai  te  rejoindre,  et  tu 
nie  répondras  enfin,  chère  ombre  à  qui  j'ai 
tant  parlé  sans  jamais  obtenir  de  réponse.  » 

A  CCS  mots,  Diane  se  releva  respectueuse- 
fnent,  comme  si  elle  eût  fini  de  converser  avec 
Dieu  ;  elle  alla  s'asseoir  sur  sa  stalle  de  chêne. 

—  Pauvre  père!  murmura-t-elle  d'un  ton 
froid  et  avec  une  expression  qui  semblait  n'ap- 
f)artcnir  à  aucune  créature  humaine. 

Puis  elle  s'abîma  dans  une  rêverie  sombre 
<]ai  lui  fit  oublier,  en  apparance,  le  malheur 
présent  et  les  malheurs  passés. 

Tout  à  coup  elle  se  dressa,  la  main  appuyée 
an  bras  du  fauteuil. 

•—  C'est  cela,  dit-elle,  et  ainsi  tout  sera  mieux, 
Remv  ! 

Le  fidèle  serviteur  écoutait  sans  doute  à  la 
porte,  car  il  apparut  aussitôt. 

—  Me  voici,  madame,  répondit-il.  —  Mon 
digne  ami,  mon  frère,  dit  Diane,  vous  la  seule 
créature  qui  me  connaisse  en  ce  monde,  dites- 
moi  adieu.  —  Pourquoi  cela,  madame?  — 
Parce  que  l'heure  est  venue  <le  nous  séparer, 
Remy.  —  Nous  séparer  I  s'écria  le  jeune  hom- 
me, avec  un  accent  qui  fit  tressaillir  sa  com- 
pagne. Que  dites-vous,  madame? — Oui,  Remy. 
€e  projet  de  venge^ce  me  paraissait  noble  et 
pur  tant  qu'il  y  avait  un  obstacle  entre  lui  et 
moi,  tant  que  je  ne  l'apercevais  qu^à  l'horizon  ; 
ainsi  sont  les  choses  de  ce  monde  :  grandes  et 
belles  de  loin.  Maintenant  que  je  touche  à  l'exé- 
cution, maintenant  que  l'obstacle  a  disparu,  je 
ne  recule  pas,  Remy,  mais  je  ne  veux  pas  en- 
traîner à  ma  suHe,  dans  le  chemin  du  crime, 
une  âme  généreuse  et  sans  tache  :  ainsi,  vous 
me  quitterez,  mon  ami.  Toute  cette  vie  passée 
dans  les  larmes  me  comptera  comme  une  expia- 


tion devant  Dieu  et  devam  vous,  et  elle  vous 
comptera  aussi  à  vous,  je  l'espère  ;  et  vous, 
qui  n'avez  jamais  fait  et  qui  ne  ferez  jamais  de 
mai,  vous  serez  deux  fois  sûr  du  ciel. 

Remy  avait  écouté  les  paroles  de  la  dame  de 
Monsoreau  d'un  air  sombre  et  presque  hau- 
tain. 

—  Madame,  répondit-il,  croyez-vous  donc 
parler  à  un  vieillard  trembleur  et  usé  par  l'abus 
de  la  vie?  Madame,  j'ai  vingt-six  ans,  c'est-à- 
dire,  toute  la  sève  de  la  jeunesse  qui  paraît  ta- 
rie en  moi.  Cadavre  arraché  de  la  tombe,  si  je 
vis  encore,  c'est  pour  Taccomplisscment  do 
quelque  action  terrible,  c'est  pour  jouer  un  rôle 
actif  dans  l'œuvre  de  la  Providence.  Ne  séparez 
doncjamais  ma  pensée  de  la  vôtre,  madame, 
puisque  ces  deux  pensées  sinistres  ont  si  long- 
temps habité  sous  le  même  toit  :  où  vous  irez, 
j'irai  ;  ce  que  vous  ferez,  je  vous  aiderai  ;  sinon, 
madame,  et  si,  malgré  mes  prières,  vous  per- 
sistez dans  cette  résolution,  continua  le  jeune 
homme,  comme  si  elle  n'avait  point  parlé,  je 
sais  ce  que  j'ai  à  faire,  moi,  et  toutes  nos  étu- 
des devenues  inutiles  aboutiront  pour  moi  à 
deux  coups  de  poignard  :  l'un,  que  je  donne- 
rai dans  lé  cœur  de  celui  que  vous  connaissez, 
l'autre  dans  le  mien.  —  Remy,  Remy  !  s'écria 
Diane  en  faisant  un  pas  vers  le  jeune  homme 
et  en  étendant  impérativement  sa  main  au-des- 
sus de  sa  tête,  Remy  !  ne  dites  pas  cela.  La  vie 
de  celui  que  vous  menacez  ne  vous  appartient 
pas  :  elle  est  à  moi ,  je  l'ai  payée  assez  cher 
pour  la  lui  prendre  moi-même  quand  le  mo* 
ment  où  il  doit  la  perdre,  sera  venu.  Vous  sa- 
vez ce  qui  est  arrivé ,  Remy,  et  ce  n'est  point 
un  rêve,  je  vous  le  jure,  le  jour  où  j'allai  m'a- 
genouiller  devant  le  corps  déjà  froid  de  celui- 
ci:.. 

Et  elle  montra  le  portrait. 

—  Ce  jour,  dis-jc,  j'approchai  mes  lèvres  des 
lèvres  de  cette  blessure  que  vous  voyez  ouverte, 
et  ces  lèvres  tremblèrent  et  me  dirent  :  a  Ven- 
ge-moi ,  Diane ,  venge-moi  !  n  —  Madame  ! 
—  Remy,  je  te  le  répète,  ce  n'était  pas  un  bour- 
donnement de  mon  délire  :  la  blessure  a  parle, 
elle  a  parlé ,  te  dis-je ,  et  je  l'entends  encore 
murmurer  :  «  Venge-moi,  Diane,  veng(smoi.  » 

Le  serviteur  baissa  la  tête. 

—  C'est  donc  à  moi  et  non  pas  à  vous,  la 
vengeance,  continua  Diane;  d'ailleurs, pour  qui 


334 


LES  QUARANTE-CINQ. 


cl  par  (jui  est-il  mort?  Pour  moi  etpar  moi.  — 
Je  dois  vous  obéir ,  madame ,  répondit  Rcmy, 
car  j^ctais  aussi  mort  que  lui.  —  Qui  m*a 
fait  enlnvcr.  du  milieu  des  cadavres  dont 
cette  chambre  était  jonchée?  vous.  Qui  m'a 
guéri  de  mes  blessures  ?  vous.  Qui  ro^a 
caché  ?  vous,  vous,  c'cst-dire  la  moitié  de  Tàme 
de  celui  pour  lequel  j'étais  mort  si  Joyeuse- 
ment ;  ordonnez  donc ,  j'obéirai ,  pourvu  que 
vous  n'ordonniez  pas  que  je  vous  quitte.— Soit, 
Remy,  suivez  donc  ma  fortune  ;  vous  avez  rai- 
son, rien  ne  doit  plus  nous  séparer. 

Remy  montra  le  portrait. 

—  Maintenant,  madame,  dit-il  avec  énergie, 
il  a  été  tué  par  trahison  ;  c^est  par  trahison  qu'il 
doit  être  vengé.  Ah  !  vous  ne  savez  pas  une 
chose,  vous  avez  raison,  la  main  de  Dieu  est 
avec  nous;  vous  ne  savez  pas  que ,  cette  nuit, 
j'ai  trouvé  le  secret  de  VAqua  Tofana^  ce  poison 
des  Médicis,  ce  poison  de  René  le  Florentin.— 
Oh  !  dis-tu  vrai  ?  —  Venez  voir,  madame,  ve- 
nez voir.  —  Mais  Grandchamp  qui  attend,  que 
dira-t-il  de  ne  plus  nous  voir  revenir,  de  ne 
plus  nous  entendre  ?  car  c'est  en  bas,  n'est-ce 
pas?  que  tu  veux  me  conduire?  —  Le  pauvre 
vieillard  a  fait  à  cheval  soixante  lieues ,  ma- 
dame ;  il  est  brisé  de  fatigue  et  vient  de  s'en- 
dormir sur  mon  lit.  Venez. 

Diane  suivit  Remy. 

Remy  emmena  la  dame  inconnue  dans  la 
chambre  voisine,  et  poussant  un  ressort  caché 
sous  une  lame  du  parquet,  il  fit  jouer  une  trappe 
qui  glissait  dans  la  largeur  de  la  chambre  jus- 
qu'au mur. 

Cette  trappe,  en  s'ouvrant,  laissait  apercevoir 
un  escalier  sombre,  roide  et  étroit,  Remy  s'y 
engagea  le  premier  et  tendit  son  poing  à  Diane 
qui  s'y  appuya  et  descendit  après  lui. 

Vingt  marches  de  cet  escalier,  ou,  pour 
mieux  dire,  de  cette  échelle,  conduisaient  dans 
un  caveau  circulaire  noir  et  humide,  qui  pour 
tout  meuble,  renfermait  un  fourneau  avec  son 
Atre  immense,  une  table  carrée,  deux  chaises  de 
jonc,  quantité  do  fioles  et  de  boites  de  fer. 

Et  pour  tous  habitants,  une  chèvre  sans  bê- 
lements et  des  oiseaux  sans  voix,  qui  sem- 
blaient dans  ce  Heu  obscur  et  souterrain  les 
spectres  des  animaux  dont  ils  avaient  la  ressem- 
blance, et  non  plus  ces  animaux  eux-mêmes. 

Dans  te  fourneau,  un  reste  de  feu  s'en  allait 


mourant,  tandis  qu'une  fumée  épaisse  et  noire 
fuyait  silencieuse,  par  un  conduit  engagé  dacs 
la  muraille. 

Un  alambic  posé  sur  l'àtre  laissait  filtrer  len- 
tement ,  et  goutte  à  goutte ,  une  liqueur  jaune 
comme  l'or. 

Ces  gouttes  tombaient  dans  une  fiole  de  verre 
blanc,  épais  de  deux  doigts,  mais  en  même 
temps  de  la  plus  parfaite  transparence ,  et  qui 
était  fermée  par  le  tube  de  l'alambic  qui  com- 
muniquait avec  elle. 

Diane  descendit  et  s'arrêta  au  milieu  de  tous 
ces  objets  à  l'existence,  aux  formes  étranges, 
sans  étonnement  et  sans  terreur;  on  eut  dit. 
que  les  impressions  ordinaires  de  la  vie  ne  pou- 
vaient plus  avoir  aucune  mfluencc  sur  cette 
femme,  qui  vivait  déjà  hors  de  la  vie. 

Remy  lui  fit  signe  de  s'arrêter  au  pied  de 
l'escalier  ;  elle  s'arrêta  où  lui  disait  Remv. 

Le  jeune  homme  alla  allumer  une  lampe  qui 
jeta  un  jour  livide  sur  tous  les  objets  que  nous 
venons  de  détailler  et  qui,  jusque-là,  dormaient 
ou  s'agitaient  dans  l'ombre. 

Puis  il  s'approcha  d'un  puits  creusé  dans  le 
caveau  touchant  aux  parois  d'une  des  murail- 
les, et  qui  n'avait  ni  parapet,  ni  margelle,  at- 
tacha un  seau  à  une  longue  corde  et  laissa  glis- 
ser la  corde  sans  poulie  dans  l'eau,  qui  somcil- 
lait  sinistremcnt  au  fond  de  cet  entonnoir,  ot 
qui  fit  entendre  un  sourd  clapotement  ;  enfin  il 
ramena  le  seau  plein  d'une  eau  glacée  et  pure 
comme  le  cristal. 

—  Approchez,  madame,  dit  Remy. 
Diane  approcha. 

Dans  cette  énorme  quantité  d'eau ,  il  laissa 
tomber  une  seule  goutte  du  liquide  contenu 
dans  la  fiole  de  verre ,  et  la  masse  entière  de 
l'eau  se  teignit  à  l'instant  même  d'une  couleur 
jaune;  puis,  cette  couleur  s'évapora ,  et  l'eau, 
au  bout  de  dix  minutes,  était  devenue  transpa- 
rente comme  auparavant. 

La  fixité  des  yeux  de  Diane  donnait  seule  uno 
idée  de  l'attention  profonde  qu'elle  apportait  à 
cette  opération. 

Remy  la  regarda. 

—  £h  bien  l  demanda  celle-ci.  —  Eh  bien  ! 
trempez  maintenant,  dit  Remy,  dans  cette  eau 
qui  n'a  ni  saveur  ni  couleur,  trempez  une  fleur, 
un  gant,  un  mouchoir;  pétrissez  avec  cette 
eau  des  savons  de  senteur,  versez-en  dans  Tai- 


LES  QUARANTE^INQ. 


33S 


guicre  où  Ton  puisera  pour  se  laver  les  dents, 
.es  mains  el  le  visage ,  et  vous  verrez,  comme 
on  le  vit  naguère  à  la  cour  du  roi  Charles  IX, 
la  fleur  étouffer  par  son  parfum,  le  gant  empoi- 
sonner par  son  contact ,  le  savon  tuer  par  son 
introduction  dans  les  porcs.  Versez  une  seule 
goutte  de  cette  huile  pure  stir  la  mèche  d'une 
bougie  ou  d'une  lampe ,  le  coton  s'en  .impré- 
gnera jusqu'à  un  pouce  à  peu'près,  et  pendant 
une  heure ,  la  bougie  ou  la  lampe  exhalera  la 
mort,  pour  brûler  eusuitc  aussi  innocemment 
qu'une  autre  lampe  ou  une  autre  bougie.  — 
Vous  êtes  sûr  de  ce  que  vous  dites  là  Rcmy? 
demanda  Diane.  —  Toutes  ces  expériences,  je 
les  ai  faites,  madame  ;  voyez  ces  oiseaux  qui 
ne  peuvent  plus  dormir  et  qui  ne  veulent  plus 
manger,  ils  ont  bu  de  l'eau  pareille  à  cette  eau. 
Voyez  cette  chèvre  qui  a  brouté  de  l'herbe  ar- 
rosée de  cette  même  eau,  elle  mue,  et  ses  yeux 
Tacillent;nous  aurons  beau  la  rendre  maintenant 
à  la  liberté,  à  la  lumière,  à  la  nature,  sa  vie  est 
condamnée,  à  m'oins  que  cette  nature  à  laquelle 
nous  la  rendrons,  ne  révèle  à  son  instinct  quel- 
ques-uns de  ces  contre-poisons  que  les  ani- 
maux devinent ,  et  que  les  hommes  ignorent. 
—  Peut-on  voir  cette  fiole ,  Remy  ?  demanda 
Diane.  —  Oui,  madame,  car  tout  le  liquide  est 
précipité,  à  cette  heure;  roiRs  attendez. 

Remy  la  sépara  de  l'alambic  avec  des  pré- 
cautions infinies;  puis ,  aussitôt,  il  la  boucha 
(f  un  tampon  de  molle  cire  qu'il  aplatit  à  la  sur- 
face de  son  orifice ,  et ,  enveloppant  cet  orifice 
d'an  morceau  de  laine,  il  présenta  le  flacon  à  sa 
compagne. 

Diane  le  prit  sans  émotion  aucune,  le  soule- 
va à  la  hauteur  de  la  lampe,  et,  après  avoir 
regardé  quelque  temps  la  liqueur  épaisse  qu'il 
contenait  : 

—  11  suffit,  dit -elle,  nous  choisirons, 
lorsqu*il  sera  'temps  ,  du  bouquet ,  des 
qants,  de  la  lampe,  du  savon  ou  de  l'aiguiè- 
re. La  liqueur  tient-elle  dans  le  métal?  —  Elle 
le  ronge.  —  Mais  alors  ce  flacon  se  brisera 
peut-être t  —  Je  ne  crois  pas;  voyez  l'épais- 
seur du  cristal;, d'ailleurs  nous  pourrons  l'en- 
fermer ou  plutôt  remboîter  dans  une  enveloppe 
d'or.  —  Alors,  Rcmy,  reprit  la  dame,  vous  êtes 
content,  n'est-ce  pas? 

Et  quelque  chose  comme  un  pâle  sourire, 
''fflcura  les  lèvres  de  la  dame,  et  leur  donna 


ce  reflet  de  vie,  qu'un  rayon  de  la  lune  donne 
aux  objets  engourdis. 

—  Plus  que  je  ne  le  fus  jamais,  madame,  ré- 
pondit cclfii-ci  ;  punir  les  méchants,  c'est  jouir 
de  la  plus  sainte  prérogative  de  Dieu. 

—  Écoutez,  Remy,  écoutez  ! 
Et  la  dame  prêta  l'oreille. 

—  Vous  avez  entendu  quelque  bruit?  —  Le 
piétinement  des  chevaux  dans  la  rue ,  ce  me 
semble;  Rcmy,  nos  chevaux  sont  arrivés.  — 
C'est  probable,  madame ,  car  il  est  à  peu  près 
l'heure  à  laquelle  ils  devaient  venir;  mais, 
maintenant,  je  tais  les  renvoyer.  —  Pourquoi 
cela?  —  Ne  sont-ils  plus  inutiles?  —  Au  lieu 
d'aller  à  Méridor,  Remy,  nous  allons  en  Flan- 
dre ;  gardez  les  chevaux.  —  Ah  !  je  comprends. 

Et  les  yeux  du  serviteur,  à  leur  tour,  laissè- 
rent échapper  un  éclair  de  joie  qui  ne  pouvait 
se  comparer  qu'au  sourire  de  Diane. 

—  Mais  Grandchamp,  ajouta-t-il,  qu'allons- 
nous  en  faire?  —  Grandchamp  a  besoin  de  se 
reposer,  je  vous  l'ai  dit.  11  demeurera  à  Paris 
et  vendra  cette  maison,  dont  nous  n'avons  plus 
besoin. 

En  ce  moment  on  heurta  à  la  porte  de  la  rue. 

—  Cç  sont  vos  gens,  madame,  vous  ne  vous 
trompiez  pas.  Vite,  remontez  et  répondez,  tan- 
dis que  je  vais  fermer  la  trappe. 

La  dame  obéit. 

Une  même  pensée  vivait  tellement  dans  ces 
deux  corps,  qu'il  eût  été  difficile  de  dire  lequel 
des  deux  pliait  l'autre  sous  sa  domination. 

Rcmy  remonta  derrière  elle,  et  poussa  le  res- 
sort. 

Le  caveau  se  referma. 

Diane  trouva  Grandchamp  à  la  porte;  éveillé 
par  le  bruit,  il  était  venu  ouvrir. 

Le  vieillard  ne  fut  pas  peu  surpris  quand  il 
connut  le  prochain  départ  de  sa  maîtresse,  qui 
lui  apprit  ce  départ  sans  lui  dire  où  elle  allait. 

^  Grandchamp,  mon  ami,  lui  dit-elle,  nous 
allons,  Remy  et  moi,  accomplir  un  péleiinage, 
voté  depuis  longtemps  ;  vous  ne  parlerez  do  ce 
voyage  à  personne ,  et  vous  ne  révélerez  \tion 
nom  à  qui  que  ce  soit.  —  Oh  !  je  le  jure*  ma- 
dame, dit  le  vieux  serviteur.  Mais  on  vous  re- 
verra  cependant?^ Sans  doute,  Grandchamp, 
sans  doute  :  ne  se  revoit-on  pas  toujours,  quand 
ce  n'est  point  en  ce  monde,  dans  l'autre  au 


^36 


LES  QUARANTË-ClNQ. 


moins.  Mais,  à  propos,  Grandchamp^  cette  mai- 
son nous  dovicnt  inutile. 

Diane  tira  d'une  armoire  une  liasse  de  pa- 
piers. • 

—  Voici  les  titres  qui  constatent  la  propriété  : 
\ous  louerez  ou  vendrez  celte  maison.  Si  d*ici 
à  un  moi* ,  vous  n'avez  trouve  ni  locataire ,  ni 
acquéreur,  vous  Tabandonncrez  tout  simple- 
ment cl  vous  retournerez  à  Mcridor.  —  Et  si  je 
trouve  aaïuéreuri  madame,  combien  la  vcn- 
drai-jc?  —  Ce  que  vous  voudrez.  —  Alors  je 
rapporterai  l'argent  à  Méridor?  —  Vous  le  gar- 
derez pour  vojus,  mon  vieux  Grandchamp.  — 
Cuoi,  madame,  une  pareille  somme?  —  Sans 
doute.  Ne  vous  dois-je  pas  bien  cela  pour  vos 
bons  services,  Grandchamp?  et  puis,  outre  mes 
dcUcs  envers  vous,  n'ai-je  pas  aussi  à  payer 
celles  do  mon  père?  — Mais,  madame,  sans 
procuration,  je  ne  puis  rien  faire.  —  Ha  raison, 
dit  Remy.  —  Trouvez  un  moyen,  dit  Diane.  — 
Rien  de  plus  simple.  Cette  maison  a  été  achetée 
en  mon  nom  ;  je  la  revends  à  Grandchamp,quiv 
de  cette  façon,  pourra  la  revendre  lui-même  à 
<[u\  il  voudra.  — Faites. 

Remy  prit  une  plume  et  écrivit  sa  donation 
au  bas  du  contrat  de  vente. 

—  Maintenant,  adieu,  dit  la  dame  de  Monso- 
reau à  Grandchamp,  qui  se  sentaK  tout  ému  de 
rester  seul  en  cette  maison,  adieu  Grandchamp; 
faites  avancer  les  chevaux  tandis  que  je  termine 
ies  préparatifs. 

Alors  Diane  remonta  chez  elle,  coupa  avec  un 
poignard  la  toile  du  portrait,  le  roula,  Tenve- 
ioppa  dans  une  étoffe  de  soie  et  plaça  le  rouleau 
dans  la  caisse  de  voyage. 

Ce  cadre,  demeuré  vide  et  béant,  semblait 
raconter  plus  éloquemment  qu^auparavant  en- 
core toutes  les  douleurs  quMl  avait  entendues. 

Le  reste  de  la  chambre,  une  fois  ce  portrait 
enlevé,  n'avait  plus  de  signification  et  devenait 
une  chambre  ordinaire. 

Quand  Remy  eut  lié  les  deux  caisses  avec  dos 
sangles,  il  donna  un  dernier  coup  d'œil  dans 
la  rue  pour  s'assurer  que  nul  n'y  était  arrêté , 
excepté  le  guide  ;  puis  aidant  sa  pâle  maîtresse 
à  monter  à  cheval  : 

^  Je  crois,  madame,  lui  dit-il  tout  bas,  que 
cette  maison  sera  la  dernière  où  nous  aurons 
demeuré  si  longtemps.  — L'avant-dernière,  Re- 
my, dit  la  dame  de  sa  voix  grave  et  monoto- 


ne. —  Quelle  sera  donc  Tautre?  —  Le  tombeau, 
Remy. 

XV!. 

Maintenant,  il  faut  que  nos  lecteurs  noua 
permettent  d'abandonner  le  roi  au  Louvre.  — 
Ilcnri  de  Navarre  à  Cahors,  Chicot  sur  la  grande 
route ,  et  la  dame  de  Monsoreau  dans  la  rue,— 
pour  aller  trouver  en  Flandre  Monseigneur  le 
duc  d'Anjou ,  tout  récemment  nommé  duc  de 
Brabant ,  et  au  secours  duquel  nous  avons  ru 
s'avancer  le  grand  amiral  de  France,  Anne 
Daignes ,  duc  de  Joyeuse. 

A  quatre-vingts  lieues  de  Paris,  vers  le  nordi 
le  bruit  des  voix  françaises  et  le  drapeau  de 
France  flottaient  sur  un  camp  français  aux  rives 
de  l'Escaut. 

C'était  la  nuit  :  des  feux  disposés  en  an  cer- 
cle immense  bordaient  le  fleuve  si  large  devant 
Anvers ,  et  se  reflétaient  dans  ses  eaux  pro- 
fondes. 

La  solitude  habituelle  des  polders  à  la  som- 
bre verdure ,  était  troublée  par  le  hennisse- 
ment des  chevaux  français. 

Du  haut  des  remparts  de  la  ville ,  les  senti- 
nelles voyaient  reluire  au  feu  des  bivouacs ,  le 
mousquet  des  sentinelles  françaises ,  éclair  fu- 
gitif et  lointain  q«e  la  largeur  du  fleuve  jeté 
entre  cette  armée  et  la  ville ,  rendait  aussi  inof- 
fensif  que  les  éclairs  de  chaleur  qui  brillcat  à 
l'horizon  par  un  beau  soir  d'été. 

Cette  armée  était  celle  du  duc  d'Anjou. 

Le  camp  était  assis  sur  les  deux  rives  de 
l'Escaut  :  l'armée,  bien  disciplinée  ,  était  ce- 
pendant agitée  d'un  esprit  d'indécision  facile  à 
comprendre. 

En  effet,  beaucoup  de  calvinistes  assistaient 
le  duc  d'Anjou ,  non  point  par  sympathie  pour 
le  susdit  duc ,  mais  pour  être  aussi  désagréables 
que  possible  à  l'Espagne,  et  aux  catholiques 
de  France  et  d'Angleterre  ;  ils  se  battaient  donc 
plutôt  par  amour  propre  que  par  conviction  ou 
par  dévoûment,  et  l'on  sentait  bien  que,  la 
campagne  une  fois  finie,  ils  abandonneraient 
le  chef  ou  lui  imposeraient  des  conditions. 

D'ailleurs  ces  conditions,  le  duc  d'Anjou  lais- 
sait toujours  croire  qu'à  l'heure  venue,  il  irait 
au:devant  d'elles.  Son  mot  favori  était  :  Henri 
de  Navarre  s'est  bien  fait  catholique,  pourquoi 
François  de  France  ne  se  ferait-il  pas  huguenot? 


De  l'autre  cûté,  au  contraire,  c'est-à-dire  chez 
Tcnaerni,  ciislaient,  en  opposition  a*ec  ces  dis- 
sidences morales  et  politiques,  des  principes 
distincts,  une  cause  parfaitement  arrfitéc,  le 
tout  parTaitement  pur  d'ambition  ou  de  colère. 

AnTcre  aYail  d'abord  eu  l'intention  de  se 
donner,  mais  à  ses  conditions  et  à  son  heure  ; 
elle  ne  refusait  pas  précisément  François,  mais 
elle  se  réservait  d'attendre,  forte  par  sou  as- 
siette, par  le  courte  et  l'expérience  belliqueuse 
de  ses  habitants;  elle  savait  d'ailleurs  qu'en 
étendant  le  bras,  outre  le  duc  de  Guise  en  ob- 
servation dans  la  Lorraine,  elle  trouvait  Alexan- 
dre Farnèse  dans  le  Luxembourg.  Pourquoi, 
en  cas  d'urgence,  n'ac"^ptcrait-eUe  pas  les  se- 
cours de  l'Espagne  contre  Anjou ,  comme  elle 
avait  accepté  le  secours  d'Anjou  contre  l'Es- 
pagneT 

Qoitic,  après  œla,  ù  repousser  l'Espagne 
après  que  l'Espagne  l'aurait  aidée  à  repousser 
Anjou. 

Ces  républicains  monotones  avaient  pour  eux 
U  force  d'airain  du  bon  sens. 

Tout  à  coup  ils  liront  apparaître  une  flotte 
à  Tcmbouchurede  l'Escaut,  et  ils  apprirent  que 
cette  Dotlc  arrivait  avec  le  grand  amiral  de 
France,  et  que  ce  grand  amiral  de  France  ame- 
oait  un  secoursàleur ennemi. 

Depuis  qu'il  était  venu  mettre  le  siège  de- 


vant Anvers,  le  duc  d'Anjou  était  devenu  wi< 
turcllement  l'ennemi  des  Anversois. 

En  apercevant  cette  flotte ,  et  en  apprenant 
l'arrivée  de  Joyeuse,  les  calvinistes  du  duc  d'An- 
jou firent  UQC  grimace  presque  égale  à  cella 
que  faisaient  les  Flamands. 

L'arrivée  de  ce  renfort ,  sur  lequel  le  duc 
d'Anjou  lui-même  ne  comptait  pas,  avait  bou- 
levcrâé  les  Espagnols,  et,  de  leurcÂté,  les  Lor- 
rains en  crevaient  de  fureur. 

C'était  bien  quelque  chose  pour  le  duc  d'An- 
jou que  de  jouir  à  lafois  de  cette  double  satis- 
faction. 

Uais  le  duc  ne  ménageait  point  ainsi  tous  les 
partis,  sans  que  la  discipline  de  son  armée  en 
soufirit  fort. 

Joyeuse,  à  qui  la  mission  n'avait  jamais 
souri,  on  se  le  rappelle,  se  trouvait  mal  i  l'aise 
au  milieu  de  cette  réunion  d'hommes  si  divers 
de  sentiments  :  il  sentait  instinctivement  que 
le  temps  des  succès  était  passé  ;  quelque  chose 
comme  le  pressentiment  d'un  grand  ^heccou- 
rait  dans  l'air,  et,  dans  sa  paresse  de  courtisan, 
comme  dans  son  amour-propre  de  capitaine, 
il  déplorait  d'être  venu  de  si  loin  pour  partager 
une  défaite. 

Cette  opinion.  Joyeuse  l'exposait  tout  haut 
dans  la  tente  du  duc. 

Pendant  que  le  conseil  se  tenait  entre  ses 
capitaines ,  le  duc  était  assis  ou  plulAt  couché 


33R 


LKS  QUARANTE  rîNO. 


sur  un  long  fiiutruil  qui  pouvait ,  an  besoin , 
servir  de  lit  de  repos,  et  il  écoutait  non  point 
les  avis  du  grand  amiral  de  France,  mais  les 
chuchûtéi^icnta  de  son  joueur  de  luth  Aurilly. 

Aurilly,  par  aes  lâches  cpmplaisancos,  par 
ses  basses  Qaiieriea  et  par  ses  continuelles  assi- 
duité^ avait  enchaîné  la  faveur  du  prince)  Jfr» 
mais  A  ne  Pavait  servi  comme  avaient  fait  les 
autres  amisi  en  desserrant,  soit  le  roi,  soit  de 
puissants  personnages,  de  sorte  qu*il  avait  évilé 
t*écueil  où  la  Mole,  Coconnas,  Bussy  et  tant 
d^autres  s'étaient  brisés* 

LMnfluenpe  de  cet  homnip  était  immense  parea 
qu^elle  était  sccrèta. 

Joyeuse,  en  le  toyunt  ainsi  Oouper  dans  ses 
développements  da  Stratégie  et  détourner  Tat- 
tcntion  du  duc,  loyeusa  se  retira  en  arrière,  |fi- 
terrompant  tout  net  la  fil  do  son  dlseourt. 

François  avait  Tair  de  ne  pas  écouter,  mais 
il  écoutait  réellement;  aussi,  cette  impatience 
de  Joyeuse  ne  lui  échappa-t-elle  point  et,  sur 
le  champ  : 

—  Ifonsicur  Tamiral,  dit-il,  qu'aveE-vous? 

—  Rien,  monseigneur  ;  j'attends  seulement  que 
Votre  Altesse  ait  le  loisir  de  m'écouter.  •*  liais 
j'écoute,  monsieur  de  Joyeuse,  j'éooute,  répon- 
dit allègrement  le  duc.  -*  Monseigneur,  répon- 
dit Joyeuse  en  lançant  au  pauvre  musicien  on 
coup  d'oeil,  sous  lequel  celui-ci  plia  ayec  son 
humilité  ordinaire,  je  ne  suis  pas  un  chanteur 
pour  avoir  besoin  que  Ton  m'accompagne  quand 
je  parle.  -—  Bon ,  bon  ,  duc  ;  taisez-voua , 
Aurilly. 

Aurilly  s'inclina. 

—  Donc,  continua  François,  vous  n'approu- 
vez pas  mon  coup  de  main  sur  Anvers,  mon- 
sieur de  Joyeuse?  — *  Non,  monseigneur.  — • 
J'ai  adopté  ce  plan  en  conseil,  cependant.  — 
Aussi,  monseigneur,  n'esVee  qu'avec  une 
grande  réserve  que  je  prends  la  parole,  après 
tant  d'expérimentés  capitaines. 

Et  Joyeuse,  en  homme  de  eour,  salua  antoar 
de  lui. 

Plusieurs  voia  s'élevèrent  pour  affirmer  au 
grand  amiral  que  son  avis  était  le  leur. 

D'autres,  sans  parler,  firent  des  signes  d'a»- 
aestimenti 

—  Ainsi  vous  craignez  ua  écbeo,  dit  le  dua  ? 

—  Oui,  momalgneur,  Ja  le  erains.  «^  Vous  ne 
•ereidane  |^  là|  monsieur  do  Joyeuse  t  Poor- 


qtioi  donc  n'y  scrais-je  pointa  —  Parce  que  je 
m'étonne  que  vous  doutiez  ù  ce  point  de  votre 
propre  bravoure,  que  vous  vous  voyici  déjà  en 
fuite  devant  les  Flamands.  —  Monseigneur,  je 
ne  doute  pas  de  mon  courage  ;  —  monseigneur, 
je  serai  au  premier  rang ,  mais  je  serai  batto 
au  premier  rang,  —  tandis  que  d'autres  le  se- 
ront au  dernier,  voilà  tout.  —  Mais  enfio  votre 
raisonnement  n'est  pas  logiqtie,  fponsieur  do 
Joyeuse  :  vous  approuves  que  j'aie  pris  les  pe- 
tites places.  —  J'approuve  aue  vousprenieice 
qui  ne  se  défend  point.  —  En  bien,  après  avoir 
pris  les  petites  places  qui  ne  se  défendaient 
pas ,  comme  vous  dites,  je  ne  reculerai  point 
devant  la  grande,  parce  qu'elle  te  défend,  ou 
plutôt  paroe  qu'elle  mepace  da  ae  défendre.  — 
Et  Votre  Altesse  a  tort  \  tnieut  vaut  reculer  (or 
un  terrain  sàr  que  de  trébucher  dans  un  foMé 

en  continuant  de  marcher  en  avant.  —  Soit,  je 
trébucherai,  mais  je  ne  reculerai  pas.  —Votre 
Altesse  fera  ici  comme  elle  voudra,  dit  Joyeuse 
en  «'inclinant,  et  nous,  de  notre  côté,  nous  fe- 
rons comme  voudra  Votre  Altesse  ;  nous  som- 
mes ici  pour  lui  obéir.  -—  Ce  n*est  pas  répondre, 
duc.  —  C'est  cependant  la  seule  réponse  que 
je  puisse  faire  h  Votre  Altesse.  —  Ainsi,  vous 
persistez  dans  votre  opinion  Y  —  Dans  laquellet 
•—  Que  nous  serons  battus,  —  Immanquable- 
ment. ~  Eh  bien ,  c'est  facile  à  éviter ,  pour 
votre  part,  du  moins,  monsieur  de  Joyeuse, 
continua  aigrement  le  prince  ;  mon  frère  vous 
a  envoyé  vers  moi  pour  me  soutenir;  votre  res- 
ponsabilité est  à  couvert,  si  je  vous  donne  con- 
gé en  vous  disant  que  je  ne  crois  pas  avoir  be- 
soin d'être  soutenu.  —  Votre  Altesse  peut  me 
donner  congé ,  dit  Joyeuse  ;  mais ,  à  la  veiUe 
d'une  bataille ,  ce  serait  une  honte  à  moi  que 
de  Taccepter. 

Un  long  murmure  d'approbation  accueillit 
les  paroles  de  Joyeuse;  le  prince  comprit  qu*il 
avait  été  trop  loin. 

—  Mon  cher  amiral,  dit-il  en  se  levant  et  en 
embrassant  le  jeune  homme,  vous  ne  vouleï 
pas  m'entendre.  lime  semble  pourtant  que  j'ai 
raison,  ou  plutôt  que ,  dans  la  position  où  je 
suis ,  je  ne  puis  avouer  tout  haut  que  j'ai  eu 
tort  ;  vous  me  reprochez  mes  fautes,  je  les  con- 
nais :  j'ai  été  trop  jaloux  de  Thonneur  de  mon 
nom  ;  j'ai  trop  voulu  prouver  la  supériorité  des 
arfenesfran^isea,  done  j*ai  tort.  Mais  le  mal  est 


VS&  QUAKANTE-GINQ. 


33d 


faiti  «Il  v6trfc7.-v<Mfô  Êommcttrc  un  pire?  nous 
voici  devant  des  gens  armés,  c'est-à-dire  de- 
vant des  hommes  qui  nous  disputent  ce  qu'ils 
m'ont  offert.  Voulez-vous  que  je  leur  cède? 
demain  alors^  ils  reprendront  pièce  h  pièce  ce 
que  j'ai  conquis  ;  non,  l'épée  est  tirée,  frappons 
OD  sinon  nous  serons  Ihippés  :  voilà  mon  sen- 
timent. —  Du  moment  où  Votre  Altesse  parle 
ainsi,  dit  Joyeuse,  je  me  garderai  d'«^outer  un 
mot;  je  suis  ici  pour  vous  obéir^  monseigneur, 
et  d'aussi  grand  eœur,  croyez-le  bien ,  si  vous 
me  conduisez  à  la  mort,  que  si  vous  me  meaez 
à  la  victoire  ;  cependant;  mais ,  aon  «  monsei-* 
gneur.  — -  Quoi  ?  —  Non,  je  veux  et  dois  me 
taire.—  Non,  par  Dieu!  dites,  amiral;  dites,  je 
le  veux.  —  Alors  en  particulier,  monseigneur. 
—  En  particulier?  —  Oui,  s'il  plaît  à  Votre  Al* 
tesse. 

Tous  se  levèrent  et  reculèrent  jusqu'aux  ex'* 
trémttés  de  la  spacieuse  tente  de  François. 

Parlez,  dit  celut*-ci.  —  Monseigneur  peut 
prendre  indifféremment  un  revers  qne  lui  inti* 
givrait  l'Espagne,  un  écfaec  qui  rendrait  triom- 
phants CCS  buveurs  de  bière  flamands ,  o«  M 
prince  d'Orange  à  double  face  ;  mais  s'aceom- 
moderatt-il  aussi  volontiers  de  fiiidre  rire  à  sea 
dépens  M.  le  duc  de  Guise  ? 

François  fronça  le  sourcil. 

—  M.  de  Guise  Y  dit-il  ;  eh  1  qoVt-il  à  hm 
dans  tout  ceci?  -^  M.  de  Guise,  eentinaa 
Joyeuse,  a  tenté,  dit-^oo,  de  foire  assassiner 
monseigneur  ;  si  Salcède  ne  l'a  pas  avoué  Mr 
réchafiuid,  il  l'a  avoué  à  la  gène^  Or,  c'est  une 
grande  joie  à  offrir  au  Lovraia,  qui  joue  un  rftie 
dans  tout  ceci,  ou  je  m'y  trompe  fort,  que  de 
nous  faire  battre  sous  Anvers,  et  de  lui  proca- 
rer,  qui  sait?  sans  bourse  délier ,  cette  mort 
d'un  ftls  de  France,  qu'il  avait  promis  de  payer 
si  cher  à  Salcède  ^  Lisez  l'hiitoirc  de  Flandre  ^ 
monseigneur,  et  vous  y  verres  que  les  Flamands 
ont  pour  habitude  d'engraisser  leurs  terres  avec 
le  sang  d«s  princes  les  plus  iHusircs  et  des 
meilleurs  chevaliers  français. 

Le  due  aecona  la  tête. 

—  Eh  bien,  soit,  Joyeuse,  dit^il,  je  donnerai 
s*il  le  faut,  au  Lorrain  maudit  la  joie  de  me  voir 
mort,  mais  je  ne  lui  donnerai  pas  celle  de  me 
voir  fuyant.  J'ai  soif  de  gloire^  Joyeuse  ;  car  seul 
de  mottnffffi)  j*at  encore  des  batailles  à  gagner. 
*-*  Et  Catcan-Cambrésis  que  vous  oubliez,  mon- 


seigneur; il  est  vrai  que  vous  êtes  le  seul.  — 
Comparez  donc  cet  escarmouche  à  Jarnac  et  à 
Moncontour,  Joyeuse,  et  faites  \e  compte  de  ce 
que  je  redois  à  mon  bien-aimé  frère  Henri.  — > 
Npn,  non,  ajouta-t-il,  je  ne  suis  pas  un  roite- 
let de  Navarre;  je  suis  un  prince  français,  moi. 
Puis  se  retournaat  vers  les  seigneurs  qui, 
aux  paroles  de  Joyeuse^  s'étaient  éloignés. 

—  Messieurs,  ajoata-tr-il,  l'assaut  tient  ton* 
jours;  la  pluie  a  cessé,  les  terrains  sont  bons, 
nous  attaquerons  cette  suit. 

Joyeuse  s'inclina. 

«—  Monseigneur  voudra  bien  détailler  ses  or- 
dres, dit-il,  m)us  les  attendons.  —  Vous  avez 
huit  vaisseaux,  sans  compter  la  galère  amirale, 
n'est-ce  pas,  monsieur  de  Joyeuse?  —  Oui, 
monseigneur.  —  Vous  Corcorez  la  ligne ,  et  ce 
sera  chose  facilci  ks  Anversois  n'ayant  dans  le 
port  que  des  vaisseaux  marchands  ;  alors  vous 
viendrez  vous  cmbosser  en  face  du  quai.  Là,  si 
le  quai  est  défendu^  vous  foudroierez  la  ville  en 
tentant  un  débarquement  avec  vos  quinze 
cents  hommes. 

Du  reste  de  l'armée  je  ferai  deux  colonnes, 
l'une  commandée  par  M.  le  comte  de  Saint-Ai- 
gaaiif  l'autre  commandée  par  moi-même.  Tou- 
tes deux  tenteront  l'escalade  par  surprise,  au 
momeut  où  les  premiers  coups  de  canon  parti- 
rcmt. 

La  cavalerie  demeurera  en  réserve ,  en  cas 
d'échec,  pour  protéger  la  retraite  de  la  colonne 
repoussée. 

De  ces  trois  attaques ,  i'une  réussira  certai* 
nement;  Le  premier  corps  ^  établi  sur  le  rem- 
part, tirera  use  fusée  pour  rallier  à  lui  les  au- 
tres corps. 

«^  Mais  il  faut  tout  prévoir  «  monseigneur , 
dit  Joyeuse.  Supposons  ce  que  vous  ne  croyez 
pas  supposable ,  c'cst-à'-dire  que  les  trois  co- 
lonnes d'attaque  soient  rcpoussées  toutes  trois. 
—  Alors  nous  gagnons  les  vaisseaux  sous  la 
protection  du  feu  de  nos  batteries,  et  nous 
nous  répandons  dans  les  polders,  où  les  Anver- 
sois ne  se  hasarderont  point  à  nous  venir 
chercher. 

On  s'inclina  en  signe  d'adhésion. 

—  Maintenant,  messieurs,  dit  le  duc,  du  si- 
lence. 

Qu'on  éveille  les  troupes  endormies ,  qu*on 
embarque  avec  ordre)  —  que  pas  un  feu^  pas 


340 


LES  QUARANTE-CINQ. 


un  coup  de  mousquet  ne  révèlent  votre  des- 
sein. —  Vous  serez  dans  le  port,  amiral,  avant 
que  les  Anversois  se  doutent  de  votre  départ. 
Nous  qui  allons  le  traverser  et  suivre  la  rive 
gauche,  nous  arriverons  en  même  temps  que 
vous. 

Allez,  messieurs,  et  bon  courage.  Le  bonheur 
qui  nous  a  suivi  jusquMci  ne  craindra  point 
de  traverser  TEscaut  avec  nous. 

Les  capitaines  quittèrent  la  tente  du  prince, 
et  donnèrent  leurs  ordres  avec  les  précautions 
indiquées. 

Bientôt,  toute  cette  fourmilière  humaine  fit 
entendre  son  murmuré  confus  :  mais  on  pou- 
vait croire  que  c'était  celui  du  vent ,  se  jouant 
dans  les  gigantesques  roseaux  et  parmi  les 
herbages  touffus  des  polders. 

L*amiral  s'était  rendu  à  son  bord. 

xvu. 

Les  Anversois  ne  voyaient  pas  tranquille- 
ment les  apprêts  hostiles  de  M.  le  duc  d'Anjou, 
et  Joyeuse  ne  se  trompait  pas ,  en  leur  attri- 
buant toute  la  mauvaise  volonté  possible. 

Anvers  était  comme  une  ruche  quand  vient 
le  soir,  calme  et  déserte  à  Textérieur,  au  dedans 
pleine  de  murmure  et  de  mouvement. 

Les  Flamands  en  armes  faisaient  des  pa. 
trouilles  dans  les  rues ,  barricadaient  leurs 
maisons,  doublaient  les  chaînes  et  fraternisaient 
avec  les  bataillons  du  prince  d'Orange,  dont 
nne  partie  déjà  était  en  garnison  à  Anvers ,  et 
dont  l'autre  partie  rentrait  par  Iractions,  qui, 
aussitôt  rentrées,  s'égrenaient  dans  la  ville. 

Lorsque  tout  fut  prêt  pour  une  vigoureuse 
défense,  le  prince  d'Orange,  par  un  soir  sombre 
et  sans  lune,  entra  à  son  tour  dans  la  ville  sans 
manifestation  aucune,  mais  avec  le  calme  et  la 
fermeté  qui  présidaient  à  Taccomplissement  de 
toutes  ses  résolutions ,  lorsque  ces  résolutions 
étaient  une  fois  prises. 

11  descendit  à  l'Hôtel-de-Ville ,  où  ses  affidés 
avaient  tout  préparé  pour  son  installation. 

Là  il  reçut  tous  les  quarteniers  et  centeniers 
de  la  bourgeoisie ,  passa  en  revue  les  officiers 
des  troupes  soldées,  puis  enfin,  reçut  les  prin- 
cipaux officiers  qu'il  mit  au  courant  de  ses 
projets. 

Le  soir  même  où  le  duc  d'Anjou  s'apprêtait 
à  attaqner*  comme  nous  Uavons  vu ,  le  prince 


d'Orange,  qui  était  depuis  deux  jours  dans  la 
ville ,  et  tenait  conseil  avec  le  commandant  de 
la  place  pour  les  bourgeois,  on  discutait  les 
moyens  à  employer  pour  repousser  l'attaque 
des  Français,  qui  paraissait  imminente,  lors- 
qu'un homme,  poussé  par  l'huissier,  entra 
lourdement  dans  la  salle,  et  fit  avec  respect 
quelques  pas  sur  la  dalle  polie  en  s'avançant 
moitié  vers  le  bourgmestre,  moitié  vers  le 
prince  d'Orange. 

—  Ah!  ahl  dit  le  bourgmestre,  c'est  toi, 
mon  ami. —  Moi-même,  monsieur  le  boui^- 
mcstre,  répondit  le  nouveau  venu.  —  Monsei- 
gneur, dit  le  bourgmestre,  c'est  un  homme  que 
nous  avons  envoyé  à  la  découverte. 

Le  nouveau  venu  était  un  de  ces  marins  fla- 
mands dont  le  type  est  si  reconnaissable,  étant 
si  accentué  :  la  tête  carrée ,  les  yeux  bleus,  ic 
col  court  et  les  épaules  larges;  il  froissait  entre 
ses  grosses  mains  son  bonnet  de  laine  humide, 
et  lorsqu'il  fut  près  des  officiers ,  on  vit  qu^il 
laissait  sur  les  dalles  une  large  trace  d'eau. 

C'est  que  ses  vêtements  grossiers  étaient  lit- 
téralement trempés  et  dégouttants. 

—  Oh  !  oh  !  voilà  un  brave  qui  est  revenu  à 
la  nage ,  dit  le  prince  en  regardant  le  marin 
avec  cette  habitude  de  l'autorité,  qui  impose 
soudain  au  soldât  et  au  serviteur,  parce  qu'elle 
implique  à  la  fois  le  commandement  et  la  ca- 
resse. —  Oui,  monseigneur,  oui,  dit  le  marin 
avec  empressement,  et  l'J^caut  est  large  et  ra- 
pide aussi,  monseigneur.^  Parle,  Goês,  parie, 
continua  le  prince,  sachant  bien  le  prix  de  la 
faveur  qu'il  faisait  à^n  simple  matelot  en  l'ap- 
pelant par  son  nom.  —  Monseigneur,  dit-il,  je 
suis  parti  dans  ma  plus  petite  barque  ;  j'ai  passé 
avec  le  mot  d'ordre  au  milieu  du  barrage  que 
nous  avons  (ait  sur  l'Escaut  avec  nos  bâtiments, 
et  j'ai  poussé  jusqu'à  ces  damnés  Français, 

—  Tandis  que  je  ramais  dans  la  nuit  avec 
mes  avirons  enveloppés  de  linge,  j'ai  entendu 
une  voix  qui  criait  :  —  Holà  de  la  barque,  qu« 
voulez-vous? 

Je  croyais  que  c'était  à  moi  que  l'interpella- 
tion était  adressée ,  et  j'allais  répondre  une 
chose  ou  l'autre,  quand  j'entendis  crier  derrière 
moi  : 

—  Canot  amiral. 

Le  prince  regarda  les  officters  avec  un  signe 
de  tète  qui  signifiait  : 


LES  QUARANTE-CINQ. 


341 


—  Que  TOUS  avais-je  dit?  —  A.u  même  ins- 
tant, continua  Goës,  et  comme  je  voulais  virer 
de  bord ,  je  sentis  un  choc  épouvantable  ;  ma 
barque  s^enfonça;  l*eau  me  couvrit  la  tète;  je 
roulai  dans  un  abîme  sans  fond  ;  mais  les  tour- 
billons de  l*Escaut  me  reconnurent  pour  une 
vieille  connaissance,  et  je  revis  le  ciel. 

C'était  tout  bonnement  le  canot  amiral  qui , 
en  conduisant  M.  de  Joyeuse  à  bord,  avait  passé 
sur  moi.  Maintenant,  Dieu  seul  sait  comment 
je  n*ai  pas  été  broyé  ou  noyé. 

—  Merci,  brave  Goës,  merci,  dit  le  prince 
d'Orange ,  heureux  de  voir  que  ses  prévisions 
s'étaient  réalisées;  va,  et  tais-toi. 

Et  étendant  le  bras  de  son  côté,  il  lui  mit  une 
bourse  dans  la  main. 

—  Eh  bien,  demanda  le  prince  au  bourg- 
mestre, que  dites-vous  de  ce  rapport?  doutez- 
vous  encore  que  les  Français  vont  appareiller? 
Croyez-moi,  ce  n'était  pas  pour  passer  la  nuit  à 
bord  que  M.  de  Joyeuse  se  rendait  du  camp  à  la 
galère  amirale.  —  Donc,  tenez-vous  prêts,  mes- 
sieurs; car,  si  vous  leur  en  donnez  le  temps, 
ils  attaqueront  sérieusement.  —  Mais,  demanda 
le  bourgmestre ,  comment  monseigneur  croit-il 
que  les  Français  vont  attaquer?  —  Voici  les 
probabilités  :  l'infanterie  est  catholique,  elle  se 
battra  seule.  Cela  veut  dire  qu*elle  attaquera 
d'un  côté;  la  cavalerie  est  calviniste,  elle  se 
battra  seule  aussi.  Deux  côtés.  La  marine  est  à 
M.  de  Joyeuse,  il  arrive  de  Paris;  la  cour  sait 
dans  quel  but  il  est  parti ,  il  voudra  avoir  sa 
part  de  combat  et  de  gloire.  Trois  côtés. — Alors 
faisons  trois  corps,  dit  le  bourgmestre.  — Non, 
messieurs,  voici  comment  j'agirais  : 

Les  Français,  la  galère  amirale  en  tète,  vont 
essayer  de  forcer  le  passage.  Je  double  les 
chaînes  du  barrage',  en  leur  laissant  assez  de 
longueur  pour  que  la  flotte  se  trouve  engagée 
au  milieu  de  vos  barques  et  de  vos  vaisseaux. 
Alors,  de  vos  barques  et  de  vos  vaisseaux,  vingt 
braves  que  j'y  laisserais  jetteraient  des  grap- 
pins, et,  les  grappins  jetés,  ils  fuiraient  dans 
une  barque  après  avoir  mis  le  feu  à  votre  bar- 
rage chargé  de  matières  inflammables.  —  Et  la 
flotte  française  brûle  tout  entière.  —  Oui,  tout 
entière;  alors  plus  de  retraite  par  mer,  plus  de 
retraite  à  travers  les  polders,  car  vous  lâchez 
les  écluses  de  Malines,  de  Berchem,  de  Lier,  de 
Dufiel  et  d'Anvers.  Repoussés  d'abord  par  vous. 


poursuivis  par  vos  digues  rompues,  enveloppés 
de  tous  les  côtés  par  cette  marée  inattendue  et 
toujours  montante,  par  cette  mer  qui  n'aura 
qu'un  flux  et  pas  de  reflux,  les  Français  seront 
tous  noyés,  abîmés,  anéantis. 

Les  officiers  poussèrent  un  cri  de  joie. 

—  Ainsi ,  à  onze  heures  les  Français  seront 
battus,  à  minuit  la  flotte  sera  brûlée,  à  une  heure 
les  Français  seront  en  pleine  retraite,  à  deux 
heures  Malines  rompra  ses  digues.  Lier  ouvrira 
ses  écluses ,  DuiTel  lancera  ses  canaux  hors  de 
leur  lit  :  alors  toute  la  plaine  deviendra  un  océan 
furieux  qui  noiera  maisons,  champs,  bois,  vil- 
lages, c^est  vrai  ;  mais  qui,  en  même  temps,  je 
vous  le  répète,  noiera  les  Français,  et  cela  de 
telle  Oeiçon,  qu'il  n'en  rentrera  pas  un  seul  en 
France. 

Un  silence  d'admiratioH  et  presque  d'effroi 
accueillit  ces  paroles;  puis,  tout  à  coup,  les 
Flamands  éclatèrent  en  applaudissements,  se 
retirèrent  chacun  de  son  côté  et  firent  des  pré- 
paratifs pour  le  combat. 

XVllI. 

Au  moment  où  tout  le  conseil  sortait  de 
l'Hôtel-de-Ville,  et  où  les  ofîBciers  allaient  se 
mettre  à  la  tète  de  leurs  hommes  et  exécuter  les 
ordres  du  chef  qui  semblait  envoyé  aux  Fla- 
mands par  la  Providence  elle-même ,  une  lon- 
gue rumeur  circulaire  qui  semblait  envelopper 
toute  la  ville  retentit  et  se  résuma  dans  un 
grand  cri. 

En  même  temps  l'artillerie  tonna. 

Cette  artillerie  vint  surprendre  les  Français 
au  milieu  de  leur  marche  nocturne,  et  lorsqu'ils 
croyaient  surprendre  eux-mêmes  la  ville  en- 
dormie. Mais,  au  lieu  de  ralentir  leur  marche , 
elle  la  hâta. 

Si  l'on  ne  pouvait  prendre  la  ville  par  sur- 
prise à  l'échelade,  comme  on  disait  en  ce  temps- 
là,  on  pouvait,  comme  nous  avons  vu  le  roi  de 
Navarre  le  faire  à  Gahors ,  on  pouvait  combler 
le  fossé  avec  des  fascines  et  faire  sauter  les 
j  portes  avec  des  pétards. 

!  Le  canon  des  remparts  continua  donc  de  u- 
rer;  mais  dans  la  nuit  son  effet  était  presque 
nul.  Après  avoir  répondu  par  des  cris  aux  cris 
de  leurs  adversaires ,  les  Français^s'avancèrent 

.  en  silence  vers  le  rempart  avec  cette  fougueqst 


^¥t 


LES  QUARANTE-CINQ. 


intrépidité  qui  leor  est  habituelle  dans  IVitla- 
({ne. 

Mais  tout  à  coup,  portes  et  paternes  8*ouTrent, 
elde  tous  côtés  s'élancent  des  gens  armés;  seu- 
lement, ce  n'est  point  Tardcnte  impétuosité  des 
Français  qui  les  anime,  c^est  une  sorte  d^vresse 
pesante  qui  n'empêche  pas  le  mouvement  du 
guerrier,  mais  qui  rend  le  guerrier  massif 
comme  une  muraille  roulante. 

Cotaient  les  Flamands  qui  s'atançaient  en 
hataillons  serrés,  en  groupes  compacts  au-dessus 
desquels  continuait  de  tonner  une  artillerie  plus 
bruyante  que  formidable. 

Alors  le  combat  s'ongage  pied  à  pied,  Tépée 
et  le  couteau  se  choquent,  la  pique  et  la  lame 
se  froissent,  les  coups  de  pistolet,  la  détonation 
des  arquebuses  éclairent  les  visages  rougis  de 
sang. 

Mais  pas  un  cri,  pas  un  murmure,  pas  une 
plainte  :  le  Flamand  se  bat  avec  rage,  le  Fran- 
çais avec  dépit  Le  Flamand  est  furieux  d'avoir 
à  se  battre,  car  il  ne  se  bat  ni  par  état  ni  par 
plaisir.  Le  Français  est  fi^rieux  d'avoir  été  at- 
taqué lorsqu'il  attaquait. 

Aq  moment  oà  l'on  en  vient  aux  hmibs  avec 
cet  «Gharaement  que  nous  essayerions  inutile- 
nent  de  rendre  «  des  détonations  pressées  se 
font  entendre  du  côté  de  Sainte-Marie,  et  une 
laear  s'élève  au-dessus  de  la  ville  comme  un 
panache  de  flammes.  C'est  Joyeuse  qui  attaque 
et  qui  va  faire  diversion  en  forçant  la  barrière 
qui  défend  l'Escaut,  qui  va  pénétrer  avec  sa 
flotte  jusqu'i^u  cœur  de  la  ville. 

Du  Qtoins^  c'es^  çç  qu'espèrent  les  Français. 

Mais  U  q'çi^  ^t  point  ainsi. 

Poussé  par  ua  vent  d'ouest,  c'est-à-dire  par 
le  plus  (ayorable  à  upe  pareille  entreprise, 
Joyeuse  avait  levé  l'ancre,  et,  la  galère  amira^e 
en  tète,  il  s'était  laissé  aller  à  cette  brise  qui  le 
poussait  malgré  le  courant.  Tout  était  prêt  pour 
le  combat;  ses  marins,  armés  de  leurs  sabres 
d'abordage,  étaient  à  l'arrière.  —  Sescanonniers, 
mèche  allumée,  étaient  à  leurs  pièces,  ses  ga- 
biers avec  des  grenades  dans  les  hunes;  cnfîn, 
des  matelots  d'élite,  armés  de  haches,  se  te- 
naient prêts  à  sauter  sur  les  navires  et  les  bar- 
ques ennemis,  et  à  briser  chaînes  et  cordages 
pour  faire  une  trouée  à  la  flotte. 

On  avançait  en  silence.  Les  sept  bâtiments 
de  Joyeuse,  disposés  en  manière  de  coin,  dont 


la  galère  aroirale  formait  l'angle  le  phis  aigu, 
semblaient  une  troupe  de  fenlèmes  gigantes- 
ques, glissant  à  fleur  d^eau.  Le  jeune  homme, 
dont  le  poste  était  sur  son  banc  de  quart,  n'a- 
vait pu  rester  à  son  poste.  Vètn  d\jne  magni- 
flque  armure,  il  avait  pris  sur  la  gjllèro  la  place 
du  premier  lieutenant,  et,  courbé  sur  le  beau- 
pré, son  œil  semblait  vouloir  percer  les  brumes 
du  fleuve  et  la  profondeur  de  la  nuit. 

Bientôt,  à  travers  cette  double  obscurité,  il 
vit  apparaître  la  digue  qui  s'étendait  sombre  en 
travers  du  fleuve.  Elle  semblait  abandonnée  et 
désarte.  Seulement  il  y  avait  dans  ce  pays  d*em- 
bûches  quelque  chose  d'effrayant  dans  cet 
abandon  et  cette  solitude. 

Cependant  on  avançait  toujours;  on  était  en 
vue  du  barrage,  à  dix  encablures  à  peine,  et  i 
chaque  seconde  on  s'en  rapprochait  davantage, 
sans  qu'un  seul  gtit  vive /fût  encore  venu  frap- 
per IVeille  des  Français. 

Les  matelots  ne  voyaient  dans  ce  silenœ 
quHinc  négligence  dont  ils  se  réjonissaient;  le 
jeune  amiral,  plus  prévoyant,  y  devenait  quel- 
que ruse  dont  il  s'effrayait. 

Enfin  la  proue  de  la  galère  amirale  s'engagea 
au  milieu  des  agrès  des  deux  bâtiments  qui 
formaient  le  centre  du  barrage,  et,  les  poussant 
devant  elle ,  elle  fit  fléchir  par  le  milieu  toute 
cette  digue  flexible  dont  les  compartiments  te- 
naient l'un  à  l'autre  par  des  chaînes,  et  qui, 
cédant  sans  se  rompre,  prit,  en  s'appliquant  aux 
flancs  des  vaisseaux  français ,  la  même  forme 
que  ces  vaisseaux  ofi'raient  eux-mêmes. 

Tout  à  coup,  et  au  moment  où  les  porteurs 
de  haches  recevaient  l'ordre  de  descendre  pour 
rompre  le  barrage,  une  foule  de  grappins,  jetés 
par  des  mains  invisibles,  vinrent  se  cramponner 
aux  agrès  des  vaisseaux  français. 

Les  Flamands  prévenaient  la  manœuvre  des 
Français  en  fkisant  ce  qu'ils  allaient  faire. 

Joyeuse  crut  que  ses  ennemis  lui  offraient  un 
combat  acharné.  11  l'accepta.  Les  grappins,  lan- 
cés de  son  côté ,  lièrent  par  des  nœuds  de  fer 
les  bâtiments  ennemis  aux  siens.  Puis ,  saisis- 
sant une  hache  aux  mains  d'un  matelot,  il  s'é- 
lança le  premier  sur  celui  dos  bâtiments  qu'il 
retenait  d'une  plus  sûre  étreinte,  en  cricant  :  A 
l'abordage!  à  l'abordage! 

Tout  son  équipage  le  suivit,  officiers  et  ma- 
telots, en  poussant  le  môme  eri  que  lui;  mAi9 


LES  QUAI\AJJTE-qiNÛ. 


34? 


auçiin  cri  ne  répondit  au  sien,  aucune  force  ne  I 
ç*opposa  àtfson  agression. 

Seulement  on  vit  trois  barques  chargées 
d^hommcs  glissant  silencieusement  sur  le  fleu- 
ve, comme  trois  oiseaux  de  mer  attardés. 

Ces  barques  fuy^iimt  i^  fprce  de  r^imes ,  les  ' 
oi^ai^  s^cloignaient  à  tire-d^aile. 

Les  assaillant^  restaient  immobiles  sur  ces 
bâtiments  qu'ils  venaient  de  conquérir  sans 
lutte. 

Il  en  était  de  mènie  sur  toute  la  ligne'. 

Tout  à  coup  Joyeuse  entendit  sous  ses  pieds 
un  grondement  sourd ,  et  une  odeur  de  soufre 
se  répandit  dans  Tair.  I 

Un  éclair  traversa  son  esprit;  il  courut  à  une  ^ 
écoutille  qu'il  souleva  :  les  entrailles  du  bâti- 
ment brûlaient. 

A  rinstant  même,  le  cri  aux  vaisseaux!  aux 
vaisseaux!  retentit  sur  toute  la  ligne. 

Chacun  remonta  plus  précipitamment  qu*il 
n*était  descendu;  Joyeuse,  descendu  le  pre- 
mier, remonta  le  dernier. 

Au  moment  où  il  atteignait  la  mur^illç  de  sa 
galère,  la  flamii^e  faisait  éclater  le  pont  du  bâ- 
timent qu'il  quittait. 

Alors,  comme  de  vingt  volcans,  s'élancèrent 
des  flammçs;  chaque  barque,  chaque  sloop, 
chaque  bâtiment  était  un  cratère  ;  la  flotte  fran- 
çaise, d'un  port  plus  considérable,  semblait 
dominer  un  abinie  de  feu. 

L'ordre  avait  été  donné  de  trancher  les  cor- 
dages, de  rompre  les  chaînes,  de  briser  les 
grappins  ;  les  ipatelots  s'étaient  élancés  dans  les 
agrès  avec  la  rapidité  d'hommes  convaincus 
que  de  cette  rapidité  dépendait  leur  salut. 

Mais  Tœuvre  était  immense  ;  peut-être  se  fût- 
on  détaché  des  grappins  jetés  par  les  ennemis 
sur  la  flotte  française  ;  mais  il  y  avait  encore 
ceux  jetés  par  la  flotte  française  sur  les  bâti- 
ments ennemis. 

Tout  à  coup  vingt  détonations  se  firent  en- 
tendre; les  bâtiments  français  tremblèrent  dans 
leur  membrure,  gémirent  dans  leur  profouT 
deur. 

C'étaient  le^  canons  qui  défendaient  la  digue, 
et  qui ,  chargés  jusqu'à  la  gueule  et  abandon-  { 
nés  par  les  Anversois,  éclataient  tout  seuls  au  ' 
fur  et  à  mesure  que  le  feu  les  gagnait,  brisant  - 
sans  intelligence  tout  ce  qui  se  trouvait  dans  ' 
\W  direction,  mais  bris^pt,  I 


Les  flammes  montaient  comme  de  gigantes- 
ques serpents ,  le  long  des  mâts ,  s'enroulaient 
autour  des*  vergues,  puis,  de  leurs  langues  ai- 
guës, venaient  lécher  les  flancs  cuivrés  des  bâ- 
timents français. 

Joyeuse,  avec  sa  magnifique  armure  damas-- 
quinée  d^or,  donnant,  calme  et  d'une  voix  im- 
périeuse ,  ses  ordres  au  milieu  de  toutes  ce^ 
flammes ,  ressemblait  à  une  de  ces  fabuleuses 
salamandres  aux  millions  d'écaillcs  qui,  à  cha- 
que mouvement  qu'elles  faisaient,  secouaient 
une  poussière  d'étincelles. 

Mais  bientôt  les  détonations  redoqblèrent  plus 
fortes  et  plus  foudroyantes  ;  ce  n'ét^iei^t  plus  les 
canons  qui  tonnaient,  c'étaient  les  saintes-barbes 
qui  prenaient  feu ,  c'étaient  les  bâtiments  eux- 
mêmes  qui  éclataient. 

Tant  qu'il  avait  espéré  de  rompre  les  llen!| 
mortels  qui  l'attachaient  à  ses  ennemis.  Joyeuse 
avait  lutté  ;  mais  il  n'y  avait  plus  d'espoir  d'y 
réussir  :  la  flamme  avait  gagné  les  vaisseaux 
français,  et,  à  chaque  vaisseau  ennemi  qui  sau- 
tait, une  pluie  de  feu,  pareille  à  un  bouquet 
d'artifice,  retombait  sur  son  pont. 

Seulement,  ce  feu,  c^était  le  feu  grégeois,  ce 
feu  implacable,  qui  s'augmente  de  ce  qui  éteint 
les  autres  feux,  et  qui  dévore  sa  proie  jusqu'au 
fond  de  l'eau. 

Les  bâtiments  anversois,  en  éclatant,  avaient 
rompu  les  digues;  mais  le^  bâtiments  français, 
au  lieu  de  continuer  leur  route,  allaient  à  la 
dérive  tout  en  flammes  eux-mènics ,  et  entraî- 
nant après  eux  quelques  fhigments  du  brûlot 
rongeur,  qui  les  avait  étreints  de  ses  bras  de 
flammes. 

Joyeuse  comprit  qu'il  n'y  avait  plus  de  lutte 
possible  ;  il  donna  Tordre  de  mettre  toutes  les 
barques  à  la  mer,  et  de  prendre  terre  sur  la 
rive  gauche. 

.  L'ordre  fut  transmis  aux  autres  bâtiments  h 
l'aide  des  porte-voix  ;  ceux  qui  ne  l'entendirent 
pas  eurent  instinctivement  la  même  idée. 

Tout  l'équipage  fut  embarqué  jusqu'au  der- 
nier matelot,  avant  que  Joyeuse  quittât  le  pon^ 
de  sa  galère. 

Son  sangfroid  semblait  avoir  rendu  le  sang- 
froid  à  tout  le  monde  :  chacun  de  ses  marins 
avait  à  la  main  sa  hache  ou  son  sabre  d'abor- 
dage. 

Avant  qu'il  eût  atteint  les  rivcs.du  fleuve,  la 


344 


LES  Ql^ARANTE-CINQ. 


galère  aroiralc  sautait ,  cclairaiU  d*un  côté  la 
silhouette  de  la  ville ,  et  de  rautrç^rimmense 
horizon  du  fleuve  qui  allait,  en  s'élargissant 
toujours,  se  perdre  dans  la  mer. 

Pendant  ce  temps,  Tartillerie  des  remparts 
avait  éteint  son  feu,  non  pas  que  le  combat  eût 
diminué  de  rage,  mais  au  contraire  parce  que 
Flamands  et  Français  en  étant  venus  aux  mains, 
on  ne  pouvait  plus  tirer  sur  les  uns  sans  tirer 
sur  les  autres. 

1^  cavalerie  calviniste  avait  chargé  à  son 
tour,  faisant  des  prodiges  :  devant  le  fer  de  ses 
cavaliers,  elle  ouvre  ;  sous  les  pieds  de  ses  che* 
vaux,  elle  broie;  mais  les  Flamands  blessés 
éventrcnt  les  chevaux  avec  leurs  larges  coutelas. 

Malgré  cette  charge  brillante  de  la  cavalerie, 
un  peu  de  désordre  se  met  dans  les  colonnes 
françaises,  et  elles  ne  font  plus  que  se  mainte- 
nir au  lieu  d'avancer,  tandis  que  des  portes  de 
la  ville  sortent  incessamment  des  l)ataillons  frais 
qui  se  ruent  sur  Tarmée  du  duc  d'Anjou. 

Tout  à  coup  une  grande  rumeur  se  fait  en- 
tendre presque  sous  les  murailles  de  la  ville. 
Les  cris  :  Anjou  !  Anjou  !  France  !  France  !  re- 
tentissent sur  les  flancs  des  Anversois,  et  un 
ehoc  effroyable  ébranle  toute  cette  masse  si 
serrée  par  la  simple  impulsion  de  ceux  qui  la 
poussent,  que  les  premiers  sont  braves  parce 
qu'ils  ne  peuvent  faire  autrement. 

Ce  mouvement ,  c'est  Joyeuse  qui  le  cause  ; 
ces  cris,  ce  sont  les  matelots  qui  les  poussent: 
quinze  cents  hommes  armés  de  haches  et  de 
coutelas,  et  conduits  par  Joyeuse,  auquel  on  a 
amené  un  cheval  sans  maître,  sont  tombés  tout 
à  coup  sur  les  Flamands;  ils  ont  à  venger  leur 
flotte  en  flammes  et  deux  cents  de  leurs  com- 
pagnons brûlés  ou  noyés. 

Ils  n'ont  pas  choisi  leur  rang  de  bataille;  ils  se 
sont  élancés  sur  le  premier  groupe  qu'à  son  langa- 
ge et  à  son  costume  ils  ont  reconnu  pour  ennemi. 

Nul  ne  maniait  mieux  que  Joyeuse  sa  longue 
épée  de  combat;  son  poignet  tournait  comme 
un  moulinet  d'acier,  et  chaque  coup  de  taille 
fendait  une  tète,  chaque  coup  de  pointe  trouait 
an  homme. 

Le  groupe  de  Flamands  sur  lequel  tomba 
Joyeuse  fut  dévoré  comme  un  grain  de  blé  par 
une  légion  de  fourrais. 

Ivres  de  ce  prcuiicr  succès,  les  marins  pous- 
sèrent en  avant. 


Tandis  qu'ils  gagnaient  du  terrain,  la  cava- 
lerie calviniste ,  enveloppée  par  ces  torrents 
d'hommes,  en  perdait  peu  à  peu  ;  mais  l'infan- 
terie continuait  de  lutter  corps  à  corps  avec  les 
Flamands. 

Le  prince  avait  vu  Tincendie  de  la  flotte 
comme  une  lueur  lointaine,  il  avait  entendu 
les  détonations  des  canons  et  les  explosions  des 
bâtiments,  sans  soupçonner  autre  chose  qu'un 
combat  acharné,  qui  de  ce  côté  devait  natu- 
rellement se  terminer  par  la  victoire  de  Joyeuse; 
le  moyen  de  croire  que  quelques  yaisseaux  fla- 
mands luttassent  avec  une  flotte  française! 

Il  s'attendait  donc  à  chaque  instant  à  une 
diversion  de  la  part  de  Joyeuse,  lorsque  tout  à 
coup  on  vint  lui  dire  que  la  flotte  était  détruite 
et  que  Joyeuse  et  ses  marins  chargeaient  au 
milieu  des  Flamands. 

Dès  lors,  le  prince  commença  de  concevoir 
une  grande  inquiétude  :  la  flotte,  c'était  la  rc 
traite  et  par  conséquent  la  sûreté  de  l'armée. 

Le  duc  envoya  l'ordre  à  la  cavalerie  calvi- 
niste de  tenter  une  nouvelle  charge,  et  cava- 
liers et  chevaux  épuisés  se  rallièrent  pour  se 
ruer  de  nouveau  sur  les  Anversois. 

On  entendait  la  voix  de  Joyeuse  crier  au  mi- 
lieu de  la  mêlée  :  Tenez  ferme ,  monsieur  de 
Saint-Aignan !  France!  France! 

Et,  comme  un  faucheur  entamant  un  champ 
de  blé ,  son  épée  tournoyait  dans  Pair  et  s'a- 
battait, couchant  devant  lui  sa  moisson  d'hom- 
mes; le  faible  favori ,  le  sybarite  délicat,  sem- 
blait avoir  revêtu  avec  sa  cuirasse  la  force  fa- 
buleuse de  l'Hercule  néméen. 

Et  l'infanterie,  qui  entendait  cette  voix  do- 
minant la  rumeur,  qui  voyait  cette  épée  éclai- 
rant la  nuit,  l'infanterie  reprenait  courage,  et, 
comme  la  cavalerie,  faisait  un  nouvel  effort  et 
revenait  au  combat. 

En  ce  moment ,  un  flot  de  cavaliers  tomba 
sur  les  marins  de  Joyeuse  qui,  lassés  de  frapper 
sans  relâche  avec  leurs  armes  de  géants,  firent 
leur  premier  pas  en  arrière. 

Un  quart  d'heure  après,  les  Français  pliaient 
sur  toute  la  ligne  et  cherchaient  à  reculer  sans 
fuir. 

Mais  une  dernière  troupe  de  cinq  cents  che- 
vaux et  de  deux  mille  hommes  d'infanterie 
sortit  toute  fraîche  de  la  ville,  et  tomba  sur  cette 
armét  harassée  et  déjà  marchant  à  reculons. 


LES  QUARANTE-CINQ. 


341 


(Tétaient  ces  yieilles  bandes  du  prince  d*0- 
range,  qui  tour  à  tour  ayaient  lutté  contre  le 
duc  d'Albe,  contre  don  Juan,  contre  Requesens 
et  contre  Alexandre  Famèse. 

Alors  il  fallut  se  décider  à  quitter  le  champ 
de  bataille  et  à  faire  retraite  par  terre,  puisque 
la  flotte  sur  laquelle  on  comptait  en  cas  d*évé- 
oement  était  détruite. 

Malgré  le  sangfroid  des  chefs,  malgré  la  bra- 
voure du  plus  grand  nombre,  une  affreuse  dé- 
route commença. 

Les  chevaux  s'animaient  malgré  la  fatigue, 
car  eux-mêmes  semblaient  être  aussi  sous  Tin- 
fluence  de  la  peur  ;  les  hommes  se  dispersaient 
pour  trouver  des  abris  :  en  quelques  heures 
Tarmée  n'exista  plus  à  Fétat  d'armée. 

C'était  le  moment  où ,  selon  les  ordres  de 
nonseigneur,  s'ouvraient  les  digues  et  se  le- 
vaient les  écluses.  Depuis  Lier  jusqu'àTermonde, 
depuis  Haesdonk  jusqu'à  Malines,  chaque  petite 
rivière,  grossie  par  ses  affluents,  chaque  canal 
débordé  envoyait  dans  le  plat  pays  son  contin- 
gent d'eau  faneuse. 

Ainsi,  quand  les  Français  fugitifs  commen- 
cèrent à  s'arrêter,  ayant  lassé  leurs  ennemis , 
quand  ils  eurent  tu  les  Anversois  retourner 
enfin  vers  leur  yille,  suivis  des  soldats  du  prince 
d'Orange;  quand  ceux  qui  avaient  échappé 
sains  et  saufs  du  carnage  de  la  nuit  crurent 
enfin  être  sauvés  et  respirèrent  un  instant,  les 
uns  avec  une  prière ,  les  autres  avec  un  blas- 
phème, c^était  à  cette  heure  même  qu'un  nouvel 
ennemi,  aveugle,  impitoyable,  se  déchaînait 
sur  eux  avec  la  célérité  du  vent,  avec  l'impé- 
tuosité de  la  mer;  toutefois,  malgré  l'immi- 
nence du  danger  qui  commençait  à  les  enve- 
lopper, les  fugitifs  ne  se  doutaient  de  rien. 

Joyeuse  avait  commandé  une  halte  à  ses  ma- 
rins, réduits  à  huit  cents,  et  les  seuls  qui  eus- 
sent conservé  une  espèce  d'ordre  dans  cette 
effroyable  déroute. 

Le  comte  de  Saint-Aignan ,  haletant ,  sans 
voix,  ne  parlant  plus  que  par  la  menace  de  ses 
gestes ,  le  comte  de  Saint-Aignan  essayait  de 
nDier  ses  fantassins  épars. 

Le  duc  d'Anjou,  à  la  tète  des  fuyards,  monté 

sur  un  excellent  cheval ,  et  accompagné  d'un 

domestique  tenant  un  autre  cheval  en  main , 

poussait  en  avant,  sans  paraître  songer  à  rien. 

—  Le  misérable  n'a  pas  de  cœur,  disaient  les 


uns.  —  Le  vaillant  est  magnifique  de  sangfroid, 
disaient  les  autres. 

Quelques  heures  de  repos ,  prises  de  deux 
heures  à  six  heures  du  matin ,  rendirent  aux 
fantassins  la  force  de  continuer  la  retraite. 

Seulement,  les  vivres  manquaient. 

Quant  aux  chevaux,  ils  semblaient  plus  fati- 
gués encore  que  les  hommes,  se  traînant  à  peine, 
car  ils  n'avaient  pas  mangé  depuis  la  veille. 

Aussi  marchaient-ils  à  la  queue  de  l'armée. 

On  espérait  gagner  Bruxelles  qui  était  au  duc, 
et  dans  laquelle  on  avait  de  nombreux  parti- 
sans; cependant  on  n'était  pas  sans  inquiétude 
sur  son  bon  vouloir;  un  instant  aussi  Ton  avait 
cru  pouvoir  compter  sur  Anvers  comme  on 
croyait  pouvoir  compter  sur  Bruxelles. 

Là,  à  Bruxelles,  c'est-à-dire  à  huit  lieues  à 
peine  de  l'endroit  où  l'on  se  trouvait,  on  ravi- 
taillerait les  troupes,  et  l'on  prendrait  un  cam- 
pement avantageux  pour  recommencer  la  cam- 
pagne interrompue  au  moment  que  l'on  juge- 
rait le  plus  convenable. 

Les  débris  que  l'on  ramenait  devaient  servir 
de  noyau  à  une  armée  nouvelle. 

Cest  qu'à  cette  heure  encore  nul  ne  pr^ 
voyait  le  moment  épouvantable  où  le  sol  s'af- 
faisserait sous  les  pieds  des  malheureux  sol- 
dats, où  des  montagnes  d'eau  viendraient  s'a- 
battre et  rouler  sur  leurs  tètes ,  où  les  restes 
de  tant  de  braves  gens,  emportés  par  les  eaux 
bourbeuses,  rouleraient  jusqu'à  la  mer,  ou 
s'arrêteraient  en  route  pour  engraisser  les  cam- 
pagnes du  Brabant. 

M.  le  duc  d'Anjou  se  fit  servir  à  déjeuner 
dans  la  cabane  d'un  paysan,  entre  Héboken  et 
Heckhout. 

La  cabane  était  vide,  et,  depuis  la  veille  au 
soir  les  habitants  s'en  étaient  enfuis;  le  feu 
allumé  par  eux  la  veille  brûlait  encore  dans  la 
cheminée. 

Les  soldats  et  les  officiers  voulurent  imiter 
leur  chef  et  s'éparpi}lèrent  dans  les  deux  bourgs 
que  nous  venons  de  nommer  ;  mais  ils  virent 
avec  une  surprise  mêlée  d'effroi  que  toutes  les 
maisons  étaient  désertes,  et  que  les  habitants 
en  avaient  à  peu  près  emporté  toutes  les  pro- 
visions. 

Le  comte  de  Saini-Aignan  cherchait  fortune 
comme  les  autres;  cette  insouciance  du  duc 
d'Anjou,  à  l'heure  même  où  tant  de  braves 


m  LES  QUARANTS^OWQ. 

gen9  mouraieDt  pouf  lui  «  répugnait  à  soo  e»-  |     Oes  voyiigeufs  cben^inaieDt  4e  front,  chaeiii 

prit,  et  il  s'était  éloigné  du  prince.  }  suivapl  sa  pensée,  peut-être  la  même,  suis 

1)  était  de  eeux  qui  disaient  «  j  échanger  une  seule  parole. 

«  Le  misérable  n'a  pas  de  oœur  I  »  |     Ils  avaient  la  tournure  et  le  costume  de  ces 

Il  Yisita,  pour  son  eompte,  deux  ou  trois  forains  picards  qui  faisaient  alors  un  ccimmerce 
maisons  qu'il  trouva  vides;  U  frappait  à  la  assidu  entre  le  royaume  de  France  et  les  Fiaa- 
porte  d'une  quatrième ,  quand  on  vint  lui  dire  dres,  sorte  de  commis-voyageurs»  pi^urseun 
qu'à  deux  lieues  à  la  ronde,  c'est-à-dire  dana  et  naïfs,  qui,  à  cette  époque,  faisaient  le  travail 
le  cercle  du  pays  que  Vam  ooeupaitf  toutes  les  c|e  ceux  d'aujqurd^hui,  sans  se  douter  qu'ils 
maisons  étaient  ainsi.  touchassent  à  la  spécialité  de  la  grande  prop;^ 

A  cette  nouvelle ,  M.  de  Saial-Aigaaa  fronça    gande  commerciale, 
le  sourcil.  1     Quiconque  les  cftt  vus  trotter  si  paisiblement 

—  En  route,  messieurs,  en  route  I  ditntl  aux  aur  la  route,  éclairée  par  la  lune,  les  eût  pris 
officiers.  •»  liais ,  répondirent  aeux«ci ,  nous  pour  de  bonnes  gens,  preasés  de  trouver  un  lit, 
sommes  harassés,  mourant  de  fiaim,  général,  après  une  journée  convenablement  faite. 
—  Oui  ;  mais  vous  êtes  vivants,  «t  si  vousrea-  Cependant  il  n'ej^t  f^llu  qu'entendre  qud- 
tcz  ici  une  heure  de  plus,  vous  êtes  morts;  ques  phrasea,  détachées  de  leuf  convcr^tion 
peut-être  môme  est-il  déjà  trop  tard.  par  te  vent,  quand  il  y  a^ait  coiiversation,  pour 

M.  de  Saint*Aignan  ne  pouvait  rien  désigner,    ne  paa  conserver  d'eux  cette  opipion  erroné 
nais  il  soupçonnait  quelque  grand  danger  ca«    que  leur  donnait  la  première  apparence, 
ché  dans  cette  solitude.  {     Et  d'abord  ^  le  plus  étrange  dea  mots  écban- 

On  décampa.  géa  entre  fmx,  fut  \^  preniier  niat  qu'ils  écbap- 

Le  duo  d -Anjou  prit  la  tète,  M.  de  Saiat-Ai-    gèrent,  quand  ils  furent  arrivéa  à  une  duni- 
gnan  garda  le  contre,  et  Joyeuse  se  chargea  de    Ueua  de  Bruxelles  à  peu  près, 
rarriôrc-garde.  I     -«r.  Madi^nc,  dit  le  plus  gros  au  plus  svclte 

Mais  deux  ou  trois  mille  hommes  encore  se  des  deux  compagnons,  vous  avez  en  vérité  eu 
détachèrent  des  groupes,  ou  afiaiblis  par  leurs  raison  de  partir  cctt^î  puit^  nous  giignons  sept 
blessures ,  ou  harassés  de  fhtigue ,  et  se  cou-  Ueups  en  faisant  cette  marche,  et  nous  arriv4>as 
ahèrcnt  dans  les  herbes,  ou  au  pied  des  arbres,  à  Matines  au  moment  où,  selon  toute  proliolù- 
abandonnés,  désolés,  frappés  d'un  sinistre  prts-  Uté ,  le  résultat  du  coup  de  main  sur  Anvers 
sentiment.  j  9eva  connu.  On  sera  là~bas  dans  toute  Tivresse 

Avec  eux  restèrent  les  cavaliers  démontés,  du  triomphe.  En  deux  jours  de  très  pcliics 
ceux  dont  les  chevaux  ne  pouvaient  plus  s^  m^trche^t  et  pour  vous  reposer  vous  avez  besuio 
traîner^  ou  qui  s'étaient  blessés  en  marchant.  !  de  courtes  étapes,  en  deux  jours  ic  pcliles 

A  peine,  auteur  du  duc  d*Aiyou,  restait-il  marches,  nous  gagnons  Anvers,  et  cela  justo- 
trois  mille  hommes  valides  et  en  état  de  eom-  ment  à  l'heure  probable  où  le  prince  sera  rc- 
battre. 

XIX. 


Tandis  que  ce  désastre  s'accomplissait,  pré- 
curseur d'un  désastre  plus  grand  encore,  deux 


venu  de  sa  joie  et  daignera  regarder  à  terre  t 
iprès  s'être  élevé  jusqu'ai^  septième  ciel. 

Le  compagnon  qu'on  appelait  9iadanie,et 
qui  ne  se  révoltait  aucu^ement  de  cette  appella- 
tion, malgré  ses  habits  d'homme,  répuii<lit 


voyageurs  montés  sur  d^excellepts  chevaux  du  ;  4'une  voix  calme,  grave  et  douce  à  la  fois  : 
Perche,  sortaient  de  la  porte  de  Bruxelles  pou-       — r  Moq  ami,  croyez-moi,  Dieu  se  lassera  ifi 
dant  une  nuit  fraîche,  et  poussaient  en  avant    protéger  ce  misérable  priufe ,  et  il  le  frappera 
dans  la  direction  de  Malines.  cruellement  ;  hàtons-nous  donc  de  mettre  à 

Ils  marchaient  côte  à  eôte ,  loa  manteaux  en  exécution  nos  projets,  car  je  ne  suis  pas  de  aux 
trousse,  sans  armes  apparentes,  à  part  toutefois  !  qui  croient  à  la  fatalité,  moi,  et  je  pense  que  le.s 
un  large  eouteau  flamand^  dont  on  yeyait  bril-  ^  hommes  ont  le  libre  arbitre  de  leurs  volûAlés 
1er  la  poignée  de  cuivre  à  la  centure  4^  Tun  ,  et  de  leurs  faits.  Si  nous  n'agissons  pas  et  que 
d'eux.  )  n^vs  laissions  agir  Dieu ,  çc   n'était  pas  la 


LES  QUARANTB^CINQ. 


Wl 


peine  de  tiYre  douloureusement  jusque  aujaur- 
jourd'hui. 

—  Vous  frissonnez,  madame,  dit  le  plus  âgé 
des  deux  voyageurs;  prenez  votre  manteau.  — 
Non,  Rcmy,  merci  ;  je  ne  sens  plus,  tu  le  sais, 
ni  douleurs  du  corps,  ni  tourments  de  l'esprit. 

Rcmy  leva  les  yeux  au  ciel  et  demeura  plongé 
dans  un  sombre  silence. 

Parfois  il  arrêtait  son  cheval  et  se  retournait 
sur  SCS  étricrs,  tandis  que  sa  compagne  le  de- 
Tancail,  muette  comme  une  statue  équestre. 

Après  une  de  ces  haltes  d'un  instant,  et 
quand  son  compagnon  Teut  rejointe  : 

—  Tu  ne  Tois  plus  personne  derrière  nous  t 
dit-elle.  —  Non,  madame,  personne.  —  Ce  ca- 
valier qui  nous  avait  rejoints  la  nuit  à  Valen- 
cienncs,  et  qui  s'était  enquis  de  nous  après  nous 
avoir  observés  si  longtemps  avec  surprise?  — 
Je  ne  le  revois  plus.  —  Mais  il  me  semble  que 
je  lai  revu,  moi,  avant  d'entrer  à  Mous.  —  Et 
moi,  madame,  je  suis  sûr  de  l'avoir  revu  avant 
dVnlrer  à  Bruxelles.  —  A  Bruxelles,  tu  dis?  — 
Oui  ;  mais  il  se  sera  arrête  dans  cette  dernière 
ville.—  Rcmy ,  dit  la  dame  en  se  rapprochant 
de  son  compagnon,  comme  si  elle  craignait  que 
sur  celte  route  déserte  on  né  pût  l'entendre  ; 
Rem  Y,  ne  t'a-t-il  point  paru  qu'il  ressemblait... 
*-  A  qui,  madame?  —  Comme  tournure,  du 
moins,  car  je  n^ai  pas  vu  son  visage,  à  ce  mal- 
heureux jeune  homme.  —  Oh  !  non,  non,  ma- 
dame, se  hâta  de  dire  Remy,  pas  le  moins  du 
monde  ;  et ,  d'ailleurs ,  comment  aurait-il  pu 
deviner  que  nous  avons  quitté  Paris  et  que 
nous  sommes  sur  cette  route?  —  Mais  comme 
il  savait  où  nous  étions,  Remy,  quand  nous 
changions  de  demeure  à  Paris. 

—  Non ,  non ,  madame ,  reprit  Remy,  il  ne 
nous  a  pas  suivis  ni  fait  suivre ,  et ,  comme  je 
vous  l'ai  dit  là-bas,  j'ai  de  fortes  raisons  de 
croire  qu'il  avait  pris  un  parti  désespéré ,  mais 
vis-à-vis  de  lui  seul.  —  Hélas!  Remy,  chacun 
pf>rtc  sa  part  de  souffrance  en  ce  monde  ;  Dieu 
allège  celle  de  ce  pauvre  enfant! 

Remy  répondit  par  un  soupir  au  soupir  de 
sa  maîtresse,  et  ils  continuèrent  leur  route  sans 
autre  bruit  que  celui  du  pas  des  chevaux  sur  le 
chemin  sonore. 

l)cux  hcui'cs  se  passèrent  ainsi. 

Au  moment  où  nos  voyageurs  allaient  entrer 
idm  Viivorde,  Remy  tourna  vivement  la  tète. 


H  venait  d^entendr»  le  galop  cTun  cheval  au 
tournant  du  chemin. 

II  s'arrêta,  écouta,  mats  ne  vît  rien. 

Ses  yeux  cherchèrent  inutilement  à  percer  la 
profondeur  de  la  nuit,  mais  comme  aucun  bruit 
ne  troublait  son  silence  solennel,  il  entra  dans 
le  bourg  avec  sa  oompagne. 

—  Madame,  lui  dit-il,  le  Jour  va  bieBtdt  ve- 
nir ;  si^vons  m'eh  croyes,  bous  nous  arrôterons 
ici  ;  les  chevaux  sont  las,  et  vous  avez  besoin 
de  reposi  -^  Remy,  dit  la  datne,  vous  voulea 
inutilement  me  cacher  ce  que  vous  éprouvez. 
Remy,  vous  êtes  Inquiet...  —  Oui ,  de  votre 
santé,  madame;  croyez-moî,  une  femme  ne 
saurait  supporter  de  pareilles  ihtigues ,  et  c'est 
à  peine  si  ihoi-ùièrae...  -^  Faites  comme  il  vous 
plaira,  Remy,  répondit  la  dame.  —  Eh  bien, 
alors,  entres' dans  ràtte  ruelle  à  l'extrémité  de 
laquelle  j^aperçois  une  lanterne  qui  se  meurt; 
c'est  le  signe  auquel  on  reconnaît  les  hôteUc- 
ries.  HAtez-vous,  je  vous  prie.  —  Vous  aves 
donc  entendu  quelque  chose?  —  Oui,  comme 
le  pas  dikn  cheval,  n  est  vrai  que  je  crois  bien 
m'ètre  trompé;  mais ,  en  tout  cas ,  je  reste  un 
instant  en  arrière  pour  m'assurer  de  la  réalité 
ou  de  la  fausseté  de  mes  doutes. 

La  dame,  sans  répliquer,  sans  essayer  de 
détourner  Remy  de  son  intention ,  toucha  les 
flancs  de  son  cheval,  qui  pénétra  dans  la  ruelle 
longue  et  tortueuse. 

Remy  la  laissa  passer  devant,  mit  pied  à  terre 
et  lâcha  la  bride  à  son  cheval  qui  suivit  natu- 
rellement celui  de  sa  compagne. 

Quant  à  lui ,  courbé  derrière  une  borne  gi* 
gantesque,  il  attendit. 

La  dame  heurta  au  seuil  de  l'hàtellerie  der- 
rière la  porte  de  laquelle ,  suivant  la  coutume 
hospitalière  des  Flandres,  veillait  ou  plutôt  dor- 
mait une  servante  aux  larges  épaules  et  aux 
bras  robustes. 

La  fille  avait  déjà  entendu  le  pas  du  cheval 
claquer  sur  le  pavé  de  )a  ruelle ,  et,  réveillée 
sans  mauvaise  humeur,  elle  vint  ouvrir  la  porte 
et  recevoir  dans  ses  bras  le  voyageur  ou  plutôt 
la  voyageuse. 

Puis  elle  ouvrit  aux  deux  chevaux  la  large 
porte  cintrée  dans  laquelle  ils  se  précipitèrent 
en  reconnaissant  une  écurie. 

—  J'attends  mon  compagnon  ,  dit  la  dame, 
laissez-moi  m*asseoir  près  du  feu  en  Tattendautt 


348 


LES  QUAR^INTE-CINQ. 


je  ne  me  coucherai  point  qu*il  ne  soit  arrîTé. 

La  serrante  jeta  de  la  paille  aux  chcTaux, 
referma  la  porte  de  récurie,  rentra  dans  la  cui- 
sine, approcha  un  escabeau  du  feu,  moucha 
a^ec  ses  doigts  la  massive  chandelle,  et  se  ren- 
dormit. 

Pendant  ce  temps,  Remy,  qui  s*était  placé  en 
embuscade,  guettait  le  passage  du  Toyageur 
dont  il  avait  entendu  galoper  le  cheval.! 

Il  le  vit  entrer  dans  le  bourg,  marcher  au 
pas  en  prêtant  Toreille  attentivement;  puis, 
arrivé  à  la  ruelle ,  le  cavalier  vit  la  lanterne  et 
parut  hésiter  s*il  passerait  outre ,  ou  s'il  se  di- 
rigerait de  ce  côté. 

Il  s'arrêta  tout  à  fait  à  deux  pas  de  Remy  qui 
sentit  sur  son  épaule  le  souffle  du  cheval. 

Remy  porta  la  main  à  son  couteau. 

— C'est  bien  lui,  murmura-t-il,  lui  de  ce  côté, 
lui  qui  nous  suit  encore.  —  Que  nous  veut-il? 

Le  voyageur  croisa  ses  deux  bras  sur  sa  poi- 
trine, tandis  que  son  cheval  soufflait  avec  effort 
en  allongeant  le  cou. 

Il  ne  prononçait  pas  une  seule  parole;  mais, 
au  feu  de  ses  regards  dirigés  tantôt  en  avant, 
tantôt  en  arrière ,  tantôt  dans  la  ruelle ,  il  n'é- 
tait point  difficile  de  deviner  qu'il  se  demandait 
s'il  fallait  retourner  en  arrière,  pousser  en  avant 
ou  se  diriger  vers  l'hôtellerie. 

—  Ils  ont  continué,  murmura-t-il  à  demi- 
voix,  continuons. 

Et  rendant  les  rênes  à  son  cheval,  il  continua 
son  chemin. 

—  Demain,  se  dit  Remy,  nous  changerons  de 
route. 

Et  il  rejoignit  sa  compagne  qui  l'attendait 
impatiemment. 

—  Eh  bien,  dit-elle  tout  bas,  nous  suit-on  ? — 
Personne;  je  me  trompais;  il  n'y  a  que  nous 
sur  la  route ,  et  vous  pouvez  dormir  en  toute 
sécurité.  —  Oh!  je  n'ai  pas  sommeil,  Remy , 
vous  le  savez  bien.  —  Au  moins  vous  soupcrez, 
madame,  car  hier  déjà  vous  ne  prîtes  rien.  — 
Volontiers,  Remy. 

On  réveilla  la  pauvre  servante ,  qui  se  leva , 
cette  seconde  fois ,  avec  le  même  air  do  bonne 
humeur  qt|^  la  première,  et  qui,  apprenant  ce 
dont  il  était  question,  tira  du  buffet  un  quartier 
de  porc  salé,  un  levraut  froid  et  des  confitures; 
puis  elle  apporta  un  pot  de  bière  de  Louvain 
ecumante  et  perlée. 


Remy  se  mit  à  table  près  de  sa  maîtresse. 

Alors  celle-ci  emplit  à  moitié  un  verre  à  anse 
de  cette  bière  dont  elle  se  mouilla  les  lèvres, 
rompit  un  morceau  de  pain  dont  elie  mangea 
quelques  miettes,  puis  se  renversa  sur  sa  chaise 
en  repoussant  le  verre  et  le  pain. 

— Comment,  vous  ne  mangez  plus,  mon  gen- 
tilhomme? demanda  la  servante*  —  Non,  j'ai 
fini,  merci. 

La  servante  alors  se  mit  à  r^arder  Remy  qui 
ramassait  le  pain  rompu  par  sa  maîtresse,  le 
mangeait  lentement  et  buvait  un  verre  de  bière. 

—  Et  la  viande,  dit-elle,  vous  ne  mangez  pas 
de  viande ,  monsieur?  —  Non ,  mon  enfant, 
merci.  —  Vous  ne  la  trouvez  donc  pas  bonne! 

—  Je  suis  sûr  qu'elle  est  excellente,  mais  je  n'ai 
pas  fiûm. 

La  servante  joignit  les  mains  pour  exprimer 
Tétonnement  où  la  plongeait  cette  étrange  so- 
briété ;  ce  n'était  pas  ainsi  qu'avaient  Thabi- 
tude  d'en  user  ses  compatriotes  voyageurs. 

Remy  comprenant  qu'il  y  avait  un  peu  de 
dépit  dans  le  geste  invocateur  de  la  servante, 
jeta  une  pièce  d'argent  sur  la  table. 

—  Oh!  dit  la  servante,  pour  ce  qu'il  faut 
vous  rendre,  mon  Dieu  !  vous  pouvez  bien  gar- 
der votre  pièce,  six  deniers  de  dépense  à  dcui. 

—  Gardez  la  pièce  tout  entière ,  ma  bonne,  dit 
la  voyageuse,  mon  frère  et  moi,  nous  sommes 
sobres,  c'est  vrai,  mais  nous  ne  voulons  pas  di- 
minuer votre  gain. 

La  servante  devint  rouge  de  joie ,  et  cepen- 
dant en  même  temps  des  larmes  de  compassion 
mouillaient  ses  yeux ,  Unt  ses  paroles  avaient 
été  prononcées  douloureusement. 

*-  Dites-moi ,  mon  enfant ,  demanda  Remy« 
existe-tril  une  route  de  traverse  d'ici  àMalines? 

—  Oui,  monsieur,  mais  bien  mauvaise;  tandis 
qu'au  contraire,  monsieur  ne  sait  peut-être  pas 
cela,  mais  il  existe  une  grande  route  excellente. 

—  Si  fait,  mon  enfant,  je  sais  cela.  Mais  je  dois 
voyager  par  l'autre.  —  Dame  !  je  vous  préve- 
nais, monsieur,  parce  que ,  comme  votre  com- 
pagnon est  une  femme ,  la  route  sera  double- 
ment mauvaise,  pour  elle  surtout.  —  En  quoi, 
ma  bonne?  —  En  ce  que,  cette  nuit,  grand 
nombre  de  gens  de  la  campagne  traversent  le 
pays  pour  aller  sous  Bruxelles.  —  Oui,  ils  êmi- 
gront  momentanément.  —  Pourqr^i  donc  cmi- 
grcnt-ils?  —  Je  ne  sais;  c'est  ror<ire.  —  L'or- 


LES  QUARANTE-CINQ. 


349 


dre  de  qui?  du  prinee  d^Orangeî  —  Non ,  de 
mooscigneur? 

—  Qui  est-ce  monseigneur? 

^  Ah!  dame!  tous  m'en  demandez  trop, 
monsieur,  je  ne  sais  pas;  mais  enfin,  tant 
il  y  a  que,  depuis  hier  au  soir,  on  émigré. 
—  Et  quels  sont  les  émigrants?  —  Les  habi- 
tants de  la  .campagne ,  des  villages ,  des 
bourgs ,  qui  n'ont  ni  digues  ni  remparts.  — 
C'est  étrange,  fit  Rcmy.  —  Mais  nous-mêmes, 
dit  la  fille ,  au  point  du  jour  nous  partirons , 
ainsi  que  tous  les  gens  du  bourg.  Hier  à  onze 
heures ,  tous  les  bestiaux  ont  été  dirigés  sur 
Bruxelles  par  les  canaux  et  les  routes  de  tra- 
verse;^ voilà  pourquoi ,  sur  le  chemin  dont  je 
Yous  parle,  il  doit  y  avoir  à  cette  heure  encom- 
brement de  chevaux,  de  chariots  et  de  gens. — 
Pourquoi  pas  sur  la  grande  route?  la  grande 
route,  ce  me  semble,  vous  procurerait  une  re- 
traite plus  facile.  —  Je  ne  sais;  c'est  Tordre. 

Remy  et  sa  compagne  se  regardèrent. 

—  Mais  nous  pouvons  continuer,. n^estrce 
pas,  nous  qui  allons  à  Ifalines?  —  J^  le  crois,  à 
moins  que  vous  ne  préfériez  faire  comme  tout 
le  monde,  c'est-à-dire  vous  acheminer  sur 
Bruxelles. 

Remy  regarda  sa  compagne. 

—  Non,  non,  nous  repartirons  sur-le-champ 
pour  Malines,  s'écria  la  dame  en  se  levant  ;  ou- 
^z  récurie,  s'il  vous  plait,  ma  bonne. 

Remy  se  leva  comme  sa  compagne  en  mur- 
murant à  demi-voix  : 

—  Danger  pour  danger,  je  préfère  celui  que 
je  connais;  d'ailleurs  le  jeune  homme  a  de  l'a- 
vance sur  nous...  et  si  par  hasard  il  nous  atten- 
dait, eh  bien,  nous  verrions  ! 

Et  comme  les  chevaux  n'avaient  pas  encore 
été  dessellés,  il  tint  l'étrier  à  sa  compagne,  se 
mit  lui-même  en  selle,  et  le  jour  levant  les 
trouva  sur  les  bords  de  la  Dyle. 

Le  danger  que  bravait  Remy  était  un  danger 
réel,  car  le  voyageur,  «près  avoir  dépassé  le 
bourg  et  couru  un  quart  de  lieue  en  avant,  ne 
voyant  plus  personne  sur  la  route,  s'aperçut 
bien  que  ceux  qu'il  suivait,  s'étaient  arrêtés 
dans  le  village. 

Il  ne  voulut  point  revenir  sur  ses  pas ,  sans 
doute  pour  mettre  à  sa  poursuite  le  moins  d'a^ 
fectation  possible;  mais  il  se  coucha  dans  un 
champ  de  trèfle,  ayant  eu  le  soin  de  (aire  des- 


cendre son  cheval  dans  un  de  ces  fossés  pro- 
fonds qui,  en  Flandre ,  servent  de  clôture  aux 
héritages. 

U  résultait  de  cette  manœuvre  que  le  jeune 
homme  se  trouvait  à  portée  de  tout  voir  sans 
être  vu. 

Ce  jeune  homme,  on  l'a  déjà  reconnu,  comme 
Remy  l'avait  reconnu  lui-même ,  et  comme  la 
dame  l'avait  soupçonné,  ce  jeune  homme,  c'é- 
tait Henri  Du.  Bouchage,  qu'une  étrange  fata- 
lité jetait  une  fois  encore  en  présence  de  la 
femme  qu'il  avait  juré  de  fuir. 

Après  son  entretien  avec  Remy  sur  le  seuil 
de  la  maison  mystérieuse,  c'est-à-dire  après  la 
perte  de  toutes  ses  espérances ,  Henri  était  re- 
venu à  l'hôtel  de  Joyeuse,  bien  décidé,  comme 
il  l'avait  dit,  à  quitter  une  vie  qui  se  présentait 
pour  lui  si  misérable  à  son  aurore;  et,  en  gen- 
tilhomme de  cœur,  en  bon  fils,  car  il  avait  le 
nom  de  son  père  à  garder  pur,  il  s'était  résolu 
au  glorieux  suicide  du  champ  de  bataille. 

Or,  on  se  battait  en  Flandre;  le  duc  de 
Joyeuse ,  son  frère ,  commandait  une  arnoée  et 
pouvait  lui  choisir  une  occasion  de  bien  quitter 
la  vie.  Henri  n'hésita  point;  il  sortit  de  son 
hôtel  à  la  fin  du  jour  suivant,  c'est-à-dire  vingt 
heures  après  le  départ  de  Remy  et  de  sa  com- 
plue. 

Des  lettres  arrivées  de  Flandre  annonçaient 
un  coup  de  main  décisif  sur  Anvers.  Henri  se 
flatta  d'arriver  à  temps.  Il  se  complaisait  dans 
cette  idée  que,  du  moins,  il  mourrait  l'épée  à 
la  main ,  dans  les  bras  de  son  frère ,  sous  un 
drapeau  français;  que  sa  mort  ferait  grand 
bruit,  et  que  ce  bruit  percerait  les  ténèbres 
dans  lesquelles  yivait  la  dame  de  la  maison 
mystérieuse. 

Nobles  folies!  glorieux  et  sombres  rêves! 
Henri  se  reput  quatre  jours  entiers  de  sa  dou- 
leur et  surtout  de  cet  espoir  qu'elle  allait  bien- 
tôt finir. 

Au  moment  où ,  tout  entier  à  ces  rêves  de 
mort,  il  apercevait  la  flèche  aiguë  du  clocher  de 
Yalenciennes  et  où  huit  heures  sonnaient  à  la 
ville,  il  s'aperçut  qu'on  allait  fermer  les  portes  ; 
il  piqua  son  cheval  des  deux  et  faillit,  en  pas- 
sant sur  le  pont-levis,  renverser  un  homme  qui 
rattachait  les  sangles  du  sien. 

Henri  n'était  pas  un  de  ces  nobles  insolents 
qui  foulent  aux  pieds  tout  ce  qui  n'est  point  ui^ 


m 


LRS  0»ÏAnANTfi-fWQ 


ccnsson.  —  H  fit  ert  passahl  drs  excuses  &  cet 
homnn  qii  se  retotiflta  au  son  de  sa  voix,  puis 
se  délourna  aussitôt. 

Henri ,  cmpofté  par  Taction  de  sou  cheval , 
qu'il  essayait  d'arrêter  en  vain,  —  Henri  tres- 
saillit comme  s'il  eût  vu  ce  qu'il  ne  s'attendait 
pas  à  voir. 

—  Oh  !  je  suis  fou ,  pensa-t-il ,  Remy  à  Va- 
Icncicnncs  ;  Remy,  que  j'ai  laissé,  il  y  a  quatre 
jours,  rue  de  Bussy  ;  Remy  sans  sa  maltresse  « 
car  il  avait  pour  compagnon  un  jeune  homme, 
ce  me  semble?  En  vérité,  la  douleur  me  trou- 
ble le  cerveau ,  m^ahère  la  vue  à  ce  point  que, 
tout  ce  qui  m^entoure ,  revêt  la  forme  de  mes 
immuables  idées. 

Et,  continuant  son  chemin,  il  était  entré  dans 
la  ^ille  sans  que  le  soupçon  qui  avait  effleuré 
son  esprit,  y  eût  pris  racine  un  seul  instant. 

A  la  première  écurie  qu'il  trouva  sur  son 
chemin^  il  s'arrêta,  jeta  la  bride  aux  mains  d^un 
valet  d'écurie,  et  s^assit  devant  la  porte,  sur  un 
banc ,  pendant  qu'on  préparait  sa  chambre  et 
son  souper. 

Mais  tandis  que ,  pensif,  il  était  assis  sur  ce 
baqc,  il  vit  s'avancer  les  deux  yoyageurs  qui 
marchaient  côte  à  côte,  et  il  remarqua  que 
celui  qu'il  avait  pris  pour  Remy ,  tournait  t^- 
(^ncjpfimeni  la  tête. 

L'autre  avait  le  visuga  caebé  soin  Tombée 
d'un  chapeau  à  larges  bords» 

Remy,  en  passant  devant  rhAtellerte,  vit 
Henri  sur  le  banc  et  détonnid  eacore  ht  tâte; 
mais  cette  précaution  même  contribua  à  ie  hitt 
reconnaître. 

-*  Oh  1  cette  fois,  mttmiHii  Heari,  je  ne  me 
trompe  point,  mon  sang  est  froid,  mon  œil  clair* 
mes  idées  fraîches;  revenu  d'une  première 
hallucination,  je  me  possède  complètement.  Or, 
le  môme  phénomène  se  produit,  et  je  crois  en- 
core reconnaître ,  dans  l'un  de  ces  voyageurs  ^ 
Remy ,  e'esthà-dire  le  serviteur  àt  la  maison 
du  faubourg.  -^  Non  !  eontinoa^t-il.  Je  ne  puis 
rester  dans  une  pareille  iheertitude,  et«  sans 
retard,  il  feut  que  j'éelairctsse  mes  doutes. 

Henri,  cette  résolution  prise^  se  leva  et  nai^ 
eha  dans  la  grande  rue  sur  lei  traces  des  deux 
voyageurs;  mais,  «Ht  que  eeiix««i  Cusseat  déjà 
entrés  dans  quelque  maisen,  aeit  qj^ils  eussent 
pris  une  autre  mute^  Henri  ne  lee  aperçât  plus« 


il  murut  jusqu'aux  parées  ;  etirs  étaient  fer- 
mées. 

Donc  les  voyageurs  n'avaient  pas  pu  sortir. 

Henri  entra  dans  toutes  les  hôtelleries,  ques- 
tionna ,  chercha  et  finit  par  apprendre  qa  im 
avait  vu  deux  cavaliers  se  dirigeant  vers  one 
auberge  de  mince  apparence ,  située  rue  da 
Beffroi. 

L'hôte  était  occupé  à  f^mcr  lorsque  Du  Boo- 
chage  entra» 

Tandis  que  cet  homme,  affriandé  par  la  bonne 
mine  du  jeune  voyageur,  lui  offrait  sa  maison 
et  ses  services,  Henri  plongeait  ses  regards  dans 
l'intérieur  de  la  chambre  d'entrée,  et  dcTâi- 
droit  où  il  se  trouvait,  pouvait  apercevoir  en- 
core, sur  le  haut  de  Tescalier,  Remy  lui-même, 
lequel  montait,  éclairé  par  la  lampe  d'une  ser- 
vante. 

Il  ne  put  voir  son  compagnon  qui,  sans  dootCt 
étant  passé  le  premier,  avait  d^  dispam. 

Au  bout  de  l'escalier,  Remy  s'arrêta*  Ea  le 
reconnaissant  positivement^  ceila  fois,  le  comte 
avait  poussé  une  exclamation»  et,  au  son  de  la 
voix  du  eomte^  Remy  s^était  retonmc. 

Aussi,  à  son  visage  si  remarquable  par  la  ci- 
catrice qui  le  labourait,  à  son  regard  plein  d'in- 
quiétude, Henri  ne  conservart-il  aucun  doute, 
et,  trop  ému  pour  prendre  un  parti  à  l'instant 
même,  s'éloign»-t-il  on  ee  demandant  avec  un 
horrible  serrement  de  cœur,  pourquoi  Remy 
avait  quitté  sa  maîtresse,  et  pourquoi  il  se  ttou- 
vait  seul  sur  la  même  route  que  ïuik 

Mous  disons  seul ,  parce  que  ffenri  n'mi 
d^abotd  prèle  aucune  attention  au  second  ca- 
valier. 

Sa  pensée  roulait  d'aMne  en  abîme. 

te  lendemain,  à  l'heure  de  l'ouvertarc  des 
portes,  lorsqu'il  crut  pouvoir  so  trouver  face  i 
fooe  avec  les  deux  voyageurs  ^  il  fut  bien  ssi^ 
pris  d'apprendre  que ,  dans  la  nuit,  ces  deoi 
inconnus  avaient  obtenu  du  gouverneur  la  pe^ 
mission  dft  sortir,  et  que,  contre  toutes  les  ha- 
bitudes, on  avait  ouvert  les  portes  pour  eux. 

De  celte  façon  ,  et  comme  ils  étaient  partis 
vers  une  heure  du  matin,  ils  avaient  sixhcuf^ 
d'avance  sur  Henri. 

il  fallait  rattraper  ces  six  heures.  ^  H^ori 
mit  son  cheval  «u  giiept  et  rejo%nit  à  Mons  ici 
voyageurs  quMl  dépassa* 

il  vit  encore  Retfiyi  maiS|  cette  fois,  il  ett 


LfeS  OWA«ANtR-WNO. 


981 


fallu  que  h«?ttiy  f6t  sofcicr  potil"  le  frcohnallfe. 
Henri  s'était  aitublé  d'une  casaque  de  soldat  et 
avait  acheté  un  autre  cheVal. 

Toutefois,  Tœil  défiant  du  bon  serviteur  dé- 
joua presque  cette  combinaison,  et,  à  tout  ha^ 
sard ,  If"  compagnon  de  Remy  prévenu  par  un 
seul  mot,  eut  le  ternes  de  détourner  son  visagd 
que  Henri  cette  fois  encore  ne  put  apercevoir. 

Mais  le  jeune  homme  ne  perdit  point  cou- 
rage; il  questionna  dans  la  première  hôtellerie 
qui  donna  asile  aux  voyageurs ,  et  comme  il 
accompagnait  ses  questions  d'une  irrésistible 
auxiliaire,  il  finit  par  apprendre  que  le  compa- 
gnon de  Remy  était  un  jeune  homme  fort  beau, 
mais  fort  triste,  sobre,  résigné ,  et  ne  parlant 
jamais  de  fatigue. 

Henri  tressaillit,  un  éclair  iUumina  sa  pensée. 

—  Ne  serait-ce  point  une  femme  î  demanda^ 
l-il.  —  C'est  possible,  répondit  Thôte;  au- 
jourd'hui beaucoup  de  femmes  passent  ainsi 
déguisées  pour  aller  rejoindre  leurs  amantls  à 
l'armée  de  Flandre,  et  comme  notre  état  à  noua 
autres  Aubergistes  est  de  ne  rieti  voir,  ttotts  ne 
voyons  rien. 

Cette  etplication  brisa  le  cœur  de  Henri,  ffé- 
tait-il  pas  probable,  en  effet,  que  Retny  accofâ^ 
pàgnât  sa  mattfesse  déguisée  en  cavalier? 

Alors,  et  si  cela  était  ainsi ,  Henri  ne  com- 
prenait rien  que  de  fâcheux  dans  cette  aventufe. 

Sans  doute,  comme  le  disait  l'hôte,  la  dame 
inconnue  allait  rejoindre  son  amant  en  Fhmdre. 

Remy  montait  donc  lorsquMI  parlait  de  ces 
regrets  étemels;  cette  fable  d^un  amour  passé 
qui  avait  à  tout  jamais  habillé  sa  maîtresse  de 
deuil,  c'était  donc  lui  qui  l'avait  inventée  pour 
éloigner  un  surveillant  importun. 

—  Eh  bien,  alors,  se  disait  Henri,  plus  brisé 
de  cette  espérance  qu^il  ne  l'avaitjamalséiéde 
son  désespoir,  eh  bien,  tantmieut,  un  moment 
viendra  où  j'aurai  le  pouvoir  d'aborder  cette 
femme  et  de  lui  reprocher  tons  ces  subterfuges 
qui  abaisseront  cette  femme,  que  j'avais  placée 
si  haut  dans  mon  esprit  et  dans  mon  cœur,  au 
niveau  des  vulgarités  ordinaires  ;  ators,  alors, 
moi  qui  m'étais  fait  l'idée  d'une  créature  pres^ 
que  divine,  alors,  en  voyaut  de  près  cette  en- 
veloppe si  briHante  d*uno  âme  tout  ordinaire, 
peut-être  me  préeipiterai-Je  moi^êine  du  fthe 
de  mes  fllusions,  du  haut  de  mon  amour é 

Ktle jeune  homme  ft'arrachatt  lee  ehetettx  et 


se  déchirait  la  poitrine ,  à  cette*  idée  qu'il  per- 
drait pent-être  un  jour  cet  ainour  et  ces  illu- 
sions qui  le  tuaient,  tant  il  est  vrai  que  mieux 
Vaut  un  coeur  mort  qu'un  cœur  vide. 

H  en  était  là,  les  ayant  dépassés  comme  nous 
avons  dit  et  rêvant  à  la  cause  qui  avait  pu  pous- 
ser en  Flandre  en  même  temps  que  lui ,  ces 
deut  personnages  indispensables  à  son  exis- 
tence, lorsquMl  les  vit  entrer  à  Bruxelles. 

Nous  savons  comment  il  continua  de  les 
suivre. 

A  BrUlelles,  Henri  avait  pris  de  sérieuses 
informations  sur  la  campagne  projetée  par  M. 
le  duc  d'Anjou. 

Les  Flamands  étaient  trop  hostiles  au  duc 
d'Anjou  pour  bien  accueillir  un  Français  de 
distinction  ;  ils  étaient  trop  fiers  du  succès  que 
la  cause  nationale  venait  d'obtenir,  cai*  c'était 
déjà  un  succès  que  de  voir  Anvers  fermer  ses 
portes  au  prince  que  les  Flandres  avaient  ap- 
pelé pouf  régner  sur  elles;  ils  étaient  trop 
fiers  aisouS-nous,  de  ce  succès,  pour  se  priver 
d'humilier  un  peu  ce  gentilhomme  qui  venait 
de  France,  et  qui  les  questionnait  avec  le  plus 
pi)r  accent  parisieq,  accent  qui,  à  toute  époque, 
a  paru  si  ridicule  au  peuple  belge. 

Henri  eonçui  dès  lors  des  craintes  sérieuses 
80?  eette  expédition,  dont  son  frère  amenait  Mpe 
si  grande  part;  il  résolut  en  aonséqucufie  4e 
précipiter  sa  marehe  sur  Anvers. 

C'était  pour  lui  nue  snrprias  indicible  que 
de  voir  Remy  et  sa  compagne,  quelque  intérêt 
4]u'ils  parussent  avoiF  à  a'êlre  pas  reconnus, 
suivre  qbaiiaéttent  la  même  routa  qu'il  suivait. 

C^était  une  pifelite  que  tous  detfï  tendaient 
h  tib  même  but. 

Au  sorth*  du  botirg,  Heftri,  eaéhé  dans  les 
trèfiee  où  nous  FaVotts  laissé,  était  certain,  cetto 
fois  au  moins  de  voir  en  face  le  visage  de  ce 
Jeune  homme  qui  accompagnait  Remy. 

Là  n  feeôntialtraît  foutes  ses  incertitudes  et 
y  mettrait  tin. 

Et  c'est  alors,  comme  noue  le  disions,  qu*il 
déehh*ait  sa  poitrine,  tant  11  avait  peur  de  per- 
dre cette  chimère  qui  le  dévorait,  mais  qui  le 
h\Mî  vivre  de  mille  vies,  eu  attendant  qu^eite 
le  tuât. 

Ldisque  les  dent  voyagettrt  passèrent  devant 
le  Jeune  hemme^  «fu*ils  étalMit  loin  de  eoup» 


35S 


LES  QUARANTE-CINQ. 


çonner  être  caché  là,  la  dame  était  occupée  à 
lisser  ses  cheveux,  qu*elle  n^avait  point  osé  re- 
nouer à  rhôtellcrie. 

Henri  (a  vit,  la  reconnut,  et  faillit  rouler  éva- 
noui dans  le  fossé  où  son  cheval  paissait  tran- 
quillement. 

Les  voyageurs  passèrent. 

Oh  !  alors,  la  colère  s'empara  de  Henri,  si 
bon,  si  patient,  tant  qu'il  avait  cru  voir  chez 
les  habitants  de  la  maison  mystérieuse  cette 
loyauté  qu'il  pratiquait  lui-même. 

Mais  après  les  protestations  de  Remy ,  mais 
après  les  hypocrites  consolations  de  la  dame, 
ce  voyage  ou  plutôt  cette  disparition  constituait 
une  espèce  de  trahison  envers  l'homme  qui  avait 
si  opiniâtrement ,  mais  en  même  temps  si  res- 
pectueusement assiégé  cette  porte. 

Lorsque  le  coup  qui  venait  de  frapper  Henri 
fut  un  peu  amorti,  le  jeune  homme  secoua  ses 
beaux  cheveux  blonds,  essuya  son  front  cou- 
vert de  sueur  et  remonta  à  cheval  ^  bien  dé- 
cidé à  ne  plus  prendre  aucune  des  précautions 
qu'un  reste  de  respect  lui  avait  conseillé  de 
prendre ,  et  il  se  mit  à  suivre  les  voyageurs, 
ostensiblement  et  à  visage  découvert. 

Plus  de  manteau,  plus  de  capuchon,  plus 
dliésitation  dans  sa  marche,  la  route  était  à  lui 
comme  aux  autres;  il  s*en  empara  donc  tran- 
quillement, réglant  le  pas  de  son  cheval  sur  le 
pas  des  deux  chevaux  qui  le  précédaient. 

n  était  décidé  à  ne  parler  ni  à  Remy,  ni  à  sa 
compagne,  mais  à  se  faire  seulement  recon- 
nsdtrc  d'eux. 

—  Oh  !  oui,  oui,  se  disait-il ,  s'il  leur  reste , 
à  tous  deux  une  parcelle  de  cœur,  ma  présence 
bien  qu'amenée  par  le  hasard ,  n'en  sera  pas 
moins  un  sanglant  reproche  pour  les  gens  sans 
iDi  qui  me  déchirent  le  cœur  à  plaisir. 

U  n'avait  pas  fait  cinq  cents  pas  à  la  suite 
des  deux  voyageurs,  que  Remy  l'aperçut. 

Le  voyant  ainsi  délibéré,  ainsi  reconnais- 
sable  s'avancer  le  front  haut  et  découvert,  Re- 
my se  troubla. 

La  dame  s'en  aperçut  et  se  retourna. 

— Ah  !  dit-elle,  n'est-ce  pas  ce  jeune  homme, 
Remy? 

Remy  essaya  encore  de  lui  faire  prendre  le 
change  et  de  la  rassurer. 

—  Je  ne  pense  point, madame, dit-il;  autant 
que  je  puis  en  juger  par  l'habit,  c'est  un  jeune 


soldat  wallon  qui  se  rend  sans  doute  à  Ams- 
terdam ,  et  passe  par  le  théâtre  de  la  guerre 
pour  y  chercher  aventure.  —  N'importe,  je  sois 
inquiète,  Remy.  —  Rassurez-vous ,  madame, 
si  ce  jeune  homme  eût  été  le  comte  Du  Bou- 
chage, il  nous  eût  déjà  abordés  ;  vous  savez  s*il 
était  persévérant.  —  Je  sais  aussi  qu'il  était 
respectueux,  Remy  y  car,  sans  ce  respect  même, 
je  me  fusse  contentée  de  vous  dire  :  éloignez-Ic, 
Remy,  et  je  ne  m'en  fusse  point  inquiétée  da- 
vantage. »  Eh  bien,  madame,  s'il  était  si  res- 
pectueux, ce  respect,  il  l'aura  conservé,  et  toos 
n'aurez  pas  plus  à  craindre  de  lui,  en  suppo- 
sant que  ce  soit  lui,  sur  la  route  de  Bruxelles 
à  Anvers  qu'à  Paris  dans  la  rue  de  Bussj.  - 
N'importe,  continua  la  dame  en  regardant  en- 
core derrière  elle,  nous  voici  à  Malines,  chao- 
geons  de  chevaux,  s'il  le  faut,  pour  marcher 
plus  vite,  mais  hâtons-nous  d'arriver  à  Anvers, 
hâtons-nous,  —  Alors,  au  contraire,  je  vous 
dirai,  madame,  n'entrons  point  à  Malines;  nos 
chevaux  sont  de  bonne  race,  poussons  jusqu'à 
ce  bourg  qu'on  aperçoit  là-bas  à  gauche  et  qui 
se  nomme,  je  crois,  Yillebrock  ;  de  cette  façon 
nous  éviterons  la  ville,  l'auberge,  les  questions, 
les  curieux,  et  nous  serons  moins  embarrassés 
pour  changer  de  chevaux  ou  d'habits  si  par  har 
sard  la  nécessité  exige  que  nous  en  changions. 
—  Allons,  Remy,  droit  au  bourg  alors. 

Ils  prirent  à  gauche ,  s'engageant  dans  un 
sentier  à  peine  frayé,  mais  qui  cependant,  se 
rendait  visiblement  à  Villebrok. 

Henri  quitta  la  route  au  même  endroit  qu'eux 
et  les  suivit,  gardant  toujours  sa  distance. 

L'inquiétude  de  Remy  se  manifestait  dans 
ses  regards  obliques,  dans  son  maintien  s^té, 
dans  ce  mouvement  surtout  qui  lui  était  deyc- 
nu  habituel,  de  regarder  en  arrière  avec  une 
sorte  de  menace ,  et  d'éperonner  tout  à  coup 
son  cheval. 

Ces  différents  symptômes,  comme  on  le  com- 
prend bien,  n'échappaient  pointa  sa  compagne. 

Ils  arrivèrent  à  Yillebrock. 

Des  deux  cents  maisons  dont  se  composait 
ce  bourg,  pas  une  n'était  habitée  ;  quelques 
chiens  oubliés,  quelques  chats  perdus  couraient 
effarés  dans  cette  solitude,  les  uns  appelaiit 
leurs  maîtres  avec  de  longs  hurlements,  les  au- 
tres fuyant  légèrement,  et  s'arrètant,  lorsqu'ils 
se  croyaient  en  sûreté,  pour  montrer  leur  mu- 


«au  mobile ,  soi»  la  traverse  d'une  porte  on 
par  le  soupirail  d'une  cave. 

Rcoiy  heurU  eu  vingt  endroits,  ne  vit  rien, 
et  ne  fut  entendu  de  personne. 

De  son  cât£,  Henri,  qui  semblait  une  ombre 
attachée  au  pas  des  voyageurs,  s'était  arrêté 
à  la  première  maison  du  bourg ,  avait 
heurté  i  la  porte  de  cette  maison,  mais  tout 
aussi  inutilement  qae  ceux  qui  le  précé- 
dnicat,  et  alors  ayant  deviné  que  la  guerre 
était  cause  de  cette  désertion,  il  attendait  pour 
se  rcmetlre  en  route  que  les  voyageurs  eussent 
{iris  un  parti. 

C'est  ce  qu'ils  firent  aprts  que  leurschevaux 
•eurent  déjeuné  avec  le  graiu  que  Remy  trouva 
àam  le  cofTrc  d'une  hôtellerie  abandonnée'     _ 

—  Madame,  dit  alors  Rcmy,  nousnc  sommou 
plus  dans  un  paya  calme,  ni  dans  une  situation 
ordinaire  ;  il  ne  convient  pas  que  nous  nous 
«posions  comme  des  enfants.  Nous  allons  cer- 
tainement tomber  dans  une  bande  de  Français 
r>u  de  Flamands,  sans  compter  les  partisants 
espagnols  ,  car  ,  dans  la  situation  étrange  où 
sont  les  Flandres,  les  routiers  de  toutes  les  es- 
pèces, lesavcntoricrs  de  tousles  pays  doivent  y 
puHulcr  ;  si  vous  étiez  un  bomme  je  vous  tien- 
drais un  autre  langage:  mais  vous  êtes  femme, 
vous  êtes  jeune,  vous  êtes  belle ,  vous  courrez 
donc  un  double  danger  pour  votre  vie  et  pour 
■  votre  honneur.  —  Oh!  ma  vie,  ma  vie  ce  n'esi 

T.   IX. 


rien,  dit  la  dame.  —  C'est  tout ,  au  CMitrairc, 
madame ,  répondit  Hemy ,  lorsque  la  vie  a  ira 
but.— Eh  bien!  qucproposcï*\ousalorsîPcn- 
sez  et  agissez  pour  moi,  Remy  ;  vous  savciqne 
ma  pensée  à  moi  n'est  pas  sur  cette  terre.  — 
Alors,  madame,  repondit  le  serviteur,  demeu- 
rons ici,  si  vous  m'en  croyez,  j'y  vois  ^aucouf 
de  maisons  qui  peuvent  offrir  un  abn  sitr,  j'ai 
des  armes,  nous  nous  dé  Fendrons  ou  nous  nous 
cacherons ,  selon  que  j'estimerai  que  nous  se- 
rons assez  forts  ou  trop  faibles.  —  Non,  Remy, 
non,  je  dois  aller  en  avant,  rien  ne  m'arrêtera, 
répondit  la  dame  en  secouant  la  tâtc  ;  je  ne 
concevrais  de  craintes  que  pour  vous,  si  j'avais 
des  craintes.  —  Alors,  fit  Remy,  marchons. 

Et  il  poussa  son  cheval  sans  ajouter  une  pa- 
role. 

La  dame  inconnue  le  suivit,  et  Henri  Du  Bou- 
chage, qui  s'était  arrêté  en  même  temps  qu'eus, 
se  remit  en  marche  avec  eux. 

Au  fur  et  &  mesure  que  les  voyageurs  avan- 
çaient, le  pays  prenait  un  aspect  étrange. 

U  semblait  que  les  campagnes  fussent  déser- 
tées comme  le  bourg  et  les  villages. 

On  CLtt  dit  la  nature  la  veille  du  jour  où 
l'homme  et  les  animaux  furent  créés. 

Le  soir  venait,  Henri,  saisi  de  sur^wisc  et 
rapproché  par  le  sentiment  des  voyageurs  qui 
le  prccêdaiont,  Henri  demandait  à  l'air,  aux  ar- 
bres, aux  horizons  lointains,  aux  nuage»  mê' 
23 


354 


LES  QUAÏLVNTE-aXQ. 


me,  Tcxplication  de  ce  phénomène  sinistre. 
Les  seuls  personnages  qu^  animassent  cette 
morne  solitude  «  e*étaient,  se  détachant  sur  la 
teinte  pourprée  du  soleil  couchant,  Remy  et  sa 
compagne,  penchés  pour  écouter  si  quelque 
bruit  ne  viendrait  pas  jusqu'à  eux;  puis,  en 
arrière,  à  cent  pas  d'eux,  la  figure  de  Henri , 
conservant  sans  cesse  la  môme  distance  et  la 
môme  attitude. 

La  nuit  descendit  sombre  et  froide  ,  le  vent 
du  nord-ouest  siffla  dans  Tair,  et  emplit  ces 
solitudes  de  son  bruit  plus  menaçant  que  le 
silence. 

Remy  arrêta  sa  compagne,  en  posant  la  main 
sur  les  rônos  de  son  cheval. 

—  Madame,  lui  dit-il,  vous  savez  si  je  suis 
inaccessible  à  la  crainte,  vous  savez  si  je  ferais 

'  un  pas  en  arrière  pour  sauver  ma  vie  ;  eh  bien, 
ce  soir ,  quelque  chose  d'étrange  se  passe  en 
moi ,  une  torpeur  inconnue  enchaîne  mes  fa- 
cultés, me  paralyse ,  et  me  défend  d'aller  filus 
loin,  madame.  Appelez  cela  terreur,  timidité, 
panique  même,  madame,  je  vous  le  confesse  : 
pour  la  première  fois  de  ma  vie...  j'ai  peur. 

La  dame  se  retourna;  peul-ôtre  tous  ces  pré- 
sages menaçants  lui  avaient-ils  échappé ,  peut- 
être  n'avait-ellc  rien  vu. 

—  11  est  toujours  là?  dcmanda-t-elle.  —  Oh  ! 
ce  n'est  plus  de  lui  qu'il  est  question  ,  répon- 
dît Remy  ;  ne  songez  plus  à  lui ,  je  vous  prie  ; 
il  est  seul  ot  je  vaux  un  homme  seul.  Non  ,  le 
danger  que  je  crains  ou  plutôt  que  je  sens,  que 
je  devine ,  avec  un  sentiment  d'instinct  bien 
plutôt  qu'à  l'aide  de  ma  raison ,  ce  danger,  qui 
s'approche ,  qui  nous  menace,  qui  nous  enve- 
loppe peut-être,  ce  danger  est  autre  ;  il  est  in- 
connu, et  voilà  pourquoi  je  l'appelle  un  danger. 

La  dame  secoua  la  tète. 

— Tenez,  madame,  dit  Remy,  voyez-vous  là- 
bas  drs  saules  qui  courbent  leurs  cimes  noires? 
—  Oui.  —  A  côté  de  ces  arbres,  j'aperçois  une 
petite  maison;  par  grâce,  allons-y;  si  elle  est 
habitée ,  raison  de  plus  pour  que  nous  y  de- 
mandions l'hospitalité;  si  elle  ne  l'est  pas,  em- 
parons-nous-en f  madame  ;  ne  faites  pas  d'ob- 
jection, je  vous  en  supplie. 

L'émotion  de  Remy,  sa  voix  tremblante,  l'in- 
cisive persuasion  de  ses  discours  décidèrent  sa 
compagne  à  céder. 


f  Elle  tourna  la  bride  de  son  cheval  dans  b 
direction  indiquée  par  Remy. 

Quelques  minutes  après,  les  voyagi-urs  heur- 
taient à  la  porte  de  cette  maison,  bâtie  en  effet 
sous  un  massif  de  saules. 

Un  ruisseau ,  afOuent  de  la  Nethe ,  petite  ri- 
vière qui  coulait  à  un  quart  de  lieue  de  là;  un 
ruisseau  enfermé  entre  deux  bras  de  roseaux 
et  deux  rives  de  gazon ,  baignait  le  pied  des 
saules  de  son  eau  murmurante  ;  derrière  la 
maison,  bâtie  en  briques  et  couverte  de  tuiles, 
s'arrondissait  un  petit  jardin,  enclos  d'une  haie 
vive. 

Tout  cela  était  vide,  solitaire,  désolé. 

Personne  ne  répondit  aux  coups  redoublés 
que  frappèrent  les  voyageurs. 

Remy  n'hésita  point:  il  tira  son  couteau, 
coupa  une  branche  de  saule,  l'introduisit 
entre  la  poi:te  qt  la  serrure,  et  pesa  sur  le  pèoc. 

La  porte  s'ouvrit. 

Remy  entra  vivement  :  il  mettait  à  toutes 
ses  actions ,  depuis  une  heure ,  l'activité  d'un 
homme  travaillé  par  la  fièvre.  La  serrure,  pro- 
duit grossier  de  l'industrie  d'un  forgeron  voi- 
sin, avait  cédé  presque  sans  résistance. 

Remy  poussa  précipitamment  sa  compagne 
dans  la  maison  ,  poussa  la  porte  derrière  lui, 
tira  un  verrou  massif,  et,  ainsi  retranché,  res- 
pira comme  s'il  venait  de  gagner  la  vie. 

Non  content  d'avoir  abrité  ainsi  sa  maîtresse, 
il  l'installa  dans  l'unique  chambre  du  premier 
étage,  où,  en  tâtonnant,  il  rencontra  un  lit, 
une  chaise  et  une  table. 

Puis,  un  peu  tranquillisé  sur  son  compte,  il 
redescendit  au  rez-de-chaussée,  et,  par  un  con- 
trevent entr'ouvcrt,  il  se  mit  à  guetter  par  une 
fenêtre  grillée,  les  mouvement»;  du  comte  qui, 
en  les  voyant  entrer  dans  la  maison,  s'en  était 
rapproché  à  l'instant  même. 

Les  réflexions  de  Henri  étaient  sombres  et 
en  harmonie  avec  celles  de  Remy. 

—  Bien  certainement,  se  disait-il,  quelque 
danger  inconnu  à  nous,  mais  connu  dos  habi- 
tants ,  plane  sur  le  pays  :  la  guerre  ravage  la 
contrée ,  les  Français  ont  emporté  Anvers  ou 
vont  l'emporter;  saisis  de  terreur,  les  paysans 
ont  été  chercher  un  refuge  dans  les  villes. 

Cette  explication  était  spécieuse ,  et  cepen- 
dant elle  ne  satisfaisait  pas  le  jeune  homme. 


LES  OUARANTE-CINQ. 


305 


U'aillrurs,  elle  îc  ramenait  à  un  autre  ordre 
de  pensées.  • 

—  Quc^onl  faire  de  ce  côté  Remy  et  sa  maî- 
tresse? se  demandait-il.  Quelle  impérieuse  né- 
cessité les  pousse  vers  ce  danger  terrible  ?  Oh  ! 
je  le  saurai ,  car  le  moment  est  enfin  venu  de 
parler  à  celte  femnoe  et  d'en  finir  à  jamais  avec 
tous  mes  doutes.  Nulle  part  encore  l'occasion 
ne  s*est  présentée  aussi  belle. 

Et  il  s^avança  vers  la  maison. 
Mais  tout  à  coup  il  s'arrêta. 

—  Non,  non,  dit-il,  avec  une  de  ces  hésita- 
tions subites  si  communes  dans  les  cœurs 
amoureux,  non,  je  serai  martyr  jusqu'au  bout. 
D'ailleurs,  n'est-ellc  pas  maîtresse  de  ses  ac- 
tions et  sait-elle  quelle  fable  a  été  forgée  sur 
olle  par  ce  misérable  Remy?  Oh!  c'est  à  lui, 
c'est  à  lui  seul  que  j'en  veux,  à  lui  qui  m'assu- 
rait qu'elle  n'aimait  personne!  Mais,  soyons 
juste  encore,  cet  homme  devait-il  pour  moi, 
qu'il  ne  connaît  pas ,  trahir  les  secrets  de  sa 
maîtresse  ?  Non  !  non!  mon  malheur  est  certain, 
et  ce  qu'il  y  a  de  pire  dans  mon  malheur,  c'est 
qu'il  vient  de  moi  seul  et  que  je  ne  puis  en  re- 
jeter le  poids  sur  personne.  Ce  qui  lui  man- 
que, c'est  la  révélation  entière  de  la  vérité  ; 
c'est  de  voir  cette  femme  arriver  au  camp,  sus- 
pendre ses  bras  au  cou  de  quelque  gentil- 
homme, et  lui  dire  :  vois  ce  que  j'ai  souffert  et 
comprends  combien  je  t'aime  ! 

Eh  bien  !  je  la  suivrai  jusque-là  ;  je  verrai  ce 
que  je  tremble  de  voir ,  et  j'en  mourrai  :  ce 
sera  de  la  peine  épargnée  au  mousquet  et  au 
canon. 

ilélas  !  vous  le  savez,  mon  Dieu,  ajoutait. Henri 
avec  un  de  ces  élans  comme  il  en  trouvait  par- 
fois au  fond  de  son  âmo,  pleine  de  religion  et 
d'amour  ;  je  ne  cherchais  pas  cette  suprême 
angoisse  ;  je  m'en  allais  souriant  à  une  mort 
réfléchie  ,  calme,  glorieuse.  Je  voulais  tomber 
sur  le  champ  de  bataiHc  avec  un  nom  sur  les 
lèvres,  1«î  vôtre,  mon  Dieu  !  avec  un  nom  dans 
le  cœur,  le  sien.  Vous  ne  l'avez  pas  voulu,  vous 
me  destinez  à  une  mort  désespérée,  pleine  de 
fiel  et  de  tortures;  soyez  béni,  j'accepte. 
•  Puis  ,  se  rappelant  ces  jours  d'attente  et  ces 
nuits  d'angoisse,  qu'il  avait  passes  en  face  de 
cette  inexorable  maison  ,  il  trouvait  qu'à  tout 
prendre ,  à  part  ce  doute  qui  lui  rongeait  le 
cœur,  sa  iiosition  était  moins  cruelle  qu'à  Paris, 


car  il  la  voyait  parfois,  il  entendait  le  son  de  sa 
parole,  qu'il  n'avait  jamais  entendu  î  et  mar- 
chant à  sa  suite ,  quelques-uns  de  ces  arômes 
vivaces  qui  émanent  de  la  femme  que  l'on 
aime,  venaient,  mêlés  à  la  brise ,  lui  caresser 
le  visage. 

Aussi ,  continuait-il ,  les  yeux  fixés  sur  cette 
chaumière  où  elle  était  renfermée  : 

—  Mais  en  attendant  cette  mort  et  tandis 
qu'elle  repose  dans  cette  petite  maison ,  je 
prends  ces  arbres  pour  abri ,  et  je  me  plains, 
moi  qui  puis  entendre  sa  voix  si  elle  parle,  moi 
qui  puis  apercevoir  son  ombre  derrière  la  fe- 
nêtre !  Oh  !  non,  non,  je  ne  me  plains  pas.  Sei- 
gneur! Seigneur!  je  suis  encore  trop  heureux. 

Et  Henri  se  coucha  sous  ces  saules,  dont  les 
branches  couvraient  la  maison  ,  écoutant  avec 
un  sentiment  de  mélancolie  impossible  à  dé- 
crire ,  le  murmure  de  l'eau  qui  coulait  à  ses 
côtés. 

Tout  à  coup  il  tressaillit ,  le  bruit  du  canou 
retentissait  du  côté  du  nord,  et  passait,  empor- 
té par  le  vent. 

—  Ah!  se  dit-il,  j'arriverai  trop  tard,  on  at- 
taque Anvers. 

Le  premier  mouvement  de  Henri  fut  de  se 
lever,  de  remonter  à  cheval  et  de  courir,  guidé 
par  le  bruit,  là  où  l'on  se  battait;  mais,  pour 
cela,  il  fallait  quitter  la  dame  inconnue  et  mou- 
rir dans  le  doute. 

S'il  ne  l'avait  point  rencontrée  sur  sa  routci, 
Henri  eût  suivi  son  chemin,  sans  un  regard  en 
arrière,  sans  un  soupir  pour  le  passé,  sans  un 
regret  pour  l'avenir;  mais ,  en  la  rencontrant, 
le  doute  était  entré  dans  son  esprit,  et,  avec  le 
doute,  l'irrésolution. 

Il  resta. 

Pendant  deux  heures ,  il  resta  couché,  prê- 
tant l'oreille  aux  détonations  successives  qui 
arrivaient  jusqu'à  lui,  se  demandant  quelles 
pouvaient  être  ces  détonations  irrégulières  et 
plus  fortes,  qui,  de  temps  en  temps,  étaient  ve- 
nues couper  les  autres. 

Il  était  loin  de  se  douter  que  ces  détonations 
étaient  causées  par  les  vaisseaux  de  son  frère 
qui  sautaient. 

—  Enfin,  vers  deux  heures,  tout  se  calma; 
vers  deux  heures  et  demie,  tout  se  tut. 

Le  bruit  du  canon  n'était  point  parvenu ,  à 
ce  qu'il  paraissait,  dans  l'intérieur  de  la  maison, 


356 


LES  QUARANTE-CINQ. 


ou,  s'il  y  était  parvenu,  les  habitants  provisoires 
}  étaient  demeurés  insensibles. 

A  cette  heure,  se  disait  Henri,  Anvers  est  pris, 
rt  mon  frère  est  vainqueur  ;  mais ,  après  An- 
vers, viendra  €and  ;  après  Gand,  Bruges,  et 
Toccasion  ne  me  manquera  pas  pour  mourir 
glorieusement. 

Mais,  avant  de  mourir,  je  veux  savoir  ce  que 
va  chercher  cette  femme  au  camp  des  Français. 

Et  comme  à  la  suite  de  toutes  ces  commotions 
qui  avaient  ébranlé  Tair ,  la  nature  était  ren- 
trée dans  son  repos,  Henri ,  enveloppé  de  son 
manteau,  rentra  dans  son  immobilité. 

Il  était  tombé  dans  cette  espèce  d'assoupisse- 
ment à  laquelle,  vers  la  fin  de  la  nuit,  la  volonté 
de  l'homme  ne  peut  résister,  lorsque  son  che- 
val qui  paissait  à  quelques  pas  de  lui,  dressa 
Toreflle  et  hennit  tristement. 

Henri  ouvrit  les  yeux. 

L^animal,  debout  sur  ses  quatre  pieds,  la  tète 
tournée  dans  une  autre  direction  que  celle  du 
corps,  aspirait  la  brise  qui,  ayant  tourné  à  rap- 
proche du  jour,  venait  du  sud-est. 

—  Qu'y  a-t-il ,  mon  bon  cheval?  dit  le  jeune 
homme  en  se  levant  et  en  flattant  le  cou  de 
l'animal  avec  sa  main  ;  tu  as  yu  passer  quelque 
loutre  qui  t'effraye  ;  ou  tu  regrettes  l'abri  d'une 
bonne  étable? 

L'animal,  comme  s'il  eût  entendu  l'interpel- 
lation, et  comme  s'il  eût  voulu  y  répondre,  se 
porta  d'un  mouvement  franc  et  vif  dans  la  di- 
rection de  Lier,  et,  l'œil  fixe  et  les  naseaux  ou- 
verts, il  écouta. 

~  Ah  !  ah  1  murmura  Henri,  c'est  plus  sé- 
rieux, à  ce  qu'il  me  parait  :  quelque  troupe  de 
loups  suivant  les  armées  pour  dévorer  les  ca- 
davres.    - 

Le  cheval  hennit,  baissa  la  tète,  puis  par  un 
mouvement  rapide  comme  l'éclair ,  il  se  mit  à 
fuir  du  côté  de  l'ouest. 

Mais ,  en  fuyant ,  il  passa  à  la  portée  de  la 
main  de  son  maître ,  qui  le  saisit  par  la  bride 
;omme  il  passait,  et  l'arrêta. 

Henri,  sans  rassembler  les  rênes,  l'empoigna 
par  la  crinière  et  sauta  en  selle  ;  une  fois  là, 
lomme  il  était  bon  cavalier,  il  se  fit  maître  de 
l'animal  et  le  contint. 

Mais,  au  bout  d'un  instant,  ce  que  le  cheval 
avait  entendu  ,  Henri  commença  de  l'entendre 
lui-même  et  celle  terreur  qu'avait  ressentie  la 


brute  grossière,  lliomme  fut  étonné  de  la  res- 
sentir à  son  tour. 

Un  long  murmure  pareil  à  celui  du  vent  stri- 
dent et  grave  à  la  fois,  s'élevait  des  didérents 
points  d'un  demi-cercle  qui  semblait  s^étendre 
du  sud  au  nord  ;  des  bouffées  d'une  brise  fraî- 
che ,  et  comme  chargée  de  particules  d'eau , 
éclaircissaient  par  intervalles,  ce  murmure,  qui 
alors  devenait  semblable  au  fracas  des  marées 
montantes  sur  les  grèves  caillouteuses. 

—  Qu'est-ce  que  cela?  demanda  Henri  :  se- 
rait-ce le  vent  ?  Non,  puisque  c'est  le  vent  qui 
m'apporte  ce  bruit,  et  que  les  deux  sons  m'ap- 
paraissent  distincts. 

Une  armée  en  marche,  peut-être;  mais  non; 
—  il  pencha  son  oreille  vers  la  terre, — j'enten- 
drais la  cadence  des  pas,  le  firoissement  des  ar- 
mures, l'éclat  des  voix. 

Est-ce  le  crépitement  d'un  incendie?  non 
encore  ;  car  on  n'aperçoit  aucune  lueur  à  l'ho- 
rizon, et  le  ciel  semble  même  se  rembrunir. 

Le  bruit  redoubla  et  devint  distinct  :  c'était 
le  roulement  incessant,  ample ,  grondant,  que 
produiraient  des  milliers  de  canons  traînés  au 
loin  sur  un  pavé  sonore. 

Henri  crut  un  instant  avoir  trouvé  la  raison 
de  ce  bruit  en  l'attribuant  à  la  cause  que  nous 
avons  dite,  mais  aussitôt  : 

—  Impossible,  dit-il,  il  n'y  a  pas  mille  canons 
dans  l'armée. 

Le  bruit  approchait  toujours. 
Henri  mit  son  cheval  au  galop  et  gagna  une 
éminence. 

—  Que  vois-jc  !  s'écria-t-il  en  atteignant  le 
sommet. 

Ce  que  voyait  le  jeune  homme,  son  cheval 
l'avait  vu  avant  lui ,  car  il  n'avait  pu  le  Hiire 
avancer  dans  cette  direction,  qu'en  lui  déchi- 
rant le  flanc  avec  ses  éperons ,  et  lorsqu'il  fut 
arrivé  au  sommet  de  la  colline  il  se  cabra  à 
renverser  son  cavalier  .sous  lui.  Ce  qu'ils 
voyaient,  cheval  et  cavalier,  c'était,  àThôrizon, 
une  bande  blafarde,  immense,  infinie,  pareille 
à  un  niveau,  s'avançant  sur  la  plaine,  formant 
un  cercle  immense  et  marchant  vers  la  mer. 

Et  cette  bande  s'élargissait  pas  à  pas  aux 
yeux  de  Henri,  comme  une  bande  d'étofie  qu'on 
déroule. 

Le  jeune  homme  regardait  encore  indécis 
et  étrange  phénomène,  lorsqu'cn  ramenant  sa 


LES  QUARANTE-CINQ. 


337 


Tuc  «Of  la  p!ace  qu'il  Tenait  de  quitter,  il  s'a- 
perçut que  la  prairie  slmprégnait  d'eau  ,  que 
la  petite  rivière  débordait  et  commençait  de 
nojer  sous  sa  nappe  soulevée  sans  cause  visible, 
les  roseauic  qui,  un  quart  d'heure  auparavant, 
se  hérissaient  sur  ses  deux  rives. 

L'eau  gagnait  tout  doucement  du  côté  de  la 
maison. 

—  Malheureux  insensé  que  je  suis ,  s'écria 
ïlcnri ,  je  n'avais  pas  deviné ,  c'est  leau '  c'est 
l'eau  !  les  Flamands  ont  rompu  leurs  digues. 

Henri  s'élança  aussitôt  du  côté  delà  maison, 
et  heurta  furieusement  à  la  porte. 

—  Ouvrez, ouvrez!  cria-t-il. 
Nul  ne  répondit. 

—  Ouvrez,  Remy,  cria  le  jeune  homme,  fu- 
rieux à  force  de  terreur,  ouvrez,  c'est  moi  Rcnri 
Du  Bouchage,  ouvrez  1  —  Oh  1  vous  n'avez  pas 
besoin  de  vous  nommer,  monsieur  le  comte , 
répondit  Remy  de  l'intérieur  de  la  maison,  et 
il  y  a  longtemps  que  je  vous  ai  reconnu;  mais 
je  vous  préviens  d'une  chose,  c'est  que  si  vous 
enfoncez  cette  porte  vous  me  trouyerez  derrière 
elle,  un  pistolet  à  chaque  maio.  — Mais,  tu  ne 
comprends  donc  pas,  malheureux?  cria  Henri, 
avec  un  accent  désespéré  :  l'eau,  l'eau ,  c'est 
l'eau?..  —  Pas  de  fable,  pas  de  prétextes,  pas 
de  ruses  déshonorantes,  monsieur  le  comte.  Je 
TOUS  dis  que  vous  n'entrerez  ici  qu'en  passant 
sur  mon  corps.  —  Alors,  j'y  passerai!  s'écria 
Henri,  mais  j'entrerai.  Au  nom  du  ciel,  au 
nom  de  Dieu,  au  nom  de  ton  salut  et  de  celui 
de  ta  maîtresse,  veux-tu  ouvrir?  —  Non! 

Le  jeune  homme  regarda  autour  de  lui,  et 
aperçut  une  de  ces  pierres  homériques,  comme 
en  faisait  rouler  sur  ses  ennemis  Ajax  Télamon  ; 
il  souleva  cette  pierre  entre  ses  bras ,  1  éleva 
sur  sa  tètP,  et  s'avançant  en  courant  vers  la 
maison,  il  la  lança  dans  la  porte. 

La  porte  vola  en  éclats. 

En  même  temps  une  balle  siffla  aux  oreilles 
de  Hcuri,  mais  sans  le  toucher. 

Henri  sauta  sur  Remy. 

Remy  tira  son  second  pistolet,  mais  l'amorce 
seule  prit  feu. 

—  Mais  tu  vois  bien  que  je  n^ai  pas  d'armes, 
insensé!  s'écria  Henri  ;  ne  te  défends  donc  plus 
contre  un  homme  qui  n'attaque  pas,  regarde 
seulement,  regarde. 


Et  il  le  traîna  près  de  la  fenêtre,  qu'il  enfonça 
d'un  coup  de  poing. 

— Eh  bien  !  dit-il,  vois-tu,  maintenant,  vois 
tu? 

Et  il  lui  montrait  du  doigtla  nappe  immense 
qui  blanchissait  à  l'horizon,  et  qui  grondait  eu 
marchant,  comme  le  front  d'une  armée  gigan- 
tesque. 

L'eau!  murmura  Remy.  — Oui,  l'eau!  l'eau! 
s'écria  Henri  ;  elle  envahit  ;  vois  à  nos  pieds  : 
la  rivière  déborde,  elle  monte  ;  dans  cinq  mi- 
nutes on  ne  pourra  plus  sortir  d'ici. 

—  Madame!  cria  Remy,  madame!  —  Pas  de 
cris,  pas  d'effroi,  Remy.  Prépare  les  chevaux  ; 
et  vile ,  vite.  —  11  l'aime,  pensa  Remy ,  il  la 
sauvera. 

Remy  courut  à  l'écurie.  Henri  s^élança  vers 
l'escalier. 

Au  cri  de  Remy ,  la  dame  avait  ouvert  sa 
porte. 

Le  jeune  homme  l'enleva  dans  ses  bras, 
comme  il  eût  fait  d'un  enfant. 

Mais  elle,  croyant  à  la  trahison  ou  à  la  vio- 
lence, se  débattait  de  toute  saîorce  et  se  cram- 
ponnait aux  cloisons. 

—  Dis-lui  donc,  cria  Henri,  dis^lui  donc  que 
je  la  sauve. 

Remy  entendit  l'appel  du  jeune  homme,  au 
moment  où  il  revenait  avec  les  deux  chevaux. 

—  Oui  !  oui  !  cria-t-il,  oui,  madame,  il  vous 
sauve,  ou  plutôt  il  vous  sauvera  ;  venez  !  venez  I 

Henri ,  sans  perdre  de  temps  à  rassurer  la 
dame, .l'emporta  hors  de  la  maison,  et  voulut 
la  placer  avec  lui  sur  son  cheval. . 

Hais  elle,  avec  un  mouvement  d'invincible 
répugnance,  glissa  hors  de  cet  anneau  vivant, 
et  fut  reçue  par  Remy,  qui  Tassit  sur  le  cheval 
préparé  pour  elle. 

—  Oh  !  que  faites-vous,  madame,  dit  Henri, 
et  comment  comprenez-vous  mon  cœur?  H  ne 
s^agit  pas  pour  moi,  croyez-le  bien,  du  plaisir 
de  vous  serrer  danï  mes  bras,  de  vous  presser 
sur  ma  poitrine  d'homme,  quoique,  pour  cette 
faveur,  je  fusse  prêt  à  sacrifier  ma  vie;  il  s*agit 
de  fuir  plus  rapide  que  l'oiseau.  Ehl  tenez,  1k$- 
nez,  les  voyezrvous,  les  oiseaux  qui  foienl? 

En  effet,  dans  le  crépuscule  à  peine  naissatit 
encore,  on  voyait  des  nuées  de  courlis  et  de 
pigeons  traverser  l'espace  d'un  vol  rapide  et 
effaré,  et,  dans  la  nuit,  domaine  ordinaire  de 


358 


LES  QUAUANTE-CLNU. 


la  chauve-souris  silencieuse,  ces  vols  bruyants, 
favorisés  par  la  sombre  rafale,  avaient  quelque 
chose  de  sinistre  à  Torcille,  d'éblouissant  aut 
yeux. 

La  dame  ne  répondit  rien  ;  mais,  comme  elle 
étaif  en  selle,  elle  poussa  son  cheval  en  avant 
sans  détourner  la  tète. 

Mais  son  cheval  et  celui  de  Remy ,  forcés  de 
marcher  depuis  deux  jours,  étaient  fatigués. 

A  chaque  instant  Henri  se  retouri^it,  et 
voyant  qu'ils  ne  pouvaient  le  suivre  : 

—  Voyez,  madame,  disait-il,  comme  mon 
cheval  devance  les  vôtres,  et  pourtant  je  le  re- 
tiens des  deux  mains  ;  par  grûcc,  madame,  tan- 
dis qu'il  en  est  temps  encore ,  je  ne  vous  de- 
mande plus  de  TOUS, emporter  dans  mes  bras, 
mais  prenez  mon  cheval  et  laissez-moi  le  vôtre. 
—  Merci ,  monsieur,  répondait  la  voyageuse  de 
sa  voix  toujours  calme,  et  sans  que  la  moindre 
altération  se  trahH  dans  son  accent.  —  Mais , 
madame,  s'écriait  Henri  en  jetant  derrière  lui 
des  regards  désespérés,  l'eau  nous  gagne,  en- 
tendez-vous! entendez-vous! 

En  cfTct,  un  ccaquemcnt  horrible  se  faisait 
entendre  en  ce  moment  môme;  c'était  la  digue 
d'un  village  que  venait  d'envahir  l'inondation  : 
madriers,  supports,  terrasses  avaient  cédé,  un 
double  rang  de  pilotis  s'était  brisé  avec  le  fra- 
cas du  tonnerre ,  et  l'eau ,  grondant  sur  toutes 
ces  ruines,  commençait  d'envahir  un  bois  de 
chônes  dont  on  voyait  frissonner  les  cimes,  et 
dont  on  entendait  craquer  les  branches  comme 
si  tout  un  vol  de  démons  passait  sous  sa  feuillée. 

Les  arbres  déracinés  s'cntrc-choquant  aux 
pieux,  les  bois  des  maisons  écroulées  flottant  à 
la  surface  de  l'eau  ;  les  hennissements  et  lc9 
cris  lointains  des  hommes  et  des  chevaux,  en- 
traînés par  l'inondation ,  formaient  un  concert 
de  sons  si  étranges  et  si  lugubres,  que  le  fris- 
son qui  agitait  Henri  passa  jusqu'à  l'impassible, 
Tiadomptablc  cœur  de  l'inconnue. 

.  Elle  aiguillonna  son  cheval ,  et  son  cheval , 
cofflinc  s'il  eût  senti  lui-même  l'imminence  du 
danger,  redoubla  d'efforts  pour  s'y  soustraire. 
Mais  l'eau  gagnait,  gagnait  toujours,  et, 
avant  dix  minutes,  il  était  évident  qu'elle  au- 
rait rejoint  les  voyageurs. 

A  chaque  instant  Henri  s^rrêtait  pour  atten- 


dre ses  compagnons,  et  alors  il  leur  criait  : 


—  Plus  vite,  madame!  par  grâce,  plus  vite! 
Tcau  s'avance,  l'eau  accourt!  la  voici! 

Elle  arrivait  en  effet,  écumeuse,  tourbillon- 
nante, irritée  ;  elle  emporta  comme  une  plume 
la  maison  dans  laquelle  Remy  avait  abrité  sa 
maîtresse;  elle  souleva  comme  une  paille  la 
barque  attachée  aux  rives  du  ruisseau  ;  et  ma- 
jestueuse, immense,  roulant  ses  anneaux  comme 
ceux  d'un  serpent,  elle  arriva,  pareille  à  un 
mur,  derrière  les  chevaux  de  Remy  et  de  Tia- 
connue. 

Henri  jeta  un  cri  d'épouvante  et  revint  sur 
l'eau,  comme  s'il  eût  voulu  la  combattre. 

—  Mais  vous  voj'cz  bien  que  vous  êtes  per- 
due! huria-t-il  désespéré.  Allons,  madame,  il 
est  encore  temps  peut-ôtre,  descendez,  venez 
avec  moi,  venez.  —  Non,  monsieur,  dit-elle. 
—  Mais  dans  une  minute  il  sera  trop  tard,  re- 
gardez, regardez  donc! 

La  dame  détourna  la  tète,  l'eau  était  à  cin- 
quante pas  à  peine. 

—  Que  mon  sort  s'accomplisse  î  dit-^lle  ;  vous, 
monsieur,  fuyez!  fuyez! 

Le  cheval  de  Remy ,  épuisé ,  butta  des  ^eai 
jambes  de  devant ,  cl  ne  put  se  relever  malgré 
les  efforts  de  son  cavalier. 

—  Sauvez-la!  sauvez-la!  fût-ce  malgré  elle, 
s'écria  Remy. 

Et  en  même  temps ,  comme  il  se  dégageait 
des  étriers,  l'eau  s'écroula  comme  un  gigantcs- 
que  monument  sur  la  tête  du  fidèle  serviteur. 

Sa  maîtresse,  à  cette  vue,  poussa  un  cri  ter- 
rible et  s'élança  en  bas  de  sa  monture,  résolue 
de  mourir  avec  Remv. 

Mais  Henri,  voyant  son  intention,  s'était  élancé 
en  même  temps  qu'elle;  il  la  saisit  en  envelop- 
pant sa  taille  avec  son  bras  droit;  et,  remon- 
tant sur  son  cheval,  il  partit  comme  un  trait. 

—  Remy!  Remy  !  criait  la  dame  les  bras  éten- 
dus de  son  côté,  Remy! 

Un  cri  lui  répondit.  Remy  était  revenu  à  la 
surface  de  l'eau,  et,  avec  cet  espoir  indompta- 
ble ,  bien  qu'insensé ,  qui  accompagne  le  mou- 
rant jusqu'au  bout  de  son  agonie,  il  nageait 
soutenu  par  une  poutre. 

A  côté  de  lui  passa  son  cheval ,  battant  Tcau 
désespérément  avec  ses  pieds  de  devant,  tandts 
que  le  flot  gagnait  le  cheval  de  sa  maîtresse,  et 
que,  devant  le  flot,  &  vingt  pas  tout  au  plus. 
Henri  et  sa  compagne  ne  couraient  pas,  mais 


LES  QUARANTB-CINa 


35^ 


volaient  sur  le  troisième  chevet!,  fou  de  terreur. 
Remy  ne  regrettait  plus  la  vie ,  puisqu'il  es- 
pérait, en  raouraot,  que  celle  qu'il  aimait  uni- 
quement serait  sauvée. 

—  Adieu,  madame,  adieu I  cria-t-il,  je  pars 
le  premier,  et  je  vais  dire  à  celui  qui  nous  at->. 
tend  que  vous  vivez  pour... 

Rcroy  n'acheva  point  ;  une  montagne  d'eau 
passa  sur  sa  tôte  et  alla  s'écrouler  jusque  sous 
les  pieds  du  cheval  de  Henri. 

—  Remy,  Remy  !  cria  la  dame,  Remy,  je  veux 
mourir  avec  toi!  Monsieur,  je  veux  l'attendre^ 
monsieur,  je  veux  mettre  pied  à  terre  ;  au  nom 
du  Dieu  vivant,  je  le  veux  ! 

Elle  prononça  ces  paroles  avec  tant  d'énergie 
et  de  sauvage  autorité ,  que  le  jeune  homme 
desserra  ses  bras  et  la  laissa  glisser  à  terre  en 
disant  : 

—  Bien  ,  madame ,  nous  mourrons  ici  tous 
trois;  merci  à  vous  qui  me  faites  cette  joie  que 
je  n'eusse  jamais  espérée. 

Et,  comme  il  disait  ces  mots  en  retenant  son 
cheval,  l'eau  bondissante  l'atteignit,  comme  elle 
avait  atteint  Remy  ;  mais,  par  un  dernier  effort 
d'amour,  il  retint  par  le  bras  la  jeune  femme 
qui  avait  mis  pied  à  terre. 

Le  flot  les  envahit,  la  lame  furieuse  les  roula 
durant  quelques  secondes  pèle-mèle  avec  d'au- 
tres débris. 

C'était  un  spectacle  sublime  que  le  sangfroid 
de  cet  homme,  si  jeune  et  si  dévoué,  dont  le 
buste  tout  entier  dominait  le  flot,  tandis  qu'il 
soutenait  sa  compagne  de  la  main ,  et  que  ses 
genoux,  guidant  les  derniers  efforts  du  cheval 
expirant,  cherchaient  à  utiliser  jusqu'aux  su- 
prêmes cfTorts  de  son  agonie. 

11  y  eut  un  moment  de  lutte  terrible  pendant 
hquel  la  dame,  soutenue  par  la  main  droite  de 
Henri ,  continuait  de  dépasser  do  la  tète  le  ni- 
veau de  l'eau,  tandis  que,  de  la  main  gauche, 
Henri  écartait  les  bois  flottants  et  les  cadavres 
dont  le  choc  eût  submerge  ou  écrasé  son  che- 
vaL 

Un  du  ces  corps  flottants ,  en  passant  près 
d'eux ,  cria  ou  plutôt  soupira  : 

—  Adieu  !  madame ,  adieu  !  —  Par  le  ciel  ! 
8*ccria  le  jeune  homme,  c'est  Remy  !  Eh  bien  ! 
loi  aussi,  je  te  sauverai. 

Et,  sans  calculer  le  danger  de  ce  surcroit  de 
pesanteur,  il  saisit  la  manche  de  Remy,  l'attira 


sur  sa  cuisse  gauche  et  le  fit  respirer  librement- 
Mais  en  même  temps  le  cheval ,  épuisé  da 
triple  poids,  s'enfonçait  jusqu'au  cou,  puis  jus- 
qu'aux yeux  ;  enfin ,  les  jarrets  brisés  pliant 
sous  lui,  il  disparut  tout  à  fait. 

—  Il  faut  mourir!  murmura  Henri.  Mon  Dieu! 
prends  ma  vie,  elle  fut  pure.  — Vous,  madame, 
ajouta-t-il,  recevez  mon  âme,  elle  était  à  vous! 

En  ce  moment ,  Henri  sentit  Remy  qui  lui 
échappait  ;  il  ne  fit  aucune  résistance  pour  le 
retenir;  toute  résistance  était  maintenant  inu- 
tile. 

Son  seul  soin  fut  de  soutenir  la  dame  au- 
dessus  de  l'eau  pour  qu'elle,  au  moins,  mourtUt 
la  dernière ,  et  qu'il  se  pût  dire  à  lui-même ,  à 
son  dernier  moment,  qu'il  avait  fait  tout  ce 
qu'il  avait  pu  pour  la  disputer  à  la  mort. 

Tout  à  coup ,  et  comme  il  ne  songeait  plus 
qu'à  mourir  lui-même,  un  cri  de  joie  retentit  à 
ses  côtés. 

Il  se  retourna  et  vit  Remy  qui  venait  d'at- 
teindre une  barque. 

Cette  barque.  Vêtait  celle  de  la  petite  maison 
que  nous  avons  vu  soulever  par  l'eau;  l'eau 
l'avait  entraînée,  et  Remy,  qui  avait  repris 
ses  forces,  grâce  au  secours  que  lui  avait  porté 
Henri,  Remy,  la  voyant  passer  à  sa  portée,  s'é- 
tait détaché  du  groupe  haletant,  et  en  deux 
brassées  l'avait  atteinte. 

Ses  deux  rames  étaient  attachées  à  son  abor- 
dage, une  gaffe  roulait  au  fond. 

11  tendit  la  gaffe  à  Henri  qui  la  saisit,  entraî- 
nant avec  lui  la  dame,  qu'il  souleva  par-dessous 
ses  épaules  et  que  Remy  reprit  de  ses  mains. 

Puis  lui-même ,  saisissant  le  rebord  de  la 
barque,  il  monta  près  d'eux. 

Les  premiers  rayons  du  jour  naissaient,  mon- 
trant les  plaines  inondées  et  la  barque  se  ba* 
lançant  comme  un  atome  sur  cet  océan  tout 
couvert  de  débris. 

A  deux  cents  pas  à  peu  près,  vers  la  gauche» 
s'élevait  une  petite  colline  qui,  entièrement  en- 
tourée d'eau ,  semblait  une  Ile  au  milieu  de  la 
mer. 

Henri  saisit  les  avirons  et  rama  du  côté  de 
la  colline  vers  laquelle  d'ailleurs  le  courant  les 
portait. 

Remy  prit  la  gaffe  et,  debout  à  l'avant,  8*oe- 
cupa  d'écarter  les  poutres  et  les  madriers  coatie 
lesquels  la  barque  pouvait  se  heurter. 


iQÙ  LES  QUARANTE-CINQ. 


Grâce  à  la  force  de  Henri,  grAce  à  Tadresse 
de  Rcmy,  on  aborda  ou  plutôt  on  fut  jeté  contre 
la  colline. 

Rcmy  sauta  à  terre  et  saisit  la  chaîne  de  la 
larque,  qu*il  tira  vers  lui. 

Henri  s*aTança  pour  prendre  la  dame  entre 

]  bras  ;  mais  elle  étendit  la  main ,  et ,  se  Ic- 
^  st  seule,  elle  sauta  à  terre. 

Henri  poussa  un  soupir  ;  un  instant  il  eut  Ti- 


sc  prolongeait  dti  cdté  de  ces  fcui ,  et  il  revint 
dire  quUl  croyait  qu*à  mille  pas  à  peu  près  de 
Tcndroit  où  Ton  avait  pris  terie ,  commençait 
une  espèce  de  jetée  qui  s^avançait  en  droite 
ligne  vers  les  feux. 

Ce  qui  Aisait  croire  à  Remy  à  une  jetée,  ou 
tout  au  moins  à  un  chemin,  c^ëtait  une  double 
ligne  d^arbres  directe  et  régulière. 

Henri  fit  à  son  tour  ses  observations ,  qui  se 


dcc  de  se  rejeter  dans  Tablme  et  de  mourir  à  trouvèrent  concorder  avec  celles  de  Rcmy  ;  mais 

ses  yeux;  mais  un  irrésistible  sentiment  Ten-  cependant  il  fallait,  dans  cette  ciirooslance , 

chaînait  à  la  vie  tant  qu*il  voyait  cette  femme ,  donner  beaucoup  au  hasard, 

dont  il  avait  si  longtemps  désiré  la  présence  ^.^^^^  entraînée  sur  la  déclivité  de  la  plaine, 

sans  Tobtcnir  jamais.  jç,  ^^^^^  rejetés  à  gauche  de  leur  route  en  leur 

Il  tira  la  barque  à  terre  et  alla  s'asseoir  à  dix  ^^^^^^  j^^^j^  „„  ^^^j^  considérable  ;  cette  dé- 
pas  de  la  dame  et  de  Reray,  hvide,  dégouttent  ovation,  ajoutée  à  la  course  insensée  des  che- 
d'unc  eau  qui  s'échappait  de  ses  habits ,  plus  ^^^^^  y^^^  ^^^^  ^^^^  ^^y^^  de  s'orienter, 
douloureuse  que  le  sang.  :     n     ^      •         i    *               a        • 

Ils  étaient  Lvés  du  danger  le  plus  pressant.  «  "ttra.  que  le  jour  Tenait,  mais  nuasçux 

c'est^-dirc  de  l'eau  ;  rinondalion.si  forte  qu'elle  «  '»'»•  "'"«•^.•^«^  •"""''^ î  *"«""  ''^."'Pf  "^^ 

-.^         -      .-  .  ^..    X  1*  w....é^...  \i^  !•  et  sur  un  ciel  pur,  on  eut  aperçu  le  clocher  de 

fût,  ne  monterait  jamais  à  la  hauteur  de  la  .,  ,.         .    *           j      *  1?     i  •     •        j 

...                       '  Mahnes,  dont  on  ne  devait  être  éloigne  que  de 

coUine.  A       y        k          rÀ                     »      ^ 

Au-dessous  d'eux,  dès  lors,  ils  pouvaient  con-  ^"*  "^"^*  *  ^^  ^^ 

tcmpler  cette  grande  colère  des  flots,  qui  n'a  de  —  Eh  bien ,  monsieur  le  comte ,  demanda 

colère  au-dessus  d'elle  que  celle  de  Dieu.  ^emy,  que  pensei-Tous  de  ces  feux?  — Ces 

Henri  regardait  passer  cette  eau  rapide,  gron-  ''«"»•  <!">  semblent  vous  annoncer,  à  tous,  un 

dante,  qui  charriait  des  amas  de  cadavres  fran-  »^"  hospitalier,  me  semblent  menaçants,  à 

jais;  près  d'eux,  leurs  chevaux  et  leurs  armes.  ™o«  »  «*  je  m'en  défie.  —  Et  pourquoi  cela?  - 

Rcmy  ressentait  une  vive  douleur  à  l'épaule,  *^cmy,  dit  Henri  en  baissant  la  voix,  Yoyci  tons 

un  madrier  flottant  l'avait  atteint  au  moment  où  «es  cadavres  :  tous  sont^français ,  pas  un  n'est 

son  cheval  s'était  dérobé  sous  lui.  flamand  ;  ils  nous  annoncent  un  grand  désastre. 

Quant  à  sa  compagne,  à  part  le  froid  qu'elle  *es  <i»g"C9  <>"*  ^té  rompues  pour  achever  de 

éprouvait,  elle  n'avait  aucune  blessure;  Henri  détruire  l'armée  françaises!  elle  a  été  vaincue, 

l'avait  garantie  de  tout  ce  dont  il  était  en  son  !»"«*  détruire  l'effet  desa  tictoircsi  elle  a  triom- 

pouvoir  de  la  garantir.  Phé.  Pourquoi  ces  feux  ne  seraient-ils  pas  aussi 

Henri  fut  bien  surpris  de  voir  que  ces  deux  bien  allumés  par  des  ennemis  que  par  des  amis» 

êtres  si  miraculeusement  échappés  à  la-mort  ne  o"  pourquoi  ne  seraient-ils  pas  tout  simplement 

remerciaient  que  lui ,  et  n'avaient  pas  eu  pour  "»«  ^use  ayant  pour  but  d'attirer  les  fugitifs? 

Dieu,  premier  auteur  de  leur  salut,  une  seule  —  Cependant,  dit  Remy,  nous  ne  pouvons  de- 

action  de  grâces.  meurcr  ici  ;  le  froid  et  la  faim  tueraient  ma 

La  jeune  femme  fut  debout  la  première;  elle  maîtresse.  — Vous  avez  raison,  Remy,  dit  le 

remarqua  qu'au  fond  de  l'horizon,  du  cùté  de  comte  :  demeurez  ici  avec  madame;  moi,  je 

l'occident,  on  apercevait  quelque  chose  comme  vais  gagner  la  jetée,  et  je  viendrai  vous  rap- 

des  feux  à  travers  la  brume.  portcr  des  nouvelles.  —  Non ,  monsieur,  dit  la 

Il  va  sans  dire  que  ces  feux  brûlaient  sur  un  dame ,  vous  ne  vous  exposerez  pas  seul  ;  nou» 

point  élevé  que  l'inondation  n'avait  pu  atteindre,  nous  sommes  sauvés  tous  ensemble,  nous  mour- 

Autant  qu'on  pouvait  en  juger  au  mUieu  de  ron»  tous  ensemble.  Remy,  votre  bras,  je  suis 

ce  froid  crépuscule  qui  succédait  à  la  nuit,  ces  prête. 

feux  étaient  distants  d'une  lieue  environ.  |     Chacune  des  paroles  de  cette  étrange  créa- 

Remy  s'avança  sur  le  point  de  la  colline  qui  turt  a  ait  un  accent  irrésistible  d'autorité,  au- 


I 


LES  QUARANTE-CINQ. 


301 


quel  personne  n'avait  Tidéc  de  résister  un  seul 
inslant. 

Henri  s'inclina  et  marcha  le  premier. 

L'inondation  éiail  plus  calme,  la  jetée  qui 
tenait  aboutir  à  la  colline  formait  une  espèce 
(l'anse  où  l'eau  s'endormait  Tous  trois  montè- 
rent dans  le  petit  bateau,  et  le  bateau  fut  lancé 
de  nouveau  au  milieu  des  débris  et  des  cada- 
vres flottants. 

Un  quart  d'heure  après ,  ils  abordaient  à  la 
jclée. 

Us  assurèrent  la  chaîne  du  bateau  au  pied 
d'un  arbre,  prirent  terre  de  nouveau,  suiTÎrent 
la  jetée  pendant  une  heurc-à  peu  près,  et  arri- 
Tèrent  à  un  groupe  de  cabanes  flamandes  au 
milieu  duquel,  sur  une  place  plantée  de  tilleuls, 
étaient  réunis  autour  d'un  grand  feu ,  deux  ou 
trois  cents  soldats  au-dessus  desquels  flottaient 
les  plis  d'une  bannière  française. 

Tout  à  coup  la  sentinelle ,  placée  à  cent  pas 
à  peu  près  du  bivouac,  aviva  la  mèche  de  son 
mousquet  en  criant  : 

—  Qui  vive?  — France  1  répondit  Du  Bou- 
chage. 

Puis,  se  retournant  vers  Diane  : 

—  Maintesant,  madame,  dit-il,  vous  êtes 
sauvée  ;  je  reconnais  le  guidon  des  gendarmes 
d'Âunis,  corps  de  noblesse  dans  lequel  j'ai  des 
amis. 

Au  cri  de  la  sentînelie  et  à  là  réponse  du 
comte,  quelque»  getadarmes  accoururent  en  eflc 
au  devant  des  nouveaux  venus,  deux  fois  bien 
accueillis  au  milieu  de  ce  désastre  terrible,  d'a- 
bord parce  qu'ils  survivaient  au  désastre ,  en- 
suite parce  qu'Us  étaient  des  compatriotes. 

Henri  se  fit  reconnaître  tant  personnellement 
qu'en  nommant  son  frère.  Il  fut  ardemment 
questionné  et  raconta  de  quelle  façon  miraeu- 
kvsc  lui  et  ses  compagnons  avaient  échappé  à 
ia  mort,  mais  safis  rien  dire  autre  chose. 

Reniy  et  sa  maltresse  s'assirent  silencieuse- 
ment dans  un  coin;  Henri  les  alla  chercher 
pour  les  inviter  à  s'approcher  du  feu. 

Tous  deux  étaient  encore  ruisselants  d'eau. 

—  Madame ,  dît-il ,  vous  serex  respectée  ici 
comme  dans  votre  maison;  je  me  suis  permis 
de  dire  que  vous  étiez  une  de  mes  parentes , 
pardonnc2-moi. 

Et,  sans  attendre  les  remerctments  de  ceux 


auxquels  il  avait  sauvé  la  vie ,  Henri  s'éloignai 
pour  rejoindre  les  officiers  qui  l'attendaient. 

Rcmy  et  Diane  échangèrent  un  regard  qui ,. 
s'il  eût  été  vu  du  comte,  eût  été  le  remorcîment 
si  bien  mérité  de  son  courage  et  de  sa  délica- 
tesse. 

Les  gendarmes  d'Aunis,  auxquels  nos  fugitifs- 
venaient  de  demander  l'hospitalité,  s'étaient 
retirés  en  bon  ordre  après  la  déroute  et  le 
sauve  qui  peut  des  chefs. 

Partout  où  il  y  a  homogénéité  de  position , 
identité  de  sentiment  et  habitude  de  vivre  en* 
semble,  il  n'est  point  rare  de  voir  la  spontanéité 
dans  l'exécution  après  l*unité  dans  la  pensée^ 

C'est  ce  qui  était  arrivé  cette  nuit  même  aux 
gendarmes  d'Aunis. 

Voyant  leurs  chefs  les  abandonner  et  les  au- 
tres régiments  chercher  différents  partis  pour 
leur  salut,  ils  s'entregardèrent,  serrèrent  leurs^ 
rangs  au  lieu  (fe  les  rompre,  mirent  leurs  che- 
vaux* au  galop,  et  sous  la  conduite  d'un  de  leurs 
enseignes ,  qu'ils  aimaient  fort  à  cause  de  sa* 
bravoure,  et  qu'ils  respectaient  à  un  degré  égal 
à  cause  de  sa  naissance,  ils  prirent  la  route  de 
Bruxelles. 

Comme  tous  les  acteurs  de  celte  terrible  scène,, 
ils  virent  tous  les  progrès  de  l'inondation,  et  fu- 
rent poursuivis  par  les  eaux  furieuses;  mais  le 
bonheur  voulut  qu'ils  rencontrassent  sur  leur 
chemin  le  bourg  dont  nous  avons  parlé ,  posi- 
tion ^'orte  à  la  fois  contre  les  hommes  et  contre 
les  éléments. 

Los  habitants ,  sachant  qu'ils  étaient  en  sû- 
reté, n'avaient  pas  quitté  leurs  maisons,  à  part 
les  femmes,  les  vieillards  et  les  enfants,  qu'ils 
avaient  envoyés  à  la  ville;  aussi  les  gendarmes 
d'Aunis,  en  arrivant,  trouvèrent-ils  de  la  résis- 
tance ;  mais  la  mort  hurlait  derrière  eux  :  ils 
attaquèrent  en  hommes  désespérés ,  triomphè- 
rent de  tous  les  obstacles,  perdirent  dix  hommes 
à  l'attaque  de  la  chaussée ,  mais  se  logèrent  et 
firent  décamper  les  Flamands. 

Une  heure  après,  le  bourg  était  entièiement 
cerné  par  les  eaux ,  excepté  du  côté  de  cette 
chaussée  par  laquelle  nous  avons  vu  aborder 
Henri  et  ses  compagnons. 

Tel  fut  le  récit  que  firent  à  Du  Bouchage  les 
gendarmes  d'Aunis. 

—  Et  le  reste  de  l'armée?  demanda  Henri» 
—  Regardez,  répondit  l'enseigne,  à  chaque  in- 


362 


LES  QUARANTE-CINQ. 


stant  passent  des  cadavres  qui  répondent  à  vo- 
tre question.— Mais...  mais  mon  frère?hasarda 
Du  Bouchage  d'une  voix  étranglée.  —  Hélas  ! 
monsieur  le  comte ,  nous  ne  pouvons  vous  en 
donner  de  nouvelles  certaines;  il  s'est  battu 
comme  un  lion  ;  trois  fois  nous  l'avons  retiré 
du  feu.  11  est  certain  qu'il  avait  survécu  à  la 
bataille ,  mais  à  l'inondation  nous  ne  pouvons 
le  dire. 

Henri  baissa  la  tète  et  s'abîma  dansd'amères 
réflexions;  puis  tout  à  coup  : 

—  Et  le  duc?  demanda-t-il. 

L'enseigne  se  pencha  vers  Henri ,  et  à  voix 

basse  : 

—  Comte,  dit-il,  le  duc  s'était  sauvé  des  pre- 
miers. 11  était  monté  sur  un  cheval  blanc  sans 
aucune  tache  qu'une  étoile  noire  au  front.  Eh 
bien!  tout-à-l'heure ,  nous  avons  vu  passer  le 
cheval  au  milieu  d'un  amas  de  débris;  la  jambe 
d'un  cavalier  était  prise  dans  Tétricr  et  surna- 
geait à  la  hauteur  de  la  selle.  —  Grand  Dieu  ! 
s'écria  Henri.  — Grand  Dieu!  murmura  Remy 
qui,  à  ces  mots  du  comte  :  et  le  duc!  s'étant 
levé,  venait  d'entendre  ce  récit,  et  dont  les  yeux 
se  reportèrent  vivement  sur  sa  paie  compagne. 
—  Apres?  demanda  le  comte.  — Oui,  après? 
balbutia  Remy.  —  Eh  bien  !  dans  le  remous  que 
formait  Tcau  à  l'angle  de  cette  digue,  un  de  mes 
hommes  s'aventura  pour  saisir  les  rônes  flot- 
tantes du  cheval  ;  il  l'atteignit,  souleva  l'animal 
expiré.  Nous  vîmes  alors  apparaître  lajbotte 
blanche  et  l'éperon  d'or  que  portait  le  duc.  Mais, 
4ÎU  môme  instant,  l'eau  s'enfla  comme  si  elle  se 
fût  indignée  de  se  voir  arracher  sa  proie.  Mon 
gendarme  lâcha  prise  pour  n'être  point  entraî- 
né, et  tout  disparut.  Nous  n'aurons  pas  môme 
la  consolation  de  donner  une  sépulture  chré- 
tienne à  notre  prince.  -Mort!  mort  lui  aussi, 
l'héritier  de  la  couronne ,  quel  désastre  ! 

Remy  se  retourna  vers  sa  compagne,  et,  avec 
une  expression  impossible  à  rendre  : 

—  11  est  mort ,  madame ,  dit-il ,  vous  voyez. 
— Soit  loué  le  Seigneur  qui  m'épargne  un  crime, 
répondit-elle,  en  levant  en  signe  de  reconnais- 
sance les  mains  et  les  yeux  au  ciel.  —  Oui,  mais 
il  nous  enlève  la  vengeance,  répondit  Remy.  — 
Dieu  a  toujours  le  droit  de  se  souvenir.  La 
vengeance  n'appartient  à  l'homme  que  lorsque 
Dieu  oublie. 

Le  comte  voyait  avec  une  espèce  d'cflroi  cette 


exaltation  des  deux  étranges  personnages  qu  il 
avait  sauvés  de  la  mort  ;  il  les  observait  do  loin 
de  l'œil  et  cherchait  inutilement,  pour  se  diire 
une  idée  de  leurs  désirs  ou  de  leurs  craintes , 
à  commenter  leurs  gestes  et  Tcx pression  de 
leurs  physionomies. 

La  voix  de  l'enseigne  le  tira  de  sa  contem- 
plation. 

—  Mais  Tous-mèmey  comte,  demanda  celui-ci, 
qu'allez-vous  faire  ? 

Le  comte  tressaillit. 

—  Moi?  dit-il.  —  Oui,  vous.  —  Tattendrai 
ici  que  le  corps  de  mon  frère  passe  devant  moif 
répliqua  le  jeune  homme  avec  l'accent  d'un 
sombre  désespoir  ;  alors  moi  aussi  je  tâche; ai 
de  l'attirer  à  terre  pour  lui  donner  une  sépul- 
ture chrétienne,  et,  croyez-moi,  une  fois  que  je 
le  tiendrai ,  je  ne  l'abandonnerai  pas. 

Ces  mots  sinistres  furent  entendus  de  Rerox, 
et  il  adressa  au  jeune  homme  un  regard  plein 
d'aflfi'ctueux  reproches. 

Quant  à  la  dame,  depuis  que  l'enseigne  avait 
annoncé  cette  mort  du  duc  d'Anjou,  elle  n'en- 
tendait plus  rien ,  elle  priait. 

Après  qu'elle  eut  fait  sa  prière,  la  compagno 
de  Remy  se  souleva  si  belle  et  si  radieuse,  que 
le  comte  laissa  échapper  un  cri  de  surprise  et 
d'admiration. 

Elle  paraissait  sortir  d'un  long  sommeil  dont 
les  rôves  auraient  fatigué  son  cerveau  et  altéré 
la  sérénité  de  ses  traits;  sommeil  de  plomb  qui 
imprime  au  front  humide  du  donneur  les  tor- 
tures chimériques  de  son  rôve. 

Ou  plutôt  c'était  la  fille  de  Jaïre,  réveillée  au 
milieu  de  la  mort  sur  son  tombeau,  et  se  rele- 
vant de  sa  couche  funèbre,  déjà  épurée  et  prèle 
pour  le  ciel. 

La  jeune  femme,  sortie  de  cette  léthai^ic, 
promena  autour  d'elle  un  regard  si  doux ,  si 
suave,  et  chargé  d'une  si  angélique  bonté,  que 
Henri ,  crédule  comme  tous  les  amants,  se  0- 
gura  la  voir  s'attendrir  à  ses  peines  et  céder 
enfin  à  un  sentiment,  sinon  de  bienveillance, 
du  moins  de  reconnaissance  et  de  pitié. 

Tandis  que  les  gendarmes,  après  leur  frugal 
repas,  dormaient  ça  et  là  dans  les  décombres, 
tandis  que  Remy  lui-mômc  cédait  au  sommeil 
cl  laissait  sa  tète  appesantie  s'appuyer  sur  la 
traverse  d'une  barrière  à  laquelle  son  banc  ctail 
appuyé ,  Henri  vint  se  placer  près  do  la  jeaa<î 


LES  QUARANTE-CINQ. 


363 


Xuinmo,  et  d*une  voix  si  basse  et  si  douce  qu*elle 
scmlilait  un  murmure  de  la  brise  : 

—  Madame,  dit-il,  vous  vivez  !...0h  1  laissez- 
moi  vous  dire  toute  la  joie  qui  déborde  de  mon 
cœur,  lorsque  je  vous  regarde  ici ,  en  sûi*eté , 
après  vous  avoir  vue  là- bas ,  sur  le  seuil  du 
tombeau.  —  C'est  vrai,  monsieur,  répondit  la 
dame,  je  vis  par  vous;  et,  ajouta-t-elle  avec  un 
triste  sourire ,  je  voudrais  pouvoir  vous  dire 
que  je  suis  reconnaissante.  —  Enfin,  madame, 
reprit  Henri  avec  un  effort  sublime  d*amour  et 
(i  abnégation,  quand  je  n'aurais  réussi  qu'à  vous 
sauver  pour  vous  rendre  à  ceux  que  vous  aimez. 
—  Que  dites-vous?  demanda  la  dame.  —  A 
ceux  que  vous  alliez  rejoindre  à  travers  tant 
de  périls,  ajouta  Henri.  —  Monsieur,  ceux  que 
j'aimais ,  sont  morts,  ceux  que  j'allais  Rejoin- 
dre, le  sont  aussi.  —  Oh  I  madame,  murmura 
le  jeune  homme  en  se  laissant  glisser  sur  ses 
deux  genoux,  jetez  les  yeux  sur  moi,  sur  moi 
qui  ai  tant  souffert^  sur  moi  qui  vous  ai  tant 
aimé.  Oh  !  ne  vous  détournez  pas;  vous  êtes 
jeune,  vous  êtes  belle  comme  un  ange  des  cieux. 
Lisez  bien  dans  mon  cœur  que  je  vous  ouvre, 
et  TOUS  verrez  que  ce  cœur  ne  contient  pas  un 
atome  de  l'amour  comme  le  comprennent  les 
autres  hommes.  Vous  ne  me  croyez  pas!  Exa- 
minez les  heures  passées,  pesez-les,  une  à  une  : 
laquelle  m'*a  donné  la  joie,  laquelle  Tespoir,  et 
ceprndant  j'ai  persisté.  Vous  m'avez  fait  pleu- 
rer, j'ai  bu  mes  larmes  ;  vous  m'avez  fait  souf- 
frir, j'ai  dévoré  mes  douleurs;  vous  m'avez 
poussé  à  la  mort,  j'y  marchais  sans  me  plain- 
dre. Même  en  ce  moment ,  où  vous  détournez 
la  tète,  où  chacune  de  mes  paroles ,  toute  brû- 
lante qu^elle  soit,  semble  une, goutte  d'eau 
glacée  tombant  sur  votre  cœur ,  mon  âme  est 
pleine  de  vous,  et  je  ne  vis  que  parce  que  vous 
vivez.  Tout  à  l'heure  n'allai&-je  pas  mourir  près 
de  vous?  Qu'ai-je  demandé?  rien.  Votre  main, 
l'ai-je  touchée  ?  Jamais ,  autrement  que  pour 
vous  tirer  d'un  péril  mortel.  Je  vous  tenais  en- 
tre mes  bras  pour  vous  arracher  aux  flots,  avez- 
vous  senti  l'étreinte  de  ma  poitrine?  non.  Je  ne 
suis  plus  qu'une  âme,  et  tout  en  moi  a  été  pu- 
riGc  au  feu  dévorant  de  mon  amour.  —  Oh! 
monsieur,  par  pitié,  ne  me  parlez  point  ainsL 
—  Par  pitié  aussi,  ne  me  condamnez  point.  On 
m'a  dit  que  vous  n'aimiez  personne;  ohl  ré- 
pcUz-moi  cette  assurance  :  c'est  une  singu- 


lière faveur,  n'est-ce  pas,  pour  un  homme  qui 
aime ,  que  de  s'entendre  dire  qu'il  n'est  pas 
aimé;  mais  je  préfère  cela,  puisque  vous  me 
dites  en  même  temps  que  vous  êtes  insensible 
pour  tous.  Oh!  madame,  madame,  vous  qui 
êtes  la  seule  adoration  de  ma  vie,  répondez- 
moi. 

Malgré  les  instances  de  Henri,  un  soupir  fût 
toute  la  réponse  de  la  jeune  femme. 

—  Vous  ne  me  dites  rien ,  reprit  le  comte. 
Remy,  du  moins,  a  eu  plus  de  pitié  de  moi  que 
vous;  il  a  essayé  de  me  consoler,  lui!  Oh!  je 
le  vois,  vous  ne  me  répondez  pas ,  parce  que 
vous  ne  voulez  pas  me  dire  que  vous  alliez  en 
Flandre  joindre  quelqu'un  plus  heureux  que 
moi,  que  moi  qui  suis  jeune,  cependant  ;  que 
moi,  qui  porte  en  ma  vie  une  partie  des  espé- 
rances de  moQ  frère  ;  que  moi,  qui  meurs  à  vos 
pieds,  sans  que  vous  me  disiez  :  j'ai  aimé,  mais 
je  n'aime  plus;  ou  bien  :  j'aime ,  mais  je  ces- 
serai d'aimer  !  —  Monsieur  le  comte,  répliqua 
la  jeune  femme  avec  une  majestueuse  solennité, 
ne  me  dites  point  de  ces  choses  qu'on  dit  à  une 
femme  ;  je  suis  une  créature  d'un  autre  monde, 
et  ne  vis  point  en  celui-ci.  Si  je  vous  avais  vu 
moins  noble,  moins  bon,  moins  généreux;  si 
je  n'avais  pour  vous,  au  fond  de  mon  cœur,  le 
sourire  tendre  et  doux  d'une  sœur  pour  son 
frère,  je  vous  dirais  :  —  Levez-vous,  monsieur 
le  comte,  et  n'importunez  plus  des  oreilles  qui 
ont  horreur  de  toute  parole  d'amour.  Mais  je  ne 
vous  dirai  pas  cela,  monsieur  le  comte,  car  je 
souffre  de  vous  voir  souffrir.  Je  dis  plus  :  à  pré- 
sent que  je  vous  connais,  je  vous  prendrais  la 
main,  je  l'appuierais  sur  mon  cœur,  et  je  vous 
dirais  volontiers  :  —  Voyez,  mon  cœur  ne  bat 
plus  ;  vivez  près  de  moi,  si  vous  voulez*  et  as- 
sistez jour  par  jour ,  si  telle  est  votre  joie ,  à 
cette  exécution  douloureuse  d'un  corps  tué  par 
les  tortures  de  l'àme  ;  mais  ce  sacrifice  que  vous 
accepteriez  comme  un  bonheur,  j'en  suis  sûre.... 
—  Oii!  oui,  s'écria  Henri.  —  Eh  bien ,  ce  sa- 
crifice, je  dois  le  repousser!  Dès  aujourd'hui 
quelque  chose  vient  d'être  changé  en  ma  vie, 
je  n'ai  plus  le  droit  de  m'appuyer  sur  aucun 
bras  de  ce  monde,  pas  même  sur  le  bras  de  ce 
généreux  ami,  de  cette  noble  créature  qui  re- 
pose là-bas  et  qui  a  pendant  un  instant  le  bon- 
heur d'oublier  !  Hélas  !  pauvre  Remy,  continua* 
t-cllc  en  donnant  à  sa  voix  la  première  inflexion 


a6t 


LES  QUARANTE-CINQ. 


de  sensibilité  que  Henri  eût  remarquée  en  elle, 
paavre  Remy ,  ton  réveil  à  toi  aussi  va  être 
triste^  tune  sais  pas  les  [>rogrës  de  ma  pensée, 
ta  DO  lis  pas  dans  mes  yeux  ,  tu  ne  sais  pas 
qu'au  sortir  de  ton  sommeil  tu  te  trouveras 
seul  sur  la  terre,  car  seule,  je  dois  monter  à 
Dieu.  —  Que  dites-vous?  s'écria  Henri;  pen- 
sez-vous donc  aussi  à  mourir,  vous? 

Rcmy,  réveillé  parle  cri  douloureux  du  jeune 
comte,  souleva  sa  tête  et  écouta. 

Vous  m'avez  vu  prier,  n*est-ce  pas?  continua 
la  jeune  femme. 

Henri  fit  un  signe  affirmatif. 

—  Cette  prière,  c'étaient  mes  adieux  à  la 
terre;  cette  joie  que  vous  avez  remarquée  sur 
mon  visage ,  cott^.  joie  qui  m'inonde  en  ce 
moment,  c'est  la  même  que  vous  remarqueriez 
en  moi ,  si  l'ange  de  la  mort  venait  me  dire  : 
Lève-toi,  Diane!  et  suis  moi  aux  pieds  de  Dieu! 
•*  Diane  !  Diane  !  murmura  Henri,  je  sais  donc 
comment  vous  vous  appelez...  Diane!  nom 
chéri,  nom  adoré  !. . 

Et  l'infortuné  se  coucha  aux  pieds  de  la  jeune 
femme,  en  répétant  ce  nom  avec  l'ivresse  d'un 
indicible  bonheur. 

—  Oh  !  silence,  dit  la  jeune  femme ,  de  sa 
voix  solennelle,  oubliez  ce  nom  qui  m'est  échap- 
pé ;  nul ,  parmi  les  vivants ,  n'a  droit  de  me 
percer  le  cœur  en  le  prononçant.  —  Oh  !  ma- 
dame ,  madame,  s'écria  Henri,  maintenant  que 
je  sais  votre  nom ,  ne  me  dites  pas  que  vous 
aHcz  mourir*  —  Je  ne  dis  pas  cela,  monsieur, 
reprit  la  jeune  femme  de  sa  voix  grave;  je  dis 
que  je  vais  quitter  ce  monde  de  larmes,  de 
haines,  de  sombres  passions,  d'intérêts  vils  et 
de  désirs  sans  nom,  je  disque  je  n'ai  plus  rien 
à  faire  parmi  les  créatures  que  Dieu  avait 
créées  mes  semblables  ;  je  n'ai  plus  de  larmes 
dans  les  yeux,  le  sang  ne  fait  plus  battre  mon 
cœur,  ma  tète  ne  roule  plus  une  seule  pensée, 
depuis  que  la  pensée  qui  l'emplissait  tout  en- 
tière, est  morte;  je  ne  suis  plus  qu'une  victime 
sans  prix,  puisque  je  ne  sacrifie  rien,  ni  désir, 
ni  espérances,  en  renonçant  au  monde  ;  mais 
enfin,  telle  que  je  suis,  je  m'offre  au  Seigneur  : 
il  me  prendra  en  miséricorde,  je  l'espère ,  lui 
qui  m'a  fait  tant  souffrir  et  qLi  n'a  pas  voulu 
que  je  succombasse  à  ma  souÎTrance. 


Rcmy,  qui  avait  écouté  ces  paroles,  se  l<»vs 
lentement,  et  vint  droite  sa  maîtresse. 

^  Vous  m'abandonnez?  dit-îl  d'une  voix 
sombre.  —  Pour  Dieu,  répliqua  Diane  en  Icranl 
vers  le  ciel  sa  main  pâle  et  amaigrie  comme 
celle  de  la  sublime  Madeleine.  —  Cest  vniî 

Et  comme  Diane  abaissait  sa  main,  il  la  prit 
de  ses  deux  bras,  l'étreignit  sur  sa  poitrine 
comme  il  eût  fait  de  la  relique  d'une  sainte. 

-"  Oh  !  que  suts-je  auprès  de  ces  doux  cœurs? 
soupira  le  jeune  homme  avec  le  frisson  de  l'é- 
pouvante. —  Vous  êtes,  répondit  Diane,  la  seul> 
créature  humaine  sur  laquelle  j'aie  attaché 
deux  fois  mes  yeux  depuis  que  j*ai  condam- 
né mes  yeux  à  se  fermer  à  jamais. 

Henri  s'agenouilla. 

—  Merci,  madame,  dit-il,  vous  venez  de  vous 
révéler  à  moi  tout  entière  ;  merci,  je  vois  clai- 
rement ma  destinée  :  à  partir  de  cette  heure, 
plus  un  mot  de  ma  bouche ,  plus  une  aspira- 
tion de  mon  eœar  ne  trahiront  en  moi  celui  qui 
vous  aimait. 

Vous  êtes  au  Seigneur,  madame ,  je  ne  sois 
point  jaloux  de  Dieu. 

Il  venait  d'achever  ces  paroles,  et  se  relevait 
pénétré  de  ce  charme  régénérateur  qui  accom- 
pagne toute  grande  et  immuable  résolution, 
quand  dans  la  plaine,  encore  couverte  de  va- 
peurs qui  allaient  s'éclaircissant  d'instants  en 
instants,  retentit  un  bruit  de  trompettes  loiii- 
taines. 

Les  gendarmes  sautèrent  sur  leurs  armes,  et 
furent  &  cheval  avant  le  commandement. 

Henri  écoutait. 

—  Messieurs,  messieurs,  s'écria-t-il,  ce  soDt 
les  trompettes  de  l'amiral ,  je  les  reconnais,  je 
les  reconnais,  mon  Dieu!  Seigneur!  puissent- 
elles  m'annoncer  mon  frère  !  —  Vous  votcz 
bien  que  vous  souhaitez  encore  quelque  chose, 
lui  dit  Diane,  et  que  vous  aimez  encore  quel- 
qu'un, pourquoi  donc  choisiriez-vons  le  déses- 
poir, enfant,  comme  ceux  qui  ne  désirent  plus 
rien,  comme  ceux  qui  n'aiment  plus  personne* 
—  Un  cheval  !  s'écria  Henri ,  qu'on  me  prête 
un  cheval  !  —  Mais,  par  où  sortirez-voos,  de- 
manda l'enseigne,  puisque  l'eau  nous  environne 
de  tous  côtés?  —  Mais  vous  voyez  bien  que  la 
plaine  est  praticable;  vous  voyez  bien  qu'ils 
marchent ,  eux,  puisque  leurs  trompettes  son- 
nent. —  Montez  en  haut  de  la  chaussée,  mon- 


LES  QUARAKTE-C1NQ. 


365 


sieur  le  comte,  répondit  renseigne,  le  temps 
Véclaircit  et  peut-être  pourrci-vaus  voir.  —  J'y 
vais,  dit  le  jeune  homme. 

Henri  s'avança  en  effet  vers  Féminence  dé- 
signée par  renseigne,  les  trompettes  sonnaient 
toujours  par  intervalles,  sans  se  rapprocher  ni 
s'éloigner. 

Remy  avait  repris  sa  place  auprès  de  Diane. 

Un  quart  d'heure  après,  Henri  revint  ;  il  avait 
vu,  et  chacun  pouvait  le  voir  comme  lui ,  il 
aiait  vu  sur  une  colline,  que  la  nuit  empêchait 
db  dfstiiigucr,  un  détachement  considérable  de 
Iroupes  françaises  cantonnées  et  retranchées. 

A  part  un  large  fossé  d'eau  qui  entourait  le 
ïfourg  occupé  par  les  gendarmes  d'Aunis,  la 
plaine  commençait  à  se  dégager  comme  un 
<^lang  qu'on  vide,  la  pente  naturelle  du  terrain 
entraînant  les^  eaux  vers  la  mer,  et  plusieurs 
points  du  terrain,  plus  élevés  que  les  autres, 
commençant  à  reparaître,  comme  après  un 
déluge. 

Le  limon  fangeux  des  eaux  roulantes  avait 
couvert  toutes  les  campagnes,  et  c'était  un  triste 
spectacle  que  de  voir ,  au  fur  et  à  mesure  que 
le  vent  soulevait  le  voile  de  vapeurs  étendu  sur 
la  plaine,  une  cinquantaine  de  cavaliers  enfon- 
•;ant  dans  la  fange  et  tentant  de  gagner ,  sans 
pouvoir  y  réussir,  soit  le  bourg,£oit  la  colline. 

De  la  colline  on  avait  entendu  leurs  cris  de 
détresse,  et  voilà  pourquoi  les  trompettes  son- 
naient incessamment. 

Dès  que  le  vent  eut  achevé  de  chasser  le 
t)rouillard,  Hcnpi  aperçut  sur  la  colline  le  dra- 
peau de  France,  se  déroulant  superbement  dans 
le  ciel. 

Les  gendarmes  hissaient,  de  leur  côté,  la 
sornette  d'Aunis,  et  de  part  et  d'autre,  on  en- 
tendait des  feux  de  mousqueterie  tirés  en  signe 
'le  joie. 

Vers  onze  heures,  le  soleil  apparut  sur  cette 
>ccn^e  de  désolation ,  desséchant  quelques  par- 
ti' s  de  la  plaine  et  rendant  praticable  la  crête 
<i*i:nc  espèce  de  chemin  de  communication. 

Henri,  qui  essayait  ce  sentier,  fut  le  premier 
ù  s'apercevoir,  aux  bruits  des  fers  de  son  che- 
vùl,  qu'une  route  ferrée  conduisait,  en  faisant 
un  détour  circulaire ,  du  bourg  à  la  colline  ;  il 
en  conclut  que  les  chevaux  enfonceraient  par- 
dessus le  sabot,  jusqu'à  mi-jambe,  jusqu'au 
poitrail  peut-être,  dans  la  fa^f^c,  mais  n'iraient* 


pas  plus  avant ,  soutenus  qu'iLn  seraient  par  le 
fond  solide  du  sol. 

11  demanda  de  tenter  l'épreuve,  et,  comme 
personne  ne  lui  faisait  concurrence  dans  ce 
dangereux  essai ,  il  recommanda  à  l'enseigne, 
Remy  et  sa  compagne,  et  s'aventura  dans  le  pc^ 
riileux  chemin. 

En  Bjéme  temps  qu'il  partait  du  bourg,  on 
voyait  un  cavalier  descendre  de  la  colline ,  et, 
comme  Henri  le  faisait,  tcntci\  de  son  côté,  de 
se  mettre  en  chemin  pour  se  rendre  au  bourg. 

Tout  le  versant  de  la  colline  qui  regardait  le 
bourg,  était  garni  de  soldats  spectateurs  qui 
levaient  leurs  bras  au  ciel  et  semblaient  vou- 
loir arrêter  le  cavalier  imprudent  par  leurs 
supplications. 

Les  deux  députés  de  ces  deux  tronçons  du 
grand  corps  français  poursuivirent  courageu- 
sement leur  chemin,  et  bientôt  ils  s'aperçurent 
que  leur  tâche  était  moins  difGcile  qu'ils  ne 
l'eussent  pu  craindre,  et  surtout  qu'on  ne  le 
craignait  pour  eux. 

Un  large  filet  d'eau,  qui  s*échappait  d'un 
aqueduc  crevé  par  le  choc  d'une  poutre,  sor- 
tait de  dessous  La  fknge  et  lavait,  comme  à  des- 
sein ,  la  chaussée  bourbeuse ,  découvrant  sous 
son  flot  plus  limpide  le  fond  du  fossé  que  cher- 
chait l'ongle  actif  des  chevaux. 

Déjà  les  cavaliers  n'étaient  plus  qu'à  deux 
cents  pas  l'un  de  l'autre. 

—  France!  cria  le  cavalier  qui  venait  de  la 
colline. 

Et  il  leva  son  toquet,  ombragé  d'une  plume 
blanche. 

—  Oh  !  c'est  vous ,  s^écria  Henri  avec  une 
grande  exclamation  de  joie,  vous,  monsei- 
gneur? —  Toi,  Henri,  toi,  mon  frère,  s'écria 
l'autre  cavalier. 

Et  au  risque  de  dévier  à  droite  ou  à  gauclic, 
les  deux  chevaux  partirent  au  galop ,  se  diri- 
geant l'un  vers  l'autre;  et  bientôt,  aux  accla- 
mations frénétiques  des  spectateurs  de  la 
chaussée  et  de  la  colline,  les  deux  cavalier» 
s'embrassèrent  longuement  et  tendrement. 
*  Aussitôt  le  boui^  et  la  colline  se  dégarni- 
rent :  gendarmes  et  chevau-légers ,  gentils- 
hommes huguenots  et  catholiques,  se  prccipi- 
tcrent  dans  le  chemin  ouvert  par  les  deux 
frères. 

Bientôt  les  deux  camps  s'étaient  joints  ;  le» 


3e«  LES  ou  A  RAXTE-CINQ. 

bras  sYtaicnt  ouverts,  et  sur  le  chemin  où  tous  Flandre.  —  Toujours  par  amour?  demanda 

avaient  cru  trouver  la  mort,  on  voyait  trois  Joyousc. —  Non,  par  désespoir.  Maintenant, je 

mille  Français  crier  merci  au  ciel  et  vive  la  vous  le  jure,  Anne,  je  ne  sais  plus  amoureux;  ma 

France  !  passion ,  c'est  la  tristesse.  —  Mon  frère ,  mon 

.  —  Messieurs,  dit  tout  à  coup  la  voix  d'un  of-  frère ,  s'écria  Joyeuse ,  permettci-moi  de  vous 

fu'icr  huf^aienot,  c'est  vive  M.  Tamiral  qu'il  faut  dire  que  vous  êtes  tombé  sur  une  miscrall<; 

crier,  ear  c'est  à  M.  le  duc  de  Joyeuse  et  non  À  femme.  -^  Comment  cela?  —  Oui ,  Henri ,  i^ 

un  autre  que  nous  devons  lu  vie  cette  nuit,  et  arrive  qu'à  un  certain  degré  de  méchanceté  ou 

ce  matin  le  bonheur  d'embrasser  nos  compa-  de  vertu,  les  êtres  créés  dépassent  la  volonté 

triolos.  du  Créateur  et  se  font  bourreaux  et  homicides. 

Une  immense  acclamation  accueillit  ces  pa-  ce  que  l'Église  réprouve  également;  ainsi,  par 

rôles.  trop  de  vertu ,  ne  pas  tenir  compte  des  souf- 

Les  deux  frères  échangèrent  quelques  mots  frances  d'autrui,  c'est  de  l'exaltation  barbare, 

trempés  de  larmes.  c'est  une  absence  de  charité  Chrétienne. —Oh ! 

—  Mon  frère ,  dit  Henri ,  tâchez,  je  vous  mon  frère,  s'écria  Henri,  ne  calomniez  point  la 
prie ,  que  je  puisse  vous  parler  un  moment,  vertu,  —  Oh  !  je  ne  calomnie  pas  la  vertu, 
—  Je  vais  aller  occuper  le  bourg,  répon-  Henri  ;  j'accuse  le  vice,  et  voilà  tout  Je  le  ré- 
dit  Joyeuse,  choisissez^y  un  logement  pour  moi  pète  donc ,  cette  femme  est  une  miséraM<* 
et  m'y  attendez.  femme,  et  sa  possession ,  si  désirable  qu'elle 

Ilenri  alla  retrouver  ses  deux  compagnons.  '  soit,  ne  vaudra  jamais  les  tourments  qu'elle  te 

—  Vous  voilà  au  milieu  d'une  armée,  dit-il  à  fait  souffrir. 


Rcmv  ;  croyez-moi ,  cachez-vous  dans  le  loge- 


Henri  saisit  la  main  de  son  frère. 


ment  que  je  vais  prendre  ;  il  ne  convient  point  i  —  Vous  ne  pensez  pas  un  mot  de  ce  que  vous 
que  madame  soit  vue  de  qui  que  ce  soit.  Ce  avancez  là ,  Joyeuse ,  lui  dit-il.  —  Si ,  par  ma 
soir,  lorsque  chacun  dormira,  j'aviserai  à  vous  foi.  —  Vous  si  bon,  si  généreux  !  —  Générosité 
faire  plus  libres.  j  avec  les  gens  sans  cœur,  c'est  duperie,  frère. 

Rcmy  s'installa  donc  avec  Diane  dans  le  lo-  I  —  Oh  !  Joyeuse ,  Joyeuse ,  vous  ne  connaissez 
gcmcnt  que  leur  céda  l'enseigne  des  gcndar-  ;  point  cette  femme.  —  Mille  démons!  jeneveni 
mes,  redevenu,  par  l'arrivée  de  Joyeuse,  simple    pas  la  connaître.  —  Pourquoi  cela?  —  Parce 


officier  aux  ordres  de  l'amiral. 


qu'elle  me  ferait  commettre  ce  que  d'aulrrs 


Vers  deux  heures ,  le  duc  de  Joyeuse  entra  nommeraient  un  crime ,  et  que  je  nommerais, 
trompettes  sonnantes  dans  le  bourg,  fit  loger  '  moi,  un  acte  de  justice.  —  Oh!  mon  bon  frère, 
ses  troupes,  donna  des  consignes  sévères  pour  '  dit  le  jeune  homme  avec  un  angélique  sourire, 
que  tout  désordre  fut  évité.  que  vous  êtes  heureux  de  ne  pas  aimer!  Mais, 

Partout  il  fut  accueilli  comme  an  sauveur  s'il  vous  plaît ,  monseigneur  l'amiral ,  laissons 
par  des  cris  d'amour  et  de  reconnaissance.       j  là  mon  fol  amour,  et  causons  des  choses  de  la 

—  Allons,  allons,  dit<>il,  au  retour,  en  se  re-  guerre.  —  Soit!  aussi  bien ,  en  parlant  de  la 
trouvant  seul  avec  son  frère,  viennent  les  Fia-  folie,  tu  me  rendrais  fou.  —  Vous  v^ez  que 
mands  et  je  les  battrai  ;  et  même,  vrai  Dieu  !  si  nous  manquons  de  vivres.  —  Je  le  sais,  et  j'ai 
cela  continue,  je  les  mangerai,  car  j'ai  grand'-  déjà  pensé  au  moyen  de  nous  en  procurer.— 
faim;  et,  ajouta-t-il  tout  bas  à  Henri  en  jetant  Et  l'avez-vous  trouvé?  —  Je  pense  que  oui.^— 
dans  un  coin  son  pain  duns  lequel  il  avait  paru  Lequel?  —  Je  ne  puis  bouger  d'ici  avant  d'à- 
mordre  avec  tant  d'enthousiasme,  voilà  une  voir  reçu  des  nouvelles  de  l'armée,  attendu  qu? 
exécrable  nourriture.  !  la  position  est  bonne  et  que  je  la  dérendrai> 

Puis  lui  jetant  le  bras  autour  du  cou  :  '  contre  des  forces  quintuples;  mais  je  puis  cn- 

—  Çà,  maintenant,  ami,  causons,  et  dis-moi  voyeràla  découverte  un  corps  d'éclaireurs;  ils 
comment  eu  te  trouves  en  Flandre  quand  je  te  trouveront  des  nouvelles  d'abord,  ce  qui  est  la 
croyais  à  Paris.  -^  Mon  frère ,  dit  Henri  à  l'a-  vie  véritable  de  gens  réduits  à  la  situation  où 
mirai ,  la  vie  m'était  devenue  insupportable  à  nous  sommes  ;  <—  des  vivres  ensuite,  car,  en  vê- 
Paris ,  et  je  suis  parti  pour  vous  retrouver  en  '  rilé,  cette  Flandre  est  un  beau  pays.  —  Pas 


LES  QUARANTE^LNQ. 


367 


Irop,  mon  frère,  pas  trop.  —  Oh!  je  ne  parle 
que  de  la  terre  telle  que  Dieu  Ta  faite,  et  non 
des  hommes  qui,  éternellement,  gâtent  l'œuvre 
de  Diru.  Comprenez-vous ,  Henri ,  quelle  folie 
ce  prince  a  faite  ;  quelle  partie  il  a  perdue  ; 
comme  Torgueil  et  la  précipitation  Tout  ruiné 
vito,  ce  malheureux  François.  Dieu  a  son  âme, 
nVn  parlons  plus;  mais ,  en  vérité ,  il  pouvait 
s'acquérir  une  gloire  immortelle  et  l'un  des 
beaux  royaumes  de  l'Europe,  tandis  qu'il  a  fait 
!('s  affaires  de  qui...  de  Guillaumc-le-Sournois. 
Au  reste,  savez-vous,  HCnri,  que  les  Anversois 
se  sont  bien  battus?  —  Et  vous  aussi,  à  ce 
qu'on  dit,  mon  frère.  —  Oui,  j'étais  dans  un  de 
mes  bons  jours,  et  puis  il  y  a  une  chose  qui 
m'a  excité.  —  Laquelle?  —  C'est  que  j'ai  ren- 
contré sur  le  champ  de  bataille  une  épée  de  ma 
connaissance.  —  Un  Français?  —  Un  Français. 
—  Dans  les  rangs  des  Flamands?  —  A  leur 
tèlo.  Henri,  voilà  un  secret  qu'il  faut  savoir 
pour  donner  un  pendant  à  l'écartellement  de 
Salccdc  en  place  de  Grève.  —  Enfin,  cher  sei- 
gneur ,  vous  voici  revenu  sain  et  sauf ,  à  ma 
grande  joie  ;  mais  moi ,  qui  n'ai  rien  fait  en- 
(  ore ,  il  faut  bien  que  je  fasse  quelque  chose 
aussi.  —  Et  que  voulez-vous  faire?  —  Donnez- 
moi  le  commandement  de  vos  éclaireurs,  je 
vous  prie.  —  Non,  c'est  en  vérité  trop  périlleux, 
Henri,  je  ne  vous  dirais  pas  ce  mot  devant  des 
étrangers;  mais  je  ne  veux  pas  vous  faire  mou- 
rir d'une  mort  obscure,  et  par  conséquent  d'une 
laide  mort.  —  Mon  frère,  accordez-moi  ce  que 
je  vous  demande,  je  vous  prie;  je  prendrai 
toutes  les  mesures  de  prudence,  et  je  vous  pro- 
mets de  revenir  ici.  —  Allons,  je  comprends! 
—Que  comprenez-vous?—  Vous  voulez  essayer 
si  le  brpt  de  quelque  action  d'éclat  n'amollira 
pas  ie  cœiir  de  la  farouche.  Avouez  que  c'est 
cela  qui  vous  donne  cette  insistance.  —  J'a- 
vouerai cela,  si  vous  voulez,  mon  frère.  —  Soit, 
vous  avez  raison.  Les  femmes  qui  résistent  à 
un  grand  amour,  se  rendent  parfois  à  un  peu 
de  bruit.  —  Je  n'espère  pas  cela.  —  Triple  fou 
que  vous  êtes  alors ,  si  vous  le  faites  sans  cet 
espoir.  Tenez ,  Henri ,  ne  cherchez  pas  d'autre 
raison  au  refus  de  cette  femme,  sinon  que  c'est 
une  capricieuse  qui  n'a  ni  cœur  ni  yeux.  — 
Vous  me  donnez  ce  commandement,  n'est-ce 
pas,  mon  frère?  —  U  le  Gaut  bien,  puisque  vous 
le  voulez.  —  Je  puis  partir  ce  soir  môme?  — 


Tout  de  suite ,  si  vous  le  voulez.  —  Alors ,  je 
pars,  mon  frère  ;  avez-vous  quelque  ordre  se- 
cret? —  Non;  seulement  ne  répandez  pas  la 
mort  du  duc;  laissez  croire  qu'il  est  à  mon 
camp.  —  Bien,  mon  frère  ;-est-ce  tout?  —  C'est 
tout. 

Et  les  jeunes  gens  se  jetèrent  dans  les  brns 
l'un  de  l'autre,  —  et  se  séparèrent,  —  non  sans 
retourner  encore  la  tète  l'un  vers  l'autre,  — 
non  sans  se  saluer  du  sourire  et  de  la  main. 

Henri  transporté  de  joie,  se  hâta  d'aller  re- 
jomdre  Diane  et  Remy. . 

—  Tenez-vous  prêts  dans  un  quart  d'heure , 
leur  dit-il,  nous  partons.  Vous  trouverez  doux 
chevaux  tout  sellés  à  la  porte  du  petit  escalier 
de  bois  qui  aboutit  à  ce  corridor;  mèlez-vous 
à  notre  suite  et  ne  soufflez  mot 

Puis,  apparaissant  au  balcon  de  châtaignier 
qui  faisait  le  tour  de  la  maison  : 

—  Trompettes  des  gendarmes,  cria-t-il,  son- 
nez le  boute-selle. 

L'appel  retentit  aussitôt  dans  le  bourg,  et  ren- 
seigne et  ses  hommes  vinrent  se  ranger  de- 
vant la  maison. 

Leurs  gens  venaient  derrière  eux  avec  quel- 
ques mulets  et  deux  chariots.  Remy  et  sa  com- 
pagne, selon  le  conseil  donné,  se  dissimulaient 
au  milieu  d'eux ,  et  la  petite  troupe  se  mit  en 
route  à  l'instant  môme. 

Il  était  dix  heures  du  soir  quand  on  arriva  à 
Rupelmonde. 

Henri  descendit  dans  une  chétive  hôtellerie 
et  choisit  au  premier  étage  une  chambre  pour 
Diane  et  pour  Remy,  qu'il  ne  voulait  point  faire 
souper  avec  tout  le  monde. 

Puis  il  s'en  alla ,  avant  de  se  mettre  à  table 
lui-même,  visiter  ses  gens  dans  les  diverses  po- 
sitions qu'ils  avaient  prises. 

Au  bout  d'une  demi-heure,  Henri  rentra. 
Cette  demi-heure  lui  avait  suffi  pour  assurer  h 
logement  et  la  nourriture  de  tous  ses  gens ,  et 
pour  doi^ner  les  ordres  nécessaires  en  cas  dt; 
surprise  des  Hollandais. 

Les  officiers,  malgré  son  mvitation  de  no 
point  s'inquiéter  de  lui,  Pavaient  attendu  pour 
commencer  leur  repas  ;  seulement,  ils  s'étaient 
mis  à  table  ;  que)ques»uns  dormaient  de  fatigtir 

sur  leurs  chaises. 

■ 

L'entrée  du  comte  réveilla  les  dormeurs,  et 
fit  lever  les  éveillés. 


568 


Lies  gUARANTE-ClNQ. 


Honri  jeta  un  coup  d'œil  sur  la  salle. 

Des  lampes  de  cuivre ,  suspendues  au  pla- 
fond ,  éclairaient  d'une  lueur  fumeuse  et  près- , 
que  compacte. 

La  table,  couverte  de  pains  de  froment  et  de 
viande  de  porc ,  avec  un  pot  de  bière  fraîche 
par  chaque  homme ,  eût  eu  un  aspect  appétis- 
sant, même  pour  des  gens  qui  depuis  vingt- 
quatre  heures  n'eussent  pas  manqué  de  tout 

On  indiqua  à  Henri  la  place  d'honneur. 

ll.s'aissit. 

—  Mangez,  messieurs,  dit-il. 

Aussitôt  cette  permission  donnée ,  le  bruit 
des  couteaux  et  des  fourchettes  sur  les  assiettes 
<le  faïence ,  prouva  à  Henri  qu'elle  était  atten- 
due avec  une  certaine  impatience  et  accueillie 
avec  une  suprême  satisfaction. 

Pendant  la  route ,  la  petite  escorte  avait  re- 
cueilli deux  Français  se  disant  officiers  de  ma- 
rine ,  mais  en  arrivant  au  village  ils  avaient 
disparu. 

Henri,  inspiré  de  quelque  défiance,  les  avait 
fait  chercher;  aussi  à  peine  était-il  à  table  qu'il 
<icmanda  à  l'enseigne  si  on  avait  retrouvé  ces 
officiers» 

—  Oui ,  monsieur ,  répondit  celui-ci.  —  Où 
rsont-ils  ?  ~  Là,  voyez  au  bout  de  la  table. 

Non  seulement  ils  étaient  assis  au  bout  de  la 
"iable,  mais  encore  à  l'endroit  le  plus  obscur  de 
sla  chambre.  * 

—  Messieurs,  dit  Henri,  vous  êtes  mal  placés 
•<'t  vous  ne  mangez  point,  ce  me  semble. — 

Merci,  monsieur  le  comte,  répondit  l'un  d'eux, 
nous  sommes  très  fatigués,  et  nous  avions,  en 
vérité ,  plus  besoin  de  sommeil  que  de  nourri- 
ture; nous  avous  déjà  dit  cela  à  MM.  vos  offi- 
c-iers,  mais  ils  ont  insisté,  disant  que  votre  or- 
dre était  que  nous  soupassions  avec  vous.  Ce 
nous  est  un  grand  honneur ,  et  dont  nous  vous 
sommes  bien  reconnaissants.  Mais  néanmoins, 
f^i,au  lieu  de  nous  garder  plus  long  temps, 
vous  aviez  la  bonté  de  nous  faire  donner  une 
chambre... 

Henri  avait  écouté  avecl  a  plus  profonde  at- 
tention ,  mais  il  était  évident  que  c'était  bien 
plutôt  la  voix  qu'il  écoutait  que  la  parole. 

—  Et  c'est  aussi  l'avis  de  votre  compagnon? 
<lil  Henri,  lorsque  l'officier  de  marine  eut  cessé 
de  parler. 

Et  il  regardait  ce  compagnon  qui  tenait  son 


chapeau  rabattu  sur  ses  yeux  et  qui  s'olistiuait 
à  ne  pas  souiller  mot,  avec  une  attention  si 
profonde,  que  plusieurs  des  convives  commeo* 
cèrent  à  le  regarder  aussi. 

Celui-ci ,  forcé  de  répondre  à  la  question  do 
comte ,  articula  d'une  laçon  presque  inintelli- 
gible ces  deux  mots  : 

—  Oui,  comte. 

A  ces  deux  mots  le  jeune  homme  tressaillit. 

Alors ,  se  levant ,  il  marcha  droit  au  bas  beat 
de  la  table ,  tandis  que  les  assistants  suivaient 
avec  une  attention  singulière  les  mouvements 
de  Henri  et  la  manifestation  bien  visible  de  son 
étonnement. 

Henri  s'arrêta  près  des  deux  officiers. 

—  Monsieur ,  dit-il  à  celui  qui  avait  parlé  le 
premier,  faites-moi  une  grâce.  —  Laquelle, 
monsieur  le  comte  î  —  Assurez-moi  que  vous 
n'êtes  pas  le  frère  de  M.  Aurilly,  ou  peut-être 
M.  Aurilly  lui-même.  —Aurilly!  s'écrièrent 
tous  les  assistants.  — Et  que  votre  compagnon, 
continua  Henri ,  veuille  bien  relever  un  peu  le 
chapeau  qui  lui  couvre  le  visage,  —  sans  quoi 
je  l'appellerai  monseigneur ,  et  je  m'incliairai 
devant luL 

En  même  temps,  son  chapeau  à  la  main, 
Henri  s'inclina  respectueusement  devant  l'in- 
connu. 

Celui-ci  leva  la  tète. 

—  Monseigneur  le  duc  d'Anjou  ?  s'écrièrint 
les  officiers.  —  Le  duc  vivant.  —  Ma  foi,  mes- 
sieurs, dit  l'officier,  puisque  vous  voulez  bien 
reconnaître  votre  prince  vaincu  et  fugitif,  je  oc 
résisterai  pas  plus  longtemps  à  cette  manifes- 
tation dont  je  vous  suis  reconnaissant;  vous  ne 
vous  trompiez  pas ,  messieurs ,  je  suis  bien  li- 
duc  d'Anjou.  —  Vive  monseigneur  !  s'écricrciit 
les  officiers. 

Toutes  ces  acclamations,  bien  que  sincères, 
ef&rouchèrent  le  prince. 

—  Oh  !  silence,  silence,  messieurs,  dit-il,  ne 
soyez  pas  plus  contents  que  moi ,  je  vous  prie, 
du  bonheur  qui  m'arrive.  Je  suis  enchanjé  de 
n'être  pas  mort,  je  vous  prie  de  le  croire,  et  ce- 
pendant si  vous  ne  m'eussiez  point  reconnu,  je 
ne  me  fusse  pas  le  premier  vanté  d'être  vivant. 
A  propos ,  continua  le  duc  d'Anjou ,  ton  frère 
est  mort,  n'est-ce  pas,  Du  Bouchage? 

Henri  se  sentit  le  cœur  déchiré  psr  cette 
froide  question. 


—  Bon,  DiORScigii. ur .  rùponilil-ii,  il  vit.  — 
Ati!  tant  mieux,  dit  le  duc  avec  son  sourire 
îtacé  :  quoi  !  aotrc  brave  loycuse  a  survécu. 
Où  est-il ,  que  je  l'Embrasse  ?  —  il  n'est  point 
«i,  monsi^igncur.  —  Ah  !  oui ,  blessé.  —  Non, 
monseigneur,  sain  et  saur.— Hais  fugitif  comme 
moi ,  errant ,  affamé ,  hontcui  et  pauvre  guer- 
rier, hébs  !  Le  proverbe  a  bien  raison  :  Pour  la 
^ire  l'épcc,  après  l'épée  le  sang,  aprcs  le  sang 
let  larmes.  —  Uonscigneur,  j'ignorais  le  prj> 
icrbc,ct  je  suishmircui,  malgré  le  proverbe, 
'l'ipprendrc  à  Votre  Altesse  que  mon  frère  a 
lu  le  bonheur  de  sauver  trois  mîUo  hommes, 
oec  lesquels  il  occupe  un  gros  bourg  à  sept 
ticaes  d'ici,  et,  tel  que  me  voit  Son  Altesse,  je 
iMrchc  comme  Mairenr  de  son  armée. 

U  duc  pâlit. 

—Trois  mille  hommes,  dit-il,  et  c'est  Joyeuse 
'|ui  a  sauvé  ces  trois  mille  hommes?  Vive 
lo^T'usc  1  pardicu  !  foin  de  la  maison  de  Valois  ; 
ce  D'est  pas  «Uc,  ma  foi,  qui  peut  prendre  pour 
sadevisc:  /fiJan'Icr.— Monsoigneurl  oh!  mon- 
iei^cur!  muripura  Du  Bouchage  suffoqué  de 
'loulcur,  en  voyant  <\tia  cotte  hibirité  du  prince 
>'aehsit  Dite  sombre  et  douloureuse  jalousie.— 
Son ,  sur  mon  âme ,  je  dis  vrai ,  n'est-ce  pas , 
Aurillj?  Nous  revenons  en  France  pareils  à 
1^'rançoiï  1"  après  la  bataille  de  Pavie.  Tout  est 
perdu,  plus  l'honneur!  ah!  ah!  ah!  j'ai  rc- 
iiMvé  la  deviK  de  la  maison  de  France ,  moi. 

T.   IX. 


Un  morne  silence  accueillit  ces  rires  dccbi- 
rants  comme  s'ils  eussent  été  des  sanglots, 

— Monseigneur,  interrompit  Henri,  racontez- 
moi  comment  le  dieu  tutélaire  de  U  France  a 
sauvé  Votre  Altesse.  —Eh  1  cher  comte,  c'est 
bien  simple,  le  dieu  tutélaire  de  la  France  était 
occupé  k  autre  chose  de  plus  important  sans 
doute  en  Cfi  moment,  de  sorte  que  je  me  suis 
sauvé  tout  seul.  —  Et  comment  cela ,  monsei- 
gneur ?  —  Nais  il  toutes  jambes. 

Pas  un  sourire  n'accueillit  cette  plaisanterie, 
que  le  duc  eût  certes  punie  de  mort  si  elle  eut 
été  faite  par  un  autre  que  par  lui. 

—  Oui,  oui, c'est  bien  le  mot,  hcinT comme 
nous  courions,  conlinua-1-il,  n'est-ce  pas,  mon 
brave  Aurilljî — Ce  misérable  n'a  pas  de  coeur, 
pensa  Henri.  Oh  !  pourquoi  son  malheur ,  sa 
honte  et  surtout  sa  naissance  le  protégent-ils 
contre  l'appel  qu'on  aurait  tant  de  bonheur  ù 
lui  adresser?  Du  Bouchage  sortit  de  la  salle. 

Il  n'ayait fallu ,  comme  on  le  voit,  qu'un  in- 
stant à  co  vagabond ,  à  ce  fugitif,  à  ce  vaincu, 
pour  redevenir  fier ,  iusouciaDt  et  impérieux. 

Commander  .'i  cent  hommes  ou  à  cent  mille, 
c'est  toujours  commander;  le  duc  d'Anjou  eu 
eût  agi  de  même  avec  Joyeuse.  Les  princes  ne 
demandent  jamais  ce  qu'ils  croient  mériter, 
mais  ce  qu'ils  croient  qu'on  leur  doit. 

Tandis  que  Du  Bouchage  était  dehors,  Fran- 
çois questionnait,  et  Aurilly,  cette  ombre  du 


370 


LES  QUAItVNlE-ClNt}. 


raaltre,  laquelle  suivait  tous  ses  mouvements, 
questionnait  aussi. 

Le  duc  trouvait  étonnant  qu^un  homme  du 
nom  et  du  rang  de  Du  Bouchage,  eût  consenti 
a  prendre  ainsi  le  commandement  d*une  poi- 
gnée d'hommes  et  se  fût  chargé  d'une  expédi- 
tion aussi  périlleuse.  C'était  en  effet  le  poste 
d*an  simple  enseigne  et  non  celui  du  frère  d'un 
grand  amiral. 

Chez  le  prince  tout  était  soupçon,  et  tout 
soapçon  avait  besoin  d'être  éclairci. 

Q  insista  donc ,  et  apprit  que  le  grand  ami- 
ral ,  en  mettant  son  frère  à  la  tète  de  la  recon- 
naissance, n'avait  fait  que  céder  à  ses  pressantes 
instances. 

Celui  qui  donnait  ce  renseignement  au  duc, 
et  qui  le  donnait  sans  mauvaise  intention  au- 
cune, était  l'enseigne  des  gendarmes  d'Aunis, 
lequel  avait  recueilli  Du  Bouchage,  et  s'était  vu 
enlever  son  commandement ,  comme  Du  Bou- 
chage venait  de  se  voir  enlever  le  sien  par  le 
duc. 

Le  prince  avait  cru  apercevoir  un  léger  sen- 
timent d'irritabilité  dans  le  cœur  de  l'enseigne 
contre  Du  Bouchage  ;  voilà  pourquoi  il  inter- 
rogeait particulièrement  celui-ci  : 

—  Mais ,  demanda  le  pnnce ,  quelle  était 
donc  l'intention  du  comte,  qu'il  sollicitait  avec 
tant  d'instance  un  si  pauvre  commandement? 

—  Rendre  service  à  l'armée  d'abord,  dit  l'en- 
seigne ,  et  de  ce  sentiment  je  n'en  donte  pas. 

—  D'abord  ?  avez-vous  dit  :  —quel  est  l'ensuite^ 
monsieur  ?  —  Ah  !  monseigneur,  dit  l'enseigne, 
je  ne  sais  pas.  —  Vous  me  trompez  ou  vous 
vous  trompez  vous-même,  monsieur,  vous 
savez.  —  Monseigneur,  je  ne  puis  donner, 
même  à  Votre  Altesse,  que  les  raisons  de  mon 
service,  — Vous  le  voyez,  dit  le  prince  en  se 
retournant  vers  quelques  ofUciers  demeurés  à 
table ,  j'avais  parfaitement  raison  de  me  tenir 
caché,  messieurs,  puisqu'il  y  a  dans  mon  ar- 
mée des  secrets  dont  on  m'exclut.  —  Ah  !  mon- 
seigneur, reprit  l'enseigne.  Votre  Altesse  com- 
prend bien  mal  ma  discrétion  ;  il  n'y  a  de  se- 
crets qu'en  ce  qui  concerne  M.  Du  Bouchage  ; 
ne  pourrait-il  pas  arriver,  par  exemple,  que 
tout  en  servant  l'intérêt  général,  Bl.  Henri  eût 
voulut  rendre  service  à  quelque  parent  ou  à 
quelque  ami ,  en  le  faisant  escorter  ?  —  Qui 
ionc  est  ici  parent  ou  ami  du  comte?  Qu'on  le 


dise  ;  voyons,  que  je  Tembrasse!  —  Monsei- 
gneur, dit  Aurilly  en  venant  se  mêler  à  la  con- 
versation avec  cette  respectueuse  funiliarilé 
dont  il  avait  pris  l'habitude,  monseigneur,  je 
viens  de  découvrir  une  partie  du  secret,  et  il 
n'a  rien  qui  puisse  motiver  la  défiance  de  Votre 
Altesse.  Ce  parent  que  M.  Du  Bouchage  vou- 
lait faire  escorter ,  eh  bien!  —  Eh  bien ,  fit  le 
prince,  achève ,  Aurilly.  —  Eh  bien,  monsei- 
gneur, c'est  une  parente.  —  Ah  !  ahl  ab!  se- 
cria  le  duc,  que  ne  me  disait-on  la  chose  tout 
franchement  ?  —  Ce  cher  Henri  !  —  Eh  mais! 
c'est  tout  naturel.  —  Allons ,  allons ,  fermons 
les  yeux  sur  la  parente ,  et  n'en  parlons  plas. 

—  Votre  Altesse  fera  d'autant  mieux ,  dit  Au- 
rilly, que  la  chose  est  des  plus  mystérieuses. 
•*  Comment  cela  ?  —  Oui,  la  dame,  comme  U 
célèbre  Bradamonte  dont  j'ai  vingt  fois  chanté 
l'histoire  à  Votre  Altesse ,  la  dame  se  cache 
sous  des  habits  d'homme.— Oh  !  monseigneur, 
dit  l'enseigne ,  je  vous  en  supplie  ;  M.  Henri 
m'a  paru  avoir  de  grands  respects  pour  cette 
dame,  et,  selon  toute  probabilité,  en  voodrail-il 
aux  indiscrets.  —  Sans  doute,  sans  doute, 
monsieur  l'enseigne  ;  nous  serons  muets  comme 
des  sépulcres ,  soyez  tranquille ,  seulement,  si 
nous  voyons  la  dame,  nous  tâcherons  de  ne  pas 
lui  faire  de  grimaces.  Ah  !  Henri  a  une  parente 
avec  lui ,  comme  cela  tout  au  milieu  des  gen- 
darmes? et  où  est-elle,  Aurilly,  cette  parente? 

—  Là-haut,  —  Comment ,  là-haut ,  dans  celle 
maison-ci  ?  —  Oui,  monseigneur  ;  mais  chut. 
voici  M.  Du  Bouchage.  —  Chut!  répéta  le 
prince  en  riant  aux  éclats. 

Le  jeune  homme,  en  rentrant,  put  entendre 
le  funeste  éclat  de  rire  du  prince  ;  mais  il  n'a- 
vait point  assez  vécu  auprès  de  Son  Altesse 
pour  connaître  toutes  les  menaces  renfermées 
dans  une  manifestation  joyeuse  du  duc  d'Anjou. 

Il  eût  pu  s'apercevoir  aussi ,  au  trouble  de 
quelques  physionomies ,  qu'une  conversation 
hostile  avait  été  tenue  par  le  duc  en  son  ab- 
sence et  interrompue  par  son  retour. 

Mais  Henri  n'avait  point  assez  de  défiance 
pour  deviner  de  quoi  il  s'agissait;  nul  n'était 
assez  son  ami  pour  le  lui  dire  en  présence  du 
duc. 

D'ailleurs  Aurilly  faisait  bonne  garde,  elle 
duc  qui ,  sans  aucun  doute ,  avait  déjà  à  peu 
près  arrêté  son  plan,  retenait  Henri  près  de  sa 


LES  QUARANTE-CINQ. 


371 


personne  jusqu^à  v^  que  tous  les  officiers  pré- 
sents à  la  conversation  fussent  éloignés. 

Le  duc  avait  fait  quelques  changements  à  la 
distribution  des  postes. 

Ainsi,  quand  il  était  seul,  Henri  avait  jugé  à 
propos  de  se  faire  centre,  puisqu^il  était  chef, 
<7t  d*établir  son  quartier  générai  dans  la  mai- 
son de  Diane. 

Puis,  au  poste  le  plus  important  après  celui- 
là  et  qui  était  celui  de  la  rivière ,  il  envoyait 
renseigne. 

Le  duc,  devenu  chef  à  la  place  de  Henri,  pre. 
nait  la  place  de  Henri ,  et  envoyait  Henri  où 
celui-ci  devait  envoyer  renseigne. 

Henri  ne  s*en  étonna  point.  Le  prince  s^était 
aperçu  que  ce  point  était  le  plus  important,  et 
il  le  lui  confiait  :  c'était  chose  toute  naturelle, 
si  naturelle ,  que  tout  le  monde ,  et  Henri  le 
premier,  se  méprit  à  son  intention. 

Seulement  il  crut  devoir  faire  une  recom- 
mandation à  Tenteigne  des  gendarmes,  et  s'ap- 
procha de  lui.  C'était  tout  naturel  aussi  qu'il 
mit  sous  sa  protection  les  deux  personnes  sur 
lesquelles  il  veillait  et  qu'il  allait  être  forcé, 
momentanément  du  moins,  d'abandonner. 

Hais ,  aux  premiers  mots  que  Henri  tenta 
d'échanger  avec  l'enseigne,  le  duc  intervint. 

—  Des  secrets!  dit-il  avec  son  sourire. 

Le  gendarme  avait  compris,  mais  trop  tard, 
rindiscrétion  qu'il  avait  faite. Use  repentait,  et 
voulant  venir  en  aide  au  comte  : 

—  Non ,  monseigneur ,  répondit-il  ;  M.  le 
comte  me  demande  seulement  combien  il  me 
reste  de  livres  de  poudre  sèche  et  en  état  de 
servir. 

Cette  réponse  avait  deux  buts ,  sinon  deux 
résultats  :  le  premier,  de  détourner  les  soup- 
çons du  duc  s'il  en  avait  ;  le  second,  d'indiquer 
au  comte  qu'il  avait  un  auxiliaire  sur  lequel  il 
pouvait  compter. 

—  Ah  !  c'est  différent,  répondit  le  duc,  forcé 
d'ajouter  foi  à  ces  paroles,  sous  peine  de  com- 
promettre par  le  rôle  d'espion  sa  dignité  de 
prince. 

Puis,  pendant  que  le  duc  se  retournait  vers 
la  porte  qu'on  ouvrait  : 

^  don  Altesse  sait  que  vous  accompagnez 
quelqu'un,  glissa  tout  bas  l'enseigne  à  Henri. 

Du    Bouchage    tressaillit;     mais     il  était . 
trop  tard.    Ce  tressaillement   n'avait  point  I 


échappé  au  duc,  et,  comme  pour  s*assurer  par 
lui-même  si  les  ordres  avaient  été  exécutés 
partout,  il  proposa  au  comte  de  le  conduire 
jusqu'à  son  poste,  proposition  que  le  comte  fut 
bien  forcé  d'accepter. 

Henri  eût  voulu  prévenir  Remy  de  se  tenir 
sur  ses  gardes  et  de  préparer  à  l'avance  quel- 
que réponse  ;  mais  il  n'y  avait  plus  moyen,  tout 
ce  qu'il  put  faire ,  ce  fut  de  congédier  l'ensei- 
gne par  ces  mots  : 

—  Veillez  bien  sur  la  poudre ,  n'est-ce  pas  ? 
veillez-y  comme  j'y  veillerais  moi-même.  — 
Oui,  monsieur  le  comte,  répliqua  le  jeune 
homme. 

En  chemin,  le  duc  demanda  à  Du  Bouchage  : 

—  Où  est  cette  poudre  que  vous  recomman- 
dez à  notre  jeune  officier ,  comte?  —  Dans  la 
maison  où  j'avais  placé  le  quartier  général, 
Altesse.  —  Soyez  tranquiUe,  Du  Bouchage,  ré- 
pondit le  duc,  je  connais  trop  bien  l'importance 
d'un  pareil  dépôt ,  dans  la  situation  où  nous 
sommes,  pour  ne  pas  y  porter  toute  mon  atten- 
tion. Ce  n'est  point  notre  jeune  enseigne  qui  le 
surveillera,  c'est  moi. 

La  conversation  en  resta  là.  On  arriva,  sans 
parler  davantage,  au  confluent  du  Heuve  et  de 
la  rivière  ;  le  duc  fit  à  Du  Bouchage  force  re- 
commandations de  ne  pas  quitter  son  poste  et 
revint. 

11  retrouva  Aurilly;  celui-ci  n'avait  point 
quitté  la  salle  du  repas,  et,  couché  sur  un  banc, 
dormait  dans  le  manteau  d'un  officier. 

Le  duc  lui  frappa  sur  l'épaule  et  le  réveilla. 

Aurilly  se  frotta  les  yeux  et  regarda  le  prince. 

—  Tu  as  entendu?  lui  demanda  celui-ci.  — 
Oui,  monseigneur,  répondit  Aurilly.  —  Sais-tu 
seulement  de  quoi  je  veux  parler?  —  Pardieu! 
de  la  dame  inconnue ,  de  la  parente  de  M.  le 
comte  Du  Bouchage.  —  Bien ,  je  vois  que  le 
faro  de  Bruxelles  et  la  bière  de  Louvain  ne  t'ont 
point  encore  trop  épaissi  le  cerveau.  —  Allons 
donc,  monseigneur,  parlez  ou  faites  seulement 
un  signe ,  et  Votre  Altesse  verra  que  je  suis 
plus  ingénieux  que  jamais.  —  Alors ,  yoyons, 
appelle  toute  ton  imagination  à  ton  aide  et  de» 
vine.  —  Eh  bien ,  monseigneur,  je  devine  que 
Votre  Altesse  est  curieuse.  —  Ah!  parbleu! 
c'est  une  affaire  de  tempérament  cela  ;  U  s'a- 
git seulement  de  me  dire  ce  qui  piqut»  ma  cu- 
riosité à  cette  heure.  —  Vous  voulez  savoir 


372 


LES  QUARATfTE-aWQ. 


quelle  est  la  brave  créatnre  qai  suit  ces  deux 
MM.  de  Joyeuse  à  travers  le  feu  et  à  travers 
l'eau  ?  —  Tu  as  mis  le  doigt  sur  la  chose,  Au- 
rilly.  —  Allons,  allons,  cherche,  cherche,  et  ne 
reviens  que  lorsque  tu  auras  trouvé  ;  moi ,  je 
reste  ici.  — Ty  vais,  monseigneur. 

Aurilly  se  leva,  et,  léger  comme  un  oiseau, 
il  se  dirigea  vers  la  chambre  Toisine ,  où  se 
trouvait  le  pied  de  Fescalier. 

Aurilly  était  léger  comme  un  oiseau  ;  aussi  à 
peine  entendit-on  un  léger  craquement  au  mo- 
ment où  il  mit  le  pied  sur  les  premières  mar- 
ches; mais  aucnn  bruit  ne  décela  sa  tentative. 

Au  bout  de  cinq  minutes,  il  revint  près  de 
son  maître  qui  s^était  installé ,  ainsi  qu*il  avait 
dit,  dans  la  grande  salle. 

—  Eh  bien?  demanda  celui-ci.  —  Eh  bien, 
monseig  eur,  si  j'en  crois  les  apparences,  il 
*  sera  difficile  d'approcher  la  parente  de  MM.  de 
Joyeuse.  —  Pourquoi  cela?  —  Parce  qu'un 
dragon  la  garde.  —  Quelle  est  cette  sotte  plai- 
santerie, mon  maître t— Eh!  monseigneur, 
ce  n'est  malheureusement  pas  upe  sotte  plai- 
santerie, c'est  une  triste  vérité.  Le  trésor  est 
au  premier,  dans  une  chambre  derrière  une 
porte  sous  laquelle  on  voit  luire  de  la  lumière. 

—  Bien,  après?  —  Monseigneur  veut  dire 
avant.  —  Aurilly.  —  Eh  bien,  avant  cette 
porte,  monseigneur,  on  trouve  un  homme  cou- 
ché sur  le  seuil  dans  un  grand  manteau  gris. 

—  Oh!  oh!  M.  Du  Bouchage  se  permet  de 
mettre  un  gendarme  à  la  porte  de  sa  maitresse? 

—  Ce  n^est  point  un  gendarme,  monseigneur, 
c'est  quelque  valet  de  la  dame  et  du  comte  lui- 
même.  —  Et  quelle  espèce  de  valet?  —  Mon- 
seigneur, impossible  de  voir  sa  figure,  mais  ce 
que  l'on  voit ,  et  parraitement ,  c'est  un  large 
couteau  flamand  passé  à  sa  ceinture  et  sur  le- 
quel il  appuie  une  vigoureuse  main.  —  C'est 
piquant,  dit  le  duc  ;  réveille-moi.  un  peu  ce 
gaillard-là,  Aurilly.  —  Oh  !  par  exemple,  nort, 
monseigneur.  —  Tu  dis?  —  Je  dis  que ,  sans 
compter  ce  qui  pourrait  m'arriver  à  l'endroit 
du  coutiviu  tûmand ,  je  ne  vais  pas  m'amuser 
à  me  faire  un  mortel  ennemi  de  MM.  de  Joyeuse, 
qui  sont  très  bien  en  cour.  Si  nous  eussions  été 
it)i  des  Pays-Bas,  passe  encore  ;  mais  nous  n'a- 
yons qu'à  faire  les  gracieux,  monseigneur,  sur- 
tout avec  ceux  qui  nous  ont  sauvés.  Prenez 
garde,  monseigneur,  si  vous  ne  le  dites  pas. 


ils  le  diront.  —  Tu  as  raison,  Aurilly,  dit k 
duc  en  frappant  du  pied;  toujours  raison,  et 
cependant...  —  Oui,  je  comprends;  H  ci  pen- 
dant Votre  Altesse  n*a  pas  vu  un  seul  visagr 
de  femme  depuis  quinze  mortels  jours.  Je  ne 
parle  point  de  ces  espèces  d'animaux  qui  peu- 
plent les  polders  ;  cela  ne  mérite  pas  le  nom 
d'hommes  ni  de  femmes  ;  ce  sont  des  mâles  et 
des  femelles,  voilà  tout.  —  Je  veux  voir  cdte 
maîtresse  de  Du  Bouchage,  Aurilly  ;  je  veux  la 
voir,  entends-tu?  —  Oui ,  monseigneur ,  jVn- 
tends.  —  Eh  bien  ,  réponds-moi  alors.  —  Eh 
bien,  monseigneur,  je  réponds  que  vous  b 
verrez  peut-être;  mais  pas  par  la  porte, au 
moins.  —  Soit,  dit  le  prince,  mais  si  je  ne  puis 
la  voir  par  la  porte,  je  la  verrai  par  la  fenèrrc, 
—  Ah!  voilà  une  idée,  monseigneur,  et  U 
preuve  que  je  la  trouve  excellente ,  c'est 
que  je  vais  tous  chercher  une  échelle. 

Aurilly  se  glissa  dans  la  cour  de  la  maison 
et  alla  se  heurter  au  poteau  d'un  appentis  soos 
lequel  les  gendarmes  avaient  abrité  leurs  che- 
vaux. 

Après  quelques  investigations,  Aurilly  troain 
ce  qu'on  trouve  presque  toujours  sous  un  ap- 
pentis, c'est-à-dire  une  échelle,  et  ia  plaça 
contre  la  muraille. 

L^échelle  appliquée ,  le  duc  monta  et  attei- 
gnit le  haut  de  l'échelle  ;  Aurilly  demeura  au 
pied. 

La  chambre  dans  laquelle  Henri  avait  en- 
fermé Diane  était  tapissée  de  nattes  et  meublée 
d'un  grand  lit  de  chêne ,  avec  des  rideaux  de 
serge,  d'une  table  et  de  quelques  chaises. 

La  jeune  femme,  dont  le  cœur  paraissait 
soulagé  d'un  poids  énorme  depuis  cette  fausse 
nouvelle  de  la  mort  du  prince,  dormait  le  coude 
appuyé  sur  la  table,  sa  tête  appuyée  sur  sa 
main. 

Son  corps  souple  et  délicat  était  renversé  de 
côté  sur  sa  chaise  au  long  dossier. 

Les  yeux  fermés,  ces  yeux  aux  paupières 
veinées  d'azur,  la  bouche  suavement  cntr'ou- 
verte,  les  cheveux  rejetés  en  arrière  par-dessus 
le  capuchon  du  grossier  vêtement  d'homme 
qu'elle  portait,  Diane  devait  apparaître  comme 
une  Yis|on  sublime  aux  regards  qui  s'apprê- 
taient à  violer  le  secret  de  sa  retraite. 

Le  duc,  en  l'apercevant,  ne  put  retenir  un 
mouvement  d'admiration^  si  s'appu^'a  sur  le 


n 


LES  QUARANTE-CINQ.  373 

bord  de  la  fenêtre  et  dévora  des  yeux  jusqu*aux  —  Brune?.,  blonde  ?..  interrogea  Aurilij.  — 

moindres  détails  de  cette  idéale  beaaté.  C*est  bizarre ,  Aurilly,  murmura  le  prince,  f  ai 

Mais  tout  à  coup,  au  milieu  de  cette  contem-  vu  cette  fcmme-là  quelque  part.  —  Vous  Tavcx 

plation ,  ses  sourcils  se  froncèrent;  ils  redes-  reconnue  ?  —  Non,  car  je  ne  puis  mettre  ancun 

cendit  deux  échelons  avec  une  sorte  de  préci-  nom  sur  son  visage;  seulement  sa  vuem^a 

pitation  nerveuse.  frappé  d*un  coup  violent  au  cœur. 

Dans  cette  situation,  le  prince  n*était  plus  Aurilly  regarda  k  prince  tovt  étonné,  pois, 

exposé  aux  reflets  lumineux  de  la  fenêtre,  re-  avec  un  sourire  dont  il  ne  se  domiapas  lapeMc 

flets  qu*il  avait  paru  fuir  ;  il  s^adossa  donc  au  de  dissimuler  Tironie  : 

mur,  croisa  ses  bras  sur  sa  poitrine  et  rêva.  --  Voyez-vous  cela?  dit-il.  —Eh  !  monsieur, 

AuriUy,  qui  ne  le  perdait  pas  des  yeux ,  put  ne  riez  pas ,  je  vous  prie ,  répliqua  S(  chôment 

le  voir  avec  ses  regards  perdus  dans  le  vague,  François;  ne  voyez-vous  pas  que  je  soulfre?-^ 

comme  sont  ceux  d*un  homme  qui  appelle  à  Oh!  monseigneur,  est-il  possible?  s'écria  An* 

lui  SCS  souvenirs  les  plus  anciens  et  les  plus  rilly.  — Oui,  en  vérité,  c'est  comme  je  te  le  dis, 

fugitifs.  je  ne  sais  ce  que  j'éprouve  ;  mais ,  ajout&rt-il 

Après  dix  minutes  de  rêverie  et  dMmmobi-  d'un  air  sombre ,  je  crois  que  j^ai  eu  tort  de 

lité,  le  duc  remonta  vers  la  fenêtre,  plongea  de  regarder.  —  Cependant,  justement  à  cause  de 

nouveau  ses  regards  à  travers  les  vitres,  mais  l'efTct  que  sa  vue  a  produit  sur  vous ,  il  faut 

ne  parvint  sans  doute  pas  à  la  découverte  qu'il  savoir  quelle  est  cette  femme ,  monseigneur. — 

désirait,  car  la  même  ombre  resta  sur  son  Certainement  qull  le  Ihut,  dit  François.  — 

front  et  la  même  incertitude  dans  son  regard.  Cherchez  bien  dans  vos  souvenirs ,  monsei- 

Il  en  était  là  de  ses  recherches ,  lorsque  Au-  gneur ,  est-ce  à  la  cour  que  vous  l'avez  vue  ? 

rilly  s'approcha  vivement  du  pied  de  l'échelle.  _  Non,  je  ne  crois  pas.  —  En  France,  en  Na- 

—  Vite,  vite,  monseigneur,  descendez,  dit  varrc,  en  Flandre?  —  Non.  —  C*est  une  Espa- 
Aurilly,  j'entends  des  pas  au  bout  de  la  rue  gnole  peut-être?  —  Je  ne  crois  pas.  — Une 
voisine.  Anglaise?  quelque  dame  de  la  reine  Elisabeth  ? 

Mais  au  heu  de  se  rendre  à  cet  avis,  le  duc  —  Non ,  non ,  elle  doit  se  rattacher  à  ma  vie 

descendit  lentement,  sans  rien  perdre  de  son  d'une  façon  plus  intime;  je  crois  qu'elle  m*est 

attention  à  interroger  ses  souvenirs.  apparue  dans  quelque  terrible  circonstance.  — 

—  U  était  temps,  dit  Aurilly.  —  De  quel  cdté  Alors  vous  la  reconnaîtrez  facilement,  car,  Dieu 
vient  le  bruit?  demanda  le  duc.  —  De  ce  côté,  merci  !  la  vie  de  monseigneur  n'a  pas  vu  beau- 
dit  Aurilly,  et  il  étendit  la  main  dans  la  direc-  coup  de  ces  circonstances  dont  Son  Altesse  par- 
tion  d'une  espèce  de  ruelle  sombre.  lait  tout  à  l'heure.  —  Tu  trouves?  dit  François, 

Le  prince  écouta.  avec  un  funèbre  sourire. 

—  Je  n'entends  plus  rien,  dit-il.  —  La  pcr-  ^     Aurilly  s'inclina. 

sonne  se  sera  arrêtée  ;  c'est  quelque  espion  qui  —  Vois-tu,  dit  le  duc,  maintenant  je  me  sens 

nous  guette.  —  Enlève  l'échelle,  dit  le  prince,  assez  maître  de  moi  pour  analyser  mes  sensa- 

Aurilly  obéit;  le  prince,  pendant  ce  tcropsi^  tions  :  cette  femme  est  belle ,  mais  belle  à  la 

s'assit  sur  le  banc  de  pierre  qui  bordait  de  façon  d*une  morte ,  belle  comme  une  ombre  p 

chaque  côté  la  porte  de  la  maison.  belle  comme  les  figures  qu'on  voit  dans  les  ré- 

'  Le  bruit  ne  s'était  point  renouvelé ,  et  pcr^  ves  ;  aussi  me  semble-t-il  que  c'est  dans  un 

sonne  ne  paraissait  à  l'extrémité  de  la  ruelle,  rêve  que  je  l'ai  vue ,  et,  continua  le  duc,  j*ai 

Aurilly  revint.  fait  deux  ou  trois  rêves  effrayants  dans  ma  vie, 

—  Eh  bien,  monseigneur,  demanda-t-il ,  est-  et  qui  m'ont  laissé  comme  un  (Void  au  coeur, 
elle  belle?  —  Fort  belle,  répondit  le  prince  d'un  Eh  bien!  oui ,  j'en  suis  sûr  maintenant ,  c*est 
air  sombre.  —  Qui  vous  fait  si  triste  alors,  dans  un  de  ces  rêves-là  que  j'ai  tu  ht  femme 
monseigneur?  Vous  aurait-elle  vu?  —  Elle  delà-haut. —Monseigneur,  monseigneur,  s*é- 
dort.  —  De  quoi  vous  préoccupez-vous  en  ce  cria  Aurilly,  que  Votre  Altesse  me  permette  de 
cas?  lui  dire  que,  rarement,  je  l'ai  entendue  expri- 

Lc  yrince  ne  répondit  pas.  mer  si  douloureusement  sa  susceptibilité  en 


374 


LES  QUARANTE-CINQ. 


matière  de  sommeil  ;  le  cœur  de  Son  Altesse 
est  heureusement  trempé  de  manière  à  lutter 
avecfacier  le  plus  dur,  et  les  vivants  n'y  mor- 
dent pas  plus  que  les  ombres,  j'espère  ;  tenez, 
moi,  monseigneur,  si  je  ne  me  sentais  sous  le 
poids  de  ^u'^lque  regard  qui  nous  surveille  de 
cette  rue,  j'y  monterais  à  mon  tour,  à  Téchclle, 
et  j'aurais  raison,  je  vous  le  promets,  du  rêve, 
de  Tombre  et  du  frisson  de  Votre  Altesse.  — 
Ma  foi,  tu  as  raison,  Aurilly ,  va  chercher  Té- 
chelle;  drcssc-la  et  monte;  qu'importe  le  sur- 
veillant! n'es-ttt  pas  à  moi?  Regarde,  Aurilly, 
regarde. 

Aurilly  avait  déjà  fait  quelque  pas  pour  obéir 
à  son  maître ,  quand  soudain  un  pas  précipité 
retentit  sur  la  place,  et  Henri  cria  au  duc  ; 

—  Alarme  !  monseigneur,  alarme  ! 
D'un  seul  bond  Aurilly  rejoignit  le  duc. 

—  Vous ,  dit  le  prince ,  vous  ici ,  comte  !  et 
sous  quel  prétexte  avez-vous  quitté  votre  poste? 
-~  Monseigneur,  répondit  Henri  avec  fermeté , 
si  Votre  Altesse  croit  devoir  me  faire  punir , 
elle  le  fera.  En  attendant,  mon  devoir  était  de 
venir  ici,  et  m'y  voici  venu. 

Le  duc,  avec  un  sourire  significatif,  jeta  un 
coup  d'œil  sur  la  fenêtre. 

—  Votre  devoir,  comte? Expliquez-moi  cela, 
dit-il.  —  Monseigneur ,  des  cavaliers  ont  paru 
du  côté  de  l'Escaut;  on  ne  sait  s'ils  sont  amis 
ou  ennemis.  -—  Nombreux?  demanda  le  duc 
avec  inquiétude.  —  Très  nombreux ,  monsei- 
gneur. -^*  Eh  bien!  comte,  pas  de  fausse  bra- 
voure, vous  avez  bien  fait  de  revenir;  faites 
réveiller  vos  gendarmes,  longeons  la  rivière 
qui  est  moins  large,  et  décampons,  c'est  le  plus 

.  prudent  parti.  —  Sans  doute,  monseigneur, 

.  sans  doute  ;  mais  il  serait  urgent ,  je  crois,  de 
prévenir  mon  frère.  —  Deux  hommes  suffiront. 

^  —  Si  deux  hommes  suffisent,  monseigneur, 
dit  Henri,  j'irai  avec  un  gendarme.—  Non 
pas,  morbleu,  dit  vivement  François,  non  pas, 
Du  Bouchage,  vous  viendrez  avec  nous.  Peste! 
ce  n'est  point  en  de  pareils  moments  que  l'on 
se  sépare  d'un  défenseur  tel  que  vous.  —  Vo- 
ire Altesse  emmène  toute  l'escorte?  -*  Toute. 
—  C'est  bien,  monseigneur,  répliqua  Henri  en 

.  s'inclinant;  dans  combien  de  temps  part  Votre 
Altesse?  —  Tout  de  suite,  comte.  —  Hola! 
quelqu'un,  cria  Henri. 
Le  jeune  enseigne  sortit  de  la  ruelle  comme 


s'il  n'eût  attendu  que  c  t  ordre  de  son  chef  pour 
paraître. 

Henri  lui  donna  ses  ordres ,  et  presque  aus- 
sitôt on  vit  les  gendarmes  se  replier  sur  h 
place  de  toutes  les  extrémités  du  bourg,  en 
faisant  leurs  préparatifs  de  départ. 

Au  milieu  d'eux  le  duc  s'entretenait avecles 
officiers. 

Puis,  se  tournant  vers  Aurilly  : 

—  Toi ,  tu  vas  rester  ici ,  lui  dit-il.  Celte 
femme  ne  peut  nous  suivre.  Et  d'ailleurs  je 
connais  assez  ces  Joyeuse  pour  savoir  que  ce- 
lui-ci n'osera  point  emmener  sa  maîtresse  avec 
lui  en  ma  présence.  D'ailleurs  nous  n'allons 
point  au  bal,  et  nous  courrons  d'un  train  qui 
fatiguerait  la  dame.  — Oii  va  monseigneur?— 
En  France  ;  je  crois  que  mes  affaires  sont  tout 
à  fait  gâtées  ici.  —  Mais  dans  quelle  partie  de 
la  France?  Monseigneur  pense-t-il  qu'il  soit 
prudent  pour  lui  de  retourner  à  la  cour? — Non 
pas;  aussi  selon  toutes  les  apparences  je  m'ar- 
rêterai en  route  dans  un  de  mes  apanages,  à 
Château-Thierry,  par  exemple.  — Votre  Al- 
tesse est-elle  fixée?  —  Oui ,  Château-Thierry 
me  convient  sous  tous  les  rapports,  c'est  à  une 
distance  convenable  de  Paris ,  à  vingt-quatre 
lieues;  j'y  surveillerai  messieurs  de  Guise,  qui 
sont  la  moitié  de  l'année  à  Soissons.  Donc,  c'est 
à  Château-Thierry  que  tu  m'amèneras  la  belle 
inconnue.  —  Mais ,  monseigneur ,  elle  ne  se 
laissera  peut-être  pas  emmener.  —  Es-tu  fou? 
puisque  Du  Bouchage  m'accompagne  h  Cbi- 
teau-Thierry ,  et  qu'elle  suit  Du  Bouchage,  les 
choses  au  contraire  iront  toutes  seules.  —Hais 
elle  peut  vouloir  afier  d'un  autre  côté ,  si  elle 
remarque  que  j'ai  de  la  pente  à  la  conduire 
vers  vous.  —  Ce  n'est  pas  vers  moi  que  tu  la 
conduiras,  mais ,  je  te  le  répète,  c'est  vers  le 
comte.  Allons  donc!  mais,  parole  d'honneur, 
on  croirait  que  c'est  la  première  fois  que  tu 
m'aides  en  pareille  circonstance.  As-tu  de  l'ar- 
gent ?  —  J'ai  les  deux  rouleaux  d'or  que  Votre 
Altesse  m'a  donnés  au  sortir  du  camp  des  pol- 
ders. ~~  Va  donc  de  l'avant.  Et  par  tous  les 
moyens  possibles,  tu  entends?  par  tous,  amène- 
moi  ma  belle  inconnue  à  Château-Thierrj; 
peut-être  qu'en  la  regardant  de  plus  près  je  la 
reconnaîtrai.  —  Et  le  valet  aussi?  —  Oui,  s'il 
ne  te  gêne  pas.  —  Mais  s'il  me  gêne.  —Fais  de 
lui  ce  que  tu  Cais  d*une  pierre  que  tu  rencoa- 


LES  QUARANTE-CINQ. 


375 


très  sur  ton  cticmin,  jette4e  dans  un  fossé.  — * 
Lîicn,  monseigneur. 

Tandis  que  les  deux  funèbres  conspirateurs 
dressaient  leurs  plans  dans  Fombre,  Henri  mou- 
lait au  premier  et  réveillait  Remy. 

Remy,  prévenu,  frappa  à  la  porte  d^une  cer- 
taine façon,  et  presque  aussitôt  la  jeune  femme 
ouvrit. 

Derrière  Remy,  elle  aperçut  Du  Bouchage; 

—  Bonsoir ,  monsieur,  dit-elle  avec  un  sou- 
rire que  son  visage  avait  désappris.—  Oh!  par- 
donnez-moi, madame,  se  hâta  de  dire  le  comte, 
je  ne  viens  pas  vous  importuner,  je  viens  vous 
faire  mes  adieux.  —  Vos  adieux  !  vous  partez , 
monsieur  le  comte?  —  Pour  la  France ,  oui , 
madame.  —  Et  vous  nous  laissez?  —  Ty  suis 
forcé,  madame,  mon  premier  devoir  étant  d'o- 
béir au  prince.  —  Au  prince?  il  y  a  un  prince 
ici?  dit  Remy.  —  Quel  prince?  demanda  Diane 
en  pâlissant.  —  M.  le  duc  d'Anjou,  que  Ton 
croyait  mort,  et  qui  est  miraculeusement  sauvé, 
nous  a  rejoints. 

Diane  poussa  un  cri  terrible,  et  Remy  devint 
si  pâle,  qu'il  semblait  avoir  été  frappé  d'une 
mort  subite. 

^  Répétez-moi ,  balbutia  Diane ,  que  M.  le 
duc  d'Anjou  est  vivant,  que  M.  le  duc  d'Anjou 
est  ici.  —  S'il  n'y  était  point,  madame,  et  s'il 
Dc  me  commandait  de  le  suivre,  je  vous  eusse 
accompagnée  jusqu'au  couvent  dans  lequel, 
m*avcz-vous  dit,  vous  comptez  vous  retirer. 
—Oui ,  oui ,  dit  Remy ,  le  couvent,  madame, 
le  couvent. 

Et  il  appuya  un  doigt  sur  ses  lèvres. 

Un  signe  de  tète  de  Diane  lui  apprit  qu'elle 
avait  compris  ce  signe. 

—  Je  vous  eusse  accompagnée  d'autant  plus 
volontiers,  madame,  continua  Henri,  que  vous 
{lourrez  être  inquiétée  par  les  gens  du  prince . 
—  Comment  cela? —  Oui,  tout  me  porte  à 
croire  qu'il  sait  qu'une  femme  habite  cette  mai- 
sou,  et  il  pense  sans  doute  que  cette  femme  est 
une  amie  à  moi.  —  Et  d'où  vous  vient  cette 
croyance?  —  Notre  jeune  enseigne  l'a  vu  dres- 
ser une  échelle  contre  la  muraille  et  regarder 
par  cette  fenêtre.  —  Oh  !  s'écria  Diane ,  mon 
Dieu!  mon  Dieu!  —  Rassurez-vous ,  madame, 
il  l'a  entendu  dire  à  son  compagnon  qu'il  ne 
vous  connaissait  pas.  —  N'importe,  n'importe , 
(lit  la  jeune  femme  en  regardant  Remy.  — 


Tout  ce  que  vous  voudrez,  madame,  tout,  dit 
Remy  en  armant  ses  traits  d'une  suprême  ré- 
solution. —  Ne  vous  alarmez  point,  madame, 
dit  Henri,  le  duc  va  partir  à^  l'instant  même  ; 
un  quart  d'heure  encore  et  vous  serez  seule  et 
libre.  Permettez-moi  donc  de  vous  saluer  avec 
respect  et  de  vous  dire  encore  une  fois  que 
jusqu'à  mon  soupir  de  mort  mon  coeur  battra 
pour  vous  et  par  vous.  Adieu  !  madame,  adieu  l 
Et  le  comte,  s'inclinant  aussi  religieusement 
qu'il  eût  fait  devant  un  autel,  Gt  deux  pas  en 
arrière. 

—  Non,  non,  s'écria  Diane  avec  régarement 
de  la  fièvre  ;  non,  Dieu  n'a  pas  voulu  cela;  non  ; 
Dieu  avait  tué  cet  homme ,  il  ne  peut  l'avoir 
ressuscité;  non,  non,  monsieur;  vous  vous 
trompez,  il  est  mort! 

En  ce  moment  même ,  et  comme  pour  ré- 
pondre à  cette  douloureuse  invocation  à  la  mi- 
séricorde céleste ,  la  voix  du  prince  retentit 
dans  la  rue. 

—  Comte,  disait-elle,  comte,  vous  nous  faites 
attendre.  —  Vous  l'entendez,  madame,  dit 
Henri.  Une  dernière  fois,  adieu. 

Et  serrant  la  main  de  Remy,  il  s'élança  dans 
l'escalier. 

Diane  s'approcha  de  la  fenêtre,  tremblante 
et  convulsive  comme  l'oiseau  que  fascine  le  ser- 
pent des  Antilles. 

Elle  aperçut  le  duc  à  cheval  :  son  visage  était 
coloré  par  la  lueur  des  torches  que  portaient 
deux  gendarmes. 

—  Oh!  il  vit,  le  démon,  il  vit,  murmura 
Diane  à  l'oreille  de  Remy  avec  un  accent  telle- 
ment terrible ,  que  le  digne  serviteur  en  fat 
épouvanté  lui-même;  il  vit,  vivors  aussi  ;  il 
part  pour  la  France.  Soit,  Remy,  c'est  en  France 
que  nons  allons. 

Les  préparatifs  du  départ  des  gendarmes 
avaient  jeté  la  confusion  dans  le  bourg;  leur 
départ  fit  succéder  le  plus  profond  sileace  au 
bruit  des  armes  et  des  voix. 

Remy  laissa  ce  bruit  s'éteindre  peu  à  peu  et 
se  perdre  tout  à  (ait;  puis,  lorsqu'il  crut  la 
maison  complètement  déserte,  il  descendit  dans 
la  salle  basse  pour  s'occuper  de  son  départ  et 
de  celui  de  Diane. 

Mais,  en  poussant  la  porte  de  cette  salle,  il 
fut  bien  surpris  de  voir  un  homme  «issis  près 
du  feu,  le  visage  tourné  de  son  côté. 


S76 


LES  QUAR/IMB-€INQ. 


Cet  homme  guettait  éTidcmment  la  sortie  de 
Rcmy,  quoique  on  rapcrcevant  il  eût  pris  Tair 
de  la  plus  profomle  insouciance. 

Remy  s'approcha ,  selon  son  habitude ,  avec 
une  démarche  lente  et  brisée ,  en  découvrant 
son  ft-ont  chauve  et  pareil  à  celui  d'un  vieillard 
accablé  d'années. 

Celui  vers  lequel  il  s'approchait  avait  la  lu- 
mière derrière  lui  •  de  sorte  que  Rcmy  ne  put 
distinguer  ses  traits. 

"—  Pardon ,  monsieur,  dit-il ,  je  me  croyais 
seul  ou  presque  seul  ici.  — Moi  aussi,  répondit 
l'interlocuteur;  mais  je  vois  avec  plaisir  que 
j'aurai  des  compagnons.  —  Oh  !  de  bien  tristes 
compagnons,  monsieur,  se  hâta  de  dire  Remy, 
car,  excepté  un  jeune  homme  malade  que  je 
ramène  en  France...  —  Ah  !  fit  tout  à  coup  Au- 
rilly  en  affectant  toute  la  bonhomie  d'un  bour- 
geois compatissant ,  je  sais  ce  que  vous  voulez 
dire.— Vraiment?  demanda  Remy  .—Oui,  vous 
voulez  parler  de  la  jeune  dame.  —  De  quelle 
jeune  dame?  s'écria  Remy  sur  Ui  défensive.  — 
Là!  là,  ne  vous  fâchez  point,  mon  bon  ami, ré- 
pondit Aurilly  ;  je  suis  l'intendant  de  la  maison 
(le  Joyeuse  ;  j'ai  rejoint  mon  jeune  maître  par 
Tordre  de  son  frère  ;  et,  à  son  départ,  le  comte 
m'a  recommandé  une  jeune  dame  et  un  vieux 
serviteur  qui  ont  l'intention  de  retourner  en 
France  api^  l'avoir  suivi  en  Flandre... 

Cet  homme  parlait  ainsi  en  s'approchant  de 
Remy  avec  un  visage  souriant  et  affectueux.  11 
s'était  placé,  dans  son  mouvement,  au  milieu 
du  rayon  de  la  lampe,  ea  sorte  que  toute  la 
clarté  l'illuminait. 

Remy  alors  put  le  voir. 

liais  au  lieu  de  s'avancer  de  son  cdié  vers  son 
interlocuteur,  Rcmy  fit  un  pas  en  arrière,  et  un 
sentiment  semblable  à  celui  de  l'horreur  se  pei- 
gnit un  instant  sur  son  visage  mutilé. 

—  Yous  ne  répondez  pas ,  on  dirait  que  je 
vous  fais  peur? demanda  Aurilly  de  son  visage 
1c  plus  souriant. — Monsieur,  répondit  Rcmy  en 
affectant  une  voix  cassée,  pardonnez  à  un  pau- 
vre vieillard  que  ses  malheurs  et  ses  blessures 
ont  rendu  timide  et  défiant.  —  Raison  de  plus, 
mon  ami ,  répondit  Aurilly,  pour  que  vous  ac- 
ceptiez le  secours  et  l'appui  d'un  honnête  com- 
pagnon; d'ailleurs,  comme  je  vous  l'ai  dit  tout-à- 
llieure,  je  riens  de  la  part  d'un  maître  qui  doit 


vous  inspirer  confiance.  —  Assurément,  mco- 
sieur. 
Et  Remy  fit  un  pas  en  arrière. 

—  Vous  me  quittez?....  — Je  vais  consulter 
ma  maltresse;  je  ne  puis  rien  prendre sar moi, 
vous  comprenez.  —  Oh!  c'est  natarel;  mais 
permettez  que  je  me  présente  moi-même,  ]<: 
lui  expliquerai  ma  mission  dans  tous  ses  dé- 
tails. —  Non,  non,  merci  :  madame  dort  peot- 
étre  encore ,  et  son  sommeil  m*est  sacré.  - 
Gomme  vous  voudrez.  D*ailleurs ,  je  n'ai  p!u< 
rien  à  vous  dire,  sinon  ce  que  mon  maître  m'a 
chargé  de  vous  communiquer.  —  A  moi?— A 
vous  et  à  la  jeune  dame.  —  Votre  maître, M.) 
comte  Du  Bouchage,  n'est-ce  pas?  *  Lui-même. 
—  Merci,  monsieur. 

Lorsqu'il  eut  refermé  la  porte,  toutes  les  ap- 
parences du  vieillard ,  excepté  le  front  chauve 
et  le  visage  ridé,  disparurent  à  l'instant  même, 
et  il  monta  l'escalier  avec  une  telle  précipita- 
tion et  une  vigueur  si  extraordinaire,  que Toii 
n'eût  pas  donné  vingt-cinq  ans  à  ce  vieillard 
qui,  un  instant  auparavant,  en  paraissait 
soixante. 

—  Madame!  madame!  s'écria  Remr  d'une 
voix  altérée ,  dès  qu'il  aperçut  Diane.  —  Di 
bien!  qu'y  a-t-il  encore,  Rcmy?  le  duc  û'est-H 
point  parti?  —  Si  fait,  madame  ;  mais  il  y  a  ifi 
un  démon  mille  fois  pire,  mille  fois  plus  à  crain- 
dre encore  que  lui  ;  un  démon  sur  lequel  tous 
les  jours,  depuis  six  ans,  j'ai  appelé  la  vengeance 
du  ciel  comme  vous  le  faisiez  aussi  en  atten- 
dant la  mienne. — Aurilly,  peut-être  ?  demanda 
Diane.—  Aurilly  lui-même;  Tinfâme  est  là,  c» 
bas,  oublié  comme  un  serpent  hors  du  nid  par 
son  infernal  complice.  —  Oublié  !  dis-tu,  Remy» 
oh!  tu  te  trompes;  toi  qui  connais  le  duc,  tu 
sais  bien  tfu'il  ne  laisse  point  au  hasard  le  soin 
de  faire  le  mal,  quand  ce  mal  il  j)cutlc  faire 
lui-même  ;  non  !  non  !  Remy,  Aurilly  n'est  point 
oublié  ici,  il  y  est  laissé,  et  laissé  pour  un  des- 
sein quelconque,  crois  moi.  —  Oh  !  sar  lui,  ma- 
dame, je  croirai  tout  ce  que  vous  voudrcil- 
Mc  connaît-il?  —  Je  ne  crois  pas.  —  Et  Ta-t-il 
reconnu?  —  Oh  moi!  madame,  répondit  Remy 
avec  un  triste  sourire,  moi,  l'on  ne  me  recon- 
naît pas.  —  Il  m'a  devinée,  peut-être?  —  Non , 
car  il  a  demandé  à  vous  voir.  — Rcmy,  je  te 
dis  que,  s'il  ne  m'a  point  reconnue,  il  me  soup 
çonne.  — En  ce  cas  rien  de  plus  simple, dit 


LES  QUARANTE-aNQ. 


2n 


Remy  d^iin  air  sombre,  et  Je  remercie  Dieu  de 
nous  traeer  si  franchement  notre  route;  te 
bourg  est  désert,  TinMmc  est  seul ,  comme  je 
suis  seul...  j*ai  tu  un  poignard  à  sa  ceinture... 
j'ai  un  couteau  à  la  mienne....  —  Un  moment, 
Remy,  un  moment,  dit  Diane,  je  ne  tous  dis- 
pute pas  la  vie  de  ce  misérable  ;  mais,  avant  de 
le  tuer,  il  faut  savoir  ce  qu'il  nous  veut,  et  si , 
dans  la  situation  où  nous  sommes,  il  n'y  a  pas 
moyen  d'utiliser  le  mal  qu'il  veut  nous  faire. 
Gomment  s'est-il  présenté  à  vous,  Remy?  — 
Comme  l'intendant  de  M.  Du  Bouchage,  ma- 
dame. —  Tu  vois  bien ,  il  ment  donc;  il  a  un 
intérêt  à  mentir.  Sachons  ee  qu'il  veut,  tout  en 
lui  cachant  notre  volonté  à  nous.  —  J'agirai 
selon  vos  ordres,  madame.— Pour  le  moment, 
que  demande-t-il  ?  —  A  vous  accompagner.  — 
En  quelle  qualité?  —  En  qualité  d'intendant  du 
comte. —Dis-lui  que  j'accepte.  —  Oh  !  madame. 
—Ajoute  que  je  suis  sur  le  point  de  passer  en 
Angleterre,  où  j'ai  des  parents,  et  que  cepen- 
dant j'hésite;  mens  comme  lui  ;  pour  vaincre, 
Remy,  il  faut  au  moins  combattre  à  armes  éga- 
les.—Mais  il  vous  verra.  —  Et  mon  masque  ! 
Bailleurs  je  soupçonne  qu'il  me  connaît,  Remy. 
—  Alors,  s'il  vous  connaît,  il  vous  tend  un  piège. 
— Le  moyen  de  s'en  garantir  est  d'avoir  l'air  d'y 
tomber.  —  Cependant?  —  Voyons ,  que  crains- 
la  ?  connais-tu  quelque  chose  de  pire  que  la 
mort?— Non!  — Eh  bien!  n'es-tu  donc  plus 
décidé  à  mourir  pour  l'accomplissement  de  no- 
tre vœu?  —  Si  fait;  mais  non  pas  mourir  sans 
Tcngeance.  —  Remy,  Remy,  dit  Diane  avec  un 
regard  brillant  d'une  exaltation  sauvage ,  nous 
nous  vengerons,  sois  tranquille,  toi  du  valet, 
moi  du  maître.  —  Eh  bien  !  soit,  madame,  c'est 
chose  dite.  —  Va,  mon  ami,  va. 

Et  Remv  descendit,  mais  hésitant  encore.  Le 
brate  jeune  homme  avait,  à  la  vue  d'AurilIy, 
ressenti  malgré  lui  ce  frissonnement  nerveux 
plein  de  sombre  terreur  que  l'on  ressent  à  la 
me  des  reptiles;  il  voulait  tuer,  parcequ'il  avait 
eu  peur  .Mais  cependant,au  fur  et  à  mesure  quMl 
descendait,  la  résolution  rentrait  dans  cette  âme 
si  fortement  trempée,  et,  en  rouvrant  la  porte,il 
était  résolu,  malgré  l'avis  de  Diane,  à  interro- 
ger Aurilly ,  à  le  confondre,  et,  s'il  trouvait  en 
lai  les  mauvaises  intentions  qu'il  lui  soupçon- 
nait, à  le  poignarder  sur  là  place. 


(Tétait  ainsi  que  Aemy  entendait  \^  diplo- 
matie. 

Aurilly  l'attendait  avec  impatience;  il  avait 
ouvert  la  fenêtre  afin  de  garder  d'un  seul  coup> 
(Tœil  toutes  les  issues. 

Remy  vint  à  lui  armé  d^nne  résôhition  iné- 
branlable ;  aussi  ses  paroles  furent-elles  douces^ 
et  calmes. 

—  Monsieur,  lui  dit-il,  ma  maltresse  ne  peut 
accepter  ce  que  vous  lui  proposez.  —  Et  pour- 
quoi cela?  —  Parce  que  vous  n*ctes  point  l'in- 
tendant de  M.  Do  Bouchage. 

Aurilly  pâlit. 

—  Mais  qui  vous  a  dit  cela?  demattda-t-iL 
—  Rien  de  plus  simple.  M.  Du  Bouchage  m'a. 
quitté  en  me  recommandant  la  personne  que 
j'accompagne,  et  M.  Du  Bouchage,  en  me  quit- 
tant, ne  m'a  pas  dit  un  mot  de  vous.  —  D  ne 
m'a  vu  qu'après  vous  avoir  quitté.  —  Menson- 
ges ,  monsieur,  mensonges  ! 

Aurilly  se  redressa;  l'aspect  de  Remy  lui 
donnait  toutes  les  apparences  d'un  vieillard. 

—  Vous  le  prenez  sur  un  singulier  ton,  brave 
homme ,  dit-il  en  fronçant  le  sourcil*  Prenes 
garde,  vous  êtes  vieux,  je  suis  jeune  ;  vous  ètea 
faible,  je  su»  fort. 

Remy  sourit,  mais  ne  répondit  rien. 

—  Si  je  vous  voulais  du  mal  à  vous  ou  à  vo- 
tre maîtresse,  continua  Aurilly,  je  n'aurais  que 
la  main  à  lever.  —  Oh  !  oh  !  fit  Remy,  peut-èti« 
me  trompai- je  ;  et  est-ce  du  bien  que  voua  lui 
voulez?—  Sans  doute.  —  Eipliqucz-moi  ce  que 
vous  désirez,  alors.— Mon  ami,  dit  Aurilly,  je 
désire  faire  votre  fortune  d'un  seul  coup,  si  vous 
me  servez.  — Et  si  je  ne  vous  sers  pas? — En 
ce  cas-là,  puisque  vous  me  parlez  franchement^ 
je  vous  répondrai  avec  une  pareille  franchise  : 
en  ce  ca»-là,  je  désire  vous  tuer.  —  Me  tuer! 
ah!  fit  Remy  avec  un  sombre  sourire.— 'Oui» 
j'ai  plein  pouvoir  pour  cela. 

Remy  respira. 

—  Mais  pour  que  je  yous  serve,  dit-il,  fautai 
au  moins  que  je  connaisse  vos  projets.  —  Les 
voici  :  Vous  avez  deviné  juste,  mon  brave iiom- 
me,  je  ne  suis  point  au  comte  Du  Bouchage. 
-^  Ah  !  et  à  qui  étes-vous?  —  Je  suis  à  un  plus 
puissant  seigneur.  —  Faite»-y  attention  :  vous 
allez  mentir  encore.  —Et  pourquoi  cela?— Au- 
dessus  de  la  maison  de  Joyeuse,  je  ne  vois  pas 
beaucoup  de  maisons.  —  Pas  même  la  mai^iOD 


378 


LES  QUAIIANT&-CLNQ. 


de  France?  — Oh!  oh!  fit  Remy.  — Et  voilà 
comme  elle  paye,  ajouta  Aurilly  en  glissant  un 
des  rouleaux  d*or  du  duc  d'Anjou  dans  la  main 
de  Remy. 

Remy  tressaillit  au  contact  de  cette  main,  et 
fit  un  pas  en  arrière. 

— *  Vous  êtes  au  roi?  demanda-t-il  avec  une 
naïveté  qui  eût  fait  honneur  même  à  un  homme 
plus  rusé  que  lui.  —  Non,  mais  à  son  frère,  M.  le 
duc  d'Anjou.  —  Ah  I  très  bien ,  je  suis  le  très 
humble  serviteur  de  monsieur  le  duc.  —  A  mer- 
veille.—Mais  après?— Gomment,  après?  — 
Oui,  que  désire  monseigneur?  —  Monseigneur, 
très  cher,  dit  Aurilly  en  s'approchant  de  Remy 
et  en  essayant  pour  la  seconde  fois  de  glisser 
le  rouleau  dans  la  main»  monseigneur  est  amou- 
reux de  votre  maîtresse.  — 11  la  connaît  donc? 

—  Il  Ta  vue.  —  It  l'a  vue!  s*écria  Remy,  dont 
la  mam  orispée  s'appuya  sur  le  manche  de  son 
ouuteau,  et  quand  cela  Ta-t-il  vue?— Ce  soir. 

—  Impossible,  ma  maîtresse  n'a  pas  quitté  sa 
chambre.  —  Eh  bien,  voilà  justement;  le  prince 
a  agi  comme  un  véritable  écolier,  preuve  qu'il 
est  véritablement  amoureux.  —  Comment  a-t-il 
agi?  voyons,  dites.  — 11  a  pris  une  échelle  et  a 
grimpé  au  balcon.  —  Ah  !  fit  Remy  en  compri- 
mant le3  battements  tumultueux  de  son  cœur, 
ah  1  voilà  comment  il  a  agi  ?  —  Il  paraît  qu'elle 
<ïst  fort  belle?  ajouta  Aurilly.  —  Vous  ne  l'avez 
donc  pas  vue ,  vous?  —  Non  ;  mais  d'après  ce 
que  monseigneur  m'a  dit ,  je  brûle  de  la  voir, 
ne  fût-ce  que  pour  juger  de  l'exagération  que 
l'amour  apporte  dans  un  esprit  sensé.  Ainsi 
donc,  c'est  convenu,  vous  êtes  à  nous. 

Et  pour  la  troisième  fois ,  Aurilly  essaya  de 
faire  acceptci  l'or  à  Remy. 

—  Certainement  que  je  suis  à  vous,  dit  Remy 
€n  repoussant  la  main  d' Aurilly  ;  mais  encore 
fautnil  que  je  sache  quel  est  mon  rôle  dans  les 
événements  que  vous  préparez.  —  Répondez- 
moi  d'abord  :  la  dame  de  là-haut  est-cllc  la 
maltresse  de  M.  Du  Bouchage  ou  de  son  frère? 

Le  sang  monta  au  visage  de  Remy. 

-^  Ni  de  Tun  ni  de  l'autre,  dit-il  avec  con- 
trainte; la  dame  de  là-haut  n'a  pas  d'amant. 
—Pas  d'amant!  mais  alors  c'est  un  morceau  de 
roi.  Une  femme  qui  n'a  pas  d'amant!  morbleu, 
monseigneur,  nous  avons  trouvé  la  pierre  phi- 
iosophale.  — Donc,  reprit  Remy,  monseigneur 
le  duc  d*Anjou  est  amourcui  de  ma  maîtresse? 


—  Oui.  —  Et  que  veut-il?  —  H  veut  Tavoir  à 
ChAteaU'Thierry,  où  il  se  rend  à  marches  for- 
cées. •—  Voilà,  sur  mon  âme,  une  passion  venue 
bien  vite.  —  C'est  comme  cela  que  les  passi<ms 
viennent  à  monseigneur.  —  le  ne  vois  à  cda 
qu'un  inconvénient,  dit  Remy.  —  Lequel?  — 
C'est  que  ma  maîtresse  va  s'embarquer  pour 
l'Angleterre.  —  Diable  !  voilà  en  quoi  justement 
vous  pouvez  m*ètre  utile,  décidez-la.  —  A  quoi? 

—  A  prendre  la  route  opposée.  —Vous  ne  con- 
naissez pas  ma  maîtresse,  monsieur,  c'est  une 
femme  qui  tient  à  ses  idées;  d'ailleurs,  ce  n'est 
pas  le  tout  qu'elle  aille  en  France  au  lieu  d'alkr 
à  Londres.  Une  fois  à  Chàteau-Thieny,  croyez- 
vous  qu'elle  cède  aux  désirs  du  prince? — Pour- 
quoi pas?  —  Elle  n'aime  pas  le  duc  d^Anjon.  — 
Bah!  on  aime  toujours  un  prince  du  sang.— 
Mais  comment  monseigneur  le  duc  d'Anjou,  s'il 
soupçonne  ma  maîtresse  d'aimer  M.  le  comte 
Du  Bouchage  ou  M.  le  duc  de  Joyeuse,  a-t-il  eu 
ridée  de  l'enlever  à  celui  qu'elle  aime? — Bon- 
homme, dit  Aurilly,  tu  as  des  idées  triviales,  et 
nous  aurons  de  la  peine  à  nous  entendre,  à  ce 
que  je  vois;  aussi  je  ne  discuterai  pas;  j^ai 
préféré  la  douceur  à  la  violence,  et  maintenant, 
si  tu  me  forces  à  changer  de  conduite,  eh  bien  ! 
soit,  j'en  changerai. —  Que  ferez-vous?  —  Je  te 
l'ai  dit,  j'ai  plein  pouvoir  du  prince.  Je  te  tuerai 
dans  quelque  coin,  et  j'enlèverai  la  dame. — 
Vouscroyezàl'impunité?— Je  croisa  toutceque 
mon  maître  me  dit  de  croire.Voyons,  décideras- 
tu  ta  maîtresse  à  venir  en  France?  —  Ty  tâ- 
cherai ;  mais  je  ne  puis  répondre  de  rieo.  —  Et 
quand  aurai-je  la  réponse?  —  Le  temps  de 
monter  chez  elle  et  de  la  consulter.  —  Cest 
bien,  monte,  je  t'attends.  —  Tobéis,  monsieur. 

—  Un  dernier  mot,  bonhomme;  tu  sais  que  je 
tiens  dans  ma  main  ta  fortune  et  ta  vie?  —  Je 
le  sais.  —  Cela  suffit,  va,  je  m'occuperai  des 
chevaux  pendant  ce  temps.  —  Ne  vous  hâtez 
pas  trop. — Bah!  je  suis  sûr  de  la  réponse; 
est-ce  que  les  princes  trouvent  des  crueUes? 

—  Il  me  semblait  que  cela  arrivait  quelquefois. 

—  Oui,  dit  Aurilly,  mais  c'est  chose  rare,  allez. 
Et  tandis  que  Remy  remontait,  Aurilly, 

comme  s'il  eût  été  certain  de  l'accomplissemenf 
de  ses  espérances ,  se  dirigeait  réellement  vers 
Tccurie. 

—  Eh  bien?  demanda  Diane  en  apercevant 
Remy.  —  Eh  bien  !  madame,  le  duc  vous  a  vue. 


LES  QUARANTE-CINQ. 


379 


—  Et...  —  Et  il  TOUS  aime.  —  Le  due  m'a  me  » 
ic  àixfi  m*aime  !  s'écria  Diane  ;  mais  tu  es  en 
délire,  ftemy.  —  Non,  je  tous  dis  ce  qu'il  m'a 
dit.— Et  qui  fa  dit  cela?  — Cet  homme!  cet 
Aurilly  !  cet  infâme!  —  Mais  s'il  m'a  vue,  il  m'a 
reconnue,  alors.  —  Si  le  duc  tous  eût  reconnue, 
croyei-Tous  qu'Aurilly  oserait  se  présenter  de- 
Tant  TOUS  et  tous  parler  d'amour  au  nom  du 
prince?  Non,  le  duc  ne  tous  a  pas  reconnue. 

—  Tu  as  raison,  mille  fois  raison,  Remy.  Tant 
de  choses  ont  passé  depuis  six  ans  dans  cet  es- 
prit infernal ,  qu'il  m'a  oubliée.  SuiTons  cet 
homme,  Remy.  —  Oui,  mais  cet  homme  tous 
reconnaîtra,  lui.  — Pourquoi  Teux-tu  qu'il  ait 
plus  de  mémoire  que  son  maître?  —  Oh!  parce 
que  son  intérêt  à  lui  est  de  se  souTenir,  tandis 
que  riDtérêt  du  prince  est  d'oublier;  que  le 
duc  oublie,  lui,  le  sinistre  débauché,  l'aTcugle, 
le  blasé,  l'assassin  de  ses  amours,  cela  se  con- 
çoit. Lui,  s'il  n'oubliait  pas,  comment  pourrait- 
il  Tivre?  Mais  Aurilly  n'aura  pas  oublié,  lui  ; 
i>'il  Yoit  Totre  Tisage,  il  croira  Toir  une  ombre 
vengeresse  et  tous  dénoncera.  —  Remy,  je 
croyais  t'aToir  dit  que  j'aTais  un  masque ,  je 
croyais  que  tu  m'aTais  dit  que  tu  aTais  un  cou- 
leau.—  C'est  Trai,  madame,  dit  Remy,  et  je 
commence  à  croire  que  Dieu  est  d'intelligence 
avec  nous  pour  punir  les  méchants. 

Alors,  appelant  Aurilly  du  haut  de  l'escalier  : 

—  Monsieur!  dit-il,  monsieur!— Eh  bien? 
demanda  Aurilly.  —  Eh  bien,  ma  maîtresse  re- 
mercie M.  le  comte  Du  Bouchage  d'aToir  ainsi 
pourvu  à  sa  sûreté,  et  elle  accepte  aTCC  recon- 
naissance Totre  offre  obligeante.  —  Cest  bien , 
c'est  bien,  dit  Aurilly,  préTenez-la  que  les  che- 
vaux sont  prêts.  —  Venez,  madame.  Tenez,  dit 
Hcmy  en  offrant  son  bras  à  Diane. 

Aurilly  attendait  au  bas  de  l'escalier,  lanterne 
en  main,  aTide  qu'il  était  de  Toir  le  Tisage  de 
Hnconnue. 

—  Diable!  murmura-t-il,  elle  a  un  masque. 
Oh!  mais  d'ici  à  Château-Thierry,  ses  cordons 
de  soie  seront  usés...  ou  coupés. 

On  se  mit  en  route. 

Aurilly  affectait  aTcc  Remy  le  ton  de  la  plus 
parfaite  égalité,  et,  aTCC  Diane,  les  airs  du  plus 
profond  respect. 

Mais  il  était  facile  pour  Remy  de  Toir  que  ces 
tirs  de  respect  étaient  intéressés. 

En  effet,  tenir  l'étrier  d'une  femme  quand 


elle  monte  à  cheTal  ou  qu*ene  en  descend; 
Teillcr  sur  chacun  de  ses  mouTements  aTec  sol- 
licitude, et  ne  laisser  échapper  jamais  une  oc- 
casion de  ramasser  son  gant  ou  d'agrafer  son 
manteau,  c'est  le  rôle  d'un  amant,  d'un  serri- 
teur  ou  d'un  curieux. 

En  touchant  le  gant,  Aurilly  Toyait  la  main , 
en  .^alànt  le  manteau,  il  regardait  sous  le 
masque  ;  en  tenant  l'étrier ,  il  proToquait  un 
hasard  qui  lui  fît  entreToir  ce  Tisage,  que  le 
prince,  dans  ses  souTenirs  confus,  n'aTait  point 
reconnu ,  mais  que  lui ,  Aurilly ,  avec  sa  mé- 
moire exacte,  comptait  bien  reconnaître. 

Mais  le  musicien  aTait  affaire  à  forte  partie , 
Remy  réclama  son  serrice  auprès  de  sa  com- 
pagne, et  se  montra  jaloux  des  préTenances 
d'AuriUy. 

Diane  elle-même ,  sans  paraître  soupçonner 
les  causes  de  cette  bienTeillance ,  prit  parti 
pour  celui  qu'Aurilly  regardait  comme  un  Tîeux 
serTjteur  et  Toulait  soulager  d'une  partie  de  sa 
peine ,  et  elle  pria  Aurilly  de  laisser  faire  à 
Remy  tout  seul  ce  qui  regardait  Remy. 

Aurilly  en  fut  réduit,  pendant  les  longues 
marches ,  à  espérer  l'ombre  et  la  pluie ,  pen- 
dant les  haltes,  à  désirer  les  repas. 

Pourtant  il  fut  trompé  dans  son  attente,  pluie 
ou  soleil  n'y  fiiisait  rien ,  et  le  masque  restait 
sur  le  Tisage  ;  quant  aux  repas,  ils  étaient  pris 
par  la  jeune  femme  dans  une  chambre  séparée. 

Aurilly  comprit  que,  s'il  ne  reconnaissait 
pas,  il  était  reconnu;  il  essaya  de  Toir  par  les 
serrures,  mais  la  dame  tournait  constamment 
le  dos  aux  portes;  il  essaya  de  Toir  par  les  fe- 
nêtres, mais  il  trouTa  dcTant  les  fenêtres  d'é- 
pais rideaux,  ou,  à  défaut  de  rideaux,  les  man- 
teaux des  Toyageurs. 

Ni  queAions  ni  tentatiTes  de  corruption  ne 
réussirent  sur  Remy;  le  senriteur  annonçait 
que  telle  était  la  Tolonté  de  sa  maîtresse  et  par 
conséquent  la  sienne. 

—  Mais  ces  précautions  sont-elles  donc  pri- 
ses pour  moi  seul?  demandait  Aurilly.  —  Non, 
pour  tout  le  monde.  —  Mais  enfin ,  M.  le  duc 

d*Anjou  Ta  Tue  ;  alors  elle, ne  se  cachait  pas.-* 
Hasard,  pur  hasard ,  répondait  Remy,  et  c'est 
justement  parce  que,  malgré  elle,  ma  maîtresse 
a  été  Tue  par  M.  le  duc  d'Anjou,  qu'elle  prend 
ses  précautions  pour  n'être  plus  Tue  par  per- 
sonne. 


390 


LES  QUAIUNT&CWQ. 


Cependant  les  jours  s^éooulaienl,  oo  appro- 
chait du  terme,  et,  grâce  aux  précautions  de 
Remy  et  de  sa  maîtresse,  la  eurioaité  d^Aarilly 
atait  été  mise  en  déCuut. 

T)éjà  la  Picardie  apparaissait  aux  regards  des 
voyageurs.  * 

Aurillyqui,  depuis  trois  ou  quatre  jours, 
essayait  de  tout,  de  la  bonne  mine,  de  la  bou- 
derie, des  petits  soins,  et  presque  dos  viulen- 
oes,  commençait  à  perdre  patience,  et  les  man- 
\9L\ê  instincts  de  sa  nature  prenaient  peu  à  peu 
le  dessus. 

On  eût  dit  qu*il  comprenait  que,  sous  le  Toile 
de  cette  femme,  était  caché  un  secret  mortel. 

Un  jour  il  demeura  un  peu  en  arrière,  utcc 
Remy,  et  renouYola  sur  lui  ses  lentatites  de 
séduction,  que  Remy  repoussa,  comme  d'ha- 
bitude. 

—  Enfin ,  dit  Aurilly,  il  faudra  cependant 
Itien  qu*ttn  jour  ou  Tautre  je  voie  ta  maîtresse. 
-^  Sans  doute ,  âh  Remy,  mais  ce  sera  au  jour 
qu*ollc  Toudra ,  et  non  au  jour  que  vous  vou- 
drez. ^  Cependant,  si  j*employais  laforcet  dit 
AnrîUy. 

Un  éclair  qu^ii  ne  put  retenir,  jaillit  des  yeux 
de  Remy. 

--  Essayez  !  dit-il. 

Aurilly  vit  l'éclair,  il  comprit  ce  qui  vivait 
d'énergie  dans  celui  qu'il  prenait  pour  un  vieil- 
lard. 

11  se  mit  à  rire. 

—  Que  je  suis  fou  !  dit-il ,  et  que  m'iidportc 
qui  elle  est  ?  C'est  bien  la  même,  n'est-ee  pas, 
que  M.  le  duc  d'Anjou  a  vue?  — Certes!  —  fit 
qu'il  m'a  dit  de  lui  amènera  Château-Thierry? 
•«-Otti.— Eh  bien,  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut; 
ce  n'est  pas  moi  qui  suis  amoureux  d'elle,  c'est 
monseigneur,  et  pourvu  que  vous  ne  cherchiez 
pas  a  fuir,  à  m'échappcr...  —  En  avons-nous 
l'air?  dit  Remy.  —  Non.  —  Nous  en  avons  si 
peu  l'air,  et  c'est  si  peu  notre  intention ,  que , 
n'y  ftissiez-vous  pas,  nous  continuerions  notre 
route  pour  Château-Thierry;  si  le  duc  désire 
nous  voir  nous  désirons  le  voir  aussi,  nous.— 
Alors,  dit  Aurilly,  cela  «ombe  à  merveille. 

Puis,  comme  s'il  eût  voulu  s'assurer  du  désir 
réel  qu'avaient  Remy  et  sa  compagne  de  ne 
pas  changer  de  chemm  : 

—  Votre  maîtresse  veut-elle  s'arrêter  ici  quel- 
ques instants?  dit-il. 


Et  il  moatrait  une  espèce  d'hôteUerie  sorb 
roule. 

«—  Vous  savez,  lui  dit  Remy,  que  ma  mi- 
tresse  ne  s'arrête  que  dans  les  villes,  ^k  ri- 
vais vu,  dit  Aurilly,  mais  je  ne  l'avais  pis  re- 
marqué. —  Ces!  ainsi.  — Eh  biea,  ani  qui 
n*ai  pas  ùài  de  vœu,  je  m'arrête  un  imUot; 
continuez  votre  route,  je  vous  rejoins. 

Et  Aurilly  indiqua  le  chemin  à  Remy,  des- 
cendit de  cheval  et  s'approcha  de  Thêle,  qsi 
vint  au-devant  de  lui  avec  de  grands  respects 
et  comme  ^il  le  connaissaiL 

Remy  rejoignit  Diane. 

—  Que  vous  disait-il?  demanda  b  jemic 
femme.  —  n  exprimait  son  désir  ordinaire.  - 
Celui  de  me  voir?  —  Oui. 

Diane  sourit  sous  son  masque. 

—  Prenez  garde,  dit  Remy,  il  est  ftirienx.- 
Il  ne  me  verra  pas.  Je  ne  le  veux  pas,  et  c'est 
te  dire  qu'il  n'y  pourra  rien.  —  Biais  une  fois 
que  vous  serez  à  Château -Thierry,  ne  faudra- 
t-il  point  qu'il  vous  voie  à  visage  découvert? 
—  Qu'importe  si  la  découverte  arrive  trop  tard 
pour  eux?  —  D*aîlleurs  le  maître  ne  m'a  point 
reconnue.  —  Oui,  mais  le  valet  vous  reconnaî- 
tra. — Tu  vois  que  jusqu'à  présent  ni  ma  foii, 
ni  ma  démarche  ne  l'ont  frappé.  —  N'importe, 
madame,  dit  Remy,  tous  ces  mystères  qui  exis- 
tent depuis  huit  jours  pour  Aurilly,  n'aTaient 
point  existé  pour  le  prince ,  ils  n'avaient  point 
excité  sa  curiosité,  point  éveillé  ses  sonvenirs. 
au  lieu  que,  depuis  huit  jours,  Aurilly  cherche, 
calcule,  suppute;  votre  vue  frappera  une  mé- 
moire éveillée  sur  tous  les  points,  il  vous  recon- 
naîtra s'il  ne  vous  a  pas  reconnue. 

En  ce  moment,  ils  furent  interrompus  par 
Aurilly,  qui  avait  pris  un  chemin  de  traverse 
et  qui  les  ayant  suivis  sans  les  perdre  de  tus 
apparaissait  tout  à  coup  dans  l'espoir  de  saiiif 
quelques  mots  de  leur  conversation. 

Le  silence  soudain  qui  accueillit  son  arrivée 
Ipi  prouva  signiQcativement  qu'il  gênait;  iU'^ 
contenta  donc  de  suivre  par  derrière  comme  ii 
faisait  quelquefois. 

Dès  ce  moment,  le  projet  f  Aurilly  fu^ 
arrêté. 

Il  se  défiait  réettcraeot  de  quelque  cho^^ 
comme  l'avait  dit  Remy;  seulement  il  se  di- 
(lait  instinctivement,  car,  pas  un  inslant|S<a 


LES  QUARAOTB-GINQ. 


dSl 


esprit,  flottant  de  eanjeetores  en  conjectures, 
ne  s'était  arrêté  à  la  réalité. 

D  ne  pouvait  «^expliquer  qu*on  lui  cachât 
avec  tant  d*acharnement  ee  visage  que  tôt  ou 
tard  il  devait  voir. 

Pour  mieux  conduire  son  projet  à  sa  fin ,  il 
sembla  de  ce  moment  y  avoir  complètement 
ri  nonce ,  et  se  montra  lo  plus  cemmode  et  le 
plus  joyeux  compagnon  possible  durant  le  reste 
Ho  la  journée. 

Rr^my  ne  remarqua  point  ce  changement  sans 
inquiétude. 

On  arriva  à  une  ville  et  Ton  y  coucha  comme 
d'habitude. 

Le  lendemain,  sous  prétexte  que  la  traite 
était  longue,  on  partil  avec  le  jour. 

A  midi,  il  fallut  s'arrêter  pour  laisser  reposer 
K s  chevaux. 

A  deux  heures  on  se  remit  en  route.  On 
marcha  encore  jusqu'à  quatre: 

Une  grande  forêt  se  présentait  dans  le  loin- 
tain :  c'était  celle  de  La  Fère. 

Elle  avait  cet  aspect  sombre  et  mystérieux 
de  nos  forêts  du  Nord  ;  mais  cet  aspect  si  im<- 
posant  pour  les  natures  méridionales,  à  qui, 
avant  toute  chose,  il  (hut  la  lumière  du  jour  et 
la  chaleur  du  soleil,  était  impuissant  sur  Remy 
et  sur  Diane ,  habitués  aux  bois  profonds  de 
TAnjou  et  de  la  Sologne. 

Seulement  ils  échangèrent  un  regard,  comme 
s'ils  eussent  compris  tous  deux  que  c'était  là 
que  les  attendait  cet  événement  qui,  depuis  le 
moment  du  départ,  planait  sur  leurs  têtes. 

On  entra  dans  la  forêt. 

n  pouvait  être  six  heures  du  soir. 

Au  bout  d'une  demi-heure  de  marche,  le 
jour  était  sur  son  déclin. 

Un  grand  vent  disait  tourbillonner  les  feuilles 
et  les  enlevait  vers  un  étang  immense ,  perdu 
dons  les  profondeurs  des  arbres,  comme  une 
autre  mer  morte,  et  qui  côtoyait  la  route  qui 
s'étendait  devant  les  voyageurs. 

Depuis  deux  heures,  la  pluie,  qui  tombait 
par  torrents,  avait  détrempé  le  terrain  argileux. 
Diane ,  assez  sûre  de  son  cheval ,  et  d'ailleurs 
assez  insouciante  de  sa  propre  sûreté ,  laissait 
aller  son  cheval  sans  le  soutenir;  Aurilly  mar- 
chait à  droite,  Remy  sur  le  milieu  du  chemin. 

On  eût  dit  que  la  forêt  était  un  de  ces  bois 
cachantes  sous  Tombre  desquels  rien  no  peut 


vivre,  si  l'on  n'eût  entendu  parfois  sortir  de  ses 
profondeurs  le  rauque  hurlement  des  loups  que 
réveillait  l'approche  de  la  nuit. 

Tout  à  coup  Diane  sentit  que  la  selle  de  son 
cheval,  sellé  comme  d'habitude  par  Aurilly, 
vacillait  et  tmirnait;  elle  appela  Rcmy^  qui 
sauta  au  bas  du  sien  et  se  pencha  pour  resser- 
rer la  courroie. 

En  ce  moment  Aurilly  s'approcha  de  Diane, 
occupée,  et^  du  bout  de  son  poignard ,  coupa 
la  ganse  de  soie  qui  retenait  le  masque. 

Avant  qu'elle  eût  deviné  le  mouvement  ou 
porté  la  main  à  son  visage ,  Aurilly  enleva  le 
masque  et  se  pencha  vers  elle,  qui,  de  son  coté 
se  penchait  vers  lui. 

Les  yeux  de  ces  deux  créatures  s'ctreigni- 
rent  dans  un  regard  terrible  ;  nul  n'eût  pu  dire 
lequel  était  le  plus  pâle  et  lequel  le  plus  mena* 
çant. 

Aurilly  sentit  une  suour  froide  inonder  son 
front,  laissa  tomber  le  masque  et  le  stylet  et 
frappa  ses  deux  mains  avec  angoisse  en  criant  : 

—  Ciel  et  terre!...  —  La  dame  de  Blonso- 
rcan!  !  !  —  C'est  un  nom  que  tu  ne  répéteras 
plus...  s^écria  Remy  en  saisissant  Aurilly  à  la 
ceinture  et  en  l'enlevant  de  son  cheval. 

Tous  deux  roulèrent  sur  le  chemin. 

Aurilly  allongea  la  main  pour  ressaisir  son 
poignard. 

— >  Non ,  Aurilly,  non ,  lui  dit  Remy  on  se 
penchant  sur  lui  et  en  lui  appuyant  le  genou 
sur  la  p(»trine,  non»  il  faut  demeurer  ici. 

Le  dernier  voile  qui  paraissait  étendu  sur  le 
souvenir  d'Aurilly  sembla  se  déchirer. 

•—  Le  Haudoin,  s'écria-t-il,  je  suis  mort!  — 
Ce  n'est  pas  encore  vrai,  dit  Remy  en  étendant 
sa  main  gauche  sur  la  bouche  du  misérable  qui 
se  débattait  sons  lui,  mais  tout  à  l'heure  ! 

Et,  de  sa  main  droite,  il  tira  son  couteau  de 
sa  gaine. 

—  Maintenant,  dit-il,  Aurilly,  tu  as  raison, 
maintenant  tu  es  bien  mort. 

Et  l'acier  disparut  dans  la  gorge  du  musi- 
cien, qui  poussa  un  râle  inarticulé. 

Diane,  les  yeux  hagards,  à  demi-tournée  sur 
sa  selle,  appuyée  au  pommeau,  frémissante, 
mais  impitoyable,  n'avait  point  détourné  la  tête 
de  ce  terrible  spectacle.  . 

Cependant,  lorsqu'elle  vit  le  sang^  jaillir  le 
long  de  la  lame ,  clic  se  renversa  en  arrière  et 


382  LES  QUARANTK-CINQ. 

tomba  de  son  cheval,  roide  comme  si  elle  était  |     Et  il  profita  de  cette  ezclamatkm  du  roi  pour 
morte.  attirer  à  lui  les  perdreaux. 

Rcmy  ne  s'occupa  point  d'elle  en  ce  terrible  '     —  Halte-là ,  Chîool ,  c'est  mon  plat!  s^éem 
moment,  il  rouilla  Aurilly,  lui  enleva  les  deux    Henri  en  allongeant  la  main  pour  retenir  la 
rouleaux  d'or,  puis  attacha  une  pierre  au  cou    bisque, 
du  cadavre  et  le  précipita  dans  l'étang.  I     Chicot  partagea  fraternellement  avec  sc>ri 

La  pluie  continuait  de  tomber  à  flots.  prince  et  lui  en  rendit  la  moitié. 

—  Efface,  ô  mon  Dieu  !  dit-il,  efface  la  trace  Puis  il  se  versa  du  vin,  passa  de  la  tusqne  i 
de  ta  justice,  car  elle  a  encore  d'autres  coupa-  un  pâté  de  thon,  du  thon  à  des  écrevisies  k- 
blés  à  Trapper.  cies,  avala  par  manière  d'acquit  et  par-dessu> 

Puis  il  se  lava  les  mains  dans  Teau  sombre  le  tout ,  le  consommé  royal,  puis  poussant  on 
et  dormante,  prit  dans  ses  bras  Diane  encore    grand  soupir  : 

évanouie,  la  hissa  sur  son  cheval  et  monta  lui-       ^  Je  n'ai  plus  faim ,  dit-il.  —  Par  la  nor- 
môme  sur  le  sien  en  soutenant  sa  compagne,    dieu  !  je  l'espère  bien ,  Chicot.  —  Ah!..  i»o- 

Le  cheval  d'Aurilly,  effrayé  par  les  hurle-  jour,  mon  roi,  comment  vas-tut  je  tetroore 
ments  des  loups  qui  se  rapprochaient,  comme  un  petit  air  tout  guilleret  ce  matin.  ^  N'eski 
si  cette  scène  les  eût  appelés,  disparut  dans  les  pas.  Chicot î  —De charmantes  petites cooleors. 
bois.  —  Heinî  —  Est-ce  à  toit  —  Parbleu. -Alors, 

Lorsque  Diane  fut  revenue  à  elle ,  les  deux  je  t'en  fais  mon  compliment.  —  Le  fait  est  qu' 
voyageurs,  sans  échanger  une  seule  parole,  con-  je  me  sens  on  ne  peut  plus  dispos  ce  matin.  - 
tinuèrent  leur  route  vers  Château-Thierry.        >  Tant  mieux ,  mon  roi ,  tant  mieux.  —  Ah  ça! 

j  —  Parle-moi  un  peu  de  ton  voyage.  —  Très 
volontiers ,  je  ne  suis  venu  que  pour  ceb.  Pv 

Le  lendemain  du  jour  où  les  événements  que  où  veux-tu  que  je  commence  ?  —  Par  le  com- 
nous  venons  de  raconter  s'étaient  passés  dans  mencement.  —  Attends  donc;  tu  veux  toat sa- 
la forêt  de  La  Fère ,  le  roi  de  France  sortit  du  voir,  n'est-ce  pas?  —  Oui,  raconte,  Chicoti  ra- 
bain  vers  neuf  heures  du  matin  à  peu  prèa  et    conte;  tu  racontes  très  bien.  —  Allons,  tu  avais 


écrit  une  lettre  au  féroce  Béarnais. — Commeot 
saift-tu  cela?  Parbleu  !  je  l'ai  lue.  —  Qu  en  dis- 
tu  ?  —  Que  si  ce  n'était  pas  délicat  de  procédé. 


demanda  à  déjeuner. 

Aussitôt  la  table  fut  dressée. 

Le  maître  d'hôtel  royal  s'était  surpassé.  Une 
certaine  bisque  de  perdreaux  avec  une  purée  c*était  au  moins  astucieux  de  langage.  —  ^ 
de  truffes  et  de  marrons  attira  tout  d'abord  devait  les  brouiller.  •—  Oui ,  si  Henri  et  llar- 
l'attention  du  roi,  que  de  belles  huîtres  avaient  got  eussent  été  des  conjoints  ordinaires,  d& 
déjà  tenté.  j  époux  bourgeois.  —  Que  veux-tu  dire?-^« 

Il  en  était  à  sa  quatrième  bouchée,  lorsqu'un  veux  dire  que  le  Béarnais  n'est  point  une  bète- 
pas  léger  eftleura  le  parquet  derrière  lui,  une  '  —  Oh  I  —  Et  qu'il  a  deviné.  —  Deviné  quoiî 
chaise  grinça  sur  ses  roulettes ,  et  une  voix    —  Que  tu  voulais  le  brouiller  avec  sa  femio^ 


bien  connue  demanda  aigrement  : 

—  Un  couvert. 
Le  roi  se  retourna  : 

—  Chicot!  s'écria-tr-il.  —  En  personne. 

Et  Chicot ,  reprenant  ses  habitades ,  qu'au- 
cune absence  ne  lui  pouvait  fiiire  perdre ,  Chi-  '  sa  femme,  que  de  ne  pas  pajer  à  ta  sœarla 
eot  s'étendit  dans  sa  chaise,  prit  une  assiette,  !  dot  que  tu  lui  dois!  —Ouais.  —Mon  Dieu,  oqn 


—  C'était  clair,  cela.  —  Oui,  mais  ce  quil  éuit 
moins,  c'était  le  but  dans  lequel  tu  veulais  les 
brouiller.  —  Ah!  diable ,  le  but.  ^  Oui,  ce 
damné  Béarnais  ne  s'est-il  pas  avisé  de  croira 
que  tu  n'avais  d'autre  but,  en  le  brouillant  a^ec 


une  fourchette ,  et  sur  le  plat  d'huîtres  com- 
mença, en  les  arrosant  de  citron,  à  prélever  les 
plus  grosses  et  les  plus  grasses ,  «ans  ajouter 
on  seul  mot. 

—Toi  ici,  toi  revenu!  s'écria  Henri.— Chut! 
lui  fit  de  la  main  Chicot,  la  bouche  pleine. 


voilà  ce  que  ce  Béarnais  du  diable  s'est  log? 
dans  l'esprit.  —  Continue ,  Chicot,  continDC. 
dit  le  roi  devenu  sombre ,  après?  —  Eb  ^^^ 
à  peine  eut-il  deviné  cela,  qu'il  devint  ce  quf 
tu  es  en  ce  moment,  triste  et  mélancoliq»^  - 
Après,  Chicot,  après  ?  —  Alors,  ccU  Ta  distrait 


LES  QUARANTB-aNQ. 


3S3 


de  sa  distraction ,  et  il  n*a  presque  plus  aimé 
Fosseuse,  sa  maîtresse  que  tu  conoais.  — Bah  ! 
—  Cest  comme  je  te  le  dis;  alors  il  a  été  pris 
d*aii  autre  amour.  -—Oh!  c*est  une  belle  et 
forte  personne,  qui  porte  une  ceinture  magni- 
fique» et  qui  est  fort  capable  de  se  défendre  si 
on  Tattaque.  —  Et  s'est-elle  défendue?  —  Par- 
dieu  !  —  De  sorte  que  Henri  a  été  pepoussé  arec 
perte?  —  D'abord.  —  Ah  I  ah  I  et  ensuite  ?  — 
Henri  est  entêté;  il  est  revenu  à  la  charge.  — 
De  sorte?  —  De  sorte  qu'il  Ta  prise.  —  C!om- 
ment  cela?  —  De  force.  —  De  force!  —  Oui* 
arec  des  pétards.  —  Que  diable  me  dis-tu  donc 
là.  Chicot?  —  La  vérité.  —  Des  pétards ,  et 
qu'est-ce  donc  que  cette  belle  que  l'on  prend 
avec  des  pétards?  —  C'est  mademoiselle  Ca- 
hors.  —  Mademoiselle  Cahors!  —  Oui ,  une 
belle  et  grande  fille ,  ma  foi ,  qu'on  disait  pu- 
ceOe  comme  Péronne,  qui  a  un  pied  sur  le  Lot, 
l'antre  sur  la  montagne ,  et  dont  le  tuteur  est 
ou  plutôt  était  M.  de  Vesins ,  un  braye  gentil- 
homme de  tes  amis.  —  Mordieu ,  s'écria  Henri 
furieux;  ma  ville!  il  a  pris  ma  ville!  —  Dame! 
tu  comprends,  Henriquet;  tu  ne  voulais  pas  la 
lui  donner  après  la  lui  avoir  promise;  il  a  bien 
fallu  qu'il  se  décidât  à  la  prendre.  Mais,  à  pro- 
pos, tiens,  voilà  une  lettre  qu'il  m'a  chargé  de 
te  remettre  en  main  propre. 

Et  Chicot,  tirant  une  lettre  de  sa  poche ,  la 
remit  au  roi. 

C'était  celle  que  Henri  avait  écrite  après  la 
prise  de  Cahors,  et  qui  finissait  par  ces  mots  : 

«  Ce  que  tu  m'as  dit,  m'a  été  fort  utile  ;  je 
connais  mes  amis,  connais  les  tiens;  Chicot  te 
dira  le  reste.» 

Le  roi ,  au  comble  de  l'exaspération ,  put  à 
peine  lire  la  lettre  que  Chicot  venait  de  lui 
donner. 

—  Oh!  je  suis  trahi!  s'écria  Henri  lorsqu'il 
eut  achevé  la  lecture,  le  Béarnais  avait  un  plan 
et  je  ne  l'en  ai  pas  soupçonné.  —  Mon  fils,  ré- 
pliqua Chicot,  tu  connais  le  proverbe  :  il  n'est 
pire  eau  qu*  l'eau  qui  dort.  —  Va-t'en  au  dia- 
ble, avec  tes  proverbes  ! 

Chicot  s'avança  vers  la  porte  comme  pour 
obéir. 

«—  Non,  reste. 

Chicot  s'arrêta. 

«—  Cahors  prisl  continua  Henri.  —  Et  de  la 
benne  façon  même,  dit  Chicot. — Mais  il  a  donc 


des  généraux,  des  ingénieurs?  —  Nenni,  dit 
Chicot,  le  Béarnais  est  trop  pauvre  ;  comment 
les  payerait-il  ?  Non  pas,  il  fait  tout  lui-même. 
—  Et...  il  se  bat,  dit  Henri  avec  une  sorte  de 
dédain.  —  Te  dire  qu'il  s'y  met 'tout  d'abord 
et  d'enthousiasme,  non,  je  n'oserais  pas,  non  ; 
il  ressemble  à  ces  gens  qui  (âtent  l'eau  avant 
que  de  se  baigner;  il  se  mouille  le  /bout  des 
doigts  dans  une  petite  sueur  de  mauvais  augure, 
se  prépare  la  poitrine  avec  quelques  med  cuipà^ 
le  front  avec  quelques  réflexions  philosophiques, 
cela  lui  prend  les  dix  premières  minutes  quF 
suivent  le  premier  coup  de  canon  ;  après  quoi 
il  donne  une  tète  dans  l'action  et  nage  dans  le 
plomb  fondu  et  dans  le  feu ,  comme  une  sala- 
mandre. —  Diable!  fit  Henri,  diable!  —Et je 
t'assure,  Henri,  qu'il  y  faisait  chaud,  là-bas. 

Le  roi  se  leva  précipitamment  et  arpenta  la 
salle  à  grands  pas. 

—  Voilà  un  échec  pour  mol,  s'écriait-il  en 
terminant  tout  haut  sa  pensée  commencée  tout 
bas,  on  en  rira;  je  serai  chansonné.  Ces  co- 
quins de  Gascons  sont  caustiques,  et  je  les  en- 
tends déjà,  aiguisant  leurs  dentset  leurs  sourires 
sur  les  horribles  airs  de  leurs  musettes.  Mordieu! 
heureusement  que  j'ai  eu  l'idée  d'envoyer  à 
François  ce  secours  tant  demandé  ;  Anvers  va 
me  compenser  Cahors;  le  Nord  efiacera  les 
fautes  du  Midi.  —Amen,  dit  Chicot. 

En  ce  moment  la  porte  s'ouvrit  et  l'huissier 
annonça. 

—  M.  le  comte  Du  Bouchage  !  —  Ah  !  s'écria 
Henri ,  je  te  le  disais  bien ,  Chicot ,  voilà  ma 
nouvelle  qui  arrive.  Entrez,  comte,  entrez. 

L'huissier  démasqua  la  porte,  et  l'on  vit  ap- 
paraître dans  le  cadre  de  cette  porte,  à  la  por- 
tière tombant  à  demi,  le  jeune  homme  qu'on 
venait  d'annoncer,  pareil  à  un  portrait  en  pied 
d'Holbem  ou  du  Titien. 

Il  s'avança  lentement  et  flcchit  le  genoux  au 
milieu  du  tapis  de  la  chambre. 

—  Tu  viens  de  Flandre,  mon  fils?  —  Oui , 
Sire.  —  Et  lestement,  à  ce  que  je  vois.  —  Siro 
aussi  vite  qu'un  homme  peut  marcher  sur  la 
terre.  —  Sois  le  bienvenu.  Anvers,  où  en  est 
Anvers?  —  Anvers  appartient  au  prince  d'O- 
range, Sire.  —  Au  prince  d'Orange,  qu'est-ce 
que  c'est  que  cela?  — -  A  Guillaume ,  si  vous 
l'aimez  mieux.  —  Ah  çà  mais!  et  mon  frère  ne 
marchait-il  pas  sur  Anvers?  — Oui,  Sire  ;  mais 


3«4 


LES  QUARANT&-C1NQ. 


maintenant,  ce  n*cst  plus  sur  Anvers  qu*il  mar- 1  homme  en  secouant  ]a  Icte,  je  u^ai  rendu  an- 


che, c'est  sur  Ghâteau*Thierry.  —  11  a  quitte 
Tarméc  ?  —  Il  n*y  a  plus  d'armée.  Sire.  —  Oh  ! 
fit  le  roi  en  (aiblissant  des  genoux  et  en  retom- 
bant dans  son  fauteuil,  mais  Joyeuse.  — *  Sire, 
mon  frère,  après  avoir  soutenu  toute  la  retraite, 
mon  frère  a  rallié  le  peu  d'hommes  échappés 
au  désastre ,  et  a  fait  avec  eux  une  escorte  à 
M.  le  duc  d'Anjou.  «-  Une  défaite ,  murmura 
le  roi. 

Puis,  tout  à  coup,  avec  un  édair  étrange  dans 
le  regard  : 

—  Alors  les  Flandres  sont  perdues  pour  mon 
frère î—  Absolument,  Sire.  — Sans  retour?  — 
Je  le  crains. 

Le  front  du  prince  s'éclaircit  graduellement 
comme  sous  le  jour  d'une  pensée  intérieure. 

^  Ce  pauvre  François ,  dit-il  en  Souriant,  il 
a  du  malheur  en  couronnes.  U  a  manqué  celle 
de  Navarre;  il  a  étendu  la  main  vers  celle 
d'Angleterre  ;  il  a  touché  celle  de  Flandre  ;  ga- 
geons, Du  Bouchage,  qu'il  ne  régnera  jamais; 
pauvre  frère,  lui  qui  en  a  tant  envie.  —  Eh  mon 
Dieu  !  c'est  toujours  comme  cela  quand  on  a 
envie  de  quelque  chose,  dit  Chicot  d'un  ton 
solennel.  —  Et  combien  de  prisonniers!  de- 
manda le  roi.  —  Deux  mille,  à  peu  près.  — 
Combien  de  morts?  — Autant  au  moins,  M.  de 
Saint-Aignan  est  du  nombre.  —  Comment!  il 
est  mort,  ce  pauvre  Saint-Aignan  ?  —  Noyé.  — 
Noyé  !  Comment ,  vous  vous  êtes  donc  jetés 
dans  l'Escaut?  —  Non  pas;  c'est  l'Escaut  qui 
s'est  jeté  sur  nous. 

Le  comte  fit  alors  au  roi  un  récit  exact  de  la 
bataille  et  de  l'inondation. 

Henri  l'écouta  d'un  bout  à  l'autre  avec  une 
•pause,  un  silence  et  une  physionomie  qui  ne 
manquaient  pas  de  majesté. 


cun  service.  —  Je  le  conteste  ;  mais  en  tons 
cas,  ton  f^re  en  a  rendu.  —  D'immenses,  Sire. 

—  Il  a  sauvé  l'armée,  dis-tu,  ou  plutôt  les  de- 
bris  de  l'armée.  —  Il  n'y  a  pas,  dans  ce  qu*ïl 
en  reste,  un  seul  homme  qui  ne  vous  dise  qu'il 
doit  la  vie  à  mon  frère.  —  Eh  bien  !  Du  Bou- 
chage ,  ma  volonté  est  d'étendre  mon  bienfait 
sur  vous  deux,  et  j'imiterai  en  cela  le  Seigneur 
tout  puissant  qui  vous  a  protégés  d'une  façoa 
si  visible  on  vous  faisant  tous  deux  pareils,  c'est- 
à-dire  riches,  braves  et  beaux  ;  en  outre  j'imi- 
terai ces  grands  politiques  si  bien  inspirés  tou- 
jours, lesquels  avaient  pour  coutume  de  récom- 
penser les  messagers  de  mauvaises  nouvelles. 

—  Allons  donc,  dit  Chicot,  je  connais  des  cxeoH 
pies  de  messagers  pendus  pour  avoir  été  por- 
teurs de  mauvais  messages.  —  C'est  possible, 
dit  majestueusement  Henri,  mais  il  y  a  le  sé- 
nat qui  a  remercié  Varron.  *-  Tu  me  cites  des 
républicains.  Valois,  le  malheur  le  rend 
humble.  —  Voyons,  Du  Bouchage,  que  veux- 
tu?  que  désires-tu?  —  Puisque  Votre  Majesté 
me  fait  l'honneur  de  me  parler  si  affectueuse- 
ment, j'oserai  mettre  à  profit  sa  bienveillance; 
je  suis  las  de  vivre.  Sire,  et  cependant  j'ai  ré- 
pugnance à  abréger  ma  vie,  car  Dieu  le  défend  ; 
je  renonce  donc  à  mourir  avant  le  terme  que 
Dieu  a  fixé  à  ma  vie,  mais  le  monde  me  fati- 
gue et  je  sortirai  du  monde;  car,  ainsi  que  dit 
le  prophète,  mon  cœur  est  triste  comme  la  mort. 

—  Ah  !  je  comprends,  ami,  dit  le  roi,  tu  veux 
entrer  en  religion.  Je  ferai  ce  que  tu  me  de- 
mandes, mon  fils,  lui  dit-il  ;  tu  veux  être  à  Dieu, 
tu  as  raison,  c'est  un  meilleur  maître  que  moi. 
Tu  seras  ordonné  selon  tes  désirs,  cher  comte, 
je  te  le  promets.  —  Votre  Majesté  me  comble 
de  joie,  s'écria  le  jeune  homme  en  baisant  la 


Puis ,  lorsque  le  récit  fut  fini ,  il  se  leva  et    main  de  Henri  avec  autant  de  joie  que  s'il  eût 


alla  s'agenouiller  devant  le  prie-Dieu  de  son 
oratoire,  fit  son  oraison ,  et ,  un  instant  après , 
revint  avec  un  visage  parfiiitement  rasséréné. 
— Là,  dit-il,  j'espère  que  je  prends  les  choses 
en  roi.  Un  roi  soutenu  par  le  Seigneur  est  réel- 
lement plus  qu*un  homme.  Voyons,  comte, 
imitez-moi ,  et  puisque  votre  frère  est  sauvé 
comme  le  mien.  Dieu  merci.  Eh  bien!  déci- 
dons-nous un  peu.  —  Je  suis  à  vos  ordres. 
Sire.  —  Que  veux-tu  pour  prix  de  ips  services. 


été  fdit  duc,  pair  ou  maréchal  de  France  Ainsi, 
c'est  chose  dite.  —  Parole  de  roi ,  foi  de  gen- 
tilhomme, dit  Henri. 

La  figure  de  Du  Bouchage  s'éclaira;  quel- 
que chose  comme  un  sourire  d'extase  passa  sur 
SCS  lèvres  ;  il  salua  respectueusement  le  roi,  et 
disparut. 

—  Voilà  un  heureux,  un  bien  heureux  jeune 
homme!  s'écria  Henri. 

Il  achevait  ces  paroles  en  relevant  son  col  ra- 


Ou  Bouchage?  parle.  —  Sîrc,  dit  le  jeune  ;  battu  à  l'italienne,  aiwnd  l'huissier  Nambu 


.CTOK     LCNOX    ANO 


T.  IX> 


26 


eris  du  «uU  de  la  porte  :  —  Dn  messaj^^r  rte 
If.  le  duc  de  Guise  pour  Sa  Majesté.  —  Est-ce 
iu  courrier  ou  un  gentilhomme  T  demanda  le 
roi.  —  Cest  un  capitaine.  Sire.  —  Par  ms  foi, 
qu'il  entre,  et  il  sera  le  bien  Tenu. 

En  même  temps  un  capitaine  de  gcndannes 
entra  vêtu  de  l'uniforme  de  campagne,  et  fit  le 
salut  accoutumé. 

Chicot,  à  celte  annonce,  s'était  rassis,  et,  se- 
lon son  habitude,  tournait  împcrlinemment le 
dos  à  la  porte,  et  son  œil  à  demi  voilé  se  plon- 
geait dans  une  de  ces  méditations  intérieures 
qui  lui  étaient  si  habituelles,  quand  les  pre- 
miers mois  que  prononça  le  messager  des  Guise 
le  firent  tressaillir. 

En  conséquence,  il  rouvrit  l'œil. 

Le  messager  se  trouvait  place  ft  dii  pas  du 
fauteuil  dans  lequel  Chicot  s'était  blotti ,  et 
comme  le  profil  de  Chicot  dépassait  à  peine  les 
garnitures  du  fauteuil,  l'œil  de  Chicot  voyait  le 
mewager  tout  entier,  tandis  que  le  messager 
ne  pouvait  voir  que  l'œil  de  Chicot. 

—  Vous  venez  de  la  Lorraine?  demanda  le 
roi  à  ce  messager,  dont  la  taille  était  assez 
noble  et  la  mine  assez  guerriËre.  —  Non  pas, 
Si^,  mais  de  Soissons ,  où  M.  le  duc ,  qui  n'a 
pas  quitté  cette  ville  depuis  un  mois,  m'a  re- 
nia cette  lettre  que  j'ai  l'honneur  de  dépeser 
aux  pieds  de  Votre  Majesté. 
T.  a. 


L'œil  de  Chicot  étincelait  et  ne  perdut  paa 
un  geste  du  nouveau  venu,  comme  ses  oreiUes 
n'en  perdaient  pas  une  parole. 

Le  messager  ouvrit  son  bufle  fermé  par  des 
ograTcs  d'argent,  et  tira  d'une  poche  de  cuir, 
doublée  de  soie,  placée  sur  le  cœur,  non  pu 
une  lettre,  mais  deux  lettres,  car  l'une  entraîna 
l'autre  h  laquelle  elle  s'était  attachée  par  la  cire 
dt  son  cachet,  de  sorte  que,  comme  le  capitaine 
n'en  tirait  qu'une,  la  seconde  ne  tomba  pas 
moins  sur  le  tapis,  sans  que  Henri,  ni  le  mes- 
sager s'en  aperçussent. 

L'œil  de  Chicot  suivit  cette  lettre  au  TrJ, 
comme  l'œil  du  chat  suit  le  vol  de  l'oiseau. 

^  Cest  bien  !  c'est  bien  !  fit  le  roi  en  reli- 
sant chaque  ligne  de  la  lettre  du  duc  avec  une 
satisfaction  visible  ;  allez ,  capitaine ,  allci ,  et 
dites  à  M,  de  Guise  que  je  suis  reconnaissant 
de  l'offre  qu'il  me  fait.  —  Votre  Majesté  ne 
m'honore  point  d'une  réponse  écrite  1  demanda 
le  messager.  —  Non,  je  le  verrai  dans  un  moi» 
ou  six  Semaines  ;  par  conséquent,  je  le  remer- 
cierai moi-même,  allez  ! 

Le  capitaine  s'inclina  et  sortit  4c  l'apparte- 
ment. Chicot  ramassa  la  lettre ,  la  serra  avec 
soin,  prit  congé  du  roi ,  et  se  rendit  à  sa  petite 
maison  de  la  rue  de  Bussy. 

Ce  ne  fut  pas  sans  une  puissante  émoiioa 
que  Chicnt  revit  la  rue  des  Augustins  si  calme 
et  si  déserte,  l'ongte  formé  par  le  pilté  de  mai* 
36 


380 


LES  QUARâNT&CINQ. 


sons  qui  précédaient  la  sienne,  enfin  sa  chère 
maison  elle-même  avec  son  toit  triangulaire , 
son  balcon  vermoulu  et  ses  gouttières  ornées 
de  gargouilles. 

11  avait  eu  tellement  peur  de  ne  trouver  qu'un 
vide  à  la  place  de  cette  maison  ;  il  avait  si  fort 
redouté  de  voir  la  rue  bronzée  par  la  fumée 
d'un  incendie,  que  rue  et  maison  lui  parurent 
des  prodiges  de  netteté ,  de  grâce  et  de  splen- 
deur. 

Chicot  avait  caché  dans  le  creux  d'une  pierre 
servant  de  base  à  une  des  colonnes  de  son 
balcon,  la  clef  de  sa  maison  chérie.  En  ce  temps- 
là  une  clef  quelconque  de  coffre  ou  de  meuble 
égalait  en  pesanteur  et  en  volume  les  plus 
grosses  clefs  de  nos  maisons  d'aujourd'hui;  les 
clefs  des  maisons  étaient  donc,  d'après  les  pro- 
portions naturelles,  égales  à  des  clefs  de  villes 
modernes. 

Aussi  Chicot  avait-il  calculé  la  diihculté 
qu'aurait  sa  poche  à  contenir  la  bienheureuse 
clef,  et  avait-il  pris  le  parti  de  la  cacher  où 
nous  avons  dit. 

Chicot  éprouvait  donc ,  il  faut  l'avouer,  un 
léger  frisson  en  plongeant  les  doigts  dans  la 
pierre  ;  ce  frisson  fut  suivi  d'une  joie  sans  pa- 
reille lorsqu'il  sentit  le  froid  du  fer. 

La  clef  était  bien  réellement  à  la  place  on 
Chicot  l'avait  laissée  ;  ses  meubles  étaient  en 
bon  état;  rien  n'avait  disparu  en  son  absence. 

Cette  première  inspection  faite.  Chicot  tira 
de  sa  poche  la  lettre  du  messager  de  M.  de 
Guise,  l'ouvrit  et  la  lut. 

Celle  lettre  était  ainsi  conçue  : 

«  Chère  sœur,  l'expédition  d'Anvers  a  réussi 
pour  tout  le  monde,  mais  a  ms»nqué  pour  nous; 
on  vous  dira  que  le  duc  d'Anjou  est  mort  ;  n'en 
croyez  rien,  il  vit. 

»  //  riY,  entendez-vous,  là  est  toute  la  ques- 
tion. 

»  Il  y  a  toute  une  dynastie  dans  ces  deux 
mots;  ces  deux  mots  séparent  la  maison  de 
Lorraine  du  trône  de  France  mieux  que  ne  le 
ferait  le  plus  profond  abîme. 

D  Cependant  ne  vous  inquiétez  pas  trop  de 
cela.  J'ai  découvert  que  deux  personnes  que  je 
croyais  trépassées,  existent  encore,  et  il  y  a 
une  grande  chance  de  mort  pour  le  prince  dans 
la  vie  de  ces  deux  personnes. 

»  Pensez  donc  à  Paris  seulement;  dans  six 


semaines,  il  sera  temps  que  la  ligue  agisse  ;  que 
nos  ligueurs  sachent  donc  que  le  moment  ap- 
proche et  se  tiennent  prêts. 

»  L'armée  est  sur  pied  ;  nous  comptons  douze 
^mille  hommes  sûrs  et  bien  équipés  ;  j'entrerai 
avec  elle  en  France,  sons  prétexte  de  combattre 
les  huguenots  allemands  qui  vont  porter  se- 
cours à  Henri  de  Navarre  ;  je  battrai  les  hugue- 
nots, et ,  entré  en  France  en  ami ,  j'agirai  en 
maître.  » 

a  P.  S.  Tapprouve  entièrement  votre  plan  à 
l'égard  des  Quarante-cinq;  seulement,  per- 
mettez-moi de  vous  dire,  chère  sœur,  que  vous 
ferez  à  ces  drôles-là  plus  d'honneur  qu'ils  n'en 
méritent...» 

—  Ah  diable  !  murmura  Chicot,  voilà  qui  de- 
vient obscur. 

Et  il  relut. 

m  J'approuve  entièrement  votre  plan  à  Tt-jard 
des  Quarante-Cinq...  » 

—  Quel  plan  ?  se  demanda  Chicot, 
a  Seulement,  permettez-moi  de  vous  dire, 

chère  sœur,  que  vous  ferez  à  ces  drôles-làplus 
d'honneur  qu'ils  n'en  méritent.» 

—  Quel  honneur? 
Chicot  reprit, 
a  Qu'ils  n'en  méritent. 

(1  Votre  affcQ^ionné  frère. 

Cl  H.  DE  LORRAIKE* 

Cette  lettre  me  paraît  obscure  ;  mais  ne  déses- 
pérons de  rien,  commençons  par  remercier  mon 
bienheureux  Rcmy  d'avoir  ainsi  veillé  sur  mon 
petit  trésor. 

Il  descendit  donc  et  alla,  préparant  toutes  les 
gracieusetés  de  sa  mine  riante,  frapper  à  la 
porte  du  voisin. 

11  remarqua  le  bruit  de  l'escalier,  U  craque- 
ment d'un  pas  actif,  et  attendit  ccpecdant  assez 
longtemps  pour  se  croire  obligé  de  frapper  de 
nouveau. 

A  ce  nouvel  appel,  la  porte  s'ouvrit,  et  un 
homme  parut  dans  l'ombre. 

—  Merci  et  bonsoir ,  dit  Chicot  en  étendant 
la  main,  me  voici  de  retour  et  je  viens  jous 
rendre  mes  grâces,  mon  cher  voisin .  —  Plaît-il . 
fit  une  voix  désappointée  et  dont  Taccent  sur- 
prit fort  Chicot, 

En  même  temps,  l'homme  qui  était  venu  ou- 
vrir la  porte  faisait  un  pas  en  arrière. 

—  Tiens,  je  me  trompe,  dit  Chicot,  ce  n'est 


LES  QUARANTE^WQ. 


Î87 


pas  vous  qui  étiez  mon  voisin  au  moment  de 
mon  départ,  et  cependant,  Dieu  me  pardonne, 
je  vous  connais.  —  Et  moi  aussi,  dit  le  jeune 
homme.  —  Vous  êtes  monsieur  le  vicom.te  Er- 
nauton  de  Carmaingcs.  —  Et  vous,  vous  êtes 
rOmbre.  —  En  vérité,  dit  Chicot,  je  tombe  des 
nues.  —  Enfin ,  que  désirez-vous ,  monsieur? 
demanda  le  jeune  homme  avec  un  peu  d*ai- 
greur.  —  Pardon ,  je  vous  dérange  peut-être, 
mon  cher  monsieur?  —  Non ,  seulement  vous 
me  permettrez  de  vous  demander,  n'est-ce  pas, 
ce  qu'il  y  a  pour  votre  service.  —  Rien,  sinon 
que  je  voulais  parler  au  maître  de  la  maison. 

—  Parlez  alors.  —  Comment  cela?  —  Sans 
doute  ;  le  maître  de  la  maison ,  c'est  moi.  — 
Vous?  et  depuis  quand,  je  vous  prie?  — Dame, 
depuis  trois  jours.  —  Bon  !  la  maison  était  donc 
à  vendre?  —  11  paraît,  puisque  je  l'ai  achetée. 

—  Mais  l'ancien  propriétaire?  —  Ne  l'habite 
plus,  comme  vous  voyez. —  Où  est-il?  —  Je 
n'en  sais  rien.—  Voyons,  entendons-nous  bienv 
dit  Chicot.  —  Je  ne  demande  pas  mieux,  ré- 
pondit Ernauton  avec  une  impatience  visible  ; 
seulement ,  entendons-nous  vite.  —  L'ancien 
propriétaire  était  an  homme  de  vingt-cinq  à 
trente  ans,  qui  en  paraissait  quarante. — Non; 
c'était  un  homme  de  soixante-cinq  à  soixante- 
six  ans,  qui  paraissait  son  âge.  —  Chauve?  — 
Non,  au  contraire,  avec  une  forêt  de  cheyeux 
blancs.  —  Il  a  une  cicatrice  énorme  au  côté 
gauche  de  la  tête,  n'est-ce  pas?  —  Je  n'ai  pas 
TU  la  cicatrice ,  mais  bon  nombre  de  rides.  — 
Je  n'y  comprends  plus  rien,  fit  Chicot.  —  Enfin, 
reprit  Ernauton  après  un  instant  de  silence, 
que  voulicz-YOus  à  cet  homme,  mon  cher  mon- 
sieur l'Ombre? 

Chicot  allait  avouer  ce  qu'il  venait  faire  ;  tout 
à  coup  le  mystère  de  la  surprise  d'Ernauton 
lui  rappela  certain  proverbe  cher  aux  gens 
discrets. 

—  Je  voulais  lui  rendre  une  petite  visite 
comme  cela  se  fait  en^rc  voisins,  dit-il,  voilà 
tout. 

De  cette  façon.  Chicot  ne  mentait  pas  et  ne 
disait  rien. 

—  Mon  cher  monsieur,  dit  Ernauton  avec 
politesse,  mais  en  diminuant  considérablement 
Fou  vertu  ro  de  la  porte  qu'il  tenait  entrebâillée, 
mon  cher  monsieur,  je  regrette  de  ne  pouvoir 
▼ovs  donner  des  renseignements  plus  précis.— 


Merci,  moifsieur,  dit  Chicot,  je,chercherai  ail- 
leurs. —  Mais ,  continua  Ernauton  en  conti- 
nuant de  repousser  la  porte,  cela  pe  m'empêche 
point  de  m'applaudir  du  hasard  qui  me  remet 
en  contact  avec  vous.  —  Tu  voudrais  me  voir 
au  diable,  n'est-ce  pas?  murmura  Chicot  en 
rendant  salut  pour  salut.  # 

Cependant  comme,  malgré  cette  réponse 
mentale,  Chicot,  dans  sa  préoccupation,  ou- 
bliait de  se  retirer,  Ernauton  enfermant  son 
visage  entre  la  porte  et  le  chambranle,  lui  dit  : 
—  Bien  au  revoir ,  monsieur.  —  Un  instant 
encore,  monsieur  de  Carmainges,  fit  Chicot. — 
Monsieur ,  c'est  à  mon  grand  regret ,  répondit 
Ernauton ,  mais  je  ne  saurais  tarder,  j'attends 
quelqu'un  qui  doit  venir  frapper  à  cette  porte 
même,  et  ce  quelqu'un  m'en  voudrait  de  ne 
pas  mettre  toute  la  discrétion  possible  à  le  re- 
cevoir. —  Il  sufGt,  monsieur,  je  comprends,  dit 
Chicot  ;  pardon  de  vous  avoir  importuné,  et  je 
me  retire.  —  Adieu,  cher  monsieur  TOmbre.-^ 
Adieu,  digne  monsieur  Ernauton. 

Et  Chicot ,  en  faisant  un  pas  en  arrière ,  se 
vit  doucement  fermer  la  porte  au  nez. 

Il  écouta  pour  voir  si  le  jeune  homme  dé- 
fiant guettait  son  départ,  mais  le  pas  d'Ernauton 
remonta  l'escalier;  Chicot  put  donc  regagner 
sans  inquiétude  sa  maison,  dans  laquelle  il 
s'enferma,  bien  résolu  à  ne  pas  troubler  les 
habitudes  de  son  nouveau  voisin  ;  mais ,  selon 
son  habitude  à  lui,  à  ne  pas  trop  le  perdre  de 
vue. 

Chicot,  qui  jusque-là  avait  été  préoccupé  de 
cette  phrase  de  la  lettre  du  duc  de  Guise  : 
«  J'approuve  entièrement  votre  plan  à  l'égard 
des  Quarante-Cinq  )» ,  abandonna  donc  cette 
phrase  dont  il  se  promit  de  reprendre  plus  tard 
l'examen  pour  couler  à  fond ,  séance  tenante, 
la  préoccupation  nouvelle  qui  venait  de  prendre 
la  place  de  l'ancienne  préoccupation. 

Chicot  réfléchit  qu'il  était  on  ne  peut  plus 
étrange  de  voir  Ernauton  s'installer  en  maître 
dans  cette  maison  mystérieuse  dont  les  habi- 
tants avaient  ainsi  disparu  tout  à  coup,  et  ceht, 
par  deux  raisons  :  ** 

La  première,  à  cause  de  la  parfaite  ignorance 
où  les  deux  hommes  vivaient  l'un  de  l'autre, 
ce  qui  faisait  supposer  qu'il  devait  y  avoir  en 
entre  eux  un  intermédiaire  inconnu  à  Chicot. 
I     La  seconde,  parce  que  la  maison  avait  dé 


388 


LES  QUARANTE-CINQ. 


être  vendue  à  Çrnauton,  qui  n'avait  pas  d'ar- 
gent pour  Tacheter. 

—  11  est  vrai,  9e  dit  Chicot  en  s'installant  le 
plus  commodément  qu'il  put  sur  sa  gouttière, 
son  observatoire  ordinaire,  il  est  vrai  que  le 
jeune  homme  prétend  qu'une  visite  va  lui 
venir,  et  que  cette  visite  est  celle  d'une  femme; 
aujourd'hui,  les  femmes  sont  riches  et  se  per- 
mettent des  fantaisies.  Ernauton  est  beau, 
jeune,  élégant;  Ernauton  a  plu,  on  lui  a  donné 
rendez-vous,  on  lui  a  dit  d'acheter  cette  mai- 
son ;  il  a  acheté  la  maison  et  accepté  le  rendez- 
vous, 

--  Ernauton,  continua  Chicot,  vit  à  la  cour; 
ce  doit  donc  être  quelque  femme  de  la  cour  à 
laquelle  il  a  affaire.  Pauvre  garçon,  l'aimera- 
t-il  ?  Dieu  l'en  préserve  !  Il  va  tomber  dans  ce 
gouffre  de  perdition.  Boni  ne  vais-je  pas  lui 
lairc  de  la  morale,  moi? 

De  la  morale  doublement  inutile  et  décuple- 
ment  stupide. 

Inutile,  parce  qu'il  ne  l'entend  point,  et  que, 
rentendit-il,  il  ne  voudrait  pas  l'écouter. 

Stupide,  parce  que  je  ferais  bien  mieux  d'aller 
me  coucher. 

Chicot  en  était  là  de  ses  raisonnements,  de 
ses  inductions  et  de  sa  philosophie,  qui  lui 
avaient  bien  pris  une  heure  en  tout,  lors- 
qu'il fut  tiré  de  sa  préoccupation  par  l'ar- 
rivée d'une  litière  venant  du  côté  de  l'hôtellerie 
du  Fier-Chevalier, 

Cette  litière  s'arrêta  au  seuU  de  la  maison 
mystérieuse. 

Une  dame  voilée  en  descendit  et  disparut 
aussitôt  par  la  porte  qu'Ernauton  tenait  en- 
tr'ouverte. 

—  Pauvre  garçon ,  murmura  Chicot ,  je  ne 
m'étais  pas  trompé ,  et  c'était  bien  une  femme 
qu'il  attendait,  et  là-dessus  je  m'en  vais  dormir. 

Et  en  effet.  Chicot  se  leva,  mais  restant  im- 
mobile quoique  debout. 

Une  heure  s'était  écoulée  à  peu  près,  lorsque 
Chicot  crut  entendre  au  bout  de  la  rue  le  galop 
d'un  cheval.  Et  presqu'aussitôt  un  cavalier 
apparut  enveloppé  de  son  manteau. 

Le  eavalier  s'arrêta  au  milieu  de  la  rue  et 
sembla  cherchbr*  à  se  reconnaître. 

Alors  le  cavalier  aperçut  le  groupe  que  for- 
«laient  la  litière  et  les  porteurs. 


Le  cavalier  poussa  son  cheval  sur  eux  ;  il 
était  armé,  car  on  entendait  son  épée  battre 
sur  ses  éperons. 

Les  porteurs  voulurent  s'opposer  à  son  pas- 
sage ;  mais  il  leur  adressa  quelques  mots  à  voix 
basse,  et  non-seulement  ils  s'écartèrent  respec- 
tueusement, mais  encore  l'un  d'eux,  comme  il 
eut  mis  le  pied  à  terre,  reçut  de  ses  mains  les 
brides  de  son  cheval. 

L'inconnu  s'avança  vers  la  porte  et  y  heurta 
rudement. 

—  Tudieu!  se  dit  Chicot,  que  j'ai  bien  fait 
de  rester!  mes  pressentiments,  qui  m'annon- 
çaient qu'il  allait  se  passer  quelque  chose,  ne 
m'avaient  point  trompé.  Voilà  le  mari ,  pauvre 
Ernauton  !  nous  allons  assister  tout  à  l'heure  à 
quelque  égorgement. 

Cependant ,  si  c'est  le  mari ,  il  est  bien  bon 
d'annoncer  son  retour  en  frappant  si  rudement. 

Toutefois,  malgré  la  façon  magistrale  dont 
avait  frappé  l'inconnu ,  on  paraissait  hésiter  à 
ouvrir. 

— -  Ouvrez,  cria  celui  qui  heurtait.  —  Ouvrez 
ouvrez,  répétèrent  les  porteurs,  —  Décidément, 
reprit  Chicot,  c'est  le  mari  ;  il  a  menacé  les 
porteurs  de  les  faire  fouetter  ou  pendre ,  et  les 
porteurs  sont  pour  lui. 

Pauvre  Ernauton,  il  va  être  écorché  vif. 

Oh  !  oh  !  si  je  le  souffre ,  cependant,  ajouta 
Chicot. 

Car  enfin ,  reprit-il ,  il  m'a  secouru ,  et  par 
conséquent,  le  cas  échéant,  je  dois  le  secourir. 

Or,  il  me  semble  que  le  cas  est  échu  ou  n'é- 
choira jamais. 

Chicot  était  résolu  et  généreux  ;  curieux  en 
outre;  il  détacha  sa  longue  épée,  la  mit  sous 
son  bras,  et  descendit  précipitamment  son  es- 
calier. 

Chicot  savait  ouvrir  sa  porte  sans  la  faire 
crier,  ce  qui  est  une  science  indispensable  à 
quiconque  veut  écouter  avec  profit. 

Chicot  se  glissa  sous  le  balcon ,  derrière  un 
pilier,  et  attendit. 

A  peine  était-il  installé  que  la  porte  s'ouvrit 
en  face ,  sur  un  mot  que  l'inconnu  soufOa  par 
la  serrure  ;  cependant  il  demeura  sur  le  seuil. 

Un  instant  après,  la  dame  apparut  dans 
l'encadrement  de  cette  porte. 

La  dame  prit  le  bras  du  cavalier  qui  la  re- 


LES  QUARANTE^CINQ. 


as» 


conduisit  à  la  litière,  en  ferma  la  porte  et  monta 
à  cheval. 

—  Plus  de  doute,  c'était  le  mari,  dit  Chicot, 
bonne  pâte  de  mari  après  tout ,  puisqu^il  ne 
cherche  pas  un  peu  dans  la  maison  pour  faire 
évcntrer  mon  ami  Garmainges. 

La  litière  se  mit  en  route ,  le  cavalier  mar- 
chant à  la  portière. 

—  Pardieu,  se  dit  Chicot,  il  faut  que  je  sui- 
ve CCS  gens-là  ;  que  je  sache  ce  qu'ils  sont  et 
où  ils  vont  ;  je  tirerai  certainement  de  ma  dé- 
couverte quelque  solide  conseil  pour  mon  ami 
de  Carmaingcs. 

Chicot  suivit  en  effet  le  cortège,  en  observant 
cette  précaution  de  demeurer  dans  Tombre  des 
murs  et  d'éteindre  son  pas  dans  le  bruit  du  pas 
des  hommes  et  des  chevaux. 

La  surprise  de  Chicot  ne  fut  pas  médiocre, 
lorsqu^il  vit  la  litière  s'arrêter  devant  Tauberge 
du  Fier-Chevalier, 

presque  aussitôt ,  comme  si  quelqu'un  eût 
veillé ,  la  porte  s'ouvrit. 

La  dame ,  toujours  voilée,  descendit ,  entra 
et  monta  aune  tourelle,  dont  la  fenêtre  du  pre- 
mier étage  était  éclairée. 

Le  mari  monta  derrière  elle. 

Le  tout  était  respectueusement  précédé  de 
l*hôtesse ,  laquelle  tenait  à  la  main  un  flam- 
beau. 

—  Décidément,  dit  Chicot  en  se  croisant  les 
bras,  je  n'y  comprends  plus  rienl... 

Chicot  croyait  bien  avoir  déjà  vu  quelque 
part  la  tournure  de  ce  cavalier  si  complaisant; 
mais  sa  mémoire,  s'étant  un  peu  embrouillée 
pendant  ce  voyage  de  Navarre ,  où  il  avait  vu 
tant  de  tournures  différentes ,  ne  lui  fournis- 
sait pas,  avec  sa  facilité  ordinaire,  le  nom  qu'il 
désirait  prononcer. 

Tandis  que ,  caché  dans  l'ombre ,  il  se  de- 
mandait, les  yeux  fixés  sur  la  fenêtre  illumi- 
née, #e  que  cet  homme  et  cette  femme  étaient 
venus  faire  en  tête-à-tête  au  Fier-Chevalier , 
oubliant  Ernautondans  la  maison  mystérieuse, 
notre  digne  Gascon  vit  s'ouvrir  la  porte  de 
rhôtcllerie,  et,  'dans  le  sillon  de  lumière  qui 
s'échappa  de  l'ouverture,  il  aper{ut  comme 
une  siûiouctte  n^ire  de  moinillon. 

Cette  silhouette  s'arrêta  un  instant  pour  re- 
garder la  même  fenêtre  que  Chicot  regardait. 

—  Oh!  oh  !  murmura-t-il,  voilà  ce  me  sem- 


ble une  robe  de  jacobin  ;  maître  Gorenflot  se 
relâche-t-il  donc  sur  la  discipline,  qu'il  permet 
à  ses  moutons  d'aller  vagabonder  à  pareille 
heure  de  la  nuit  et  à  pareille  distance  du 
prieuré? 

Chicot  suivit  des  yeux  ce  ja^^obin  pendant 
qu'il  descendait  la  rue  des  Augustins ,  et  un 
certain  instinct  lui  dit  qu'il  trouverait  dans  ce 
moine  le  mot  de  l'énigme  qu'il  avait  vainement 
demandé  jusque-là. 

D'ailleurs,  de  même  que  Chicot  avait  cru 
reconnaître  la  tournure  du  cavalier ,  il  croyait 
reconnaître  dans  le  moinillon  certain  mouve- 
ment d'épaule,  certain  déhanchement  militaire 
qui  n'a^artiennent  qu'aux  habitués  des  salles 
d'armef  et  des  gymnases 

—  Je  veux  être  damné ,  murmura-t-il  si 
cette  robe-là  ne  renferme  point  ce  petit  mé- 
créant qu'on  voulait  me  donner  pour  compa- 
gnon de  route,  et  qui  manie  si  habilement  l'ar- 
quebuse et  le  fleuret. 

A  peine  cette  idée  fut-elle  venue  à  Chicot , 
que  pour  s'assurer  de  sa  valeur,  il  ouvrit  ses 
grandes  jambes  et  rejoignit  en  dix  pas  le  petit 
compère  qui  marchait,  retroussant  sa  robe  sur 
sa  jambe  sèche  et  nerveuse  ,  pour  aller  plus 
vite. 

Cela  ne  fut  pas  fort  difficile ,  d'ailleurs ,  at- 
tendu que  le  moinillon  s'arrêtait  de  temps  en 
temps  pour  jeter  un  regard  derrière  lui,  comme 
s'il  s'éloignait  à  grand'peine  et  avec  un  pro- 
fond regret.  ^ 

Ce  regard  était  constamment  dirigé  vers  les 
vitres  flamboyantes  de  l'hôtellerie. 

Chicot  n'avait  pas  fait  dix  pas  qu'il  était  cer- 
tain de  ne  pas  s*ètre  trompé  dans  ses  conjec- 
tures. 

—  Holà!  mon  petit  compère,  dit-il; holà! 
mon  petit  Jacquot!  holà!  mon  petit  Clément. 

Et  il  prononça  ce  dernier  mot  d'une  façon  si 
militaire,  que  le  moinillon  en  tressaillit. 

—  Qui  m'appelle?  demanda  le  jeune  homme 
avec  un  accent  rude  et  plus  provocateur  que 
bienveillant.  —  Moi!  répliqua  Chicot  en  se 
dressant  devant  le  jacobin;  moi,  me  reconnais» 
tu,  mon  fils?  — Oh!  monsieur  Robert  Briquet, 
s'écria  le  moinillon.  —  Moi-même,  petit.  Etoft 
vas-tu  comme  cela  si  tard,  enfant  chéri?— Au 
prieuré»  monsieur  Briquet  —  Soit  ;  mais  d'où 


d90 


LES  QUARANTE-CINQ. 


Tiens-tu?  —  Moi  ?  —  Sans  doute ,  petit  libex^ 
tin. 

Le  jeune  homme  tressaillit. 

—  Je  ne  sais  pas  ce  que  vous  dites,  monsieur 
Briquet,  reprit-il;  je  suis  au  contraire  envoyé 
en  commission  importante  par  dom  Modeste , 
et  lui-même  en  fera  foi  près  de  vous,  si  besoin 
est.  — •  Là ,  là ,  tout  doux ,  mon  petit  saint  Jé- 
rôme; nous  prenons  feu  comme  une  mèche,  à 
ce  qu'il  paraît.  —  N'y  a-t-il  pas  de  quoi ,  lors- 
qu'on s'entend  dire  ce  que  vous  me  dites?  — 
Dame  1  c*est  que  «  vois-tu ,  une  rohe  comme  la 
tienne  sortant  d*un  cabaret  à  pareille  heure. 
—D'un  cabaret,  moi  !  —  Eh  I  sans  doute,  cette 
maison  d*où  tu  sors,  n'est-ce  pas  celle  du  Fier 
Chevalier?  Ah  1  tu  vois  bien  que  je  t'y  prends  ! 
—  Je  sortais  de  cette  maison,  dit  Clément,  vous 
avez  raison  ;  mais  je  ne  sortais  pas  d'un  ca- 
baret. —  Gomment  !  fit  Chicot,  rhôtellerie  du 
Fier-ChevaUer  n'est-elle  pas  un  cabaret?  —  Un 
cabaret  est  une  maison  où  l'on  boit ,  et  com- 
me je  n'ai  pas  bu  dans  cette  maison,  cette  mai- 
son n'est  point  un  cabaret  pour  moi.  —  Diable  ! 
la  distinction  est  subtile,  et  je  me  trompe  fort, 
ou  tu  deviendras  un  jour  un  rude  théologien  ; 
mais  enfin  si  tu  n'allais  pas  dans  cette  maison 
pour  y  boire,  pourquoi  donc  y  allais-tu  ? 

Clément  ne  répondit  rien ,  et  Chicot  put  lire 
sur  la  figure ,  malgré  l'obscurité ,  une  ferme 
volonté  de  ne  pas  dire  un  seul  mot  de  plus. 

Cette  résolution  contraria  fort  notre  ami  qui 
avait  pris  l'habitude  de  tout  savoir.  • 

Ce  n'était  pas  que  Clément  mit  de  Taigreur 
dans  son  silence  ;  bien  au  contraire ,  il  avait 
paru  charmé  de  rencontrer  d'une  façon  si  inat- 
tendue son  savant  professeur  d'armes ,  maitre 
Robert  Briquet,  et  il  lui  avait  fait  tout  l'accueil 
qu'on  pouvait  attendre  de  cette  nature  concen- 
trée et  revèche. 

La  conversation  était  complètement  tombée. 

Dépité,  mais  midtredelui,  Chicot  résolut  pour 
la  renouer  d'essayer  de  l'injustice;  l'injustice 
est  une  des  plus  puissantes  pro^>cations  qui 
aient  été  iuveotées  pour  faire  parler  les  femmes, 
tes  enfants  et  les  infériaurs,  de  quelqne  nature 
qu'ils  soient. 

•^  N'importe,  petit ,  dit-ii ,  comme  s'il  reve- 
nait à  sa  première  idée,  n'importe,  tu  es  un 
charmant  moinillon  ;  mais  tu  vas  dans  les  hô- 
ellerics,  cl  dans  quelles  hôtelleries  encore,  dans 


celles  ou  l'on  trouve  de  belles  dames,  et  tu  t'ar- 
rêtes en  extase  devant  la  fenêtre  où  Ton  peut 
voir  leur  ombre;  petit,  petit,  je  le  dirai  à  doin 
Modeste. 

Le  coup  frappa  juste,  plus  juste  même  que 
ne  l'avait  suppose  Chicot,  car  il  ne  se  doutait 
pas,  en  commençant ,  que  la  blessure  dût  être 
si  profonde. 

Jacques  se  retourna,  pareil  à  un  serpent  que 
l'on  foule  aux  pieds. 

—  Ce  n'est  pas  vrai,  s'ccria-t-il,  rouge  de 
honte  et  de  colère,  je  ne  regarde  point  les 
femmes.  —  Si  fait,  si  fait,  poursuivit  Chicot,  il 
y  avait  au  contraire  une  fort  belle  dame  au 
Fier-Chevalier^  lorsque  tu  en  es  sorti ,  je  sais 
que  tu  l'attendais  dans  la  tourelle,  et  je  sais  que 
tu  lui  as  parlé.  —  Moi  ?  —  Sans  doute,  tu  trou- 
ves la  duchesse  fort  belle.  —  Moi  !!  —  Et  tu  te 
retournes  pour  la  voir  encore  à  travers  ks  car- 
reaux.—Moi!!! 

Le  moinillon  rougit  et  balbutia. 

—  C'est  vrai ,  elle  ressemble  à  une  Vierge 
Marie  qui  était  au  chevet  de  ma  mère ^ Oh! 
murmura  Chicot,  combien  perdent  de  choses 
les  gens  qui  ne  sont  pas  curieux  ! 

Alors  il  se  fit  raconter  par  le  petit  Clément , 
qu'il  tenait  désormais  à  sa  discrétion ,  tout  ce 
qu'il  voulait  savoir,  puis  il  le  renvoya  au  cou- 
vent. 

Ce  n'était  pas  sans  raison  que  Chicot  avait 
congédié  son  interlocuteur.  Il  en  avait  tiré  tout 
ce  qu'il  voulait  savcâr,  et,  d'un  autre  c6té,  il 
lui  restait  encore  quelque  chose  à  apprendre. 

Il  rejoignit  donc  à  grands  pas  sa  maison.  La 
litière,  les  porteurs  et  le  cheval  étaient  toujours 
à  la  porte  du  Fier-Chevalier, 

Il  regagna  sans  bruit  sa  gouttière. 

La  maison  située  en  face  de  la  sienne  était 
tocû^ui's  éclairée. 

Des  lors,  il  n'eut  plus  de  regards  que  pour 
cette  maison. 

Il  vit  d'abord,  par  la  fente  du  rideau,  passer 
et  repasser  Ernauton,  qui  paraissait  attendre 
avec  impatience. 

Puis  il  vit  revenir  la  litière,,  il  vit  partir  May- 
neviUe;  enfin,  il  vit  entrer  la  duchesse  dans  la 
chambre  où  palpitait  Ernauton  plutôt  qu'il  ne 
respirait» 

Ernauton  s'agenouilla  devant  la  duchesse  qui 
lui  donna  sa  blanche  main  à  baiser. 


LES  QUARÀNTE^INQ. 


391 


Pais  la  duchesse  releva  le  jeune  homme  et 
le  fit  asseoir  devant  elle,  à  une  table  élégam- 
ment servie. 

—  C'est  singulier,  dit  Chicot,  cela  commen- 
tait comme  une  conspiration,  et  cela  finit 
comme  un  rendez-vous  d'amour. 

Oui ,  contmua  Chicot,  mais  qui  Ta  donné  ce 
rendez-vous  d'amour? 
Madame  de  Montpcnsier. 
Puis  s'éclairant  à  une  lumière  nouvelle. 

—  Oh  !  oh  !  murmura-t-il,  «  Chère  sœur, 
j'approuve  votre  plan  à  l'égard  des  Quarante* 
cinq;  seulement,  permettez-moi  de  vous  dire 
que  c'est  bien  de  l'honneur  que  vous  ferez  à 
ces  drôlcs-là.  »  —  Ventre  de  biche!  s'écria 
Chicot,  j'en  reviens  à  ma  première  idée  ;  ce 
n'est  pas  de  l'amour,  c'est  une  conspiration. 

Madame  la  duchesse  de  ^iontpensicr  aime 
M.  Ernauton  de  Carmainges;  surveillons  les 
amours  de  madame  la  duchesse. 

Et  Chicot  surveilla  jusqu'à  ipinuit  et  demi, 
heure  à  laquelle  Ernauton  s'enfuit,  le  manteau 
SUT  le  néz,  tandis  que  madame  la  duchesse  de 
Montpcnsier  remontait  en  litière. 

—  Maintenant ,  murmura  Chicot  en  descen- 
dant son  escalier,  quelle  est  cette  chance  de 
mort  qui  doit  délivrer  le  duc  de  Guise  de  l'hé- 
ritier présomptif  de  la  couronne  ?  quelles  sont 
4^s  gens  que  l'on  croyait  morts  et  qui  sont  vi- 
vants? 

Mordicu!  je  pourrais  bien  être  sur  la  trace! 

XXI. 

Le  lendemain  de  ce  jour,  le  roi  travaillait  au 
Louvre  avec  le  surintendant  des  finances,  lors- 
qu'on vint  le  prévenir  que  M.  de  Joyeuse  l'ainé 
venait  d'arriver  et  l'attendait  dans  le  grand  ca- 
binet d'audience,  venant  de  Château-Thierry 
4ivec  un  message  de  M.  le  duc  d'Anjou. 

Le  roi  quitta  précipitamment  sa  besogne  et 
courut  à  la  rencontre  de  cet  ami  si  cher. 

Bon  nombre  d'officiers  et  de  courtisans  gar- 
nissaient le  cabinet;  la  reine  mère  était  venue 
ce  soir-là  escortée  de  ses  filles  d'honneur,  et 
ces  demoiselles  si  fringantes  étaient  des  soleils 
toujours  escortés  de  satellites. 

Le  roi  donna  sa  main  à  baiser  à  Joyeuse  et 
promena  un  regard  satisfait  sur  l'assemblée. 

Dans  l'angle  de  la  porte  d'entrée ,  à  sa  place 
ordinaire,  se  tenait  Henri  Du  Bouchage  accom- 


plissant rigoureusement  son  service  et  ses  de- 
voirs. 

Le  roi  le  remercia  et  le  salua  d'un  signe  de 
tête  amical,  auquel  Henri  répondit  par  une  ré- 
vérence profonde. 

Ces  intelligences  firent  tourner  la  tête  à 
Joyeuse  qui  sourit  de  loin  à  son  frère,  sans  ce- 
pendant le  saluer  trop  visiblement  de  peur  d'of- 
fenser l'étiquette. 

—  Sire,  dit  Joyeuse,  je  suis  mandé  vers  Votre 
Majesté  par  M.  le  duc  d'Anjou,  revenu  tout  ré- 
cemment de  l'expédition  des  Flandres.  —  Mon 
frère  se  porte  bien,  monsieur  l'amiral?  demanda 
le  roi.  —  Aussi  bien.  Sire,  que  le  permet  l'état 
de  son  esprit  ;  cependant  je  ne  cacherai  pas  à 
Votre  Majesté  que  monseigneur  parait  souffrant. 
— 11  aurait  besoin  de  distractions  après  son 
malheur,  dit  le  roi ,  heureux  de  proclamer  l'é- 
chec arrivé  à  son  frère  tout  en  paraissant  le 
plaindre.  —  Je  crois  que  oui ,  Sire.  —  On  nous 
a  dit ,  monsieur  l'amiral ,  que  le  désastre  avait 
été  cruel.  —  Sire...  —  Mais  que,  grâce  à  vous, 
bonne  partie  de  l'armée  avait  été  sauvée  ;  merci, 
monsieur  l'amiral,  merci.  Ce  pauvre  M.  d'Anjou 
désire-t-il  pas  nous  voir? — Ardemment,  Sire. 

—  Aussi  le  verrons-nous.  Ètes-vous  de  cet 
avis,  madame?  dit  Henri  en  se  tournant  vers 
Catherine ,  dont  le  cœur  souffrait  tout  ce  que 
son  visage  s'obstinait  à  cacher. — Sire,  répondit- 
elle,  je  serais  allée  seule  au  devant  de  mon  fils  ; 
mais,  puisque  Votre  Majesté  daigne  se  réunir  à 
moi  dans  ce  vœu  de  bonne  amitié ,  le  voyage 
me  sera  une  partie  de  plaisir.  —  Vous  viendrez 
avec  nous,  messieurs,  dit  le  roi  aux  courtisans; 
nous  partirons  demain,  je  coucherai  à  Mcaux. 

—  Sire,  je  vais  donc  annoncer  à  monseigneur 
bonne  nouvelle?  — Non  pas!  me  quitter  si  tôt, 
monsieur  l'amiral,  non  pas!  Je  comprends  qu'un 
Joyeuse  soit  aimé  de  mon  frère  et  désiré,  mais 
nous  en  avons  deux... Dieu  merci  !...  Du  Bou- 
chage, vous  partirez  pour  Château-Thierry,  s'il 
vous  plaît.  —  Sire,  demanda  Henri,  me  scra-t-il 
permis ,  après  avoir  annoncé  l'arrivée  de  Sa 
Majesté  à  monseigneur  le  duc  d'Anjou ,  de  re- 
venir à  Paris?  — Vous  ferez  comme  il  vous 
plaira.  Du  Bouchage,  dit  le  roi. 

Henri  salua  et  se  dirigea  vers  la  porte.  Heu- 
reusement Joyeuse  le  guettait. 

—  Eh  bien  !  dit  Joyeuse ,  vous  partez  avec 
beaucoup  d'empressement,  Henri.— Mais,  oui. 


392 


LES  QUARA9TE-CINQ. 


mon  frère.  —  Parce  aue  vous  voulez  bien  vite 
revenir?  —  C'est  vrai.  —  Vous  ne  comptez  donc 
séjourner  que  quelque  temps  à  Chdteau-Thierry? 

—  Le  moins  possible.  —  Pourquoi  cela?  —  Où 
Ton  s'amuse,  mon  frère,  là  n'est  point  ma  place. 

—  C'est  justement,  ac  -contraire,  Henri,  parce 
que  monseigneur  le  duc  d'Anjou  doit  donner 
des  fêtes  à  la  cour  que  vous  devriez  rester  à 
Chdteau-Thierry.—  Cela  m'est  impossible,  mon 
frère.  —  A  cause  de  vos  désirs  de  retraite ,  de 
vos  projets  d'austérité? —  Oui,  mon  frère.— 
Vous  êtes  allé  au  roi  demander  une  dispense. 

—  Qui  vous  a  dit  cela?  — Je  le  sais.— Cest 
vrai,  j'y  suis  allé.  —  Vous  ne  l'obtiendrez  pas. 

—  Pourquoi  cela,  mon  frère?  —  Parce  que  le 
roi  n'a  pas  intérêt  à  se  priver  d'un  serviteur  tel 
que  vous.  —  Mon  frère  le  cardinal  fera  alors  ce 
que  S.  M.  ne  voudra  pas  faire.  —  Pour  une 
femme!  tout  cela!  — Anne,  je  vous  en  supplie, 
n'insistez  pas  davantage.  —  Ah!  soyez  tran- 
quille, je  ne  recommencerai  pas;  mais,  une 
fois,  allons  au  but.  Vous  partez  pour  Château- 
Thierry,  eh  bien!  au  lieu  de  revenir  aussi  pré" 
cipitamment  que  vous  le  voudriez,  je  désire  que 
vous  m'attendiez  dans  mon  appartement;  il  y  a 
longtemps  que  nous  n'avons  vécu  ensemble  ; 
j'ai  besoin,  comprenez  cela,  de  me  retrouver 
avec  vous.  —  Mon  frère,  vous  allez  à  Château- 
Tlîierry  pour  vous  amuser,  vous.  Mon  frère,  si 
je  reste  à  Château-Thierry,  j'empoisonnerai 
tous  vos  plaisirs.  —  Oh  que  non  pas!  je  résiste, 
moi,  et  suis  d*un  heureux  tempérament,  fort 
propre  à  battre  en  brèche  vos  mélancolies.  — 
Mon  frère...  — Permettez,  comte,  dit  l'amiral 
avec  une  impérieuse  insistance,  je  représente 
ici  notre  père,  et  vous  enjoins  de  m'attendre  à 
Château-Thierry;  vous  y  trouverez  mon  appar- 
tement qui  sera  le  vôtre.  Il  donne,  au  rez-de- 
chaussée,  sur  le  parc.  —  Si  vous  ordonnez,  mon 
frère,  dit  Henri  avec  résignation.  —  Appelez 
cela  du  nom  qu'il  vous  plaira,  comte,  désir  ou 
ordre,  mais  attendez -moi.  —  J'obéirai,  mon 
frère.  —  Et  je  suis  persuadé  que  vous  ne  m'en 
voudrez  pas,  ajouta  Joyeuse  en  pressant  le  jeune 
homme  dans  ses  bras. 

Celui-ci  se  déroba  un  peu  aigrement  peut- 
être  â  l'accolade  fraternelle,  demanda  ses  che- 
Tavx  et  partit  immédiatement  pour  Château- 
Thierry. 


*  n  courait  avec  la  colère  d^un  homme  contra- 
rié, c'est-à-dire  qa*i]  dévorait  l'espace. 

Le  soir  même  il  gravissait,  avant  la  nuit,  la 
colline  sur  laquelle  Château-Thierry  est  assis, 
avec  la  Marne  à  ses  pieds.        f 

Son  nom  lui  fit  ouvrir  les  portos  du  château 
qu'habitait  le  prince;  mais,  quant  à  une  au- 
dience, il  fut  plus  d'une  heure  à  l'obtenir. 

Le  prince,  disaient  les  uns,  était  dans  ses  ap- 
partements; il  dormait,  disait  un  autre;  il  fai- 
sait de  la  musique,  supposait  le  valet  de  cham- 
bre. 

Seulement,  nul  parmi  les  domestiques,  ne 
pouvait  donner  une  réponse  positive. 

Henri  insista  pour  n'avoir  plus  à  penser  ao 
service  du  roi,  et  se  livrer  dès  lors  tout  entier 
à  sa  tristesse.      « 

Sur  cette  insistance,  et  comme  on  le  savait  loi 
et  son  frère  des  plus  familiers  du  duc,  on  le  fit 
entrer  dans  l'un  des  salons  du  premier  étage, 
où  le  prince  consentait  enfin  à  le  recevoir. 

Une  demi-heure  s^écoula,  la  nuit  tombait 
insensiblement  du  ciel. 

Le  pas  traînant  et  lourd  du  duc  d'Anjou  ré- 
sonna dans  la  galerie  ;  Henri ,  qui  le  reconnut^ 
se  prépara  au  cérémonial  d'usage. 

Mais  le  prince,  qui  paraissait  fort  pressé,  dis- 
pensa vite  son  ambassadeur  de  ces  formalités 
en  lui  prenant  la  main  et  en  l'embrassant. 

—  Bonjour,  comte,  dit-il;  pourquoi  vous  dé- 
rangc-t-on  pour  venir  voir  un  pauvre  vaincu  î 
— Le  roi  m'envoie,  monseigneur,  vous  prévenir 
qu'il  a  grand  désir  de  voir  Votre  Altesse,  et 
que,  pour  la  laisser  reposer  de  ses  fatigues, 
c'est  Sa  Majesté  qui  se  rendra  au  devant  d'elle 
et  qui  viendra  visiter  Château-Thierry  demain 
au  plus  tard.  —  Le  roi  viendra  demain  !  s'écria. 
François  avec  un  mouvement  d'impatience. 

Mais  il  se  reprit  promptemcnt 

•»  Demain,  demain,  dit-il;  mais  en  vérité 
rien  ne  sera  prêt  au  château  ni  dans  la  ville 
pour  recevoir  Sa  Majesté. 

Henri  s'inclina  en  homme  qui  transmet  un 
ordre,  mais  qui  n'a  point  charge  de  le  com^ 
menter.  c^ 

—  La  grande  hâte  où  Leurs  Majestés  sont  <le 
voir  Votre  Altesse  ne  leur  a  pas  permis  de  peu* 
ser  aux  embarras.  —  Eh  bien  !  eh  bien  !  fil  le 
prince  avec  volubilité,  c'est  à  moi  de  mettre  le 
temps  en  double;  je  vous  laisse  donc,  Henri  - 


LES  QUARANTE-CINQ. 


39^ 


merci  de  TOtre  célérité,  car  tous  avez  couru 
vite  à  ce  que  je  vois;  reposez-vous.  —  Votre 
Altesse  n'a  pas  d'autres  ordres  à  me  transmet- 
tre? demanda  respectueusement  Henri.  —  Au- 
cun. Couchez-vous.  On  vous  servira  chez  vous, 
comtt;.  Je  n'ai  pas  de  service  ce  soir,  je  suis 
souffrant,  inquiet,  j'ai  perdu  appétit  et  som- 
meil, ce  qui  me  compose  une  vie  lugubre  et  à 
laquelle,  vous  le  comprenez,  je  ne  fais  partici- 
per personne.  A  propos,  vous  savez  la  nouvelle  î 
—  Non,  monseigneur;  quelle  nouvelle?— Au- 
rillya  été  mangé  par  les  loups...  — Aurilly! 
s'écria  Henri  avec  surprise.— Eh  oui... dévo- 
ré'....C'est  étrange  :  comme  tout  ce  qui  m'ap- 
proche meurt  mal!  Bonsoir,  comte,  dormez 
bien. 
Et  le  prince  s'éloigna  d'un  pas  rapide. 
Henri  descendit,  et,  en  traversant  les  anti- 
chambres, il  trouva  bon  nombre  d'officiers  de 
sa  connaissance  qui  accoururent  à  lui ,  et  qui 
avec  force  amitiés  lui  offrirent  de  le  conduire  à 
Tappartement  de  son  frère,  situé  à  l'un  des 
angles  du  chAteau. 

Cétait  la  bibliothèque  que  le  duc  avait  don- 
née pour  habitation  à  Joyeuse,  durant  son  sé- 
jour à  Château-Thierry. 

Deux  salons  meublés  au  temps  de  Fran- 
çois !«•,  communiquaient  l'un  avec  l'autre  et 
aboutissaient  à  la  bibliothèque  ;  cette  dernière 
pièce  donnait  sur  les  jardins. 

Cest  dans  la  bibliothèque  qu'avait  fait  dres- 
ser son  lit.  Joyeuse,  esprit  paresseux  et  cultivé 
à  la  fois  :  en  étendant  le  bras  il  touchait  à  la 
science,  en  ouvrant  les  fenêtres  il  savourait  la 
nature  ;  les  organisations  supérieures  ont  be- 
soin de  jouissances  plus  complètes,  et  la  brise 
du  matin,  le  chant  des  oiseaux  ou  le  parfum 
des  fleurs  ajoutaient  un  nouveau  charme  aux 
triolets  de  Clément  Marot  ou  aux  odes  de  Ron- 
sard. 

Henri  décida  qu'il  garderait  toutes  choses 
comme  elles  étaient,  non  pas  qu'il  fût  mu  par 
le  syàabaritisme  poétique  de  son  frère,  mais 
au  contraire  par  insouciance,  et  parce  qu'il 
lui  était  indifférent  d'être  là  ou  ailleurs. 

Mais  comme,  en  quelque  situation  d'esprit 
que  fat  le  comte,  il  avait  été  élevé  à  ne  jamais 
négliger  ses  devoirs  envers  le  roi  ou  les  princes 
de  la  maison  de  France,  il  s'informa  avec  le 


plus  grand  soin  de  la  partie  du  château  qulia- 
bitait  le  prince  depuis  son  retour. 

Le  hasard  envoyait  sous  ce  rapport,  un  cx^ 
cellent  cicérone  à  Henri,  c'était  ce  jeune  ensei- 
gne dont  une  indiscrétion  avait,  dans  le  petit 
village  de  Flandre  où  nous  avons  fait  faire  une 
halte  d'un  instant  à  nos  personnages,  livré  an 
prince  le  secret  du  comte  ;  celui-ci  n'avait  pas 
quitté  le  prince  depuis  son  retour,  et  pouvait 
parfaitement  renseigner  Henri. 

En  arrivant  à  Château-Thierry,  le  prince 
avait  d'abord  cherché  la  dissipation  et  le  bruit; 
alors  il  habitait  les  grands  appartements,  rece^ 
vait  matin  et  soir  et,  pendant  la  journée,  cou- 
rait le  cerf  dans  la  forêt  ou  volait  à  la  pic  dans 
le  parc  ;  mais  depuis  la  nouvelle  de  la  mort 
d' Aurilly,  nouvelle  arrivée  au  prince  sans  que 
l'on  sût  par  quelle  voie,  le  prince  s'était  retiré 
dans  un  pavillon  situé  au  milieu  du  parc  ;  ce 
'^Villon,  espèce  de  retraite  inaccessible,'^excepté 
aux  familiers  de  la  maison  du  prince,  était 
perdu  sous  le  feuillage  des  arbres,  et  apparais- 
sait à  peine  au-dessus  des  charmilles  gigan- 
tesques et  à  travers  l'épaisseur  des  haies. 

C'était  dans  ce  pavillon  que  depuis  deux  jours 
le  prince  s'était  retiré  ;  ceux  qui  ne  le  connais- 
saient pas,  disaient  que  c'était  le  chagrin  que 
lui  avait  causé  la  mort  d'Aurilly  qui  le  plon- 
geait dans  cette  solitude  ;  ceux  qui  le  connais- 
saient prétendaient  qu'il  s'accomplissait  dans 
ce  pavillon  quelque  œuvre  honteuse  ou  infer- 
nale qui,  un  matiû,  éclaterait  au  jour. 

L'une  ou  l'autre  de  ces  suppositions  était 
d'autant  plus  probable,  que  le  prince  semblait 
désespéré,  quand  une  affaire  ou  une  visite  Tap* 
pelait  au  château  ;  si  bien  qu'aussitôt  «ette  vi- 
site reçue  ou  cette  affaire  achevée,  il  rentrait 
dans  sa  solitude,  servi  seulement  par  deux 
vieux  valets  de  chambre  qui  l'avaient  vu  naître.  ' 

—  Alors,  fit  Henri,  les  fêtes  ne  seront  pas 
gaies,  si  le  prince  est  de  cette  humeur.  —  As- 
surément, répondit  l'enseigne,  car  chacun  saura 
compatir  à  la  douleur  du  prince,  frappé  dans 
son  orgueil  et  dans  ses  affections. 

Henri  continuait  de  questionner  sans  le  vou- 
loir, et  prenait  un  étrange  intérêt  à  ces  ques» 
tiens  ;  cette  mort  d'Aurilly  qu'il  avait  connu  à 
la  cour,  et  quMl  avait  revu  en  Flandre  ;  cette 
espèce  d'indifférence  avec  laquelle  le  prince  lui 
avait  annoncé  la  perte  qu*il  avait  faite  ;  cette 


394 


LES  OUARANTE-aNQ. 


réclusion  dans  laquelle  le  prince  vivait,  disait- 
on,  depuis  cette  mort;  tout  cela  se  rattachait 
pour  lui,  sans  qu'il  sût  comment,  à  la  trame 
mystérieuse  et  sombre  sur  laquelle,  depuis 
quelque  temps,  étaient  brodés  les  événements 
de  sa  vie. 

—  Et,  demanda-l-il  à  renseigne,  on  ne  sait 
pas,  avez-vous  dit,  d'où  vient  au  prince  la  nou- 
velle de  la  mort  d'Aurilly.  —  Non.  —  Mais 
enfin,  insista-t-il,  raconte-t-on  quelque  chose 
à  ce  sujet?  —  Oh  !  sans  doute,  dit  renseigne, 
vrai  ou  faux,  vous  le  savez,  on  raconte  toujours 
quelque  chose.  —  Eh  bien  !  voyons.  —  On  dit 
que  le  prince  chassait  sous  les  saules  près  la 
riricre ,  et  qu'il  s'était  écarté  des  autres  chas- 
seurs, car  il  fait  tout  par  élans,  et  s'emporte  à 
la  chasse  comme  au  jeu,  comme  au  feu,  comme 
à  la  douleur,  quand  tout  à  coup  on  le  vit  re- 
venir avec  un  visage  consterné. 

Les  courtisans  l'interrogèrent ,  pensant  qu'il 
ne  s'agissait  que  d*une  simple  aventure  de 
chasse. 

Il  tenait  à  la  main  deux  rouleaux  d'or. 

—  Comprenez-vous  cela,  messieurs?  dit-il 
d'une  voix  saccadée,  Aurilly  est  mort,  Aurilly  a 
été  mangé  par  les  loups. 

Chacun  se  récria. 

—  Non  pas,  dit  le  prince,  il  en  est  ainsi,  ou 
te  diable  m'emporte,  le  pauvre  joueur  de  luth 
avait  toujours  été  plus  grand  musicien  que  bon 
cavalier  ;  il  parait  que  son  cheval  Ta  emporté, 
et  qu'il  est  tombé  dans  une  fondrière  où  il  s'est 
tué;  le  lendemain  deux  voyageurs  qui  pas- 
saient près  de  cette  fondrière ,  ont  trouvé  son 
corps  à  moitié  mangé  par  les  loups,  et  la  preuve 
que  la  chosse  s'est  bien  passée  ainsi ,  et  que 
les  voleurs  n'ont  rien  à  faire  dans  tout  cela, 
c'est  que  voici  deux  rouleaux  d'or  qu'il  avait 
•ar  lui  et  qui  ont  été  fidèlement  rapportés. 

Or,  comme  on  n'avait  vu  personne  rapporter 
ces  deux  rouleaux  d'or,  continua  l'ensei* 
gne ,  on  supposa  qu'ils  avaient  été  remis  au 
prince  par  ces  deux  voyageurs,  qui,  l'ayant 
rencontré  et  reconnu  au  bord  de  la  rivière,  lui 
avaient  annoncé  cette  nouvelle  de  la  mort 
d'Aurilly. 

—  C'est  étrange ,  murmura  Henri.  —  D'au- 
tant plus  étrange,  continua  l'enseigne,  que  l'on 
a  vu ,  dit-on  encore ,  est-ce  vrai  ?  est-ce  une 
invention  ?  le  prince  ouvrir  la  petite  porte  du 


parc,  du  côté  des  châteignieis,  et,  par  celte 
porte,  passer  comme  deux  ombres.  Le  prince 
a  donc  fait  entrer  deux  personnes  dans  le  parc, 
les  deux  voyageurs  probablement;  c'est  depuis 
lors  que  le  prince  a  émigré  dans  son  pavillon, 
et  nous  ne  l'avons  vu  qu'à  la  dérobée. 

—  Et  nul  n'a  vu  ces  deux  vovageurs  ?  de- 
manda Henri,  —  Moi,  dit  l'enseigne,  en  allant 
demander  au  prince  le  mot  d'ordre  du  soir 
pour  la  garde  du  château ,  j'ai  rencontré  un 
homme  qui  m'a  paru  étranger  à  la  maison  de 
Son  Aitessc,  mais  je  n'ai  pu  voir  son  visage, 
cet  homme  s'étant  détourné  à  ma  vue  et  ayant 
rabattu  sur  ses  yeux  le  capuchon  de  son  jus- 
taucorps. —  Le  capuchon  de  son  justaucorps, 
dites-vous  ?  —  Oui ,  cet  homme  semblait  un 
paysan  flamand,  et  m'a  rappelé,  je  ne  sais  pour- 
quoi, celui  qui  vous  accompagnait,  quand  nous 
nous  rencontrâmes  là-bas. 

Henri  tressaillit,  cette  observation  se  ratta- 
chait pour  lui  à  cet  intérêt' sourd  et  tenace  que 
lui  inspirait  cette  histoire ,  à  lui  aussi  qui  avait 
vu  Diane  et  son  compagnon  confiés  à  Aurilly, 
cette  idée  était  venue  que  les  deux  voyageurs 
qui  avaient  annoncé  au  prince  la  mort  du  mal- 
heureux joueur  de  luth,  étaient  de  sa  connais- 
sance. 

Henri  regarda  avec  attention  l'enseigne. 

—  Et  quand  vous  crûtes  avoir  reconnu  cet 
homme,  quelle  idée  vous  est  venue,  monsieur? 
deraanda-t-il.  —  Voici  ce  que  je  pense,  répon- 
dit l'enseigne  ;  cependant  je  ne  voudrais  rien 
affirmer  :  le  prince  n'a  sans  doute  pas  renoncé 
à  ses  idées  sur  la  Flandre  ;  il  entretient  en  con- 
séquence des  espions  ;  l'homme  au  surcot  de 
laine  est  un  espion ,  qui  dans  sa  tournée,  aura 
appris  l'accident  arrivé  au  musicien  et  aura 
apporté  deux  nouvelles  à  la  fois.  —  Cela  est 
vraisemblable,  dit  Henri,  rêveur;  mais  cet 
homme,  que  faisait-il  quand  vous  l'avez  vu  ?— 
Il  longeait  la  haie  qui  borde  le  parterre,  vous 
verrez  cette  haie  de  vos  fenêtres,  et  gagnait  les 
serres. —  Alors  vous  dites  que  les  deux  voya- 
geurs, car  vous  dites  quMls  sont  deux...' — On 
dit  qu'on  a  vu  entrer  deux  personnes,  moi,  je 
n'en  ai  vu  qu'une  seule,  lliomme  au  surcot.— 
Alors,  selon  vous,  l'homme  au  surcot  habite- 
rait les  serres?—  Cest  probable.  —  Et  ces  ser- 
res, ont-elles  une  sortie?  —  Sur  la  ville ,  oui, 
comte. 


LES  QUARANTE-^CINQ. 


395 


Henri  demeura  quelque  temps  silencieux  ; 
son  cœur  battait  avec  violence;  ces  détails,  in- 
différents en  apparence  pour  lui,  qui  semblait 
<lans  tout  ce  mystère  avoir  une  double  vue , 
avaient  un  immense  intérêt 

La  nuit  étaU  venue  sur  ces  entrefaites,  et  les 
deux  jeunes  gens  causaient  sans  lumière  dans 
Tapparlcment  de  Joyeuse, 

Fatigué  de  la  route ,  allourdi  par  les  événe- 
ments étranges  qu'on  venait  de  lui  raconter, 
sans  force  contre  les  émotions  qu'ils  venaient 
de  faire  naître  en  lui ,  le  comte  était  renversé 
sur  le  lit  de  son  frère  et  plongeait  machinale- 
ment les  yeux  dans  l'azur  du  ciel ,  qui  sem- 
blait constellé  de  diamants. 

Le  jeune  enseigne  était  assis  sur  le  rebord 
de  la  fenêtre,  et  se  laissait  aller  volontiers,  lui 
aussi ,  à  cet  abandon  de  l'esprit ,  à  cette  poé- 
sie de  la  jeunesse,  à  cet  engourdissement  ve- 
louté de  bien-être  que  donne  la  fraîcheur  em- 
baumée du  soir. 

Un  grand  silence  couvrait  le  parc  et  la  ville, 
les  portes  se  fermaient,les  lumières  s'allumaient 
peu  à  peu  »  les  chiens  aboyaient  au  loin  dans 
les  chenils  contre  les  valets  chargés  de  fermer 
ic  soir  les  écuries. 

Tout  à  coup  l'enseigne  se  souleva,  fit  avec  la 
main  un  signe  d^attention,  se  pencha  en  dehors 
de  la  fenêtre  et  appelant  d'une  voix  brève  et 
basse  le  comte  étendu  sur  le  lit  : 

—  Venez,  venez î  dit-il.  —  Quoi  donc?  de- 
manda Henri,  sortant  violemment  de  son  rêve. 
«^  Lliomme,rhomme.^  Quel  homme — L'hom- 
me au  surcot,  l'espion.— Oh!  fitHenri  en  bon- 
dissant du  lit  à  la  fenêtre  et  en  s'appuyant  sur 
l'épaule  de  l'ensdgne.  —  Tenez,  continua  l'en- 
seigne, le  voyez-vous  là-bas  ?  il  longe  la  haie  ; 
attendez,  il  va  reparaître  ;  tenez,  rcigardez  dans 
cotcspace  éclairé  par  la  lune  ;  le  voilà,  le  voilà. 
—  Oui.  —  N'est-ce  pas  qu'il  est  sinistre  ?  —  Si- 
nistre ,  c'est  le  mol,  répondit  Du  Bouchage  en 
■s'assombrissantlui-mème*-^ Croyez-vous  que  ce 
soit  un  espion?  —le  ne  croîs  rien  et  je  crois  tout. 
-—Voyez,  il  va  du  pavillon  du  prince  aux  ser- 
res. —  Le  pavHlon  du  prince  est  donc  là  ?  de- 
manda Du  Bouchage  en  désignant  du  doigt  le 
point  d'où  paraissait  venir  l'étranger.  —  Voyei 
eette  lumière  qui  tremble  au  milieu  du  feuil- 
lage. —  Eh  bien?  Cest  celle  de  la  salle  à  man- 
ger. —Ah  !  B*é€ria  Henri»  le  voilà  qui  reparait 


encore.  —  Oui,  décidément  il  va  aux  serres  re- 
joindre    son    compagnon:     entendez-vous  ? 

—  Quoi?  —Le  bruit  d'une  clef  qui  crie  dans  la 
serrure.  — C'est  étrange,  dit  Du  Bouchage,  il 
n'y  a  rien  dans  tout  cela  que  de  très  ordinaire, 
et  cependant...  —  Et  cependant  vous  frissonnez, 
n'est-ce  pas  ?—  Oui,  dit  le  comte,  mais  qu'est-ce 
encore? 

On  entendait  le  bruit  d'nne  espèce  de  cloche. 

—  C'est  le  signal  du  souper  de  la  maison  du 
prince;  venest-vous  souper  avec  nous,  comte? 

—  Non,  merci  je  n'ai  besoin  de  rien,  et  si  la 
faim  me  presse,  j'appellerai. — N'attendez  point 
cela,  monsieur,  et  venez  vous  réjouir  dans  notre 
compagnie, — Non  pas;  impossible.  —  Pour- 
quoi?—  S.  À.  R.  m'a  presque  enjoint  de  me 
faire  servir  chez  moi;  mais  que  je  ne  vous  re- 
tarde point.— Merci,  comte,  bonsoir, surveillez 
bien  notre  fantôme.  — Oh!  oui,  je  vous  en  ré- 
ponds, à  moins,  continua  Henri,  craignant  d'en 
avoir  trop  dit,  à  moins  que  le  sommeil  ne  s'em- 
pare de  moi.  Ce  qui  me  parait  plus  probable  et 
plus  sai^i  que  de  guetter  les  ombres  et  les  es- 
pions.— Certainement,  dit  l'enseigne  en  riant. 

Et  il  prit  congé  de  Du  Bouchage. 

A  peine  fut-il  hors  de  la  bibliothèque ,  que 
Henri  s'élança  dans  le  jardin. 

— Oh  !  murmura-t-il,  c'est  Remy,  c'est  Romy, 
je  le  reconnaîtrais  dans  les  ténèbres  de  l'enfer. 

Et  le  jeune  homme,  sentant  ses  genoux 
trembler  sous  lui ,  appuya  ses  deux  mains  hu- 
mides sur  son  front  brûlant. 

— Mon  Dieu!  dit-il,  n'est-ce  pas  plutôt  une 
hallucination  de  mon  pauvre  cerveau  malade, 
et  n'est-il  pas  écrit  que  dans  le  sommeil  ou  dans 
la  veille,  le  jour  ou  l  nuit,  je  verrai  incessam- 
ment ces  deux  figures  qui  ont  creusé  un  sillon 
si  sombre  dans  ma  vie  ?  —  En  efiet,  contînya- 
t-il  comme  un  homme  qui  sent  le  besoin  de  se 
convaincre  lui-même,  pourquoi  Rcmy  serait-il 
ici  dans  ce  château  chez  le  duc  d'Anjou  ?  Qu'y 
viendrait-il  faire  ?  quelles  relations  le  duc 
d'Anjou  pourrait-il  avoir  avec  Rcfiiy?  Comment 
enfin  aurait-il  quitté  Diane,  lui,  lui ,  son  éter- 
nel compagnon?  Non,  ce  n'est  pas  lui. 

Puis,  au  bout  d'un  instant,  une  conviction 
intime,  profonde,  instinctive,  reprenant  le 
dessus  sur  le  doute: 

—  C'est  lui,  c'qst  lui,  murmura-t-il  déses- 


S96 


LES  QUARANTE-CINQ. 


péré  et  en  s*appuyant  à  la  muraille  pour  ne  pas 
tomber. 

Comme  il  achevait  de  formuler  cette  pensée 
dominante,  invincible,  maltresse  de  toutes  les 
autres,  le  bruit  aigu  de  la  serrure  retentit  de 
nouveau,  et  quoique  ce  bruit  fût  presque  im- 
perceptible, ses  sens  surexcités  le  saisirent. 

Une  inexprimable  frisson  parcourut  tout  le 
corps  du  jeune  homme. 

U  écouta  de  nouveau. 

n  se  faisait  autour  de  lui  un  tel  silence,  qu*il 
entendait  battre  son  propre  cœur. 

Quelques  minutes  s'écoulèrent  sans  quMl  vit 
apparaître  rien  de  ce  qu'il  attendait. 

Cependant,  à  défaut  des  yeux,  ses  oreilles 
lui  disaient  que  quelqu'un  approchait. 

n  entendait  le  sable  sous  des  pas. 

Soudain  la  ligne  noire  de  la  charmille  se 
dentela;  il  lui  sembla  sur  ce  fond  sombre  voir 
se  mouvoir  un  groupe  plus  sombre  encore. 

—  Le  voilà  qui  revient,  murmure  Henri,  est-il 
seul  ?  est-il  accompagné  ?  —  Le  groupe  s'avan- 
çait du  côté  où  la  lune  argentait  un  espace  de 
terrain  vide. 

C'est  au  moment  où»  marchant  en  sens  op- 
posé, Thomme  au  surcot  traversait  cet  espace, 
que  Henri  avait  cru  reconnaître  Remy. 

Cette  fois,  Henri  vit  deux  ombres  bien  dis- 
tinctes, il  n'y  avait  point  à  s'y  tromper. 

Un  froid  mortel  descendit  jusqu'à  son  cœur, 
et  sembla  l'avoir  fait  de  marbre. 

Les  deux  ombres  marchaient  vite,  quoique 
d'un  pas  ferme  ;  la  première  était  vêtue  d'un 
surcot  de  laine,  et,  à  cette  seconde  apparition 
comme  à  la  première,  le  comte  crut  bien  recon- 
naître Remy. 

La  seconde,  complètement  enveloppée  d*un 
grand  manteau  d'homme,  échappait  à  toute 
analyse. 

Et  cependant,  sous  ce  mahteau,  Henri  crut 
deviner  ce  que  nul  n'eût  pu  voir. 

Il  poussa  une  sorte  de  rugissement  doulou- 
reux, et  dès  que  les  deux  mystérieux  person- 
nages eurent  disparu  derrière  la  charmille,  le 
ieune  homme  s'élança  derrière  et  se  glissa  de 
massifs  en  massifs,  à  la  suite  de  ceux  qu'il  vou- 
lait connaître — Oh  !  murmuraît-il  tout  en  mar- 
chant, est-ce  que  je  ne  me  trompe  pas ,  mon 
Dieu?  est-ce  que  c'est  possible? 

Henri  se  glissa  le  long  de  la  charmille  par  le 


côté  sombre,  en  observant  la  précaution  de  ne 
point  faire  de  bruit,  soit  sur  le  sable,  soit  le 
long  des  feuillages. 

Obligé  de  marcher,  et,  tout  en  marchant,  de 
veiller  sur  lui,  il  ne  pouvait  rien  voir.  Cepen- 
dant, à  la  tournure,  aux  habits,  à  la  démarche, 
il  persistait  à  reconnaître  Remy  dans  l'homme 
au  surcot  de  laine. 

De  simples  conjectures,  plus  effrayantes  pour 
lui  que  des  réalités,  s'élevaient  dans  son  esprit 
à  l'égard  du  compagnon  de  cet  homme. 

Ce  chemin  de  la  charmille  aboutissait  à  la 
grande  haie  d'épines  et  à  la  muraille  de  peu- 
pliers qui  séparait  du  reste  du  parc,  le  paYillon 
de  M.  le  duc  d'Anjou,  et  l'enveloppait  d'un  ri- 
deau de  verdure,  au  milieu  duquel,  comme  nous 
Pavons  déjà  dit,  il  disparaissait  entièrement 
dans  le  coin  isolé  du  château .  Il  y  avait  de  belles 
pièces  d'eau,  des  tailis  sombres  percés  d'allées 
sinueuses,  et  des  arbres  séculaires  sur  le  dôme 
desquels  la  lune  versait  des  cascades  de  sa  lo- 
mière  argentée,  tandis  que,  dessous,  l'ombre 
était  noire,  opaque,  impénétrable. 

En  approchant  de  cette  haie,  Henri  sentit  que 
le  cœur  allait  lui  manquer. 

En  effet,  transgresser  aussi  audaciensement 
les  ordres  du  prince  et  se  livrer  à  des  indiscré- 
tions aussi  téméraires,  c'était  le  lait,  non  plus 
d'un  loyal  et  probe  gentilhomme,  mais  d'un 
lâche  espion  ou  d'un  jaloux,  décidé  à  toutes 
les  extrémités. 

Mais  comme,  en  ouvrant  la  barrière  qui  sé- 
parait le  grand  parc  du  petit,  l'honmie  fit  un 
mouvement  qui  laissait  son  visage  à  découvert, 
et  que  ce  visage  était  bien  celui  de  Remy,  le 
comte  n'eut  plus  de  scrupules  et  poussa  réso- 
lument en  ayant,  au  risque  de  tout  ce  qui  pou- 
vait arriver. 

La  porte  avait  été  refermée  ;  Henri  sauta  par- 
dessus les  traverses  et  se  remit  à  suivre  les 
deux  étranges  visiteurs  du  prince. 

Ceux-ci  se  hâtaient. 

Sous  une  allée  d'épais  marronniers,  au  boot 
de  laquelle  on  apercevait  le  pavillon  éclairé 
doucement,  Henri  ne  put  suivre  aussi  facile- 
ment des  gens  qui,  en  se  retournant,  l'eus- 
sent aperçu  tout  de  suite. 

D'ailleurs  un  autre  sujet  de  terreur  vint  l'as- 
saillir. 

Le  duc  sortit  du  pavâlon  au  bruit  que  firent 


LES  QUARANTE-CINQ. 


397 


flor  le  sable  les  pas  de  Remy  et  de  son  com- 
pagnon. 

Henri  se  jeta  derrière  le  plus  gros  des  ar- 
bres, et  attendit^ 

Il  ne  put*  rien  voir,  sinon  que  Remy  avait  sa- 
lué très  bas,  que  le  compagnon  de  Remy  avait 
&it  une  révérence  de  femme  et  non  un  salut 
d^bomme,  et  que  le  duc,  transportét  avait  offert 
son  bras  à  ce  dernier  comme  il  eût  fait  à  une 
femme. 

Puis  tous  trois,  se  dirigeant  vers  le  pavillon» 
ayaient  disparu  sous  le  vestibule,  dont  la  porte 
B^était  refermée  derrière  eux. 

—  U  faut  en  finir,  dit  Henri,  et  adopter  un 
endroit  plus  commode  d*oà  je  puisse  voir  cha- 
que signe  sans  être  vu. 

Il  se  décida  pour  un  massif  situé  entre  le  pa- 
villon et  les  espaliers,  massif  au  centre  duquel 
jaillissait  une  fontaine,  asile  impénétrable,  car 
ce  n*était  pas  la  nuit,  par  la  fraîcheur  et  Thu- 
midité  naturellement  répandues  autour  de  cette 
fontaine,  que  le  prince  affronterait  Teau  et  les 
buissons. 

Caché  derrière  la  statue  qui  surmontait  la 
fontaine,  se  grandissant  de  toute  la  hauteur  du 
piédestal,  Henri  put  voir  ce  qui  se  passait  dans 
le  pavillon,  dont  la  principale  fenêtre  s^ouvrait 
tout  entière  devant  lui. 

Comme  nul  ne  pouvait,  ou  plutôt  ne  devait 
pénétrer  jusque-là^  aucune  précaution  n*avai 
été  prise. 

Ihie  table  était  dressée,  servie  avec  luxe  et 
chargée  de  yics  précieux  enfermés  dans  des 
▼erres  de  Venise. 

Deux  sièges  seulement  à  cette  table,  atten- 
daient deux  convives. 

Le  duc  se  dirigea  vers  Fun,  et,  quittant  le 
bras  du  compagnon  de  Remy,  en  lui  indiquant 
Tautre  siège,  il  sembla  Tinvitcr  à  se  séparer 
de  son  manteau,  qui,  fort  commode  pour  une 
course  nocturne,  devenait  fort  incommode  lors- 
qu'on était  arrivé  au  but  de  cette  course,  et 
que  ce  but  était  un  souper. 

Alors,  la  personne  à  laquelle  Finvitation  était 
Caite  jeta  son  manteau  sur  une  chaise,  et  la  lu- 
mière des  flambeaux  éclaira  sans  aucune  ombre 
le  visage  pâle  et  majestueusement  beau  d'une 
femme,  que  les  yeui  épouvantés  de  Henri  re- 
connurent tout  d'abord. 

C'était  la  dame  de  la  maison  mystérieuse  de 


la  rue  des  Augustins,  la  voyageuse  de  Flandre; 
c'était  cette  Diane  enfin  dont  les  regards  étaient 
mortels  comme  des  coups  de  poignard. 

Cette  fois  elle  portait  les  habits  de  son  sexe, 
était  vêtue  d'une  robe  de  brocard  ;  des  diamants 
brillaient  à  son  cou,  dans  ses  cheveux  et  à  ses 
poignets. 

Sous  cette  parure,  la  pâleur  de  son  visage 
ressortait  encore  davantage,et  sans  la  flamme 
qui  jaillissait  de  ses  yeux,  on  eût  pu  croire  que 
le  duc,  par  Femploi  de  quelque  moyen  magi- 
que, avait  évoqué  l'ombre  de  cette  femme  plu- 
tôt que  la  femme  elle-même. 

Sans  Fappui  de  la  statue  sur  lequel  il  avait 
croisé  ses  bras  plus  froids  que  le  marbre  lui- 
même,  Henri  fût  tombé  à  la  renverse  dans  le 
bassin  de  la  fontaine. 

Le  duc  semblait  ivre  de  joie  ;  il  couvait  des 
yeux  cette  merveilleuse  créature  qui  s'était  as- 
sise en  face  de  lui,  et  qui  touchait  à  peine  aux 
objets  servis  devant  elle.  De  temps  en  temps 
François  s'allongeait  sur  la  table  pour  baiser  une 
des  mains  de  sa  muette  0t  pâle  convive,  qui 
semblait  aussi  insensible  à  ces  baisers  que  si 
sa  main  eût  été  sculptée  dans  Falbâtre  dentelle 
avait  la  transparence  et  la  blancheur. 

De  temps  en  temps,  Henri  tressaillait,  por- 
tait la  main  à  son  fh)nt,  essuyait  avec  cette 
main  la  sueur  glacée  qui  en  dégouttait  et  se 
demandait  : 

—  Est-elle  vivante?  est-elle  morte? 

Le  duc  faisait  tous  se^  efforts  et  déployait 
toute  son  éloquence  pour  dérider  ce  front  aus- 
tère. 

Remy,  seul  serviteur,  car  le  duc  avait  éloi- 
gné tout  le  monde,  servait  ces  deux  personnes, 
et  de  temps  en  temps,  frôlant  avec  le  coude  sa 
maîtresse  lorsqu'il  passait  derrière  elle,  sem- 
blait la  ranimer  par  ce  contact,  et  la' rappeler 
à  la  vie  ou  plutôt  à  la  situation. 

Alors  un  flot  de  vermillon  montait  au  front 
de  la  jeune  femme,  ses  yeux  lançaient  un  éclair, 
elle  souriait  comme  si  quelque  magicien  avait 
touché  un  ressort  inconnu  de  cet  intelligent  au- 
tomate et  avait  opéré  sur  le  mécanisme  des 
yeux  Féclair,  sur  celui  des  joues  le  coloris,  sur 
celui  des  lèvres  le  sourire. 

Puis  elle  retombait  dans  son  immobilité. 
Le  prince  cependant  se  rapprocha,  et  par  ses 


398 


LES  QUARANTE-aNQ. 


discours  passionnés  commença  d'échauffer  sa 
nouvelle  conquête. 

Alors  Diane,  qui,  de  temps  en  temps,  regar- 
dait rhcurc  à  la  magnifique  horloge,  accrochée 
au-dessus  de  la  lete  du  prince  sur  le  mur  op- 
pose à  clic,  Diane  parut  faire  un  effort  sur  elle- 
môme  et,  gardant  le  sourire  sur  les  lèvres,  prit 
une  (lart  plus  active  à  la  conversation. 

Henri,  sous  son  abri  de  feuillage,  se  déchirait 
les  poings  et  maudissait  toute  la  création,  de- 
puis les  femmes  que  Dieu  a  faites,  jusqu'à  Dieu 
qui  Tavait  créé  lui-même. 

Il  lui  semblait  monstrueux  et  inique,  que 
cette  femme,  si  pure  et  si  sévère,  s'abandonnât 
aussi  vulgairement  au  prince,  parce  qu'il  était 
prince,  à  l'amour  parce  qu'il  était  doré  en  ce 
palais. 

Son  horreur  pour  Remy  était  telle,  qu'il  lui 
eût  ouvert  sans  pitié  les  entrailles,  afin  de  voir 
si  un  tel  monstre  avait  le  sang  et  le  cœur  d'un 
homme. 

C'est  dans  ce  paroxisme  de  rage  et  de  mépris, 
que  se  passa  pour  Henri  le  temps  de  ce  souper 
si  délicieux  pour  le  duc  d'Anjou. 

Diane  sonna.  —  Le  prince,  échauffé  par  le 
vin  et  par  les  galants  propos,  se  leva  de  table 
pour  aller  embrasser  Diane. 

Tout  le  sang  de  Henri  se  figea  dans  ses  vai- 
nes. Il  chercha  à  son  côté  s'il  avait  un  poi- 
gnard. 

Diane,  avec  un  sourire  étrange,  et  qui  cer-' 
tes  n'avait  eu  jusque-là  son  équivalent  sur  au- 
cun visage,  Diane  l'arrêta  en  chemin. 

—  Monseigneur,  dit-elle,  permettez  qu'avant 
de  me  lever  de  table,  je  partage  avec  Votre 
Altesse  ce  fruit  qui  me  tente. 

A  ces  mots,  elle  allongea  la  main  vers  la  cor- 
beille de  filigrane  d'or,  qui  contenait  vingt  pê- 
ches magnifiques,  et  en  prit  une. 

Puis,  détachant  de  sa  ceinture  un  charmant 
petit  couteau  dont  la  lame  était  d'argent  et  le 
manche  de  malachite,  elle  sépara  la  pêche  en 
deux  parties  et  en  offrit  une  au  prince,  qui  la 
saisit  et  la  porta  avidement  à  ses  lèvres,  comme 
s'il  eût  baisé  celles  de  Diane. 

Cette  action  passionnée  produisit  une  telle 
Impression  sur  lui-même,  qu'un  nuage  obscur- 
cit sa  vue  au  moment  où  il  mordait  dans  le 
fruit. 


Diane  le  regardait  avec  son  œil  clair  et  8o« 

sourire  immobile. 

Remy,  adossé  à  un  pilier  de  bois  sculpté,  re- 
gardait aussi  d'un  air  sombre. 

Le  prince  passa  une  main  sur  son  front,  y 
essuya  quelques  gouttes  de  sueur  qui  venaient 
de  perler  sur  son  front,  et  avala  le  morceau 
qu'il  avait  mordu.       ^ 

Cette  sueur  était  sans  doute  le  symptôme 
d'une  indisposition  subite;  car,  tandis  que 
Diane  mangeait  l'autre  moitié  de  la  pèche,  le 
prince  laissa  retomber  ce  qui  restait  de  la  sienne 
sur  son  assiette,  et  se  soulevant  avec  effort,  il 
sembla  inviter  sa  belle  convive  à  prendre  avec 
lui  l'air  dans  le  jardin. 

Diane  se  leva,  et,  sans  prononcer  une  parole 
prit  le  bras  que  lui  offrait  le  duc. 

Remy  les  suivît  des  yeux,  surtout  le  prince 
que  l'air  ranima  tout  à  fait. 

Tout  en  marchant,Diane  essuyait  la  petite  la- 
me de  son  couteau  à  un  mouchoir  brodé  d'or,  et 
le  remettait  dans  sa  gaine  de  chagrin. 

Ils  arrivèrent  ainsi  tout  près  du  buisson  ou 
Et  cachait  Henri. 

Le  prince  serrait  amoureusement  sur  son 
cœur  le  bras  de  la  jeune  femme. 

—  Je  me  sens  mieux,  dit-il,  et  pourtant  je 
ne  sais  quelle  pesanteur  assiège  mon  cervean; 
je  le  vois,  j'aime  trop  madame. 

^  Diane  arracha  quelques  fleurs  à  un  jasmin, 
une  branche  à  une  clématite  et  deux  belles  ro- 
ses qui  tapissaient  tout  un  côté  du  socle  de  la 
statue,  derrière  laquelle  Henri  se  rapetissait  ef- 
frayé. 

—  Que  faites-vous,  madame?  demanda  le 
prince. 

—  On  m'a  toujours  assuré,  monseigneur,  dit- 
efle,  que  le  parfum  des  fleurs  était  le  meilleur 
remède  aux  étourdissements.  le  cueille  un  bou- 
quet dans  Tespoir  que,  donné  par  moi,  ce  bou- 
quet aura  l'influence  magique  que  je  lui  sou- 
haite. 

Mais,  tout  en  réunissant  les  fleurs  du  bou- 
quet, elle  laissa  tomber  une  rose,  que  le  prince 
s'empressa  de  ramasser  galamment. 

Le  mouvement  de  François  fut  rapide,  mais 
point  si  rapide  cependant  qu'il  ne  donnât  le  temps 
à  Diane  de  laisser  tomber,  sur  l'autre  rose,  quel- 
ques gouttes  d'une  liqueur  renfermée  dans  un  lia 
con  d'or  qu'elle  tira  de  son  sein. 


LES  QUARANTE-aXQ. 


399 


Puis  elle  prit  la  roso.  que  le  prince  avait  ra- 
massée, et  la  mettant  h  sa  ceinture  : 

—  Celle-là  est  pour  moi,  dit-elle,  chan- 
geons. 

Et,  en  échange  de  la  rose  qu'elle  recevait  des 
n?ain3  du  prince,  elle  lui  tendit  le  bouquet. 

Le  prince  le  prit  avidement ,  le  respira  avec 
délices^  et  passa  son  bras  autour  de  la  taille  de 
Diane.  Mais  cette  pression  voluptueuse  acheva 
sans  doute  de  troubler  les  sens  de  François,  car 
il  fléchit  sur  ses  genoux ,  et  fut  forcé  de  s'as- 
seoir sur  un  banc  de  gazon  qui  se  trouvait  là. 

Henri  ne  perdait  pas  de  vue  ces  deux  per- 
sonnages, et  cependant  il  avait  un  regard  aussi 
pour  Remy,  qui,  dans  le  pavillon,  attendait  la 
fin  de  cette  scène,  ou  plutôt  semblait  en  dévo- 
rer chaque  détail. 

Lorsqu'il  vit  le  prince  fléchir ,  il  s'approcha 
jusqu'*au  seuil  du  pavillon.  Diane  de  son  côté , 
sentant  François  chanceler,  s'assit  près  de  lui 
sur  le  banc. 

L'ctourdisscment  de  François  dura  cette  fois 
plus  longtemps  que  le  premier,  le  prince  avait 
la  tête  penchée  sur  la  poitrine.  11  paraissait 
aToir  perdu  le  fil  de  ses  idées  et  presque  le  sen- 
timent de  son  existence,  et  cependant  le  mou- 
vement convulsif  de  ses  doigts  sur  la  main  de 
Diane,  indiquait  que  d'instinct  il  poursuivait  sa 
chimère  d'amour. 

Enfin  il  releva  lentement  la  tête,  et  ses  lèvres 
se  trouvant  à  la  hauteur  du  visage  de  Diane,  il 
fit  un  effort  pour  toucher  celles  de  sa  belle  con- 
Tiye;  mais  comme  si  elle  n'eût  point  vu  ce 
mouvement,  la  jeune  femme  se  releva. 

—  Vous  souffrez,  monseigneur?  dit -elle, 
mieux  vaudrait  rentrer. 

—  Oh!  oui,  rentrons!  s'écria  le  prince  dans 
un  transport  de  joie;  oui,  venez,  merci. 

Et  il  se  leva  tout  chancelant  ;  alors ,  au  lieu 
que  ce  fût  Diane  qui  s'appuyât  à  son  bras,  ce 
fut  lui  qui  s'appuya  au  bras  de  Diane;  et  grâce 
à  ce  soutien ,  marchant  plus  à  l'aise ,  il  parut 
oublier  fièvre  et  étourdissement  ;  se  redressant 
tout  à  coup,  il  appuya,  presque  par  surprise,  ses 
lèvres  sur  le  col  de  la  jeune  femme. 

Celle-ci  tressaillit  comme  si,  au  lieu  de  l'im- 
pression du  baiser,  elle  eût  ressenti  la  morsure 
d^un  fer  rouge. 

Remy,  un  flambciu  !  s'écria-t-elle,  un  flam- 
beau I 


Aussitôt  Rcmy  rentra  dans  la  salle  à  manger 
et  alluma,  aux  bougies  de  la  table ,  un  flam- 
beau isolé  qu'il  prit  sur  un  guéridon  ;  et,  se  rap- 
prochant vivement  de  l'entrée  du  pavillon,  ce 
flambeau  à  la  main  :  • 

—  Voilà,  madame,  dit-il.  —  Où  va  Voire  Al- 
tesse ?  demanda  Diane  en  saisissant  le  flambeau 
et  détournant  la  tête.  —Oh!  chez  moi!...  chez 
moi!.,  et  vous  me  guiderez,  n'est-ce  pas,  ma- 
dame? répliqua  le  prince  avec  ivresse. —Volon- 
ticrs,monseigneur,répondit  Diane  ;  elle  se  leva, 
le  flambeau  en  l'air ,  en  marchant  devant  le 
prince. 

Rcmy  alla  ouvrir ,  au  fond  du  pavillon ,  une 
fenêtre  par  où  l'air  s'engouffra  de  telle  façon , 
que  la  bougie  portée  par  Diane,  lança,  comme 
furieuse ,  toute  sa  flamme  et  toute  sa  fumée 
sur  le  visage  de  François ,  placé  précisément 
dans  le  courant  d'air. 

Les  deux  amants,  Henri  les  jugea  tels,  arri- 
vèrent ainsi  jusqu'à  la  chambre  du  duc,et  dis- 
parurent derrière  la  tenture  de  fleurs  de  lis  qu 
lui  servait  de  portière. 

Henri  avait  vu  tout  ce  qui  s'était  passé,  avec 
une  fureur  croissante,  et  cependant  cette  fureur 
était  telle  qu'elle  touchait  à  l'anéantissement. 

On  eût  dit  qu'il  ne  lui  restait  de  force  que 
pour  maudire  le  sort  qui  lui  avait  imposé  uno 
si  cruelle  épreuve. 

n  était  sorti  de  sa  cachette,  et,  brisé,  les  bras 
pendants,  l'œil  atone,  il  se  préparait  à  regagner 
demi-mort  son  appartement  dans  le  château. 

Lorsque,  soudain  la  portière  derrière  laquelle 
il  venait  de  voir  disparaître  Diane  et  le  prince, 
se  rouvrit ,  et  la  jeune  femme ,  se  précipitant 
dans  la  salle  à  manger ,  entraîna  Remy ,  qui, 
debout,  immobile,  semblait  n'attendre  que  son 
retour. 

—  Viens!....  lui  dit-elle,  viens,  tout  est 
fini... 

Et  tous  deux  s^élancèrent  comme  ivres,  fowt 
on  furieux  dans  le  jardin. 

Mais,  à  leur  vue ,  Henri  avait  retrouvé  toute 
sa  force;  Henri  s'élança  au-devant  d'eux,  et 
ils  le  trouvèrent  tout  à  coup  au  milieu  de  l'al- 
lée ,  debout,  les  bras  croisés,  et  plus  terrible 
dans  son  silence,  que  nul  ne  le  fut  jamais  dans 
ses  menaces.  Henri,  en  effet,  en  était  arrivé  à 
ce  degré  d'exaspération,  qu'il  eût  tué  quiconque 
se  fût  avisé  de  soutenir  que  les  femmes  n'é- 


400 


LES  QUARANTE-CINQ. 


taient  pas  des  monstres  eoYoyés  par  Tenfer 
pour  souiller  le  monde. 

Il  saisit  Diane  par  le  bras,  et  Tarrèta  court, 
malgré  le  cri  de  terreur  qu*elle  poussa,  malgré 
le  couteau  que  Remy  lui  appuya  sur  la  poi- 
trine, et  qui  effleura  les  chairs.  (1) 

—  Oh  !  vous  ne  me  reconnaissez  pas  sans 
doute,  dit-il  avec  un  grincement  de  dents  ter- 
rible, je  suis  ce  neuf  jeune  homme  qui  vous 
aimait  et  à  qui  vous  n*avez  pas  youlu  donner 
d'amour,  parce  que,  pour  vous,  il  n'y  avait  plus 
d'avenir,  mais  seulement  un  passé.  Ah!  beUe 
hypocrite.  Et  toi,  lâche  menteur,  je  vous  con- 
nais enfin,  je  vous  connais  et  vous  maudis  ;  à 
Tun  je  dis  :  je  te  méprise;  à  l'autre  :  tu  me  fais 
horreur.  —  Passage  !  cria  Remy  d'une  voix 
étranglée,  passage!  jeune  fou...  ou  sinon...  — 
Soit,  répondit  Henri ,  achève  ton  ouvrage ,  et 
tue  mon  corps ,  misérable,  puisque  tu  as  tué 
mon  âme.— Silence!  murmura  Remy  furieux, 
en  enfonçant  de  plus  en  plus  sa  lame  sous  la- 
quelle criait  déjà  la  poitrine  du  jeune  homme. 

Mais  Diane  repoussa  violemment  le  bras  de 
Remy,  et  saisissant  celui  de  Du  Bouchage,  elle 
l'amena  en  face  d'elle. 

Elle  était  d'une  pâleur  livide  ;  ses  beaux  che- 
veux, raidis,  flottaient  sur  ses  épaules  ;  le  con- 
tact de  sa  main  sur  le  poignet  d'Henri,  faisait  à 
ce  dernier  un  froid  pareil  à  celui  d'un  cadavre. 
—Monsieur,  dit-elle,  ne  jugez  pas  témérairement 
des  choses  de  Dieu!  Je  suis  Diane  de Méridor, 
la  maîtresse  de  M.  de  Bussy,  que  d'Anjou  laissa 
tuer  misérablement  quand  il  pouvait  le  sauver, 
n  y  a  huit  jours  que  Remy  a  poignardé  Au- 
rilly,  le  complice  du  prince,  et  quant  au  prin- 
ce, je  viens  de  l'empoisonner  avec  un  fruit,  un 
bouquet,  un  flambeau.  Place  !  monsieur,  place 
à  Diane  de  Méridor,  qui  de  ce  pas,  s^en  va  au 
couvent  des  Hospitalières. 

Elle  dit,  et,  quittant  le  bras  de  Henri,  elle  re- 
prit celui  de  Remy ,  qui  l'attendait. 

Henri  tomba  agenouillé ,  puis  renversé  en 
arrière,  suivant  des  yeux  le  groupe  cflrayant 
des  assassins,  qui  disparurent  dans  la  profon- 
deur des  taillis ,  comme  eût  fait  une  infernale 
vision. 

Ce  n'est  qu'une  heure  après ,  que  le  jeune 
homme  brisé  de  fatigue ,  écrasé  de  terreur  et 

i  Voir  U  grtTuro  tar  acier. } 


la  tête  en  feu ,  réussit  à  trouver  assez  de  for- 
ces pour  se  trîdner  jusqu'à  son  appartement; 
encore  fallut-il  qu'il  se  reprit  à  dix  fois  pour 
escalader  la  fenêtre.  H  fit  quelques  pas  dans 
la  chambre  et  s*en  alla,  tout  trébuchant,  tom- 
ber sur  son  lit. 
Tout  dormait  dans  le  château. 

XXH. 

Le  lendemain,  vers  neuf  heures,  un  bean 
soleil  poudrait  d'or  les  allées  sablées  de  Châ- 
teau-Thierry. 

De  nombreux  travailleurs,  commandés  la 
veille,  avaient  dès  l'aube,  commencé  la  toilette 
du  parc  et  des  appartpments  destinés  à  rece- 
voir le  roi,  qu'on  attendait. 

Rien  encore  ne  remuait  dans  le  pavillon  où 
reposait  le  duc ,  car  il  avait  défendu,  la  veille, 
à  ses  deux  vieux  serviteurs  de  le  réveiller.  Ds 
devaient  attendre  qu'il  appelât. 

Vers  neuf  heures  et  demie,  deux  courriers, 
lancés  à  toute  bride,  entrèrent  dans  la  ville, 
annonçant  la  prochaine  arrivée  de  sa  Majesté. 

Les  échevins ,  le  gouverneur  et  la  garnison 
prirent  rang  pour  faire  haie  sur  le  passage  de 
ce  cortège. 

A  dix  heures,  le  roi  parut  au  bas  de  la  col- 
line; il  était  monté  à  cheval  depuis  le  dernier 
relai.  C'était  une  occasion  qu'il  saisissait  ton- 
jours,  et  principalement  à  son  entrée  dans  les 
villes,  étant  beau  cavalier, 

La  reine-mère  le  suivait  en  litière  ;  cinquante 
gentilshommes,  richement  vêtus  et  bien  mon- 
tés, venaient  à  leur  suite. 

Une  compagnie  des  gardes,  commandée  par 
Crillon  lui-même,  cent  vingts  Suisses,  autant 
d'Écossais,  commandés  par  Larchant,  et  toute 
la  maison  de  plaisir  du  roi,  mulets,  coffres  et 
valetaille,  formaient  une  armée  dont  les  files 
suivaient  les  sinuosités  de  la  route  qui  monte  de 
la  rivière  au  sommet  de  la  colline. 

Enfin ,  le  cortège  entra  oo  ville  au  son  des 
cloches,  des  canons  et  des  musiques  de  tout 
genre. 

Les  acclamations  des  habitants  furent  vives; 
le  roi  était  si  rare  en  ce  temps-là,  que,  vu  de 
près,  il  semblait  encore  avoir  gardé  un  reflet  de 
la  Divinité. 

Le  roi,  en  traversant  la  foule,  cherebf  .vai- 


flement  son  Mk  ,  il  ne  trouva  que  Henri  Du 
Bouchage  à  la  gpHe  Aa  cbileau. 

Une  fois  dans  l'intérieur,  Henri  lU  s'infoma 
de  la  santé  du  duc  d'Anjou,  à  l'ofScier  qui  avait 
pris  sur  lui  de  receToir  Sa  Majesté. 

—  Sire,  répondit  celui^i,  Son  Altesse  habite 
depuis  quelques  jours  le  pavilloo  du  parc ,  et 
nous  ne  l'avons  pas  encore  vue  ce  matin.  Ce- 
pendant  il  2st  probable  que',  se  portant  bien 
hier,  elle  se  porte  bien  encore  aujourd'hui. 
—  C'est  un  endroit  bien  retiré ,  à  ce  qu'il  parait, 
dit  Henri,  mécontent,  qne  ce  pavillon  du  parc, 
pour  que  le canonn'TSoitpas entendue  — Sire, 
se  hasarda  de  dire  un  des  deux  serviteurs  du 
duc.  Son  Altesse  n'attendait  peut-être  pas  si 
l&t  Votre  Majesté.  —  Vieux  fon ,  grommela 
fleuri ,  crois-tu  donc  qu'un  roi  Tienne  comme 
ceU  cbei  ks  gens  sans  les  préveniri  H.  le  duc 
d'Anjou  sait  mou  arrivée  depuis  hier. 

Puis  craignant  d'attrister  tout  ce  monde  par 
Doe  mme  soucieuse,  Henri,  qui  voulait  paraître 
dooz  et  bon  aux  dépens  de  François ,  s'écria  : 

—  Puisqu'il  ne  rient  pas  an  devant  de  sous , 
«HoDfl  au  devant  de  lui. —Montrez-nous  le  che- 
min, dit  Catherine  du  fond  de  sa  litière. 

Toute  l'escorte  prit  la  route  du  vieux  parc. 

Au  moment  où  lespremiers  gardes  touchaient 
à  la  channDle,  an  <;ridéehiraiitet  lugubre  perça 
kes  ain. 

—  Qu'est  cela  T  ât  le  roi  se  tournant  vers  aa 

T.   IX. 


mère.  —Mon  Dieu!  murmura  Catherine.  esfia> 
yant  de  lire  lor  tous  les  visages,  c'est  un  cri 
de  détresse  ou  de  désespoir.  —  Mon  prince  1 
mon  pauvre  duc  !  s'écria  l'autre  vieux  serv^ 
leur  de  François,  en  paraissant  à  une  fenêtre 
avec  les  signes  de  la  plus  violente  douleur.  " 

Tous  coururent  vers  le  pavillon,  le  roi  entraîné 
par  les  autres. 

n  arriva  au  moment  où  l'on  relevait  le  corps 
du  duc  d'Anjou,  qne  son  valet  de  ehambre, 
entré  sans  ordre,  pour  annoncer  l'arrivée  du 
rot,  venait  d'apercevoir  gisant  sur  le  tapis  de  sa 
chambre  k  coucher. 

Le  prince  était  froid,  raide,  et  ne  donnait 
aucun  signe  d'existence  qu'un  mouvement 
étrange  des  paupières  et  une  contraction  gri- 
maçante des  lèvres. 

Le  roi  s'arrêta  sur  le  seuil  de  la  porte ,  et 
tout  le  monde  derrière  lui. 

—  Voilà  un  vilain  pronostic  1  murmura-t-il. 
— Retirez-vous,  mon  fils ,  lui  dit  Catherine ,  je 
vous  prie.  —  Ce  pauvre  François!  dit  Henri, 
heureux  d'être  congédié  et  d'éviter  ainsi  le 
spectacle  de  cette  agonie. 

Toute  la  foule  s'écoula  sur  les  traces  du  roi. 

—  Étrange  1  étrange  1  murmura  Catherine, 
agenouillée  près  dn  prince  ou  ptui&t  du  cada- 
vre, sans  autre  compagnie  que  celle  des  deui 
vieux  serviteurs;  et,  tandis  qu'on  courait  tout* 
kl  ville  pour  trouver  le  médecin  dn  prince,  et 

20 


402 


LES  QUARANTE-CINQ. 


qa^un  courrier  parteH  pour  Paris  afin  de  hàtci 
la  venue  rfes  médeehisdtt  roi,  restés  à  Mcaux 
avec  la  reine»  die  examinait,  mtet  moins  de 
science  sans  doote,  mais  non  moins  de  pers- 
picacité que  MiroD  hii-méme  aurait  pu  k  fkire, 
ies  diagnostics  de  cette  étrange  maladie  à  la- 
<Iiielle  succombait  son  fib. 

BDe  avait  de  rexpérienee^Ut  Florealme;  amsi^ 
avant  toote  chose,  elle  questionna  froidemcnl, 
«t  sans  les  embarrasser,  les  denx  scrritemrs, 
qui  s^arranhaicnt  les  cbevern  et  se  meortm- 
^ientle  visagR  dans  leur  désespoir. 

Tous  deux  répondirent  qoe  le  prince  était 
rentré  la  veiHe  à  la  nnit^aprèsaToir  été  dérangé 
foittnopportunémentparM.  Henri  Du  Bouchage, 
Teaast  de  la  part  dn  roi. 

Pois  ib  ajootèrent  qo*à  la  soite  de  cette  an- 
dience,  donnée  au  grand  château,  le  prince  «mî 
commandé  un  souper  délicat ,  ordonné  que  nul 
ne  se  présentât  an  pavillon  sans  être  mandé; 
enfin,  enjoint  positivement  qu^on  ne  le  réveillât 
pas  au  matin ,  ou  qu*on  n^entrât  pas  chez  loi 
avant  un  appel  positif. 

—  n  attendait  quelque  maîtresse,  sans  doute? 
demanda  la  reine-mère.  —  Nous  le  croyons, 
madame,  répondirent  humblement  les  valets , 
mais  la  discrétion  nous  a  empêché  de  nous  en 
assurer.  — Rn  desservant,  cependant,  vous  avez 
dû  voir  sî  mon  fils  a  soupe  seul  t  —  Nous  n'a- 
vons pas  desservi  encore,  madame,  puisque 
Tordre  de  monseigneur  était  que  nul  n^enlrât 
dans  le  pavillon.  —  Bien,  dit  Catherine,  per- 
sonne n'a  donc  pénétré  ici  î —  Personne ,  ma- 
dame. —  Retirei-vous. 

Et  Catherine,  cette  fois,  demeura  toul-à-fait 
seule. 

Alors,  laissant  le  prince  sur  le  lit,  comme  on 
l'avait  déposé,  elle  commença  une  minutieuse 
investigation  de  chacun  des  ^mptômes  ou  de 
chacuac  dos  traces  qui  surgissaient  à  ses  yeux 
comme  résultat  de  ses  soupçons  au  de  ses 
craintes. 

Elle  avait  vu  le  trooi  de  François  chargé  d'nne 
teinte  bistrée,  ses  yeux  sanglants  et  cerclés  de 
bleu,  ses  lèvres  labourées  par  un  sillon  sem- 
blable à  celai  qu'impriaie  le  soufre  brâlant  sur 
des  chairs  vives. 

Elle  observa  le  même  ngne  sur  les  narines 
et  sur  les  ailes  du  nez 


—  Voyons ,  dit—dk  em  regardant  autour  da 

prince. 

Et  la  première  chose  qn^elle  vît,  ee  fiit  b 
flambeau  dans  le«|uel  s'étaft  consumée  toate  la 
bougie  aOnmce  la  veille  au  soir  par  Renj. 

—  Celle  bongie  a  brAlé  longtemps,  dit-€De.«. 
donc  il  y  a  longtemps  qne  Fraoçots  était  dm 
celle  diambre.  Ah  !  voici  un  bonqnel  sor  le 
t^MS...  Catherine  ksaisit  précipitamnieiiL,|nis, 
ranarqnant  que  tontes  les  fleurs  étaieat* 
fraîches,  à  l'exception  d'nne  rose  qui  était 
de  et  desséchée  :  — >  Qu*est  eela?  murmiDa-V 
elle,  qa*a-t-on  vené  snr  les  fieoilles  de  cette 
fleur  !.« .  le  connais,  il  me  semble,  me  liqnenr 
qui  bne  ainsi  les  roses. 

Elle  éloigna  le  bouquet  d*elle  en  frissonnant 

— ^Ceb  m*explîqnerait  les  narines  et  la  dis- 
soIntîOfï  des  chairs  do  frwrt  ;  maïs  les  lèvres? 

Catherine  courut  à  la  salle  à  manger,  les  va- 
lets n'avaient  pas  menti,  rien  n'indiquait  qu'on 
eût  touché  au  couvert  depuis  la  fin  du  repas. 

Snr  le  bord  de  la  table,  une  moitié  de  péèhe 
dans  laquelle  s*iraprimait  un  demi-cercle  de 
dents ,  fixa  plus  partienlièrement  les  regards  de 
Catherine. 

Ce  fruit,  si  vermeil  an  cœur,  avait  noirci 
comme  la  rose  et  s'était  émaiUé  au- dedans  de 
marbrures  violettes  ci  brunes.  L'action  cono- 
sive  se  distiagnait  plus  particulièrement  sur  la 
tranche,  à  l'endroit  où  le  couteaaavait  dû  pas- 
ser. —  Voilà  pour  les  lèvres,  dit-elle;  mais 
François  a  mordu  seulement  une  bouchée  dans 
ce  fruit.  11  n'a  pas  terai  longtemps  à  sa  main  ce 
bouquet,  dont  les  fleurs  sont  encore  fraîches, 
le  mal  n'est  pas  sans  remède,  le  poison  ne  pent 
avoir  pénétré  profondément. 

liais  alors,  s'il  n'a  agi  qne  superficiellement, 
pourquoi  donc  oette  parafe  si  complète  et  ce 
travail  ai  avancé  de  la  décomposition?  U  faut 
que  je  n'aie  pas  tout  vu»  Ea  disant  ces  mots, 
Catherine  porta  ses  yeux  autour  d'elle ,  et  vit 
suspendu  à  son  bâton  de  bois  de  rose,  par  sa 
chaîne  d'argent»  le  papegai  reuge  et  bleu  qu'af- 
fectionnait François. 

L^oiseau  était  moit,  laidie;  et  les  ailes  hc- 


Catherine  ramena  son  tiaage  anxieux  sur  le 

flambeau  dont  elle  s'était  déjà  occupée  une 
fois,  peur  s'assurer,  à  sa  ^complète  combustion, 

que  le  prince  était  rentré  de  bonne  heure. 


LES  QUABAMTE-CniQ. 


403 


-*  La  fumée  !  se  dit  Catkeriiie ,  la  famée  !  la 
mèche  du  flambeau  était  empoisonnée ,  mon 
fils  est  mort.  «« 

Aussitôt  elle  appela.  La  chambre  se  remplit 
de  serviteurs  et  d'officiers. 

— Miron  l  &Iiroa  !  disaient  les  uns.  —  Un  prê- 
tre, disaient  les  autres. 

Mais,  elle,  pendant  ce  temps,  approchait  des 
Erres  de  François  un  des  fiaeons  qu'elle  por- 
tait toujours  dans  son  aumônière ,  et  interro- 
gea les  traits  de  son  fils  pour  juger  Teffet  du 
contre-poison. 

Le  duc  ouvrit  encore  les  yeux  et  la  bouche, 
mais  dans  ses  yeux  ne  brillait  plus  un  regard , 
à  ce  gosier  ne  montait  plus  la  voix. 

Catherine,  sombre  et  muette,  s'éloigna  de  la 
chambre  en  faisant  signe  aux  deux  serviteurs 
de  la  suivre,  avant  qu'ils  n'eussent  encore  com- 
muniqué avec  personne. 

Alors  elle  les  conduisit  dans  un  autre  pa- 
villon, où  elle  s'assit,  les  tenant  Fun  et  l'autre 
sous  son  regard. 

M.  le  duc  d'Anjou,  dit-elle,  a  été  empoisonné 
dans  son  souper  ;  c'est  vous  qui  avez  servi  ce 
sooper. 

A  ces  paroles  on  vit  la  pâleur  de  la- mort  en- 
vahir le  visage  des  deux  hommes. 

— Qu'on  nous  donne  la  torture,  dirent-ils; 
qu^on  nous  tue,mais  qu'on  ne  nous  accuse  pa& 
—  "Vous  êtes  des  niais;  croyez-vous  que,  si  je 
vous  soupçonnais,  la  chose  ne  serait  pas  faite? 
Vous  n^avez  pas,  je  le  sais  bien,  assassiné  votre 
maître,  mais  d'autres  l'ont  tué,  et  il  faut  que 
je  connaisse  les  meurtriers.  Qui  est  entré  au 
paTiUon  ?  — Un  vieil  homme ,  vêtu  misérable- 
ment, que  monseignenr  recevait  depuis  deux 
jours. — Mais...  la  femme! — Nous  ne  Pavons 
pas  vue.  —  De  quelle  femme  Votre  Majesté  veut- 
elle  parler  ?  —  Il  est  venu  une  femme  qui  a 
làît  un  bouquet... 

Les  denx  serviteurs  se  regardèrent  avec  tant 
de  naïveté,  que  Catherine  reconnut  lenr  inno- 
eenee  à  ce  seul  regard. 

—  Qu'an  m*a{l1e  chercher,  dit^e  alors ,  le 
gooT^tieur  de  la  ville  et  le  gouvemenr  au  châ- 
leaa. 

Les  deux  valets  se  précipitèrent  vers  la  porte. 

—  Un  moment!  dit  CaÂerme,  en  les  douant 
par  ce  seul  mot  sur  le  seuil.  Vons  seals  et  moi 
WH&s  savons  ce  que  je  viens  do  ^wn  dire;  je  ne 


le  dirais  pas,  moi  ;  si  qiielqu*un  l'apprend,  ee 
sera  par  l'un  de  vous;  ce  jonr-là,  vous  mour- 
rez tous  denx.  Allez! 

Catherine  interrogea  moins  onverteroent  les 
deux  gouverneurs.  Elle  leur  dit  que  le  duc  avmt 
reçu  de  certaine  personne  une  mauvaise  nou- 
velle qui  l'avait  affecté  profondément,  que  là 
était  la  cause  de  son  mal,  qu'en  interrogeant 
de  nouveau  les  personnes,  le  duc  se  remettrait 
sans  doute  de  son  alarme. 

Les  gouverneurs  firent  fouiller  la  ville,  le 
parc,  les  environs,  nul  ne  snt  dire  ee  qu'étaient 
devenus  Remy  et  Diane. 

Henri  seul  connaissait  le  secret,  et  il  n'y  avait 
point  danger  qui  le  révélât. 

Tout  le  jour,  l'affreuse  nouvelle,  commentée, 
exagérée,  tronquée,  parcoorut  Chàfeau-Thierry 
et  la  province;  chacun  expliqua,  selon  son  car»* 
ctère  et  son  penchant,  l'accident  sunremi  au  duc. 

Mais  nul,  excepté  Catherine  et  Dn  Bouchage, 
ne  s'avoua  que  le  duc  était  un  homme  mort. 

Ce  malheureux  prince  ne  reconvra  pas  h. 
voix  ni  le  sentiment ,  ou,  pour  mieux  dire ,  il 
ne  donna  plus  aucun  signe  d'intelligence. 

Le  roi  frappé  d'impressions  higubres,  ce  qui 
redoutait  le  plus  au  monde,  eut  bien  voulu  re- 
partir pour  Paris;  mais  la  reine-mère  s'opposa 
a  ee  départ,  et  force  fut  à  h  cour  de  demeurer 
an  driLteau. 

Les  médecins  arrivèrent  en  foule  ;  Miron  seid 
devina  la  cause  du  mal,  et  jugea  sa  gravité; 
mais  il  était  trop  bon  courtisan  pour  ne  pas 
taire  la  vérité,  surtout  lorsqt'il  eut  consulté  les 
regards  de  Catherine. 

On  l'interirogeait  de  touteit  parts,  et  il  répon* 
dait  que  c«*taineme«t  M.  le  doc  d'Anjom  avatt 
éprouvé  de  grands  èhagrins  et  essuyé  un  vio- 
lent ehoe. 

11  ne  se  compromit  done  pas,  ce  qui  est  fort 
difficile  en  pareil  cas. 

Lorsque  Henri  ïïï  hii  demanda  de  répondre 
affirmativement  ou  négathrement  à  cette  ques* 
tkm: 

—  Le  due  vivm4-ilT— Dans  trois  jours ,  je 
le  dirai  à  Votre  Majesté ,  répliqua  le  médecin. 
^  Et  à  moi,  que  me  dîres-vous  ?  fit  Catherine  à 
voix  basse.  ^  A  vous,  madame,  c'est  diflSrent; 
je  répondrai  sans  hésitation.—  Quoi?—*  Que 
Votre  Majesté  m^mteiTOge.  -^  Quel  jour  mon 
fih  sefa-Ml  mort ,  Mfa^n  ?  ---  Ilemaînau  soir. 


404 


LES  QUARANTK-CmQ. 


madame.  ~  Si  tôt  1  —  Ah  !  madame»  murmura 
le  médecin,  la  dose  était  aussi  trop  forte. 

Catherine  mit  un  doigt  sur  ses  lèvres ,  re- 
garda le  moribond  et  répéta  tout  bas  son  mot 
sinistre  : 

—  Fatalité  1 

X. 

Le  comte  avait  passé  une  terrible  nuit,  dans 
un  état  voisin  du  délire  et  de  la  mort. 

Cependant,  fidèle  à  ses  devoirs,  dès  qu'il  en- 
tendit annoncer  l'arrivée  du  roi,  il  se  leva  et  le 
reçut  comme  nous  avons  dit;  mais  après  avoir 
pr&enté  ses  hommages  à  S.  M.,  salué  la  reine- 
mère  et  serré  la  main  de  Tamiral,  il  s'était  ren- 
fermé dans  sa  chambre,  non  plus  pour  mourir, 
mais  pour  mettre  décidément  à  exécution  son 
projet  que  rien  ne  pouvait  plus  combattre. 

Aussi,  vers  onze  heures  du  matin,  c'est-à-dire 
quand,  à  la  suite  de  cette  terrible  nouvelle  qui 
s'était  répandue,  le  duc  d*Anjou  est  atteinte 
mort,  chacun  se  fut  dispersé,  laissant  le  roi  tout 
étourdi  de  ce  nouvel  événement,  Henri  alla  frap- 
per à  la  porte  de  son  frère  qui,  ayant  passé  une 
partie  de  la  nuit  sur  la  grande  route,  venait  de 
se  retirer  dans  sa  chambre. 

—  Ah!  c'est  toi,  demanda  Joyeuse  à  moitié 
endormi  :  qu'y  a-t-il?  —  Je  viens  vous  dire 
adieu,  mon  frère,  répondit  Henri.—  Comment, 
adieu?.,  tu  pars  ?  —  Je  pars,  oui,  mon  frère,  et 
rien  ne  me  retient  plus  ici,  je  présume. — Com- 
ment rien?  —  Sans  doute  ;  ces  fêtes  auxquelles 
TOUS  désiriez  que  j'assistasse  n'ayant  pas  lieu, 
me  voilà  dégagé  de  ma  promesse.*- Vous  vous 
trompez,  Henri,  répondit  le  grand  amiral;  je  ne 
vous  permets  pas  plus  de  partir  aujourd'hui 
que  je  ne  vous  l'eusse  permis  hier.— Soit,  mon 
frère  ;  mais  alors ,  pour  la  première  fois  de  ma 
vie,  j'aurai  la  douleur  de  désobéira  vos  ordres 
et  de  vous  manquer  de  respect;  car,  à  partir 
de  ce  moment,  je  vous  le  déclare,  Anne,  rien  ne 
me  retiendra  plus  pour  entrer  en  religion.  — 
Mais  cette  dispense  venant  de  Rome  ?  —  Je  l'at- 
tendrai dans  un  couvent.— En  yérité,  vous  êtes 
décidément  foui  si'écria  Joyeuse,  en  se  levant 
avec  la  stupéfaction  peinte  sur  son  visage.  — 
Au  contraire,  mon  cher  et  honoré  frère,  je  suis 
le  plus  sage  de  tous,  car  moi  seul  sais  bien  ce 
que  je  fais.  —  Henri ,  vous  nous  aviez  promis 
un  mois.  —  Impossible,  mon  frère  !  —  Encore 


huit  jours.  —  Pas  une  heure.  —  Mais  tu  souf- 
fres bien,  pauvre  enfant!  —  Au  contraire,  je  oe 
souffre  plus,  voilà  pourquoi  je  vois  que  le  mal 
est  sans  remède.  —  Mais  enfin,  mon  ami,  cette 
femme  n'est  point  de  bronze  :  on  peut  l'atten- 
drir, je  la  fléchirai.  —  Vous  ne  ferez  pas  Vïm- 
possible,  Anne;  d'ailleurs, se  laissàt-«Ue fléchir 
maintenant,  c'est  moi  qui  ne  consentirais  plus 
à  l'aimer.  —  Allons,  en  voilà  bien  d^ane  autre. 
—  C'est  ainsi,  mon  frère.  —  Comment!  si  elle 
voulait  de  toi,  tu  ne  voudrais  plus  d'elle?  mais 
c'est  de  la  rage,  pardieu!  —  Oh!  non,  certes, 
s'écria  Henri  avec  un  mouvement  d'horreur, 
entre  cette  femme  et  moi,  il  ne  peut  plus  rien 
exister. — Qu'est-à-ce  à  dire?  demanda  Joyeuse 
surpris,  et  quelle  est  donc  cette  femme  alors? 
Voyons,  parle,  Henri,  tu  le  sais  bien,  nous 
n^avons  jamais  en  de  secrets  l'un  pour  l'antre. 
Henri  craignit  d'en  avoir  trop  dit,  et  d'avon*,  eu 
se  laissant  aller  au  sentiment  qu'il  venait  de 
manifester,  ouvert  une  porte  par  laquelle  l'œA 
de  son  frère  pût  pénétrer  jusqu'au  terrible  se- 
cret qu'il  renfermait  dans  son  cœur;  il  tomba 
donc  dans  un  excès  contraire,  et,  comme  il  ar- 
rive en  pareil  cas,  pour  rattraper  la  parole 
imprudente  qui  lui  était  échappée ,  il  en  pro- 
nonça une  plus  imprudente  encore. 

—  Mon  frère,  dit-il,  ne  me  pressez  plus,  cette 
femme  ne  m*appartiendra  plus,  puisqu'elle  ap- 
partient maintenant  à  Dieu.  —  Folies,  contes; 
cette  femme  une  nonnain,  elle  vous  a  menti.  — 
Non,  mon  frère,  cette  femme  est  Hospitalière  ; 
n'en  parlons  donc  plus  et  respectons  tout  ce  qui 
se  jette  dans  les  bras  du  Seigneur. 

Anne  eut  assez  de  pouvoir  sur  lui-même 
pour  ne  point  manifester  à  Henri  la  joie  que 
cette  révélation  lui  causait. 

D  poursuivit  : 

—  Voilà  du  nouveau,  car  vous  ne  m^enaves 
jamais  parlé.  —  C'est  du  nouveau,  en  effet,  car 
elle  a  pris  récemment  le  voile  ;  mais,  j^en  suis 
certain,  comme  la  mienne,  sa  résolution  est  ir- 
révocable. Ainsi,  ne  me  retenez  plus,  mon  frè- 
re, embrassez-moi  comme  vous  m'aimez:  lais- 
sez-moi vous  remercier  de  toutes  vos  bontés, 
de  toute  votre  patience,  de  votre  amour  infim 
pour  un  pauvre  insensé,  et  adieu! 

Joyeuse  regarda  le  visage  de  son  frère  ;  fl  le 
regarda  en  homme  attendri  qui  compte  sur  son 


LES  QUARANTE-ONQ. 


4QB 


attendrissement  pour  décider  la  persuasion  dans 
autrui. 

Mais  Henri  demeura  inébranlable  à  cet  at- 
tendrissement, et  répondit  par  son  triste  et  éter- 
nel sourire. 

Joyeuse  embrassa  son  frère  et  le  laissa  par- 
tir. 

—  Va,  se  dit-Q  à  lui-même,  tout  n*est  point 

fini  encore,  et  si  pressé  que  tu  sois,  je  t'aurai 
bientôt  rattrapé. 

n  alla  trouver  le  roi  qui  déjeunait  dans  son 
lit,  ayant  Chicot  à  ses  côtés. 

—  Bonjour!  bonjour!  dit  Henri  à  Joyeuse , 
je  suis  bien  aise  de  te  voir,  Anne,  je  craignais 
que  tu  ne  restasses  couché  toute  la  journée, 
paresseux.  Gomment  Ta  mon  frère?  —  Hélas! 
sire,  je  n'en  sais  rien,  je  viens  vous  parler  du 
mien.  —  Duquel?  —  De  Henri.  —  Veut-il  tou- 
jours se  faire  moine?  —  Plus  que  jamais.  —  n 
prend  l'habit?  —  Oui,  sire.  —  H  a  raison,  mon 
fils.  —  Comment,  sire?  —  Oui,  l'on  va  vite  au 
ciel  par  ce  chemin.  —  Oh  !  dit  Chicot  au  roi,  on 
y  ya  bien  plus  vite  encore  par  le  chemin  que 
prend  ton  frère.  —  Sire,  Votre  Majesté  veut-elle 
me  permettre  une  question  ?  —  Vingt,  Joyeuse» 
vingt,  je  m'ennuie  fort  à  Château-Thieny,  et 
tes  questions  me  distrairont  un  peu.  —  Sire, 
▼eus  connaissez  toutes  les  religions  du  royau- 
me ?  —  Comme  le  blason,  mon  cher.  —  Qu'estr 
ce  que  les  Hospitalières,  s'il  vous  plait?— C'est 
nne  toute  petite  communauté  très  distinguée , 
très  rigide,  très  sévère,  composée  de  vingt  da- 
mes chanoinesses  de  saint  Joseph,  —  Y  fait-on 
des  vœux?  —  Oui,  par  faveur  et  sur  la  présen- 
tation de  la  reine.  —  Est-ce  une  indiscrétion 
que  de  vous  demander  où  est  située  cette  com- 
munauté, sire?  —  Non  pas  :  elle  est  située  rue 
du  Chevet-Saint-Landry,  dans  la  Cité,  derrière 
le  cloître  Notre-Dame.  —  A  Paris?  —  A  Paris. 
—  Merci,  sire. — Mais  pourquoi  diable,  me  de- 
mandes-tu cela?  Est-ce  que  ton  frère  aurait 
changé  d'avis,  et  qu'au  lieu  de  se  faire  capu- 
cin, il  voudrait  se  foire  Hospitalière ,  mainte- 
nant? —  Non,  sire ,  je  ne  le  trouverais  pas  si 
fou,  d'après  ce  que  Votre  Majesté  me  faitl'hon* 
neur  de  me  dire,  mais  je  le  soupçonne  d'avoir 
en  la  tète  montée  par  quelqu'un  de  cette  com- 
munauté; je  voudrais,  en  conséquence,  décou- 
vrir ce  quelqu'un  et  lui  parler.  —  Par  la  mor- 


dieu,  dit  le  roi  d'un  air  fat,  j'y  ai  connu,  voilà 
bientôt  sept  ans,  une  supérieure  qui  était  fort 
belle.  —  Eh  bien  !  sire,  c'est  peuVètre  encore  la 
même.  —  Je  ne  sais  pas  ;  depuis  ce  temps,  moi 
aussi.  Joyeuse ,  je  suis  entré  en  religion ,  ou  à 
peu  près. —  Sire,  dit  Joyeuse,  donnez-moi  à 
tout  hasard,  je  vous  prie,  une  lettre  pour  istle 
supérieure,  et  mon  congé  pour  deux  jours.  ^» 
Tu  me  quittes,  s'écria  le  roi,  tu  me  laisses  tout 
seul  ici?  —  Ingrat,  fit  Chicot  en  haussant  toa 
épaules,  estrce  que  je  ne  suis  pas  là,  moi?  — 
Ma  lettre,  sire,  s'il  vous  plaît,  dit  Joyeuse. 
Le  roi  soupira,  et  cependant  il  écrivit 

—  Mais  tu  n'as  que  (aire  à  Paris ,  dit  Henri 
en  remettant  la  lettre  à  Joyeuse.  --  Pardon , 
sire,  je  dois  escorter  ou  du  moins  surveiller 
mon  frère.  —  C'est  juste  :  va  donc,  et  reviens 
vite. 

Joyeuse  ne  se  fit  point  réitérer  cette  permis- 
sion; il  commanda  ses  chevaux  sans  bruit,  et 
s'assurant  que  Henri  était  déjà  parti,  il  poussa 
a&  galop  jusqu'à  sa  destination. 

Sans  débotter,  le  jeune  homme  se  fit  co&-> 
duire  directement  rue  du  Chavet-Saint-Lan- 
dry. 

Cette  rue  aboutissait  à  la  rue  d'Enfer,  et  à  sa 
parallèle,  la  rue  des  Marmouzets. 

Une  maison  noire  et  vénérable,  derrière  les 
murs  de  laquelle  on  distinguait  quelques  hau- 
tes cimes  d'arbres,  des  fenêtres  rares  et  grillées, 
une  petite  porte  en  guichet;  yoilà  quelle  était 
l'apparence  extérieure  du  couvent  des  Hospita- 
lières. 

Sur  la  clef  de  voftte  du  porche,  un  gros- 
sier artisan  avait  gravé  ces  mots  latins  avec  un 
ciseau  : 

MÀTaoNiE  Hosprrss. 

Le  temps  avait  à  demi  rongé  l'inscription  et 
la  pierre. 

Joyeuse  heurta  au  guichet  et  fit  emmener 
ses  chevaux  dans  la  rue  des  Marmouzets ,  de 
|)eur  que  leur  présence  dans  la  rue  ne  fit  une 
trop  grande  rumeur. 

Alors,  frappant  à  la  grille  du  tour  : 

—  Veuillez  prévenir  madame  la  supérieure, 
dit-il,  que  M.  le  duc  de  Joyeuse,  grand-amiral 
de  France ,  désire  l'entretenir  de  la  part  du 
roi. 

La  figure  de  la  religieuse  qui  avait  paru  der- 


4100 


LES  QUARAMTE-OKCI. 


rièrc  h  ^\He^  roagH  sons  sa  guimpe,  et  le  tour  [ 
se  referma. 

Cinq  minutes  après,  une  porte  s^ouTrait  et 
lojease  entrait  dans  la  salle  du  parloir. 

Une  femme  belle  et  de  haute  stature  fit  à 
Joyeuse  une  profonde  révérence,  que  Tamiral 
lui  rendit  en  homme  religieux  et  mondain  tout 
ir  la  fois. 

—  Madame,  dit*il,  le  roi  sait  que  tous  derez 
admettre,  ou  que  tous  avez  admis  au  nombre 
de  vos  pensionnaires  une  personne  à  qui  je 
dois  parler.  Veuillez  me  mettre  en  rapport  avec 
cette  personne.  —  Monsieur ,  le  nom  de  cette 
tiamc,  s'il  vous  plaît?  —  Je  rîgnore,  madame. 
—  Alors,  comment  pourrai-je  accéder  à  votre 
demande?  —  Rien  de  plus  aisé.  Qui  avez-Tous 
admis  depuis  un  mois?  —  Vous  me  désignez 
trop  positivement  ou  trop  peu  cette  personne, 
dit  la  supériurc,  et  je  ne  pourrais  me  rendre  à 
Totre  désir.  —  Pourquoi?  —  Parce  que,  depuis 
Tin  mois ,  je  n'ai  reçu  personne ,  si  ce  n'est  pe 
matin?  —  Oui,  monsieur  le  duc,  et  vous  com- 
prenez que  votre  arrivée,  deux  heures  après  la 
sienne,  ressemble  trop  à  une  poursuite  pour  que 
jevous  donne  la  permission  de  lui  parler. — ^Ma- 
TÏame,  je  vous  en  prie.  — Impossible,  mon- 
sieur. —  Montrez-moi  seulement  cette  dame.  — 
Impossible,  vous  dis-je...  Dérailleurs,  votre  nom 
a  suffi  pour  vous  ouvrir  la  porte  de  ma  mai- 
son ;  mais,  pour  parler  h.  quelqu'un  ici,  excepté 
k  moi ,  il  faut  un  ordre  écrit  du  roi.  —  Voici 
Cet  ordre,  madame,  répondit  Joyeuse  en  exhi- 
bant la  lettre  que  Heuri  lui  avait  signée. 

La  supérieure  lut  et  s'inclina. 

^  Que  la  volonté  de  Sa  Majesté  soit  faite,  dit- 
elle,  même  quand  elle  contrarie  la  volonté  de 
Dieu. 

Et  elle  se  dirigea  vers  la  cour  du  couvent. 

—  Maintenant,  madame,  fit  Joyeuse  en  Tar- 
rêtant  avec  politesse ,  vous  voyez  que  j'ai  le 
droit;  mais^  je  crains  l'abus  et  l'erreur;  peut- 
être  cette  dame  a'est-ellc  pas  celle  que  je  cher 
chc,  veuillez  me  dire  comment  elle  est  venue  f 
et  de  qui  elle  était  accompagnée? 

—  Tout  cela  est  inutile,  monsieur  le  duc,  ré- 
pliqua la  supérieure»  vous  ne  faites  pas  erreur, 
et  cette  dame  qui  est  arrivée  ce  matin  seule- 
ment ,  après  s'être  fait  attendre  quinze  jours  « 
cette  dame  que  m'a  recommandée  une  person- 
ne qui  a  toute  autorité  sur  moi,  est  bien  la  per- 


sonne à  qui  M.  le  due  de  Joyeuse  doit  avoir 
besoin  de  parler. 

A  ces  mots,  la  svpérienre  fit  une  nosteUe 
révérence  au  duc  et  disparut. 

Dix  minutes  après,  elle  revint  accompapée 
d'une  Hospitalière  doat  le  voik  était  rab&tta 
tout  entier  sur  son  visage. 

C'était  Diane  qui  avait  déjà  pris  l'habit  Je 
l'ordre. 

Le  duc  remercia  la  supcricute,  offrit  b&  es- 
cabeau à  la  dame  étrangère,  s'assit  lui-mèDe, 
et  la  supérieure  partit  en  fermant  de  sa  sm 
les  portes  du  parloir  désert  et  sombre. 

—  Bladame,  dit  alors  Joyeuse  sans  autre 
préambule,  vous  êtes  la  daôie  de  la  rue  (ks 
Augttstins ,  cette  femme  mystérieuse  que  moa 
Xrère,  M.  le  comte  Du  Bouchage,  aime  follement 
et  mortellement 

L*Hospitalière  inclina  la  tète  pour  répondre, 
mais  elle  ne  parla  pas. 

Cette  affectation  parut  une  incivilité  à  Joyeu- 
se; il  était  dqjà  fort  mal  disposé  envers  son  iiK 
terlocotrice,  il  continua  : 

—  Vous  n'avez  pas  supposé ,  madame,  qu  il 
suffit  d'être  belle,  ou  de  paraître  belle,  de  nV 
v«yir  pas  un  cœur  caché  sous  cette  beauté,  de 
faire  naître  une  misérable  passion  dans  Tàine 
d'un  jeuoe  homme  de  mon  nom,  et  de  dire  uo 
jour  à  cet  homme  :  Tant  pis  pour  vous  à  vous 
avez  un  cœur ,  je  n'en  ai  pas ,  et  ne  veux  pas 
en  avoir.  *-  Ce  n'est  pas  cela  que  j'ai  répon- 
du, monsieur  y  et  vous  êtes  mal  informé,  dU 
l'HospiUliêre ,  d'un  ton  de  voix  si  noble  et  si 
toucliant,  que  la  colère  de  Joyeuse  en  fut  ud 
moment  aiÉiiblie.^  Les  termes  ne  fontrieuau 
sens,  madame  ;  vous  avez  repoussé  mon  frère, 
et  vous  l'avez  réduit  au  désespoir.  —  InnoceflL 
ment,  monaieur,  car  j'ai  toi^ours  cherché  a 
éloigaer  de  Bioi  IL  Du  Bouchage.  «^  Cela  s  ap* 
pelle  le  manège  de  la  coqu^terie,  madame,  et 
le  résultat  (ait  la  faute.  —  ^ul  n*a  le  droit  de 
m'accuser»  monsieur;  je  ne  suis  coupable  de 
rien;  vous  vous  irritez  contre  moi, je  nerépoo- 
drai  pUis.  —  Oh  !  oh  !  fit  Joyeuse  en  s'écbauf- 
faut  far  degrés,  vous  avez  perdu  mon  irère,et 
vous  croyez  vous  justifier  avec  cette  majesté 
provocatrice;  non,  non,  la  démarche  que  je 
fais  doit  vous  éclairer  sur  mes  intentions,  je 
suis  sérieux,  je  vous  le  jure,  et  vous  voyez  as 
tremblement  de  mes  mains  et  de  mes  lèvref. 


LES  QUARANTE-aNQ. 


407 


que  YOQS  aurez  besoin  de  bons  arguments  pour 
me  fléchir. 
L*Hospitalière  se  leTa. 

—  Si  vous  êtes  venu  ponr  insulter  une  fem- 
me, dit-Hîlle  arec  le  même  sangfroid ,  insultez- 
moi,  monsieur;  si  vous  êtes  venu  pour  me  faire 
changer  d'avis,  vous  perdez  votre  temps,  reti- 
rez-vous. —  Ah  !  vous  n'êtes  pas  une  créature 
fanmaine,  s*écria  Joyeuse  exaspéré,  vous  êtes 
un  démon.  —  Tai  dit  qne  je  ne  répondrais 
pins;  maintenant  ce  n^est  point  assez,  je  me 
retire. 

Et  lHospitalièrc  fit  un  pas  vers  la  porte. 
Joyeuse  rarrèta. 

—  Ah  !  un  instant,  il  y  a  trop  longtemps  que 
je  vous  cherche  pour  vous  laisser  fuir  ainsi  ;  et 
pnisqu'enfin  je  suis  parvenu  à  vous  joindre, 
pnisqu'enfin  votre  insensibilité  m'a  confirmé 
dans  cette  idée  qui  m'était  déjà  venue ,  que 
vous  êtes  une  créature  infernale ,  envoyée  par 
l'ennemi  des  hommes  pour  perdre  mon  frère, 
je  veux  voir  ce  visage  sur  lequel  l'Abîme  a  écrit 
ses  plus  noires  menaces  ;  je  veux  voir  le  feu  de 
ce  regard  fatal  qui  égare  les  esprits.  A  nous 
deux,  Satan. 

Et  Joyeuse ,  tout  en  faisant  le  signe  de  la 
croix  d'une  main,  en  manière  d'exorcisme,  ar- 
racha  de  l'autre  le  voile  qui  couvrait  le  visage 
de  rHospitalière  ;  mais  celle-ci,  muette,  impas- 
sible, sans  colère,  sans  reproche,  attachant  son 
regard  doux  et  pur  sur  celui  qui  l'outrageait  si 
cruellement: 

—  Oh  !  monsieur  le  duc!  dit-elle ,  ce  que 
vous  faites  là  est  indigne  d'un  gentilhomme. 

Joyeuse  fut  frappé  an  cœur  :  tant  de  mansué- 
tude amollit  sa  colère ,  tant  de  beauté  boule- 
versa sa  raison. 

—  Certes ,  murmura-t-îl  après  un  long  si- 
lence, vous  êtes  belle ,  et  Henri  a  dû  vous  ai- 
mer ;  mais  Dieu  ne  vous  a  donné  la  beauté  que 
ponr  la  répandre  comme  un  parfum  sur  une 
existence  attachée  à  la  vôtre. 

—  Monsieur,  n'avez-vous  point  parlé  à  votre 
frère?  on ,  si  vous  lui  avez  parlé,  il  n'a  point 
jugé  à  propos  de  vous  faire  son  confident  ;  sans 
cela ,  fl  vous  eût  raconté  qne  j'ai  fait  ce  que 
▼DOS  dîtes  :  j'ai  aimé ,  Je  n*aimerai  plus  ;  j*ai 
▼éca,  je  dois  mourir. 

Joyeuse  n'avait  pas  cessé  de  regarder  Diane, 
ja  flamme  de  ses  regards  tout  puissants  s'était 


infiltrée  jusqu'au  fond  de  son  âme ,  pareille  à 
ces  jets  de  feux  volcaniques  qui  fondent  l'airai» 
des  statues,  rien  qu'en  passant  auprès  d'elles. 
Ce  rayon  avait  dévoré  toute  matière  dans  le 
cœur  de  l'amiral ,  Tor  pur  y  bouillonnait  seul» 
et  ce  cœur  éclatait  comme  le  creuset  sons  h. 
fusion  du  métal. 

—  6h  !  oui,  dit-il  encore  une  fois  d'une  voix 
plus  basse  et  en  continuant  de  fixer  sur  elle  un 
regard  où  s'éteignait  de  plus  en  plus  le  feu  de 
la  colère  ;  oh  !  oui ,  Henri  a  dû  vous  aimer.  •« 
Oh  !  madame,  par  pitié ,  à  genoux,  je  vous  en 
supplie,  madame,  aimez  mon  frère.  * 

Diane  resta  froide  et  silencieuse. 

—  Ne  réduisez  pas  une  famille  à  l'agonie,  ne 
perdez  pas  l'avenir  de  notre  race,  ne  faites  pas 
mourir  l'un  de  désespoir,  les  autres  de  regret. 

Diane  ne  répondait  pas  et  continuait  de  re- 
garder tristement  ce  suppliant  incliné  devant 
elle. 

—  Oh  !  s'écria  enfin  Joyeuse ,  en  étreîgnant 
furieusement  son  cœur  avec  une  main  crispée. 
Oh  !  ayez  pitié  de  mon  frère,  ayez  pitié  de  moi- 
même,  je  brûle,  ce  regard  m*a  dévoré...  Adieu, 
madame,  adieu. 

n  se  releva  comme  un  fou,  secoua  ou  plutOl 
arracha  les  verroux  de  la  porte  du  parloir ,  et 
s'enfuit  éperdu  jusqu'à  ses  gens  qui  Tatten* 
daient  au  coin  de  la  rue  d'Enfer. 

Le  dimanche,  10  juin,  à  onze  heures  environ, 
toute  la  cour  était  rassemblée  dans  la  chambre 
qui  précédait  le  cabinet,  où  depuis  sa  rencontre 
avec  Diane  de  Méridor,  le  duc  d'Anjou  se  mou- 
rait lentement  et  fatalement. 

Ni  la  science  des  médecins,  ni  le  désespoir 
de  sa  mère,  ni  les  prières  ordonnées  par  le  roi, 
n'avaient  conjuré  l'événement  suprême. 

Miron,  le  matin  de  ce  10  juin,  déclara  an  roi 
que  la  maladie  était  sans  remède,  et  que  Fran* 
çois  d'Anjou  ne  passerait  pas  la  journée. 

Le  roi  affecta  de  manifester  une  grande  dou- 
leur, et,  se  tournant  vers  les  assistants  : 

—  Voilà  qui  va  donner  bien  des  espérances 
à  mes  ennemis,  dit-il. 

A  quoi  la  reine-mère  répondit  : 

—  Notre  destinée  est  dans  les  mains  de  Dieu, 
mon  fils. 

A  quoi  Chicot,  qni  se  tenait  humble  et  ocuh 
trit  près  de  Henri  HI,  ajouta  tout  bas  : . 

—  Aidons  Dieu  quand  nous  pouvons,  sire. 


408 


LES  QUARANTB-aNO 


Néanmoins,  le  malade  perdit,  vers  onie  heu- 
res et  demie,  la  couleur  et  la  vue  ;  sa  bouche , 
ouverte  jusqu^alors,  se  ferma  ;  le  flux  de  sang 
qui,  depuis  quelques  jours,  avait  effrayé  tous 
les  assistants  comme  autrefois  la  sueur  de  sang 
de  Charles  IX,  s'arrêta  subitement,  et  le  froid 
gagna  toutes  les  extrémités. 

Henri  était  assis  au  chevet  du  lit  de  son 
frère. 

Catherine  tenait ,  dans  la  ruelle ,  une  main 
glacée  du  moribond. 

L'évèque  de  Château-Thierry  et  le  cardinal 
de  Joyeuse,  disaient  les  prières  des  agonisants, 
que  tous  les  assistants  répétaient,  agenouillés  et 
les  mains  jointes. 

Vers  midi,  le  malade  ouvrit  les  yeux  ;  le  so- 
leil se  dégagea  d'un  nuage  et  inonda  le  lit  d'une 
auréole  d'or. 

François,  qui  n'avait  pu  jusque  là  remuer  un 
seul  doigt,  et  dont  rintelligence  avait  été  voi- 
lée comme  ce  soleil  qui  reparaissait,  François 
leva  un  bras  vers  le  ciel  avec  le  geste  d'un 
homme  épouvanté. 

Il  regarda  autour  de  lui ,  entendit  les  priè- 
res, sentit  son  mal  et  sa  faiblesse,  devina  sa 
position,  peut-être  parce  qu'il  entrevoyait  déjà 
ce  monde  obscur  et  sinistre  où  vont  certaines 
âmes  après  qu'elles  ont  quitté  la  mort. 

Alors,  il  poussa  un  grand  cri  et  se  frappa  le 
front  avec  une  force  qui  fit  frémir  toute  l'assem- 
blée. 

Puis  fronçant  le  sourcil  comme  s'il  venait 
de  lire  en  sa  pensée  un  des  mystères  de  sa 
vie  : 

—  Bussy  !  murmura-t-il,  Diane  ! 

Ce  dernier  mot,  nul  ne  l'entendit  que  Cathe- 
rine, tant  le  moribond  l'avait  articulé  d'une  voix 
afiaiblie. 

Avec  la  dernière  syllabe  de  ce  nom ,  Fran- 
çois d'Anjou  rendit  le  dernier  soupir. 

En  ce  moment  même ,  par  une  coïncidence 
étrange,  le  soleil  qui  dorait  l'écusson  de  France 
et  les  fleurs  de  lys  d'or,  disparut  ;  de  sorte  que 
ces  fleurs  de  lys,  si  brillantes  il  n'y  avait  qu'un 
instant ,  devinrent  aussi  sombres  que  l'azur 
qu*elles  étoilaient  naguères  d'une  constellation 
presqu*aussi  resplendissante  que  celle  que  l'œil 
du  rêveur  va  chercher  au  ciel. 

Catherine  laissa  tomber  la  main  de  son  fils. 

Henri  lU  frissonna  et  s'appuya  tremblant  sur 


Tépaulc  de  Chicot  qui  frissonnait  aus&s,  maisi 
cause  du  respect  que  tout  chrétien  doit  aui 
morts. 

Miron.  approcha  une  patène  d'or  des  lèvres 
de  François,  et  après  trois  secondes,  Tayant 
examina  : 

—  Monseigneur  est  mort,  dit-il. 

Sur  quoi,  un  long  gémissement  s*éleva  des 
antichambres,  comme  accompagnement  do 
psaume  que  murmurait  le  cardinal  : 

—  ii  iniquiUUes  fneœ  ad  vocem  deprecationiè 
mecs. 

—  Mort  !  répéta  le  roi ,  en  se  signant  da 
fond  de  son  fauteuil;  mon  frère!  mon  frère! 
—  L'unique  héritier  du  trône  de  France,  mur- 
mura Catherine ,  qui ,  abandonnant  la  ruelle 
du  mort,  était  déjà  revenue  près  du  seul  fils 
qui  lui  restait.  —  Oh  !  dit  Henri ,  ce  trône  de 
France  est  bien  large  pour  un  roi  sans  postéri- 
té ;  la  couronne  est  bien  large  pour  une  tète 
seule...  Pas  d'enfants,  pas  d'héritiers...  qui  donc 
me  succédera? 

Comme  il  achevait  ces  paroles,  un  grand  brait 
retentit  dans  l'escalier  et  dans  les  salles. 

Nambu  se  précipita  vers  la  chambre  mor- 
tuaire, en  annonçant  : 

—  Son  Altesse  Monseigneur  le  duc  de  Guise. 
Frappé  de  cette  réponse  à  la  question  qu'il 

s'adressait ,  le  roi  pâlit ,  se  leva  et  regarda  sa 
mère. 

Catherine  était  plus  pâle  que  son  fils.  Al'ao* 
nonce  de  cet  horrible  malheur  qu'un  hasard 
présageait  à  sa  race ,  elle  saisit  la  main  du  roi 
etl'étreignit  ct>mme  pour  lui  dire  : 

—  Voici  le  danger...  mais  ne  craignez  rien , 
je  suis  près  de  vous  ! 

Le  fils  et  la  mère  s'étaient  compris  dans  la 
même  terreur  et  dans  la  même  menace. 

Le  duc  entra,  suivi  de  ses  capitaines.  H  en- 
tra le  front  haut,  bien  que  ses  yeux  cherchas- 
sent ou  le  roi ,  ou  le  lit  de  mort  de  son  frère, 
ayec  un  certain  embarras. 

Henri  ni  debout,  avec  cette  majesté  suprême 
que  lui  seul  peut-être  trouvait  en  de  certains 
moments  dans  sa  nature  si  étrangement  poéti- 
que, Henri  III  arrêta  le  duc  dans  sa  marche  par 
un  geste  souverain  qui  lui  montrait  le  cadavre 
royal  sur  le  lit  froissé  par  l'agonie. 

Le  duc  se  courba  et  tomba  lcnte.*nent  à  ge- 
noux. 


LBS  QUARANTB-CINQ. 


409 


Autour  de  lui,  tout  courba  la  tèto  et  plia  le 
Jarret. 

Henri  III  resta  seul  debout  a^ec  sa  mère 
et  son  regard  brilla  une  dernière  fois  d'or-> 
gueil. 

Chicot  surprit  ce  regard,  et  murmura  tout 
bas  cet  autre  verset  des  Psaumes  ; 


«—  D^kiet  pùtmUêt  de  sedê  et  txékMi 
humiles!  » 

(11  renversera  le  puissant  du  trône  et  fera 
monter  celui  qui  se  prosternait.) 

Aua.  Dinus. 


lISITiDltlfil  WMI   MM 


C'étaitlelS  janvier  1664. 

On  venait  de  construire ,  sur  les  dessins  de 
Philbert  Delorme ,  la  galerie  parallèle  au  cours 
de  la  Seine,  et  destinée  à  joindre  le  palais  des 
Tuileries  auLouvre.  Samajesté  Louis  XIV  voulut 
descendre  dansles  serres,  où  le  fameux  jardinier 
Le  Nôtre  avait  appelé,  des  quatre  parties  du 
monde,  les  fleurs  les  plus  rares  et  les  plantes 
les  plus  curieuses. 

Sous  ces  Voûtes,  Tair  était  tiède  et  parfumé 
comme  celui  d*un  jour  de  printemps. 

A  droite  du  maître  marchait  Colbert,  rêveur, 
silencieux,  toujours  occupé  de  vastes  projets, 
on  gémissant  de  voir  le  plus  grand  roi  du  monde 
se  fourvoyer  dans  mille  intrigues  d*amour.  A 
gauche,  se  pavanait  Lauzun,  Fambitieux  cour- 
tisan, le  roué  par  excellence,  et  qui  cependant 
n^eut  pas  assez  de  finesse  pour  deviner  la  haine 
déguisée  sous  la  faveur  royale. 

Il  devait  expier  plus  tard,  au  château  de  Pi- 
gnerol,  le  crime  d'ètro  plus  aimable  et  «lus 
beau  que  le  roi. 

^  Messieurs,  dit  Louis  XIV,  en  montrant  à 
son  ministre  et  à  Lauzun  de  grands  orangers, 
dont  les  (hiits  d'or  se  détachaient  sur  un  rideau 
de  verdure,  ceci  est  un  présent  de  notre  ancien 
ennemi  Philippe  IV,  aujourd'hui  notre  beau- 
père.  D  a  dépeuplé  ses  jardins  pour  orner  les 
Tuileries,  et  Tinfante  d'Espagne,  en  voyant 
ces  beaux  arbres,  ne  regrettera  plus  les  om- 
lirages  de  fEscurial. 

—  Sire,  dit  gravement  Colbert,  la  reine  pleure 
une  perte  beaucoup  plus  douloureuse,  celle  de 
votre  affection. 


—  Parbleu!  s'écria  Lauzun,  pour  regretter 
une  chose,  il  faut  l'avoir  connue!  Or,si  je  ne  me 
irompe... 

—  Taisez-vous,  monsieur  le  duc!  Votre  ton 
léger  nous  blesse,  autant  que  le  reproche  in- 
direct qui  Ta  précédé. 

Louis  XIV  reprit  ensuite,  en  se  tournant  vers 
le  ministre: 

^  Mon  mariage  est  Tœuvro  de  la  politique 
de  Mazarin.  Cest  assez  vous  dire  qu'on  n'a  pas 
consulté  mon  cœur. 

Colbert  s'inclina  sans  répondre 

—  Quant  à  vous,  monsieur  de  Lauzun,  reprit 
le  roi,  souvenez-vous  que  Marie-Thérèse  est 
reine  de  France.  La  nature  de  nos  sentimens  à 
son  égardnedoitètre  l'objet  d'aucune  discussion. 

—  Siro,  vous  me  voyez  au  désespoir,  si  j'ai 
pu  vous  déplairo. 

—  Brisons  là!  dit  Louis  XIV,  en  s*approchant 
d'un  homme  assez  jeune  encore,  lequel,  n'ayant 
pas  été  prévenu  de  la  visite  du  roi,  venait  d'ôter 
son  habit  pour  tailler  un  magnifique  rosier  de 
Hollande. 

C'était  le  jardinier. 

L'année  précédente,  il  avait  dessiné  les 
bosquets  des  Tuileries,  et  il  s'occupait  alors 
à  soigner  les  arbustes  qui  devaient  y  figurer 
au  printemps.  Agité  {iar  quelque  souvenir,  ap- 
paremment fort  désagréable.  Le  Nôtre  n'avait 
pas  entendu  les  visitettrs.D  grondait,  à  part  lui, 
et  laissait  échapper  des  jurons  énergiques,  en 
promenant  la  serpette  sur  les  branches  du  rosier. 

—  Eh  quoi!  sommes-nous  de  mauvaise 
humeur?  lui  demanda  Louis  XTV. 


4M 


HlSTOne  OUKB  ROSE. 


Le  jardinier,  se  troQvaal  à  TimproTistc  en 
fiice  de  sa  majesté  royale,  ne  prit  pas  même  le 
temps  de  remettre  son  habit,  et  s'écria  sans 
autre  préambule: 

—  Sire,  justice!...  Ce  matin,  les  demoiselles 
d^honneur  de  madame  la  reine-mère  ont  fait 
une  excursion  dans  mes  domaines,  et  n'ont 
tenu  compte  ni  de  mes  représentations,  ni  de 
mes  plaintes.  Voyez  ce  magnolier  d'Amérique, 
c^est  le  seul  que  Totre  majesté  possède..»  £h 
bien!  sire,  elles  en  ont  coupéles  plus  jolies  fleurs; 
elles  ont  cueilli  les  oranges,  ont  ravagé  les  roses! 
Heureusement ,  j'ai  pu  leur  cacher  mon  feus 
beau  rosier,  mon  enfant  chéri,  celui  que  je 
cultive  avec  le  plus  d'amour,  et  qui  vivra  cin- 
quante ans,  pourvu  qu'on  ait  soin,  si  je  meurs 
le  premier,  de  ne  lui  laisser  produire  qu'une 
rose  par  saison. 

Le  Nôtre  alla  prendre  à  quelque  distance 
Tarbuste  dont  il  faisait  l'éloge. 

—  C'est  la  rose  à  cent  feuilles,  sire;...  je  l'ai 
sauvée  du  pillage.  Mais  si  pareille  chose  se 
renouvelle,  je  déclare  à  votre  majesté... 

—  Allons,  allons,  calmons-nous,  dit  Louis 
XTV,  les  jeunes  ûUcs  sont  comme  les  papillons, 
elles  aiment  les  fleurs. 

—  Eh!  morbleu!  sire,  les  papillons  ne  cassent 
pas  les  branches  et  ne  mangent  pas  d'oranges. 

Le  grand  roi  daigna  sourire  à  cette  brusque 
répartie  du  jardinier. 

—  Voyons,  lui' dit-il,  nommez-nous  les  cou- 
pables. 

—  Toutes,  sire;...  c'est  à  dire,  non,  la  colère 
me  rend  injuste.  11  en  est  une  qui  n'a  pas  suivi 
Texemple  de  ses  compagnes;  c'était  la  plus  belle 
fraîche  comme  cette  rose  et  douce  comme  un 
ange.  La  pauvre  enfant  cherchait  à  me  con- 
soler, pendant  que  les  autres  pillaient  comme 
en  pays  conquis.  Elle  se  nomme  Louise. 

—  C'est  M"»  de  la  Valliére,  dit  Lauzun  à 
Louis  Xrv,  cette  jeune  personne  que  vous  avez 
remarquée  hier  au  cercle  de  M"*  Henriette. 

—  Elle  aura  sa  récompense,  dit  le  roi  Seule 
de  toutes  les  fîUcs  d'honneur.  M"*  de  la  Val- 
Hère  assistera  au  bal  que  nous  donnerons  tantôt 
Ici  même. 

—  Du  bal?...  Ah!  mes  pauvres  fleurs!  s'écria 
Le  Nôtre,  en  joignant  les  mains  avec  acca- 
hlcmcnt. 

—  Mais,  sire,  fil  observer  Colbert,  vous  avez 


prMDis,  ce  soir,  audience  à  deux  arehîtectcs. 
Claude  Perrault  et  Ubéral  Bruant!  Le  premier 
doit  vous  présenter  les  dessins  de  l'Observa- 
toire,  et  le  aeeond  le  ptan  de  l'hôtel  des  Inva- 
lides. 

—  Reoeviei  ces  messieurs  vous-même,  ré- 
pondit le  r<M.  Nousdanserons  pendant  que  vow 
travaillerez  à  notre  gloire;  la  postérité  ne  le 
saura  pas!  Seulement,  pour  orner  ces  murailles 
•«es,  veuillez  faire  demander  à  la  manufacture 
des  Gobelins,  que  vous  venez  de  fonder,  quel- 
ques-unes de  ces  belles  tapisseries  dont  vous 
noos  avez  fait  Tâoge. 

—  H  suffit.  J'obéirai,  sire,  dit  le  ministre. 
Au  grand  désespoir  de  Le  Nôtre,  le  bal  eut 

donc  lieu  dans  les  serres,  métamorphosée, 
comme  par  un  coup  de  baguette,  en  une  vaste 
ga!erie,où  se  confondaient  mille  girandoles  étin- 
celantcs  dcdiamantset  defleors.Chaque  oranger 
ressemblait  à  un  gracieux  candélabre  de  ver- 
dure et  portait  des  bougies  à  ses  branches.  Une 
multitude  de  jolies  femmes  tourbillonnaient  an 
milieu  de  ces  flots  de  lumière,  sons  ces  arbres 
fleuris,  ou  se  pressaient  sur  le  passage  do 
maître  pour  en  obtenir  un  regard.  Le  vent 
d'hiver  soufflait  au  dehors,  et  le  pauvre  gre- 
lottait à  Tangle  des  rues;  mais,  en  compen- 
sation, la  cour  dansait,  comme  en  un  jour  d'été, 
sous  rombragc,  et  respirait  de  suaves  parfums. 
La  jeune  reine  ne  se  trouvait  point  à  cette 
réunion  folâtre.  Marie-Thérèse,  dévote  et  ré 
servée,  fuyait  les  plaisirs  bruyants  auxquels  se 
livrait  le  monarque,  son  époux,  et  tenait  com- 
pagnie à  la  reine-mère,  sa  tante. 

En  conséquence,  le  bal,  était  présidé  par 
M"'  Henriette  et  Olympe  Mancini,  comtesse  de 
Soissons. 

Douce  et  timide  colombe.  M'*»  de  la  Valliére 
se  tenait  modestement  à  l'écart,  lorsque  le  roi, 
qui  depuis  longtemps  la  cherchait  des  yeux,  IV 
perçut  enfin  sous  ce  même  magnolier  que  les 
compagnes  de  la  jeune  fille  avaient  dégarni  de 
ses  fleurs,  acte  imprudent  dont  elles  étaient 
punies  en  n'assistant  pas  à  la  fcte. 

Un  instant  après,  la  main  de  Louise  tremblait 
d'émotion,  pressée  qu'elle  était  par  la  main 
royale;  car  Louis  XTV  venait  de  cho'»su-  la  liUe 
d'honneur  pour  sa  danseuse. 

A  la  fin  du  bal  Le  Nôtre,  qui  avait  rcça  des 


HISTOIRE  B^UNE  ROSE 


41! 


ordres  fomipls,  apporta  son  rosier  faTori  dans 
une  caisse  richement  dorée. 

Le  pauvre  homme  avait  Tair  d*un  condamné 
qa*on  mène  au  supplice* 

n  plaça  Tarbuste  sur  la  dernière  marche 
d^one  estrade,  en  vue  de  tous,  et  chacun  put 
lire  au  bas  de  la  caisse  ces  mots  qui  mirent  au- 
trefois le  désordre  dans  Tolympe: 

«  A  la  plus  belle!  » 

Vingt  rivales  pâlirent,  en  apprenant  que  le 
duc  de  Lauzun  avait  été  chargé  par  Louis  XIY 
de  faire  porter  la  rose  à  cent  feuilles  dans  Fap- 
partement  de  M"'  de  la  Tallière. 

Mais  Le  Nôtre  fut  heureux,  car  II  obtint  la 
permission  d*aller  soigner  son  enfant  chéri  chez 
la  favorite  du  roi. 

Cette  rose  devint  un  talisman  mystérieux 
auquel  la  jeune  fille  attachait  la  persévérance 
de  Tamour  de  Louis  XIV.  Elle  suivait  avec  sol- 
licitude toutes  les  phases  de  la  végétation,trcm- 
blant  à  la  chute  d^une  feuille,  s^afQigeant  jus- 
qn^aux  larmes ,  lorsqu^un  nouveau  bouton  ne 
surgissait  pas  à  côté  de  la  rose  épanouie  pour 
la  remplacer  lorsqu'elle  perdait  son  éclat. 

Louise  n'avait  cédé  qu'à  son  cœur,  et  ies 
lèves  de  l'ambition  ne  troublaient  pas  son  âme 
naïve. 

«  Si  tendre  et  si  honteuse  de  l'être,  d  comme 
récht  quelque  part  M**  de  Sévigné,  la  pauvre 
jeune  fille  pleurait  sa  faute  au  pied  du  crucifix. 
Ses  remords  la  punissaient  cruellement  de  son 
bonheur,  et  plus  d'une  fois  le  prêtre  qui  disait 
la  première  messe  à  la  chapelle  de  Versailles, 
entendit  des  sanglots  étouffés  partir  de  la  tri«- 
bune  royale,  et  vit,  en  se  retournant,  une  om- 
bre blanche  agenouillée. 

C'était  Mlle  de  la  Vallière,qui  priait  Dieu  de 
faii  pardonner  une  nuit  d'amour. 

Ange  tombé,  Louise  se  souTenait  du  ciel. 

Dix  ans  s'écoulèrent  de  la  sorte.  La  jeune 
fiUe  continua  d'expier  par  ses  larmes  les  fai- 
blesses de  son  cœur. 

Nous  retrouvons  an  château  de  Saint-Ger- 
OMûn  la  rose  à  cent  feuilles,  placée  sur  un  gué- 
ridon brillant  de  dorures.  Mais  la  pauvre  fleur, 
malgré  les  soins  de  Le  NMre,  s'inclinait  triste- 
■lest  sur  sa  tige  flétrie. 

Près  d'elle,  îi^  de  la  Vallière,  que"  le  roi  ve- 
aait  de  créer  duchesse,  pleurait  avec  amertu- 
EUe  acceptait  ce  Utrc  et  les  honneurs  qui  y 


étalent  attachés,  la  malheureuse!  elle  acceptait 
tout  cela  pour  ses  enfants;  car  elle  avait  deux 
enfants  du  roi...  du  roi  qui  ne  l'aimait  plus  1 

Louise  ne  confiait  sa  douleur  qu'à  Dieu  et  à 
une  amie  qu'elle  croyait  discrète  et  sincère, 
Prençoise*AtfaénaIs  de  Mortemar,  duchesse  de 
Montespan. 

Celle-ci,  entrant  nn  soir  chez  la  favorite  >  la 
trouva  en  larmes. 

—  Eh  quoi!  s'écria-t-elîe ,  vous  avez  le  ta* 
bouret  et  tous  pleurez?  Le  roi  ne  vient-il  pas 
de  vous  donner  une  nouvelle  preure  d'amour? 
Vous  l'accusiez  injustement,  Louise. 

Pour  tonte  réponse^  M"»  de  la  Vallière,  jeta 
les  yeux  sur  la  rose  mourante. 

-»  Bon  Dieu!  quelle  étrange  superstition 
vous  avez  là  !  dit  M**  de  Montespan ,  qui  prit 
un  sîége  et  s'assit  aux  côtés  do  son  amie.  En 
vérité ,  c'est  un  inconcevable  enfantillage  de 
croire  que  la  tendresse  d'un  roi  suive  les  des- 
tinées d'une  fleur  !  Allons,  enfant,  ajouta-efie, 
en  donnant  sur  les  mains  de  la  belle  désolée 
de  petits  coups  d'éyentail,  vous  êtes  toujours 
adorable,  pourquoi  ne  seriez-vous  plus  adorée? 

—  Parce  qu'une  autre  est  assez  habile  pour 
déployer  aux  yeux  du  roi,  des  avantages  que 
je  n'ai  pas,  sans  doute. 

Athénaîs  se  mordit  les  lèvres. 

Ces  paroles  de  la  Vallière  avaient  un  accent 
d'ironie  douloureuse  qui  ne  pouvait  échapper  à 
la  rusée  duchesse.  Louise  finissait  par  com- 
prendre que  sa  confidente  ne  lui  faisait  des 
protestations  d'amitié  que  pour  la  perdre  plus 
sûrement.  La  veille ,  après  le  jeu,  Louis  XIV 
n'avait-il  pas  causé  longuement  avec  Athénaîs? 
Ne  s'était-il  pas  amusé  de  la  manière  plaisante 
avec  laquelle  M**  de  Montespan  contrefaisait 
les  ridicules  de  certaines  personnes  de  la  cour? 
Enfin ,  n'avait-il  pas  répondu  par  ces  mots 
cruels  aux  reproches  d'amante  de  M'**  de  la 
Vallière  : 

—  «Louise,  vous  êtes  folle!  Votre  rosier 
vous  fait  des  confidences...  Prenez  garde,  il 
me  calomnie  !  « 

Quelle  autre  qu'AthénaTs  avait  pu  dévoiler 
ce  candide  mystère  d'amour?  Et  dans  quelles 
circonstances,  hélas!  avait-il  été  dévoilé? 

Mil*  de  la  Vallière,  à  l'aspect  de  sa  T^^e , 
s'était  hâtée  d^cssuyer  ses  pleurs,  mais  pas  assez 
promptcmcnt  pour  qu'Athénaïs  ne  les  vit  pas 


414 


L*01IBR£ 


massant  alors  rèventail  qui  s^était  échappé  de 
ses  mains,  il  recommeiiça  son  balancement 
monotone  avec  ce  chagrin  qu'on  éprouve  en 
voyant  finir  un  rêve  heureux. 

La  voix  du  marquis  vint  brusquement  ani- 
mer la  scène. 

—  Les  malheureux,  s*écria-t-il,  en  déchirant 
les  feuillets  qu*rl  tenait  à  la  main ,  voilà  où  ils 
sont  venus  maintenant!  Prêcher  Tégalité  aux 
esclaves,  c^est  leur  dire  de  frapper...  et  ils  ap- 
pellent cela  de  la  phîlantropie  !  Ah  !  messieurs 
les  philantropes ,  vous  vous  donnez  la  peine 
d*apprendre  le  patois  créole  pour  composer  le 
Catéchisme  du  nègre  ;  vos  efforts  ne  seront  pas 
perdus  ;  vous  pouvez  compter  sur  mon  active 
coopération.  On  dit  que  vos  prosélytes  ont  la 
tète  dure  ;  j'ai  trouvé  un  moyen  excellent  pour 
inculquer  vos  principes.  Tamariez ,  cours  me 
eberdier  le  commandeur. 

Le  nègre  sortit  pour  exécuter  les  ordres  de 
son  maitre.  Le  marquis  se  mit  à  arpenter  Tap- 
partement  en  se  frottant  les  mains, 

Eugène  Raymond  et  Rose  attendirent  que 
le  retour  de  Tamariez  vint  leur  donner 
Texplication  de  Temportemcnt  de  M.  de 
Ralnbert.  —  Eugène  ne  paraissait  guère  s*oc- 
cuper  de  ce  qui  se  passait  autour  de  lui. 
—  Il  était  en  proie  à  une  espèce  d*idée  fixe  ; 
an  chagrin  secret  le  tourmentait,  et  Rose  s'é- 
tonnait du  désir  qu'elle  éprouvait  d'en  connaî- 
tre la  cause  et  d'en  adoucir  l'amertume.  Sans 
se  rendre  bien  compte  du  sentiment  qui  rani- 
mait, son  choix  s'était  porté  de  préférence  sur 
la  romance  dans  laquelle  l'amant  de  Colette 
exprime  s<in  désespoir  amoureux  ;  elle  pensait 
que  cet  air  devait  tirer  Eugène  de  sa  rêverie , 
mais  soit  que  les  mélodies  de  Jean-Jacques,  en- 
tendues si  loin  de  l'Opéra ,  perdissent  la  meil- 
leure partie  de  leur  charme  au  milieu  d'une 
nature  grandiose,  soit  que  la  tristesse  du  jeune 
avocat  ne  fût  pas  de  celles  que  la  musique  fait 
évanouir ,  la  virtuose  le  trouva  insensible.  Si 
Btagène  n'écoutait  pas  Pair,  il  entendait  la  voix 
de  la  ehairteuse ,  et  cette  voix  si  pure ,  dont  il 
savourait  toute  la  douceur ,  ne  fisiisait  qu'aug- 
menter sa  peine. 

L*arrrvée  du  commandeur  mit  fin  aux  chau- 
lons de  Rose.  Il  salua  humblement  rassemblée 
et  attendit  qu'on  lui  adressât  la  parole. 

•^  Pierre ,  lui  dit  M.  de  Rambert ,  quel  est 


l'esclave  sur  lequel  tu  as  saisi  cette  brochure? 

—  Annibal ,  maître ,  répondit  le  romman- 
deur. 

Le  marquis  ramassa  les  fragments  de  récrit 
qu'il  venait  de  déchirer  dans  on  accès  de  co- 
lère ,  et  se  mit  à  compter  avec  soin  les  Bgnes 
du  premier  paragraphe. 

— Douze,  s'écria-t-il,  c'est  juste  mon  compte; 
demain  M.  le  commandeur  Pierre  aura  soin  de 
faire  administrer  au  philosophe  Annibal  doott 
coups  de  fouet  pendant  qu'un  autre  esclave  lin 
à  haute  voix  la  réponse  à  la  première  question 
de  son  catéchisme  :  QueU  sont  les  droûs  éë 
nègre  t  Qu'ils  lisent  tant  qu'ils  voudront  toos 
les  pamphlets  qu'il  plahn  à  leurs  amis  les  phi- 
lantropes 'de  leur  envoyer;  je  me  charge  de 
leur  en  développer  à  ma  manière  les  sages 
préceptes.  Pierre,  tu  peux  partir  à  présent. 

Le  commandeur  fit  une  inclination  jusqu'à 
terre ,  et  se  retira  en  assurant  le  marquis  que 
ses  ordres  seraient  fidèlement  exécutés. 

Cette  singulière  sentence  peut  donner  une 
idée  des  opmions  et  du  caractère  de  M.  de  Ram* 
bert.  Sa  fille  n'essaya  même  pas  d'intervenir 
en  faveur  du  condamné;  rexpériencc  lui  avait 
appris  que  ses  prières  ne  serviraient  qu'à  ang^ 
monter  la  sévérité  de  son  père ,  dont  le  cœur 
s*était  endurci  dans  l'habitude  du  dcspoUme. 
Instruit  dès  l'enfance  à  ne  von*  dans  le  nègre 
qu'un  instrument  passif,  une  sorte  d^mtermé- 
diaire  entre  l'homme  et  la  brute,  il  ne  pouvai 
que  se  mettre  en  fureur  au  nom  seul  d*une 
égalité  dont  le  désir  fermentait  déjà  dans  la 
tète  d'un  grand  nombre  d'esclaves.  Les  mots 
d'affranchissement,  de  liberté,  de  vengeance, 
se  murmuraient  dans  les  ateliers  et  devant  la 
porte  des  cases.  M.  de  Rambert  se  montrait  le 
plus  intraitable  entre  tous  les  colons  qui 
croyaient  devoir  recourir  à  un  redoublement  de 
rigueur  comme  au  seul  moyen  efficace  de  com- 
primer l'esprit  de  révolte.  Rose,  ne  pouvant 
prévenir  le  châtiment  réservé  à  Annibal ,  se 
promit  du  moins  de  soulager  en  secret  la  vic- 
time. 

Parvenue  à  Tâge  oiï  le  cœur  a  besoin  d^  ré- 
pandre la  sensibilité  et  la  tendresse  dont  il  est 
plein,  privée  de  sa  mère,  MRe  de  Rambert  avait 
laissé  en  France  toutes  ses  affections.  Sa  tante 
H*«  de  NoUier,  Estelle  du  Terrage ,  son  amie 
de  couvent  n'étaient,  plus  là  pour  lui  rendre  et 


rOMBRE 


4f$ 


pour  recevoir  ses  confidences.  Elle  croissait 
comme  ers  flrurs  solitaires  dont  le  vent  seul 
recoeille  les  parfums.  Son  oniqne  plaisir  était 
de  secourir  les  nombrenses  infortunes  dont 
elle  était  le  témoin.  La  charité  la  consolait  dans 
son  abandon  ;  car  h^  fleurs ,  les  oiseaux ,  les 
insectes  dv  tropique,  toutes  ces  merveilles  qui 
avaietit  si  vivrment  excité  sa  curiosité  dans  les 
premiers  temps  de  son  séjour  à  Saint-Domin- 
gue^ commençaient  à  la  laf  ser.  Quel  sentiment 
passe  plus  vite  que  Padmiration,  quand  on  n*a 
personne  à  qui  la  faire  partager  ?  La  nature 
réelle  ne  loi  snfOsait  pHts.  Elle  aimait  à  se  faire 
raconter  les  lé»»»ndes  mystérieuses ,  les  naïves 
traditions  dont  la  mémoire  superstitieuse  des 
nègres  est  peoplée.  Les  contes  de  la  Bretagne 
avec  lesquels  on  Tavart  bercée  se  mêlaient  aux 
récits  nouveaux  quMIe  entendait,  et  associant 
la  poésie  de  la  clairière  à  ceUe  de  la  savane, 
dk  s*étAit  formé  un  monde  fantastique  au  sein 
duquel  elle  aimait  à  se  réfugier,  lorsque  la  se* 
vérité  de  sofi  père  ou  Tennui  de  la  solitude 
lui  portait  de  trop  vives  atteintes. 

M.  de  Rambert  trouvait  qve  sa  fille  dérogeait 
en  visitant  la  case  de  la  négresse  infirme  ou 
malade;  il  lui  faisait  un  crime  de  sa  compas- 
sion. Quels  reproches  n*aurait-îl  point  adressés 
en  ce  nomcnt  à  Rose  s*H  avait  pu  lire  ce  qni 
se  passait  dans  son  ceeur,  à  ndée  du  supplice 
qui  attendait  Annibal. 

Toutes  les  fois  qu'Eugène  Raymond  venait  à 
laGinesterre,  il  fallait  quMl  se  résignât  à  se 
laisser  gagner  deux  ou  trois  parties  d'échecs; 
•ans  cela,  H.  de  Rambert  ne  se  serait  pas  en- 
dormi satisfait.  Ce  soir  %  le  marquis  n*épronva 
pas  le  besoin  de  remporter  sa  victoire  de  ri- 
gueur. La  fermentation  qui  régnait  parmi  les 
nègres  ToUigeait,  disait-il,  à  une  plus  grande 
surveillance  ;  il  voulut  donc  se  rendre  compte 
par  laMDéne  si  rien  d'extraordinaire  ne  se 
pasttH  sur  r habitation.  Il  quitta  le  salon  et  se 
dirigeaTers  les  cases.  Tamariez  abandonna  alors 
son  éventail;  mais  au  lien  de  se  diriger  ters  le 
massif  de  cocotiers,  qo*Annibal,  ignorant  encore 
le  sort  qui  lui  était  réservé  pour  le  lendemain, 
ftisaît  retentir  du  bmit  de  ses  diansons,  tandis 
qv\ne  bande  de  nègres  dansait  galment  autour 
de  hti ,  la  Gaiipe  s*aecronpit  en  dehors  au  pied 
mèoie  de  h  fenêtre.  Sa  tête  reposait  sur  ses 
genovs  que  ses  bras  tenaient  serrés  contre  sa 


poitrine.  Plongé  dans  une  immobilité  complè- 
te, il  semblait  entièrement  absorbé  dans  cette* 
rêverie  vague,  si  chère  aux  individus  de  sa  ra- 
ce, et  qui  leur  tient  lieu  de  liberté;  mais  par 
un  mouvement  imperceptible,  il  relevait  de 
temps  en  temps  son  front ,  son  œil  plongeait 
rapidement  dans  le  salon,  et  s'abaissait  ensuite 
plus  triste  et  plus  résigné. 

Après  le  départ  de  son  père,Mii«  de  Rambert 
s'était  remise  à  son  clavecin.  Aucune  lumière 
ne  brillait  encore  dans  le  salon.  Un  crépuscule 
doux  éclairait  la  jeune  fille.  Le  regard  fixé  sur 
ce  visage  dont  la  blancheur  éclatante  se  déta- 
chait au  milieu  de  Tobscurite,  Eugène  Raymond 
gardait  le  silence.  Rose  essaya  de  chanter; 
mais,  après  quelques  notes ,  elle  sentit  sa  voix 
faiblir  et  elle  fut  obligée  de  s'arrêter.  Alors  elle 
s'approcha  de  la  fenêtre.  L'air  était  calme ,  le 
couchant  vaporeux;  la  nuit  s'étendait  douce- 
ment sur  la  campagne,  aucune  rumeur  ne  s'é- 
levait du  côté  des  bois  ;  la  danse  des  nègres 
ayait  fini  ;  la  brise  elle-même  n'osait  pas  trou- 
bler ce  silence  interrompu  seulement  par  le 
bourdonnement  des  phalènes  et  le  bruit  de  Feau 
tombant  de  l'arrosoir  d'un  esclave  occupé  à  cul- 
tiver son  étroit  jardin. 

Il  y  avait  dans  la  beauté  de  cette  scène  quelr 
que  chose  de  mélancolique  dont  M"«  de  Ram- 
bert se  sentit  émue. 

—  Comme  tout  est  tranquille  ce  soir!  dit- 
elle  d'un  ton  faible. 

Ces  mots  tirèrent  Eugène  de  ses  réflexions. 

—  N'aimeriez-vous  pas,  répondit-il  «  quelques 
nuages  à  Thorizon,  et  dans  le  lointain  la  chan« 
son  d^un  pâtre  ,  comme  dans  notre  Bretagne  ? 

Rose  tressaillit  à  ce  souvenir. 

—  A  quoi  bon ,  reprit-eUe,  regretter  ce  que 
Ton  a  perdu  pour  jamais? 

—  Cest  ce  que  je  me  dis  bien  souvent,  con- 
tinua Eugène  ;  heureux  ceux  auxquels  les  pro- 
messes de  l'avenir  permettent  de  perdre  la  mé- 
moire du  passé;  cela  tous  sera  facile.  Votre 
heureuse  destinée  est  fixée  dans  cette  Ile  ;  bienr 
tdt  un  époux ,  des  enlknts,  eflkceront  de  votre 
coeur  le  souvenir  de  votre  seconde  patrie... 

—  Je  n*ottbIierai  jamais  du  moins  ceux  que 
j^  al  aimés ,  dit  Rose  en  Finterrompant  atee 
vîTacité. 

-^  Vons  croyez  donc,  demanda  Eugène,  qaH 
est  des  affections  qui  sarritent  à  tout? 


416 


viMum 


—  Je  le  crois  9  répondit  Rose  aTec  moins  de 
^  force  que  tout  à  Theure  et  en  rougissant 

—  Alors ,  reprit-il  d'une  toîx  dont  le  léger 
tremblement  démentait  le  calme ,  il  est  bien  à 
plaindre  celui  qu'un  devoir  impérieux  appelle 
loin  de  celle  qu'il  aime,  et  qui  part  sans  même 
savoir  s'il  est  aimé! 

Eugène  parut  attendre  une  réponse.  One  al- 
lusion était-elle  renfermée  dans  ce  qu'il  venait 
de  dire?  Mi*«  de  Rambert  Tignorait ,  mais  elle 
ne  put  se  défendre  d'un  secret  pressentiment. 
Cachant  mal  l'expression  qu'eUe  ressentait,  elle 
répliqua  : 

—  Sans  doute  celui  dont  vous  parlez  doit 
souffrir ,  mais  pourquoi  ne  cherche-t-il  pas  à 
savoir  s'il  est  aimé? 

Rose  était  belle  en  ce  moment;  la  curiosité 
et  la  pudeur ,  la  lutte  entre  l'espérance  et  la 
crainte,  qui  s'était  établie  dans  son  cœur,  don* 
naient  à  sa  physionomie  ce  charme  suprême  et 
fugitif  qui  est  comme  un  rayonnement  de  l'âme 
Eugène ,  entraîné  par  la  force  de  ses  senti- 
ments, allait  peut-être  tout  dire,  lorsque  le  cla- 
quement d'un  fouet  et  un  bruit  de  pas  se  firent 
entendre.  Rappelé  à  lui-même  par  cette  sou- 
daine interruption,  il  laissa  tomber  un  regard 
triste  sur  M"*  de  Rambert,  en  lui  disant  d'une 
Toix  qu'il  s^efforçait  de  rendre  ferme  : 

—  Parce  que  l'honneur  le  lui  défend! 
A  peine   la  conversation  venait-elle  définir 

qne  Tamariex  se  montra  devant  la  fenêtre. 

—  Maître,  s*écria-t-il,  les  chevaux  sont  prêts 
et  la  lune  se  lève. 

M.  de  Rambert  était  arrivé  sur  ces  entrefoi- 
tes.  Eugène  Raymond  avait  été  forcé  de  laisser 
son  cheval  à  la  Tille  ;  ceux  du  marquis  devaient 
le  reconduire,  et  ce  fut  Tamariez  qu'on  char- 
gea de  les  ramener.  Le  propriétaire  de  la  Gi- 
nesterre  semblait  satisfait  des  résultats  de  son 
inspection. 

—  Ces  messieurs ,  dit-il  en  parlant  des  nè- 
gres ,  mettent  au  nombre  de  leurs  droits  celui 
de  dormir,  et  tout  annonce  que  pour  cette  nuit 
ils  n'en  réclameront  pas  d'autres.  Tamariez  va 
conduire  les  chevaux  jusqu'au  bout  de  l'ave- 
nue ;  nous  irons  l'y  rejoindre.  Si  vous  désirez 
écrire  à  votre  tante,  ma  chère  Rose,  M.  Ray- 
mond viendra  chercher  votre  lettre  dans  quel- 
ques jours  et  prendre  congé  de  ses  amis.  Le 
Saint-Wwwt  n'est-il  pas  arrivé? 


^  11  est  en  rade  depuis  hier,  lépoodil  En- 
gène. 

—  Ne  dirait-on  pas  à  voir  votre  tristesse 
qu'on  ya  vous  conduire  dans  quelque  lieu  de 
déportation?  Vous  allez  en  France ,  et  je  vou- 
drais bien  pouvoir  faire  comme  vous.  Allons, 
il  est  temps  de  partir.  Vous,  ma  fiUe,  rentrez; 
l'air  du  soir  n'est  pas  bon  à  respirer  pour  la 
poitrines  délicates. 

Ces  mots  furent  4its  d'un  ton  moilié  brus- 
que, moitié  amical. 

Rose  s'empressa  d'obéir ,  et  quand  Eugène 
voulut  la  voir  encore  une  fois  avant  de  partir 
elle  avait  disparu.  Rentrée  dans  sa  chambre,  et 
la  tète  pleine  des  émotions  qu'avaient  fait  naî- 
tre en  elle  son  entretien  avec  Eugène  et  l'an- 
nonce subite  de  son  départ,  elle  se  mit  à  rêver 
en  regardant  le  ciel.  Un  rossignol  caché  dan» 
un  bouquet  de  jam-roses  chantait  non  loin  de 
l'habitation,  mais  elle  ne  l'écoutait  pas.  La  voiz 
plus  douce  et  à  la  fois  plus  triste  qui  s'élevait 
dans  son  cœur  l'empêchait  d'entendre  toutes 
les  autres. 

Pendant  ce  temps,  M.  de  Rambertet  Eugène 
avaient  pris  le  chemin  de  l'avenue.  Le  bras  do 
marquis  était  passé  sous  celui  du  jeune  avocat, 
qui  voyait  bien  que  son  compagnon  ne  s'étaii 
pas  dérangé  pour  le  simple  plaisir  de  lui  fiûrc 
une  politesse.  Quand  ib  se  trouvèrent  seuls,  le 
marquis  prit  la  parole. 

—  Ne  vous  étonnez  pas,  mon  ami,  dit  M.  de 
Rambert,  de  ce  que  vous  allez  entendre,  je  me 
fais  vieux...  Ne  m'interrompez  pas...  je  sais  ce 
que  vous  pourriez  me  dire...  n  est  très  viai 
que  j'ai  l'air  robuste,  qu'il  est  bien  peo  de  jeu- 
nes gens  qui  pourraient  me  tenir  pied«qnejeiie 
crains  ni  la  fatigue ,  ni  le  travail  ;  mais  enfin  je 
touche  à  la  soixantaine,  et  je  dois  songer  à  l'a- 
venir de  ma  fille... 

A  ces  mots  Eugène  redoubla  d'attention. 

—  Vous  connaissez  trop  bien  les  cdoniei 
pour  ignorer  combien  il  est  difficile  de  gouve^ 
ner,  surtout  dans  ce  temps-ci,  trois  cents  nè> 
grès  toujours  prêts  à  se  soulever  :  une  telle  tâ- 
che est  au-dessus  des  forces  d'une  femme.  Une 
douloureuse  expérience  me  l'a  appris,  nous 
croyons  être  les  maîtres,  et  c'est  nous  en  réa- 
lité qui  courboQS  la  tête.  L'incendie ,  le  poi- 
son nous  menacent  sans  cesse.  Si  je  venaisà 
mourir.  Rose  pourrait-elle  tonte  seule  se  sous- 


Inire   aui    dangers    qui    l'enTironneroiitT 

Eugène  baissa  la  tète  sans  répondre. 

—  J'ai  pris  des  mesures  à  cet  égard .  La  meil- 
lïnre  partie  de  ma  Tortune  a  été  seCTètement 
réalisée,  et  j'en  ai  fait  passer  le  produit  en 
France.  Lorsque  j'aurai  trouTé  nn  acquéreur 
pour  la  Ginesterre,  j'entreprendrai  encore  une 
fois  ce  Toyagc  que  j'ai  bit  autrefois  dans  des 
cinonslances  bien  cruelles,  et  qui  me  dictent  la 
conduite  que  je  dois  tenir  aujourd'hui.  En 
fonce,  je  trouverai  pour  ma  fille  un  mari  di- 
gne d'elle  par  sa  fortune  et  sa  naissance  ;  car 
dececAté  j'ai  des  idées...  ou  des  préjugés,  si 
10D1  airoei  mieux,  qne  l'éloquence  de  tous  nos 
prétendus  noTateurs  ne  me  fera  jamais  per- 
dre. 

Eu  voyant  que  le  marquis  n'avait  encore  jeté 
les  ycui  sur  personne,  et  que  le  choix  de  son 
gendre  o'êuit  pas  déterminé,  Eugène  se  sentit 
plus  léger. 

—  ie  vois  que  vous  af^ronvci  mes  projets  ; 
mad  je  ne  me  dissimule  pas  que  mon  argent, 
confié  k  des  mains  étrangères,  court  de  grands 
risques  si  un  homme  honnèle  et  intelligent  ne 
se  charge  d'en  surveiller  l'emploi;  vous  allez 
en  France,  monsieur  Raymond,  voulei-vous 
Un  cet  homme  ou  plutôt  cet  ami  1  Ce  n'est  pas 
«a  négociant  qui  tous  parle,  c'est  un  père  I 

T.   B. 


Eugène  ne  pouvait  manquer  d'accueillir  avec 
joie  une  telle  ouverture, 

—  Je  vous  remercie,  poursuivit  le  marquis» 
des  assurances  que  vous  me  donnei,  A  votre 
prochaine  visite  à  la  Ginesterre,  je  vous  remet- 
trai vos  instructipns.  Venez  nous  voir  le  plus 
tôt  possible  ;  vous  nous  dercz  les  derniers  jonrf 
qui  vous  restent  h  passera  Saint-Domingue. 

Là  dessus,  ils  se  séparèrent  en  se  serrant  la 
main. 

Parvenu  au  sommet  de  la  colline  des  Genêts, 
Eugène  s'arrêta  pour  jeter  encore  un  regard 
sur  la  demeure  qu'il  quittait.  Les  rayons  de  la 
lune  éclairaient  le  toit  de  l'habitation,  une  fai- 
ble lumière  brillait  dans  la  chambre  de  Rose. 
L'ccil  d'Eugène  s'arrêta  un  moment  sur  cette 
clarté  ;  puis  il  s'éloigna  en  étouffant  un  soupir. 
Tamariz  tenant  deux  chevaux  par  la  bride 
attendait  ie  signal  du  départ  ;  il  avait  suivi  le 
regard  d'Eugène ,  et  un  mouvement  d'impa- 
tience avait  agité  ses  lèvres.  Un  moment  aprèt 
tous  deux  disparaissaient  dans  le  chcmio 
creux  qui  conduisait  à  la  ville. 

Quelques  mots  d'explication  sufQront  pour 
fairb  comprendre  la  conduite  d'Eugène  Ray- 
mond pendant  la  soirée  qui  vient  de  s'écoulCT. 
Le  nom  qu'il  portait  ne  lui  appartenait  pas. 
Eugène  était  flls  naturel.  Elevé  jusqu'à  dix  ans 
par  le  vieux  curé  d'une  paroisse  bretonne  ,  fi 
entra  ensuite  dans  un  collège  d'oraloricn*  à 
27 


4' 8 


L'OMBRE 


Paris.Un  procureur  auChâlclct  venaitleyoir  et 
payait  sa  pension.  Reçu  avocat  à  vingt  cinq  ans, 
Eugène  débuta  au  barreau  sous  les  auspices 
du  vieux  praticien  qui  lui  témoignait  une 
grande  amitié ,  mais  qui  refusait  de  répondre 
à  toutes  les  questions  qu'il  lui  adressait  tou- 
chant sa  famille.  Seul,  isolé,  Eugène  demanda 
des  consolations  à  Tétude  :  mais  il  vint  un  mo- 
ment où  ces  consolations  ne  lui  suffirent  plus. 
Tous  ceux  qu'il  voyait  autour  de  lui  tenaient 
à  la  vie  par  des  liens  et  des  affections  dont  il 
était  privé  ;  l'appui  de  la  richesse  et  de  la  fa- 
veur lui  manquait  également  pour  réussir  dans 
le  monde  ;  il  résolut  de  s'expatrier.  Son  pro- 
tecteur, après  lui  avoir  demandé  quelque  temps 
pour  réfléchir  sur  son  projet,  le  laissa  libre  de 
l'accomplir.  Eugène  Raymond  pai*tit  pour 
Saint-Domingue.  Les  colons  l'accueillirent  d'a- 
bord avec  méfiance  ;  mais  bientôt  il  devint  l'ami 
et  le  conseil  des  principaux  habitants  de  file, 
surtout  du  marquis  de  Rambert,  pour  le  compU^, 
duquel  il  avait  gagné  un  procès  important 
Eugène  Raymond  était  établi  depuis  deux  ans 
à  Saint-Domingue,lorsque  M^e  de  Ramberi  arri- 
va de  France.  M.  de  Rambcrt,  obligé  de  se 
rendre  à  la  ville  pour  recevoir  sa  fille,  accepta 
un  logement  chez  son  avocat.  Ce  fut  dans  cette 
demeure  modeste  que  Rose  passa  sa  première 
nuit  après  les  fatigues  de  la  traversée,  et,  de- 
puis ,  le  lit  sur  lequel  elle  avait  reposé ,  les 
meubles  qu'elle  avait  effleurés ,  la  chaise  que 
sa  robe  avait  recouverte,  étaient  devenus  pour 
Eugène  Raymond  les  objets  d'un  culte.  Il  aima 
M"e  de  Rambcrt  dès  qu'il  la  vit.  Quand  il  ve- 
nait à  la  Ginesterre ,  le  marquis,  ne  s'imagi- 
nant  même  pas  qu'un  roturier  osât  lever  les 
yeux  sur  sa  fille ,  le  laissait  souvent  seul  avec 
Rose.  Tous  deux  avaient  été  élevés  dans  le 
même  pays,  tous  deux  étaient  jeunes,  pleins  de 
sensibilité,  ils  éprouvaient  les  mêmes  regrets  et 
les  mêmes  désirs.  Si  Eugène  ce  soir  avait  pu 
retenir  l'aveu  prêt  à  s'échapper,  c'est  qu'il  de- 
vait cacher  un  amour  contre  lequel  sa  pau- 
vreté et  le  mystère  de  sa  naissance  auraient 
dû  le  i^rémunir.  En*"perdant  volontairement 
cette  occasion  de  faire  connaître  ses  sentiments, 
il  renonçait  à  l'espérance  de  les  découvrir  ja- 
mais. Dans  quinze  jours  il  devait  quitter  l'ile  ; 
le  procureur  au  Châtclet  lui  mandait  de  se 
rendre  au  plus  tôt  en  France ,  s'il  voulait  arri- 


ver à  temps  pour  apprendre  un  secret  d'où  dé- 
pendait son  avenir.  Un  an  auparavant,  il  serait 
parti  avec  joie;  maintenant  il  sentait  qu'il 
laissait  à  Saint-Domingue  toutes  ses  espéran- 
ces de  bonhenr. 

Durant  le  trajet  qui  sépare  la  Ginesterre  de 
la  ville,  Eugène  regretta  d'avoir  remporté  une 
victoire  si  complète  sar  lui-même  :  .ses  tristes 
réflexions  l'absorbaient  tellement  qu'il  parât 
étonné  en  se  trouvant  devant  la  porte  de  sa 
maison.  Un  esclave,  averti  par  le  bruit  des  che- 
vaux du  retour  de  son  maître ,  vint  lui  ouvrir. 

Eugène  était  trop  agité  pour  se  livrer  au  re- 
pos. Au  lieu  de  prendre  le  chemin  de  stm  ap- 
partement, il  ouvrit  une  petite  porte  qui  le 
conduisit  dans  une  chambre  où  il  se  renfermait 
qudquefois  pendant  des  heures  entières.  C'é- 
tait la  chambre  de  Rose.  Rien  n'avait  été  chan- 
gé depuis  son  départ.  Après  avoir  jeté  un  coup 
d'œil  sur  tous  ces  objets  qui  lui  rappelaient  les 
commencements  de  son  amour ,  il  se  dirigea 
vers  le  lit,  et  écartant  les  plis  du  moustiquaire 
de  gaze,  il  regarda  longtemps  le  chevet  comme 
si  une  personne  aimée  y  était  endormie. 
. .  Les  premières  lueurs  de  l'aube  commençaient 
à  paraître,  lorsque  Tamariz  parvint  pour  la  se- 
conde fois  au  sommet  de  la  colline  des  Genêts. 
Sous  les  feuilles  d'un  cocotier ,  on  distinguait 
une  forme  immobile  qui  projetait  son  omhre 
sur  la  route.  Les  chevaux  firent  entendre  on 
hennissement. Superstitieux  comme  tous  les  nè- 
gres ,  Tamariz  ne  put  s'empêcher  de  songer 
aux  fantômes  des  esclaves  suppliciés  qui  vien- 
nent la  nuit  jeter  des  maléfices  sur  les  habita- 
tions. Le  spectre  paraissait  se  diriger  vers  lui, 
Tamariz  fit  le  signe  de  la  croix.  Au  même  ins- 
tant une  main  sèche  et  ridée  saisit  la  bride  de 
son  cheval  et  les  paroles  suivantes  furent  pro- 
noncées d'un  ton  de  voix  guttural  : 

—  Depuis  quand  le  fils  ne  reconnaît-il  plus 
sa  mère  ? 

C'était  une  négresse,  vieille  et  cassee,qni  par* 
lait  ainsi.  Ses  cheveux  gris  s'échappaient  ea 
longues  mèches  d'un  madras  déchiré,  et  re- 
tombaient sur  ses  épaules  nues  ;  une  robe  à 
ramages  rouges  pendait  sur  ses  pieds  ensan- 
glantés par  les  épines  des  forêts.A  sa  main,  elle 
tenait  un  long  bambou;  la  misère  et  la  fatigue 
se  lisaient  sur  ses  traits  amaigris.  Son  énergie 
s'était  réfugiée  dans  ses  yeux ,  qui  brillaient 


L'Ombre 


419 


d^un  éclat  singulier.  Oa  la  connaissait  dans 
nie  sous  le  nom  de  la  Vieille  Louise,  Ses  com- 
patriotes Tentouraient  d'une  grande  vénération  ; 
les  blancs  avaient  souvent  recours  à  elle  pour 
guérir  quelques  blessures,  et  surtout  la  piqûre 
des  serpents. 

Tamariz  mit  pied  à  terre  en  reconnaissant 
la  vieille  femme. 

—  Pourquoi,  lui  dit-il,  ma  mère  ne  vient-elle 
pas  voir  son  fils  dans  sa  case,  au  lieu  de  l'at- 
tendre la  nuit  au  milieu  d'un  grand  chemin  ? 

—  La  route  est  longue  du  grand  Morne  à  la 
Ginestorrc,  et  Louise  n'est  plus  assez  forte  pour 
supporter  la  chaleur  du  soleil. 

Tamariez  se  remit  en  marche  avec  celle  qu'il 
appelait  sa  mère,  et  au  bout  d'un  quart  d'heure 
les  aboiements  d'un  chien  annoncèrent  leur  ar- 
rivée à  l'habitation. 

C'était  la  première  Sois  depuis  trois  mois  que 
la  vieille  Louise  se  montrait  à  la  Gioeaterre,  où 
elle  venait  ordinairement  toutes  les  semaines. 
M-*«  de  Rambcrt  qui  aimait  beaucoup  les  con- 
tes de  la  négresse ,  s'était  informée  auprès  de 
Tamariz  des  motifs  de  cette  absence  prolon- 
gée ;  mais  celui-ci  n'avait  pu  lui  répondre.  L'é- 
loignemcnt  de  Louise  lui  était  plus  pénible  qu'à 
tout  autre,  car  il  l'aimait  d'une  alTection  réelle. 
Bien  souvent,  Louise  lui  avait  raconté  que  sous 
Tentrcpont  du  vaisseau  qui  les  enlevait  à  leur 
pays,  sa  mère  était  morte  de  douleur  ;  que  lui^ 
pauvre  enfant,  s'était  détaché  de  son  sein 
comme  un  fruit  qui  tombe  d'un  arbre  mort,  et 
qu'alors  elle  lui  avait  fait  partager  le  lait  ré- 
servé à  sa  fille,  qui  devint  la  plus  belle  des  es- 
claves de  la  Ginesterre,  et  dont  on  trouva  le 
cadavre  au  fond  d'un  torrent  le  jour  du  ma- 
riage de  M.  de  Rambert.  Cette  perte  cruelle 
augmenta  l'attachement  de  Tamariz  pour  sa 
mère  adoptive.  Celle-ci  resta  comme  folle  de 
douleur  pendant  plusieurs  années.  M.  de  Ram- 
bert, par  suite  d'une  pitié  qui  étonna  tout  le 
inonde,  la  laissa  libre  de  vivre  comme  elle  l'en- 
tendrait. Louise  choisit  l'existence  nomade,  al- 
lant d'une  habitation  à  l'autre,  et  pleurant  tou- 
jours sa  ûlle.  Tamariz  ne  put  la  remplacer 
dans  son  cœur.  A  voir  l'empressement  avec  le- 
quel il  étanchait  le  sang  qui  coulait  des  pieds 
de  la  vielle,  le  soin  avec  lequel  il  renouvelait 
son  lit  de  feuilles  sèches,  on  eût  dit  le  aèle  d'un 
ûls  véritable.  Au  milieu  de  ses  préoccupations, 


I  Tamariz  ne  s'aperçut  pas  qu'il  laissait  échap- 
pe]: un  Bchu  de  soie  bleue  soigneusement  ca- 
ché dans  son  sein.  Un  éclair  de  joie  cruelle 
passa  dans  les  yeux  de  Louise;  elle  s'empara 
du  mouchoir  en  regardant  Tamariz  d'un  air 
de  triomphe.  Celui-ci  poussa  un  cri  de  déses- 
poir et  s'élança  vers  Louise  pour  lui  arracher 
le  fichu  qu'elle  étalait  comme  un  trophée  ;  la, 
vieille  le  repoussa  d'un  geste  d'autorité.  Les 
doigts  du  nègre  se  crispèrent  ;  mais  concen- 
trant aussitôt  sa  colère ,  il  attendit  en  silence 
ce  que  la  vieille  allait  dire. 

—  Dois-je  porter  ce  fichuà  Nerina  et  lui  de- 
mander le  sien  en  échange?  dit  enfin  Louise, 
d'un  ton  dont  la  douceur  cachait  une  raillerie 
profonde. 

.—  Oui ,  répondit  Tamariz  en  balbutiant , 
c'est  pour  elle  que  je  l'ai  acheté. 

—  Mon  fils  a  donc  appris  à  mentir  depuis 
que  je  ne  l'ai  yu?  Les  marchands  qui  vont  dans 
la  campagne  savent  biep  que  les  nègres  sont 
trop  pauvres  pour  acheter  des  mouchoirs 
aussi  soyeux.  Regarde  ces  plis.  Nerina  vou- 
drait-elle d'une  parure  qu'une  autre  a  portée? 

Tamariz  regarda  sans  répondre  le  mouchoir 
profkné. 

—  Mon  fils,  reprit  la  vieille,  ne  craint -il  pas 
le  fouet  du  commandeur  si  l'on  trouve  ce  fichu 
entre  ses  mains? 

Les  veines  du  nègre  se  gonflèrent;  son  bras 
s'agita  convulsivement;  son  front  se  redressa 
avec  fierté. 

—A  quoi  bon  ce  mouchoir  ?  continua  la  vieille 
satisfaite  de  l'eflet  qu'elle  venait  de  produire  ; 
Nerina  se  moque,  comme  toutes  les  autres,  de 
Tamariz.  Elle  dit  que  si  aucun  feu  ne  s'allunrc 
pour  lui  sur  les  collines ,  s'il  ne  va  plus  aux 
Bomboulas^  c'est  qu'il  préfère  l'instrument  d'i- 
voire au  bailalo,  la  blanche  à  la  négresse. 

La  vieille  s'arrêta  pour  voir  si  le  coup  avait 
porté.  Un  frémissement  douloureux  agita  le 
corps  de  Tamariz. 

—  Qu'importe  à  votre  fils ,  répondit-îl,  qoe 
Nerina  refuse  ses  présents?  Tamariz  veut  vi» 
vre  seul  ;  il  est  comme  l'arbre  sous  lequel  nî 
l'herbe  ni  les  fleurs  ne  peuvent  croître. 

—  Mon  fils  ne  dit  pas  la  vérité,  s'écria  la  né- 
gresse, en  attachant  son  œil  ardent  sur  celui 
de  Tamariz;  je  connais  une  fleur  blanche 
qu'il  aimerait  à  voir  fleurir  sous  son  ombre! 


420 


L^OMBRE 


Le  cœur  du  nègre  battit  avec  force. 

—La  fleur  dont  parle  ma  mère  se  flétrirait  sous 
son  ombrage ,  lui  dit-il  tristement,  ^Tamarii 
n'aime  personne;  il  est  esclaye.il  ne  doit  qu^obéir . 

—  Souvent,  reprit  la  vieille,  en  donnant  une 
inflexion  douce  et  barmonieuse  à  sa  voix ,  j'ai 
TU  le  soir,  sur  la  lisière  des  forêts,  des  mains 
blanches  qui  dénouaient  des  chevelures  d'é- 
bène  .Pourquoi  des  doigts  noirs  ne  toucheraient- 
ils  pas  des  tresses  blondes?  Le  temps  n*est  pas 
loin ,  poursuivit-elle  avec  un  accent  solennel , 
où  les  femmes  et  les  filles  des  blancs  se  jette- 
ront aux  pieds  de  ceux  qu'elles  méprisent  et  se 
trouveront  heureuses  d'être  aimées  par  un  es- 
clave, afin  d'échapper  à  la  mort.  Les  forts  n'at- 
tendront pas  ce  jour,  ils  seront  heureux  avant 
l'heure. 

La  curiosité  de  Tamariz  était  violemment 
excitée.  Le  moment  était  venu  de  frapper  un 
coup  décisif.  Sans  lui  donner  le  temps  de  se  re- 
connaître, la  vieille  Louise  ajouta  : 

—  Mon  fils  ne  saitril  pas  qu'il  y  a  au  sommet 
du  Morne  une  retraite  où  nul  ne  pourrait  le 
poursuivre.  L'aigle  est  heureux  dans  son  aire 
quand  il  a  sa  compagne  avec  lui. 

En  voyant  l'ardeur  soudaine  qui  enflamma 
le  regard  du  nègre ,  Louise  put  croire  qu'elle 
avait  triomphé.Ses  lèvres  prirent  une  elfrayante 
expression  de  joie.  On  voyait  que  de  violents 
combats  se  livraient  dans  l'âme  de  Tamarix. 

—  Le  vautour  demande-t-il  à  la  tourterelle 
rose  s'il  peut  la  prendre  dans  ses  serres?  s'é- 
cria Louise. 

Sa  prunelle  fauve  brillait  dans  l'ombre  comme 
celle  d'une  tigresse;  une  émotion  d'attente  ex- 
traordinaire se  peignait  dans  tous  ses  traits. 

«—  Mon  ûb  veut-il  que  demain  j'entraîne  la 
jeune  blanche  du  côté  du  Morne? 

La  poitrine  du  nègre  haletait;  une  sueur 
glacée  tombait  de  son  front;  ses  membres  trem- 
blaient. Tout-à-coup  il  mit  ses  deux  mains  de- 
vant ses  yeux«  et  s'élança  hors  de  la  case  en 
répétant  : 

—  Jamais!  jamais! 

—  Lâche  !  s'écria  Louise,  je  ne  dois  compter 
que  sur  moi!.* 

Sur  une  éminence  voisine  de  l'habitation, 
M.  de  Rambert  avait  fait  bâtir,  du  vivant  de  sa 
femme,  un  pavillon  de  branchage  que  mille 
plantes  grimpantes  cou vraient  de  leurs  feuilles  et 


de  leurs  fleurs.  Delà  on  apercevait  l'Océan.  Rose 
venait  souvent  dans  cette  retraite  où ,  étendiit 
sur  un  hamac,  à  la  manière  créole,  elle  «mit 
à  respirer  la  fraîcheur  des  brises  de  Ber.  Lt 
lendemain  du  jour  où  nous  l'avons  montrée 
avec  son  père  et  Eugène  Raymond,  dans  le  &«• 
Ion  de  la  Ginesterre,  Rose  s'était  dirigée  dès  le 
matin  vers  le  pavillon.  Elle  réfléchissait  soucieu- 
se ,  abattue ,  lorsque ,  du  milieu  d'un  massif 
d'arbustes,  une  voix  s'éleva  lente  et  monotone. 
Mil*  de  Rambert  prêta  l'oreille  ;  il  lui  semblait 
que  ces  sons  ne  lui  étaient  pas  inconnus.  Bien- 
tôt, elle  fit  un  mouvement  de  joie  et  marcha 
vers  le  taillis.  La  vieille  Louise ,  assise  sur  un 
tronc  d'érable ,  chantait  en  marquant  la  ca- 
dence avec  son  bâton. 

—  Ma  jeune  maîtresse  était  là,  s'écria  la  né- 
gresse en  feignant  une  vive  surprise  ;  heureux 
est  le  moment  où  je  la  vois. 

MU*  de  Rambert  jeta  un  coup  d'oui  de  com- 
passion sur  les  vêtements  de  Louise. 

—  Pourquoi,  lui  dit-elle,  ètes-vous  restée  si 
longtemps  sans  venir  à  l'habitation  ?  Vous  m'a- 
viex  promis  de  vous  adresser  à  moi  quand  vous 
auriez  besoin  de  quelque  chose. 

*-  Oui,  les  blancs  sont  bons  ;  ils  donnent  to- 
lontiers  une  robe  et  une  paire  de  souliers  à  la 
vieille  négresse.  La  pauvre  folle  l'avait  oublié. 

n  y  avait  dans  ces  paroles  une  teinte  de  rail- 
lerie amère,  dont  W^  de  Rambert  ne  s'aperçut 
pas. 

—  Folle ,  reprit  Rose ,  vous  ne  l'avez  jamais 
été  pour  noi.  Vous  avez  beaucoup  souffert  par- 
ce que  vous  avez  perdu  votre  enfant. 

A  ce  souvenir ,  une  clarté  sombre  et  mena- 
çante illumina  les  yeux  de  Louise. 

—  Pardonnez-moi  d'avoir  réveillé  votre  doo- 
leur  ;  venez  avec  moi  dans  le  pavillon  ;  vous 
me  raconterez  cette  histoire  que  vous  me  pro- 
mettez depuis  si  longtemps. 

—  Plus  tard  ma  jeune  maîtresse  connaîtra 
cette  histoire  ;  mais  elle-même  n'a-t-elle  rien 
àm'apprendre? 

—  Eh  quoi  donc?  demanda  W^ de  Rambert, 
étonnée. 

La  négresse  s'avança  vers  Rose,  et  appuya  sa 
main  froide  contre  son  cœur.      ^ 

—  Ck>mme  il  palpite,  dit-elle,  on  dirait  les 
battements  rapides  de  l'aile  d'une  colombe.  Je 
sais  bien  vers  quel  nid  elle  voudrait  voler! 


ano 


NOMBRE  421 

Cette  allusion  excita  une  surprise  mêlée  de  t  comme  si  elle  eût  craint  qu^une  goutte  ne  s'en 
honte  chez  la  jeune  fille.  Son  cœur  se  mit  en  I  échapi2àt.  Tantôt  un  tremblement  cnpvui&if  «aL. 


.tr 


L'OMBRE 


42i 


Cette  allusion  excita  une  surprise  mêlée  de 
honte  chez  la  Jeune  fille.  Son  cœur  se  mit  en 
effet  à  battre  avec  une  violence  extrême.  Le  so- 
leil venait  de  se  cacher  ;  un  air  épais  et  lourd 
emDrasait  Fatmosphère.  De  larges  gouttes  de 
pluie  tombèrent  avec  un  bruit  sourd  sur  les 
feuilles  de  Yeloutiers.  Rose  et  Louise  cherchè- 
rent un  abri  dans  le  pavillon. 

Le  soleil  avait  disparu  entièrement  derrière 
des  nuages  noirs  et  déchirés.  Des  vols  de  ben- 
galis traversaient  Tespace  en  poussant  des  cris 
plaintiCs.  La  cime  des  arbres  frémissait,  puis  il 
se  faisait  un  grand  silence.  La  chaleur  était 
étouffante.  Sans  faire  attention  au  malaise  qu'é- 
prouvait Rose ,  la  négresse  s*était  emparée  de 
sa  main,  et,  accroupie  sur  )e  sol,  elle  considé- 
rait attentivement  les  lignes  qui  s'entrecroi- 
saient sur  cette  peau  blanche  et  fine.  Les  lignes 
qui  représentent  la  durée  de  ia  vie  ne  se  re- 
joignaient pas  à  leur  extrémité;  la  vieille  sou- 
rit en  faisant  cette  remarque.  Affaiblie  par  l'ap- 
proche de  l'orage ,  comme  toutes  les  organisa- 
tions nerveuses.  M"*  de  Rambert  semblait 
prête  à  défaillir.  Un  éclair  passa  rapidement 
devant  ses  yeux;  le  roulement  lointain  de  la 
foudre  se  fit  entendre.  Un  frisson  glacial  par- 
courut ses  tempes  ;  un  feu  ardent  dessécha  ses 
lèvres  ;  elle  fit  un  pas  vers  le  seuil  pour  respi- 
rer :  aussitôt  le  tonnerre  en  éclatant  embrasa 
le  tronc  d'érable  sur  lequel  la  négresse  était  as- 
sise un  moment  auparavant. 

—  De  l'eau  !  s'écria  Rose  en  sortant  du  pa- 
villon et  en  tombant  évanouie  à  quelques  pas 
sur  sa  chaise. 

Sa  compagne  poussa  un  cri  :  elle  se  dirigea 
vers  une  source  qui  coulait  à  quelques  pas.  Le 
bruit  de  la  tempête  empêchait  d'entendre  ce 
qu'elle  disait^  mais  sa  physionomie  avait  pris 
un  air  de  triomphe.  Elle  tira  un  sachet  mys- 
térieux de  son  sein ,  et  étendit  la  main  sur  le 
vase  dans  lequel  elle  venait  de  puiser  de  l'eau 
en  murmurant  des  paroles  inintelligibles.  Quel- 
ques minutes  après,  elle  était  agenouillée  de- 
vant M»*  de  Rambert.  Après  avoir  trempé  à 
diverses  reprises  ses  lèvres  dans  le  vase  que  la 
négresse  lui  présentait ,  elle  le  vida  d'un  seul 
trait.  Riea  ne  saurait  donner  une  idée  de  Tat- 
titude  de  Louise  en  ce  moment.  La  poitrine  ha- 
letante, la  fièvre  dans  le  regard ,  elle  tenait  le 
verre  collé  contre  les  lèvres  de  la  jeune  fille 


comme  si  elle  eût  craint  qu'une  goutte  ne  s'en 
échappât.  Tantôt  un  tremblement  convulsif  agi- 
tait ses  lèvres,tantôt  elles  étaient  contractées  par 
un  sourire  cruel.  Elle  était  effrayante  à  voir 
ainsi  couvant  sa  proie  du  regard.  En  voyant  ce 
visage  terrible  au  moment  où  elle  rouvrait  la 
paupière,  Mi^''  de  Rambert  eut  peur. 

—  Où  suis-je?  s'écria-t-elle, au  secours! 
Au  même  instant,  Tamariz  se  présenta  à  tra- 
vers un  massif  de  broussailles  (i). 

Soulevant  rapidement  M»*  de  Rambert,  il  la 
déposa  sur  le  hamac ,  et  portant  ses  regards 
menaçants  sur  la  négresse,  il  chercha  à  deviner 
ce  qui  avait  pu  ariacher  à  sa  maîtresse  le  cri 
qu'il  venait  d'entendre  ;  rien  autour  de  lui  ne 
pouvait  trahir  ce  seciQet.  En  moins  d'une  mi- 
nute, la  physionomie  de  Louise  était  redevenue 
calme  et  froide.  11  attendit  dans  une  attitude 
sombre  que  sa  maîtresse  reprit  ses  sens 

Sans  paraître  troublée ,  Louise  s'avança  vers 
le  hamac. 

—  N'ayez  plus  peur,  mam'zelle  Rose,  dit-elle 
avec  un  accent  maternel  ;  l'orage  est  passé  ; 
écoutez  les  oiseaux  qui  chantent. 

Le  soleil  se  levait  derrière  les  nuages  noirs  ; 
la  pluie  avait  cessé;  un  vent  frais  se  glissait  à 
travers  les  persiennes.  La  vivacité  de  l'air  ra- 
nima les  forces  de  M"«  de  Rambert  ;  elle  se  re- 
dressa lentement,  et  portant  la  main  à  son 
front  comme  pour  en  chasser  un  souvenir  im- 
portun, elle  regarda  autour  d'elle  sans  recon- 
naître d'abord  les  objets.  En  voyant  Louise,  elle 
tourna  la  tête  avec  effroi.  Tamariz  vit  ce  mouve- 
ment, mais  la  négresse  ajouta  sans  s'émouvoir: 

—  Mam'zelle  Rose  a  eu  peur  en  entendant  le 
tonnerre;  elle  s'est  endormie,  et  elle  a  fait  un 
rêve  :  veut-elle  me  dire  ce  qu'elle  a  vu? 

—  Ce  n'était  qu'un  songe  !  murmura  M"«  de 
Rambert. 

Un  soupir  de  satisfaction  sortit  de  sa  poitri- 
ne. Le  malaise  de  Rose  s'était  dissipé  avec  l'o- 
rage. Une  teinte  légère  de  pâleur  rappelait  seule 
sur  son  visage  la  trace  des  émotions  passées. 
Elle  se  mit  en  marche  pour  retourner  à  la  Gi- 
nisterre.  Les  champs  de  cannes  brillaient  d*cui 
éclat  plus  verdoyant  après  la  pluie;  d'humides 
perles  étincelaient  sur  des  badamiers.  L'aspect 
joyeux  de  la  campagne  acheva  de  la]guérir.  Les 
eaux  grossies  du  ruisseau  avaient  emporté  le 

(1)  Voyes  la  gi'àTare  sur  acier. 


422 


L^OMBRE 


pont  de  bambous  qui  conduisait  de  la  colline 
à  l'habitation.  Ce  fut  avec  une  franche  gaîté  Je 
créole  qu'elle  se  confia  au  bras  de  Tamariz,  qui 
fa  porta  comme  une  enfant  d'une  rive  à  l'autre. 
Un  feu  subit  se  glissa  dans  les  veines  du  nègre  ;  sa 
tète  se  remplit  d'un  bourdonnement  confus.  Le 
fardeau  était  bien  léger, cependant  l'esclave  se 
sentit  pris  d'une  espèce  de  défaillance.  11  ne  vit 
point  le  regard  de  mépris  que  lui  jeta  Louise, 
parvenue  avant  lui  sur  Tautrebord,  grâce  aux 
cailloux  polis  autour  desquels  Teau  bouillon- 
nait sans  pouvoir  les  submerger. 

Debout ,  les  bras  croisés  devant  la  porte  de 
la  maison,  le  marquis  avait  assisté  de  loin  à 
cette  scène.  Il  attendait  que  sa  fille  fût  arrivée 
pour  donner  cours  à  sa  mauvaise  humeur. 

—  M'apprcndrez-vous  enfin  ce  que  vous  êtes 
devenue  depuis  ce  matin ,  lui  dit-il ,  d'un  ton 
plus  brusque  qu'à  l'ordinaire  ;  j'ai  mis  tout  le 
monde  sur  pied  pour  vous  chercher  ;  croyez- 
vous  qu'il  soit  convenable  d'errer  ainsi  toute 
seule  dans  les  champs,  sans  prendre  garde  aux 
inquiétudes  que  vous  me  donnez?  Si  c'est-là  ce 
que  totre  tante  vous  a  appris,  je  ne  me  char* 
gérai  pas  de  l'en  féliciter. 

Gomme  nous  l'avons  dit  déjà ,  M.  de  Ram- 
bert  avait  été  obligé,  après  la  mort  de  sa  femme, 
de  confier  Rose  à  sa  sœur.  Il  aimait  véritable- 
ment sa  fille  et  il  aurait  voulu  faire  disparaître 
la  froideur  qu'avait  mise  entre  elle  et  lui  une 
longue  séparation  ;  mais  altier  jusque  dans  l'a- 
mour paternel ,  ÏV  soupirait  après  la  confiance 
de  son  enfant  sans  rien  faire  pour  la  mériter. 
U  craignait  qu'une  Mrtre  affection  n'eût  usurpé 
'la  place  qu'il  se  croyait  en  droit  d'occuper  dans 
le  cœur  de  sa  fille.  Cette  crainte  se  traduisait 
fréquemment  par  des  reproches  dans  le  genre 
de  ceux  que  nous  venons  de  rapporter.  11  était 
pénétré  de  reconnaissance  pour  les  soins  que 
M"*  de  Nollier  avait  prodigués  à  la  jeunesse  de 
Rose,  et  il  ne  perdait  aucune  occasion  d'en  di- 
minuer l'importance.  Il  en  était  jaloux. 

M^'o  de  Rambert  avait  suivi  son  père  au  sa- 
lon, 

—  Pardonnez-moi,  répondit-elle  timidement 
après  que  le  premier  accès  de  colère  fut  passé , 
d'avoir  mérité  vos  reproches.  Je  ne  croyais  pas 
)ous  làire  de  la  peine  en  passant  une  heure 
dans  le  pavillon  de  la  colline ,  où  d'ailleurs  je 
n'étais  pas  seule... 


—  C'est  cela ,  reprit  M.  de  Rambert ,  tou- 
jours ce  pavillon  où  je  vous  ai  surprise  déjà, 
pleurant  sur  une  lettre  de  M't«  Estelle ,  votre 
amie.  Vous  n'avez  donc  personne  à  aim^ 
ici. 

La  paupière  de  Rose  se  mouilla  de  larmes. 
Le  marquis  sentit  qu'il  allait  trop  loin.  Il  ajouta 
avec  plus  de  douceur. 

—  Avec  qui  éticz-vous  donc  pendant  que  vo- 
tre père  tremblait  pour  vous  pendant  l'orage? 

Rose  montra  la  vieille  Louise  qui,  se  tenant 
derrière  le  marquis ,  s'était  jusque-là  dérobée 
à  sa  vue.  Sans  s'occuper  de  l'entretirn  qui  ayait 
lieu  à  côté  d'elle  la  vieille  négresse  s'était  as- 
sise sur  une  natte ,  et  elle  contemplait  d'un  air 
satisfait  le  portrait  de  M"*  de  Rambert.  Cette 
curiosité  ralluma  la  colère  du  marquis. 

—  Vous  appelez  cela  quelqu'un ,  dit-il  à  sa 
fille.  Que  viens-tu  faire  icit  Au  chenil,  vieille 
folle  ! 

Il  se  mit  à  secouer  le  bras  de  la  vieille  pour 
la  faire  sortir. 

—  Il  est  bien  ressemblant,  n'est-ce  pas,  maî- 
tre ,  dit  Louise  en  se  redressant.  Ce  sont  ses 
yeux,  sa  bouche,  sa  blancheur,  continua-t-cUe 
sans  prendre  garde  à  l'emportement  du  marquis; 
elle  s'appelait  Rose,  et  elle  était  bien  jolie 
comme  sa  fille. 

—  Te  tairas-tu,  s'écria  M.  de  Rambert  en  la 
menaçant. 

—  N'est-ce  pas,  maître,  que  vous  l'aimiez 
beaucoup. 

Le  marquis,  exaspéré,  allait  s'élancer  sur  la 
vieille.  Sa  fille  le  retint. 

—  Au  nom  de  ma  mère ,  dit  Rose ,  épar- 
gnez-la. 

M.  de  Rambert  se  laissa  tomber  snr  un  fau- 
teuil. Il  garda  quelque  temps  le  silence  ;  ce  cal- 
me laissait  Rose  dans  l'attente  d'une  crise  plus 
violente.  Elle  fit  signe  à  Louise  de  se  retirer; 
mais  celle-ci,  absorbée  de  nouveau  dans  la  con- 
templation du  portrait,  ne  la  comprit  pas,  ou 
ne  voulut  pas  comprendre.  M.  de  Rambert  sor- 
tit enfin  de  sa  rêverie;  d'une  voix  émue»  il sV 
'dressa  à  sa  fille. 

—  Emmène  cette  femme ,  sa  rue  me  fait 
mal  :  merci,  chère  enfant,  de  m'avoir  empêché 
de  commettre  une  mauvaise  action.  J'allais 
oublier  qu'elle  est  folle  ! 

Cette  bonté  subite,  ce  repeatîr  inattendu. 


L*0M6RE 


423 


remplireot  Rose  d^étonnenient.  Ces  sentiments 
si  nonveaux  chez  le  marquis,  le  souvenir  de  sa 
femme  les  ayait-il  seul  excités?  La  jeune  fille 
le  crut,  il  lui  sembla  que  son  amour  pour  son 
père  datait  de  ce  moment.  Heureuse  et  atten- 
drie, elle  entraîna  la  négresse  hors  du  salon. 
Avant  de  sortir,  elle  s^inclina  devant  M.  de 
Rambert  et  lui  présenta  son  front  à  baiser.  A 
-cette  marque  de  tendresse,  les  yeux  du  plan- 
teur se  mouillèrent;  il  releva  Rose  et  la  tint 
longtemps  serrée  entre  ses  bras.  ^ 

Nous  laisserons  aux  événements  le  soin  de 
découvrir  la  nature  des  sentiments  que  les  pa- 
roles de  la  vieille  Louise  avaient  fait  naitre  dans 
le  cœur  du  marquis.  Pendant  qu'il  s'occupe 
dans  son  cabinet  à  rédiger  les  instructions  dont 
il  a  parlé  à  Eugène  Raymond ,  revenons  à  sa 
fille. 

Le  soleil  ne  lançait  plus  que  de  faibles  rayons 
à  travers  les  branches  des  bananiers.  La  jour- 
née, commencée  avec  l'orage,  s'achevait  au  mi- 
lieu d'un  calme  majestueux.  La  vieille  Louise 
avait  repris  son  bâton  de  voyage.  Sans  la 
crainte  de  méconter  son  père.  M"*  de  Rambert 
aurait  essayé  de  la  retenir;  elle  l'accompagna 
du  moins  jusque  sur  la  lisière  de  la  forêt.  Se 
une  partie  delà  scène  du  pavillon  s'était  effacée 
de  son  esprit ,  il  en  était  une  autre  qu'elle  n'a- 
vait point  oubliée  :  «  On  dirait  les  battements 
rapides  de  l'aile  d'une  colombe ,  »  avait  dit  la 
négresse  en  mettant  la  main  sur  son  cœur. 
-Gomment  un  secret  qu'elle  ne  s'avouait  point  à 
elle-même  avait-il  pu  être  découvert?  Voilà  ce 
-que  Rose  voulait  savoir  et  ce  qu'elle  n'osait 
demander.  Après  avoir  cherché  longtemps  quels 
moyens  elle  emploierait  pour  arriver  à  son  but, 
usant  de  ces  formules  détournées  que  l'habitude 
de  la  dissimulation  rend  familières  aux  nègres, 
elle  dit  à  la  vieille  : 

—  IiOuisese  souvient-elle  encore  des  paroles 
qu^elle  a  prononcées  ce  matin  dans  le  pavillon  ? 

Cette  question  sembla  troubler  un  moment 
Louise  ;  elle  répondit  en  cherchant  à  déguiser 
S09  embarras  :    r 

—Louise  a  perdu  la  tête  en  voyant  sa  jeune 
maîtresse  souffrir  ;  elle  a  tout  oublié. 

—  Ifa-t-elle  pas,  reprit  Rose,  parlé  long- 
temps en  mettant  la  main  sur  son  cœur? 

Cette  phrase  suffit  pour  rassurer  Louise  ;  elle 
ne  se  méfie  de  rien,  pensa-t-elle.  Un  éclair  de 


joie  cruelle  passa  dans  ses  yeux  ;  ses  traits  re- 
prirent un  moment  l'expression  qu'ils  laissèrent 
éclater  lorsque  le  fichu  &e  soie  tomba  de 
sein  de  Tamariz. 

—  Tu  l'aimes,  s'écria-t-elle,  comme  si  le 
voisinage  des  bois  l'eût  rendue  tout-à-coup  à 
sa  rudesse  naturelle;  j'en  doutais  encore, 
quoique  plus  d'une  fois  j'aie  vu  son  regard 
chercher  le  lien.  Veux-tu  que  j'aille  lui  dire 
qu'il  vienne  demander  ta  main  au  marquis  ;  il 
faut  se  hâter  d'être  heureux  avant  que  la  mort 
nous  surprenne.  As-tu  quelquefois  pensé  à  la 
mort,  jeune  fille? 

Ce  n'était  plus  la  négresse  humble  et  soumise 
de  tout  à  l'heure;  c'était  la  sorcière  du  pavillon 
qui  parlait.  M"*  de  Rambert  regarda  autour 
d'elle  comme  pour  implorer  du  secours.  Les 
esclaves  avaient  déserté  les  plantations,  par- 
tout régnait  le  silence  et  la  solitude.  Rose  se 
sentit  défaillir.  Heureusement  des  aboiements 
retentirent  dans  la  clairière  voisine,  et  un  chien 
vint  s'ébattre  à  ses  pieds.  C'était  le  chien  de 
Tamariz.  Son  poil  hérissé ,  ses  sauts,  ses  cris, 
témoignent  de  sa  joie.  On  eût  dit  qu'il  parta- 
geait l'attachement  de  son  maître  pour  M"*  de 
Rambert.  Où  est  Tamariz?  demanda-t-clle  en 
caressant  l'animal,  comme  s'il  eût  pu  répondre. 

La  physionomie  mobile  de  Louise  ne  refléta 
plus  que  des  sentiments  calmes  et  doux. 

—  Le  jeune  homme  de  la  ville  n'est  pc?  seul 
à  s*apercevoir  que  vous  êtes  jolie.  Prenez  garde 
à  vous,  mam'zelle  Rose;  l'amour  entre  dans 
le  cœur  des  noirs  comme  dans  celui  des  blancs. 

M"*  de  Rambert  ne  fit  pas  grande  attention 
à  ces  paroles,  qui  semblaient  contenir  une  es- 
pèce de  menace.  Désormais  Louise  ne  lui  in- 
spirait plus  que  de  la  répugnance.  La  négresse 
prit  le  chemin  de  la  forêt  ;  mais  avant  de  dis- 
paraître derrière  les  arbres,  elle  se  retourna 
pour  crier  à  Rose  :  Nous  nous  reverrons  ! 

Voyant  que  Tamariz  ne  paraissait  point, 
M"*  de  Rambert  se  décida  à  regagner  seule  la 
Ginesterre.  Le  nègre  n'était  pas  loin  cependant. 
Caché  derrière  les  badamiers  qui  bordaient 
l'avenue,  il  suivait  sa  maîtresse,  dont  le  visage 
pâle  et  rêveur  se  laissait  voir  de  temps  en  temps 
à  travers  les  branches.  Le  chien  bondissait  de- 
vant ses  pas,  comme  si  par  ses  jeux  il  eût  voalu 
la  distraire.  Une  grande  faiblesse  s'empara  de 
Rose  dès  qu'elle  fut  de  retour  à  l'habitation. 


424 


L'OMBRE. 


Prétextant  aux  yeux  de  son  père  la  suite  des 
fatigues  de  la  journée,  elle  monta  dans  sa 
chambre.  Là,elle  se  coucha;  mais  il  lui  fut  im- 
possible de  goûter  le  repos  dont  elle  ayait  be- 
soin. Dès  qu'elle  fermait  la  paupière,  il  lui 
semblait  entendre  une Toix menaçante  lui  dire: 
As-tu  quelquefois  songé  à  la  mort,  Jeune  fille? 
Les  impressions  tristes  s'effacent  prompte- 
ment  du  cœur  de  la  jeunesse.  Cependant ,  ni 
le  lendemain,  ni  les  suivants.  M"*  de  Rambert 
Jie  put  retrouver  sa  tranquillité  ;  son  corps  souf- 
frait comme  son  esprit.  L'idée  seule  de  revoir 
la  vieille  Louise  la  faisait  frissonner  ;  elle  ne 
pouvait  songer  à  la  scène  du  pavillon  sans 
éprouver  une  espèce  de  terreur;  il  lui  semblait 
que  l'esclave  avait  emporté  le  dernier  mot  d'une 
énigme  menaçante  pour  elle.  Parfois  elle  s'en 
voulait  d'attacher  tant  d'importance  aux  paroles 
d'une  folle,  et  elle  se  promettait  de  bannir 
toutes  les  appréhensions  chimériques  qui  l'ob- 
sédaient; elle  n'y  serait  peut-être  point  parve- 
nue SI  l'amour  n'eût  été  là  pour  occuper  son 
imagination.  Cet  amour,  se  l'avouait-elle  enfm 
À  elle-même?  Pas  encore;  mais  en  songeant 
au  prochain  départ  d'Eugène,  son  cœur  battait 
#Me  subite  commotion.  Lui  parti,  elle  allait 
€omaiencer  à  se  trouver  seule.  C'est  surtout  à 
ce  sentiment  qu'elle  eut  pu  reconnaître  la  force 
du  penchant  qui  l'entraînait.  Une  impatience 
fébrile  l'agitait  sans  cesse.  Souvent  un  malnise 
indéflni85able,une  doulenr  sourde,  la  retenaient 
à  l'habitation.  Alors  le  moindre  bruit  dans  l'a- 
venue, les  aboiements  du  chien,  les  pas  d'un 
cheval,  la  faisaient  tressaillir;  et  si  son  père 
prononçait  le  nom  d'Eugène  Raymond  en  s'é- 
tonnant  de  son  absence,  son  cœur  battait  avec 
plus  de  force,  ses  joues  se  coloraient,  et  elle 
avait  besoin  de  toute  son  énergie  pour  cacher 
son  trouble  et  son  émotion.  A  cette  langueur 
succédait  une  ardeur  extraordinaire;  il  lui 
fallait  le  bruit,  l'agitation.  Suivie  de  Tamariz 
et  de  quelques  nègres,  elle  promenait  l'inquié- 
tude de  son  Ame  au  milieu  des  forêts  les  plus 
épaisses  et  des  clairières  les  plus  solitaires. 
Aucun  obstacle,  aucune  crainte  ne  l'arrêtaient. 
Par  moments,  ses  forces  trahissaient  ce  besoin 
de  mouvement  ;  alors  elle  donnait  le  signal  de 
la  halte  ;  on  s*asseyait  au  bord  de  quelque 
ruisseau,  et  là  elle  restait  occupée  à  voir  couler 
Teau  jusqu'à  ce  que  Tamariz  l'avertît  qu'il  était 


temps  de  partir.  Ses  yeux  se  détachaient  lente- 
ment de  la  rive  et  des  fleurs  qui  remaillaient 
Peut-être  que  n'ayant  pas  d'autre  confidente  » 
elle  cherchait  si  parmi  ces  fleurs  elle  ne  décou- 
vrirait pas  quelque  marguerite  à  qui  elle  pût 
dire  son  secret. 

"  Ce  trouble,  cette  anxiété,  Eugène  les  connais- 
sait depuis  longtemps,  et  il  regrettait  l'époque 
où  il  ne  souffrait  que  de  leurs  atteintes.  La  rai- 
son exigeait  qu'il  ne  revit  plus  M***  de  Rambert, 
et  il  ne  pouvait  chasser  son  image.  Renfermé 
chez  lui,  ne  voyant  personne,  son  unique  dis- 
traction était  de  faire  le  portrait  de  Rose.  D 
ignorait  qu'on  évoque  les  traits  de  celle  qu'on 
aime,  mais  qu'on  ne  se  les  rappelle  pas;  eUe 
passe  devant  les  yeux  comme  une  apparition 
divine  qu'on  ne  peut  retenir.  C'est  avec  le  cœur 
qu'on  voit  la  femme  aimée,  et  le  cœur  n'a  de 
mémoire  que  pour  lui. 

Eugène  s'était  promis  de  partir  sans  voir 
Rose  ;  il  voulait  prétexter  des  occupations  in- 
dispensables et  envoyer  un  message  à  M.  de 
Rambert  pour  prendre  les  papiers  dont  il  avait 
parlé  ;  mais  au  moment  d'accomplir  cette  ré- 
solution, sa  fermeté  l'abandonnait  :  il  remettait 
sans  cesse  au  lendemain  l'exécution  de  ce  pro- 
jet. Alors  lui  aussi,  pour  fuir  ses  incertitudes, 
recherchait  la  tranquillité  des  bois.  Souvent  il 
sa  croyait  égaré  au  milieu  des  forêts,  et  il  se 
retrouvait  aux  environs  de  la  Ginesterre.  Un 
jour,  après  avoir  erré  dans  les  gorges  qui  sil-> 
lonnent  la  contrée,  il  déboucha  tout  à  coup  sur 
le  sommet  d^  Genêts.  En  découvrant  le  toit  de 
l'habitation  et  la  cime  verdoyante  des  badanaiers 
de  l'avenue,  le  désir  de  revoir  Rose,  ne  îùi<^ 
qu'un  moment  avant  son  départ,  fit  taire  tojs 
ses  scrupules.  Avant  de  prendre  le  sentier  qui 
conduisait  chez  le  marquis ,  il  s'arrêta  cepen- 
dant et  resta  quelque  temps  immobile,  comme 
s'il  avait  eu  besoin  de  réfléchir  à  ce  au'il  allait 
faife. 

V.  Profitons  de  ce  moment  pour  aller  au  ^aion 
de  la  Ginesterre.  M.  de  Rambert  visite  ses  plan- 
tations. Nous  ne  retrouvons  que  sa  fille  et  Ta- 
mariz. Rose  n'est  plus  cette  jeune  fille  si  bril- 
lante de  vie  et  de  fraîcheur  que  nous  avons  Tue 
au  début  de  notre  histoire.  Une  pâleur  unifor- 
me était  répandue  sur  ses  traits,  qu'un  incar- 
nat maladif  venait  animer  de  temps  en  temps. 
Ses  bras,  qu'elle  laissait  retomber  de  chaque 


L*01IBRE. 


42^ 


côté  de  son  fauteuil ,  semblaient  céder  à  une 
langueur  inTîncible.  Tamariz,  debout,  son 
éventail  à  la  main,  regardait  tristement  sa  mai- 
tresse  qui  sommeillait  Un  songe  beureux  tra- 
versait Tesprit  de  M"*  de  Rambert,  car  un  léger 
sourire  errait  sur  ses  lèvres  décolorées;  elle  se 
réveilla  comme  en  sursaut,  et  prêta  Toreille 
du  côté  de  Tavenue. 

—  Quelqu'un  vient,  s'écria-t-cUe ,  en  se  le- 
vant avec  un  mouvement  de  joie. 

—  C'est  sans  doute  le  maître,  répondit  Ta- 
mariz. 

—  Ordinairement  Tom  ne  bennit  pas  en  s'ap- 
prochant  de  Tbabitation ,  reprit  Rose  ;  ce  n'est 
pas  mon  père. 

Elle  ouvrit  rapidement  la  fenêtre,  et  elle  re- 
connut Eugène.  Après  avoir  mis  pied  à  terre, 
illa  salua  et  lui  offrit  un  bouquet  de  fleurs.  Il 
jeta  ensuite  la  bride  à  Tamariz,  et,  avec  un 
empressement  extraordinaire ,  il  l'entraîna  du 
côté  de  l'écurie,  où  il  voulait,  dit-il,  s'assurer 
par  lui-même  que  rien  ne  manquerait  à  son 
cheval. 

Le  rêve  qui  égayait  tout  à  l'heure  le  sommeil 
de  Rose  venait  de  se  réaliser.  Elle  restait  à  la 
même  place,  l'œil  fixé  sur  les  fleurs,  ravie  par 
la  plus  douce  des  surprises.  Tout  à  coup  une 
violente  palpitation  fit  battre  son  cœur  :  un 
biUet  écrit  au  crayon  était  caché  au  milieu  du 
bouquet  qu'Eugène  venait  de  lui  remettre. 
Poussée  par  un  sentiment  plus  fort  que  la  ré- 
flexion, elle  l'ouvrit,  et  comme  elle  finissait  de 
le  lire ,  le  jeune  homme  parut.  En  voyant  le 
papier  déplié  entre  les  mains  de  Rose,  ses  yeux 
suppliants  s'attachèrent  sur  les  siens;  elle- 
même,  éperdue,  chancelante,  eut  à  peine  la 
force  de  lui  faire  un  signe;  elle  se  laissa  tom- 
ber sur  le  fauteuil  en  pressant  le  bouquet  contre 
son  cœur. 

—  Vous  m'aimez!  s'écria  Eugène  en  se  pré- 
cipitant à  ses  genoux.  Rose,  revenez  à  vous  ; 
j'ai  besoin  de  vous  entendre.  En  même  temps, 
il  embrassait  les  mains  de  la  jeune  fille,  qui 
n^avait  pas  laissé  écbapper  le  bouquet. 

Rose  le  voyait  ;  elle  l'entendait,  mais  sans 
pouvoir  lui  répondre;  elle  aurait  voulu  que 
Fespèce  d'extase  dans  laquelle  elle  était  plongée 
pût  toujours  durer.  La  voix  de  Tamariz  vint 
Yen  tirer  brusquement. 


—  M.  le  marquis,  dit  le  nègre  en  outrant 
dans  le  salon. 

^  Ces  paroles  furent  prononcées  du  ton  le  plus 
naturel.  Tamariz  reprit  son  éventail  et  se  mit 
à  sa  place  ordinaire,  derrière  le  fauteuil  de  son 
maître. 

Le  brusque  changement  survenu  dans  la 
santé  de  sa  fille  alarmait  M.  de  Rambert  plus 
qu'il  ne  voulait  le  faire  paraître  ;  il  attribua  à 
son  état  de  maladie  les  tracés  de  fatigue  qu'il 
apercevait  sur  la  figure  de  Rose  ;  il  l'embrassa 
d'un  air  gai ,  et  tendit  la  main  à  Eugène. 

—  Je  m'attendais  à  vous  trouver  ici,  dit-il  au 
jeune  avocat.  Vous  vous  êtes  fait  désirer,  mon 
cher  Raymond.  Tai  appris  que  le  Saint-Waast 
devait  mettre  à  la  voile  dans  deux  jours.  Mes 
lettres  sont  prêtes.  Que  ne  puis-je  vous  aban- 
donner ces  maudits  nègres! 

Le  cœur  de  Rose  se  serra  tristement  à  ces 
paroles.  Un  regard  d'Eugène  lui  fit  voir  que  sa 
douleur  était  partagée. 

—  Je  parie,  ajouta  le  marquis,  que  Rose  vous 
remettra  un  paquet  plus  volumineux  que  le 
mien. 

Rose  n'avait  songé  à  écrire  ni  à  sa  mère  ni 
à  Estelle  ;  ne  pouvant  avouer  le  motif  de  cet 
oubli,  elle  répondit  à  son  père  : 

—  Ne  m'avez-vous  pas  dit  que  de  si  longues 
lettres  semblaient  faire  croire  que  je  n'avais 
personne  à  aimer  ici? 

—  Et  tu  n'as  pas  voulu  mériter  ce  reproche» 
reprit  le  marquis  ;  mais  sois  sans  crainte,  je  ne 
suis  plus  jaloux  maintenant. 

Il  attira  sa  fille  vers  son  sein ,  et  la  contem- 
pla avec  une  tendresse  mêlée  d'inquiétude.  H 
vit  le  bouquet  qu'elle  avait  à  sa  ceinture,  et  lui 
demanda  qui  le  lui  avait  donné. 

—  M.  Raymond,  répondit  la  jeune  fille  en 
rougissant. 

—  Vous  vous  croyez  donc  déjà  à  Paris,  dit 
gaiment  le  marquis  en  s'adressant  à  Eugène. 
Je  ne  vous  croyais  pas  si  galant. 

Cette  plaisanterie,  dont  M.  de  Rambert  parut 
fort  content,  mit  fin  à  la  conversation.  Sa  bille 
humeur  ne  se  démentit  pas  durant  tout  le  re- 
pas. Eugène  et  Rose  ne  purent  s'associer,  mal- 
gré tous  leurs  efforts,  à  cette  galté  ;  ils  atten- 
daient avec  trop  d'impatience  le  moment  de  se 
retrouver  seuls.  * 

Le  marquis  partit  enfin  pour  sa  ronde  habi- 


426 


L'OMBRE. 


tuelle.  Les  deux  amants  quiUèrenl  le  salon.  Les 
esclaves  étaient  revenus  des  plantations.  Devant 
les  cases  couraient  et  gambadaient  des  négril- 
lons demi-nus.  Plusieurs  vieilles  négresses  as- 
sises en  rond  fumaient  gravement  leurs  pipes. 
Le  bruit  sourd  des  tambours  frappés  avec  le 
plat  de  la  main  conviaient  les  plus  alertes  à  la 
danse.  Rien  n'égalait  Tempressement  avec  le- 
quel les  nègres  se  précipitaient  vers  cette  fa- 
tigue nouvelle  pour  oublier  la  fatigue  du  jour. 
Un  seul  parmi  eux  préférait  le  repos  à  la  ba- 
boula.  Adossé  contre  un  arbre,  il  marquait  avec 
sa  tète  les  mesures  de  la  danse  qu'il  entendait 
au  loin.  Les  traits  animés  par  un  ravissement 
intérieur,  il  imprimait  à  son  corps  un  balance- 
ment rapide.  Ce  nègre  n'était  autre  que  le  mal- 
heureux Annibal,  qui,  malade  encore  des  suites 
de  la  correction  que  lui  avait  valu  le  Caté- 
chisme des  nègres,  était  forcé  de  rester  au  logis. 
Pour  se  consoler,  il  chantait  le  refrain  d'une 
chanson  créole,  que  Rose  affectionnait  : 

Mi  zétoU  la  li  claire 
Guettez  lumière  à  11 , 
Mais  vous  et  pi  11  chère 
G*est  vous  qui  pli  joli. 

Après  avoir  écouté  pendant  quelque  temps 
cette  chanson,  Eugène  et  Rose  s'étaient  enfon- 
cés dans  le  massif  de  cocotiers  qui  s'élevaient 
derrière  l'habitation.  Eugène  lui  racontait 
comment  son  amour  avait  commencé  le  jour 
même  où  il  l'avait  vue  pour  la  première  fois,  et 
combien  il  avait  souffert  jusqu'à  ce  moment. 
Le  bras  passé  sous  celui  de  son  amant.  M"*  de 
Rambert  se  laissait  aller  tout  entière  aux  char- 
mes de  cet  entretien  et  à  la  douceur  de  ces 
aveux  ;  ils  oubliaient  l'avenir  pour  savourer  le 
présent.  Eugène  se  souvint  enfin  qu'il  allait 
partir  bientôt.  A  cette  idée,  Rose  sentit  son 
cœur  défaillir.  Il  y  eut  un  moment  de  silence, 
pendant  lequel  son  bras  se  détacha  involontai- 
rement de  celui  d'Eugène. 

—  Pourquoi,  lui  dit-elle  enfin,  partiriez-vous 
à  présent? 

—  Pour  vous  obtenir,  répondit  Eugène;  je 
TOUS  perds  si  je  reste.  Mais  avant  de  partir,  j'ai 
une  prière  à  vous  adresser. 

Le  regard  de  Rose  invita  Eugène  à  continuer. 

— Ne  me  defijandez  pas,  reprit-il,  quelles  sont 

les  causes  qui  icodent  mon  départ  nécessaire. 


et  pour  me  prouver  que  vous  croyez  en  moi, 
jurez  qu'avant  un  an  vous  ne  serez  à  personne, 
lors  même  que  votre  père  l'ordonnerait! 

L'air  sincère  avec  lequel  Eugène  s'était  ex- 
primé rendit  à  Rose  toute  sa  confiacce.  Elle 
leva  les  yeux  vers  le  ciel  comme  pour  le  prendre 
à  témoin  de  son  serment. 
'^ —  Merci  !  s'écria  alors  Eugène  en  couvrant 
sa  m&in  de  baisers;  je  pars  heureux. 

Après  le  départ  d'Eugène,  qu'elle  ne  devait 
plus  revoir  que  dans  un  an.  Rose  se  retira 
pour  pleurer  sans  crainte  d'être  vue.  Toute  la 
nuit  la  lumière  brilla  derrière  ses  persiennes 
de  banbou.  Elle  ne  veillait  pas  seule  dans  Tha- 
bitation.  Si  quelqu'un  eût  soulevé  la  toile  gr(»- 
sière  qui  masquait  la  porte  de  la  case  de  Ta- 
mariz,  il  eût  vu  le  nègre  versant  des  larmes 
sur  un  mouchoir  bleu. 

Le  lendemain  du  départ  d'Eugène,  M"*  de 
Rambert  sentit  reparaître  plus  vives  que  ja- 
mais les  souffrances  qu'elle  éprouvait  depuis 
quelque  temps.  A  la  langueur  et  à  l'accable- 
ment ayait  succédé  un  feu  mtérieur  qui  brû- 
lait sa  poitrine.  C'est  à  peine  si  elle  avait  la 
force  de  gravir  le  sentier  qui  conduisait  au  pa- 
villon d'où  elle  voyait  fuir  les  vaisseaux  vers 
la  terre  où  il  allait.  Le  marquis  commençait  à 
ne  pluspouvoir  dissimuler  ses  inquiétudes.  Un 
soir,  suivis  de  Tamariz,  M.  de  Rambert  et  Rose 
se  dirigeaient  vers  le  pavillon.  Faible  et  chan- 
celante, Rose  s'appuyait  sur  le  bras  de  son 
père.  Voyant  qu'elle  se  soutenait  à  peine,  le 
marquis  voulut  retourner  à  l'habitation  :  mais 
elle  n'eut  garde  d'y  consentir.  Elle  prit  place 
sur  un  banc  de  mousse,  et  le  premier  objet 
qui  frappa  sa  vue  fut  un  navire  qui  se  balan- 
çait sur  ks  flots.  Rose  pensa  tout  de  suite  que 
c'était  celui  d'Eugène,  et  une  vive  rougeur 
colora  ses  joues. 

—  Allons,  dit  M.  de  Rambert  en  regardant 
sa  fille,  ce  n'est  qu'un  peu  de  fatigue  ;  au  lien 
d'envoyer  chercher  un  médecin  à  la  ville,  nous 
pourrons  nous  contenter  de  consulter  la  vieille 
Louise. 

A  peine  ces  paroles  Curent-elles  prononcées, 
qu'à  l'endroit  môme  où  elle  s'était  offerte  à  sa 
vue  plusieurs  jours  auparavant.  M"*  de  Ram- 
bert vit  se  dresser  la  haute  taille  delà  négresse. 
Elle  s'avança  lentement  vers  Rose,  écarta  sans 
parler  les  boucles  de  dieveux  que  le  vent  avait 


L'OMBRE. 


427 


ramenées  sur  le  front. de  la  jeune  fille,  et  elle 
examina,  à  la  faible  clarté  du  ciel  étoile,  ces 
yeux  minés  par  une  douleur  inconnue,  ce  vi- 
sage délicat  dont  la  pâleur  ressortait  au  mi- 
lieu de  Tobscurité. 

Rcse  eut  peur  comme  le  jour  ou  elle  s'était 
tronvée  seule  avec  la  négresse  dans  le  pavillon. 
Elle  fit  un  effort  pour  dégager  sa  main,  dont 
Louise  s'était  emparée.  La  vieille  comptait  les 
pulsations  de  ce  pouls  agité  par  la  fièvre.  Enfin 
elle  laissa  échapper  la  main  de  la  malade  en 
poussant  un  éclat  de  rire  sec  et  vibrant. 

M"*  de  Rambert  se  souvint  d'avoir  entendu 
ce  rire.  La  scène  du  pavillon  se  retraça  vive- 
ment à  son  esprit.  Elle  saisit  le  bras  de  son  père. 
Tamarjz  ne  perdait  pas  la  négresse  de  vue. 

—  Qu'a-t-elle  donc  à  rire  ainsi,  cette  vieille 
folle  ?  s'écria  le  marquis  que  la  vue  de  Louise 
mettait  toujours  en  colère. 

—  Le  maître  se  trompe,  reprit  la  négresse, 
quand  il  dit  que  Louise  est  folle  ;  j'ai  dit  à 
mam^zelle  Rose  qu'elle  me  reverrait,  et  je  suis 
venue  pour  lui  raconter  cette  histoire  qu'elle 
m'a  si  souvent  demandée.  Vous  pleurerez  en 
l'entendant,  car  vous  êtes  bonne,  mam'zelle 
Rose,  si  bonne  que  tous  les  nègres  qui  vous 
voient  passer  le  dimanche  quand  vous  revenez 
de  la  messe  font  le  signe  de  la  croix,  et  prient 
Dieu  qu'il  fasse  vivre  longtemps  la  jeune  blan- 
che de  la  GiQcsterre.  En  finissant,  un  sourire 
sardonlque  contracta  sa  bouche. 

Garde  tes  sornettes  pour  tes  imbéciles  de 
compatriotes,  rçprit  le  marquis  impatienté,  et 
laisse-nous  tranquilles. 

-*Le  maître  va  voir  si  je  dis  des  sornettes, 
répondit  la  négresse,  et  l'œil  égaré  elle  com- 
mença le  récit  suivant  entremêlé  de  Içyrmes  et 
de  gestes  bizarres. 

—  Regardez  cette  jeune  fille  qui  se  cache 
pour  pleurer  derrière  les  caneficiers.  Elle  croit 
qu^  personne  ne  la  voit.  Cependant  sa  mère 
l'a  aperçue.  Qu'as-tu  ?  mon  enfant,  lui  dit-elle  ; 
souffres-tu  du  mal  dont  j'ai  souffertquand  j'é- 
tais jeune  conK  ne  toi?  Dis-moi  quel  est  celui 
qui  t*a  offert  le  collier  Ae  corail  et  le  madras 
des  fiançailles.  La  jeune  fille  ne  répond  pas, 
elle  pleure. 

La  mère  interroge  le  prêtre;  elle  interroge 
le  médecin  ;  elle-même  va  cueillir  l'herbe  so* 
Utaire  qui  protège  contre  les  sortilèges  ;  mais 


la  tristesse  de  sa  fille  ne  fait  qu'augmenter. 
Elle  lui  demande  encore  une  fois  de  lui  confier 
ses  chagrins  ;  elle  la  couvre  de  baisers.  Sa  fille 
ne  répond  pas,  elle  pleure. 

Le  maître  de  l'habitation  se  marie.  Retentis- 
sez, tambours  ornés  de  fleurs  :  que  le  taffia 
circule.  Esclaves,  réjouissez-vous.  Qu'elle  est 
belle  la  négresse  qui  se  balance  au  milieu  de 
la  bamboula  !  Comme  elle  ondule,  comme  die 
glisse  autour  de  son  danseur,  qui  tantôt  agite 
dans  l'air  une  gaze  blanche,  tantôt  s'en  fait  une 
ceinture,  tantôt  la  laisse  flotter  comme  un  dra- 
peau !  J'irai  à  la  fête  avec  ma  fille,  et  tout  le 
monde  dira  qu'elle  est  la  plus  belle.  Cherche 
ton  enfant,  pauvre  mère  :  arrête  la  bamboula, 
secoue  le  bras  des  danseurs  ivres  de  rhum  et 
de  bruit,  fais-toi  fouler  jiux  pieds  par  les  ron- 
des furieuses;  ta  fille  n'est  pas  à  la  fête.  Va 
regarder  au  fond  -du  torrent  ;  c'est  là  qu'elle 
est  couchée  sur  un  lit  de  gravier. 

M.  de  Rambert,  qui  déjà  avait  plusieurs  fois 
témoigné  son  impatience,  devint  tout  à  coup 
plus  attentif.  Rose  remarqua  ce  changement. 
Quant  à  Tamariz,  les  yeux  ouverts,  la  bouche 
béante,  il  donnait  toute  son  attention  à  Louise. 
Celle-ci  reprit  d'une  voix  haletante  : 

—  Apportez  la  fille  dans  là  case  afin  que  la 
mère  lave  son  corps  et  lui  mette  sa  dernière 
parure.  Garde  ton  petit  collier  d'or,  mon  en- 
fant ;  si  je  le  conservais,  sa  vue  me  ferait  mou- 
rir de  douleur.  J'enferme  tes  longs  cheveux 
sous  ce  mouchoir  que  je  t'avais  acheté  pour 
la  fête.  Elle  se  jetait  en  même  temps  sur  le  ca- 
davre dé  sa  fille  pour  Tembrasser  ;  puis  elle 
recommençait  à  la  parer.  Emporte  ton  scapu- 
laire  dans  ta  tombe,  mon  petit  ange,  afin  qu'il 
te  préserve  dcszombis.  Mais  qu'est-ce  qui  brille 
sur  ton  cœur  ?  Un  médaillon...  La  mère  regar- 
de :  c'était  le  portrait  du  maître. 

H.  de  Rambert  tressaillit  à  ce  souvenir.  11 
fit  un  mouvement  pour  interrompre  la  négresse  ; 
mais  elle  continua  avec  plus  d'exaltation  que 
jamais. 

—  La  mère  pleure  sur  le  tombeau  de  sa  fille  ; 
elle  s'arrache  les  cheveux,  elle  se  roule  par 
terre  ;  elle  pousse  des  cris,  et  le  maître  dit  au 
commandeur  :  I^e  faites  pas  travailler  cette 
femme  ;  qu'elle  s*en  aille  où  elle  voudra,  elle 
est  folle  !  Alors  la  mère  quitta  l'habitation  mau- 
dite ;  elle  vécut  avee  les  nègres  marrons  dans 


428 


LX)MBRB. 


les  cavernes  du  morae,  et  ses  compagnons,  en 
voyant  ce  qu^elle  avait  souffert,  lui  apprirent 
comment  on  pouvait  se  venger. 

En  parlant  de  la  jeune  fille  morte  victime 
de  son  amour  pour  son  maître,  la  voix  de  Louise 
avait  pris  des  inflexions  d*une  tendresse  déchi- 
rante. Des  larmes  roulaient  dans  ses  yeux.  C'é- 
tait bien  TMnour  et  le  désespoir  d'une  mère. 
M"*  de  Rambert ,  quoique  dominée  par  la  cu- 
riosité, attendait  avec  une  espèce  de  terreur 
la  fin  de  cette  histoire  :  son  père  réfléchis- 
sait aux  dernières  paroles  de  Louise,  et  il  ne 
songea  pas  àFinterrompre  quand  celle-ci,  après 
un  moment  de  silence,  recommença  d'un  ton 
lugubre  et  menaçant  : 

—  La  folle  a  voulu  retourner  à  l'habitation. 
On  célèbre  le  baptême  de  la  fille  du  maître. 
Gomme  la  mère  est  heureuse  et  fière,  comme 
son  visage  brille,  bon  Dieu  !  comme  le  planteur 
est  heureux  1  Trois  jours  après  sa  femme  tombe 
malade,  sa  main  est  brûlante  comme  la  vôtre, 
mam'zelle  Rose  ;  ses  joues  se  creusent,  et  elle 
ne  sait  d'où  lui  vient  son  mal,  comme  vous, 
mam'zelle  Rose.  Maître,  conduisez-la  en  France 
ayec  son  enfknt  pour  que  les  médecins  la  gué- 
rissent; le  maître  part,  mais  le  voilà  qui 
revient  sans  sa  femme.  Les  nègres  sculii  sa- 
vent comment  on  arrête  le  poison  qu'ils  ont 
versé.  Maître,  votre  femme  est  morte;  pour^ 
quoi  avez-vous  oublié  la  Jeune  fille  qui  s'était 
précipitée  au  fond  du  torrent  et  sa  mère  en- 
core vivante? 

Misérable  !  s'écria  M.  de  Rambert,  suffoqué 
par  le  désespoir,  je  me  vengerai  à  mon  tour. 

le  n'ai  pas  encore  fini,  répondit  la  négresse 
sans  s'effrayer  de  ces  menaces.  Ma  fille  avait 
seize  ans  quand  elle  est  morte  ;  maître,  la  vôtre 
a  atteint  cet  âge  à  la  dernière  procession  de  la 
Fête-Dieu,  elle  est  jeune,  elle  est  belle,  elle 
aime  comme  mon  enfant  :  eh  bien  !  conduisez- 
là  en  France. 

—  Pas  d'armes,  murmura  avec  rage  le  mar- 
quis, en  portant  la  main  à  sa  ceinture. 

L'éclat  de  rire  qu'elle  avait  poussé  au  com- 
mencement de  cette  scène  retentit  encore  une 
fois.  Louise  étendit  vers  Rose  ses  bras  déchar- 
nés, puis  elle  franchit  avec  une  vigueur  toute 
juvénile  le  ravin  qui  la  séparait  de  la  forêt.  M, 
de  Rambert  voulut  s'élancer  à  sa  poursuite, 
Tamariz  le  retint. 


— '  Ce  n'est  pas  vous,  maître,  lui  dit-il,  qui 
la  rejoindrez  dans  le  bois  pendant  la  nuit,  il 
îani  attendre  ! 

Cest  impossible,  reprit  le  marqnis  avec  une 
sombre  fureur  ;  suis-moi. 

M.  de  Rambert  avait  oublié  sa  fille.  Rose  se 
jeta  dans  ses  bras  en  frissonnant.  Partons,  s'é- 
cria-t-elle,  partons,  c*est-là  que  j'ai  été  em- 
poisonnée. D'un  geste  saccadé,  elle  désignait 
le  pavillon. 

Il  fallut  transporter  Rose  à  la  Ginester- 
re.  Elle  était  dans  un  tel  état  de  prostration, 
qu'on  la  mit  au  lit  sans  qu'elle  parût  s'aperce- 
voir de  ce  qu'on  faisait  autour  d'elle.  Le  délire 
s'était  emparé  de  son  esprit  Pendant  toute  la 
nuit  le  marquis  ne  quitta  pas  son  chevet.  Elle 
semblait  lutter  contre  un  cauchemar  affreux, 
et  lui-même  se  demandait  si  ce  qui  venait  de 
se  passer  était  vrai,  et  si  c'était  bien  sa  fille 
qu'il  voyait  mourir  auprès  de  lui.  n  espérait 
parfois  que  le  rêve  se  dissiperait,  et  que  Dieu 
ne  voudrait  pas  faire  partager  à  l'innocent  k 
punition  du  coupable;  l'enchaînement  doulou- 
reux de  ses  idées  ramenait  Louise  devant  ses 
yeux,  et  la  rage  le  rendait  presque  insensé. 
Ses  traits  s'agitaient  convulsivement,  et  ses 
membres  se  crispaient.  Toutes  ses  émotions  si 
diverses  et  st  poignantes  l'agitaient  au  milieu 
d'un  demi-sommeil  dans  lequel  la  fatigue  l'a- 
vait plongé  à  son  tour.  R  ne  put  longtemps 
jouir  de  ce  repos  pénible.  Vers  le  matin,  il  se 
réveilla.  Rose  avait  repris  son  calme  ;  pendant 
quelques  heures,  elle  dormit  paisiblement.  Elle 
ouvrit  les  yeux  en  tressaillant.  Son  père  était 
assis  auprès  d'elle.  Les  impressions  violentes 
auxquelles  il  avait  été  en  proie  pendant  cette 
nuit  terrible  étaient  encore  empreintes  sur  sa 
figure.  Rose  ne  put  retenir  ses  larmes. 

—  Mon  père,  dit-elle  au  marquis,  pourquoi 
souffrir  plus  que  moi,  je  suis  résignée.! 

Tamariz,  après  le  retour  du  marquis  *et  de 
sa  fille  à  habitation,  n'était  pas  resté  auprès 
de  ses  maîtres.  Suivons-le  dans  le  voyage  qu'il 
a  entrepris. 

A  deux  lieues  de  la  Ginesterre,  entouré  de 
vastes  forêts,  s'élève  le  morne  noir,  pic  soli- 
taire déchiré  par  les  mille  torrents  qui  ali- 
mentent les  rivières  de  111e.  Le  bruit  des  eaux 
et  du  vent  retentit  seul  dans  cette  solitude. 
Personne  ne  se  hasarde  dans  ces  lieux  mau* 


L*OMBRE. 


429 


dits,  si  ce  n*est  qnelqu^esclave  fugitif  qui  se 
eache  le  jour  dans  les  creyasses  du  roc.  Pour- 
tant, aux  premières  lueurs  de  Taube,  on  eût 
pu  voir  un  homme  se  frayant  un  passage  à 
travers  les  rochers,  et  paraissant  se  diriger 
Ters  rentrée  d^nne  cayeme,  d*où  s^échappait 
un  mince  filet  de  fumée.  Tantôt  en  franchis- 
sant les  précipices,  tantôt  en  se  laissant  glisser 
sur  la  paroi  unie  du  rocher,  le  Toyageur  par- 
vint au  terme  de  sa  course.  C'était  une  grotte 
précédée  d'une  espèce  d'entablement,  au  bout 
duquel  s'ouvrait  un  des  plus  profonds  abîmes 
du  morne.  Arrivé  sur  l'étroite  corniche,  le  nè- 
gre se  courba  et  se  mit  à  ramper  pour  péné- 
trer dans  la  caverne.  Quelques  pots  grossiers, 
une  pierre  noircie  par  le  feu,  un  lit  de  feuilles 
mortes,  composaient  l'ameublement  de  cette 
triste  demeure.  Au  fond  de  la  grotte,  une 
vieille  négresse  était  étendue.  Ses  yeux  ardens 
brillaient  dans  l'obscurité  ;  elle  murmurait  des 
mots  entrecoupés.Ellenes'aperçutpointdela  pré 
sence  de  l'étranger  ;  car,  s'animant  par  dégrés, 
elle  entonna  un  chant  bizarre  et  incohérent. 
A  entendre  les  intonations  variées  de  sa  voix, 
on  eût  dit  qu'elle  était  engagée  dans  une  con- 
versation avec  un  être  invisible. 

—  rai  rencontré  cette  nuit,  disait-elle,  un 
jeune  blanc  qui  m*a  demandé  le  chemin  de 
la  Ginesterre.  Je  l'ai  reconnu,  et  je  lui  ai  dit  : 
Hâtez-vous  d'aller  voir  encore  une  fois  la  jolie 
Rose  ;  elle  mourra  bientôt  :  C'est  moi  qui  l'ai 
empoisonnée.  La  balle  de  son  fusil  m'a  frappée  ; 
mais  ma  langue  lui  a  fait  une  blessure  plus 
cruelle. 

La  vieille  fit  on  effort  pour  se  h  ver  sur  son 
séant,  et  elle  montra  sa  poitrine  c  raverte  de 

•Mg. 

Je  souffre,  reprit-elle  après  avoir  étouffé  un 
en  de  douleur;  mais  ils  soufiriront  plus  long- 
temps que  moi.  Maître,  elle  sera  longue  l'agonie 
de  ta  fille.  Ne  pleurez  pas  nègres  marrons, 
quand  ce  soir  en  venant  allumer  le  feu  mysté- 
rieux sur  le  morne,  tous  trouverez  mon  cada- 
vre. Louise  meurt  contente,  elle  s'est  vengée. 

Le  nègre  s'était  agenouillé  devant  la  mou- 
rante, et  il  lui  disait  d'une  voix  suppliante  : 

—  Reconnaissez  votre  fils,  il  faut  que  vous 
Fentendiez  ! 

Au  son  de  cette  voix,  Louise  passa  la  main 


sur  son  front,  regarda  longtemps  le  nègre,  et 
prononça  le  nom  de  Tamariz. 

—  C'est  lui,  reprit-il  avec  énergie  ;  c'est  vo- 
tre fils! 

—  Que  vient-il  chercher  ici?  demanda  la 
vieille.  La  mémoire  lui  était  revenue. 

—  Le  nègre  est  l'ombre  de  la  jeune  blanche. 
Si  elle  meurt,  il  doit  disparaître  avec  elle.  Ta- 
mariz vient  chercher  l'herbe  qui  peut  la  sau- 
ver. 

—  Tu  veux  donc  qu'elle  vive  pour  un  autre, 
pour  celui  qui  m'a  tuée? 

Ma  mère  se  sera  blessée  elle-même  en  tom- 
bant la  nuit  sur  un  rocher.  Celui  dont  elle  parle 
est  parti ,  il  ne  doit  plus  revenir. 

La  vieille  poussa  un  de  ces  éclats  de  nre  qui 
lui  étaient  familiers.  Au  mouvement  qu'elle 
fit,  le  sang  s'échappa  à  flots  de  sa  blessure. 
Elle  retomba  sur  son  lit  épuisée. 

—  Le  contrepoison,  s'écria  Tamariz,  le  con- 
trepoison ! 

Louise,  rassemblant  toutes  ses  forces  pour 
se  lever  encore  une  fois,  lança  au  nègre  un 
coup  d'œil  où  se  lisait  la  haine  implacable.  — 
À  mon  tour  maintenant  de  répondre  :  Jamais! 
jamais  ! 

Tamariz  saisit  le  bras  de  la  vieille,  et  en 
grinçant  des  dents  il  lui  demanda  encore  une 
fois  le  contrepoison. 

^  —  Tu  menaces  ta  mère,  lui  dit  Louise  en 
faisant  des  efforts  pour  respirer;  mais  je  ne 
te  crains  pas,  je  vais  mourir  ! 

Sa  poitrine  ne  fit  plus  entendre  qu'un  rflle 
sourd,  l'orbite  de  ses  yeux  se  resserra  peu-À- 
peu  ;  elle  porta  ses  mains  crispées  sur  son  sein 
et  poussa  un  grand  cri.  C'était  la  fin  de  son 
agonie. 

Le  n^e  s'enfuit  de  la  grotte  sans  oser  je- 
ter un  regard  derrière  lui  ;  il  descendit  le  mor- 
ne comme  un  insensé,  et  courut  au  milieu  de 
la  forêt  jusqu'à  ce  qu'enfin  à  la  crête  d'un 
rocher  la  mer  lui  apparut  Un  vaisseau  était  à 
l'ancre.  Une  légère  lueur,  suivie  d'un  nuage 
de  fumée,  s'éleva  des  sabords,  et  l'écho  sourd 
d'un  coup  de  canon  se  fit  entendre.  Tamariz 
reprit  sa  course  et  se  dirigea  yers  le  rivage. 

Quand  il  y  parvint,  le  premier  objet  qui 
frappa  sa  vue  fut  un  homme  étendu  sur  le  sa- 
ble, un  fusil  était  couché  à  son  côté.  Son  cos- 
tume ne  pouvait  servir  qu'à  le  faire  reconnal- 


430 


l'ombre: 


tre  par  Tamariz.  Seulement  un  chapeau  ciré 
qu'il  trouva  à  quelques  pas  de  distance  lui 
permit  de  supposer  que  Tinconnu  appartenait 
à  réquipage  du  vaisseau  qu'on  apercevait  près 
de  la  côte.  Le  coup  de  canon  qu'il  venait  de 
tirer  était  sans  doute  un  signal.  Dans  cette  pen- 
sée, le  nègre  mit  son  mouchoir  au  bout  du 
fusil  qu'il  avait  ramassé  et  chercha,  en  l'agi- 
tant au-dessus  de  sa  tête,  à  attirer  l'attention 
de  la  vigie.  Sa  tentative  réussit  ;  une  chaloupe 
fut  mise  à  la  mer  et  quatre  rameurs  la  pous- 
sèrent vers  l'endroit  où  se  trouvait  Tamariz. 
L'inconnu  n'avait  pas  donné  signe  de  vie. 
Tamariz  mit  la  main  sur  son  cœur,  et  il  le 
sentit  battre.  Il  courut  vers  une  source  qui 
coulait  à  la  lisière  du  bois.  A  son  retour,  il 
souleva  la  tète  inclinée  sur  le  sable  ;  mais  à 
peine  en  eut-il  reconnu  les  traits  qu'il  la  laissa 
retomber,  et  s'éloigna  avec  un  mouvement  de 
répulsion  comme  si  par  mégarde  il  eût  touché 
un  serpent.  U.n  mélange  indéfinissable  de  sen- 
timents, une  étrange  expression  d'étonnement 
et  de  haine  passa  dans  ses  yeux.  11  saisit  un 
couteau  attaché  à  sa  ceinture  ;  son  bras  s'ar- 
rêta involontairement  au  moment  où  il  allait 
frapper.  Il  promena  un  moment  la  lame  sur  la 
poitrine  de  sa  victime,  puis  il  jeta  brusquement 
l'arme  loin  de  lui. 

—  Non  dit-il,  elle  souffrirait  trop  ! 
Tamariz  ne  parut  plus  songer  qu^à  sauver 

celui  qu'il  venait  de  menacer  ;  il  retourna  à 
la  source,  et  laissa  tomber  quelques  gouttes 
d'eau  sur  son  visage.  Cette  fraîcheur  bienfai- 
sante le  ranima  ;  ses  yeux  se  rouvrirent,  ses 
lèvres  murmurèrent  quelques  phrases  entre- 
coupées.... Rose....  la  Ginesterre....  Louise.... 
je  ne  veux  pas  partir....  11  perdit  de  nouveau 
connaissance,  sans  voir  le  nègre  auprès  de 
lui. 

La  chaloupe  venait  d'aborder.  Deux  matelots 
s'en  détachèrent,  et  furent  bientôt  auprès  de 
Tamariz. 

—  Est-ce  qu'il  est  mort ,  demanda  un  des 
marins?  en  voyant  le  corps  étendu  sur  la  rive. 

—  Il  faut  bien  le  croire ,  répondit  Tautre , 
puisqu'il  n'a  pas  entendu  les  coups  de  canon 
que  nous  tirons  depuis  ce  matin. 

—  Ce  monsieur  quitte  tous  les  soirs  le  vais- 
seau ,  depuis  huit  jours  que  le  vent  nous  retient 
à  louvoyer  sur  cette  côte,  et  le  diable  sait  où  il 


va.  C^est  nous  qui  sommes  obKgés  de  le  con«- 
duire.  Rame,  matelot,pour  les  passagers!  Le 
capitaine  est  trop  complaisant! 

—  Nous  n'aurons  plus  à  faire  cette  corrée, 
reprit  le  plus  jeune  des  matelots,  qui  paraissait 
aussi  le  plus  humain;  eh!  moricaud ,  ajouta- 
t-il  en  s'adressant  à  Tamariz,  aide-nous  à  trans- 
porter ce  colis ,  et  vite ,  car  le  vent  souffle.  Sans 
ce  maudit  passager,  nous  aurions  déjà  fait  dix 
bonnes  lieues.  S'il  est  malade,  le  ehiruipen  le 
guérira;  s'il  est  mort,  il  y  a  un  prêtre  à  bord 
qui  l'enterrera  comme  un  chrétien. 

—  Il  n'est  qu^évanoui,  camarades,  répondit 
Tamariz. 

—  Camarades ,  le  moricaud  s'émancipe  ;  si 
j'avais  du  temps  à  perdre ,  je  t'apprendrais  avec 
ceci  comment  on  s'exprime  avec  ses  supérieurs. 

Le  vieux  matelot  montrait  son  poing  d'an  air 
furieux.  Lorsque  le  corps  eut  été  déposé  dans 
la  chaloupe ,  il  aurait  peut-être  exécuté  sa  me- 
nace ,  s'il  n'eût  été  intimidé  parla  contenance 
ferme  du  nègre.  L*embarcation  reprit  le  large. 
Tamariz  attendit  que  le  vaisseau  eût  entière- 
ment disparu  à  l'horizon  pour  regagner  la  Gi- 
nesterre ;  il  fit  au  marquis  le  récit  de  la  mort 
de  Louise,  mais  il  garda  le  silence  sur  tout  le 
reste.  <" 

Le  propriétaire  de  la  Ginesterre  se  trouvait 
dans  une  situation  de  ceux  qu'une  catastrophe 
imprévue  arrache  tout  à  coup  à  leur  félicité. 
Au  désespoir  avait  succédé  une  morne  stupeur. 
Quant  à  Rose ,  elle  vivait  comme  dans  on  rêve  ; 
elle  croyait  à  la  réalité  des  dangers  qui  Teo- 
touraient,  sans  perdre  l'illusion  de  les  voir  un 
jour  se  dissiper.  Peu  de  gens  connurent  son 
sort,  car  la  prudence  qui  avait  empêché  le 
marquis  de  sévir  contre  Louise,  cette  prudence» 
qui  est  presque  une  raison  d'état  aux  colonies, 
l'obligeait  à  tenir  ce  cruel  événement  aussi  se- 
cret que  possible.  Le  poison  est  l'arme  à  la- 
quelle les  esclaves  ont  le  plus  souvent  recours 
quand  ils  veulent  se  venger.  On  connaît  la 
manie  d'irritation  qui  les  possède.  La  moindre 
indiscrétion  pouvait  faire  d'un  crime  isolé  une 
épidémie.  La  contrainte  dans  laquelle  il  était 
obligé  de  vivre  augmentait  encore  le  désir  qu'é- 
prouvaitH.  de  Rambert  d'abandonner  Saint-Do- 
mingue. Il  faisait  dans  ce  but  de  fréquentes 
excursions  à  la  ville.  A  son  retour,  il  épiait  les 
progrès  de  la  maladie  sur  les  traits  de  sa  fille. 


L'OMBRE. 


431 


n  aurait  vouîn  rester  toujours  auprès  d'elle,  et 
sa  présence  renouvelait  sa  douleur.  Miné  lui 
aussi  par  une  souffrance  incessante,  il  rassem- 
blait les  dernières  forces  qui  lui  restaient  pour 
lutter  contre  ses  atteintes.  Tamariz  partageait 
ses  soins  entre  le  père  et  la  fille  ;  il  était  calme 
et  même  insouciant  en  apparence  ;  mais  la  nuit, 
renfermé  dans  sa  case,  il  étouffait  de  rage  en 
serrant  le  mouchoir  bleu  de  Rose  contre  son 
cœur. 

Le  jour  du  départ  arriva  enfin.  Le  marquis, 
sa  ûlle,  et  Tamariz,  qui  voulut  les  suivre,  quit- 
tèrent Saint-Domingue.  La  traversée  fut  d'abord 
heureuse.  Dans  quelques  jours  les  voyageurs 
allaient  apercevoir  les  côtes  de  France.  Un  coup 
de  vent  entraîna  le  vaisseau  et  lui  fit  perdre  sa 
route.  La  tempête  dura  trois  jours.  Rose  ne 
craigait  pas  la  mort  ;  elle  priait  Dieu  pour  rendre 
à  leur  famille  Téquipage  et  les  passagers.  Le 
ciel  Texauça.  Le  Saint-  Waast  en  fut  quitte  pour 
quelques  avaries ,  et  pour  un  retard  d'un  mois 
dans  son  retour.  M.  de  Rambert  n'avait  pu  ré- 
sister à  tant  de  fatigues;  il  était  obligé  de  garder 
le  lit«  Quelquefois  cependant ,  quand  le  vent 
était  doux ,  le  qjcl  serein ,  son  nègre  le  trans- 
portait sur  le  tillac.  Rose  s'asseyait  à  ses  pieds 
et  cherchait  à  le  tromper  par  son  air  d'enjoue- 
ment et  de  gaité.  Ce  vieillard,  dans  lequel  on 
aurait  pu  à  peine  reconnaître  le  marquis  de 
Rambert ,  cette  jeune  fille  reposant  sa  tète  pâle 
sujr  les  genoux  de  son  père ,  formaient  un  ta- 
bleau à  la  vue  duquel  les  matelots  eux-mêmes 
se  sentaient  émus.  Ordinairement  Tamariz,  ac- 
croupi à  quelque  distance,  complétait  l'en- 
senible.  11  cherchait  toujours  un  endroit  d'oi]i 
son  oeil  pût  plonger  sur  sa  maîtresse.  Déjà  plu- 
sieurs fois  M"*  de  Rambert  s'était  sentie  trou- 
blée en  rencontrant  le  regard  singulier  du 
nègre.  Ces  mots  de  Louise  :  «  L'amour  entre 
dans  le  cœur  des  noirs  comme  dans  celui  des 
blancs»  s'étaient  offerts  à  sa  mémoire;  mais 
bientôt  elle  s'était  rassurée,  en  songeant  que  le 
regard  de  l'esclave  reflétait  la  tristesse  ^u'on 
éprouve  en  quittant  son  pays. 

Au  milieu  de  ses  souffrances,  une  espérance 
secrète  soutenait  Rose.  Seule,  son  œil  suivait 
avec  impatience  les  vagues  trop  lentes  à  fuir 
derrière  elle.  Quand  les  voiles  pendaient  collées 
le  long  des  mâts ,  quand  le  vaisseau  restait  im- 
mobile sur  la  mer  unie,  elle  épiait  Tinstant  où 


le  vent  se  mettrait  à  souffler.  Quand ,  poussé 
par  une  bonne  brise ,  le  vaisseau  reprenait  sa 
marche,  elle  se  sentait  plus  heureuse,  elle  se 
disait  :  Je  le  reverrai  !  • 

M*»  de  NoUicr  avait  fait  préparer  des  appar- 
tements pour  son  frère  et  sa  nièce  dans  son 
hôtel  à  Paris.  M**  de  NoUier  connaissait  le  mo- 
tif qui  ramenait  son  frère.  On  devine  combien 
la  première  entrevue  fut  cruelle.  A  peine  en 
France,  H.  de  Rambert  retrouva  quelque  chose 
de  son  activité  passée.  C'est  dans  le  désir  de 
sauver  sa  fille  qu'il  puisait  un  reste  de  force. 
Malgré  ce  qui  avait  eu  lieu  pour  sa  femme,  il 
espérait  qu'on  trouverait  les  moyens  de  guérir 
Rose.  Les  plus  célèbres  médecins  furent  con- 
sultés. Les  uns  conseillèrent  un  voyage  en 
Suisse;  d'autres,  des  plaisirs,  des  distractions: 
les  plus  francs  gardèrent  le  silence.  Rose  fei- 
gnit de  croire  à  Tcfficacité  du  second  moyen 
proposé  par  la  Faculté.  Au  grand  contentement 
du  marquis,  les  bals,  les  concerts,  la  prome- 
nade, les  spectacles  devinrent  sa  seule  occupa- 
tion. Elle  se  montrait  partout,  parce  que  partout 
ella  espérait  le  rencontrer.  Au  bout  de  quelque 
temps,  toutes  les  forces  de  Rose  ne  purent  suf- 
fire à  soutenir  l'ardeur  qu'elle  déployait.  M.  de 
Rambert  perdit  sa  dernière  illusion.  Le  coup 
mortel  était  reçu.  L'état  du  marquis  empirait 
de  jour  en  jour  ;  sa  taille  s'était  voûtée  ;  l'orbite 
de  ses  yeux  se  creusait  profondément.  Ce  dé-* 
périssement,  qui  le  conduisait  au  tombeau»  il 
l'appelait  une  indisposition  passagère  occasion^ 
née  par  le  brusque  changement  de  climat.  Il 
était  parvenu  à  faire  partager  celte  opinion  par 
M"*  de  Nollier  et  par  Rose.  Un  soir  cependant^ 
ils  étaient  réunis  tous  trois  dans  la  chambre 
du  vieillard.  Le  marquis  était  assis  devant  une 
table  couverte  de  papiers.  Sa  respiration  sem- 
blait plus  gênée  qu'à  l'ordinaire;  ses  mains 
étaient  froides,  et  il  était  obligé  d'essuyer  de 
temps  en  temps  la  sueur  moite  qui  mouillait 
son  front. 

—  M.  Eugène  Raymond  est  un  ami  sur  le- 
quel on  peut  compter,  dit  le  marquis  en  enta- 
mant la  conversation.  Rose  releva  la  tète. 

—  n  a,  poursuivit-il,  fidèlement  rempli  mes 
instructions;  pourquoi  ne  puisrje  l'en  remer- 
cier? Mon  homme  d'affaires  ne  l'a  vu  qu'une 
fois,  et  personne  n'a  pu  me  mettre  sur  sa  trace. 

»  Personne  !  dit  Rose  tristement. 


432 


L^OMBRB. 


^  Il  est  sans  doute  reparti  pour  les  colonies. 
Je  le  regrette,  car  il  m^auraît  aidé  à  consolider 
ton  avenir 

Rose  jeta  sur  son  père  un  regard  de  doulou- 
reux ctonnement,  comme  pour  lui  dire  :  Vous 
savez  bien  que  je  n*en  ai  pas. 

—  Prends  ces  papiers,  ma  fille  ;  c*est  ton 
patrimoine  que  je  te  remets.  Ta  tante  conti- 
nuera auprès  de  toi  le  rôle  d^une  mère  ;  elle  te 
trouvera  un  appui ,  un  protecteur.  Car  ce  mal 
affreux  passera  ;  j^ai  besoin  d'emporter  cette 
consolation. 

Rose,  pendant  la  maladie  lente  qui  consumait 
son  père  sous  ses  yeux,  n'avait  jamais  conçu 
la  pensée  qu'il  pût  en  mourir.  Elle  se  réveilla  au 
milieu  de  sa  sécurité,  et  un  éclair  fatal  lui  fit 
voir  le  danger. 

Mon  père!  s'écria  Rose  en  sanglottant,  vous 
me  trompiez.  Ma  tante ,  envoyez  chercher  le 
médecin. 

M"*  NoUier  se  leva  pour  sonner. 

^  Qu'avez-vous,  mon  père,  parlez!  au  nom 

du  ciel. 

. 

—  Je  n^ai  rien ,  répondit  le  marquis  d'une 
Toiz  entrecoupée,  mais  distincte.  Viens,  mon 
enfant,  que  je  te  presse  sur  mon  cœur. 

Rose  se  précipita  dans  les  bras  de  jon  père. 
Celui-ci  se  sentit  pris  au  même  instant  d'une 
grande  faiblesse.  Il  tomba  dans  une  espèce  de 
syncope.  Heureusement  le  docteur  était  arrivé. 

—  Vous  le  sauverez ,  dit  Rose  en  le  voyant  ; 
00  ne  meurt  pas  ainsi  1 

Le  docteur  s'approcha  du  marquis,  et,  peu 
A  peu,  il  lui  fit  reprendre  ses  sens. 

—  Rose,  s'écria  M.  de  Rambert  d'un  ton  bref, 
dès  qu'il  fut  revenu  à  lui  ! 

-~  Me  voici,  mon  père,  vous  êtes  sauvé  I 

—  Rose,  reprit  le  moribond  d'une  voix  si 
basse  et  si  haletante,  que  sa  sœur,  penchée  sur 
lui,  put  à  peine  l'entendre;  c'est  moi  qui  suis 
cause  de  ton  malheur.  Dis  à  ton  père  mourant 
que  tu  lui  pardonnes. 

La  jeune  fille  poussa  un  cri  sourd,  et  se  pré- 
cipita aux  genoux  de  son  père. 

—  Merci ,  ma  chère  Rose!  Ma  sœur,  c*est  à 
vous  que  je  la  confie  encore  une  fois!  Puis  il 
ISarda  le  silence. 


Le  docteur,  qui  s'était  retiré  pour  ne  pas 
troubler  ce  dernier  entretien,  s'approcha  du 
fauteuil  où  le  marquis  semblait  reposer.  Dès 
qu'il  eut  jeté  un  coup-d'œil  sur  son  visage,  il 
dit  à  M***  de  Nollier,  en  lui  montrant  Rose 
agenouillée  devant  son  père  : 

—  Emmenez-la,  madame  ;  tout  est  fini  ! 

Quelques  jours  ayant  ce  funeste  événement, 
Estelle  du  Terrage  avait  écrit  à  son  amie  une 
lettre  qui  renfermait  le  passage  suivant  :  .  .  . 

«  Oui,  ma  chère  Rose,  je  vais  me 

marier.  Voici  comment  s'est  faite  ma  connais- 
sance avec  le  comte  de  Breuil.  Je  l'ai  vu  cet 
hiver,  pour  la  première  fois,  dans  un  bal ,  chez 
ma  cousine.  Son  regard  calme  et  doux,  l'espèce 
de  réserve  dans  laquelle  il  se  tenait,  me  le 
firent  remarquer.  Plusieurs  fois  il  refusa  de 
danser,  et  sur  la  fin  du  bal,  il  vint  m'inviter. 
Je  préférais  cette  marque  d'attention  à  tous 
les  compliments  dont  j'avais  été  l'objet  pendant 
toute  la  soirée.  D  me  paria,  et  je  me  sentis 
émue.  Le  lendemain,  Q  demanda  à  être  pré- 
senté à  ma  mère.  Il  vint  plusieurs  fois  à  la 
maison.  Peu  à  peu  une  intimité  réelle  s*établît 
entre  bous  ;  il  me  parlait  de  ses  malheurs,  et 
moi,  sans  savoir  en  quoi  ib  consistaient,  f en- 
visageais comme  une  espérance  la  tâche  de  le 
consoler.  Un  jour,  ma  mère  m*appela  dans  son 
appartement,  et  là  elle  me  dit  :  Quelqu'un  a 
demandé  ta  main  ;  mais  je  n*al  rien  voulu  pro- 
mettre sans  te  consulter.  —  M.  de  Breuil,  m'é- 
criai-je  aussitôt,  ne  pouvant  dissimaler  ma 
joie.  —  Tu  viens  de  me  dicter  toi-même  la  ré- 
ponse que  je  dois  faire  à  cette  demande ,  ré» 
pondit  ma  mère  en  souriant  ;  ce  soir,  M.  le 
comte  de  Breuil  saura  que  tu  agrées  sa  recher- 
che. Entre  nous,  je  puis  te  dire  que  jamais^je 
n'avais  été  aussi  heureuse.  Le  soir,  le  comte 
reçut  cette  nouvelle  avec  une  joie  triste,  dont 
j'eus  l'enfantillage  de  paraître  affectée;  mais 
bientôt,  en  l'entendant  parler  de  la  tendresse 
et  du  bonheur  qu'il  me  promettait,  je  fus  ras- 
surée. Maintenant  il  est  parti  pour  mettre  ordre 
à  ses  afikires.  A  son  retour,  nous  signerons  le 
contrat.  Tu  viendras  passer  quelques  jours  en 
Bretagne  pour  assister  à  mon  mariage.  Sans 
toi,  quelque  chose numquerait  àmon  bonheur.  » 


L*OMBRE 


433 


Environ  deux  mois  après  la  mort  de  son  père, 
ifiiede  Rarobert  était  installée  chez  sa  tante, 
4ans  une*  ccrre  des  environs  de  Rennes.  Le 
châleaa  s^élevait,  comme  la  Ginesterre,  au  pied 
d*une  colline,entre  des  massirs  de  marronniers. 
L*appartemcnt  de  Rose  donnait  sur  une  terras- 
se d^où  Ton  apercevait  le  cours  sinueux  de  File  et 
les  toits  pointus  du  château  de  M**  du  Ter- 
rage.  Rose  aimait  ce  paysage;  il  lui  rappelait 
ses  jeunes  années.  L^aspect  de  cette  nature 
calme  reposait  son  âme.  Son  abattement  s'était 
changé  en  mélancolie  :  comme  si  la  vue  des 
lieux  où  elle  avait  été  heureuse  pouvait  lui  rendre 
le  bonheur  passé  elle  se  sentit  unmoment  revivre. 

On  était  alors  au  milieu  du  printemps.  Par 
une  belle  après-midi  de  mai,  deux  jeunes  filles 
se  promenaient  entre  une  double  rangée  de 
saules  qui  bordaient  la  rivière.  L*une,  vêtue  de 
deuil,  marchait  lentement  et  s'arrêtait  de  temps 
en  temps  pour  suivre  d'un  œil  rêveur  le  cours 
de  l'eau.  Elle  paraissait  languis^nte  et  faible 
mais  sa  langueur  lui  prêtait  un  charme  nou- 
veau, et  la  pâleur  répandue  sur  ses  traits  aug- 
mentait encore  leur  pureté.  On  l'eût  crue  plus 
âgée  que  sa  compagne,  et  cependant  toutes  les 
deux  étaient  nées  la  même  année.  La  seconde, 
Tive  et  pétulante,  l'oeil  noir  et  animé,  laissait 
éclater  dans  chacun  de  ses  mouvements  la  grâce 
de  la  jeunesse.  Déjà  à  diverses  reprises,  elle 
avait  essayé  de  tirer  son  amie  de  la  rêverie  dans 
laquelle  elle  était  plongée,  mais  voyant  ses  ef- 
forts inutiles,  elle  s'éloigna  d'un  air  boudeur. 
L'autre  s'aperçut  de  son  mécontentement,  et 
lui  dit  d'un  ton  moitié  sérieux,  moitié  léger. 

«-Je  t'aflaige,ma  bonne  Estelle,pardonne-moi. 

Passant  son  bras  autour  de  celle  qui  venait 
de  parler,  Estelle  l'embrassa  comme  une  sœur. 

—  Tu  souffres.  Rose,  tout  le  monde  le  voit; 
mais  ce  que  tu  as,  personne  n'en  sait  rien. 

Rose  ne  répondit  pas. 

— Confie-moi  tes  chagrins,  reprit  Estelle,  je 
ce  suis  plus  une  enfant,pttisque  demain  on  me 
marie.  Ses  joues  brunes  se  couvrirent  d'une 
vive  rougeur. 

Mi«  de  Rambert  était  retombée  dans  sa  mé- 
lancolie. Le  bonheur  d'Estelle  lui  faîsaitfaireun 
douloureux  retour  sur  elle-même.  Le  souvenir 
d'Eugène  Raym  )nd  se  présenta  à  son  esprit, 
nn  ce  moment,  [lensa-t-cllo,  il  traverse  les  mers 
{H>urme  chercher  etson  front  retomba  tristement. 

T.  IX. 


—  Toujours  sombre,  dit  Estelle,  avec  un 
dépit  amical;  il  faut  que  ta  soisgaie,  cependant, 
pour  signer  ce  soir  au  contrat.  M.  de  Breuil  est 
arrivé  avec  un  de  ses  amis,  et  notre  mariage 
aura  lieu  dans  quinze  jours. 

Des  pas  se  firent  entendre  dans  l'allée. 

C'est  ma  mère  qui  m'envoie  chercher!  s'é- 
cria-t-elle.  liais  au  lieu  de  la  tête  vénérable  et 
poudrée  de  sa  gouvernante,  elle  vit  paraître  le 
visage  noir  et  les  cheveux  crépus  de  Tamariz. 

— -  Toujours  sur  tes  pas,  dit  tout  bas  la 
fiancée  du  comte  à  Rose,  décidément  c'est  ton 
démon  familier. 

Le  nègre,  plus  humble  et  plus  respectueux 
que  jamais,  s'adressa  à  sa  maîtresse  : 

—  Il  s'élève  de  la  rivière  un  vent  qui  donne 
la  fièvre  :  M**  de  Nollier  prie  mademoiselle  de 
rentrer. 

Rose  prit  le  bras  d'Estelle,  et  toutes  deux  re- 
gagnèrent le  château.  Tamariz,  masqué  parles 
saules,  suivait  Rose  du  regard,  comme  le  jour 
où  caché  derrière  les  badamiers  il  avait  accom- 
pagné sa  maîtresse  ^rès  le  départ  de  la  vieille 
Louise.  Estelle,  qui  par  hasard  s'était  tournée 
de  son  côté,  vit  ses  yeux  qui  brillaient  derrière 
le  feuillage. 

—  Regarde,  dit-elle  en  montrant  le  nègre  à 
son  amie,  on  dirait  qu'il  nous  épie. 

<-  —  Folle  que  tu  es,  lui  répondit  Rose,  à  ce 
soir. 

En  ce  moment,  M'i«  du  Terrage  vit  venir  à 
elle  sa  gouvernante,  et  les  deux  jeunes  filles 
se  séparèrent. 

M"*  de  Nollier  et  sa  nièce  se  rendirent  le 
soir  chez  la  marquise  du  Terrage.  En  entrant 
dans  le  salon,  elles  trouvèrent  déjà  tous  les  in- 
vités réunis.  Le  notaire,en  grand  costume  noir, 
se  tenait  debout  devant  une  table  écl&irée  par 
quatre  candélabres.  L'un  des  côtés  de  hi  table 
était  occupé  par  M"*  du  Terrage  et  sa  fille,  l'au- 
tre par  un  vieillard  qui  représentait  à  la  céré- 
monie le  père  du  comte  de  Breuil,  mort  de- 
puis peu.  Les  parents,  pour  la  plupart  vieux 
nobles  de  province,  gardaient  une  attitude  sé- 
vère, rangés  en  cercle  dans  leurs  fauteuils.  Les 
bougies  étendaient  leur  faible  clarté  sur  les 
portraits  de  famille  qui  tapissaientlesmursde 
la  salle  ;  eux  aussi  semblaient  assister  comme 
témoins  à  l'engagcmcntqui  allait  se  contracter. 
La  beauté  de  la  fiancée,  qui  contrastait  avec  la 

28 


434 


L*OMBRK 


▼leillessc  des  assistants,  cette  antique  scUc  dont 
les  lumiôrcs  ne  pouvaient  entièrement  dissiper 
robscurilé,  Timage  des  aïeux  planant  sur  leurs 
descendants,  le  silence  qu^interrompait  seul  de 
temps  en  temps  la  toux  sèche  d*un  vieillard, 
la  silhouette  grave  du  notaire,  tout  cela  for- 
mait un  ensemble  vraiment  imposant.  La  porte 
s'ouvrit,  et  la  voix  chevrotante  d'un  vieux  do- 
mestique annonça  M.  le  comte  de  Breuil. 

L'assemblée  se  leva  pour  lui  faire  honneur. 
11  répondit  par  un  salut  respectueux  à  cette 
marque  de  politesse.  Après  s'être  incliné  de- 
vant M"«  du  Terrage  et  sa  fille,  il  attendit  dans 
une  altitude  de  recueillement  profond  que  son 
tour  fut  venu  de  mettre  son  nom  au  bas  de 
l'acte.  Le  notaire  lui  rendit  la  plume.  Il  s'avança 
vers  la  table.  Le  reflet  des  bougies  éclaira  for- 
tement son  visage.  Au  moment  où  il  se  baissait 
pour  signer,  un  cri  déchirant  retentit  au  fond 
du  salon. 

Tout  le  monde  se  précipita  du  côté  d'où  ce 
cri  de  désespoir  était  parti. 

Là,  le  comte  qui  s'était  élancé  le  premier  re- 
connut M<>*  de  Rambert  sanglotant  sur  le  sein 
de  sa  tante. 

—  Elle  ici!  s'écrîa-t-il. 

— 11  m'a  trompée,murmurait-elle  au  milieu  de 
ses  larmes!.,  que  je  suis  heureuse  de  mourir!.. 

Le  comte  voulut  lui  prendre  la  main;  Rose 
éperdue,  en  proie  à  une  espèce  d'égarement, 
saisit  le  bras  de  M««  de  Nollier,  et  l'entraîna 
hors  du  salon.  Elle  parcourut  comme  une  insen- 
sée le  trajet  qui  la  séparait  du  château;  elle  se- 
rait tombée  d'épuisement  sur  le  perron,  si  Ta- 
mariz  ne  se  fut  trouvé  là  comme  par  miracle 
pour  la  soutenir. 

Apres  la  fuite  de  Rose,  le  comte  avait  refusé 
de  signer  le  contrat.  Il  fallut  emporter  Estelle 
ôvauouie.  La  stupeur  régnait  sur  tous  les  vi- 
sages; Que  signifiait  celte  rupture  subite?Chacun 
attendait  une  explication;  mais  M.  de  Breuil  ne 
voulut  parler  que  devant  M^e  du  Terrage  et  sa 

mie. 

Pendant  que  le  comte  avait  avec  elles  cet  en- 
tretien dont  nous  connaîtrons  bientôt  le  résultat. 
Rose  raconlait  à  sa  tante  ce  qui  s'était  passé  à 
Saint-Dominique  entre  elle  et  Eugène  Raymond. 
Le  moment  n'était  pas  propice  pour  chercher 
à  découvrir  comment  le  jeune  avocat  s'était 
métamorphosé  en  noble  comte  :  M*»*  de  Nollier  ' 


se  contenta  de  pleurer  avec  sa  nièce.  Pauvre 
enfant,  lui  dit-elle  en  la  quittant,  quand  elle 
la  vit  disposée  à  prendre  un  peu  de  repos.  Dieu 
t'a  donné  les  peines  de  l'àmc,  comme  si  ce 
n'était  pas  assez  de  celles  du  corps. 

Au  lever  du  jour,  à  ce  moment  où  le  cœur 
est  plus  ouvert  aux  impressions  heureuses,  îl 
était  arrivé  quelquefois  à  M^^«  de  Rambert  de 
regretter  la  vie.  Une  magnifique  matinée  d'été 
succédaà  la  soirée  que  nous  venons  de  raconter. 
Au  lieu  de  voir  sa  résignation  faiblir,  Rose  se 
sentit  plus  raffermie  que  de  coutume;  elle  ou* 
vrait  son  livre  de  prières,  lorsqu'il  lui  sembla 
que  quelqu'un  se  glissait  dans  sa  chambre.  En 
se  retournant  elle  vit  Estelle  qui  se  j<  ta  dan» 
ses  bras  en  fondant  en  larmes.  M^i«  de  Rambert 
ne  put  se  défendre  d'un  premier  mouvement 
de  répulsion. 

—  Pourquoi  me  repousser,  lui  dit  la  jeune 
fille,  il  t'aime!  Elle  essuya  deux  larmes  qui 
coulaient  sur  sa  joue.  Rose  s'attendrit  en  com- 
prenant cette  douleur. 

—  Je  n'ai  pas  voulu  tarder  à  l'annoncer  cette 
bonne  nouvelle,  reprit  Estelle;  hier  il  nous 
a  révélé  le  secret  de  sa  vie.  Il  n'avait  pas  de 
nom  à  offrira  celle  qui  deviendrait  sa  femme,son 
père  l'avait  abandonné,  ce  n'est  qu'en  mou- 
rant qu'il  lui  a  laissé  ses  titres  et  sa  fortune. 

Alors   Eugène  Raymond  devint  comte  de 
Breuil. 

—  C'est  alors  qu'il  m'a  oubliée,  dit  Rose  tris- 
tement. 

—  Il  te  croyait  morte,  poursuivit  Estelle;. 
pendant  huit  jours  son  vaisseau  fut  obligé  d^at- 
tendre  en  vue  de  l'ile  un  vent  favorable.  Une 
nuit,  il  débarqua  pour  te  voir  encore  une  fois. 
En  traversant  la  forêt,  il  se  trouva  face  à  face 
avec  une  vieille  négresse.  Elle  lui  dit  que  ta 
étais  empoisonnée,  que  tu  allais  mourir,  qu'elle- 
môme  t'avait  versé  le  poison.  Il  s'élança  à  la 
poursuite  de  la  vieille  qui  s'était  enfuie  après 
avoir  prononcé  ces  mots.  Il  croyait  avoir  perda 
sa  trace,  quand  tout  à  coup  un  éclat  de  rire  re» 
tentit  près  de  lui  en  môme  temps  que  son  nom 
qu'on  lui  jetait  comme  un  défi.  La  lune  qui 
éclaira  subitement  la  clairière,  lui  fit  voir  une 
ombre  qui  courait  devant  lui.  Alors,  a-Arû  dit 
à  ma  mère,  je  tirai  mon  coup  de  fusil,  un  en 
terrible  répondit  à  cette  détonation,  puisje  n'eir 
tendis  plus  rien  que  le  bruit  de  la  mer.  Je  vi» 


L*0A1BRK 


435 


briller  le  fanal  de  mon  vaisseau,  je  voulus  re- 
tourner à  la  Cincstcrre,  mes  forces  me  tralii- 
rcnL  je  tombai  sur  le  sable,  et  en  me  réveillant 
je  me  trouvai  en  pleine  mer.  On  me  raconta 
qu'un  nègre  avait  indique  ma  pr'ésence  à  la 
vigie,  qu'il  avait  aidé  à  me  transporter  dans  la 
chaloupe,  mais  je  ne  me  souvins  que  des  pa- 
Fi'lcs  de  la  négresse,  et  je  me  crus  séparé  pour 
toujours  de  colle  que  j'aimais. 

Le  cœur  de  Rose  palpitait  doucement  pendant 
que  Al"  duTcrrage  parlait 

—  Puisqu'elle  vit,  a-t-il  ajouté  en  s'adressant 
à  moi,  puisque  j'ai  été  dupe  d'un  mensonge,  je 
vous  demande  de  me  dégager  d'une  promesse 
que  j'aurais  été  heureux  de  tenir.  —  Tu  de- 
"vines  quelle  a  été  ma  réponse. 

Rose,  tout  entière  à  sa  joie,  ne  s'aperçut  point 
de  l'effort  qu'avait  fait  son  amie  pour  cacher  sa 
souffrance  en  achevant  sa  narration. 

—  Merci!  s*écria-t-elle,  en  s'élançant  vers 
Estelle;  puis,  comme  frappée  d'un  pénible  sou- 
venir, elle  s'arrêta  tout  à  coup,  et  reprit  d'une 
voix  faible  mais  résolue  : 

—  Je  né  puis  accepter  ton  sacrifice,  la  né- 
gresse a  dit  vrai,  je  suis  empoisonnée! 

llve  du  Tcrrage  poussa  un  cri  de  surprise. 
—•Voilà  donc,  dit-elle,  ce  que  tu  me  cachais  ! 

—  N'avais-je  pas  raison,  ma  chère  Estelle,  à 
chaque  instant  la  mort  peut  me  prendre. 

—  Sans  l'avoir  revu? 

—  Cette  nuit,  répondit  Rose,  j'ai  promis  à 
Dieu  de  lui  consacrer  les  dernières  heures  qui 
me  restent  à  passer  sur  cette  terre.  S'il  m'a  ja- 
mais aimée,  qu'il  ne  cherche  pas  à  me  revoir; 
j*ai  une  autre  prière  à  lui  adresser.  Promets- 
moi  de  t'acquilter  fidèlement  de  ce  message. 

—  Je  le  jure,  dit  Estelle. 

—  Dis-lui  que  Rose  mourante  lui  demande 
de  te  rendre  heureuse. 

—  Ma  sœur!  s'écria  Estelle,  et  leur  entretien 
finit  dans  un  long  embrasscmcnt. 

A  partir  de  ce  jour,  par  une  bonté  providen- 
tielle. Rose  ne  souffrit  plus,  mais  ses  forces 
Tabandonnèrent  complètement.  Elle  ne  pou- 
vait plus  quitter  son  fauteuil,  et  elle  passa  sa 
journée  à  se  faire  lire  la  Bible  par  sa  tante  ou 
par  Tamariz.  La  marquise  du  Terrage  a,vait 
jugé  convenable  de  quitter  pour  quelque  temps 
la  Cretagne  avec  sa  fille,  Eugène  s*était  con- 


formé à  la  volonté  de  Rose  ;  il  ne  se  piésentait  l  refrain  créole  une  seconde  fois. 


mais  il  imaginait  mille 


jamais  devant  elle, 
moyens  pour  lui  faire  connaître  sa  présence. 
Tantôt  elle  trouvait  sur  sa  table  une  ;iquarelle 
représentant  la  Ginesterre  et  l'avenue  des  ba- 
damicrs;  tantôt  en  s'éveillant  le  matin  elle 
voyait  à  côté  du  portrait  de  sa  mère  relui  du 
marquis  en  costume  de  planteur.  M"*  de  Nol- 
lier  se  Jaîsait  sans  doute  la  complice  de  ces 
innocentes  supercheries.  Ces  témoignages  d'a- 
mour étaient  précieux  au  cœur  de  Rose,  mais 
elle  n*en  faisait  rien  paraître,  jamais  elle  ne 
prononçait  le  nom  d'Eugène. 

Un  mois  après  les  événements  que  nous  ve- 
nons de  rapporter.  Rose  sommeillait  les  lèvres 
entr'ou vertes  par  un  sourire,  comme  le  jour 
où  Eugène  vint  la  surprendre  dans  le  salon  de 
la  Ginesterre,  et  comme  à  celte  époque  Tamariz 
accroupi  à  côté  d'elle  îa  regardait  dormir,  sans 
les  boucles  de  cheveux  qui  tombaient  le  long 
des  joues  de  la  jeune  fille,  ses  traits  se  seraient 
confondus  avec  la  blancheur  du  coussin  sur 
lequel  sa  tète  reposait.  Un  soufQe  lent  et  régu- 
lier soulevait  sa  poitrine.  Sans  qu'aucun  bruit 
se  fit  entendre,  elle  se  réveilla  en  tressaillant. 
!!"•  de  Rambert  fit  signe  à  Tamariz  d'ouvrir 
^a  fenêtre.  Le  ciel  était  parsemé  d'étoiles,  un 
vent  chaud  agitait  la  mousseline  des  rideaux 
et  venait  se  jouer  doucement  jusque  dans  les 
cheveux  de  la  malade. 

—  C'est  une  nuit  de  Saint-Domingue,  mnr- 
mnra-t-elle...  je  me  sens  heureuse  ce  soir. 

Elle  prêta  tout  à  coup  l'oreille,  et  elle  resta 
longtemps  penchée  comme  pour  écouter  de 
mystérieuses  harmonies.  On  n*entendait aucun 
bruit  dans  la  campagne.  Le  coude  appuyé  sur 
le  bras  du  fauteuil,  le  front  dans  sa  main.  Rose 
restait  immobile.  Son  regard  brillant  d'une 
lueur  étrange  indiquait  seul  qu*elle  vivait.  Elle 
était  depuis  quelques  minutes  plongée  dans 
cet  état  de  contemplation,  lorsqu*une  voix  pure 
et  flexible  s*éleva  au  milieu  du  silence  etchaifta 
les  paroles  suiyantes  ; 

BIl  zétoll  la  11  clairo 
Guettez  lamlëre  à  11, 
Mais  vous  et  pi  II  chère, 
C'est  vous  qui  pli  Joli. 

—  C*est  lui,  dit  rose  tout  bas,  il  m^appellcy 
je  viens! 

La  voix,  en  se  rapprochant,  fit  entendre  le 


436 


LOMBRE 


—  Me  Toici,  reprit-elle  d^une  voix  à  peine 
articulée. 

L'éclat  de  ses  yeux  devint  plus  vif.  Elle  ne  put 
se  lever,  mais  ses  lèvres  gardèrent  leur  sou- 
rire. Elle  porta  ses  mains  à  son  cœur,  et  elle 
laissa  retomber  sa  tête  sur  l'oreiller  en  pous- 
sant une  faible  exclamation,  te  nègre  s'avança 
pour  voir  si  elle  écoutait.  Elle  était  morte. 


Les  yeux  de  Tamariz  restèrent  secs,  mais  les 
artères  de  son  front  semblèrent  prêtes  à  se  rom- 
pre. Rassemblant  toute  l'énergie  qui  lui  restait 
dans  un  baiser,  il  approcha  ses  lèvres  ardentes 
de  la  bouche  tiède  encore  de  sa  maîtresse. 
Puis  il  tomba  foudroyé  à  ses  pieds. 

L'ombre  avait  suivi  le  corps. 

Taxilb  Deumu 


n  y  a  sept  ou  huit  ans,  un  médecin,  mon 
camarade  de  collège,  m'emmena  pour  voir  à 
l'hôpital  de  la  Salpétrière  une  femme  devenue 
folle  à  cause  de  lui.  Marié  comme  l'on  marie 
tant  de  pauvres  filles  à  un  homme  plein  de 
mérite  et  d'années,  elle  était,  un  jour,  tombée 
malade  de  tristesse  et  d'ennui.  Mon  ami  le  mé- 
decin demeurait  dans  la  maison  ;  il  fut  appelé. 
La  pharmacologie  n'a  point  grand' chose  à  faire 
dans  les  aflections  du  genre  de  celle  qu'éprou- 
vait la  jeune  femme.  Le  mal  était  dans  le  cer- 
veau ;  le  mal  était  dans  le  besoin  d'aimer,  dans 
le  besoin  d'être  mère,  qui  dévorait  cette  fraîche 
victime  condamnée  à  la  société  désespérante 
d'un  vieillard  de  soixante-dix  ans.  Pour  étour- 
dir sur  un  vide  aussi  affreux  les  facultés  affec- 
tives de  la  malade,  il  fallait  une  médecine  toute 
de  paroles  et  de  consolations.  Ce  fut  celle  que 
mon  ami  tenta.  Il  s'y  prit  trop  bien,  hélas! 
car,  sans  le  savoir,  sans  le  vouloir  certaine* 
ment,  il  rendit  M**  G*^  amoureuse  de  lui.  A 
la  fin  d'une  visite  assez  longue ,  comme  il  se 
tevait  pour  sortir,  après  avoir,  tout  attendri , 
oièlé  ses  larmes  aux  larmes  de  l'infortunée, 
combien  fut  terrible  sa  surprise  de  voir  M"'  G'** 
s'élancer  tout  à  coup  vers  lui ,  les  bras  ouverte, 
ea  s'écriant  d'une  voix  délirante  :  ^  Jules  ! 

mon  Julesl  mon  bon  Jules!  je  t'aime je 

t'aime  !  —  Il  recula  frappé  de  stupeur.  Toute 
jSH  présence  d'esprit  l'avait  abandonné,  n  vou- 
lut rappeler  la  pauvre  femme  au  sentiment  de 
sa  position.  Il  lui  parla  de  ses  devoirs,  du 
monde,  de  son  mari,  mais  maladroitement, 
sèchement,  sévèrement.  Elle  baissa  la  tète  avec 
tristesse ^<  et,  quand  elle  l'entendit  ouvrir  la 
porte  et  s'en  aller;  elle  se  regarda  dans  la 
glace  et  comprit  qu'elle  était  laido,  douloureuse 
vérité  sur  laquelle  jusqu'alors  elle  avait  réussi 
à  se  faire  illiision.  Écrasée  de  honte  et  de  re- 
mords, elle  s'évanouit.  Quand  elle  reprit  con- 


naissance ,  elle  était  folle.  Au  bont  de  quelque 
temps,  elle  fut  conduite  à  la  Salpétrière. 

Quand  nous  arrivâmes  dans  cette  grande  co* 
lonie  de  misères  humaines ,  le  médecin ,  mon 
compagnon,  me  laissa  entrer  seul  dans  la  cour 
où  était  M"*  G***,  car  il  savait  que  sa'préscnce 
eût  été  capable  de  tuer  la  folle.  Un  surveillant  me 
la  désigna  ;  je  m'approchai  d'elle.  Après  m'a- 
voir  longtemps  regardé ,  elle  me  dit  avec  une 
expression  que  je  n'oublierai  jamais  :  —  Croi- 
riez-YOUS,  monsieur,  que  j'ai  été  assez  mépri- 
sable pour  dire  à  un  autre  qu'à  mon  mari  :  h 
taime\  Je  mérite  d'être  brûlée,  n'est-ce  pas?... 
Mais  on  ne  me  brûlera  pas,  ajouta-t-elle  en 
riant  et  d'un  air  de  mystère,  car  je  mourrai 
demain  à  six  heures  du  soir.. .Vous  comprenez 
bien?  à  six  heures  du  soir!  Ainsi,  je  n'ai  plus 
que  vingt -quatre  heures  à  vivre.  ^D  était 
midi;  mais  la  malheureuse  se  croyait  toujours 
à  six  heures  du  soir,  parce  que  cette  heure-là 
venait  de  sonner  quand  ellefità  Jules  l'aveu  qui 
l'avait  rendue  folle. — ^Un  jour  de  cette  semaine, 
ramenéàla  Salpétrière  par  des  motifs toutautres, 
je  me  rappelai  M"*  G. .,  et  j'en  demandai  des  ucu- 
velles  à  M.  Scipion  Pinel,  l'un  des  médecins 
des  aliénées ,  digne  légataire  de  l'héritage  im- 
mense de  lumières  et  de  philanthropie  que  lui 
a  laissé  son  illustre  père.  U  m'apprit  que 
M**  G...  avait  fini  par  comprendre ,  malgré  sa 
folie,  que  le  séjour  à  l'hôpital  serait  un  obsta- 
cle continuel,  invincible  à  ses  projets  de  sui- 
cide. Pour  se  soustraire  donc  à  cette  surveil- 
lance de  tous  les  instants,  elle  est  parvenue,  à 
force  de  volonté,  à  donner  vraiment  le  change 
sur  son  état.  Pendant  fort  longtemps  elle  avait 
simulé  tant  d'obéissance  et  de  tranquillité, 
qu'enfin  les  grilles  s'étaient  ouvertes  à  la  solli- 
citation de  ses  parents  convaincus.  Rentrée 
chez  elle.  M"*  G***  s'était  procuré  du  vilrioU 
l'avait  bu  et  était  morte.  Ai/s.  L' 


*•» 


C 


4dS 


LES  DERNIERS  KERVEN 


semblable  aux  bastions  de  notre  fortification 
moderne.  , 

Les  descendants  du  sire  de  Rcrvcn  n'avaient 
fait  que  de  légères  réparations  au  manoir  pa- 
ternel, tant  il  avait  été  solidement  construit; 
et  environ  quatre  cents  ans  après  sa  fondation, 
c'est-à-dire  en  1470,  époque  où  nous  trans- 
portons le  lecteur,  on  n'y  avait  ajouté  que  de 
nombreuses  plates-formes  sur  lesquelles  repo- 
saient de  grosses  coulevrines,  formidables  en- 
gins dont  rinvention  avait  totalement  changé 
la  guerre  de  siège. 

Vers  le  milieu  du  mois  de  marsdc  cette  année, 
deux  hommes  se  promenaient,  un  soir,  sur  la 
terrasse  qui  dominait  la  tour  d'Orient;  ilsmar- 
chaientà  pas  lents  ets'arrètaicnt  souvent,  comme 
pour  traiter  avec  plus  de  soin  et  d'attention  le 
sujet  dont  ils  s'entretenaient.  L'un  semblait 
fort  âgé,  l'autre  pouvait  avoir  vingt-cinq  ans. 
Le  vieillard  parlait  avec  feu,  le  jeune  homme 
écoutait  avec  respect;  tous  deux  s'assirent  sur 
un  banc  de  pierre  et  continuèrent  leur  entretien. 

—  Mon  fils,  dit  en  souriant  avec  amertume  le 
sire  do  Kerven,  je  viens  d'entrer  dans  ma  soi- 
xante-quatorzième année;  certes  c'est  un  grand 
âge,  et  peu  d'entre  nous  l'atteignent;  mais  qui 
pourra  croire  au  récit  de  tout  ce  que  j'ai  vu, 
quand  le  tempes  aura  renversé  ces  murailles. 

—  Oui,  comme  mes  pères,  j'ai  été  saisi  du 
vertige!...  ilclasl  pour  quelques  belles  actions, 
que  ne  folies,  que  de  désespoirs,  que  de  larmes, 
que  de  sang!...  ^  Plus  tard  tu  sauras  peut- 
être,  et  je  souhaite  ne  jamais  te  l'apprendre, 
pourquoi  j'ai  loyalement  servi  la  maison  de 
Lancastre,  moi  qui,  par  tradition  paternelle, 
aurais  dû  donner  la  dernière  goutte  de  mon 
sang  aux  héritiers  légitimes  des  Plantagenet, 
nos  bienfaiteurs  ;  —  enfin,  quel  qu'en  soit  le 
motif,  reprit  le  vieillard  avec  un  sourire  amer, 
je  me  suis  jeté  avec  audace  au  milieu  des  ba- 
tailles; j'ai  failli  payer  de  ma  tète  mon  inébran- 
lable dévoûment;  j'ai  perdu  au  service  des 
rois  la  grande  fortune  de  mes  aïeux;  j'ai  ren- 
contré partout  la  corruption,  le  mensonge,  l'é- 
golsmc,  l'ingratitude!  le  corps  couvert  de  cica- 
trices, le  cœur  déchiré  de  blessures,  revenu 
enfin  à  mon  berceau  «^t  aux  tombes  de  la  fa- 
mille, je  me  trouve  heureux,  mon  enfant,  au- 
tant qu'on  peut  l'être  ici-bas. 

— Quand  vous  accusez  d'ingratitude  et  de  per- 


versité ceux  que  vous  avez  fréquentés,mon  père, 
vous  n'entendezparlcr  que  des  hommes,  car... 

—  J'entends  parler  de  tous,  mon  enfant,  re- 
prit avec  vivacité  le  sire  de  Kerven,  de  tous, 
hommes  et  femmes!...  Et  il  leva  les  yeux  an 
ciel  comme  pour  cacher  l'émotion  qui  l'agitaiL 

—  Cependant  votre  compagne,  mon  père, 
celle  que  vous  avez  tant  aimée?      •  ' 

— Ta  mère  !  oui,tudisvrai,  mon  fils  ;  et  attirant 
à  lui  le  front  d'Henri,  il  le  baisa  tendrement. — 
Ta  mère  était  une  noble  femme,  et  le  Seigneur 
a  béni  ses  entrailles  en  te  donnant  à  son  amour. 
Sois  toujours  plein  de  respect  pour  sa  mémoire, 
cela  te  portera  bonheur.  Mais,  enfant,  ne  cher- 
che pas. sa  semblable,  elle  était  seule  au 
monde!... 

—  Mon  père  interrompit  brusquement  Henri, 
voilà,  sur  la  route  de  Coutances,  un  chevalier 
qui  sans  doute  vient  au  château;  le  recevrez- 
vous? 

—  Sans  doute,  mon  enfant,  répondit  avec 
calme  et  douceur  le  sire  de  Kerven;  l'hospita- 
lité s'exerce  au  nom  de  Dieu. 

Et  comme  le  cavalier  s'arrêtait  contre  la  bar- 
rière du  premier  pont-levis,  pour  échanger 
quelques  paroles  avec  le  gardien  de  ce  poste 
avancé.  Le  sire  de  Kerven  s'appuya  sur  le  bras 
de  son  fils,  et,  regagnant  l'csealier  qui  condui- 
sait aux  étages  inférieurs,  il  lui  dit: 

—  Va  recevoir  notre  hôte ,  fais-lui  bon  ac- 
cueil :  s'il  désire  me  parler,  tu  l'introduiras, 
saqs  le  faire  attendre. 

PRESSENTIUENTS* 

Les  appartements  du  sire  de  Kerven  étaient 
situés  au  premier  étage  de  la  tour  du  Feu  ;  nous 
ne  parlerons  que  de  celui  où  le  vieux  guerrier 
se  préparait  à  recevoir  son  noble  visiteur.  C*é- 
tait  une  grande  salle  octogone,  tendue  de  ta- 
pisseries fort  anciennes,  représentant  des  mys- 
tères mêles  à  des  allégories  profanes.  Une  énor- 
me cheminée  en  granit  noir  occupait  tout  un 
côte  du  polygone,  et  l'on  voyait  à  tous  les  an- 
gles dos  armes  et  dos  trophées  de  chasse.  Au- 
dessus  de  la  cheminée,  on  avait  habilement 
sculpté  l'écusson  des  chevaliers  de  Kerven,  et  ce 
travail  montrait  en  relief  un  chevron  en  champ 
d'or,  accompagné,  en  pointe,  d'un  nid  d'éper- 
viers,  le  tout  timbré  d'une  couronne  de 
comte. 


LES  DERNIERS  KERVEN 


43» 


Fort  peu  de  temps  après  la  scène  que  nous 
avons  décrite  au  premier  chapitre,  pendant  que 
le  sire  de  Kerven,  assis  près  du  foyer,  sem- 
blait plongé  dans  une  rêverie  profonde  et  dis- 
traite,la  tapj<«erie  qui  cachait  l'entrée  de  la  salle 
fut  soulevée  par  Henri  qui  s'avança,  suivi  de 
l'étranger.  Le  comte  se  leva,  et,  sans  témoigner 
la  moindre  surprise,  après  avoir  attentivement 
examiné  le  nouveau  personnage,  il  lui  dit  : 
Soyez  le  bien-venu,  sire  Wenlock  :  au  nom  de 
qui  venez-vous  ?  que  nous  voulez-vous?  L'é- 
tranger fit  quelques  pas  en  avant,  et  remit  au 
seigneur  châtelain  une  lettre  fermée  aux  armes 
de  France  et  d'Angleterre,  en  lui  disant  :  de  la 
part  delà  reine  Marguerite. 

—  Lisez-nous  cela,  mon  fils,  reprit  le  vieux 
comte,  car  vous  nous  servez  à  la  fois  de  défen- 
seur et  de  chapelain. 

Henri  brisa  les  cachets,  et  porta  tour-à-tour 
sur  son  père  et  sur  le  messager  des  regards 
qui  semblaient  demander  s'il  devait  lire  à  haute 
Toix. 

—  Je  suis  instruit  de  tout  ce  que  vous  allez 
apprendre,  dit  aussitôt  le  cavalier;  cependant, 
ajouta-t-il,  comme  vous  aurez  à  prendre  une 
détermination,  après  avoir  lu  la  lettre  de  notre 
anguste  souveraine,  il  est  mieux  que  je  me  re- 
tire. —  Demeurez ,  messire ,  répondit  le  sei- 
gneur de  Kervcn  :  j'ai  toujours  agi  tète  haute, 
et  mes  déterminations  se  prennent  au  grand 
jour,  sans  peur  et  sans  contrainte.  Puis,  se  tour- 
nant vers  son  fils,  il  lui  dit  :  J'écoute,  mon  en- 
fant. 

Le  jeune  homme  déploya  le  parchemin ,  et 
lut  avec  une  joie  qu'il  s'efforçait  en  vain  d'é- 
toulTer,  les  lignes  suivantes  : 

«  A  notre  bon  et  loyal  serviteur  et  brave  che- 
valier, le  comte  de  Kerven ,  que  Dieu  protège, 
nous,  Marguerite  d'Anjou,  reine  d'Angleterre  : 
salut  en  Notre-Seigneur. 

«  Nous  vous  faisons  savoir  que  le  ciel  n^a  pas 
abandonné  la  cause  du  juste,  et  que  le  dieu  des 
armées  s'est  enfin  prononcé  pour  le  roi  légiti- 
me. L'heure  de  venger  les  victimes  de  la  san- 
glante journée  de  Towton  (1)  est  venue.  Le 

(1)  La  bataille  de  Thowton  et  Saxton,  livrée  entre 
les  deux  viUages  de  ce  nom,  dans  le  Yorksire,  par  les 
troupes  de  Henri  VI,  à  Edouard  IV.  Cette  bataille 
décida  du  sort  des  Lancastriens,  elle  se  donna  le  20 
mars  1 461  ;  et  au  mois  de  juin  la  même  année,  Edouard 
.V  était  oottronné  à  Westminster. 


I  porteur  de  ce  message  vous  racontera  les  évé- 
nements qui  font  pencher  vers  nous  la  balance 
divine  :  la  discorde  est  au  camp  d'Yorck,  la  cour 
de  France  nous  vient  en  aide ,  et  bientôt ,  la 
rose  des  Lancastrcs  reprendra  sa  place  au  trône 
où  chancelle  l'usurpateur.  Accompagnée  de  no- 
tre auguste  et  bicn-aimé  fils,  nous  espérons  re- 
joindre sous  peu  les  braves  qui  préparent,  au 
prix  de  leur  sang,  notre  triomphe  ;  et  nous  ré- 
clamons vos  conseils ,  ainsi  que  les  services  de 
l'héritier  de  votre  illustre  renommée  ;  c'est  en 
lui  que  le  roi  veut  récompenser  le  zèle  du  plus 
dévoué  de  ses  amis. 

«  Fait  à  Nancy,  le  30  mars  1470. 

«  Marguerite.  » 

• 

Le  sire  de  Kerven ,  pendant  la  lecture  de  cette 
lettre,  avait  constamment  attaché  son  regard 
sur  le  visage  de  son  fils  ;  il  avait  remarqué  avec 
chagrin  l'émotion  qui  troublait  la  voix  du  lec- 
teur; et,  lorsque  celui-ci  lui  remit,  d'une  main 
tremblante,  la  feuille,  dont  il  semblait  se  sépa. 
rer  à  regret,  son  père  se  tourna  vers  le  cavalier 
et  lui  dit  :  Vous  exprimerez  à  la  reine  toute  la 
reconnaissance  que  lui  garde  le  comte  de  Ker- 
ven pour  la  distinction  dont  elle  veut  Thono- 
rer  ;  vous  lui  direz  que  mes  vœux  l'accompai» 
gnent  dans  son  entreprise,  dont  Dieu  seul  peut 
apprécier  l'équité  ;  que  vous  m'avez  trouvé  dans 
la  demeure  de  mes  ancêtres ,  plus  pauvre  que 
tous  ceux  dont  je  porte  le  nom  ;  vieux ,  chétif 
et  sans  forces  pour  aller  lui  donner  des  conseils 
dont  sa  sagesse  n'a  que  faire  ;  enfin,  sir  Wen* 
lock,  ajouta  le  comte,  en  regardant  de  nouveau 
son  fils  d'un  œil  sévère,  vous  lui  direz  qu'après 
avoir  donné  ma  fortune,  mon  repos,  mon  sang» 
pour  le  salut  de  sa  dynastie,  je  ne  peux  coo» 
sentir  à  lui  donner  mon  enfant,  auquel  j'ap- 
prends chaque  jour  l'oubli  des  hommes  et  des 
grandeurs.  Ceci  étant  dit  une  fois  pour  toutes» 
mcssire,ce  château  vous  est  ouvert,  comme  à  tout 
passant,  c'est  le  droit  de  l'hospitalité  ;  vous  n'y 
êtes  pas  seulement  libre ,  vous  y  êtes  maître  ; 
et,  à  notre  table  comme  à  notre  feu,  yous  aurez 
la  place  d'honneur  pour  tout  le  temps  qu'il 
vous  plaira. 

A  peine  cette  brusque  façon  de  répondre  à 
un  éclatant  témoignage  de  la  laveur  royale 
avait-elle  été  exprimée;  à  peine  le  vieux  sei- 
gneur avait-il  achevé  ses  offres  d'hospitalité  si 


4â0 


LES  DEUiNIERS  KERVEN. 


noble  et  si  généreuse  »  qu'un  jeune  page  écarta 
les  doubles  rideaux  qui  cachaient  l'une  des  por- 
tes de  Tappartement,  et  se  tint,  immobile  et  si- 
lencieux, adossé  contre  les  plis  de  la  tapis- 
serie. 

Le  sire  de  Kerven  étendit  la  main  comme 
pour  inviter  son  hôte  à  le  suivre ,  et ,  lo  diri- 
geant, il  entra  dans  la  salle  où  on  avait  dressé 
le  souper.  Henri  et  le  cavalier  échangèrent  un 
regard  de  surprise  et  d*intclligence,  puis  rejoi- 
gnirent le  vieux  comte  qui  leur  assigna  leurs 
places.  Le  page  referma  les  portières ,  et  vint 
s'accouder  au  dossier  du  fauteuil  de  son  maî- 
tre. I 

Les  convives  étaient  au  nombre  de  six.  Le 
comte  avait  son  fils  à  sa  droite,  et  un  vieillard 
à  longue  barbe  grise  à  sa  gauche.  Cet  homme 
avait  un  visage  dur  et  sévère,  qui  allait  bien  à 
sa  taille,  haute  et  riche,  malgré  le  poids  dont 
les  ans  Tavaient  chargé.  11  demeurait  grave  et 
silencieux,  attentifaux  paroles  et  aux  gestes  du 
sire  de  Kerven,  composant  sa  physionomie  sur 
Texpression  que  prenait  celle  de  son  maître , 
c'était  rintcndant  du  château ,  on  le  nommait 
Pierre  de  Lamorge.  Les  fonctions  paisibles  qu*il 
exerçait  juraient ,  en  quelque  sorte ,  avec  la 
▼erdeur  de  sa  vieillesse  et  le  feu  de  son  regard  ; 
on  devinait  aisément  que  cette  tète  altièrc,  que 
ce  visage  mâle ,  que  ces  membres  encore  ner- 
veux n'avaient  pas  été  vaincus  par  les  années 
sans  s'être  mêlés  aux  actions  bruyantes  de  leur 
bel  âge.  Pierre  de  Lamorge  ayait  suivi  le  comte 
de  Kerven  dans  toutes  ses  expéditions,  il  avait 
partagé  ses  dangers  en  qualité  d'écuyer,  et 
Tancien  compagnon  de  guerre  était  encore  un 
vieil  ami  dons  la  retraite.  Le  page  accoudé  au 
(àatcuil  du  comte  était  fils  du  brave  intendant; 
et,  par  une  rencontre  toute  sympathique ,  les 
deux  guerriers,  après  avoir  lutté  contre  les  re- 
vers de  la  fortune  et  les  caprices  des  batailles, 
s'étaient  retirés  sous  un  môme  toit,pour  y  nour- 
rir un  même  sentiment  de  haine  contre  les 
hommes,  et  pour  caresser  une  même  pensée 
d^amour,  celle  dP  préparer  à  deux  enfants  ché- 
ris un  avenir  sans  ambition ,  sans  malheurs. 
Les  deux  frères  d'armes  avaient,  Tun  pour  l'au- 
tre, une  égale  estime  ;  le  respect  et  le  dévoû- 
ment  absolus  de  l'écuyer  pour  son  maître  mct^ 
talent  seuls  une  différence  dans  leurs  relations. 


En  tout  et  pour  tout,  le  premier  n'était  que 

l'ombre  du  second. 

•    L^étrangcr  était  assis  en  face  du  comte ,  et» 

aux  deux  bouts  de  la  table  se  tenaient,  dans  une 

attitude  réservée,  le  chef  de  la  vénerie  et  le 

maître  des  écuries,  l'un  nommé  Raoul,  l'autre 

Garik. 

—  Messire  Wenlock,  demanda  Henri,  est-il 
vrai  que  le  roi  et  toute  la  cour  habitent,  dans 
ce  moment,  Âmboise? 

Le  sire  de  Kerven  et  l'intendant  échangèreot 
un  regard  rapide  et  triste. 

—  Le  roi  Louis  promet  merveille  à  sa  pa-» 
rente ,  la  grande  reine  d'Angleterre.  Pour  la 
distraire  de  ses  malheurs,  il  lui  prépare  à  Am- 
boise une  réception  magnifique.  11  relève  son 
courage,  quelquefois  abattu ,  par  des  espéran- 
ces qui  embellissent  l'avenir.  11  est  peu  de  sei- 
gneurs en  France,  ajouta  le  cavalier  en  baissant 
la  voix,  qui  ne  se  sentent  entraînés  à  secourir 
de  si  nobles  infortunes ,  tant  par  honneur  que 
par  galanterie.  —  L'honneur  est  un  vain  mot 
qui  ne  couvre  que  des  mensonges ,  répondit 
froidement  le  comte  de  Kerven  ;  quant  à  votre 
galanterie,  c^est  un  filet  jeté  par  l'enfer  au  mi- 
lieu des  hommes  assez  sots  pour  s*y  laisser 
prendre.  Le  roi  Louis  XI  comble  de  bontés  sa 
parente  Marguerite,  dites-vous;  et  il  médite 
évidemment  la  ruine  du  roi  René,  son  père^ 
qu'il  chassera  bientôt  du  duché  d'Anjou ,  son 
dernier  apanage.  On  prétend  que  le  comte  de 
Warwick  offre  ses  services  à  la  reine ,  ajouta 
brusquement  et  avec  une  froideur  évidemment 
simulée  le  sire  de  Kerven ,  voilà  un  puissant 
auxiliaire.  —  Le  comte  est  attendu  à  Calais,  il 
est  en  pleine  disgrâce  à  Londres.  —  Mais  est-il 
sûr  de  la  garnison  de  Calais?  —  Il  en  est  le 
gouverneur  ;  d'ailleurs,  il  n'a  peut-être  répandu 
le  bruit  de  ce  voyage  que  pour  mieux  tromper 
la  surveillance  des  côtes...  Le  duc  de  Clarencc 
l'accompagne.  —  Et  que  fait  le  vieux  roi  Ré- 
né  ?  Est-il  toujours  assez  sage  pour  ne  s'occn- 
per  que  de  peinture  ?  — 11  fait  des  poèmes,  en- 
tre autres,  Y  Abusé  en  cour;  on  prétend  que 
c'est  un  livre  admirable.  — >  Le  titre  ast  fécond 
et  promet.  Pauvre  vieux  prince!  roi  de  Sicile  , 
duc  de  Bar,  duc  d'Anjou,  comte  de  Provence^ 
et  ne  possédant  rien  qu'une  famille  malheu- 
reuse, qu'un  CQBur  trop  vertueux! 

Cette  pensée ,  exprimée  d'une  voix  grave  et 


LES  DERNIERS  RERVEN 


4  il 


diagrine,  interrompit  la  conversation,  qu'au- 
cun des  conyives  n*osa  renouer  ;  et  le  repas  s V 
cheva  dans  un  profond  silence. 

—  Mon  fils«  reprit  enfin  le  comte  de  Rerven, 
TOUS  conduirez  notre  hôte  dans  les  appartements 
qui  loi  sont  préparés;  et  vous  mettrez  tout  à  sa 
disposition  dans  ce  château  ;  faites  honneur  et 
largesse,  allez. 

Le  jeune  homme  se  leva,  le  sire  Wenlock  en 
fit  autant;  et  s*adressant  au  vieillard,  il  lui 
dit: 

—  Monseigneur,  au  nom  de  la  reine  et  de  sa 
noble  cause,  je  vous  remercie  de  votre  accueil 
loyal  et  généreux;  je  regrette,  mais  je  respecte 
vos  inébranlables  déterminations  ;  recevez  mes 
vœux  et  mes  adieux.  —  Nous  quittez-vous  donc 
déjà,  demanda  le  châtelain  ?— Non,  mais  une 
heure  avant  le  jour ,  je  reprendrai  ma  route  ; 
mes  moments  sont  comptés ,  ils  ne  m'appar- 
tiennent pas.  —  Faites ,  répondit  le  comte ,  et 
que  Dieu  vous  garde. 

11  rendit  de  la  main  le  salut  plein  de  respect 
que  lui  fit  l'étranger,  puis  suivant  son  fils  du 
regard,  il  sembla  méditer  quelque  pensée  dou- 
loureuse, car  il  se  retourna  brusquement  vers 
les  autres  convives,  leur  donna  Tordre  de  sor- 
tir, et  posant  la  main  sur  Fépaule  de  Finten- 
dant^  il  le  retint  à  son  côté. 

—  Ange,  dit-il  au  petit  page,  tenez-vous  dans 
la  pièce  voisine,  et  soyez  prêt  à  repondre  quand 
je  vous  appellerai. 

L'enfant  obéit  à  l'instant  même,  et  les  deux 
guerriers,  se  trouvant  seuls,  se  regardèrent 
quelque  temps  avec  inquiétude. 

—  A»*tu  remarqué  la  figure  de  cet  homme? 
demanda  le  comte?  —  Oui,  monseigneur;  et 
avei-vous  remarqué  le  front  radieux  de  votre 
fils? —  Eh  bien!  quelle  conséquence  tires-tu 
dates  observations?  —  Qu'il  y  a  un  complot 
tramé  entre  ce  cavalier  et  sir  Henri  ;  que,  dans 
ce  moment  même ,  ils  sont  en  conférence ,  et 
que  nous  sommes  menacés  de  quelque  grand 
malheur  ;  je  dis  nous ,  car  j'ai  mes  raisons  de 
croire  que  je  dois  partager  jusqu'à  la  fin  voii 
infortunes. 

Ce  dernier  mot  sembla  tirer  le  eomta  do  la 
rêverie  où  il  était  tombé. 

—Quelles  sont  tes  raisons?  demanda-t-il. 
—  J'ai  toujours  ajouté  foi  aux  pressentiments, 


et  je  n'ai  jamais  négligé  les  avis  que  nous  en- 
voie la  Providence  sous  les  formes  les  plus  vul- 
gaires. L'histoire  de  ma  vie  entière  n'est  qu'un 
souvenir  de  la  vôtre,  vous  en  rappeler  les  évé- 
nements saillants  serait  rouvrir  toutes  les  bles- 
sures de  votre  cœur  ;  je  me  contente  donc  de 
vous  dire  que-  chaque  catastrophe  de  mes 
soixante  années  d'existence  active  et  laborieuse 
avait  été  tristement  pressentie,  et  qu'hier  cette 
voix  sinistre  et  mystérieuse ,  qui  ne  s'est  fait 
entendre  que  pour  mon  malheur ,  s'est  tout  à 
coup  élevée  dans  mon  âme  et  m'a  fait  trembler 
comme  le  rugissement  du  lion  fait  trembler  un 
coursier.  Votre  page ,  messire,  ce  pauvre  en- 
fant, mon  seul  espoir,  ma  seule  joie,  votre  page 
dormait  hier  dans  son  alcôve ,  près  de  votre 
chambre.  Je  lui  avais  promis  de  lui  laisser  mon- 
ter dans  la  matinée  le  cheval  de  sir  Henri  ;  et 
il  était  convenu  entre  nous,  que  j'irais  l'éveil- 
ler de  fort  bonne  heure.  Je  m'attendais  bien  à 
être  devancé  par  ce  petit  espiègle,  et  à  le  trou- 
ver prêt  malgré  ma  diligence.  Arrivé  près  de 
son  lit,  j'écartai  ses  rideaux  ;  il  dormait,  et  je 
contemplai  avec  orgueil,  avec  bonheur  son  vi- 
sage paisible  et  doux,  ses  cheveux  blonds  ré- 
pandus sur  son  cou ,  ses  yeux  voilés  de  longs 
cils  d'or;  et  j'écoutai  dans  l'extase  le  bruit  lé- 
ger de  sa  respiration.  Tout  à  coup  ses  membres 
s'agitent,  son  front  se  plisse,  ses  yeux  s'ouvrent 
à  demi ,  son  teint  se  colore ,  une  sueur  abon- 
dante couvre  ses  joues ,  et  de  ses  lèvres  con- 
tractées s'échappent  des  mots  confus  et  entre- 
coupés :  «  Monseigneur  Henri  !..  prenez  gar- 
de!,. dU  vous  (roAtt!..  Oh\  vous  mê  faUesn 
mail..  Comme  Us  me  font  mal\..  Madame]. ..- 
Madamel...  Henril...  fienrt!...  Ifonpéra!...  » 
Effrayé ,  je  mis  la  main  sur  son  front;  il  s^é- 
veilla  en  sursaut,  et  achevant  son  rêve  dans  mei^ 
bras,  où  il  s'était  jeté  tout  elRiré,  il  me  dit  ea 
pleurant  :«  Mon  père!  mon  pèro!...  ^dl  là^ 
foi  mail  bien  mail  »  Ses  doigts  blancs  et  roses 
se  portaient  à  son  cou...  Puis  il  me  regarda,  eif 
fixant  ses  grands  yeux  bleus  sur  les  miens,  mcf 
fit  UB  sourire  enivrant ,  et  me  dit  de  sa  chèro 
petite  voix  câline  :  «  Partons;  nou?  irons  ton** 
jours  au  galop,  n'est-ce  pas?  »  Le  souvenir  de 
notre  promenade  lui  était  seul  revenu  ;  je  n'ai 
pu  tirer  aucune  explication  de  ce  rêve.  — 11  est 
étrange  !  s'écria  le  comte  de  Kerven.—  Oh!  je 
.  n'ai  pas  fini,  attendez... 


442 


LES  DERNIERS  KERYEN 


Et    rinlcndant   reprit    après    une    courte 
pause  : 

—  Pendant  que  mon  fils  s*babillait  et  que  je 
souriais  à  son  joyeux  empressement,  une  pen* 
9^^  rapide  et  fatale  traversa  mon  esprit,  je  crus 
retrouver  dans  ce  rôve  étrange,  Tun  de  ces  mys- 
térieux avertissements  querenfer  m*a  sans  cesse 
envoyés  ;  mon  sourire  se  glaça  sur  mes  lèvres, 
mes  yeux  se  voilèrent  de  larmes ,  et  pour  me 
•dérober  aux  caresses  enjouées  du  pauvre  en- 
fant ,  je  sortis  de  sa  petite  chambre  en  lui  di- 
sant de  m'aitcndre  dans  la  cour.  Seul  et  livré  à 
mes  pressentiments ,  marchant  sans  but ,  sans 
Tolonté,  sans  intention ,  je  me  suis  arrêté  de- 
vant la  chambre  de  sir  Henri;  là,  devant  sa 
porte,  je  me  suis  accusé  de  folie ,  de  vertige, 
•d'impiété;  j'ai  prié  le  Seigneur;  je  lui  ai  dit 
que  j*étais  bien  ingrat,  puisque  je  doutais  de 
tes  bontés,  de  sa  miséricorde,  de  sa  justice,  en 
prévoyant  des  malheurs  impossibles,  au  lieu  de 
le  glorifier  pour  le  trésor  de  beauté ,  de  can- 
deur et  de  tendresse  qu'il  avait  donné  à  mes 
vieux  jours.  Oui,  comte,  j'ai  prié  avec  ferveur, 
j'ai  fléchi  le  genou  devant  le  maître  des  des- 
tinées ;  mais  quand  je  me  relevai  de  mon  hum- 
ble attitude,  le  bon  ange  qui  priait  dans  mon 
âme  s'était  envolé.»,  une  main  sanglante  me 
montra  la  porte  de  sir  Henri,  et  la  voix  infer- 
nale me  cria  :  «c  Entre...  »  J'entrai  l  —  Après... 
dit  le  chevalier  en  fixant  sur  le  conteur  un  re- 
gard fauve  et  sinistre. — Le  plus  grand  silence 
régnait  dans  l'appartement,  reprit  l'intendant  ; 
je  m'arrêtai ,  après  avoir  fermé  la  porte  der- 
rière moi.  Mes  traits  me  semblaient  boulever- 
sés, mes  mains  tremblaicat,  mes  genoux  cé- 
daient sous  le  poids  de  mon  corps.  Enfin  je 
m'approchai  du  lit  où  reposait  votre  enfant,  et 
je  le  vis  endormi  d'un  doux  sommeil,  le  sou- 
rire aux  lèvres,  le  bonheur  sur  le  front.  J'ad- 
mirais ce  visage ,  où  l'on  retrouve  la  mâle  no- 
blesse du  vôtre,  et  je  senuiis  s'éflacer  mes  der- 
nières sensations  d'épouvante ,  lorsque  j'aper- 
çus dans  la  main  du  chevalier  un  billet  légère- 
ment froissé  et  entr'ouvert.  La  curiosité  l'em- 
porta sur  le  respect,  sur  le  devoir,  et  je  pris  ce 
papier  sans  éveiller  son  heureux  possesseur  ;  je 
l'ouvris...'  il  contenait  une  boucle  de  cheveux 
bruns  magnifiques.  —  Des  cheveux  de  femme  1 
s'écria  le  comte  avec  une  sorte  d'effroi.  —  Oui, 


monseigneur,  des  cheveux  de  femme  ;  et  je  lus 
ces  mots  : 

«Songe,  ami,  qu^en  te  donnant  ce  gage  de 
mon  amour ,  je  t'ai  donné  ma  vie;  songe  que 
rien  au  monde  ne  saurait  te  ravir  à  ma  pen- 
sée, que  j'aurai  pour  t'aimer  le  cœur  d'une 
femme  et  le  courage  d'un  homme ,  et  que  la 
mort  même  ne  peut  désunir  nos  âmes...  » 

—  Oh  !  toujours  le  môme  langage  !  Cœur  de 
femme  et  mensonge ,  cœur  de  femme  et  trahi- 
son !  voilà  tout ,  voilà ,  s'écria  de  nouveau  le 
comte. 

Puis,  se  remettant  aussitôt  de  son  emporte- 
ment, il  ajouta  d'une  voix  chagrine  : 

—  Achève...  —  En  lisant  ces  lignes,  toutes 
mes  frayeurs  me  revinrent,  plus  nombreuses 
et  plus  hardies  ;  je  m'approchai  de  la  fenêtre 
pour  mieux  me  convaincre  de  ce  que  je  n'avais 
que  trop  bien  lu,  et  je  vis...  —  Achève,  répéta 
le  sir  de  Kerven  avec  force.  —  J'avais  bien  lu^ 
mcssire,  et  ces  lignes  d'amour  étaient  tracées 
avec  du  sang.  —  Oui ,  continua  le  comte  «  je 
les  reconnais  là!  pour  donner  plus  de  force  à 
leurs  serments,  elles  ont  le  grand  courage  de 
se  faire  une  égratignure,  et  elles  écrivent  leurs 
mots  d'enfer  avec  du  sang!..  Oh!  mon  Dieu  ! 
mon  Dieu  !  n'était-ce  pas  assez  de  ma  pauTre 
vie,  de  mes  douleurs,  de  mes  blessures?  tous 
fallait-il,  vous  faut-il  encore  mon  enfant?  ne 
me  l'avez-vous  donné  que  pour  lui  faire  un  sort 
semblable  au  mien?..Etce  billet,  où  est-il?  — 
Hors  de  moi,  reconnaissant  plus  que  jamais  le 
doigt  de  la  fatalité  dans  ce  rôve  cfi'rayant  que 
je  faisais  tout  éveillé ,  je  jetai  sur  le  lit  de  sir 
Henri  ce  papier  qui  charmait  ses  doux  songes, 
et  je  m'éloignai.  Avant  de  quitter  la  chambre 
de  votre  fils,  je  voulus  le  contempler  encore... 
Il  dormait  toujours ,  le  visage  empreint  de  ce 
bonheur  que  donne  un  premier  amour  ! 

En  achevant  ces  mots,  Pierre  de  Lamorge  se 
renversa  sur  le  dossier  de  sa  chaise  et  demeura 
immobile,  livré  à  ses  tristes  méditations. 

Un  silence  grave  et  morne  régna  longtemps 
entre  les  deux  vieillards  ;  enfin  le  sire  de  Ker- 
ven leva  les  yeux  sur  l'intendant  et  le  tira  de 
sa  méditation  par  ces  mots  : 

-~  Le  billet  était-il  signé?  —  U  était  signé 
Margaret. 

Le  comte  réprima  un  tressaillement  qui  agita 
tout  son  corps. 


LES  DERNIERS  KERVEiN 


443 


—  Rien  de  plus  ?  ajouta-t-il. — Rien  de  plus. 
—  Et  pourquoi  n'es-tu  pas  venu  aussitôt  me 
faire  part  de  cette  découverte  ?  —  Je  Teusse 
fait,  monseigneur ,  si  j'avais  conservé  quelque 
calme  ;  mais  le  trouble  de  ma  pensée  m'a  ravi 
toute  présence  d'esprit. 

Aussitôt  le  comte  de  Kerven  saisit  une  clo- 
chette d'argent  qui  était  à  sa  portée,  la  fit  tin- 
ter vivement,  et  le  jeune  page,  écartant  les  ri- 
deaux de  la  chambre  voisine,  montra  sa  figure 
rose  et  blonde,  en  secouant  les  longues  boucles 
qui  flottaient  sur  son  cou. 

—  Venez  ici,  Ange,  approchez  là,  tout  près, 
dit  le  comte. 

Le  gracieux  enfant  se  plaça  respectueusement 
entre  les  deux  vieillards. 

—  Vous  êtes  dévoué  à  sir  Henri,  dit  le  com- 
te. —  Autant  qu'à  vous,  monseigneur.  —Beau- 
coup plus  qu'à  moi,  sans  doute,  reprit  sévère- 
ment le  comte. 

Le  page  baissa  la  tête. 

—  Ecoutez,  Ange,  quel  que  soit  votre  atta- 
chement pour  mon  fils ,  vous  êtes  ici  à  mon 
service,  et  je  suis  plus  que  votre  suzerain,  je 
suis  l'ami  de  votre  père,  vous  devez  m'obéir, 
et  n'obéir  qu'à  moi. 

L'enfant  garda  un  profond  silence  ;  les  deux 
vieillards  échangèrent  un  coup  d'œil  rapide. 

*-  Tenez-vous  prêt  à  partir  demain  matin , 
au  point  du  jour  pour  Calais. 

Le  page  s'inclina  profondément  en  signe  d'o- 
béissance; son  front  ne  trahit  aucune  surprise, 
aucun  embarras.  Le  comte  étendit  la  main  en 
signe  d'adieu  et  le  congédia. 

—  Ils  n'ont  aucun  projet  arrêté,  dit  l'inten- 
dant aussitôt  qne  son  fils  eut  quitté  l'apparte- 
ment. —  Cet  enfant  est  plus  rusé  que  vous  et 
moi,  compère;  il  n'est  pas  tombé  dansle  piège 
que  je  lui  tendais  ;  mais  à  demain  :  je  vais 
éclaircir  ce  mystère  ;  Dieu  nous  garde,  mon 
ami!  tes  rêves  m'ont  épouvanté. 

L'intendant  se  leva,  salua  le  comte  et  sortit. 
Le  sire  de  Kerven  posa  ses  deux  coudes  sur  la 
table,  et,  la  tête  dans  ses  deux  mains ^  il  de- 
meura silencieux  et  immobile  comme  les  gran- 
des figures  qui  ornaient  les  tapisseries  de  la 
salle. 

LE  MESSAGE. 

—  Ainsi  donc,  à  demain,  sir  Henri  ;  dormez 


I  en  paix,  nous  avons  six  heures  devant  nous,  et 
la  route  est  longue  de  Goutanccsà  Amboise.*— 
A  demain,  sire  Wenlock;  nous  avons  tout  et 
qu'il  faut  en  voyage ,  bonne  monture  et  bon 
courage.  —  Au  point  du  jour ,  rendu  aux  fon- 
drières :  c'est  entendu,  n'est-ce  pas  ?  —  Je  ne 
vous  ferai  pas  attendre.  —  Touchez  là,  et  sur 
parole?  —  Parole  de  chevalier,  milord,  c'est 
tout  vous  dire. 

Ce  dialogue  avait  lieu  dans  la  chambre  de 
Henri  de  Kerven ,  entre  l'étranger  et  le  jeune 
chevalier. 

—  Ne  craignez-vous  aucune  indiscrétion  de 
la  part  de  cet  enfant ,  messire  ?  —  Je  compte 
plus  sur  la  fidélité  de  mon  petit  ami  que  sur 
mon  propre  courage,  demain,  pour  quitter  mon 
vieux  père,  milord  ;  cet  enfant  est  sûr,  discret, 
loyal  et  brave.  Nous  sommes  frères  et  devons 
l'être  à  vos  yeux.— Soit,  tout  est  pour  le  mieux, 
reprit  l'étranger  ;  et  faisant  un  pas  vers  la  fe- 
nêtre, il  ajouta  :  Voilà  le  château  tout  entier 
endormi,  nous  sommes  fous  de  veiller  aussi 
tard  ;  je  vous  quitte. 

Et  il  se  dirigea  vers  la  porte  ;  sir  Henri  l'ac- 
compagna, ils  sortirent. 

Au  même  moment  un  petit  bruit  retentit 
dans  la  chambre ,-  et  une  porte  cachée  dans  la 
boiserie  tourna  lentement  sur  ses  gonds.  Un 
homme  enveloppe  d'un  large  manteau  entra  ; 
s^arrêtant  au  premier  pas,  il  jeta  un  regard  ra* 
pide  autour  de  lui,  se  découvrit  le  visage,  puis, 
entendant  marcher  dans  l'antichambre,  il  se  ré- 
fugia derrière  les  draperies  qui  se  trouvaient 
à  sa  portée. 

Le  chevalier  referma  la  porte  sur  lui,  se  pro- 
mena lentement  dans  sa  chambre,  rasa  souvent 
le  rideau  qui  abritait  son  mystérieux  témoin,  et 
ne  pouvant  contenir  plus  longtemps  le  torrent 
de  ses  pensées,  il  s'écria  en  joignant  les 
mains  : 

—  Oh!  partir!  partir!  te  revoir ,  te  suivre, 
t'adorer,  Marguerite!  bientôt  et  pour  toujours! 
quel  espoir  !  quel  beau  rêve  !..  Mais  mon  père, 
mon  pauvre  bon  vieux  père  !  Quelle  nuit  l  corn* 
ment  dormir  !..  Demain  1  oh  !  demain  1.. 

En  ce  moment  de  nouveaux  pas  retentirent 
dans  l'antichambre,  et,  sans  s'être  annoncé,  le 
jeune  page  entra  en  courant  vers  son  jeune 
maître,  et  lui  dit  d'une  voix  chagrine  : 

—  Monseigneur  !  monseigneur,  qu'il  me  tar« 


44i 


LES  DERNIERS  KERVEN 


dait  de  vous  voir!  —  Allons,  vilain,  vous  me 
câlinez  pour  que  je  ne  vous  gronde  pas.  D*où 
venez-vous ,  si  tard  ?  Je  vous  attends  depuis 
bientôt  deux  heures.  -~  Pas  de  fâcherie ,  mon 
chevalier,  pas  de  grondcrie,  surtout  ;  Je  viens 
d'en  entendre  de  reste,  —  Qui  donc  t'a  gron- 
dé, mon  Benjamin  %  —  Votre  noble  père,  d'a- 
bord ,  ensuite  le  mien.  —  Et  pourquoi ,  cher 
petit?  —  Pour  vous,  méchant.  —  Toujours  pour 
moi  :  tu  finiras  par  me  détester;  et  qu'avons- 
Dous  donc  fait?  —  Oh  !  bien  des  choses,  dit  en 
souriant  le  gracieux  enfant,  d'abord  vous  m'ai- 
mez bien,  et  puis  je  vous  aime  trop.  —  Tu  es 
fou,  frère.  —  Pas  du  tout;  notre  grande  ami- 
tié leur  a  fait  croire  à  quelque  complot  tramé 
entre  nous  ;  la  présence  du  lord  Wenlock,  quel- 
ques-uns de  vos  gros  soupirs  peut-être,  je  ne 
sais  quoi,  enfin  ;  et  M.  le  comte  m'a  ordonné 
de  partir  demain  matin  pour  Calais. — Toi  par- 
tir, me  quitter!...  Jamais  n'est-ce  pas?  —  Ja- 
mais !  Je  ne  vous  quitterai  que  pour  mourir , 
monseigneur,  vous  le  savez  bien.  —  Viens  que 
je  t'embrasse  ;  pour  cette  jolie  réponse,  choisis 
ce  qui  te  plaira  dans  tout  ceci. 

Le  page  sauta  avec  l'agilité  d'un  fifton  sur 
une  panoplie. 

—  Ce  beau  poignard,  dit-il?  —  Prends-le  !. . 
Pourquoi  n'cst-tu  pas  venu  aussitôt  m'apporter 
cette  mauvaise  nouvelle?  lord  Wenlock  aurait 
voulu  te  voir.  —  Vous  en  parlez  bien  à  votre 
aise,  messire;  est-ce  qu'après  la  réprimande  de 
votre  père ,  je  n'ai  pas  dû  recevoir  celle  du 
mien  ;  et  cela  dans  une  grande  galerie  bien 
firoide  :  j'en  suis  encore  tout  transi  ;  laissez^moi 
me  chaulTer  un  peu.  A  quelle  heure  partons- 
nous  décidément?  —  Un  peu  avant  le  jour.  — 
Bon,  ils  seront  bien  habiles  s'ils  savent  courir 
après  nous  ;  il  ne  restera  que  des  râteliers  à 
récurie  ;  et  puis,  vous  avez  longuement  causé, 
n'est-ce  pas?  il  vous  a  parlé  d'elle  ?  sait-il  bien 
nconter  tout  cela?  vous  aime-t-elle  toujours 
autant?  est-elle  toujours  aussi  belle?  m'aime- 
r»*t-elle  un  peu  ?  Mais  parlez  donc  !  —  Tu  es 
charmant,  avec  tes  petites  questions...  oui, 
nous  n'avons  parlé  que  d'elle  et  de  la  reine. 
Mais  éooute-moi,  j'ai  eu  plus  qu'un  récit,  plus 
qu'une  causerie,  j'ai  reçu  une  lettre,  une  lon- 
gue lettre.  —  Oh  1  lisez-la  moi,  mon  bon  frère; 
elle  dit  de  si  belles  choses!  J'écoute,  tenez,  je 
ne  bouge  plus,  je  n'ai  plus  froid  :  me  voilà,  li- 


sez. Et  s'asseyont  parterre,  le  bel  enfont  s'ae- 
couda  sur  les  genoux  du  chevalier  qui  tira  de 
son  sein  le  papier  chéri.  —  La  voilà,  cette  let- 
tre, et  je  vais  te  la  lire ,  parce  que  tu  es  mon 
ami,  mon  frère  ;  elle  et  toi,  Ange,  vous  deux  et 
mon  père,  voilà  mes  afléctions  bénies,  mes 
trois  trésors  d'amour  et  d'amitié,  mes  trois  ser- 
ments sacrés. 

Pendant  qu'il  parlait,  le  page  lui  souriait  et 
serrait  une  de  ses  mains.  Le  chevalier  ouvrit  b 
lettre  et  lut  à  demi-voix  : 

«  Ami  bien  cher,  cette  lettre  te  sera  remise 
par  l'un  des  nôtres ,  le  lord  Wenlock ,  homme 
loyal  et  brave,  attaché  aux  malheurs  de  la  rei- 
ne, comme  il  le  fut  à  sa  puissance  ;  c'est  te  dire 
qu'il  mérite  ta  confiance  et  qu'il  a  toute  li 
mienne.  Tai  dû  surmonter  bien  des  frayeor» 
ayant  de  lui  livrer  «ne  partie  du  secret  qui  fait 
ma  vie  ;  mais  ma  seule  ressource,  mon  seule»* 
poir  étaient  en  lui  seul,  et,  sans  regrets ,  sus 
craintes  nouvelles  je  te  l'envoie.  Ami ,  te  paN 
lera-t-il  de  moi  comme  mon  pauvre  cœur  le  dé- 
sire et  l'espère?  saura-t-il  te  dire  tout  ce  que 
notre  séparation  me  coûte  de  soupirs  et  de  Ia^ 
mes?  saura-t-il  te  dépeindre  la  p&leur  de  mon 
visage,  le  dépérissement  de  tout  mon  être, 
qu'une  seule  pensée  consume ,  qu'un  seul  es- 
poir ranime,  qu'un  seul  rêve  fait  exister.  Non  : 
folle,  et  pauvre  folle  que  je  suis ,  je  me  berce 
d'illusions  menteuses,  car  quel  homme  peat 
bien  lire  dans  notre  oœur,  sur  nos  traits,  daas 
nos  yeux  ?  quel  homme  peat  nous  deviner,  nous 
comprendre  et  nous  traduire!  Notre  âme  est- 
faite  pour  souffrir,  car  Dieu  la  créa  pour  ai- 
mer... w 

Les  rîdeauX'fr'agitèrent  an  moment  où  la  voix 
du  lecteur  exprimait  avec  passion  octte  der- 
nière pensée.  Henr}  s'arrêta  brusquement,  et  dit 
au 


—  N'as-tu  rien  entcndut  —  Non ,  monsei- 
gneur! c'est  le  vent  qui  agite  vos  rideaux. 
Cette  fenêtre  est  entr'ouverte  :  je  vais  la  fer- 
mer. -^  Je  tremble  toujours  comme  un  mal- 
faiteurl  —Pourquoi  donc  tremblez-vous,  braw 
comme  vous  êtes  ?  —  Oh  !  cher  petit ,  la  pen- 
sée de  mon  vieux  père  ne  me  quitte  pas;  je 
crois  toujours  le  voir,  je  crains  son  regard  sé- 
vère; et  cependant  je  l'aime  bien  plus  que  je 
ne  le  crains  :  il  est  si  bon,  si  généreux.  Tiens, 
cet  amour  me  sera  latal  ;  ouds  n'importe  !  -* 


LES  DERNIERS  KERVEN 


445 


Fatal  !  à  vous  dont  je  serais  jaloux,  si  je  ne  vous 
aimais  plus  que  moi-même,  à  vous  si  heureux, 
à  vous  le  roi  du  monde ,  car  cette  lettre  vaut 
presqu*un  trône,  et  votre  amie  n'a  pas  d'égale 
parmi  les  reines...  oh  !  je  le  lui  dirai.  —  Cher 
bon  frère  cu  as  raison,<  je  me  plains  de  ma  ri- 
chesse; c'est  qu'elle  me  rend  fou  î  Voilà  vingt- 
cinq  années  que  je  consacre  à  mon  père,  jour 
par  jour ,  heure  par  heure  ;  est-ce  ma  faute  à 
moi,  si  mon  cœur  s'est  donné?  Non,  c'est  Dieu 
qui  l'a  voulu;  c'est  lui  qui  m'a  béni  en  elle. 
Mon  père  a  des  raisons  pour  détester  lés  fem- 
mes, pour  ne  croire  à  aucune  vertu,  à  aucun 
boâheur,  à  aucune  pureté  ;  mais  il  ne  la  con- 
naît pas.  Oh  !  s'il  la  connaissait  !  —  Pourquoi 
ne  pas  tout  lui  direl  quand  il  l'aura  vue,  il  fera 
comme  nous,  il  l'aimera.  —  Tout  lui  dire  !.. 
jamais,  non ,  jamais  ;  et  cependant  il  faut  que 
je  parte  demain,  dans  quelques  heures;  que  je 
m'éloigne,  que  je  le  laisse  ici,  dans  ce  château, 
où  il  ne  lui  restera  que  les  tombeaux  de  nos 
ancêtres ,  ses  chagrins  et  le  souvenir  des  in- 
grats qu'il  a  faits;  car  j'aurai  flétri  moi-même 
sa  dernière  espérance,  sa  dernière  joie ,  son 
amour,  et  rejeté  sa  dernière  bonté.  Je  le  sais, 
mon  frère,  je  suis  indigne,  je  suis  infâme,  mais 
j'aime,  j'aime  !  et  pour  elle,  après  avoir  donné 
mon  sang ,  mon  honneur ,  ma  piété  filiale,  eh 
bien!  je  donnerais  mon  âme!  Tu  es  heureux, 
toi,  tu  ne  comprends  rien  encore  à  ces  mou- 
vements du  cœur  ;  reste  longtemps  dans  cette 
calme  ignorance;  l'amour,  mon  enfant,  c'est  la 
joie  dans  le  malheur  et  le  sourire  dans  les  lar- 
mes. —  Je  ne  sais  pas  aimer,  dites-vous,  mon- 
seigneur ;  et  cependant  tout  ce  que  vous  ve- 
nez de  dire ,  je  l'avais  pensé  comme  vous  : 
comme  vous,  j'ai  un  père  adoré ,  yieux,  infir- 
me, mutilé  parla  guerre,  comme  le  vôtre; 
comme  vous,  je  vais  le  quitter.  Dieu,  que  vous 
avez  invoqué,  nous  mit  au  monde,  vous  et  moi, 
pour  nous  donner  sans  doute  une  destinée  pa. 
reiUe.  Mon  père  s^est  fait  le  compagnon  du  vô- 
tre. Maintenant ,  continuez  de  lire  cette  belle 
lettre  ajouta  le  page.  Gomme  elle  parle,  votre 
Marguerite!  comme  tout  ce  qu'elle  dit  remue 
\*àmé\  comme  elle  vous  aime  1  Lisez  encore, 
monseigneur.  A  la  femme  qui  m'écrirait  seulo- 
ment  deux  lignes  aussi  douces,  je  donnerais  ma 
vie  toute  entière... 
Henri  continua  : 


«  Je  passe  les  journées  à  xùq  contraindre,  et 
les  nuits  à  te  pleurer.  Souvenirs,  souvenirs! 
les  regrets  que  vous  me  laissez  sont  mon  uni- 
que bonheur.  Ami  !  garderas-tu  toujours  la  mé- 
moire de  nos  premiers  jours  heureux?  et  le  châ* 
teau  de  Goutances  sera-t-il  aimé  de  toi ,  tou- 
jours, comme  l'abri  de  ta  première  enfance  et 
le  berceau  de  ton  premier  amour  ?  Premier 
amour!  On  me  dit  chaque  jour  que  les  hom- 
mes sont  insconstants,  et  qu'ils  aiment  les  pau- 
vres femmes,  comme  le  soleil  aime  toutes  les 
fleurs  ;  cependant  Henri,  mon  frère,  je  ne  peux 
croire  à  ton  inconstance,  car  tu  m'as  juré  sur 
ton  père,  sur  tes  armes,  sur  ton  honneur,  que 
nous  serions  unis  pour  la  vie  ici-bas  comme 
pour  l'éternité  au  ciel.  Rappelle-toi  la  soirée,  où 
à  la  clarté  mourante  de  notre  astre  chéri ,  au 
son  grave  et  pieux  des  cloches  du  vieux  cou- 
vent de  Goutances ,  mes  deux  mains  dans  les 
tiennes ,  et  ton  cœur  dans  le  mien ,  tes  doux 
serments  m'ont  promis  le  bonheur. 

t  Je  crains  ton  père,  tout  en  l'aimant  en  fille 
humble  et  soumise ,  je  crains  son  empire  sur 
toi;  car  tu  l'aimes  plus  que  moi,  plus  que  tout 
au  monde  ;  je  le  sais ,  et  je  m'incline  devant 
eette  préférence.  Oui,  tu  fléchiras  devant  sa 
morale  sévère  ;  il  te  dira  de  me  laisser ,  et  tu 
oublieras  ta  simple  Marguerite,  qui.n'a  que  son 
amour  pour  défense...  Mais  je  me  vengerai  :  car 
je  t'aime,  car  tu  es  à  moi ,  mon  beau  maître , 
mon  chevalier,  mon  seigneur!  et  si  je  t'ai  juré 
de  ne  me  séparer  de  toi  que  pour  mourir,  c'é- 
tait pour  te  faire  comprendre  que  ton  abandon 
me  donnerait  la  mort.  » 

—  Nous  avons  eu  la  même  pensée ,  s'écria 
vivement  le  page  :  je  vous  ai  dit  tout-à-l'heure 
que  je  ne  vous  quitterais  que  pour  mourir  ; 
elle  vous  répète  ce  serment  :  nous  verrons  qui 
le  tiendra  mieux  de  l'amour  ou  de  l'amitié. 

Le  chevalier  porta  sur  Ange  des  yeux  bril- 
lants de  joie ,  et  par  un  mouvement  plein  de 
naturel  et  de  chaleur,  il  présenta  la  lettre  qu'il 
tenait  aux  lèvres  de  son  page ,  en  lui  disant  : 
Tiens,  baise  ce  papier  parfumé,  ces  pensées  di- 
vines, et  adore  l'âme  de  ma  Marguerite,  comme 
moi  tout  ce  qui  vient  d'elle. 

Ange  déposa  respectueusement  deux  baisers 
sur  le  p4pier,  et  dit  en  souriant  : 

—  Elle  vous  donne  plus  que  vous  ne  pouvex 
rendre,  monseigneur.  —  Pourquoi?  —  Elle 


4iO 


LES  DERNIERS  KERYEN 


vous  aime  plus  que  tout  au  monde ,  Faimez- 
vous  plus  que  votre  père  î 

Henri  demeura  pensif,  le  front  penché. 

•*  Tu  me  faiSf  ainsi  qu'elle,  une  question  qui 
me  poursuit  à  toute  heure,  cher  enfant  ;  depuis 
longtemps  elle  se  présente  à  ma  pensée,  et  ma 
pensée  s'effraie  d'y  répondre.  —  Quoi!  pour- 
riez-vous  balancer?  —  Malheureusement  non* 
J'ai  recherché  avec  un  soin  minutieux  tout  ce 
que  mon  Cœur  doit  à  mon  père  :  j'ai  compté 
avec  avarice  les  caresses  de  sa  tendresse  vigi-^ 
lante  et  infatigable ,  j'ai  interrogé  la  dernière 
goutte  de  mon  sang,  et  elle  m'a  répondu  que 
mon  père  devait  être  un  dieu  pour  moi  ;  j'ai  in- 
terrogé mon  courage  prêt  à  tout  sacrifier  pour 
cet  auguste  vieillard,  tout,  excepté,  mon  amour. 
Sondant  ma  raison,  j'ai  voulu  savoir  ce  que 
Marguerite  me  donnait  en  échange  de  l'amour 
paternel  :  dans  ce  calcul,  dans  ces  recherches, 
dans  ces  questions  faites  à  mon  cœur ,  mon 
cœur  est  demeuré  impitoyable,  et  j'ai  reconnu 
cette  vérité  fatale,  ingrate,  horrible ,  que  mon 
père  qui,  depuis  plus  de  vingt  ans,  ne  vit  qu'en 
moi,  cédait  la  première  place  à  une  femme  qui 
m'aime  depuis  trois  mois.  —  Grand  Dieu! 
qu'est-ce  donc  que  ramour,demanda  le  page  en 
pâlissant.  —  Une  fleur  embaumée  dont  le  par- 
fum fait  mourir,  mon  enfant  ;  l'amour  n'exalte 
l'dme  qu'aux  dépens  de  ses  vertus  et  de  sa 
virginité  sacrée.—  Pourquoi  donc  aimer  ainsi, 
monseigneur?  Ah!  n'aimez  que  votre  père  et 
moi,  et  vous  vivrez  sans  trouble,  comme  au  ciel. 
—  N'aimer  que  mon  père  et  toi,  pauvre  frère! 
et  Marguerite? 

En  achevant  ces  mots ,  le  chevalier  de  Ker- 
ven  laissa  tomber  sa  tète  sur  l'épaule  du  page  ; 
et  tous  deux  demeurèrent  muets  et  immobiles 
pendant  quelques  instants.  Enfin,  la  voix  douce 
et  mélodieuse  du  gracieux  enfant  se  fit  en- 
tendre. 

—  Allons,  mon  beau  maître ,  courage  !  nous 
ne  parlerons  plus  que  d'elle  désormais  ;  votre 
petit  ami  sera  son  esclave  et  le  vôtre ,  et ,  s'il 
pouvait  partager  son  cœur,  c'est  à  elle  qu'il  en 
donnerait  la  moitié.  Lisez  la  dernière  page  de 
cette  lettre  adorée ,  puis  donnez-la  moi  que  je 
la  baise  encore... 

—  Ciel  ! 

A  ce  cri  Henri  se  redressa  vivement;  Ange 
de  Lamorçe,  le  regard  fixe  et  troublé,  le  visage 


bouleversé,  les  lèvres  entr'ouvcrtes ,  mais  im- 
mobiles ,  étendit  la  main  vers  l'alcôve  ;  et  le 
chevalier  tournant  la  tète  s'écria  d'une  voix  dé- 
chirante : 

—  Mon  père! 

Le  comtcde  Kervcnvenaitd'écarter  les  rideaux 
et  regardait  son  fils  avec  un  mélange  de  pitié, 
de  colère  et  de  froid  dédain.  Le  visage  du  vieil- 
lard était  pâle;  ses  yeux  gris  étaient  fixes 
comme  ceux  d'un  mort;  ses  cheveux  blancs 
couvraient  en  désordre  ses  joues  et  son  front  ; 
sa  taille  riche  et  n^ajestucuse  s'était  noble- 
ment redressée  ;  ses  deux  mains  crispées  à  Té- 
toffe  des  rideaux  étaient  raidcs  et  immobiles, 
son  manteau  le  drapait  en  entier  et  tranchait 
brusquement  avec  la  couleur  rouge  des  tentu- 
res de  l'appartement. 

Pendant  quelques  instants ,  les  ttx>is  acteurs 
de  cette  scène  gardèrent  un  morne  silence.  Le 
chevalier  essaya  de  parler  et  ne  put  que  répé- 
ter sa  première  exclamation  : 

—  Mon  père. — Savez-vous,  répondit  le  comte 
d'une  voix  grave  et  ferme ,  savez-vous  si  le 
dieu  qui  m'a  ravi  mon  fils  vous  a  laissé  votre 
père? 

Le  chevalier  se  leva  et  courut  se  jeter  aux 
pieds  du  comte,  en  répétant  pour  la  troisième 
fois  : 

—  Mon  père  ! 

Le  vieillard ,  immobile  et  comme  enchaîné , 
continua  sur  le  même  ton  : 

—  Les  années  qui  pèsent  sur  ma  tète  ne  m'a- 
vaient apporté  que  déceptions,  malheurs,  ou- 
trages. Une  seule  pensée  vivait  chaste  et  pure 
dans  ce  vieux  cœur  flétri  ;  j'admirais  la  puis- 

,  sance  de  Dieu  qui,  en  regard  de  tous  les  vices 
et  de  toutes  les  ingratitudes,  semblait  avoir 
placé  l'amour  maternel  et  la  piété  filiale;  et, 
dans  ma  joie,  chaque  jour  je  remerciais  Dieu 
d'être  père.  Voilà  que  cette  dernière  croyance 
est  détruite  !  mon  fils ,  vous  avez  trompé  ma 
plus  douce  et  plus  sainte  espérance  ;  mais  je 
ne  dois  pas  être  moins  clément  envers  vous 
qu'envers  mes  ennemis.  Je  vous  pardonne ,  et 
je  prie  le  ciel  pour  vous. 

Le  chevalier  embrassait  les  mains  d^.  son 
père;  et  le  page,  qui  s'était  doucement  rappro- 
ché de  son  maître,  se  tenait  également  à  ge- 
noux, sans  oser  lever  les  yeux  sur  le  comte  qui 
reprit  : 


LES  DERNIERS  KERVEN 


4iT 


—  J'ai  tout  entendu  ;  honte  à  vous,  cheva- 
lier de  Kervcn  qui ,  mcfiaut  dans  ma  bonté  et 
indigne  de  mon  amitié ,  avez  pu  forcer  votre 
seigneur  et  père  à  se  cacher  comme  un  larron 
pour  surprendre  votre  impiété.  J'ai  vécu  les 
deux  tiers  d'un  siècle  ;  et,  pour  la  première  fois 
de  cette  vie  sans  reproches ,  vous  avez  fait 
monter  la  rougeur  à  mon  front.  Guidé  par  ma 
foUe  tendresse  pour  un  fils  ingrat  et  oublieux, 
je  venais  pour  vous  interroger,  pour  connaître 
le  fond  de  vos  pensées,  pour  vous  servir  en  ami, 
tout  en  vous  aimant  comme  un  père.  Ce  que 
je  voulais  savoir  de  vous,  je  le  sais;  mais  ce 
n'est  pas  à  moi  que  vous  l'avez  confié.  Eh  bien, 
cette  femme  que  vous  aimez  depuis  trois  mois 
et  qui  m'a  chassé  de  votre  cœur,  je  la  maudis! 
—  Oh  !  monseigneur ,  prenez  pitié  !  s'écria  le 
page  en  se  prosternant  jusqu'à  terre.— Et  vous, 
mon  fils,  n'oubliez  pas  qu'un  jour  ayant  blessé 
mon  cœur  oii  vous  étiez  adoré ,  ayant  froissé 
mon  orgueil  et  causé  ma  douleur  la  plus  vive, 

-  n'oubliez  pas  que  j'ai  mis  mon  dernier  courage 
à  vous  bénir. 

En  achevant  ces  mots ,  le  comte  prit  le  bras 
de  son  fils,  et  s'appuyant  sur  lui ,  il  se  dirigea 
vers  l'un  des  fauteuils  qui  bordaient  la  che- 
minée. 

Cette  scène  avait  épuisé  les  forces  du  noble 
Ticillard  ;  il  tomba  sur  son  siège  et  demeura 
quelques  instants  affaissé  par  la  douleur  et  la 
fatigue.  Enfin ,  relevant  la  tète ,  il  se  tourna 
vers  son  fils  qui  était  debout  devant  lui,  les 
mains  jointes  ;  et  le  regardant  avec  une  indi- 
cible douleur  qui  donnait  à  ses  traits  vénéra- 
bles l'exprcssioa  d'un  saint  patriarche ,  il  lui 
dit: 

—  Viens  là ,  mon  Henri  :  ton  pauvre  cœur 
n'est  pas  moins  déchiré  que  le  mien,  je  le  vois; 
tes  souffrances  je  les  ai  éprouvées  et  j'y  sais 
compatir!..  Viens  là,  assieds-toi;  parle-moi 
comme  à  toi-même.  Quan4  tu  étais  enfant ,  tu 
te  mettais  toujours  sur  mes  genoux  pour  me 
raconter,  souvent  avec  de  gros  soupirs,  les  heu- 
reux malheurs  de  tes  folles  journées.  Mon 
cœur  n'a-t-il  donc  pas  vieilli  avec  le  tien,  de- 
puis le  temps  de  ces  naïves  confidences  ?  Cha- 
que jour  qui  couvre  mon  front  me  rapproche 
de  la  tombe ,  et  te  rend  plus  cher  à  ma  ten- 
dresse? Pourquoi  Tami  de  tes  innocentes  folies 
ne  serait-il  plus  le  confident  de  tes  rêves  d'a- 


venir? Je  hais  le  monde,  et ,  s'il  le  faut,  je  te 
dirai  pourquoi  .Mais  toi,  je  t'aime  ;  et  ta  beauté, 
ton  courage ,  ta  belle  âme  sont  les  seuls  biens 
qui  aient  survécu  aux  lointaines  années  de  ma 
malheureuse  jeunesse!  Ce  que  j'aime  dans 
mon  passé  c'est  toi ,  ce  que  j'aime  en  ce  mo- 
ment c'est  toi ,  ce  que  j'aimerai  dans  l'éter- 
nité après  Dieu ,,  ce  sera  toi ,  rien  que  toi  ! 

A  ces  dernières  paroles ,  son  fils ,  les  lèvres 
posées  sur  son  front,  couvrit  de  baisers  ses 
cheveux  blancs  ;  et  de  grosses  larmes ,  long- 
temps contenues ,  s'échappèrent  de  ses  yeux 
pour  tomber  sur  les  mains  de  son  père.  Ému,, 
troublé,  le  vieillard  secoua  la  tète  et  voulut  en 
vain  cacher  les  pleurs  qui  sillonnaient  aussi 
son  visage. 

C'était  un  tableau  saisissant  et  digne  d'un  pein- 
tre habile  que  celui  que  nous  esquissons. Ces  trois 
âges  si  distincts,  si  tranchés,  réunis  et  domi- 
nés par  une  seule  pensée;  l'innocence  naïve  > 
l'audace  généreuse ,  l'expérience  désespérée  se 
donnant  la  main  sur  ces  trois  tètes  d'aspect  si 
différent;  le  morne  silence  de  la  nuit;  tout 
concourait  à  jeter  sur  cette  scène  une  gravité 
solennelle. 

—  Et  quelle  est  pette  femme  ?  demanda  en- 
fin le  comte  d'une  voix  calme. 

Le  page  regarda  le  chevalier ,  le  chevalier 
regarda  son  père  et  ne  répondit  pas. 

UN  MOT  DU  SECRET. 

Les  yeux  de  Henri  de  Kerven  s'étaient  abais- 
sés tout  à  coup  à  la  rencontre  du  regard  triste 
et  morne  du  comte. 

—  Puis-je  savoir  son  nom?  demanda  de  nou- 
veau le  vieillard.— Marguerite, dit  le  chevalier. 
—  Marguerite  !  répéta  le  Comte  en  s'efforçant 
de  retenir  un  soupir  dont  il  ne  put  se  rendre 
maître.  —  N'a-t-clle  pas  un  nom  de  famille» 
mon  fils?  —  Un  beau  nom.  —  Puis-je  le  con- 
naître? —  Hélas!  mon  père,  pourquoi  m'obli- 
ger  de  rouvrir  mes  blessures  en  vous  entrete- 
nant d'un  sujet  que  vous  avez  en  horreur  ?  Cette 
femme ,  je  l'aime ,  vous  savez  combien ,  vous 
m'avez  entendu;  elle  est  belle  comme  doit 
l'être  le  plus  bel  ange  de  Dieu  ;  elle  est  noble 
et  d'un  sang  qui  vaut  le  vôtre  ;  son  âme  est 
sans  égale  en  ce  monde  ;  son  amour  m'enivre 
de  joie  et  d'orgueil.  Tout  ce  que  je  yous  dis  là, 
je  le  Jure  par  les  livres  saints.  Par  serment  je 


448 


LES  DERNIERS  KBRVEN 


lui  ai  donné  ma  vie;  par  serment  elle  m'a  con- 
sacré la  sienne.  Mon  père!  mon  noble  père! 
laissez-nous  nous  aimer  :  nous  serons  tous  deux 
à  TOUS  bénir.  —  Enfant,  reprit  le  comte,  à  ces 
paroles  ardentes ,  à  cette  passion  chaleureuse- 
ment exprimée ,  je  reconnais  la  jeunesse  folle, 
imprudente,  fatalement  emportée;  je  me  re- 
trouve dans  tes  émotions ,  et  Je  ne  veux  Rap- 
porter que  mon  expérience,  sans  prétendre 
arrêter  les  élans  de  ton  cœur.  Teusse  été  heu- 
reux, je  te  Tavoue,  de  te  Toir  adopter  mes 
principes,  et  mépriser  ce  sexe  trompeur  avant 
de  ravoir  éprouvé  ;  mais  la  nature  a  détruit 
tous  mes  plans ,  et  je  dois  écouter  en  elle  la 
voix  du  Créateur.  Loin  donc  de  m'opposer  à 
ton  amour,  je  veux  le  diriger,  le  servir.  Si 
cette  femme  est  digne  de  toi,  de  nous;  s'il 
m'est  prouvé  qu'elle  t'aime,  je  vous  bénirai 
tous  les  deux,  et  vous  unirai  dans  ce  château, 
sous  mes  yeux  et  sous  mon  aile.  — 0  mon  sei- 
gneur, mon  maître,  mon  père!  s'écria  le  che- 
valier, surpris  de  ce  discours,  que  de  bonté  et 
de  noblesse!  Oui,  un  jour,  un  jour  viendra. 
J'espère,  où  tous  deux,  agenouillés  devant 
vous...  —  Quoi  !  interrompit  le  vieillard ,  exis- 
terait-il un  obstacle  assez  grave  pour  triompher 
de  votre  accord  et  de  ma  volonté  ?  ^Oui,  mon 
père...  —  Et  lequel?  —  Je  l'ignore;  c'est  un 
secret  dont  Marguerite  doit  m'instruire,  et  que 
vous  connaîtrez  aussitôt. 

Le  comte  regarda  son  fils  avec  sévérité,  et 
répondit  d'une  voix  troublée  : 

—  Plus  je  m'avance  dans  les  mystères  de 
cette  intrigue,  plus  j'écoute  mes  pressenti- 
ments, plus  j'interroge,  et  plus  je  découvre 
les  signes  de  cette  fatalité  qui  m'a  fait  ce  que 
je  suis.  Mon  fils,  une  dernière  fois,  au  nom  de 
la  majesté  paternelle,  je  vous  demande  queUe 
est  la  femme  que  vous  aimez?  —  C'est  Mar- 
guerite de  Sevem,  qui...  —  Assez,  interrompit 
brusquement  le  vieux  guerrier. 

Et  reprenant  tout  à  coup  ses  allures  sauvages 
et  son  autorité  inflexible,  il  continua  d'une 
voix  exaltée  : 

— Marguerite  de  Sevem,  fille  de  Marguerite, 
comtesse  de  Rosières,  duchesse  de  Severn, 
première  dame  d'honneur  de  la  reine  d'Angle- 
terre, femme  belle  de  visage  et  d'esprit,  femme 
hideuse  de  cœur  ;  Marguerite  de  Rosières ,  à 
qui  je  dois  tous  mes  malheurs,  toi  qui  m'as 


fait  vivre  pendant  trente  ans  d'une  vie  horrible, 
toi  qui  as  étouffé  toutes  mes  pensées  généreu- 
ses, qui  as  desséché  mon  cœur  et  mon  cervcan, 
toi  qui  n'as  laissé  dans  ce  cœur  que  des  désirs 
de  vengeance  et  de  haine,  Marguerite,  tu  viens 
donc  encore  me  poursuivre  dans  mon  dernier 
asile!  Oh!  malheur!  malheur! 

Épuisé  par  cette  sortie  violente,  le  vieillard 
demeura  sans  forces,  sans  mouvement,  sans 
parole  pendant  quelques  instants.  Son  fils  et 
le  jeune  page  l'avaient  écouté  avec  surprise  et 
terreur.  Henri  était  devenu  pâle,  et  ses  lèvres 
entr'ouvertes  n'avaient  pu  donner  passage  u 
cri  d'horreur  que  son  cœur  voulait  pousser. 

—  Oui,  mes  enfants,  reprit  le  comte,  appre- 
nez enfin  une  partie  de  ce  secret  que  je  voulais 
ensevelir  dans  ma  tombe.  Apprcoei,  Henri, 
que  votre  père  avait,  à  votre  âge,  les  qualités 
qui  vous  font  aimer  ;  il  avait ,  de  plus  que  voos, 
de  grandes  richesses  ;  son  pennon  flottait  porté 
par  des  barons  ;  il  était  jeune ,  noble ,  rkfae, 
glorieux ,  envié.  H  rencontra  une  femme ,  fl 
l'aima  et  crut  en  être  aimé.  L'amour,  en  se  ré- 
vélant à  lui ,  se  montra  comme  un  trésor  dont 
il  voulait  jouir  en  avare.  Votre  père  aima  cette 
femme  comme  un  martyr  aime  son  Dieu  ;  poor 
elle ,  il  donna  ses  châteaux  jusqu'au  detnkt 
donjon  ;  sa  liberté,  ses  honneurs ,  son  sang, 
son  âme.  Tant  qu'il  fut  riche,  grand,  puissaot, 
eUe  feignit  de  l'adorer  ;  tant  que  ses  mains 
ouvertes  purent  donner,  non  pas  à  son  ava- 
rice, mais  à  sa  vanité,  mais  à  son  luxe,  eUe  loi 
fit  croire  à  son  amour.  Tant  que  la  voix  des 
feourtisans  le  proclama  l'homme  à  la  mode  et 
le  grand  seigneur ,  il  fut  le  caprice  de  cette 
femme  ;  et  du  jour  où  sa  puissance,  sa  fortune, 
ses  honneurs  tombèrent  avec  lui,  elle  le  dédai- 
gna, l'oublia. 

Cette  femme  est  cause  de  tout  ce  qui  ine 
donne  l'horreur  du  monde  ;  elle  a  blanchi  mes 
cheveux,  elle  a  souillé  mon  âme,  et,  si  la  main 
de  Dieu  ne  m'avait  pas  retenu ,  si  elle  ne  mV 
vaît  pas  montré  votre  mère,  mon  fils,  f aurais 
vengé  dans  le  sang  de  la  duchesse  de  Sevcra 
les  outrages  que  je  dois  à  Blarguorite  de  Ro- 
sières. La  femme  que  vous  aimez  est  la  â!Ie  de 
cette  créature  maudite,  aujourd'hui  couchée 
dans  un  tombeau  qui  s'est  trop  tard  ouvert 
pour  elle ,  pour  vous,  pour  moi  !  Aimez  celle 


Jeuse  fille,  mon  enfont ,  et  tcui  serei ,  oinii 
<lueiDoi,  traînée  de  malheurs  en  malheun, 
vous  userez  toute  la  Ipjaulé  de  votre  cœur, 
toute  la  reli^on  de  votre  txw  à  l'adoror;  et, 
<lu  jour  où  son  caprice  se  reporters  lur  un 
autre,  tous  recommeacerez  ce  drame  sanglant 
cl  odieux  que  Tua  jeunesse,  mon  Age  mur  et 
mes  vieux  ans  n'ont  pas  pu  terminer!  Alors, 
celle  que  vous  aimez  sera  pour  vous  sans 
amour,  sans  foi ,  sans  honneur  ;  elle  donnera 
sa  main  à  UD  rival ,  et  ne  vous  Tcra  même  pas 
faamfinc  d'un  regard,  si  vous  allez  devant  elle 
«t  pour  die  à  la  mort. 

Chevalier  de  Kenren,  j'en  ai  dit  asset.  Je  vous 
ai  firit  connaître  en  quelques  mots  une  hisbire 
qne  j'aurais  pu  écrire  avec  du  sang,  avec  des 
lannn!  Dans  tous  mes  désastres,  ïl  me  restait 
va  bonheur  :  comme  la  fleur  qui  vient  au  dé- 
sert, vous  étiei  né  dans  ce  cbileau  tout  en 
mines  ;  vous  étiez  l'étoile  da  naurragé,  l'espé- 
rance du  condamné.  Votre  mÈrc,  morte  en  vous 
mettant  au  monde,  m'avait  quitté  avec  un  sou- 
rire et  les  deux  mains  jointes  sur  votre  front, 
comme  poar  léguer  en  vous  une  récompense  à 
me*  4«"letirs.  Votre  berceau ,  agité  par  mes 
(DalBs  aébiles ,  fut  pour  met  un  sjoibole  de 
««jaiKes  ^  me  falsaH  ainev  le  reOet  de  na 
pauvre  vie,  comme  un  vieux  chêne  le  lierre  qui 
Tenlace.  Cen  est  assez;  vous  m'avez  entendu, 
■UB  ffli.  Dteu  veuille  que  vous  m'ajet  com- 


pris] Maintenant  Je  retourne  à  ma  solitude. 
L'anbe  commence  h  peindre  ;  fbearc  fixée  pour 
votre  départ  approche  :  choisissez  entre  votre 
vieux  pÈre  infirme,  malheureux,  pauvre,  sani 
soutien ,  et  cette  jeune  Pille  qui  porte  un  nom 
pour  moi  plein  d'épouvante;  choisissez  entre, 
efle,  qui  est  Jeune  et  toute  à  ravcnir,  et  mol, 
qui  suis  courbé  vers  la  tombe,  où  jR  vais  bientôt 
prier  pour  vous.  Si  vous  partez,  retenez  bien 
ces  dernières  paroles  de  votre  ami  le  pIuB 
cher...  11  n'y  a  de  vrai,  après  l'amour  de  DIca, 
que  l'amour  de  la  famille  !  Quelle  que  soit  votre 
détermination,  cnfont  preux  on  fils  ingrat,  je 
vot»  bénis  et  vous  recommande  à  la  clémence 
du  Tout-Puissant. 

En  achevant  ce»  mots ,  le  comte  qui  s'était 
levé  de  son  I^uleuit ,  se  retira  lentement ,  en 
dégageant  avec  douceur  ses  mains  des  mains 
de  Henri  et  du  Jeune  page,  qui  le  snivaicnt, 
les  yenx  baignés  de  lames. 

Depuis  quelflUCs  minutes  déjà,  le  sire  de 
Kcrven  avait  disparu  ;  le  bruit  de  ses  pas  ne 
résonnait  plus.  Henri  regarda  Ange  de  Laou» 
gc,  et  cclul-cl  lui  dit  : 

—  Eh  bien,  monscigncOTl 

Au  même  instant ,  une  pierre  lancée  de  U 
cour  vint  frapper  les  volets  de  la  fenétrC.  L* 
rftevalipr  tressaillit  : 

—  C'est  le  signal,  dît-H*  —  Quel  signal  t  — 
Lord  Wculock  nom  attend.  — Eh  blent  Jevail 

30 


450 


LES  DERNIERS  KERVSN 


lui  souhaiter  bon  voyage,  n'est-ce  pas,  mon- 
âeigaeur  ? 

Henri  ne  répondit  rien.  Il  se  promenait  de 
long  en  large.  Une  seconde  pierre  frappa  le 
Tolet,  mais  plus  violemment.  Henri  courut  à  la 
fimêtre,  Touvrit,  et,  se  penchant  en  dehors,  il 
dit  à  voix  basse  : 

— Est-ce  vous ,  milord  ?  —  Les  chevaux  sont 
prêts;  le  jour  va  poindre.  —  Je  suis  à  vous. 
Passez  le  pont  ;  je  descends. 

Et,  se  retournant  vers  le  page,  Henri  lui  dit 
arec  un  calme  affecté  : 

—  Cher  Ange ,  tu  ne  peux  pas  me  suivre  : 
ton  père  et  le  mien  ont  trop  besoin  de  toi.  Je 
veux  bien  pour  Marguerite  affronter  la  colère 
de  Dieu  et  celle  de  mon  père  ;  mais  je  ne  pour- 
rais, sans  un  crime,  te  ravir  à  tes  devoirs. 
Adieu.  —  Ouoi  !  monseigneur,  vous  partez,  et 
moi...  —  Adieu,  embrassons -nous.  — Non, 
puisque  vous  êtes  décidé  à  commettre  cette 
mauvaise  action,  monseigneur,  votre  frère,  votre 
page  vous  suit ,  et  ne  vous  quittera  que  pour 
mourrir  ;  nous  nous  le  sommes  promis ,  ne 
Foubliez  pas. 

Un  troisième  coup  retentît  à  la  fenêtre.  Le 
chevalier  et  son  page  ^^enveloppèrent  de  leurs 
manteaux,  et  sortirent  à  petit  bruit  de  la  salle. 
Us  se  glissèrent,  longeant  les  murs,  jusqu'aux 
écuries,  où  ils  rencontrèrent  le  lord  Wcnlock, 
qui  leur  rendit  leur  salut  à  voix  basse. 

—  Nous  sommes  en  retard,  chevalier  ;  voici 
Taurore,  et  votre  père  pourrait  être  éveillé.  — 
Peu  importe,  répondit  sourdement  Henri;  par- 
tons. 

Les  trois  clievaux  étaient  prêts  ;  les  cavaliers, 
les  prenant  par  la  bride,  se  mirent  en  route  et 
se  dirigèrent  vers  le  pont-levis.  Henri  marchait 
Iq  premier;  il  dit  quelques  mots  à  Toreille  du 
garde  qui  veillait  à  la  porte  d'entrée,  et  le  pas- 
sage lui  fut  aussitôt  livré.  Un  second  archer 
était  posté  en  sentinelle  de  Tautre  çêté  du  fossé 
d'enceinte.  Mais  ayant  pour  consigne  la  sur- 
veillance de  Textérieur,  il  n'arrêtait  jamais  les 
gens  qui  sortaient  du  château.  En  voyant  s'a- 
vancer les  trois  cavaliers,  il  se  retira  dans  une 
guérite  en  pierre ,  qui  lui  était  réservée,  et, 
s'appuyant  sur  son  arbalète,  il  demeura  immo- 
bile. Après  avoir  dépassé  la  travée  du  pont,  le 
chevalier  de  Kcrven  s'arrêta ,  et  dit  au  lord  : 

—  Vous,  pouvez  maintenant  monter  en  selle  ; 


nous  ne  courons  plus  aucun  lisque  d'être  en- 
tendus. Je  vous  rejoindrai  dans  quelques  in* 
stants. 

L'étranger  sauta  sur  son  cheval  sans  répon- 
dre ,  et  partit.  Alors  Henri  posa  la  main  sur 
l'épaule  de  son  page,  et  lui  dit  d'une  voir 
tremblante  d'émotion  : 

—  A  genoux,  mon  frère,  à  genoux,  et  prions 
pour  ceux  que  nous  laissons  ici. 

Ange  de  Lamorge  obéit,  et  tour  à  tour  ks 
vedettes  purent  entendre  la  voix  des  defu  fu- 
gitifs, qui  s'écrièrent  avec  douleur  : 

—  Pardon,  mon  père,  pardon  ! 

Us  se  relevèrent  :  le  page  s'élança  l^ie- 
ment  sur  son  cheval ,  et  Henri ,  s'approcbaat 
de  l'archer,  qui  témoin  de  cette  scène  la  con- 
templait sans  la  troubler,  lui  dit  : 

—  Quand  tu  seras  relevé  de  ta  veillée ,  mon 
ami,  tu  porteras  au  seigneur  de  Kerven  ce  col- 
lier, et  tu  lui  diras  que  la  dernière  pensée  da 
fils  de  ton  maître,  en  le  quittant,  fût  une 
prière  à  Dieu  pour  son  père. 

Le  soldat  étendit  la  main  ponr  recevoir  le 
joyau,  et  répondit  : 

—  Je  vous  obéirai ,  messire ,  et  votre  père 
vous  bénira. 

A  ce  son  de  voix  bien  connu ,  le  cheTalier 
poussa  un  faible  cri  qui  sembla  sortir  de  ses 
entrailles. 

—  Eh  quoi  !  ajouta-t-il ,  vous  ici ,  raonsci- 
gneur?  —  Partez,  mon  fils,  répondit  le  comte 
de  Kerven  :  mes  yeux  sont  secs  et  dcsomiais 
sans  pleurs  ;  ils  ont  vu  cette  nuit  le  plus  ingrat 
deshommes. Partez,  vos  compagnons  vous  at- 
tendent ;  votre  Marguerite  vous  appelle  ;  votre 
vieux  père  est  mort  :  la  fleur  de  votre  amour 
s'ouvre  sur  un  tombeau  !  Adieu  ;  je  vous  bénis 
afin  de  vous  épargner  la  colère  du  cicl.Pârtcir 
et  dans  votre  vie  nouvelle,  aux  palais,  dans  les 
mêlées,  n'oubliez  pas  l'ëcusson  sculpté  sur 
cette  porte  :  respectez  au  moins  Thonncnr  de 
notre  nom. 

Et  comme  le  chevalier  voulait  se  jeter  dans 
ses  bras,  le  vieillard  étendit  la  main  pour  s'y 
opposer,  et  répéta  d'une  voix  pxofondcmenl 
émue: 

—  Partez.. « 

Henri  se  tourna  de  nouveau  vers  le  page» 
qui  s'efforçait  de  mamtcnir  le  fougueux  cour- 


LES  DBRMI^lS  KEtlVEN 


451 


sier  de  son  maître;  et,  sans  oser  répondre,  \es 
deux  cavaliers  s*éloignèrcnl.     . 

Quand  les  pas  des  chevaux  eurent  cessé  de 
retentir  dans  la  campagne,  le  comte  rentra  au 
château.  Son  front  avait  vieilli  de  dix  ans! 

lVbâkdon. 

L*auhe  s^étendait  insensiblement  des  som- 
mets des  coteaux  de  la  plaine;  le  château  de. 
Kerven  apparaissait  comme  une  ombre  gigan- 
tesque, et  le  plus  profond  silence  Tenveloppait 
encore  avec  les  derniers  voiles  de  la  nuit.  A 
Texception  des  gardes,  postés  de  distance  en 
distance,  nul  ne  semblait  veiller.  Cependant 
un  homme  qui,  par  son  attitude  immobile, 
ressemblait  plutôt  à  une  statue  qu*à  un  être 
animé,  était  adossé  au  fana)  de  vigie.  Le  comte 
de  Kerven ,  car  c'était  lui ,  après  avoir  conservé 
quelque  temps  encore  cette  position,  étendit 
ses  bras  dans  la  direction  de  Villedieu,  et  s'écria 
d'une  voix  sourde  et  sanglotante  : 

—  rai  donc  assez  vécu  pour  assister  à  cette 
désertion  y  et  le  ciel,  pour  dernier  châtiment, 
me  gardait  une  telle  infamie!  Que  me  reste- 
t-il?...  rien.  Où  est  Tenfant  que  j'admirais, 
que  j'adorais,  la  chair  de  ma  chair,  l'espoir  de 
mon  dernier  soupir?...  parti  !  Quand  le  reverrai- 
je?:..  jamais!...  El  sur  mon  affreux  malheur; 
sur  cet  abandon ,  sur  cette  ruine  de  mon  der- 


Mon  visage  est-il  calme,  Messire? —J'y  vois 
une  froideur  qui  m'épouvante  !  —  Rien  de  plus  ? 
—  Rien,  mon  maître.—  Merci,  mon  Dieu! 
s'écria  le  comte  avec  dignité,  merci,  vous 
m'avez  entendu.  —  Eh  quoi!  n'avez-vous  donc 
plus  d'amitié  pour  votre  vieil  écuyer?  vous 
refusez  de  me  parler;  vous  ingrat!  pourrai- 
je  le  croire?  —  Ingrat?  reprit  yivement  le  sire 
de  Kerven  ;  écoute ,  ta  veux  savoir  ce  que  je 
suis  venu  faire  ici  de  si  bonne  heure,  et  sans 
toi?  —  Oui ,  murmura  l'intendant  avec  timidi- 
té.—fai  voulu,  pour  l'honneur  de  mon  sang, 
pour  mon  orgueil  de  père ,  pour  ma  consola- 
tion ,  s'il  en  est  une,  être  seul  à  le  voir  partir  ; 
j'ai  voulu  que  ces  yeux,  affaiblis  par  les  années 
et  par  les  impuretés  qu'ils  ont  contemplées, 
fussent  seuls  ici  à  le  saluer  ;  j'ai  voulu  que  ce 
cœur,  où  tout  est  mort  aujourd'hui ,  fût«eul  à 
le  bénir  encore ,  malgré  soa.criQie  ;  j'ai  .voulu 
que  mon  oreille  entendit  son  dernier  bruit,  et 
que  ma  voix  fût  la  dernière  à  prier  pour  >iui. 
Que  te  dirai-je?  j'ai  vpulu  jouir  d'ici,  par lous 
mes  sens  et  à  mon  insu,  de  sa demièrâ  pvé- 
sence!  Je  l'ai  y u  s'éloigner  lentemenlç  Jel^ai 
va  s'arrêter,  tourner  la  tête  et  repartir  ;  j*ai  le 
dernier  touché  sa  main;  j'ai  reçu  son  dernier 
gage,  j'ai  eotendu  sa  dernière  parole;  Oh  !  que 
j'ai  souffert  ! ...  Un  fol  espoir  m'animait  encove  ; 
chaque  fpis  qu'il  s'arrêtait  je  croyais  qu'il  allait 


nier  amour,  sur  na  mort  enfin ,  voilà  l'astre    revenir,  rouvrais  la  bouche  pour  Tappelcp,  les 


souverain  qui  s'élève  radieux  et  la  nature  qui 
s'éveille  en  chantant.  Oh  !  mon  Dieu  !  donnez- 
moi  le  courage  de  ne  rien  maudire  ;  faites  taire 
mes  entrailles  qos  se  révoltent;  ayez  pitié  de 
ma  pauvre  âme  qui  se  sent  prête  à  blasphémer, 
ayez  pitié! 

En  achevant  ces  mots,  leTieitlard  tomba* la 
iàct  contre  terre,  et  demeura  sans  mouvement, 
sans  parole;  il  n'entendit  que  le  bruit  que  fhi- 
sait,  en  montaùt  rescalier,  son  vieux  compa-' 
gnon,  le  sire  de  Lamorge  ;  et,  quand  ce  dernier 
appanitfSur  la  terrasse,  il  s*arrèta  brusque- 
ment, par  surprise  autant  que  par  respect. 

Voyant  son  maitré  sans  mouTement;  l'in- 
tendant s'approcha  de  lui  et  le  toucha,  a'é- 
erianl  : 

— *  Dieu  !  Monseigneur,  qu'avez-vous  ?  . 

Le  comte  s'arrêta  et  regarda  Usement  et  si- 
lencteuscment  le  seul  ami  qui  lui  restait. 

•-^  Ee  grâce,  répondez,  mon  bon  maître.— 


bras  pour  le  recevoir^  les  mains  pour  le  ca- 
resser!... 11  est  parti;  tout  est  fini...  -*  ILest 
parti?  — Pepuis  une  heure?  ^  Grand  Diçu  ! 
quel  affreux  malheur  pour  vous,  pour  moi, 
pour  mon  filsi  —  Ton  fils,  répondit  l^  comte 
en  baissant  la  voix.  -—  11  aimait  tant  soq  che- 
valier! —  Il  Taime,  oui,  il  l'aime, trop,  n^qa.vieil 
ami  ;  et  le  comte  s'empara  des  mains  do  son 
écuyer. — Je  cours  l'éveiller  pour  lui  anQopcer... 
—  Reste  ici  près  de  moi,  brave  Pierr/&.  .Vois- 
tu  cette  ligne  blanche  et  contournée  qui  se  perd 
dans  les  vallées  de  la  Sienne?  -<•  Oui,  Mon- 
seigneur ;  c'est  la  route  de  Villedieu.  -rr  Ils  ont 
pris  ce  Chemin!...  —  Quoi?—  Pour  un  si.long 
voyage  et  de  si  périlleux  projets,  Dieu ,  prenant 
mon  fils  en  pitié ,  lui  a  donné  pour  compagnon 
son  plus  bel  ange,  le  tien!  —  Mon  enfant! 
mon  enfant!  s'écria  le  vieux  gucrrle^*.  0)i!rêve 
affreux!  horreur! 
Le  malheureux  père  ne  put  {Ans  a)rti(iuler 


^52 


USS  DqRHWBS  KSitfVEN 


une  parole;  il  ^roila  80d  tisage  comme  pour   deux  étaient  montéssor  des  moles, le  teoiaîèiDe 
mourir,  et  ne  fit  entendre  que  des  sanglots    les  suivait  à  pied. 

étouffés.  •     Quand  bu  nuit  vint,  les  appartements  du 

Le  comte  demeurait  toujours  appuyé  contre   <»»*«  '«ront  éclairés  comme  d^babîtude  ;  rien 

le  piUer  du  fanal  ;  U  laissa  une  Ubre  issue  à  U    ne  parut  changé.  Tout  l'était  cependant!  et  ces 

douleur  de  son  ami.  *<>""  majeslueuses,  plus  tristes  que  de  cou- 

^ParUsans  me^oir!  sans  se  Jeter  dins  mes    î"™^'  semblaient  regretter  leurs  maîtres.  Ainsi 

'  '         pendant  quelque  temps 

corps  semble  regret- 

rai  reconnaître  dans  ton  fils  un  modèle  de  dou- 
ceur et  de  tendresse.  PTaccuse  que  la  fatalité  : 


brasl  enfant  dénaturé  I  —  Quand  nous  serons   jf  «ort  nous  laisse  peu 
plus  calmes  tous  les  deux ,  compère,  je  te  fe-   1**5P  ^f  *  ^*»  *"*^  *^ 


L  ASBBBGE  DE  U  TOlUfE. 


ton  fils  vaut  mieux  que  le  mien.  —  H  vous  a  „  .     ^       i     i.**  ,.       j    «,,  >• 

donc  parlé  de  moi,  Monseigneur?  Hélas!  que  ^^ntre  tous  les  hôteliers  de  Vdledieo    gros 

vousH-ildit?  Pauvre  enfant!  lui  si  frêle,  si  bourg  assis  sur  les  boMs  de  kS«n^^ 

Adble  encore,  que  va-t-il  devenir?  Ils  me  le  gua.1  par  une  étouidu««nte  ra^ 

tueront!...Oi;imonDieuîmonDieuîEhbien,  ^*  honnête  Gaspard    dit  la  Tonne,  sotoquet 
moi  aussi  je  pardonne ,  moi  aussi  je  bénis...  •  Pf  «  «^Peçtueux  V^J^^j^  J»  ^^^ 

▲hm  Ap  ibjl  «killfifiM   iitte  1«  eiel  te  ow^serve  ^  ""®  ^^^  ^^»  décerné  à  ca«se  ée  s(«  obé- 

tu  prospères  un  Jour,  quand  ce  cœur  que  tu  \  J^^ù^^         \VV  «««inwie 

to  batVre  sem  glacé,  viens  prier  pour  celui  '  ^  »^»  «"^«'••*  '^^"^  ^î!!:,^^ 

«i  Vamisau  monde  pour  Vadorerapiès  Dieu!    hommages  que  nous  Im  rendons  qpatresiècles 


0ht  mais  qui  veillera  sur  toi ,  pauvre  petit  être 
pen^u  f  —  Qui  vetUem  sur  eux  ?  demanda  le 
comte.  •«-  Qjai  te  suivra,  mon  chérubin,  oon- 
âinua  rintendant.  —  Toi  et  moi ,  reprit  grave- 
le  sire  de  Kerven. 


après  sa  mort. 

Un  jour  de  mai  1476,  dans  une  salie  basse 
d*»  Taubergè,  vers  trois  heures  de  idevée,  non 
loin  de  Timmense  cuisine  où  se  reposaient  les 
apprentis,  maître  la  Tonne  était  assis  à  une 


^         .    ,  1       1^  ^A«    ^        ^     it^hle  ronde  où  il  vUeit  une  éaorme  croche  de 

Pierre  de  Umorge  leva  la  tète  et  regarda    ^^^  ^  assowdissait  un  malheureux  étranger 


son  maître  avec  surprise. 

—  Oui,  toi  et  moi,  répéta  le  comte.  —  Et 
nés  serments.  Monseigneur!  demanda  le  vieil 
écuyer  avec  un  éclair  de  joie.  —  Nos  serments, 
éis-taî  Dieu  nous  les  a  remis,..  Écoutez,  Mes- 


de  ses  lourdes  narrations. 

Ce  nouveau  personnags  était  «sseï  eorieux 
dans  son  genre  pour  qee  noas  essayions  de  le 
dépeindre  en  quelques  iîgMS.  Céteît  un  vieux 
soldat  dans  Tactioa  noUe  et  triviale  du  mot. 


?!!JÎ!  ^^^TJ  "T/™^?!l^^^^  l'«n  de  ces  hommes  à  tempérament  de  fer  qui 

travenent  iiyipueément  les  daagen,  les  Ih- 
tigues,  les  misères  de  la  vie  aventureuse.  Butré 
au  service  de  la  maison  de  Loneaslre  dès  son 
adqleseence ,  U  aveit  BM«lé  la  heBebarde  sous 
les  plus  grands  papilaines  de  son  Mède,  et  n'a- 
ie vieil  écuyer  tomba  aux  genoux  i^  comte,  yf^n  jamais  abandonné  la  Rose  rouge  de  ses 
et  1^1  dit  d'une  voix  émue  :  {  souverains  ;  attaché  par  ftmaline  militaira  et 

-  Merci ,  Monseigneur,  oh!  »çrcA,  Vous  êtes  .  |^  une  noWe  «délit*  à  «me  fiuille  «s  con- 
noble  autapt  que  brave.  j  ^^^nanta,  îl  entait  imié  9icm  culte  et  son  adora- 

Puls,  se  tournant  vers  la  route  de  Villedien,    tion  à  l'infortunée  reine  JMarguerite ,  seule 


à  notre  intendant,  de  remettre  la  garde  et  la 
conduite  de  ce  château  à  son  premier  lieute^ 
nant ,  et  de  vous  tenir  pr^t  à  nous  suivre  dans 
deux  heures  partout  où  il  nous  plaira  d^aller, 
sons -la  garde  de  Dieu. 


il  s'écria  cpnime  en  délire  : 
-7-  Mon  pauvre  enfant!  tu  es  sauvé! 

A  la  chute  du  jour,  trois  pèlerins  sorteient 
du  ch&teau  de  Kerven  par  la  porte  du  Haiire  : 


espé^aa(pe  d'un  tréne  reMreraé!  Le  vieux  soldat 
était  q^itelqne  pe«  raMehear,  mais  ne  vantait 
ses  premiers  exploits  que  pour  en  promettre 
d'autref  :  c>é||ut  à  la  fw  un  ^ype  de'  courage, 


LES  DERNIERS  RâWEN 


453 


dé  loyauté  et  de  simplicité*  On  le  nommait 
EiMerkin  ;  il  était  né  à  Lancastre,  ters  1412 
on  1413. 

D'après  cctfe  esquisse,  on  comprendra  que 
ll^ôtelier  avait  tout  loisir  de  baivarder. 

Toutefois  la  bruyante  couTersation  de  nos^ 
deux  personnages  f\it  interrompue  plar  le  firuit 
que  firent  des  chevaux  en  entrant  dans  la  cour. 

-^  Voilà  des  voyageurs  qui  nous  arrivent. 
—  Que  Dieu  les  bénisse,  répondit  Gaspard. 
Sont-ils  de  bonne  mine  f 

Cette  phrase  était  à  peine  achevée  qu*Atfge 
de  Lamorge  entra  en  courant,  et  sauta,  d'un 
seul  bond ,  sur  la  table,  en  faisant  trébudbfer  à 
la  fois  le  pbt  eties  timbàle3'. 

—  CTest  moi ,  père  la  Tonne,  dît  en  riant  le 
beau  lutin ,  moi  qui  meurs  de  faim  et  de  soif, 
et  d'envie  de  vous  faire  enrager.  —D'où  diable 
sortez-Yous,  monsieur  le  page  ?  —De  faire  diète, 
maître  Gueux  ;  nous  sommes  trois  cavaliers  et 
trois  ventres  serrés  qu'il  s'agit  de  ballonner 
comme  le  vôtre,  ^ite  à  souper,  cbmpère,  ou  je 
bats  vos  gens.  —  Vous  menez  une  jolie  vie, 
monsieur  de  Lamorge  !  et  votre  père  i  —  Chut! 
interrompit  le  pauvre  enfant  d'une  voix  de- 
venue triste  tout  à  coup  ;  après  souper  je  vous 
parlerai  de  mon  père. 

Et  il  s'élança  hors  de  la  saAe. 

—  Quel  est  ce  déUcieux  enfant?  demanda 
Kilderkin.—  C'est  le  fils  de  l'intendant  de  Ker^ 
ven,  le  page  du  noble  comte,  le  plus  délicieux 
petit  être  qui  soit  au  monde.  Son  âme  est  douce 
comme  ses  yeux;  son  eonir  est  tendre  comme 
ion  bel  âge.  On  l'appelle  Aage  de  Lamorge  au 
château;  mais  c'est  l'ange  du  pays  pour  nous 
qui  l'adorons.  Gomprene^vous? — U  est  ravis- 
sant. 

Deux  cflivaliers  entrèrent,  suivis  du  jeune 
page  ;  Tbdte  fit  un  noiyvel  effort  pour  se  lever 
de  son  fauteuil,  et  y  parvint  cette  fois  non  sans 
une  horrible  grimace.  Il  salua  de  la  main  les 
nouveaux-venus,  ;^et  dit  h  Henri  de  Kervea, 
qn'il  recoiuMit  : 

-^-Monslenr  le  ohevaifer,  |e  ne  nfattendais 
pas  à  rhonnenr  de  vous  recevoir;  mais  sôyei 
le  bienvenu.  Merci  de  la  préférence. 

De  son  cMé  le  vieux  soldat,  recomuÉissaint 
Wenlock,  lui  dit  ; 

--  Je  suis  porteur  d^un  message  pour  vous , 


mibrd  ;  vous  m'aveïE  épargné  les  derniers  pas . 
ma  monture  vous  en  saura  gré. 

En  même  temps  Rilderkin  tira  d'une  poche 
de  cuii^,  qu'il  portait  sous  son  pourpoint ,  une 
lettre  aui  armes  de  la:  reine,  et  la' remit  à  lord 
^enlock.  Celui-ci  rompit  les  cachets,  prit  con- 
naissance de  fa  missive  royale ,  et  proposa  au 
chevttlief  de  passer  dans  un  autre  appartement. 
Sur  son  invitation;  le' page  et  Kilderkinie  sui* 
virent. 

—  J*ai  une  excellente  nouvelle  à  vous  ap- 
prendre, sire  chevalier,  dit  lé  lord  :  la  reine  a 
reçu  du  roi  Louis  la  prière  de  se  rendre  à  Am- 
boise,  où  se  tient  la  cour;  et  le  comte  de  War- 
wick,  actuellemeni  à  ftouen,  va  pareillement 
se  diriger  sur  le  même  point.—  Dieu  soitlouf! 
s'écria  Henri  !  Noble  reine,  vous  voilà  donc  se- 
courue! tfargaret!  Margaretl  ajouta-t-iltout 
bas.  — La  reine  d'Angleterre  quittera-t-elle 
bientôt  Nancy,  monsieur  lé  cavalier?  demanda 
le  page.  — '  C'est  demain  qu'elle  doit  se  mettre 
en  voyage,  —  Quel  boriheurf  s'écria  le  joyeux 
enfant...  Et  a-t^llé  dé  beaux  seigneurs  à  sa 
suite  ?  —  L'élite  de  la  noblcsSe  lorraine.  —  A- 
t-elle  déjà  quelque  pauvre  petit  gentilhomme 
comme  moi ,.  aussi  jisune,  aussi  dévoué  1  —  II 
n'y  a  rien  comme  vous,  nulle  part,  mon  bel 
enfant,  dit  le  vieux  brave  en  lui  souriant  affec- 
tueusement. —  Kilderkin,  là  reine  vous  attache 
à  mon  service  jusqu'à  notre  arrivée'  î  Amboise, 
interrompit  le  lord  Wenlock.  —  Cela  suffît, 
milord.  —  Sir  Bfenrt,  ajouta  ïe  seigneur  aiû- 
glais,  en  partant  démain  matin,  nous  serons 
en  mesure  d'arriver  à  Amboise  un  jour  ou  deux 
avant  la  reine;  nous  ferons  bien,  je  pense,  de 
coucher  ici.  ûu*en  dît  votre  Honneur  T  —Je 
suivrai  vos  avis ,  milord.  A  ne  pense  pas  que' 
mon  père  nous  fasse  suivre;  ainsi  itnisons  hïlué', 
d'autant  plus  que  nos  forces  sont  à  bout. 

Un  valet  de  maître  Gaspard  entra  pour  an- 
noncer que  le  souper  état  servi.  Les  voyageurs, 
après  un  repas  auquel  lord  Wenlock  6x  seul 
grand  honneur,  gagnèrent  les  chambreaqm 
leur  étaient  préparées. 

—  Viens ,  mon  petit  ange ,  dit  Henri  à  so» 
page.  Maître  Gaspard,  nous  vous  souhaitons  dt 
bons  rêves. 

Le  brave  hôtelier  s'inclina. 

Quand  lé  chevalier  et  son  pageffùtent  rendus 


431 


LES  DERNIERS  KERVEiN 


dans  leur  cbatobre,  Us  se  regardèrent  triste- 
ment. 

^  Eh  bien  !  Monseigneur»  dit  Tenfant  d'une 
voix  soucieuse.  —  Eh  bien  !  répondit  Henri.  — 
Que  font-ils  maintenant  au  château  ?  —  Ah  1 
—  Nos  pauvres  pères  1  ils  sont  comme  nous  en 
tète-à-tète  et  nous  accusent  —  C'est  affreux! 
cher  petit.  —  Hélas  !  oui  ;  mais  Marguerite,  mon 
chevalier,  votre  fleur  adorée  ! 

Ange  avait  brusquement  détourné  sa  pensée, 
pour  ne  pas  trop  aCTccter  son  maître  et  son 
frère;  car  telle  était  son  exquise  sensibilité, 
qu'elle  lui  faisait  deviner  la  portée  de  toutes 
ses  actions,  de  toutes  ses  paroles,  et  lui  ensei- 
gnait à  efQeurer  avec  une  grâce  et  une  bonté 
toujours  ingénieuses  les  sentiments  qu'il  vou- 
lait caresser. 

—  Tu  as  raison ,  parlons  de  mon  amie , 
épargne-moi  les  remords  qui  ne  peuvent  rien 
sur  mon  cœur.  U  s'avoue,  hélas!  trop  souvent 
qu'il  m'a  fait  commettre  un  crime.  Sois  géné- 
reux ,  ne  m'accable  pas  ;  prononce-le  toujours 
ce  nom  tant  aimé  :  ta  voix  chaste  et  pure  sanc- 
tifie toujours  mes  plus  chers  souvenirs.  —  Mon- 
seigr^eur,  dit  en  riant  l'espiègle,  souvenez-vous 
d'abord  que  nous  n'avons  pas  fermé  les  yeux 
de  toute  la  nuit.  Pour  être  en  état  de  combattre 
avec  avantage  devant  la  reine,  il  faut  nous 
soigner  quelque  peu.  Donnez-moi  ce  pourpoint, 
ce  manteau...  maintenant  ce  beau  poignard  et 
ces  éperons  d*or...  Oh  !  que  vous  êtes  heureux 
d^ètre  déjà  chevalier!  Moi  je  ne  suis  rien,  rien 
du  tout  qu'un  pauvre  petit...  Là,  couchez-vous. 

Puis,  se  penchant  sur  l'épaule  du  chevalier, 
il  lui  dit  : 

—  Dormez,  je  n'ai  plus  rien  à  dire,  je  ne 
parle  plus,  dormez ,  reposez-vous,  au  nom  de 
Marguerite  qui  vous  aime. 

'  Et  le  charmant  ^enfant  gazouilla  plus  de  dix 
fois  à  roreille  de  son  ami  et  à  son  cœur  :  Mar- 
guerite !  Marguerite  ! 

Puis,  quand  il  vit  le  chevalier  profondément 
endormi,  il  se  redressa  lentement,  avec  pré- 
caution, et,  après  avoir  baisé  la  main  qui  pen-- 
dait  hors  de  sa  couchette,  il  se  dirigea  vers  la 
tienne,  préparée  à  l'angle  opposé,  ouvrit  son 
pourpoint  de  velours,  prit  une  croix  d'argent 
qui  pendait  à  son  cou,  et  ja  baisant  avec  un 
soupir  : 

—Pauvre  et  seul  bijou  que  m'ait  laissé  ma 


mère,  murmura-t-il  tout  bas,  toi  qui  fus  mis 
là  par  mon  vieux  père,  reste  toujours  sur  ce 
pauvre  cœur  pour  le  préserver,  pour  le  conso- 
ler de  ses  disgrâces.  Et  jetant  un  t«gard  svr 
son  ami  :  U  dort,  lui;  il  court  au  bonheur;  il 
touche  aux  plus  beaux  rêves.  Et  moi,  où  vais- 
je  î  Je  le  suis  parce  que  je  l'aime,  et  que  je 
veux  honorer  mon  nom  avec  \h  sien.  Mais 
quand  il  sera  aux  genoux  de  sa  Marguerite, 
m^aimera-t-il  toujours  comme  aujourd'hui? 
Hélas!  comment  dormir!  Père  chéri,  tu  pleures 
en  ce  moment;  moi  aussi,  je  pleure. Plus  heu- 
reux, mon  frère  a  pu  du  moins  remettre  ao 
sien  un  gage  de  tendresse.  Moi,  je  suis  parti 
comme  un  méchant,  un  maudit..  Non,  non,  il 
en  est  temps  encore,  je  veux  te  consoler,  pauvre 
père  que  j'aime  tant  ! 

A  ces  mots,  marchant  à  pas  de  loup  vers  le 
lit  du  chevalier,  Ange  prit  le  poignard  de  son 
frère ,  le  tira  de  son  étui ,  et  souriant  avec 
ivresse  à  la  pensée  d'amour  que  le  ciel  venait 
de  lui  inspirer,  il  coupa  une  longue  boucle  de 
ses  cheveux  blonds,  la  baisa  plusieurs  fois,  et 
s'échappa  de  la  chambre  en  étouffant  le  bruit 
de  ses  moindres  mouvements.  Arrivé  dans  la 
salle  où  se  tenait  l'hôtelier,  il  courut  à  maître 
Gaspard ,  et  lui  dit  jd'un  petit  air  boudeur  : 

—Vous  m'avez  toujours  pris  pour  un  diable, 
n'est-ce  pas?  —  Ma  foi,  on  pourrait  s'y  tromper, 
monsieur  le  page,  comprenez-vous.  —  Et  moi 
je  vous  dis  que  je  suis  un  ange,  comprenex- 
vous?  ajouta  le  petit  espiègle  en  imitant  la 
grosse  voix  du  bonhomme. — Bah!  fit  l'hôtelier. 
— Eh  bien!  sachez  donc,  maître  la  Tonne,  que 
je  suis  nn  grand  coupable.  — >  Un  petit  enragé  ; 
voyons  qu'y  a-t-il?  —  Il  y  a  que  je  vous  quit- 
terai demain  pour  toujours.  —  Grand  Dieu!  ne 
dites  pas  ces  choses-là,  monsieur  de  Lamorge  ! 

—  Puisque  c^est  vrai ,  il  fhut  bien  le  dire.  — * 
Et  où  allez-vous?—  A  Amboise. — Saint-Denis  ! 
et  qu^y  faire?  demanda  tout  ellkré  le  braTe 
cabaretier.  —  Je  n'en  sais  rien,  gagner  mes 
éperons  ou  un  coup  d*arquebuse;  mais  je  laisse 
mon  père  derrière  moi ,  et  malgré  tout,  je  sei^ 
là,  dans  mon  cœur,  que  j'ai  envie  de  pleurer. 

—  Comment  monsieur  l'intendant  a-t-il  pa 
consentir?... 

'  Ici  deux  coups  retentirent  à  la  grande  porte. 

—  Holà!  hé!  Pierre!  Jacquelin!  fainéants, 

allez  donc  ouvrir.  N*entendez-vous  pas?  hé  ! 


LES  DERNIERS  KERVEN 


465. 


▼ieodrez-Yoasî  C'est  fort  bfeureuz;  Us  dorment 
-«omme  au  sermon. 

On  frappa  de  nouveau... 

—  Mais  partez  donc ,  coquins... 

La  porte  était  ouverte  et  les  voyageurs  intro- 
duits, que  le  gros  homme  jurait  et  criait  en- 
core. 

La  salle  où  trônait  Gaspard  la  Tonne  était 
vaste  et  fort  sombre;  une  seule  lampe  brillait 
dans  rénorme  cheminée,  laissant  dans  Tobscu- 
rité  la  plus  grande  partie  de  Tappartement. 
Deux  moines  de  Tordre  des  carmes  de  Saint- 
Jérôme  saluèrent,  sans  montrer  leur  visage,  et 
s'assirent  dans  le  coin  le  plus  noir  sans  profé- 
rer un  seul  mot. 

—  Mes  bons  pères,  désirez-vous  souper  ou 
simplement  vous  rafraîchir?  Excusez  la  paresse 
de  mes  valets,  qui  vous  ont  laissé  sans  pitié 
dans  la  rue.  Je  saurai  les  châtier. 

Les  deux  moines  firent  un  signe  de  tête  né- 
gatif. 

—  Et  maintenant  continuez,  monsieur  de 
liamorge;  que  voulez-vous  de  moi?  Mes  offres 
faites,  je  suis  tout  à  vous.  — Vous  direz  à  mon 
père,  continua  le  page  en  baissant  la  voix,  que 
je  prie  Dieu  pour  lui,  et  vous  lui  remettrez 
ceci. 

n  tira  de  son  sein ,  pour  le  déposer  dans  les 
mains  de  Thôtelicr,  le  papier  qui  contenait  sa 
boucle  de  cheveux. 

—  Mon  enfant,  ce  que  vous  allez  faire  est 
criminel,  vous  Tavouez  vous-même;  mais  nous 
suivons  tous  notre  destinée.  Quand  mon  granc. 
oncle  partit  pour  la  Terre-Sainte,  il  s'évada, 
comme  vous ,  du  toit  paternel  ;  mais  avant  de 
quitter  son  pays,  il  alla  trouver  un  prêtre  et  se 
confessa;  cette  action  lui  porta  bonheur.  Eh 
bien!  faites  de  même. 

Ange  baissa  les  yeux. 

—  Voilà  justement  les  révérends  qui  conso- 
leront votre  pauvre  cœur  malade  ;  voulez-vous 
que  je  leur  parle  ? 

Le  page,  après  avoir  réfléchi  quelques  ins- 
tants, redressa  sa  jolie  tète  et  répondit  d*une 
voix  ferme  : 

-Oui. 

Le  gros  brave  homme  se  leva  péniblement, 
et  abordant  les  deux  moines,  il  leur  dit  : 

^  Mes  révérends  sires,  le  charmant  enfant 
^luevous  voyez  dans  ce  coin  là-bas  va  faire  un 


lointain  et  périlleux  voyage;  il  a  besoin  de 
conseils  et  d'inspirations  divines.  Celui  de  vous 
qui  le  confessera  aura  fait  une  bonne  œuvre, 
comprenez*vous?  « 

Les  religieux  se  regardèrent  d'abord,  comme 
pour  se  consulter  ;  puis  l'un  d'eux  se  leva  et 
fit  signe  à  l'hôtelier  qu'il  était  à  sa  disposition. 

Maître  Gaspard  se  tourna  vers  le  page ,  qui 
suivit  le  moine  de  l'air  humble  d'un  écolier 
coupable,  mais  résigné. 

11  se  glissa  dans  une  chambre  où  son  cou* 
fesseur  venait  d'entrer.  Le  bel  enfant  tenait  à 
la  main  sa  toque  de  feutre,  dont  la  longue 
plume  traînait  à  terre.  Toute  sa  petite  personne 
était  si  modeste  ,  si  chagrine,  si  recueillie,  si 
intéressante,  qu'à  le  regarder  on  eût  voulu  lui 
baiser  le  front.  Le  moine ,  après  avoir  posé  le 
flambeau  qu'il  portait  sur  la  cheminée ,  s'assit 
à  l'angle  le  plus  sombre,  et  appela  le  page  d'un 
simple  geste.  Ange  s'approcha;  ses  petites 
jambes  tremblaient  sous  lui.  Il  passa  derrière 
le  saint  homme,  et,  tombant  sur  ses  deux  ge- 
noux à  faire  retentir  les  dalles ,  il  posa  sa  tète 
blonde  sur  les  genoux  de  son  confesseur,  et 
pleura... 

—  Mon  fils,  dit  le  moine  d'une  voix  troublée, 
pourquoi  pleurez-vous? 

A  ces  mots,  le  pauvre  enfant  se  calma  ;  il  se 
souleva ,  et  sembla  écouter  la  voix  qui  avait 
parlé  comme  l'oiseau  qui ,  entendant  le  vol  de 
sa  mère,  met  la  tête  hors  du  nid. 

—  Mon  père,  dit-il  enfin  de  sa  plus  douce 
parole,  je  suis  bien  coupable  et  bien  à  plaindre  : 
j'ai  commis  un  crime!  — Un  crime,  à  votre 
âge,  mon  enfant!  —  Un  crime  affreux!  J^ai 
trompé  la  tendresse  paternelle;  j'ai  fui,  j'ai 
laissé  mon  père  que  j'aime  dans  le  chagrin  et 
dans  les  larmes.  11  n'avait  que  moi,  il  n'aimait 
que  moi  ;  j'ai  eu  le  courage  de  Tabandonner. 

De  nouvelles  larmes  remplirent  les  yeux  du 
pauvre  page  ;  le  moine  ne  put  dissimuler  les 
siennes. 

—  Vous  pleurez,  s'écria  Ange,  vous  pleurez 
aussi!  Quelle  bonté!  Je  vous  fais  pitié,  n'est-ce 
pas?  Oh!  je  suis  bien  malheureux  ;  car,  voyez- 
vous,  je  n'ai  jamais  commis  aucune  faute,  moi  ; 
je  n'ai  jamais  pensé  qu'à  rendre  jo'e  pour  joie 
à  ee  vieil  ami  de  mon  enfance.  Il  y  a  des  mo« 
ments  où  je  sens  des  remords;  je  veux  alors 
retourner  au  château  de  Kcrven  ;  je  veux  aller 


469 


LES  DERNIERS  KERVBN 


me  jeter  aux  pieds  de  mon  père,  et,  dans  ses 
bras,  sur  8o;i  cœar,  à  son  coq  ,  étoufTer  ses 
chagrins  sous  mes  baisers ,  caresser  ses  cbc- 
Teux  blancs  et  rester  à  ses  genonx  Jnsqu*à  ce 
qu^il  m'ait  pardonné  1  —  Eh  bien!  s^écria  le 
moine  avec  un  soupir  échappé  de  son  âme,  ch 
bien  !  mon  fils?  —  Eh  bien  !  il  j  a  dans  notre 
destinée  une  main  de  fer  qui  m*enchalne  ;  il  y 
a  dans  mon  coeur  une  Toix  qui  me  défend  le 
retour,  et  je  reste,  et  je  pleure,  et  je  suis  man* 
dit!  Enfin,  mon  père,  soyez  bon,  comme  l*cst 
notre  Dieu  lui-même;  allez  demain  au  château 
de  Kervcn,  vous  y  trouYerez  le  sire  de  Lamorge, 
intendant  du  comte ,  vous  lui  direz  que  son 
pauvre  Ange  est  venu  chercher  dans  votre  in- 
dulgence, dans  votre  pitié,  un  refuge  contre 
le  remords;  vous  lui  direz  que  je  Taime,  que 
je  le  vénère  plus  que  jamais,  et  que  je  con- 
serve son  souvenir  comme  un  trésor,  un  talis- 
man qui  me  sauvera  peut-être  ;  et  puis,  mon 
père,  en  lui  remettant  cette  boucle  de  cheveux, 
vous  lui  direz  de  prier  pour  son  enfant  au  lieu 
de  le  maudire.  Tenez,  prenez. 

— ^Non,  cher  Ange,  mon  bien-aimé,  seul 
trésor  qui  me  reste!  il  te  bénira,  car  tu  es  sa 
gloire,  son  orgueil ,  son  rèvc  ;  je  Vaime ,  oh  ! 
je  t'aime,  mon  enfant  chéri. 

Ange  de  Lamorge  n'était  plus  à  genoux  ;  il 
pendait  au  cou  de  son  père,  pleurant  de  joie 
sur  le  sein  du  vieillard, > et  baisait  son  f^ont, 
ses  cheveux ,  ses  habits.  Leurs  âmes  étaient 
confondues  ;  il  y  avait  égal  oubli  de  la  faute 
dans  ces  deux  cœurs  enivrés  d'un  inellàble 
bonheur. 

---Mon  Ange,  dit  enfin  le  vieil  intendant, 
obéis  au  destin ,  je  m'y  opposerais  vainement 


ta  ne  me  verras  pas.  Et  smtont  sonvienMol 
que  tu  dois  ignorer  ma  présence...^  Onellennife 
prenez-vous  ?  —  Celle  d^Amboîse.  —  Et  ton» 
partez  ?  —  Demain  à  cinq  heures.  —  Je  te  sui- 
vrai. —  Bien  vrai?  répéta  le  page  en  firappant 
dans  ses  mains.  —  Bien  vrai.  —  Et  Hiaiote- 
nant,  viennent  les  batailles!  s'écria  le  graeieaz 
enfant,  dont  les  regards  lancèrent  des  éclairs 
de  fierté,  viennent  les  tournois  et  les  carrou- 
sels! vienne  la  gloire!  Oh  !  ajouta-t-il  en  sou- 
riant, dès  aujourd'hui  je  sens  que  je  suis- 
homme.  Bénissez-moi ,  mon  père,  pour  qne  je 
mérite  d'être  fait  chevalier.— Oui,  jeté  bén^ 
noble  sang  de  mes  veines ,  et  je  te  rends  à 
Dieu ,  le  meilleur  des  maîtres. 

Après  s'être  encore  mutuellement  embrassés, 
tous  deux  redescendirent.  Le  premier  moîœ 
était  à  la  place  où  son  compagnon  l'avait  laissé; 
son  capuchon ,  toujours  rabattu ,  lui  cachait  Dr 
visage.  Maitre  la  Tonne  dit  au  page  qui  hii 
donnait  la  main  : 

—  Eh  bien  !  n'êtes-vous  pas  content,  beau 
lutin  T  —  Ouf,  père  la  Tonne,  j'ai  Fâme  auss^ 
légère  que  votre  ventre  est  lourd.  —  Yens  ne 
direz  jamais  que  des  sottises  quand  vous  B*ett 
pourrez  faire.  Et  partez-vous  toujours? — Mieux 
que  jamais.  —  Eh  bien!  il  faut  aller  dormir,, 
comprenez-vous  T  et  dormir  sur  les  deux  oreil- 
les. 11  est  tard  ;  nous  en  avons  tous  besoin. 

Et  le  bonhomme  se  retira  avec  toutes  les 
formalités  habituelles.  Ange  passa  devant  les 
deux  moines  sans  les  regarder,  et  monta  dans 
sa  chambre. 

—  Qu'as-tu  appris?  demanda  l'antre  reli- 
gieux en  rejetant  son  capuchon.  — -  Demain,  à 
cinq  heures,  ils  partent  pour  Amboise.  — C'est 


Pars  et  conserve  toujours  des  sentiments  si    bien ,  à  demain. 


nobles.  En  les  retrouvant  gravés  dans  ta  belle 
âme ,  j'ai  reconnu  la  main  de  Dieu.  Pars  sous 
son  égide...  Mais  reçois  en  confidence  un  se- 
cret que  ta  loyauté  gardera  caché  pour  tous  ; 
tu  me  le  jures,  n'est-ce  pas?  —  Sur  vos  cfae- 
Teux  blancs,  mon  père,  je  le  jure. 

L*intendant  le  couvrit  de  caresses  et  reprit  : 
—  Partout  où  tu  seras,  je  serai;  partout  où  tu 
m'aimeras,  je  t'aimerai;  partout  où  tu  m'ou- 
blieras, je  t'apparaîtrai.  —  Oh  !  serait-il  vrai  ? 
s'écria  le  ^Mige  en  bondissant  au  milieu  de  la 
chambre  comme  un  écureuil.  —  Oui,  partout, 
partout!  Dès  ce  jour  je  ne  te  quittejplus;  mais 


Les  deux  vieux  amis  se  rendirent  dans  la 
salle  où  leurs  lits  étaient  préparés. 

Le  14  juin  1470,  la  route  d*Amboise  à  Paris 
était  couverte,  aux  environs  de  cette  première 
ville,  d'une  foule  nombreuse  que  des  piquets 
de  soldats  avaient  peine  à  contenir.  Le  bon 
peuple  de  la  Tourraine  avait  pris  ses  habits  do 
dimanche,  et  quoique  ce  fût  un  jour  ouvraMe, 
nul  ne  semblait  en  peine  de  sa  besogne.  Parmi 
les  badauds  en  justaucorps  de  laine,  parmi  les 
fraîches  paysannes  en  béguin  et  ea  cornette» 


USS  DWiraiRS  uavEN 


4B7 


parmi  leâ  énfonts  qaioanaient  de  grands  yeui 
en  se  lkofila»t  à  trocrers  les  jambes  des  ba- 
danéB,  on  Toyait  des  cavaliers  en  costume  de 
fête  qni,  la  plume  à  ta  toque  et  Tépée  aa  côté, 
sepafaMÔent  svr  de  nobles  ooorsiersiropaiîents 
desembatras  qu'ils  rencontraient.  Un  feu  croisé 
decon^ersatioiis  broyantes  animait  toute  cette 
ooàtie;  quelques  mots  dérobés  çà  et  là,  feront 
connaître  an  lectenr  le  sujet  de  ee  grand  émoi 
de  la  population  d'Amboise. 

'^^  Le  chemin  est  assex  large,  mon  gentil- 
honraie,  tous  pourriex  bien  épargner  mes  ta-* 

lOttSi 

-^  Fant^il  te  prier  de  ftdre  place,  en  met- 
tant chapeau  bas,  mon  beau  rustre?....  Alloi» 
gare,  à  quoi  sers-tu  ici?  la  reine  Marguerite  j 
Tîeat-elle  pour  te  montrer  son  visage?  et  ne 
devrais-tu  pas  ftiire  en  sorte  de  lui  cacher  le  tien? 
GaFe...gare.*. 

En  achevant  ceamots,  le  jeune  seigneur,  qui 
s^adreasait  à  un  artisan,  fit  cabrer  son  cheval 
et  franchit»  d*un  seul  bond,  un  espace  oonst- 
déraille  qui  le  mit  à  Tabri  des  réponses  de  Thon- 
nèlaeHadis. 

•—  PlarUett!  voilà  un  saut  merveilleux,  mon 
cher  eonle  :  que  débattiez-vons  donc  avec  ce 
maaailtî 

^  H  voulait  me  défendre  de  lui  passer  sur 
leeorpe;  est««e  raisonnable? 

•—  lia  sont  tons  ainsi,  monsieur  de  Torcy, 
dît  en  riant  un  autre  fou  qui  se  joignit  au 
groupe;  imaginei^votts  qu^avant*hier,  lors- 
qu^arriva  au  château  la  compagnie  de  lord 
Wanrâ^  Fan  de  ces  malotrus  se  trouvant  de- 
vant moi  etm'empèchant  de  voir,  s'avisa  de 
trouver  mauvais  que  je  montasse  sur  ses  épau«- 
les.  Noos  étions  à  pied  tous  les  deux;  pouvais- 
je  Bseaz  llionorer  qu*en  le  friisant  de  mes 
écaneaî 

Le  capitaine  Salazar  changea  brusquement 
le  ton  de  la  conversation  par  ces  mots  : 

^  Mesaieors,  connaisses->vous  ces  deux  gen- 
tilshommes qui  viennent  à  nous,  sur  de  beaux 
chavanz  Min(? 

Les  jannes  seigneurs  se  penchèrent  sar  leurs 
sellea;  et  regardèrent  en  avant;  tous  répondi* 
rent  Fan  après  Tautre: 

«-^  Non.—  Bs  sont  de  la  Rose  rooge  ;  le  plus 
jeooe  a  vraiment  bonne  mine. 

—  Ob!  mais  regardez  donc  ce  bel  enfkntqni 


caraKoiederrfèreeuv,  quel  délicieatdamoiseaafl 
--C'est  pardieu  vrai.s^écria  de  TAigte;  ^ah 
diable  8oi;te»t-âs  ?  nos  dames  vont  le  dévorer... 
Ah!  ils  s'arrêtent  dans eegroQpe  de  chevaliers- 
anglais;  vous  plai^il  de  les  aborder? 

—  Oui,  certes,  dk  le  vicomte  de  Turenti^,^ 
mais  tenons  nosdKvanx  et  montrons  qui  nous 
sommes.  Vous  avei-là,  monsieur  de  Salazar^ 
un  pourpoint  ravissant,  qui  vous  Ta  chamamft? 

-*-  Le  juif  le  plus  habile  et  le  plus  charmant 
voleur  du  monde* 

— •  Ah!  bonjour  mon  cher  comte,  dît  le  sieur 
de  Torcy  à  un  beau  cavalier  qui  croisait  le 
groupe  en  ce  moment. 

—  Messieurs,  je  vous  salue. 

— *  M.  de  DunoiSfpourriex-vonsnousappren^ 
dre  quels  sont  ces  étrangers?  demanda  le  capr- 
taine  Salazar. 

—  C'est  d'abord  le  lord  Wenlock,  un  ami 
de  la  reine  Marguerite,  puis,  le  jeune  chevalier 
Henri  de  Kerven  fils  do  fameux  comte  de  c& 
nom« 

^^  Ah!  diable,  sécrièrent  tous  les  jeunes  gens.. 
—  Mais  la  cour  va  devenir  charmante,  dit  en 
riant  le  baron  de  l'Aigle,  vraiment  je  remercie- 
Dieu  d'être  au  monde.  Etcejeunehitin  qui  les 
accompagne?  --  On  dit  qn'il  est  page  du  che- 
valier de  Kerven. 

En  ce  moment  une  brise  douce  et  firatche 
chassa  subitement  un  nuage  de  poussière  qnl 
avait  caché  la  route,  et  remporta  vers  le  fleuve 
qui  le  reçut  en  frissonnant.  Le  cortège  de  ht 
reine  apparut  alors  à  tous  les  yeux  et  fat  si-^ 
gnalé  par  des  fanfares  qui  éclatèrent  dans  les 
airs.  Aussitôt  les  cloches  de  la  ville  et  du  ehè^ 
teau  sonnèrent  à  pleines  volées,  et  des  salves 
d'artillerie  mêlèrent  leur  majesté  aux  accl»* 
mations  de  la  multitude  enthousiasmée.  «^  Oh! 
mon  Mre,  que  tout  cela  est  magnifique,  dit  à 
voix  basse  Ange  de  Lamorgc  ,  qni  s'était  mis 
côte  à  côte  du  chevalier  de  Kerven  ;  j'ai  mon 
cœur  sur  les  lèvres,  j'étouffe  et  j'ai  froid..» 
donnez-moi  votre  main.  —  Pauvre  petit  !  ré- 
pondit Henri,  tu  débutes  dans  le  monde  |iar 
l'une  de  ses  pompes. 

Et  les  deux  frères  s*étant  donné  la  main, 

s'oublièrent  ainsi.  -*-  Monseigneur,  peritez-veios 

qu'elle  est  là?  à  quelques  pas  de  vous? qu'elle 

s'approche?  que  bientôt  vous  la  verrez?  Heo« 

.  reux  que  vous  êtes!    vous  me  serrerez  bien 


458 


LES  DERNIERS  KBRVEN 


fort,  n'esi-ee  fMst  fTallez  pas  tous  trouver  maU 
■àVi  moins.  ~  Mon  petit  ange  l  —  Mes  yeux  ne 
▼oient  plus  rienl  ils  sont  troublés!  si  mon 
«cheyal  faisait  une  faute  il  me  désarçonnerait.... 

—  Voici  Tavant-garde.  —  Oh  1  que  o*est  beau  I 
<iue  c'esl  beau!  s'écria  Tenfant  émerveillé; 
regardez  donc  ces  nobles  cavaliers  qui  marchent 
quatre  à  quatre  ;  comme  leurs  casques  bril- 
lent? comme  leurs  housses  sont  dorées  !  quels 
sont  ces  princes,  Monseigneur?  —  Ce  sont  des 
chevaliers  de  Lorraine  et  d'Angleterre;  ils 
portent  Tépée  du  jeune  Edouard,  le  fils  de  la 
reine.— ^uel  âge  a-t-il,  Monseigneur? — Ck)mme 
toi,  quinze  ans,  mon  enfant.  •—  Oh  !  que  je 
faime  déjà!  —  Pauvre  petit!  tu  ne  connais 
qu'un  seul  sentiment,  aimer,  toujours  aimer! 

—  Puisque  tout  le  monde  nraime,  à  commencer 
par  toi,  bon  frère...  oh!  et  ceux-là?...  oh!  mon 
Dieu,  c^est  de  plus  en  plus  beau  !  quels  sont 
eeux-ci,  Monseigneur  ?  -*  Ce  sont  les  lords 
de  la  maison  royale,  les  grands  d'Angleterre  et 
de  Lorraine,  les....  Henri  demeura  muet  tout 
à  coup.  —  Sa  Majesté  la  reine  !  dit  a  voix  haute 
te  lord  de  Saint-John,  et  il  mit  chapeau  bas  le 
premier  ;  tous  les  gentilshommes  se  découvri- 
rent, et  ce  mouvement  fut  imité  par  le  peuple  : 
<  Vive  Lancastrel  longue  vie  à  la  reine!  »  s'é- 
cria-t-on  de  toutes  parts. 

Marguerite  d'Anjou  montait  un  superbe  che- 
val blanc,  qu'elle  conduisait  avec  grâce  et  har- 
diesse ;  elle  avait  à  sa  droite  le  jeune  Edouard, 
prince  de  Galles,  fils  de  l'infortuné  Henri  VI, 
dont  les  traits  pleins  de  douceur  et  de  fierté, 
étaient  à  la  fois  dignes  du  trône  et  du  malheur  I 
à  sa  gauche  était  le  fameux  comte  d'Oxford, 
allié  à  la  famille  royale  et  célèbre  par  sa  cou- 
rageuse énergie.  Derrière  la  reine  marchaient 
par  rangs  de  quatre,  les  dames  d'honneur  et 
les  gentilshommes  ordinaires  de  leurs  majestés. 
Tous  les  regards  contemplaient,  au  premier 
rang,  une  jeune  femme  d'une  admirable  beauté 
qui  montait  un  cheval  en  tout  point  semblable 
à  iselui  de  la  reine. 

Quand  le  groupe  royal  fut  arrivé  vis-à-vis 
des  seigneurs  des  deux  nations,  il  s'arrêta  ;  et 
lord  de  Samt-John  qui,  avait  mis  pied  à  terre, 
s'approcha  respectueusement  de  la  reine,  ploya 
le  genou  devant  elle  et  lui  dit  :  —  Je  vous  pré- 
sente, gracieuse  et  grande  souveraine,  quel- 
<|ues-uns  de  vos  plus  dévoués  serviteurs  et 


sujets;  la  seule  présence  de  Votre  Majesté 
lève  leur  courage  ;  tous  vous  font  par  ma  boneiie 
le  serment  de  mourir  pour  votre  cause  et  pour 
le  roi.  Si  vous  le  permettez,  ma  hien-aimée 
souveraine,  je  vous  rappellerai  leurs  noms. 

La  reine  avait  écouté  cette  courte  harangue 
le  front  baissé...  la  rencontre  de  ses  sajets^ 
dont  la  majeure  partie  lui  était  ralliée  par  r«r- 
rivée  de  Warwick,  avait  remué  dans  son  oœar 
des  souvenirs  affreux,  et  cette  femme  sublime, 
l'un  des  plus  imposants  caractères  de  cesiède  isi- 
posant,  avait  senti^des  larmes  prêtes  à  couler  de 
ses  yeux.  Elle  domina  cependant  ce  mouvement 
de  sensibilité,-  et  ranimée  par  les  principes  de 
son  m&le  courage,  elle  releva  sa  belle  tète, 
et  répondit  d^une  voix  ferme  et  douce  au  noble 
lord,  en  lui  donnant  sa  main  à  baiser  :  —  Re- 
levez-vous, fidèle  ami  de  ma  maison:  vous 
êtes  l'exemple  de  la  loyauté,  vous  êtes  le  mo- 
dèle des  nobles  cœurs.  Pourquoi  vouloir  me 
nommer  ces  braves  gentilshommes?  je  tes  re- 
vois tous  avec  joie;  marquis  de  Jersey,  comte 
de  Mercy,  messieurs  de  France,  je  suis  recon- 
naissante de  vos  hommages  ;  mon  anguste  ne- 
veu doit  être  bien  fier  d'avoir  autour  de  son 
trône  tant  de  braves,  tant  d'illustres  chevaline. 
—  Ah  !  vous  voilà,  lord  Wenlock...  approchée.., 
avez-vous  réussi  dans  votre  mission  ?  —  Ma- 
dame, répondit  le  lord,  je  n^ai  pu  accomplir 
qu'une  partie  de  vos  volontés  ;  le  comte  de 
Rerven  s'excuse  sur  son  grand  âge  et  ses  in- 
firmités ;  mais  son  fils  m'a  accompagné.  —  Ou 
est-il?  demanda  la  reine. 

Le  lord  Wenlock  se  tourna  vers  Henri  qui 
était  derrière  lui  ;  celui-ci  porta  son  cheval  en 
avant,  et  se  trouva  en  face  de  la  reine.  Ange 
de  Lamorge  le  suivit;  le  pauvre  petit  était 
tremblant  d'émotion,  et  tenait  machinalement 
l'une  des  longues  bandelettes  du  cheval  de  son 
frère* 

Henri  était  en  présence  de  la  reine,  le  visage 
pâle,  les  yeux  presque  voilés.  Sa  main  tenait 
les  rênes  en  frissonnant  ;  son  cœur  battait  avec 
violence,  il  regardait  avec  une  expression  in- 
dicible tantôt  le  visage  majestueux  de  Mar- 
guerite d'Anjou,  tantôt  celui  de  cette  dame 
d'honneur  que  chacun  admirait  près  d^elle. 
Ses  lèvres  entr'ouvertes  étaient  glacées.  Tous 
les  courtisans  empressés  à  regaider  la  bdle 
suivante  de  la  reine,  la  virerit  pâlir  et  porter 


LES  DERNIERS  KERYEN 


^9 


son  mouchoir  brodé  d*or  à  ses  yeux  ;  ce  mou- 
Temeni  découvrit  sa  taille  légère  et  une...  on 
la  trouva  plus  belle  encore,  —  Nous  vou3  sa- 
vons gré,  monsieur  de  Kcrven,  de  votre  dé- 
vouement. Avec  le  nom  que  vous  portez,  vous 
n'avez  besoin  ni  d'exhortations  ni  de  modèles. 
Pour  agir,  il  vous  suffira  de  regarder  votre 
écu. 

—Ainsi  ferai-je.  Madame,  murmura  le  che- 
valier d'une  voix  faible  et  presque  éteinte. 

Tout  à  coup  le  cercle  des  gentilshommes  fut 
agité  :  plusieurs  des  cavaliers  mirent  pied  à 
terre. 

—  Que  se  passe-t-il?  demanda  la  reine.  — 
C'est  le  page  du  chevalier  de  Kerven  qui  s^est 
évanoui ,  Madame  ;  on  le  relève. 

A  CCS  mots,  Henri  sembla  se  réveiller,  et,  se 
tournant  vers  son  fr^re,  il  s^écria  : 

—  Ange,  pauvre  Ange ,  qu'as^tu î 

Le  bel  enfant  ne  répondit  pas  ;  son  visage 
était  pâle  et  sans  vie  ;  ses  bras  pendaient  ina- 
nimés ;  ses  longs  cheveux  couvraient  ses 
épaules  de  leurs  boucles  blondes. 

—  De  l'air!  de  Tair!  s'écria  Henri,  et  il 
frappait  dans  les  mains  de  son  page.  La  reine 
Ht  un  pas  en  avant. 

—  Quel  est  ce  gracieux  petit  être  î  —  On  le 
nomme  Ange  de  Lamorge  ;  c*est  la  plus  jolie 
fleur  de  votre  cour,  répondit  lord  Wenlock.  — 
Je  le  prends  à  mon  service,  milord  ;  vous  me  le 
présenterez  demain. 

Gomme  le  cortège  se  remettait  en  marche, 
on  moine  de  Saint-Jérôme  perça  la  foule,  et, 
arrivant  jusqu'au  page  qui  était  évanoui,  il  se 
pencha  sur  l'enfant  et  lui  frotta  les  tempes  avec 
de  l'eau  qu^il  prit  dans  sa  gourde. 

-*  Merci,  mon  père»  soignez-le  ;  cVstmon 
Mre...  Voilà  pour  vos  aumônes,  dit  Henri. 

Et,  jetant  aux  pieds  du  moine  ane  double 
eouronne  d'or,  il  se  remit  en  selle  et  regagna 
le  gros  de  l'escorte,  où  les  premiers  mots  qu'il 
entendit  furent  ceux-ci  : 

—  Atcz-vous  jamais  vu  sa  pareille  en  Espa- 
gne, capitaine  SalazarY  —  Ni  en  Espagne,  ni 
nulle  part,  monsieur  de  Narbonne.  La  connais- 
sez-vous,* monsieur  de  l'Aigle?  —  Je  viens 
d'apprendre  son  nom ,  Messieurs,  répondit  le 
baron  ;  elle  s'appelle  Marguerite  de  Rosières. 
C*est  la  fUle  de  la  fameuse  duchesse  de  Severn. 
Oq  la  dit  sage  autant  que  belle,  et  c'est  beau- 


coup dire,  ce  me  semble.  Il  nous  reste  à  lui 
trouver  un  amoureux.  Qui  de  vous?  qui  de 
nous,  Messeigneurs? 

Henri  se  borna  à  regarder  le  jeune  étourdi 
d'un  air  froidement  assuré. 

Une  dernière  salve  d'artillerie  ébranla  les  airs. 

Le  bruitdcs  cloches  cessa...  La  tète  du  cortège, 
touchait  au  château  royal ,  où  le  roi  de  France, 
attendait  en  grande  pompe  la  plus  grande  des 
reines,  la  plus  malheureuse  des  femmes. 

:  Loin  de  ce  bruit,  le  lecteur  rencontrera  une 
petite  scène  touchante,  digne  en  tout  point  du 
frais  pinceau  de  Greuze,  s'il  se  rappelle  qu'Ange 
de  Lamorge  était  évanoui  entre  les  bras  d'un 
vieux  moine  déchaussé  de  l'ordre  de  Saint- 
Jérôme,  et  que  celui-ci  employait  tous  ses  soins 
à  ranimer  le  plus  délicieux  visage  qui  fût  sorti 
des  mains  du  créateur. 

,  Le  pauvre  page  n'avait  pas  encore  ouvert  lea 
yeux.  Le  vieillard,  pour  tenir  plus  douillette- 
ment son  malade ,  et  aussi  pour  préserver  ses 
beaux  habits,,  s'était  assis  sur  l'berbe,  et  avait 
couché  le  gracieux  enfant  sur  ses  genoux,  le 
pressant  dans  ses  bras,  sur  son  cœur.  Dans 
cette  position ,  il  ne  quittait  pas  de  vue  un  in- 
stant ses  paupières»  lui  baisait  le  front,  lui 
frappait  dans  les  mains,  et  frottait  sa  poitrine 
mise  à  nu,  et  blanche  à  défier  le  sein  de 
femme  le  plus  éclatant. 

Tout  près  de  là,  un  paysan  joufflu  tenait 
nonchalamment  le  cheval  du  page,  et  regardait 
avec  une  expression  pleine  de  bonhomie  tantôt 
le  visage  du  moine,  tantôt  celui  de  l'enfant.  Le 
cheval,  après  avoir  longtemps  frémi  d'impa« 
tience  et  d'ardeur  en  voyant  s'éloigner  les  ca- 
valcades, s'était  enfin  résigné,  et,  le  cou  tendu 
vers  son  maître,  il  le  flairait  de  ses  larges  na- 
seaux, comme  pour  le  réveiller. 

Tout  à  coup  le  visage  du  vieillard  se  couvrit 
de  lumière;  ses  lèvres  exprimèrent  un  sourire 
ineffable  :  les  beaux  yeux  du  }^gc  s'étaient 
ouverts,  et  leur  doux  rayon  avait  jeté  la  joie 
sur  les  traits  du  moine.  Ange  de  Lamorge  vou- 
lut parler;  il  se  redressa  vivement,  et  jetant 
les  bras  au  cou  de  son  sauveur,  il  le  serra  de 
toutes  ses  forces,  sans  trouver  un  seul  mot  à 
lui  dire. 

Le  moine  posa  un  doigt  sur  sa  bouche,  en 
signe  de  silence,  et  le  cher  enfant  y  répondit 


4»<r 


LES  DERMffiAS  KBIVtN 


par  un  sourire  plein  dnntelligcnce  et  de  ten- 
dresse. 

—  Où  suis-jel  demanda-t-il.  —  Tous  toui 
êtes  évanoui  lors  du  passage  de  h  reine ,  mon 
fils ,  et  j'ai  eu  le  bonheur  de  tous  secourir. 
Voilà  Tolrc  beau  cheval ,  que  ce  braTc  homme 
TOUS  a  gardé.  Coureï  au  château  rassurer  Totre 
maître ,  qui  m'a  donné  cette  pièce  d'or  pour 
▼ous  bien  soigner.  Tenci,  reprenez-la;  une  si 
grande  richesse  m'est  interdite. 

Ange  passa  ses  mains  sur  son  front,  et  dît  : 

—  C'est  Trai,  je  me  souTiens  maintenant... 
Penûettez  que  je  baise  fos  mains ,  mon  bon 
père.  Et ,  déposant  dcuï  baisers  sur  les  mains 
tremblantes,  mais  heureuses,  de  Pierre  de  La- 
morge,  le  page  lui  dit  en  souriant  :  C'est  donc 
toujours  toi,  cher  bon  père!  Oùte  rcYerraî-je? 
Comment  te  quitter?  Je  t'aime  tant!  —  Main- 
tenant reparte» ,  mon  ami,  et  reprenez  cet  or, 
dH  tout  haut  le  vieil  intendant»  sans  répondre 
à  la  question  de  son  fils. 

Ange  était  debout.  Il  jeta  là  double  eouroMe 
au  paysan,  qui  en  demeure  tout  ébahi ,  et  dè- 
taehant  un  ruban  rouge  et  noir  fdi  pendaH  à 
son  épaule,  n  le  donna  à  son  père  en  lui  disant 
tout  bas  :  SouTenet^vous  de  moi.,.  Puis  il  sauia 
sur  son  cheTal  avieela  légèreté  d'an  oiseau, 
sahia  le  bourgeois  avec  une  grâce  faute  mi- 
gnonne ,  mit  sa  petite  main  sur  ses  lèvres  en 
ittgardant  le  moine  »  et  partit  avec  la  rapidité 
du  Tent,  soulevanti  oomase  lui,  des  flots  de 

poussière. 
«-Sainte  Vierge,  s'écria  le  bonhennie,  je 

n'ai  jamais  rien  tu  de  si  beau  \ 

Le  moine  répondit  par  on  grto  «supir ,  et 
Kgagns  la  vUle  à  pas  tentoé 

LES  UEUX  VAI^Gt^lUTES'. 

Le  15  juin,  lendemain  de  farrîTée  de  la  reine 
d*Angletcrre  à  Amboisc ,  tera  deiÉï  heures  du 
soir,  teus  les  feui  de  la  fa(ade  du  diâteau 
étaient  éteints ,  et  le  plus  profond  silence  en- 
tourait la  demeure  royale.  Cependant,  à  Tunë 
des  fenêtres  du  premier  étage  de  la  tour  du 
Nord ,  qui  donnait  sur  la  Loire  et  sur  lUe 
V*.rie,  on  voyait  briller  une  lumière,  et  ia 
silhouette  du  corps  d'une  femme  se  dessinait 
sur  les  rideaux. 

C'était  dans  cette  ehattfbfe  que  ae  tem^it 
Marguerite  d'Adieu,  surnommée  la  6rand» 


JMia.EBe  n*at«t  demandé  qu^oft  jour  poor  le 
reposer  des  fatigués  de  son  long  Toyagect  ponr 
se  préparer  aux  Notions  terribles  qtiî  Fatteit- 
daient.  Oburonnée  reine  As  France  eft  d*AB- 
gletefre,  flfie  de  foi,  femme  de  rtn,  tante  de 
roi,  elle  se  troUTuit  sans  sceptre,  et  réfogiée 
à  h  cour  d^un  prince  dont  la  politique  hsi  étaK 
suspecte  à  juste  titre.  Elle  y  était  abritée  sow 
lé  même  toit  que  son  plus  grand  ennemi ,  ee 
fameux  comte  de  WatTick ,  qui  lui  avait  arrt- 
ché  sa  couronne,  et  avait  faH  enfermer,  depuis 
phis  de  cinq  ans,  dana  la  tour  de  bxidres, 
l'infortuné  Henri  VI,  son  époux. 

Là  reine  éteît  alors  dans  sa  quarante-troi- 
sîème  année ,  et  encore  dans  toute  sa  beauté. 
Ses  chagrins ,  tes  malheurs  aTaient  assaïQî  sa 
grande  âme  sans  avoir  en  rien  flétri  son  ad- 
mirable Tisage.  L'histoire  parle  d'elle  comme 
d'un  type  de  noblesse  et  de  grke,  comme 
d'une  femnâe  qui  régna  sur  tes  cœurs  de  ses 
sujets,  et  charma  tous  les  yeux. 

Près  de  la  fenêtre,  et  derrière  la  reine,  une 
jeune  femme  se  tenait  immobile  et  peivâve, 
debout,  la  tête  penchée  dans  sa  main  droite  cl 
le  bras  droit  soutenu  par  hi  main  gauche.  On 
aurait  cru  qu'elle  sommeillait ,  tant  il  j  avait 
d'affaissement  gracieux  dans  sa  pose. 

On  entendait  couler  la  Loire  sous  les  ardies, 
et  le  ciel  émaiUail  le  fleuTO  de  ses  saiUioos 
d'étoiles. 

La  reine  tourna  tentemenl  la  tête  d^rièrr 
son  fauteuil»  et  sa  toîx  pure pranoaça  œ  seai 

mat: 
"~  May^aiei! 

A  ce  nom ,  qdi^'était  le  sieà  r  la  jlnme  ftenlne 
dont  nous  avons  pirté  fit  quelques  pas  sur  le 
tapis,  ell  Viftt  s'agemnifier  a«  pleda  de  sa 
maltf^ase  en  lui'  dlsaiit  : 

^  SeTéflà,  mart^hié. 

largiierite  d'Anjou  fit  tin  souirtre  mélanco- 
lique, et,  passant  une  main  Éiif  son  lh>nt,  die 
caressa  son  Tîsage  de  Tiergc  avec  une  bonté 
tonte  maternelle  r* 

-u.  Ma  fine,  depuî*  qustee  mois  ton  Tîsage  a 
beaucoup  pâli  ;  tes  trait»  ont  maîgri ,  tea  y«ff 
sont  dcTenu»  languissante ,  ta  Toi*  tremMe, 
qu^ss^tuf  ^  Je  wisÊPtël  madame!  je  soufflre 
autent  que  tous!  — *  Atrtant  qtte  moi!  s^éaià 
Marguerite  d'Anjou...  Aè!  pourre  enlkntl  Et 


UtBVEM 


461 


elle  ftt  «ssMir  ea  flllmrie  «or  «p  tabouret  fc  ses 
pieds. 

<-  Pwie,  oune-noi  tan  c«ar  »  Jjoula*t-«He 
en  8*ciB^raBi  de  see  dem  naîBa.  '>-  Ab  l  ma 
boaae  loailresse,  dit  UêigfM^  a^^  effort»  do- 
pais six  mois  bioAlMt... 

EUeB*arrèia  bnuqucmeat.  Ite  chant  ae  ftt- 
Mit  enteodre  aa^bora... 

^  Attends,  éoooitoM,  dit  daaaeœent  la  reine. 

Une  voix  fratohe  et  aanare  chanlait»  aor  un 
au  métancoUqne,  des  alawMa  îneonaiie^.  Cette 
f oix  partait  dn  ienTO  fue  baignafeqt  les  Murs 
ëe  h  tour.  La  reine»  tant  en  prêtant  Toreille, 
regardait  attentifenant  le  visage  de  aafiUeule, 
qui»  devenu  rose  tant  à  oanp,  reprit  bientôt  sa 
pâleur  bafaitnelle.  Tant  que  dura  le  cfaaat»  Mar- 
garet  suspendit  sa  respinatian...  Ses  yeux  étia- 


-">  le  sa»  toat,  mafnlenani,  dH  la  veîne. 

Margaret  baissa  la  tète  en  soupirant. 

—Son  nomî— -  Ohl  pas  encore!  pas  en- 
core 1  8*écria  la  pauvre  filte  en  tremblant. 

La  reine  prit  la  tète  de  sa  Meute  dans  ses 
mains,  la  souleva,  et,  fixant  son  regard  sur  les 
beaux  yeux  de  mademoiselle  de  Rosières,  elle 
lai  dH  : 

—  le  te  donne  Jusqu'à  demain  pour  te  con* 
fier  à  moi.'  Oui»  marraine»  demain  vous  sau- 
rez tout. 

Marguerite  d* Anjou  agita  une  sonnette  d*ar* 
gent placée  sur  son  prie-dieu.  Ange  deLamorge 
entra. 

—  Votre  service  est  fini  pour  aujanrdliui, 
monsieur  de  Lamofge.  Demain ,  à  midi ,  vous 
tiendrez  prendre  nos  ordres. 

Ange  s'inclina  respectueusement  et  se  retira. 
La  reine  donna  sa  main  à  baiser  à  sa  filleule, 
qui  sortit  après  lui.  Arrivée  à  sa  porte  par  le 
corridor  qui  con^luisait  cl^cz  elle,  mademoiselle 
de  Rosières  trotiva  le  joH  page  {qui ,  touchant 
son  mouchoir  du  bout  des  doigts,  lui  dit  à  voix 
basse: 

—  l'ai  à  vous  jwler,  vjtç,  bien  vite, 
Margsi'Qt  te  r^gjsxda  avec  sorprise. 

^  Que  ;me  voulez-vous  T  Monsieur.  —  Ua 
mot,  up  npm«.  d  TOUS  me  coajprendrez.  -* 
Quel  aogjî  r^  Uaaû  4^  Rw'ven.  —  Silence  I 
nuiramra  H  ai;gAf  et^.  S#ive?-rooi. 

U  i^rte  dvi  fiern^af  fa  iietea»a  vn  a«x. 


Après  avoir  poussé  les  verroux  derrière  elle, 
Margaret,  se  tournant  vers  le  page,  qui  la  re- 
gardait en  silence  et  tète  nue,  mit  le  petitdoigt 
de  sa  main  gauche  sur  ses  lèvres,  et  dit,  d'une 
voix  émue  : 

—  Venez  ! 

Le  page  s*avan$a]u5qu'au  milieu  de  la  cham- 
bre, 

L*appartement  de  la  comtesse  était  situé  dans 
la  tour  qui  formait  Tangle  nord-ouest  de  Taile 
du  château  habité  par  la  reine.  Deux  fenêtres 
à  ogives,  précieusement  ornées  de  vitreaux 
peints,  s'ouvraient  sur  le  fleuve.  Les  tentures 
étaient  de  damas ,  les  meubles  de  velours,  et 
les  pieds  mignons  de  la  divinité  de  ce  petit 
temple  marchaient  sur  un  épais  tapis. 

La  comtesse  s'accouda  contre  la  croisée ,  et 
dit  au  page: 

—  le  vous  écoute.  —  Peut-on  parler  sans 
danger.  Madame  ?  —  Oui,  nous  sommes  seuls, 
et  l'épaisseur  de  cette  muraille  la  rend  sourde; 
parlez... 

Mademoiselle  de  Rosières  baissa  les  jeux 
malgré  elle  deyant  le  bel  enfant. 

—  Oh!  je  comprends,  je  comprends  tout 
maintenant,  Madame,  et  je  Fexcuse  en  tout... 
à  sa  place,  je  serais  déjà  fou  comme  lui.  —  De 
qui  parlezrvous,  Monsieur  Y— Démon  frère!... 
—  pe  votre  frère  t  répéta  Margaret  avec  éton- 
nement...  —  Oui,  Madame,  d'un  frère  que 
j'aime  autant  que  vous  l'aimez^ 

Margaret  mit  sa  main  sur  ses  yeux  et  soupira. 
.  —  Son  nom  T  demanda-t-elle  avec  effort.  — > 
Le  chevalier  de  Keruen.  —  C'est  bien,  c'est 
bien,  s'empressa  de  dire  la  comtesse...  Vous 
l'avez  vu  t  —  le  le  vois  tous  les  jours.  —  Tous 
les  jours!  s'écria  Margaret,  tous  les  jours  !•«• 

Et  après  une  pause  : 

—  Mais  le  chevalier  n'a  pas  de  îrhre, — 0  en 
a  un  qui  lui  tient  par  le  cœur»  si  ce  n'est  par 
le  sang  ;  et  c'est  Qboi ,  Madame ,  moi  son  ami, 
son  confident,  ^^  Son  confident!  -^  Ne  vous 
tVQnhlez  pas;  i)  ma  connaît,  lui.  «^  Vous  êtes 
si  jeunet  -^  Chacun  le  dit:  mais  je  sens  là 
quud  je  peux  tenter  bien  des  choses;  et  mon 
fjnàrf,  qui  a  déjà  épraové  ce  cœur,  m'a  donné 
sa  confiaaoa,  comme  à  vous  son  amour.  «* 
Mais,  la  preuve?  demanda  Hargaiet  à  voix 


462 


LES  DERNIERS  KERVEN 


basse.  —  Tenez ,  répondit  le  page  en  offrant  à 
la  comtesse  une  petite  bague  de  turquoise  en- 
cadrée de  brillants.  —  Ah  t  bonheur!  bonheur  ! 
s*écria  la  jeune  fille.  v 

Elle  pressa  la  bague  sur  ses  lèvres ,  la  cou- 
vrit £e  baisers»  et ,  s*emparant  des  mains  déli- 
cates de  range  qui  lui  parlait ,  elle  les  serra 
convulsivement  dans  ses  mains  veloutées;  puis 
une  pensée  triste  vint  Tassaillir,  et  ses  deux 
bras  retombèrent,  en  même  temps  que,  d'une 
voix  chagrine,  elle  murmura  ce  reproche  d'a- 
mour : 

—  Comment  a-t-il  pu  s'en  séparer  ?  —  Pour 
que  vous  puissiez  me  croire...  —  Parlez,  parlez 
donc  !  oui ,  je  vous  crois.  A  votre  âge ,  avec 
votre  candeur,  pourrait-on  tromper  une  pauvre 
femme  aussi  malheureuse  que  moi?  Parlez, 
petit  ami ,  ajouta  tendrement  la  douce  com- 
tesse, qui,  dans  Télan  de  son  âme,  caressait  lo 
messager  de  son  bonheur.  Comment  vous 
nomme-t-on,  d'abord?  —Ange...  Ange  de 
Lamorgc.  —  Quel  nom  !  et  comme  il  vous  va 
bien  !  Pouvait- on  vous  en  donner  un  autre? 
D'où  ètcs-vous?  —  Du  château  de  Kerven.  — 
Grand  Dieu  !  s'écria  la  comtesse,  où  me  trane- 
portez-vous?  c'est  à  devenir  folle.  —  Com- 
ment ètcs-vous  chez  la  reine  ?  —  Page  du  vieux 
comte  de  Kerven ,  dont  mon  père  est  le  plus 
ancien  compagnon  de  guerre  et  de  malheur... 
—  Oui ,  de  malheur,  interrompit  Margaret.  — * 
Je  suis  parti  du  château  à  la  suite  du  chevalier; 
nous  avons  tous  deux  abandonné  nos  vieux 
pères...  nous  avons  commis  ce  crime.  Madame, 
lui  pour  vous ,  moi  pour  lui.  —  Pauvre  Henri , 
'  murmura  la  comtesse,  toujours  le  même  cœur, 
le  môme  dévouement  !  —  Hier,  continua  le 
page ,  on  est  venu  me  chercher  pour  me  pré- 
senter à  la  grande  reine;  elle  m'a  pris  à  son 
service,  et  j'ai  accepté  avec  joie,  car  je  pouvais 
espérer  de  vous  servir  tous  les  deux.  —  Déli- 
cieux enfant  1  murmura  Margaret.  Je  ne  savais 
pourquoi  mon  cœur  battait  si  fort  quand  je 
'  TOUS  ai  vu  devant  la  reine.  J^attribuais  cette 
sensation  à  une  rencontre  du  chevalier  sur  la 
route  d'Amboise  ;  mais  mon  cœur  ne  m'avait 
pas  trompé  :  vous  étiez  notre  providence  vi- 
sible ;  c'est  le  ciel  qui  vous  envoie  à  nous.  — 
Disposez  donc  de  moi.  Madame,  eh  tout  et  pour 
tout.  Croyez  qu'en  donnant  tnon  âme  à  mon 
frère  je  loi  ai  donné  tout  mon  corps  :  je  suis 


prêt  à  verser  la  dernière  goutte  de  mon  saog 
pour  vous,  sans  me  plaindre,  et  peut-être  saD> 
souffrir.  «—  Merci,  merci,  moD  aiDl...^Mai5 
hélas!  liée  par  on  secret,  par  un  serment  ter- 
rible ,  je  ne  peux ,  sans  perdre  Henri  et  m  : 
perdre  moi-même,  le  recevoir  svec  qoekpie 
préférence.  Oh  I  monueur  de  Lanao^e,  je  suis 
bien  malheureuse?  Dite84ui,  dites4ai  de  pren- 
dre courage.  Mais  bientôt,  coi,  bienlot,  ma 
main ,  posée  sur  la  sienne,  nous  fera  tout  on- 
bUer,  tout!  recommandez-lui  d'affecter  devant 
le  monde,  devant  ces  gentilshommes  méchants 
et  jaloux ,  une  indifiéreoee  complète  pour  sa 
pauvre  Margaret  ;  dites-loi  de  ne  pas  chercher 
dans  mes  yeux  mon  amoor  ;  dîtes*lui  qae  ot 
cœur  n'appartient  qu'à  loi.  Pariezloi  de  met 
bien  longtemps.  Qu'il  m^écrive,  et  je  passextî 
mes  nuits  à  le  lire,  mes  jours  à  le  rêver.  — 
Vous  l'aimez  donc  autant  qu'il  vous  aime.  Ma- 
dame?—  Oh  1  mille  fois  d'avantage.  Pourquoi 
cette  question,  mon  ami?  —  Parce  qa*il  me 
parlait  de  vous  comme  de  lui.  —  Que  vous  di- 
sait-il? répondez  vite,  tout  de  suite.  Tenez, 
baisez  ma  main  pour  lui.  — 11  me  vantait  tel- 
lement votre  admirable  beauté ,  votre  àmc  di- 
vine, et  tout  ce  que  je  ne  cesse  d'admirer  ;  Je 
le  savais  si  vivement  épris,  si  profondément 
affligé  de  votre  séparation  ;  j'avais  été  témoio 
de  tant  de  courage  dans  sa  fuite  de  Kerveo 
que  quand  je  vous  ai  vus  l'un  devant  l'autnv 
tous  deux  beaux ,  tous  deux  fiers ,  tous  deoi 
heureux  dans  le  malheur,  je  me  suis  évanoui 
sur  la  place ,  ne  pouvant  calmer  mon  cœur, 
qui  se  partageait  dans  la  joie  des  deux  vôtres. 
C*est  alors  que  la  reine  m'a  remarqué...  Voos 
donneriez  donc  un  trésor  pour  qu'il  fût  là,  près 
de  vous,  comme  je  suis  maintenant?  —  Ob! 
s'écria  Margaret,  quel  rêve!  —  Avez-vous  en- 
tendu chanter  sur  la  Loire,  ce  soir?  —J'ai 
reconnu  sa  voix;  j'en,  ai  failli  mourir!  —De 
peur?  demanda  Ange  finement.  —  De  plaisir, 
répondit  Margaret  avec  un  sourire  amer  et 
triste.  —  Et  que  donneriez-vous  pour  Tentea- 
dre  encore  ?  —  Ma  vie,  répliqua  la  comtesse.  Et 
ces  grands  yeux  s*ouvrirent  pour  lancer  deux 
éclairs. 

Ange  de  Lamoige  ouvrit  Tune  des  croisées, 
et ,  posant  un  flambleao  devant  les  vitres ,  il 
regarda  mademoiselle  de  Rosières,  et  luifi' 
signe  d*écouter.  La  même  Tobr»  qoi  a^t  dcja 


LES  DERNIERS  KERVEN 


4d;r 


troublé  le  silence  de  la  nuit,  s^éleva  pure  et 
limpide  comme  pour  monter  à  Dieu.  La  belle 
Margaret,  tombant  à  genoux  à  côté  du  page, 
se  pencha  avec  lui  pour  mieux  entendre.  On 
les  eût  pris  pour  deux  fleurs  inclinant  leurs 
calices  sous  une  même  rosée. 

Quand  la  voix  eut  cessé,  les  deux  tétés  d^ange, 
qui  semblaient  penchées  dans  la  prière,  se  re- 
IcTërent  à  la  fois,  et  le  page  demanda,  d'un 
ton  plein  de  joie  : 

—  L^aimez-Tous,  ma  sœur? 
Les  lèvres  de  Margaret  tremblaient  consul- 

siTement  ;  un  frisson  parcourait  tout  son  corps  ; 
les  yeux  à  demi-fermés ,  elle  murmura  faible- 
ment : 

—  Henri!  pauvre  Henri! 
Ange  de  Lamorge  se  leva ,  la  prit  dans  ses 

bras,  la  posa  dans  un  fauteuil ,  et  lui  dit  d'une 
Toix  où  tout  était  bonheur  : 

—  Voulez -vous  qu'il  vienne  là,  devant 
vous?...  —  Quand?  demanda  la  comtesse  en 
bondissant  comme  une  gazelle.  —  A  Tinstant 
même.  —  Ici  ?  —  Ici.  —  Comment?  —  Parlez, 
ordonnez.  —  Vite  !  vite  î  qu'il  vienne...  0  mon 
Dieu  !  pitié  !  je  me  meurs  ! 

Ange  tira  de  son  sein  un  rouleau  de  soie; 
il  le  déroula  sur  le  tapis,  et,  saisissant  Tanneau 
qui  terminait  Tnn  des  bouts  de  la  corde  nouée, 
il  le  fixa  à  un  crochet  qui  servait  à  arrêter  la 
fenêtre  au-dedans ,  et  jeta  Tautre  bout  dans  le 
fleure. 

-^  Jamais  !  jamais  î  s'écria  la  comtesse  ef- 
frayée. La  distance  est  trop  grande,  cette 
corde  trop  fragile  ! 

L'enfant farrèta  d'une  main,  et  lui  montrant, 
de  l'autre,  la  corde  déjà  tendue,  il  lui  dit  avec 
calme: 

— 11  n'est  plus  temps,  ma  sœur;  pensez-vous 
que  je  voudrais  l'exposer,  moi  !  Rassurez-vous, 
cette  corde  nous  soutiendrait  tous  les  trois. 

Margaret,  tremblante,  mit  les  mains  sur  son 
visage.  Le  page  se  pencha  vers  la  fenêtre  et  dit 
à  voix  basse  : 

—  Courage  !.*.  courage  !••• 
On  entendait  déjà  le  frôlement  d'un  corps  le 

long  de  la  muraille.  Margaret  ouvrit  les  yeux, 
voulut  crier  aussi ,  mais  ne  poussa  qu'un  sou- 
pir et  s'aflaissa  sur  elle-même...  Henri  de 
Kerven  était  devant  elle... 
Ange,  content  de  lui^mêmei  ^'adossa  contra  . 


l'angle  de  la  fenêtre ,  et  saisissant  le  long  ri-  • 
deau  de  damas  rouge,  il  en  drapa  tout  son^ 
corps,  ne  montrant,  au  milieu  des  plis  soyeux 
de  l'étoffe,  que  sa  tète  mignonne,  son  teint  de 
rose  et  son  sourire  adorable.  Silencieuse  et 
ravie ,  cette  petite  créature ,  ainsi  posée ,  res- 
semblait à  une  apparition  céleste,  âenri  et 
Margaret  semblaient  être  sous  le  regard  de  leur 
ange  gardien. 

Mademoiselle  de  Rosières  avait  mis  ses  deux 
mains  dans  celles  du  chevalier  ;  sa  tête  reposait 
sur  le  front  de  son  ami.  Aucun  des  trois  ac- 
teurs de  cette  scène  n'avait  encore  dit  un  mot, 
et  cependant  leurs  trois  cœurs  battaient  avec 
violence!  Enfin  Margaret  se  redressa,  et  re- 
gardant Henri  avec  amour,  elle  lui  fit  un  sou- 
rire plein  de  douceur  et  lui  dit  : 

—  Henri,  est-ce  bien  vous?  —  Pauvre  Mar- 
garet... que  tu  es  belle,  répondit  Henri. 

La  comtesse  de  Rosières ,  en  voyant  à  ses 
pieds  celui  qu'elle  appelait  dans  tous  ses  rêves, 
celili  qu'elle  aimait  plus  que  la  vie,  s'était  sen- 
tie saisie  d'un  frémissement  de  joie  qui  avait 
ébranlé  toute  sa  nature.  Mais  une  pensée  pu- 
dique succéda  bientôt  à  cette  émotion  ;  elle  se 
\it  coupable,  et  livrée,  en  quelque  sorte,  à  la 
discrétion  de  son  ami.  Ses  principes,  sa  digni- 
té, sa  fierté  en  souffrirent...  Une  lutte  courte» 
mais  terrible ,  s'engagea  dans  son  cœur  entre 
le  devoir  et  la  passion.  Croyant  céder  à  la 
vertu,  elle  ouvrit  la  bouche  pour  supplier;  sa 
bouche  se  ferma  sur  le  front  du  chevalier, 
qu'elle  pressa  convulsivement  dans  ses  mains» 

—  Henri,  dit-elle,  je  suis  heureuse,  oh  !  que 
ne  puis-je  te  garder  toujours  là,  près  de  moi,, 
te  souriant,  t'écoutant,  te  bénissant...  Ces  beaux 
jours  viendront,  sois-en  sûr.  Aie  confianoe  ei> 
ta  sœur,  ta  Marguerite,  ta  fiancée,  ton  épouse 
devant  Dieu.  Mais  jusque  là ,  Henri ,  tu  ren- 
dras être  le  premier  de  tous  à  la  respecter^  'à 
l'honorer,  comme  le  seul  à  l'aimer,  à  en  être 
aimé.  Son  défenseur,  son  chevalier  sans  peur,, 
son  époux  Inentôl,  tu  la  défendras,  n'est-ce  pas,, 
contre  toi-même ,  son  plus  grand  ennemi?  •^ 
Moi,  ton  ennemi,  pauvre  petite,  moit  ton  plu» 
grand  ennemi  ?  —  Oui ,  puisque  je  t'aime  à  en 
devenir  folle  l 

Henri  baisa  l'écharpe  fleurdelysée  de  sa  fian- 
cée» et  lui  dit  avec  des  larmes  dans  la  voix  : 
-T  le  oe  veux  plus  toucher  que  tes  rêl!^^ 


4M 


LES  DBRNIBRS  KIRYBN 


mente,  ma  Margaret  adorée.  Toutes  tes  pensées 
sont  des  pensées  divines,  et  je  ne  suis  digne 
^ue  de  me  mettre  à  tes  pieds.  *  Mon  beau 
maître,  reprit  la  charmante  jeune  fille,  je  de- 
viens folle  quand  je  te  vois,  je  deviens  foUe 
-quand  je  m*appuie  sur  ton  bras,  et  si  tu  n*étais 
ie  plus  loyal  dos  hommes,  cette  folie  me  ren- 
<iralt  la  plus  malheureuse  des  femmes.  Tu  le 
vois ,  je  m^accuse  ;  plains-moi ,  soutiens-moi , 
<léfcnds-moi  !  je  t'aime  trop. 

En  achevant  ces  mote ,  Margaret  regarda  le 
chevalier  avec  un  si  triste  abandon,  que  celui- 
ci  baissa  les  yeux ,  ne  pouvant  maîtriser  son 
trouble,  et  vouant  à  son  amie  autant  de  véné- 
ration que  d*amour. 

Tous  deux  gardèrent  le  silence,  tous  deux 
marchèrent  à  petits  pas,  lentement,  sans  oser 
relever  les  yeux ,  caressant  Tun  et  Tautre,  au 
fond  du  cœu^  une  pensée  d'amour,  d'estime 
et  de  dévoûment.  Les  deux  amis,  après  avoir 
fait  ainsi  le  tour  de  Tappartement,  arrivèrent 
devant  la  fenêtre  où  se  tenait  le  page,  toiyours 
immobile,  toujours  silencieux. 

— -  Û  faut  bientôt  partir.  Monseigneur,  dit 
le  cher  petit,  d*une  voix  si  doucei  qu'elle  abatt- 
rait pas  réveillé  une  colombe. 

Le  chevalier  de  Kerven  prit  le  bel  eo&nt  par 
te  bras ,  et  dit  à  Margaret  en  le  lui  montrant: 

•**  C'est  à  ce  bon  frère  que  je  dois  tout  mon 
bonheur  ;  sans  lui,  serais-ja  près  de  vous? 

Mademoiselle  de  Rosières  tendit  sa  main 
blanche  et  délicate  an  chérubin,  et  répondit 
aTOC  un  sourire  qui  ei^rîmait  sa  reconoais- 
aance: 

-*  M.  de  Lamoife  est  aussi  rusé  que  boa  ; 
^  je  m'en  souviendrai.,  •  <^  Taime  autant  que 
lotts.  Mademoiselle,  répliqua  le  page  :  nous 
«nons  tous  les  deux  oe  eher  maître ,  et  nous 
sommes  enfants  tous  les  deuil  S*  nous  avons 
mal  fait,  man  firèns  est  notra  eiECuse,  Peu 
«'importent  d'ailleurs  le  droit,  le  iponde  et  la 
nsisoa  ;  je  suis  attaché  au  eheiilier»  comme 
mms,  jusqu*aa  tombeaik»  el  ritB  ut  m'arrê- 
tera pour  le  aerrir. 

la  comtesse  regarda  aanami  «vaa  Ivresse, 

«^Mais  il  eat  tard^  4^tale  pa^e^.  Monsei- 
gneur veut-il  se  donner  la  peine  de  redeseen- 
dsel  -^Œi  1  s'écria  Margaret.  avee  un  frisson 
d'épouwnte.  -^  La  peiaa  de  redesoendre^  ré- 
péta SB  soufiam  le  dievatffr»  la  mat  est  juste. 


U  le  Cuit,  Margaret;  adieu»  k  demain»  -*Hofi- 
seigneur,  je  vous  quitte  ;  mais  si  demain  cette 
fenêtre  reste  fermée  «  n*en  Teuillez  pas  à  totie 
malheureuse  amie.«.  Je  dois  vous  parler  ms 
crainte,  hardiment,  comme  une  honnête  fenuoe 
qui  veut  être  la  vôtre.  Vouée  à  vous  aimer,  je 
veux  que  toujours  vous  puissiez  m'aimer  avec 
honneur..,  et  cette  fenêtre...  —  Eh  bien  T  —  E3i 
bien  !  Henri,  elle  ne  s'ouvrira  plus  pour  veos! 

—  Quoi  !  Margaret..  jamais  t  —  Jamais,.,  jus- 
qu'au jour  heureux  où  tu  poseras  sur  ce  front 
bien  à  toi  la  blanche  couronne  que  je  te  ren- 
drai pure,  jusqu'au  jour,  mon  chevalier,  où  je 
serai  Gère  de  votre  nom  ;  jusqu'au  jour  oi 
mon  plus  grand  bonheur  sera  dans  le  vôtre; 
jusqu'au  jour  où,  pour  la  vie,  je  répéterai  de- 
vant l'autel  les  serments,  les  premiers  serments 
que  je  reçus  à  Coutances;  jusqu'au  jour*.  Ob! 
cette  espérance  me  rend  foUe...  Tiens ,  vs- 
t^n  1...  va-t-en,  ma  tète  s'égare!  D'ici  là  prends 
pitié  de  ta  pauvre  Marguerite  ;  songe  qu'à  tes 
souffrances  elle  joint  ses  larmes  ;  prends  coft- 
rage  comme  moi.  Nous  pourrons  nous  voir 
souvent,  ce  sera  au  milieu  dea  jaloux,  il  est 
vrai  ;  mais  Dieu  n'isole-t-il  pas  nos  deux  cœun  ! 
Et  quand  ma  main  touche  la  tienne,  Benri, 
mon  cœur  n'est-il  pas  dans  la  tien  I  U  reise 
veut  que  je  lui  confie  le  secret  de  messoupirSi 
du  changement  qu'elle  remarque  en  moi  l  Hé- 
laal  puis-je  tout  lui  dire  t  Et  quand  elle  lanis 
que  c'est  toi  que  j'aime ,  sa  Tertu  ne  s'offes- 
sera-t-elle  pas  de  cet  amour  que  je  ne  peox 
avouer  devant  tous ,  et  que  je  confie  à  Dieu 
seul  !...  Cruel  serment  !  secret  fatal  t  s'écria  U 
jeune  fille  les  yeux  inondés  de  larmes.— Ibr- 
gueriie,  répondit  Henri  avec  calme,  ne  saisie 
pas  digne  de  toute  votre  confiance;  et  s'il  existe 
un  secret  qui  nous  sépare,  ne  pui&-je  le  psrta^ 
avec  vous  t  —  Non  I  hélas  !  non  1  —  Alors  tous 
ne  m'aimex  pas  ;  car  vous  ne  m'estimes  plus  ^ 

—  Moil  ne  plus  vous  aimer  I  Henrit^'i^'^ 
proche! 

La  comtesse  mit  ses  deux  main»  sur  soa  vi- 
sage, et,  les  séparant  tout  à  coup,  elle  m(mtn 
son  front  phis  blane,  plus  pâle  que  jamais,  et 
s*écria  d'une  toîx  amère  et  sourde  : 

—  Viens  ! 

Elle  prit  le  chevalier  par  U  main,  le  coadoi- 
l  ait  prèad'w  prie-diaa  qui  taucbait  kmê^ 


«uirll  un  tiroir,  et  montrant  ik  son  amant  uw 
petite  boîte  d'ébcnc,  elle  lu)  dit  : 

—  Voilû  ce  qui  mVmpôchc  de  ptrlcr ,  Toilà 
lo  dépositaire  du  secret  qui  me  ravit  tout  mon 
lionheur  cl  qui  me  ravira  toute  ma  gloire,  si 
vous  D'âtes  le  plus  noble  des  hommes. 

Le  chevalier  mit  brusquement  la  main  sur  la 
l)Oitc  et  la  regarda  avec  une  curiosité  avide  : 
c'était  un  petit  coiïre  sans  serrure,  fermé  avec 
d?E  clous  d'or. 

—  Un  enfant  l'ouvrirait,  ditnl.  —  Un  Bcr- 
mcnl  solennel  le  protège. 

Henri  de  Kervcn  regarda  la  comtesse  avec 
.surprise  ;  clic  reprit  avec  feu. 

—  Ooi,  je  vous  appartiens  '.  oui ,  je  vous  ai- 
me! oui,  je  vcui  vous  donner  ma  vie  entière, 
et  je  vois  vous  le  prouver.  J'ai  juré  à  ma  mère 
mourante  de  n'ouvrir  ei:tte  boite  qu'âpre  la 
mortiTun  hommt,  et  je  lui  ai  Juré  sur  l'image 
du  Christ  que  voilà  atiacliéc  à  mon  chevet,  de 
ne  me  marier  qu'après  avoir  lu  les  papiers  qui 
sont  renfermés  lâ...O  mon  maître,  mon  llcnril 
si  (u  savais  tout  ce  que  je  souiTrc  ,  tout  ce  que 
j'endure  ;  si  tu  savais  que  de  larmes  j'ai  vcrsâcs 
aui  pieds  de  ce  divin  Seigneur  qui  a  entendu 
mon  serment  !  Tiens,  vois  si  je  l'aime...  vois 
SI  ta  Ûcur  odoréc ,  ccfle  que  lu  me  consacres, 
n'est  pas  chaque  jour  déposée  sur  ce  Christ... 
regarde  si  ce  cotTre,  qui  renferme  mes  joies  les 
plus  mviécs,  n'est  pas  terni  par  mes  pleurs. 

T.  t\. 


Oh  I  que  de  fois  ne  l'ai-jc  pas  saisi  dans 

mes  mains  impatientes!  Que  de  fuis  ne  Tai-je 
pas  serré  contre  mon  cœur,  et  pressé  sur  me» 
tévres,  espérant  le  briser  dans  une  étreinte. 
Tant  que  je  suis  seule,  je  résiste ,  je  son^e  et 
Je  me  souviens.  Ma  mère  prit  ma  jeune  léte  sur 
son  sein,  baisa  mon  front  et  pleura  sur  ce  cceor 
où  je  renferme  tant  de  sanglots  aujourd'hui... 
Elle  me  dit,  à  son  heure  suprême,  d'aftenilre, 
de  jurer...  Tai  juré,  j'ai  attendu...  et,  maint»- 
nant,  ajouta  la  pauvre  fille  en  tombant  &  ge- 
noui,  maintenant,  si  vous  doutez  demoi,  SloiH 
seigneur,  si  vous  m'accusez,  si  vous  ne  voulez 
pas  croire  à  mes  douleurs,  si  vous  pensez  pou- 
voir m'aimer  toujours  ea  me  trouvant  aujoor- 
d'hui  (ïitbie  envers  vous,  et  parjure  envers 
Dieu... 

Eh  bien  1  je  n'attendrai  plus ,  celte  fenêtre 
vous  sera  ouverte  ;  cette  boite  prcnei-la...  Pre- 
nez ce  Christ,  témoin  divin  de  ma  honte  sur- 
montée piurvous;  prenez,  prenez  tout  ceci,  car 
je  vous  aime,  moi,  plus  que  tout  au  monde  et 
tout  au  ciel...  Si  je  pleure ,  c'est  que  je  sois 
flamme  I  A  défaut  de  force  j'aurai  le  couragc,ù 
défaut  de  vertu  j'aurai  l'amour. 

Ange  s'était  approché  du  chevalier  ;  il  pro- 
fita de  rémotion  qui  le  dominait ,  et  s'empan 
do  la  boîte  mystérieuse.  Henri,  trnnsporté  par 
tout  ce  qu'il  venait  d'entendre,  a^aii  rcLvé  ta 
flancéc  ''n  lui  disant  : 

SO 


460 


L£S  DERNIERS  KERVEN 


Non ,  Margaret ,  conserve  ton  cœur  d'or, 

ta  Tertu ,  ta  belle  âme  ;  garde  toujours  ce  cru- 
cifix... Confions  nos  douleurs  au  maître  qui 
veille  sur  tout  :  je  crois  en  toi ,  j'espère  en  lui  ! 
—  Oh  l  merci ,  mon  chevalier,  s'écria  made- 
moiselle de  Rosières.  Je  l'aime.—  Cachez  vite 
cette  jolie  boîte ,  dit  le  page  à  la  comtesse  ;  je 
sois  trop  curieux  pour  la  garder.  —  Mais  quel 
est  le  nom  de  cet  homine  dont  la  vie  nous  ar- 
rête, demanda  le  chevalier,  le  savez- vous, 
Blargaret  î  —  Oui. — Me  le  direz-vous  î — Oh  !  | 
non,  de  grâce.  —  Quant  à  lui ,  Madame,  répli- 
qua le  page,  nous  vous  tourmenterons  tant 
que  vous  le  nommerez;  craignez -vous  que 
nous  le  tuions?  —  Non ,  grand  Dieu  limais  je 
dois  tûetàîre.  —  Àvôz-vous  juré  de  ne  le  pas 
norimer?  —  Nbn,.  -;  Xlors  fHiten'ds, 'Répondit; 
Henri  gravement.  —*^t  si  vous  me  maudissez 
après  l'avoir  entendu?— Folle,  dit  en  souriant 
le  chevalier,  vous  en  seriez  ravie.  —  Vous  le 
voulez  1  — .  Oui.  —  Jamais  je  ne  le  pourrai  ;  ma 
bouche  s'y  refuse...  —  Mais  enfin,  interrompit 
le  chevalier,  vous  l'aimez  donc ,  cet  homme  ! 

—  Oui,  je  Taime,  oui,  je  l'aime  l  et  la  comtesse 
serra  la  main  de  son  ami.  Je  l'aime  pour  vous  et 
pour  moi.  —  Et  vous  tenez  à  sa  vie,  sans  doute! 

—  Presque  autant  qu'à  la  vôtre.  Le  jour  où  sa 
mort  me  rendra  ma  liberté ,  vous  trouverez 
mêlé  à  mon  bonheur  des  larmes  qui  feront 
couler  les  vôtres.  Ce  que  je  dis  vous  étonne. 
Monseigneur,  ajouta  la  gracieuse  enfant  qui 
lui  souriait  tendrement  ;  mais  ne  tombercz-vous 
pas  à  mes  pieds  quand  vous  saurez  que  celui 
dont  il  sagit  est..  —  Qui  ?  demanda  le  cheva- 
lier en  tremblant.  —  Le  comte  de  Kerven.  — 
Mon  père  ?  —  Votre  pèie.  —Je  comprends  tout 
maintenant.»  Ah  1  ma  pauvre  Margaret,  tu  ne 
sais  donc  rien  de  sa  vie.  —  Rien  autre  chose, 
répliqua  la  comtesse  avec  calme...  —  Le  jour 
va  poindre.  Monseigneur,  s'écria  le  page  qui 
était  retourné  à  la  fenêtre  ;  parlons  vite.  — 
Mon   chevalier,  Adieu,  courage!...  si  vous 
ne  m'aimez  plus,  je  meurs...  —Adieu,  ma 
belle  fiancée,  donne-moi  cette  rose  que  tu  as 
gardée  tout  un  jour,  elle  me  portera  bonheur 
dans  nos  batailles.  Adieu!  chaque  soir  ouvre  ta 
Cenètre,  non  pas  h  Ion  cscbve,  mais  au  bon- 
heur, mais  au  souvenir  de  celte  nuit  qui  de- 
vrait être  éternelle. —  Passez,  Monseigneui:, 


dit  le  page.  —  Prenez  pitié ,  mon  Dieu  !  mor- 
mura  la  comtesse. 

Henri  se  laissa  glisser  lentement;  le  page  le 
suivit  de  rϔl,  et,  se  retournant  vers  made- 
moiselle de  Rosières ,  il  lui  dît  : 

—  C'est  fini.  Madame,  vous  êtes  un  ange  de- 
puis le  cœur  jusqu'au  visage.  Adieu!  Je  pctn 
vous  dire  à  demain ,  taoi.  —  Baisez  ma  maîn 
pour  lui ,  dit  tristemeht  Margaret.  L'agfle  en- 
fant s'élança  sur  la  corde  et  se  Ihissa  eotilf r 
jusque  sur  le  fleuve,  où  se  balançïfil iatanpjc 
du  chevalier. 

Margaret  resta  longtemjte  àèCbudée  sur  b 
fenêtre ,  écoutant  le  bruit  cadencé  de  la  ninii 
qui  emportait  son  'trésor;  puis  elle  relira k 
côfde  de  soie,  la  baîsa  avec  ivresse,  la  cacbî. 
sofgnéusêttléttt  laans^n  tiroîfdeSttû*prtc«i!îeu, 
et  s^éféndît  tôiite  téthe  sur  s6n  lit  où  ftllcn- 
dait  un  doux  rêve. 


Le  soleil  remplissait  la  chambre  de  sc^ 
rayons  et  faisait  briller  l'or  et  l'argent  des 
meubles.  La  belle  paresseuse  rêvait  toujours. 
On  frappa  doucement  à  la  porte...  elle  se  ré- 
veilla en  sursaut,  passa  ses  doigts  effilés  sur 
son  front ,  regarda  autour  d'elle  avec  étoow- 
ment ,  puis,  souriant  tout  à  coup  aux  soute- 
nirs  qui  lui  revenaient  en  foule ,  elle  courut» 
légère  et  ravie,  à  la  porte  de  sa  femme  de  ser- 
vice et  lui  ouvrit. 

—  Déjà  parée,  mademoiselle,  s'écria  la  fille 
en  entrant.  —  Ma  bonne  Pauline,  je  ne  me  suis 
pas  couchée.  —Vous  vous  tuerez  de  veilles.- 
Ne  crains  rien.  Qu'apportes-tu  là  t  —  Une  lettre 
remise  à  votre  nom .  —  Par  qui  t  —  Uo  homme 
que  je  ne  connais  pas. 

Margaret  ouvrit  le  papier  ;  il  n'était  pas  signe. 
Elle  tomba  évanouie. 

Pauline  jeta  les  yeux  sur  l'écrit  et  lut  cci^ 

mots  : 

«  J'ai  passé  la  nuit  sur  la  Loire  ;  j*ai  toot 
»  vu.  Je  me  vengerai  :  car  je  vous  aime  ci  j^' 
»  le  hais,  v» 

Le  palais  d'Amboise  était  en  grande  rumeur, 
toutes  les  livrées  s'agitaient  dès  le  matin,  tes 
escaliers  étaient  parcourus  sans  relâche  par  dts 
gens  qui  se  hâtaient  d'un  air  fort  affairé;  its 
postes  militaires  étaient  doublés,  et  les  gentib- 
hommes  de  la  cour  arrivaient  de  toutes  parts, 
vôtus  de  leurs  plus  riches  costumes.  Les  bon» 


LES  DERNIERS  KERVBN 


4Gi 


Dôurgeois  ilu  pays»  quoique  Camiliarisés  avec  le  ; 
luxe  royal  qu*ils  admiraient  fréquemment, 
grâce  aux  yisites  de  leur  souverain  »  se  pres- 
saient en  foule  ce  jour-là,  pour  assister  tant 
bien  que  mal  à  la  fameuse  réconciliation  de  la 
reine  Marguerite  et  du  comte  de  Warwick. 

La  façade  du  château  était  habitée  par  le  roi, 
la  reine  et  leur  suite.  L^aile  du  Nord  avait  été 
cédée  à  la  reine  d^Âogleterre,  et  les  tours  du 
Sud,  avec  les  pavillons  qui  en  dépendaient, 
avaient  été  réservées  au  comte  de  Warwich,  et 
au  duc  de  Clarence ,  frère  d'Edouard  IV.  Ces 
trois  maisons  représentant  trois  partis,  séparés 
d'intérêts  jusqu'alors,  offraient  un  spectacle 
saisissant,  au  moment  de  s'unir  et  de  se  fondre 
en  une  seule  puissance.  Les  serviteurs  fidèles 
j|es trois  chefs  se  pressaient  autour  d'eux,  at- 
tendant avec  impatience  l'heurç  solennelle  où 
U)ute  discorde  devait  s'éteindre  dans  la  religion 
du  serment. 

Ange  de  Lamorge ,  vers  midi ,  entra  chez  la 
reine. 

Marguerite  d'Anjou  était  assise  dans  un  haut 
fauteuil,  et  placée  en  face  de  la  portière  que 
venait  de  franchir  son  page.  Une  double  baie 
de  courtisans  en  grand  costume  bordait  le  che- 
min qu'elle  avait  à  suivre  jusqu'au  vestibule 
des  ^irdes;  et  quand  le  jeune  de  Lamorge  en- 
tra, toutes  les  tètes  se  tournèrent  de  son  côté. 
Ange  s'inclina  respectueusement  devant  la 
reine,  et,  obéissant  au  signe  qu'elle  lui  fit ,  il 
s'approcha  d'elle  et  mit  un  genou  sur  le  tapis. 

—  Vous  arrivez  un  peu  tard,  dit  Marguerite; 
dorénavant,  mettons  moins  de  temps  à  nos  ru* 
bans. 

Puis,  se  tournant  vers  sa  filleule  qui  était  ap- 
puyée à  son  fauteuil,  elle  ajouta  : 

—  Mettez-vous  là,  de  ce  côté.  Monsieur. 

Toute  la  galerie  admira  ces  deux  beaux  en- 
fonts  posés  au-dessus  de  la  tète  de  la  grande 
reine,  comme  deux  rayons  de  lumière  répan- 
dant l'éclat  de  leur  jeunesse  et  de  leur  fraî- 
cheur sur  le  visage  grave ,  triste  et  fier  de  la 
souveraine  exilée.  Chacun  admira  leur  grâce, 
leur  modeste  maintien ,  leur  mise  élégante  et 
tout  ce  que  Dieu  leur  avait  donné  de  beauté. 

Le  lord  Wenlock  et  Henri  de  Rerven  le 
suivaient  ;  ces  deux  gentilshommes  s'avancè- 
rent pour  saluer  la  reine. 

—  Le  roi  est  en  marche,  Madame»  dit  le  che- 


valier. —  Et  le  comte  de  Warwick?  demanda 
la  reine.  ^  Sa  seigneurie  est  déjà  sous  la  tente. 
—  Priez  Dieu  qu'il  conserve  à  votre  reine  le 
courage  qui  Tanime,  seigneurs  et  milords. 
«  Toute  la  compagnie  s'inclina  ;  Henri  se  mit 
à  l'écart  et  salua  gracieusement  Margaret,  en 
passant  près  d'elle  de  manière  à  toucher  sa  ro- 
be. La  comtesse  le  regarda  d'un  air  radieux: 

ses  yeux  n'avaient  plus  de  larmes sur  son 

front  brillaient  la  confiance  et  l'amour. 

Les  deux  tapisseries  qui  fermaient  la  grande 
porte  de  l'appartement  furent  à  la  fois  écartées; 
un  huissier  s'avança  tète  nue  et  annonça  le  roi. 
La  reine  se  leva,  tous  les  seigneurs  observè- 
rent un  respectueux  silence. 

—  Madame,  dit  le  roi  avec  un  sourire  miel- 
leux, j'ai  voulu  vous  donner  la  main  dans  cette 
grande  circonstance,  afin  de  gagner  quelque 
chose  à  vos  mérites.  —  Je  tiens  tout  de  vos 
bontés,  Sire,  aussi  est-ce  à  vous  que  Dieu  ren- 
dra l'assistance  que  vous  m'accordez.  —  Le 
pardon  des  injures  et  l'oubli  du  mal  sont  des 
vertus  que  vous  allez  nous  enseigner,  ma  belle 
et  gracieuse  parente,  ajouta  le  roi:  je  remercie 
Notre-Dame  et  le  grand  Saint-Michel,  de  l'exem- 
ple qu'ils  me  donnent  en  vous.  —  Dans  un 
royaume  aussi  beau  que  le  vôtre,  mon  neveu , 
on  n'a  que  des  grâces  à  accorder. 

Le  roi  Louis  répondit  par  un  sourire  amer 
et  sardonique  à  cette  courtoisie;  le  matin  mê- 
me il  avait  déchiré,  sans  les  lire,  deux  suppli- 
ques du  cardinal  Labalue  et  del'évèque  de  Ver- 
dun. Regardant  ensuite  le  noble  entourage  de 
la  reine  d'Angleterre,  il  lui  dit  : 

—  Voilà,  certes,  une  riche  escorte.  Madame, 
et  qui  ferait  presque  oublier  un  trône...—  Oui, 
Sire,  mais  le  prince  que  voilà,  interrompit  Mar- 
guerite, ne  peut  se  contenter  de  la  cour  d'une 
femme  ;  il  lui  faut  de  la  gloire  et  des  batailles  ! 
tous  ces  nobles  chevaliers  cachent  des  cicatri- 
ces sous  leurs  velours,  et  mon  fils  n'a  pas  en« 
core  gagné  ses  éperons.  —  Nous  lui  donnerons 
les  nôtres.  Madame,  ceux  [qui  nous  servirent  à 
Montlhéry  ;  —  voudrcz-vous  les  porter ,  beau 
cousin  ? 

"  Cette  question  adressée  au  jeune  prince  de 
Galles,  fit  monter  la  rougeur  à  son  front.  Le 
valeureux  enfant  répondit  d'une  voix  ferme  : 
— Et  je  ne  les  quitterai.  Sire,  que  quand  le  roi 
mon  père  sera  remonté  sur  son  tronc. 


468 


LES  DERNIERS  KERVEN 


Louis  XI  fit  un  gracieux  sourire  au  prince, 
puis  se  tournant  vers  la  reine,  il  lui  offrit  la 
main  et  lui  dit  : 

—  Venez,  Madame,  Tenez  mettre  le  dernier 
sceau  à  votre  magnanimité  ;  la  démarche  que  je 
vous  presse  de  faire  vous  conduira  triomphante 
à  Westminster. 

La  reine  accepta  Toffire  de  Louis  XI,  sans  lui 
répondre  autrement  que  par  un  regard  et  un 
soupir  pleins  de  majesté.  Le  jeune  Edouard 
marcha  immédiatement  après  sa  mère,  suivi 
do  Margarct  et  d'Ange  de  Lamorge.  Tous  les 
soigneurs  qui  composaient  la  compagnie  de  la 
reine,  se  placèrent  par  trois  et  par  quatre  à  son 
cortège,  qui  défila  depuis  le  vestibule  jusqu'au 
perron,  et  du  perron  à  la  tente ,  qui  avait  été 
dressée  dans  le  jardin  et  dans  laquelle  devait 
avoir  lieu  l'entrevue . 

Les  trompettes  sonnèrent  des  fanfares  au  mo- 
ment où  le  roi  et  la  reine  Marguerite  parurent 
dans  le  jardin.  Toute  la  noble  foule  ruisselante 
de  pierreries,  couverte  de  satin ,  d'hermine  et 
de  velours  s'écoula  sous  les  tapisseries ,  et  la 
tente  se  trouva  remplie  des  plus  illustres  per- 
sonnages de  France ,  d^Angleterre  et  de  Lor- 
raine, 

Le  roi  monta  sur  un  trône  drapé  de  velours 
Lieu,  semé  de  fleurs  de  lys  d*or,  élevé  de  trois 
degrés,  n  avait  à  sa  droite,  sur  la  première 
marche,  les  princes  du  sang,  parmi  lesquels  se 
montraient  au  premier  rang ,  Charles ,  duc  de 
Guyenne,  comte  deSaintongeet  seigneur  de  la 
Rochelle,  firère  du  roi ,  et  le  comte  de  Vendô- 
me ;  à  sa  gauche,  sur  la  même  marche,  étaient 
les  dames  qui  tenaient  le  plus  à  la  famille 
royale  ;  et  madame  Marguerite  d'Orléans,  com- 
tesse de  Vertus,  en  Champagne,  se  distinguait 
entre  toutes  par  sa  beauté» 

La  reine  d'Angleterre  était  à  la  droite  du  roi, 
ayant  elle-même  à  sa  droite  le  prince  de  Gal- 
les, son  fils  ;  à  la  gauche  du  roi,  et  un  peu  en 
arrière  de  son  trône,  se  tenaient  le  grand-maî- 
tre et  ministre,  Anthoine  de  Dammartin,  comte 
de  Chabannes,  ainsi  que  le  grand-chancelier 
Jean  Jouvenel  des  Ursins. 

Au  centre  de  la  salle,  qui  était  disposée  en 
cercle,  on  voyait  toute  la  noblesse  d^Angleterre 
ù  la  suite  du  duc  de  Clarence  et  du  grand  comte 
de  Warwick.  Ce  dernier  conservait  une  atti- 
tude digne  et  fière.  Sa  haute  taille  le  mettait 


au-dessus  de  ses  gentilshommes,  comme  soa 
génie  et  son  courage  au-dessus  de  ses  mal- 
heurs. Son  front  large  ne  trahissait  aucun  troo- 
ble  ;  son  regard  chevaleresque  et  hardi  se  por- 
tait sans  orgueil  sur  tous  les  yeux  et  les  faisait 
baisser.  Il  était  couvert  d'une  cotte  de  mailles 
en  acier  qui  réfléchissait  la  lumière  par  étin- 
celles ;  sa  tète  était  nue,  et  ses  cheveux  blonds 
coupés  fort  près  comme  il  convenait  à  un  hom- 
me de  guerre.  Tout  en  lui  parlait  de  cet  invin- 
cible capitaine  que  l'histoire  a  surnommé  le 
faiseur  de  rois.  Lorsque  la  reine  d'Angleterre 
entra  dans  la  salle ,  les  amis  du  comte  vireot 
un  nuage  passer  sur  son  front,  mais  cette  pre- 
mière émotion  fut  bientôt  calmée  pour  laisser 
l'homme  à  son  courage,  à  sa  résignation,  à  ses 
pensées  d'avenir.  Clarence,  frère  d'Edouard  lY, 
et  gendre  de  Warwick,  était,  tout  au  contraire, 
vêtu  avec  une  rare  magnificence.  Ce  prince,  ap- 
pelé à  jouer ,  dans  les  annales  de  ce  temps  et 
dans  l'histoire  que  nous  écrivons,  un  rôle  si  iin- 
portant,  était  doué  de  peu  de  qualités,  et  les 
ternissait  toutes  par  une  faiblesse  de  caractère 
qui  lui  devint  fatale  (1). 

Derrière  ces  deux  chefe  étaient  le  lord  de 
Saint-John,  le  lord  Wenlock,  le  marquis  de 
Courtenay,  le  comte  de  Pembroke,  frère  utérin 
de  Henri  VI,  le  lord  de  Beaumont  et  une  foule 
de  chevaliers,  derniers  et  valeureux  défenseurs 
d'un  trône  qu'il  semblait  impossible  de  relever. 
Puis  venaient  les  dames,  presque  toutes  vètoes 
de  deuil,  car  presque  toutes  avaient  à  pleurer 
un  père,  un  frère  ou  un  mari,  mort  dans  cette 
longue  et  sanglante  guerre  des  deux  roses. 

Non  loin  du  groupe  des  dames  anglaises, 
Ange  de  Lamorge ,  appuyé  contre  un  trophée 
d'armes,  semblait  plongé  dans  une  profonde 
rêverie.  Ses  yeux  avaient  souvent  rencontre 
ceux  de  Jeanne  de  Courtenay  et  s'étaient  bais- 
sés aussitôt,  mais  peu  à  peu  la  constance  de 
son  regard  l'étonna,  la  troubla...  et  de  part  et 
d'autre,  ce  ne  fut  plus  qu'en  rougissant  qa'fls 


(1)  C'est  ce  même  duc  de  Clarence  qai,  accusé  ptr 
Edouard,  son  frère  et  roi,  d*avoir  tramé  contre  lui 
plusieurs  complots,  fut  condamné  à  mort  par  la  chaiD' 
bre  des  lords  (7  février  1A78).  Le  roi,  n'osant  le  rairc 
exécuter  publiquement,  le  fit  enfermer  à  la  Tour,  où 
six  jours  après,  on  le  trouva  mort.  On  fit  courir  le 
bruit  qu'il  8*était  noyé  dans  un  tonneau  de  Malvoisie 
sans  que  rien  ait  Justifié  ce  conte  ridicule. 


LES  DERNIERS  ERVEN 


469 


échangèrent,  à  la  dérobée,  une  pensée  inex- 
plicable pour  tous  deux. 

Le  roi  se  leva.  Le  plus  grand  silence  régnait 
«lans  1  cissemblée,  on  n'entendait  que  le  flotte- 
ment des  flammes  qui  décoraient  la  tente,  et 
que  le  vent  tourmentait  au  dehors. 

—  C'est  par  grâce  toute  divine,  dit  Louis  XI, 
et  par  le  secours  de  la  sainte  Vierge,  ainsi  que 
du  bon  saint  Michel,  que  je  me  vois  appelé  à 
étouffer  les  discordes  dont  gémissent  la  no- 
blesse et  le  peuple  d'Angleterre.  Mon  infortuné 
cousin  Henri  VI  étant  prisonnier  dans  la  ville 
dont  il  est  roi»  mon  devoir  est  de  le  délivrer. 
C'est  dans  cette  loyale  et  pieuse  intention  que 
j'ai  voulu  TOUS  attirer  à  ma  cour,  vous,  auguste 
reine,  qui  m'êtes  chère  par  le  sang  et  par  vos 
infortunes;  vous,  comte  de  Warwick,  qui  mé- 
ritez tout  l'intérêt  que  rapporte  la  gloire  et  qui 
passez  pour  un  modèle  de  toutes  les  vertus 
guerrières.  Approchez  donc,  noble  comte , ap- 
prochez, beau  cousin  de  Clarence,  venez  dépo- 
ser entre  mes  mains  toute  haine ,  toute  ven- 
geance ;  la  gloire  qui  vous  attend  saura  vous 
toe  oublier  l'ingratitude  du  parjure  Edouard, 
vous  prouvera  la  magnanimité  de  votre  souve- 
rain bien-aimé,  et  rendra  la  paix  à  un  peuple 
dont  les  blessures  font  pitié  ! 

Le  sir  Anthoine  de  Dammartin,  ministre 
chéri  du  roi,  s'avança  vers  Warwick,  lui  tendit 
la  main,  et,  sans  la  moindre  hésitation,  le  comte 
se  rendit  près  du  trône ,  suivi  du  duc  de  Cla- 
rence et  de  tout  son  cortège.  Les  seigneurs 
français  et  lorrains  se  rangèrent  de  chaque  côté, 
pour  laisser  un  libre  espace  à  cette  noble  com- 
pagnie, et  chacun  admira  la  physionomie  mâle 
et  hardie  du  héros  de  l'Angleterre.  Warwick 
monta  le  premier  degré  du  trône  d'un  pas  ferme, 
fit  un  gracieux  sourire  aux  dames  et  aux  che- 
valiers qui  s'y  trouvaient,  et  commanda  d'un 
signe  à  sa  suite  de  l'attendre.  Puis ,  accompa- 
gné du  seul  duc  de  Clarence,  il  franchit  lente- 
ment le  second ,  le  troisième  degré ,  et  s'age- 
nouilla devant  le  roi  en  lui  disant  : 
^  —  Faites  de  moi.  Sire,  ce  que  Dieu  vous  con- 
seillera; j*oublie  ici  tous  les  af&onts  que  j'ai 
^9t  et  par  le  serment  qu'il  vous  plaira  de 
dicter.  Je  m'engage  à  servir  en  fidèle,  brave  et 
loyal  sujet,  la  dynastie  et  le  trône  de  mon  très 
ï«douté  souverain  Henri  VL 
Ces  derniers  mots,  qui  auraient  dû  arracher 


quelque  émotion  à  la  voix  du  comte ,  ne  trou- 
vèrent qu'une  inébranlable  fermeté  dans  son 
cœur,  et  furent  prononcés  sans  trouble,  comme. 
sans  exaltation. Le  roi  releva  le  noble  proscrit; 
la  reine  Marguerite  s'était  aussi  approchée  :son 
front ,  comme  celui  de  son  ancien  ennemi ,  ne 
trahissait  aucune  violence  ;  un  sourire  amer , 
mais  gracieux,  se  perdit  sur  ses  lèvres;  elle 
tendit  la  main  au  comte  qui  la  baisa  ;  et,  com- 
me il  voulait  se  prosterner  à  ses  pieds  de  nou- 
veau, elle  l'en  empêcha  en  lui  disant: 

—  Nous  ne  souffrirons  pas  que  la  plus  grande 
gloire  de  notre  royaume  s'incline  deux  fois  dans 
un  jour  devant  le  malheur;  milord,  nous  vous 
confions  la  destinée  de  ce  jeune  prince,  ajouta- 
trcUe  en  montrant  son  fils,  et  tout  l'espoir  qui 
nous  reste  pour  son  bien-aimé  père  ! 

Warwick  tira  son  épée  et  jura  sur  la  croix  de 
fer  qui  en  formait  la  garde ,  de  rétablir  le  roi 
sur  son  trône,  ou  de  mourir  en  combattant  pour 
lui. 

—  Et  moi,  s'écria  la  reine  avec  une  émotion 
trop  forte  pour  être  plus  longtemps  maîtrisée , 
moi,  qui  ne  suis  qu'une  femme  accablée  de 
malheurs  et  qui  ne  puis  jurer  sur  une  épée , 
ni  sur  un  sceptre  qu'on  m'a  ravi,  je  fais  serment 
sur  la  tête  de  mon  fils  (elle  serra  le  prince  de 
Galles  contre  son  cœur),  sur  cette  tète  si  chère 
et  réservée  sans  doute  à  une  haute  couronne, 
de  ne  me  souvenir  jamais  que  des  bons  servi- 
ces que  j'attends  de  votre  courage ,  de  votre 
génie,  de  votre  loyauté.  Je  jette  un  voile  épais 
sur  ce  passé  sanglant  qui  épouvante  ma  mé- 
moire... 

Louis  XI,  attentif  au  moindre  incident  de 
cette  entrevue,  crut  qu'il  était  temps  d'inter- 
venir, et  dit  à  haute  voix  : 

—  On  va  lire  le  traité  que  j'ai  jugé  le  plus 
convenable  aux  intérêts  des  deux  partis  ;  aus- 
sitôt que  votre  mutuel  accord  l'aura  sanctionné, 
vous  songerez  que  l'élite  des  deux  nations  au- 
ra reçu  vos  serments,  et  que  la  loyauté  des  peu- 
ples doit  avoir  pour  modèle  la  loyauté  des 
grands.  Messire  chancelier,  ajoutar-t-il  en  se 
tournant  vers  Jean  Jouveneldes  Ursins,  appro- 
chez. 

Le  grand  chancelier  s'avança  jusqu'au  bord 
de  la  première  marche,  et  lut  le  traité,  dont 
voici  les  deux  principaux  articles: 

«  I.  Edouard  de  Lancastre,  prince  de  Galles, 


470 


LES  DERNIERS  KERVEN 


héritier  légitin^c  du  trône  d'Angleterre ,  épon* 
sera  Anne  de  Warvrick,  seconde  fille  du  comte 
de  ce  nom. 

«  n.  Les  deux  partis ,  jusqu'alors  dirisés,  se 
réuniront  pour  replacer  Henri  sur  le  trône,  et, 
dans  le  cas  où  la  descendance  de  ce  prince  s'é- 
teindrait, la  couronne  à  sa  mort  reyiendra  au 
duc  de  Clarcnce.)» 

L'archevêque  de  Tours  vint  se  placer  à  la 
droite  du  roi ,  et  présenta  un  crucifix  à  Mar- 
guerite. Cette  malheureuse  reine  baissa  les 
yeux  devant  la  croix,  puis  regarda  son  fils  avec 
une  expression  si  noble  et  si  tendre ,  que  tous 
les  cœurs  en  furent  émus.  Le  jeune  prince  com- 
prenant ce  qui  faisait  hésiter  ma  mère,  étendit 
résolument  la  main ,  toucha  les  pieds  du  divin 
martyre  et  dit  d'une  voix  ferme  : 

— Taccepte  pour  mon  père,  que  je  repré- 
sente ici,  l'alliance  qui  m'est  offerte ,  et  je  fais 
serment  d'exécuter  fidèlement  toutes  les  con- 
ditions qu'elle  impose. 

Marguerite  répéta  textuellement  les  mêmes 
paroles,  puis  elle  baisa  son  fils  au  front. 

Le  comte  de  Warvick  et  le  duc  de  Clarence 
Jurèrent  fidélité  dans  les  mêmes  termes,  et  bai- 
sèrent la  main  de  la  grande  reine. 

Dès  ce  moment,  tous  les  groupes  se  confon- 
dirent, les  seigneurs  se  mêlèrent  sans  distinc- 
tion ;  les  parents,  les  vieux  amis  que  la  guerre 
avait,  dès  longtemps  séparés ,  s'embrassèrent 
avec  joie.  L'enthousiasme  fût  au  comble,  et  les 
cris  d'allégresse  retentirent  au  dehors  comme 
sous  la  tente. 

Le  roi,  la  reine,  le  duc  de  Clarence  et  War- 
vick retournèrent  au  palais,  et  furent  accom- 
pagnés jusqu'au  perron  d'honneur  par  une  foule 
de  gentilshommes. 

LA  CAVALCADE. 

La  cour  d'Amboise  avait  subi  une  brusque 
métamorphose  :  le  roi ,  par  sa  conduite ,  avait 
autorisé  tous  les  élans.  Les  toilettes  brillantes, 
riches  et  d'apparat  étaient  remplacées  par  des 
habits  gracieux,  légers,  élégants ,  tout  ce  que 
Tart  avait  inventé  était  coquettement  étalé, 
chacun  Tonlait  se  fd:îre  admirer. 

Plus  de  cinq  cents  gentilshommes  des  plus 
beaux  noms  étaient  à  cheval  devam  la  cour 
d'honneur,  impatients  de  caracoler ,  de  voir  et 
de  se  faire  voir. 

Lorsque  Louis  Xt  parut  sur  la  terrasse  don- 


nant la  main  à  Marguerite  d'Anjou,  il  futsabé 
d'une  vive  acclamation,  à  laquelle  il  répondit 
par  un  sourire. 

Le  sire  de  Matignon,  grand  écuyer,  s'appro- 
cha du  roi,  mais  ce  prince  voulut  offrir  galam- 
ment l'étrier  à  sa  belle  parente  ;  et  Marguerite 
d'Anjou,  posant  une  main  sur  l'épaule  de  son 
royal  cavalier,  sauta  légèrement  en  selle  et  sa- 
lua de  la  main  avec  grâce,  la  foule  qui  se  près* 
sait  autour  d'elle.  Le  comte  de  Warwick  vint 
se  mettre  à  la  gauche  du  prince  de  Galles,  et 
le  duc  de  Clarence  à  la  droite  du  roi.  Derrière 
le  roi  venaient  le  comte  de  Chabannes ,  THer- 
mite  de  Solliers,  le  grand- veneur  Guillaume 
de  Galaé,  et  Pierre  Hennequingrand-louvetier. 

Derrière  la  reine,  on  retrouvait  la  plupart  des 
grandes  dames  que  nous  avons  déjà  nommées, 
et  parmi  elles,  Ange  de  Lamorge  et  Margaret. 

La  cavalcade  s*ébranla,  tous  les  panaches 
ondoyèrent,  les  bandelettes  et  les  longues  ro- 
bes s'agitèrent  à  la  brise,  la  noble  compagnie 
prit  la  route  d'Orléans,  et  bientôt  perdit  de  vue 
la  Loire  et  le  château. 

Le  dernier  des  cavaliers  avait  disparu  depuis 
longtemps  dans  la  vallée ,  et  le  chevalier  de 
Rervcn  était  encore  accoudé  sur  la  plate-forme, 
cherchant  dans  l'espace  l'image  de  sa  fiancée, 
écoutant  tous  les  bruits,  pour  distinguer  celui 
de  l'heureuse  jeunesse  qui  jouissait ,  sans  le 
savoir,  de  son  bonheur  le  plus  cher,  celui  de 
voir,  de  saluer  et  d'entendre  sa  Margaret 
adorée. 

Tout  à  coup,  sortant  de  sa  rêverie  etvoubmt 
suivre  celle  qu'il  aime,  il  s'élance  sur  stm  che- 
val et  court  sur  la  rouie  que  la  cavalcade  ve- 
nait de  prendre. 

A  trois  ou  quatre  cents  pas  du  point  de  dé- 
part, Henri  rencontra  deux  vieux  p^erins  qui 
tenaient  le  milieu  de  la  route  «  et  qui  chemi- 
naient pesamment.  Emporté  par  la  fougue  de 
son  cheval  qu'il  ne  pût  modérer  assez  tôt,  il 
arriva  devant  les  deux  vieillards  qui  se  baissè- 
rent heureusement  devant  lui,  et  Û  franchit  ce 
double  obstacle  avec  audace. 

Quel  brave  cavalier.  Monseigneur,  ditTos 
des  pèlerins  dans  lesquels  on  a  sans  doute  re- 
connu le  comte  de  Rerven  et  Sun  ami,  comme 
il  ressemble  bien,  repartit  l'autre»  à  ce  qu'é- 
tait son  père  !...  Ami,  j'avais  alors  son  âge:  ii 
comtesse  de  Rosières  ava»  dix-huit  ans  ;  dan^ 


LES  DERNIERS  KERVEN 


471 


une  chasse ,  Je  franchis ,  pour  lui  plaire,  un 
fossé  de  dix  brasses,  où  était  tombé  le  ronard 

qu«  nous  poursuivions Après  un  court  si- 

lonce,  le  comte  reprit:  Retournons  sur  la  Loire, 
j'ai  vu  ce  que  je  voulais  voir...  nous  avons  eu 
nos  cavalcades,  nous  aussi!...  Viens,  mon  vieil 
ami,  viens  sur  le  fleuve,  nous  oublierons  le  pré- 
sent, nous  causerons  de  nos  bonnes  batailles, 
.   du  manoir  de  Kervcn  ;  viens,  je  te  parlerai  d'elle. 

—  De  qui?  Monseigneur.  —  De  Marguerite. 
—  De  cette  jeune  demoiselle  que  nous  venons 
de  voir  ?  —  Fou!  s'écria  le  comte,  avec  une  co- 
lère concentrée  ;  non  pas  d'elle,  mais  de  sa  mère, 
de  sa  mère  que  j'ai  revue  en  elle  !  —  Quoi  !  vous 
aimeriez  à  en  reparler,  à  vous  en  souvenir? 

Le  comte  prit  un  ton  d'ineffable  douceur  et 
repondit,  les  regards  levés  vers  le  ciel  : 

—  Celle  que  l'on  aima  la  première,  on  l'aime 
toujours  au  fond  du  cœur ,  toujours  !  ce  cœur 
eût-il  été  flétri  par  toutes  les  trahisons  !  Viens, 
ajouta  le  vénérable  vieillard,  j'ai  besoin  de  me 
souvenir,  et  besoin  d'oublier  1 

La  vallée  dans  laquelle  s'était  engagée  l'es- 
corte royale,  débouchait  sur  une  vaste  forêt 
peuplée  de  sangliers,  de  daims  et  de  cerfs,  dont 
la  chasse  était  exclusivement  réservée.  Des 
percées  longues  et  commodes  avaient  été  pra- 
tiquées dans  toutes  les  directions  et  aboutis- 
saient à  des  rendez-vous  où  se  postaient  les  chas- 
seurs. 

En  arrivant  à  l'entfîe  du  bois,  le  roi  dit  à 
Marguerite  d'Anjou  quelques  mots  à  voix  basse, 
puis  il  appela  près  de  lui  le  comte  de  Dammartin 
et  lui  parla  de  la  même  façon.  Le  grand  maî- 
tre de  l'hôtel  s'arrêta  ainsi  que  toute  sa  suite. 
I^roi,  la  reine  et  le  comte  de  Warwick  conti- 
nuèrent de  marcher  côte  à  côte,  escortés,  mais 
i  grande  distance,  du  grand  louveticr,  du  grand 
▼eneur,du  Tristan  et  d'un  soldat  des  francs  ar- 
<îhers,  qu'à  sa  balafre  et  à  sa  taille  colossale, 
le  lecteur  reconnaîtra  facilement  pour  le  brave 
Kildcrkin,  l'hôte  de  maître  Gaspard  et  l'ombre 
obligée  de  sa  souveraine. 

l'ardente  jeunesse  qui  composait  la  suite  du 
roi  s'élança  dans  toutes  les  directions,  excepté 
ecUe  qu'avait  choisie  le  roi.  En  un  clin  d'œil, 
on  vit  les  élégants  gentilshommes  accouplés 
deux  à  deux,  quatre  à  quatre,  avec  les  gracieu- 
ses beautés  qxil  ncsrchaient  naguère  les  yeux 
Uisscs. 


Dans  une  petite  allée  couverte  d*un  dôme  de 
feuilles  et  bordée  de  halliers  remplis  de  fleurs 
agrestes,  Margaret  de  Rosières,  Milady  Jeanne 
de  Courtenay  et  Ange  de  Lamorge  s'étaient 
élancés  au  petit  galop  de  chasse,  modérant  l*ar- 
dcur  de  leurs  chevaux,  les  caressant  de  la  voix 
et  de  la  main,  faisant  flotter  au  vent  leurs  lon- 
gues amazones  et  leurs  rubans,  tournant  quel- 
quefois la  tête  pour  regarder  si  on  ne  les  suivait 
pas.  Le  comte  de  Clarence  et  le  lord  Wcnlock 
s'étaient  arrêtés  dans  l'allée  principale  et  sem- 
blaient attendre  quelque  incident  pour  choisir 
le  but  de  leur  promenade.  Dès  qu'ils  virent 
Margaret  s'éloigner,  ils  prirent  la  même  tra- 
verse qu'elle,  et,  quand  ils  lui  crurent  une 
avance  considérable,  ils  se  mirent  sur  ses 
traces,  sans  allonger  leur  galop  :  l'escorte  était 
donc  dispersée,  éparpillée  dans  les  bois. 

Margaret  et  sa  compagne  continuaient  de 
courir  sans  parler,  se  regardant  souvent ,  et 
tournant  quelquefois  la  tête  vers  le  page  qui 
les  suivait.  Ange  doubla  l'allure  de  son  cheval, 
arriva  près  de  mademoiselle  de  Rosières,  et  lui 
dit: 

—  Ne  causerons-nous  pas  un  peu  du  pauvre 
exilé  ? 

Bfargaret  arrêta  court,  et  la  marquise  de 
Courtenay  l'imita. 

—  Quelle  admirable  journée  !  dit  aussitôt  la 
marquise.  —  Elle  est  de  bon  augure  pour  la 
reine.  —  Dans  ces  fleurs ,  cette  verdure ,  ce 
beau  ciel,  il  ne  tient  qu'à  elle  de  lire  un  riant 
avenir. 

C'était  la  première  fois  que  ces  deux  femmes 
charmantes  s'adressaient  quelques  paroles  en 
tête  à  tête,  paroles  sans  portée,  qui  devaient 
bientôt  conduire  aux  plus  intimes  épancho- 
ments  deux  cœurs  destinés  à  s*entendre. 

—  Les  amis  de  la  reine ,  continua  la  mar- 
quise ,  s'inspirent  de  ce  qu'ils  lisent  sur  son 
auguste  visage;  quand  il  exprime  Tespoir,  le 
bonheur  pénètre  aussi  dans  nos  Ames...  Pour- 
quoi donc  la  vôtre.  Mademoiselle,  semble-t-elle, 
au  milieu  'de  la  joie  commune,  en  proie  à  la 
tristesse  ?  -^  A  la  tristesse  !  interrompit  Margar 
ret,  et  elle  baissa  subitement  les  yeux  qu'elle 
avait  levés  sur  la  marquise.  -*  Oui ,  reprit  en 
riant  celle-ci  ;  j'ai  suivi  la  direction  de  vos  re- 
gards au  moment  du  départ  du  roi  ;  je  les  ai 
vus  attachés  sur  on  brave  gentilhomme  dont 


4  l'A 


LES  DERNIERS  KEBVEN 


le  nom  est  fort  connu;  cl  s'il  était  à  ma  place, 
prèa  de  yous,  vos  beaux  yeux  ne  chercheraient 
pas,  je  gage,  A  cacher  des  larmes  que  vous  avez 
peine  à  refouler.  Je  ne  vous  demande  aucun 
secret,  aucune  confidence.  Je  sais  que  les  cœurs 
souffrants  hésitent  à  s'ouvrir  ;  mais  je  veux 
vous  tendre  la  main,  vous  gronder  de  ce  cha- 
grin qui  vous  va  mal.  N'étes-vous  pas  jeune 
et  libre?  —  Libre  !  oh  !  non  !  murmura  faible- 
ment Margarct. 

La  marquise  se  tut. 

Après  un  silence  que  mademoiselle  de  Ro- 
sières trouvait  trop  long,  car  la  douce  voix  de 
sa  nouvelle  amie  avait  éveillé  dans  son  cœur 
ses  pensées  les  plus  chéries,  Jeanne  reprit  : 

—  Ne  le  vcrrez-vous  pas  î 

Margarct  n'osa  pas  répondre  ;  elle  secoua  la 
tête. 

—  Non,  dites-vous?  Je  suis  bien  persuadée 
du  contraire,  et  j^offre  une  gageure  à  M.  de  La- 
morge.M  —  Vous  perdriez,  madame,  répondit 
le  page.  —  Et  ne  seriez-vous  pas  assez  galant 
pour  désirer  de  me  gagner. 

Ange  regarda  la  fille  du  lord  avec  une  dou- 
ceur tellement  pénétrante,  que  Margaret  en 
remarqua  l'effet. 

—Je  parie  votre  rose  rouge  contre  la  mienne, 
répliqua  le  page  avec  un  sourire  charmant.  — 
J'accepte,  repondit  la  marquise  en  lui  tendant 
la  main ,  selon  la  coutume  anglaise  ;  le  page 
lui  livra  la  sienne  sans  regarder  ;  et  Margaret, 
laissant  tomber  sa  main  blanche  et  potelée  sur 
celles  de  ses  amis,  leur  dit  avec  un  accent  où 
triomphait  l'amour  :  —  Je  récompenserai  no- 
blement le  perdant. 

Dans  ce  moment,  deux  cavaliers  arrivaient 
au  galop. 

—  Voilà  des  importuns,  dit  Ange...  Celui 
que  nous  attendons  n'est  pas  là. 

Les  deux  femmes ,  après  avoir  jeté  un  re- 
gard rapide  sur  les  deux  cavaliers,  partirent 
comme  un  seul  trait,  et  le  page  les  accompagna 
d'une  égale  vitesse.  Les  deux  seigneurs  allon- 
gèrent le  galop  pour  les  suivre ,  et  les  cinq 
chevaux,  animés  par  leurs  maîtres,  coururent 
ainsi  pendant  quelques  minutes,  à  fond  de 
train,  sans  pouvoir  ni  distancer  ni  s'atteindre. 

»  C'est  le  duc,  dit  Jeanne;  il  faut  arrêter 
ou  ralentir. 

Ange  mit  son  cheval  au  pas,  salua  le  duc 


Clarencc  et  le  lord  de  Wenlock,  en  leur  disanii 

—  Vous  avez  fait  peur  à  deux  pauvres  tour- 
terelles, Messeigncurs. 

La  comtessse  et  la  marquise  furent  immé- 
diatement à  la  hauteur  du  prince  et  de  son 
compagnon. 

Le  duc  se  découvrit  avec  une  courtoisie  gra- 
cieuse, salua  les  deux  dames,  et  leur  reprocha 
leur  frayeur  subite  en  termes  des  plus  galaiits; 

—  Vous  nous  prenez  sans  doute  pour  des 
Sarrazins  ou  des  ravisseurs  ;  et,  voyez  coaibien 
la  peur  est  trompeuse ,  c'était  vous  qui  nou> 
dérobiez  le  bonheur  de  vous  voir.  —  Nous  vou- 
lions épargner  à  Votre  Honneur  la  peine  de 
de  nous  tenir  compagnie ,  répondit  Jeanne  en 
regardant  son  amie  en  dessous.  —  Fausse  mo- 
destie, Milady  ;  nous  nous  plaindrons  au  mar- 
quis de  Courtenay  de  la  guerre  que  vous  nous 
faites. 

Disant  cela,  le  prince  passa  du  côté  de 
Jeanne,  et  lui  tint  quelques  propos  de  politesse 
vulgaire.  Ange  le  regardait  avec  envie,  et  mau- 
dissait la  fâcheuse  rencontre  qui  lui  arrachait 
si  brusquement  le  petit  bonheur  qu'il  caressait. 
Le  lord  Wenlock  prit  la  place  du  prince  auprès 
de  Margaret,  et  lui  dit  : 

—  Comment  n'est-il  pas  ayec  vous?  queDe 
occasion  précieuse  ! 

Margaret  rougit  ;  mais  son  cœur  avait  en- 
core besoin  de  s'épancher. 

•*En  effet,  dit-elle, c'était  ici  sa  place. Mais 
vous,  Milord ,  vous  qui  vivez  avec  lui,  n'ima- 
ginez-vous  point  ce  qui  a  pu  le  retenir  ?  — 
Nullement,  Mademoiselle;  car  lui  supposer  de 
l'indifférence  serait...  —  Une  calomnie,  inter- 
rompit-elle vivement.  —  Aussi  ne  la  cooiinet- 
trai-je  pas.  Je  tiens  trop,  reprit-il  d'un  ton 
léger,  à  mériter  vos  bonnes  grâces  pour  me 
permettre  de  pareilles  insinuations...  lors  même 
que  je  les  pourrais  croire  fondées.  L'amitié  ne 
doit  pas  être  moins  aveugle  que  Tamour. 

Ces  mots,  prononcés  sans  affectation,  jetèrent 
un  moment  de  trouble  dans  l'âme  de  Margaret; 
mais  la  noble  fille ,  reprenant  bientôt  la  séré- 
nité qu'inspire  la  confiance,  ajouta: 

—  Ainsi ,  vous  ne  vous  expliquez  pas  jdus 
que  moi  son  absence? —  Non,  Madame... à 
moins  que... 

Au  même  moment,  le  duc  de  Qarcmont  s*é- 
tant  rapproché  de  Margaret,  le  lord  Wenlock 


LES  DERNIERS  KEUVEN 


473 


lui  céda  la  place  et  rejoignit  la  marquise  de 
Coartenay. 

Le  duc  passant  alors  à  côté  de  Jeanne ,  il 
Tobligca,  en  entamant  la  conversation  avec 
elle,  à  ralentir,  comme  lui,  Tallure  de  son 
cheval.  Ange  fit  le  même  mouvement,  par  res- 
pect pour  le  prince ,  qui  se  trouva  ainsi  seul 
auprès  èie  la  comtesse  étonnée. 

Pour  la  première  fois  de  sa  vie,  Margaret  se 
trouvait  en  tète  à  tète  avec  le  prince.  Tout  en- 
tière au  chevalier,  elle  ne  remarquait  aucun 
des  mérites  qui  faisaient  du  duc  un  homme 
recherché  des  femmes;  et,  parce  tact  émi- 
nemment fin  qui  soulevait  en  elle  de  vagues 
pressentiments,  elle  devinait  dans  ce  grand 
personnage  un  homme  à  redouter. 

Le  duc  de  Glarence  aborda  Margaret  avec  une 
courtoisie  du  meilleur  ton,  et,  par  une  série  de 
compliments  qui  étaient  les  pivots  obligés  de 
la  galanterie  de  cette  époque ,  il  essaya  de  se 
faire  valoir  aux  yeux ,  à  Tesprit  et  peut-être  au 
cœur  de  la  hautaine  comtesse. 

—  Vous  conduisez  ce  coursier  avec  une  har- 
diesse qui  ferait  envie  au  vainqueur  d*un 
tournoi.  Mademoiselle.  —  Monseigneur,  j'ai  eu 
pour  maîtres  la  guerre  et  Texil,  c'est-à-dire  le 
courage.  —  Si  nos  chevaliers  sont  aussi  ha- 
biles que  vous,  Alademoiselle,  mon  auguste 
tthve  est  à  coup  sûr  détrôné.  —  C'est  notre 
espoir.  Monseigneur,  répondit  Margaret  d'une 
voix  triomphante.  —  C'est  notre  désir  et  vo- 
lonté, c'est  aussi  notre  espoir,  ajouta  le  duc  en 
donnant  à  ce  dernier  mot  une  accentuation 
singulière.  ^^ 

Mademoiselle  de  Rosières  regarda  le  prince 
fixement ,  comme  pour  pénétrer  le  sens  de  sa 
pensée,  puis  répondit  avec  indifférence  : 

—  Vous  ne  pouvez  qu'y  gagner  pour  vous, 
devant  Dieu  et...  —  Et  devant  vous,  interrom- 
pit le  prince  toujours  du  même  ton.  —  Et  de- 
vant moi,  oui,  certes,  Milord  ;  car  la  reine  est 
une  divinité  pour  moi  :  qui  la  sert  m'oblige, 
et  qui  l'aime...  —  Est  aimé?  reprit  Clarence. 

—  Est  estimé,  reprit  Margaret  avec  dignité.— 

—  L'estime  est  le  lien  qui  nous  rattache  tous 
depuis  ce  matin  ;  ne  prétendre  qu'à  la  conser- 
ver n'est  lias  digne  de  nous:  ce  serait  craindre 
d'être  félon  et  douter  de  soi-même.  Mais  nous 
avons  une  autre  prétention...—  Laquelle,  mi- 
lord, demanda  la  comtesse  avec  un  calme  qui 


tenait  du  sarcasme.  —  Elle  pourrait  vous  pa- 
raître audacieuse.  — Vous  êtes  prince,  et  l'au- 
dace... —  M'est-elle  permise ,  demanda  le  duc 
avec  un  empressement  presque  joyeux.  —  Tous 
est  interdite ,  Monseigneur.  —  Pourquoi  ?  — 
Parce  qu'elle  serait  tyrannique.  —  Mais  si, 
pour  être  audacieux,  j'abdiquais  mon  titre  ?  — 
Je  ne  vous  comprends  plus...  —  Si,  après  avoir 
été  duc  de  Clarence ,  à  la  tête  des  armées ,  je 
venais ,  sans  couronne  et  sans  duché ,  offrir  à 
un  être  adoré  dans  mes  grandeurs,  cette 
même  adoration  dans  une  douce  et  heureuse 
obscurité  !  —  Le  pouvez-vous(l)? 

Le  prince  feignit  de  n^avoir  pas  entendu  la 
question. 

— 11  y  a  deux  ans ,  poursuivit-il ,  qu'un 
peintre  célèbre  vint  à  Londres,  et  présenta  à 
mon  frère  Richard  (2)  les  portraits  des  prin- 
cesses les  plus  renommées  pour  leur  beauté. 
Richard  voulait  faire  choix  d'une  épouse ,  et 
nous  contemplions  tous  deux  les  gracieuses 
images.  Mais  tout  en  rendant  justice  au  mé- 
rite de  chacune  d'elle ,  je  ne  sentais  rien  qui 
m'entraînât  vers  une  préférence.  Laissant  donc 
mon  frère  poursuivre  son  examen ,  je  pris  des 
mains  du  prince  un  petit  médaillon  qu'il  tenait 
en  réserve ,  et  je  l'ouvris...  —  Eh  bien  !  de- 
manda Margaret  en  souriant  avec  finesse,  et, 
avouons-le,  avec  un  peu  de  cette  coquetterie  dé- 
cente qui  fait  le  plus  grand  charme  de  la  femme, 
eh  bien?  — »  Je  vis  alors  des  traits  qui  sont  à 
jamais  gravés  dans  ma  mémoire.  —  Ah  !  elle 
était  jolie?  continua  la  charmante  railleuse... 
—  Elle  était  admirablement  belle  ;  c'est  le  seul 
terme  qni  convienne  à  son  genre  de  physiono- 
mie. —  Comment  nommez-vous  cette  incom- 
parable princesse ,  Monseigneur  ?  car  son  nom 
doit  passer  à  la  postérité.  ^Quoique  née  d'un 
sang  illustre,  elle  n'a  reçu  de  Dieu  d'autre  cou- 

(1)  Le  duc  Georges  de  Qarenco  était  marié  à  la 
flUe  aînée  du  comte  de  Warwick. 

(3)  Richard ,  due  de  Glocester,  le  plus  Jeune  des 
frères  d*Édouard  IV.  C'est  ce  môme  prince  qui,  dans 
la  guerre  des  Deux-Roses,  ne  recula  devant  aucune 
cruauté,  et  parvint  au  trône  sous  le  nom  de  Ri* 
cbard  III  (26  juin  1&83),  en  faisant  assassiner  les 
deux  fils  de  son  frère ,  Edouard  V  et  Richard ,  ûfiés, 
le  premier  de  douze  ans,  le  second  de  onze. 


474 


LES  DERNIERS  KERYEN 


ronnc  que  celle  de  sa  beauté.  •—  Et  tous  la 
nommez  ?  demanda  encore  la  comtesse  ayec 
cette  assurance  qui  naît  d'uneyertueuse  candeur. 
Le  prince ,  tirant  de  son  sein  un  médaillon 
d'or,  répondit  : 

—  Ce  bijou  m'a  été  cédé  par  le  peintre ,  et, 
depuis  deux  ans,  il  n*a  eu  que  deux  places  : 
mon  cœur  et  mes  lèvres. 

Comme  le  duc  regardait  tendrement  Mar- 
garet,  pour  donner  plus  d'expression  à  ses  pa- 
roles ,  une  clameur  joyeuse  et  prolongée  s'é- 
leva dans  le  bois,  non  loin  de  Tendroit  où  se 
trouvaient  les  cinq  promeneurs.  Les  chevaux 
s'arrêtèrent  comme  d'eux  mêmes ,  en  dressant 
les  oreilles  : 

—  Qu'estH;e  que  ce  bruit?  demanda  Jeanne. 

—  Apparemment,  répondit  le  duc,  quelque  cri 
de  triomphe  pour  le  vainqueur  d'une  course. 

—  Vous  plairait-il  de  voir  ce  portrait ,  milady 
Margaret,  reprit  le  duc  deClarence.  —Volon- 
tiers, Milord.  — Le  voilà. 

Et  le  médaillon  passa  dans  les  mains  de  la 
comtesse,  qui  le  regarda  sans  surprise,  et  le 
rendit  aussitôt ,  avec  ces  motsde  froide  politesse. 

—  Ce  n'est  pas  le  peintre,  c'est  vous,  Mon- 
seigneur, qui  avez  une  imagination  orientale  ; 
et,  franchement,  vous  en  avez  abusé  jusqu'à 
rendre  l'image  et  le  modèle  également  mécon- 
naissables ;  j'ai ,  d'ailleurs ,  beaucoup  changé 
depuis  deux  ans  !...  Voyez...  Et  ce  dernier  mot 
fut  dit  avec  un  naturel  mêlé  de  tant  d'esprit, 
de  malice  et  de  coquetterie,  que  le  divin  visage 
de  la  belle  amazone  brilla  de  plus  d'éclat  que 
jamais. 

Dans  ce  moment,  le  cheval  de  mademoiselle 
de  Rosières  s'arrêta  encore,  dressa  la  tète  et  se 
refoula  sur  l'arrièrc-main,  tout  son  corps  trem- 
bla comme  agité  par  un  frisson ,  ses  naseaux 
s'enflèrent  ;  il  respira  fortement ,  et  rendit  son 
souffle  avec  terreur. 

Le  prince  remarquait  à  peine  ce  qui  se  pas- 
sait autour  de  lui,  tant  il  était  confus  de  sa  dé- 
faite. Margaret,  sans  s'occuper  de  lui  davan- 
tage, frappa  la  croupe  de  son  cheval  avec  une 
petite  baleine  qu'elle  tenait  en  guise  de  crava- 
che. L'animal,  effrayé,  se  cabra  et  se  défendit .. 
On  entendit^  alors  un  froissement  de  brous- 
sailles ,  et  tout  à  coup  un  énorme  sanglier  s'é- 
lança du  taillis  en  brisant  les  arbustes ,  et  se 
rua ,  les  soies  hérissées  et  la  hure  sanglante, 


sur  le  cheval  de  la  comtesse ,  qni ,  m&.^  an 
bond  prodigieux  qu'il  fit  de  côté,  fut  atteint 
sous  le  ventre,  (i)  rouladans  la  poussière  avec 
sa  maîtresse,  qu'il  couvrit  d'écume  et  desaog. 
Le  courageux  animal  tenta  de  se  rp*ever;  il  se 
dressa  sur  ses  jambes  de  devant,  les  raidit 
avec  force ,  imprima  une  secousse  violente  à 
tout  son  corps  qu'il  parvint  à  soulever  ;  mais 
les  reines  de  la  bride ,  engagées  et  nouées  ao 
bras  de  la  comtesse  au  moment  de  la  chute, 
l'arrêtèrent  par  une  nouvelle  douleur  dont  la 
violence  le  fit  retomber  auprès  de  Margaret, 
qui  gisait  éperdue.  Une  seconde  fois  le  san- 
glier furieux  se  précipita  sur  le  cheval  qui  lui 
barrait  le  passage,  et  déchira  la  pauvre  bête, 
qui  poussa  un  bruyant  soupir  et  ne  bougea 
plus.  Rappelée  au  sentiment  du  danger,  ma- 
demoiselle de  Rosières  s'appuya  sur  un  genou, 
jeta  un  regard  de  terreur  autour  d'elle,  et  ren- 
contra les  yeux  menaçants  du  monstre,  qui,  à 
la  vue  de  cette  nouvelle  victime ,  fit  entendre 
un  cri  rauque  et  sauvage  ;  mais  comme  il  allait 
s'élancer,  il  eut  à  tourner  sa  furie  contre  un 
autre  adversaire.  Ange  de  Lamorge ,  parvenu 
à  maîtriser  son  cheval ,  l'avait  poussé  sur  le 
sanglier,   et,  dans  l'espoir  de  détourner  ses 
coups,  il  s'était  dévoué  à  une  mort  certaine, 
car  le  pauvre  enfant  n'avait  aucune  arme  pour 
attaquer ,  aucun  moyen  de  se  défendre.  Le 
iord  Wenlock  et  le  duc,  également  désarmés, 
ne  purent  qu'imiter  le  courageux  exemple  du 
pagr»,  et  ils  entourèrent  leur  ennemi  en  pous- 
sant de  grandes  clameurs.  Cependant  Jeanne 
avait  sauté  à  terre  et  s'était  approchée  de  la 
pauvre  Margaret,  qu'elle  essaya  de  débarrasser 
de  ses  liens;  mais,  dans  son  trouble  et  sa  pré- 
cipitation ,  elle  les  embrouillait  davantage.  Les 
deux  amies,  pâles  et  défaillantes,  se  regardè- 
rent d'un  œil  hagard,  désespéré,  s'embras- 
sèrent ,  et  tombèrent  évanouies  dans  les  bras 
l'une  de  l'autre 

Appuyé  contre  le  corps  du  cheval,  le  sanglier 
faisait  tète  à  ses  trois  adversaires,  en  poussant 
des  grognements  sourds  et  affreux.  Le  duc  et 
le  lord,  plus  prudents  que  le  page,  se  conten- 
taient de  tenir  bon  sans  attaquer;  mais  le 
brave  enfant ,  voyant  tomber  Jeanne  et  Mar- 
guerite, enfonça  ses  éperons  aux  flancs  de  son 

(1)  Voyez  la  gravure  sur  acier. 


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LES  DERNIERS  KERVEN 


475^ 


cheval ,  et  lui  donna  de  la  main  une  secousse  1  chexali 


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LES  DERNIERS  KERVEN 


475 


chcTal,  et  lui  donna  de  la  main  une  secousse 
tellement  désespérée,  que  tous  deux  culbutèrent 
à  la  fois  sur  le  monstre.  A  cette  Tue,  le  prince 
et  lord  Wenlock  poussèrent  un  cri  déchirant, 
et  s'avancèrent  avec  résolution  au  secours  de 
leur  compagnon.  Le  sanglier,  surpris  de  cette 
attaque  nouvelle ,  se  jeta  de  côté.  Ce  mouve- 
ment donna  au  page  le  temps  de  se  relever, 
tout  couvert  de  sang,  et  de  se  remettre  en 
selle.  Alors  le  galop  d'un  cheval  se  fit  entendre 
dans  Fallée  ;  les  cavaliers  poussèrent  de  grands 
cris,  et  Ange,  reconnaissant  Henri  de  Rerven, 
cria  de  toutes  ses  forces  : 

—  A  moi ,  mon  frère  !  mon  frère  ! 

Le  chevalier  arrivait  à  toute  bride,  sans  dire 
nn  mot,  sans  changer  de  visage  ;  il  tomba  dans 
le  cercle  que  formaient  les  combattants,  et, 
s'armant  d'iHrtarge  couteau  de  chasse  qu'il 
ix^rtait  au  côté,  il  attaqua  le  sanglier  en  homme 
Iiabitué  à  ces  sortes  de  luttes.  A  la  vue  de  ce 
nouvel  adversaire,  la  bête  se  précipita  sous  le 
^ entre  du  cheval  de  Henri;  mais  le    brave 
animal,  obéissant  avec  agilité  à  son  maître,  se 
{Véscnta  au  flanc  de  l'ennemi  en  bondissant 
avec  une  courbette;  et,  avant  que  le  sanglier 
eût  pa  se  retourner,  Henri  lui  enfonça  son 
couteau  dans  la  gorge.  Ce  coup,  porté  d'une 
main  ferme  et  hardie ,  avait  été  si  précipité,  le 
cavalier,  pour  atteindre  son  but,    avait  été 
obligé  de  se  pencher  si  près  de  terre,  et  la  re- 
traite, après  ce  tour  de  force  et  d'adresse,  était 
si  dangereuse ,  que ,  pour  échapper  à  un  coup 
de  boutoir  mortel,  Henri  fut  obligé  d'abandon- 
ner son  arme  dans  la  blessure  qu^elle  avait 
faite.  Le  sanglier,  plus  furieux  que  jamais,  re- 
cula, déchira  la  terre  pour  assouvir  sa  rage 
aveugle,  et  il  alla  tomber  sur  Jeanne  et  Mar- 
garet,  lorsque  Henri,  qui  s*était  jeté  à  bas  de 
son  cheval,  sauta  sur  lui,  et  arracha  son  cou- 
teau pour  l'en  refrapper  entre  les  deux  épaules. 
A  ce  coup ,  le  monstre  fit  briller  Tivoire  de  ses 
défenses, et,  poussant  un  mugissement  sourd, 
se  rua  sur  le  chevalier.  Tous  deux  roulèrent 
trois  fois  dans  la  poussière;  trois  fois  on  vit  la 
main  du  sire  de  Kerven  se  plonger  dans  les 
entrailles  *de  l'horrible  bète ,  qui  expirait  sur 
son  vainqueur. 

Le  prince,  le  lord  Wenlock ,  le  page,  muets 
d'horreur  et  d'épouvante,  contemplaient  cette 
scène,  qui  ne  dura  que  quelques  instants.  Le 


chevalier  se  relcya;  ses  vêtements,  mis  en  lam- 
beaux, étaient  souillés  de  sang,  de  bave  et  de 
poussière  ;  il  tendit  la  main  à  Margaret,  qui 
revenait  à  elle,  et  couvrit  de  vingt  baisers  les 
joues,  le  front,  les  cheveux  d'Ange  de  Lamorge, 
qui  tenait  ses  genoux  embrassés.  Le  duc  avait 
pris  la  bride  du  cheval  de  Henri,  et  le  superbe 
coursier  flairait  le  sanglier  avec  une  sorte  de 
dédain.  Le  lord  Wenlock  tenait  les  chevaux  du 
page  et  de  la  marquise  ;  le  premier  saignait  au 
poitrail  Détacher  les  rênes  qui  liaient  Marga- 
ret,  et  baiser  son  gant  avec  respect  en  mettant 
un  genou  en  terre  devant  elle ,  telles  furent 
les  seules  et  douces  récompenses  que  Henri 
crut  avoir  méritées.  Cependant  Jeanne  regar- 
dait Margaret  et  le  désordre  qui  régnait  autour 
d'elle.  Quel  tableau  !  Si  le  bonheur  peut  réflé- 
chir sur  nos  traits  son  image,  oh  !  combien  les 
traits  de  la  belle  comtesse  devaient  dire  la  joie 
de  son  cœur!  Elle  revoyait  son  chevalier;  elle 
lui  devait  la  vie  ;  il  s'était  conduit  comme  le 
plus  vaillant  des  hommes.  Elle  voulait  lui  par- 
ler, le  remercier;  ses  lèvres  tremblaient  et  ses 
yeux  s'emplirent  de  larmes.  Larmes  du  cœur! 
c'est  Dieu  qui  vous  envoie  pour  exprimer  la 
joie  suprême ,  et  comme  pour  nous  apprendre 
qu'aux  douleurs  les  plus  amères  touchent  les 
félicités  les  plus  pures  ! 

—  Mademoiselle,  dit  Henri  avec  modestie, 
c'est  d'aujourd'hui  que  je  sers  utilement  la 
reine  ;  souffrez  que  je  vous  offre  de  monter 
mon  cheval  pour  vous  éloigner  de  cette  scène 
odieuse  qu'il  faut  vous  bâter  d'oublier. — L'ou- 
blier, messire^  l'oublier!...  Mais  seriez-vous 
blessé?  Oui,  vous  l'êtes*  Oh  !  mon  Dieu,  que 
de  sang  ! 

Le  visage  du  chevalier  avait  pâli  tout  à  coup. 

—  Mon  frère,  s'écria  le  page ,  partons  vite. 
—  Mais  vous  aussi,  monsieur  de  Lamorge,  vous 
êtes  atteint,  dit  Jeanne  avec  frayeur. 

Elle  voulut  saisir  le  bras  du  petit  héros... 

—  Juste  ciell  il  a  le  bras  cassé! 

Le  bel  enfant  laissa  tomber  sur  la  marquise 
de  Courtenay  un  regard  mélancolique  et  brave, 
et  lui  dit  presque  à  voix  basse  : 

—  J'avais  à  garantir  ma  rose ,  que  vous  avct 
gagnée ,  madame  ;  c'est  ce  qui  m'a  valu  ma 
blessure.  La  voilà  cette  fleur,  la  voulez-vous? 

La  marquise  la  prit ,  la  cacha  dans  son  sein» 
et  regarda  son  jeune  ami  avec  extase  !... 


4*76 


LES  DERNIERS  KERVEN 


—  Voici  le  roi,  dit  lord  Wenlock  ;  je  parie 
qu'il  va  jurer  en  voyant  ce  sanglier  abattu. 

Et  pendant  que  Jeanne  et  le  prince  regar- 
daient arriver  le  roî ,  qu'avait  rejoint  toute  la 
compagnie,  Margaret  dit  à  son  ami  d'une  voix 

heureuse  : 

—Voilà  mon  plus  beau  jour,  Henri  l  il  n'y  a 
que  toi  au  monde  1  toiyours  toi!  rien  que  toi! 

Les  six  acteurs  de  la  scène  que  nous  venons 
de  décrire  attendirent ,  sans  changer  de  place, 
le  cortège  royal. 

Le  roi  Louis  embarqua  son  cheval  au  galop; 
la  reine,  Warwick  et  toute  la  suite  l'imitèrent. 

—  Qu*est-ce  que  ce  tumulte?  dit  le  roi  au 
comte  de  Chabanesî  Voilà,  certes,  une  grande 
audace ,  et  les  ordres  que  je  donne  ne  sont 
guère  exécutés. 

Le  duc  de  Glarence  expliqua  au  roi  ce  qui 
s'était  passé.  Le  roi  écarta,  mais  à  grand  peine, 
les  nuages  qui  s'étaient  amassés  sur  son  front, 
et  mit  un  au  discours  du  prince  par  cette  in- 
terruption, qui,  dans  cette  circonstance,  mon- 
trait à  nu  l'égoîsme  du  plus  égoïste  des  hommes: 

—  C'était  le  plus  beau  solitaire  de  la  forêt! 
Qu*en  dites-vous,  messire  Pierre  Hennequin? 
—  Un  vrai  morceau  de  roi,  Sire,  répondit  le 
grand-louvetier,  faisant  son  métier  de  courti- 
san. —  Et  la  pauvre  bète  8*est  bravement  dé- 
fendue, à  ce  que  je  vois,  ajouta  Louis>  qui  ac- 
cordait peu  d'attention,  dans  son  dépit,  aux 
blessures  des  valeureux  combattants.  —  Vous 
nous  ferez  garder  ses  défenses...  Ah  1  l'admi- 
rable hure  !  continua-tril. 

Et  il  passa  sans  ajouter  un  seul  mot. 

La  reine  s'était  approchée  de  Margaret  ;  elle 
l'embrassa,  et  adressa  de  touchantes  félicita- 
tions à  ses  défenseurs.  Plus  de  vingt  des  plus 
beaux  gentilshommes  mirent  pied  à  terre  pour 
offrir  un  cheval  à  la  comtesse.  La  reine  or- 
donna à  Kilderkin  d'accompagner  le  chevalier 
de  Kerven  et  le  page  jusqu'à  la  Loire,  et  de  les 
conduire,  par  l'une  des  barques  royales,  au 
château. 

Mademoiselle  de  Rosières  dit  au  page ,  qui , 
malgré  sa  souffrance ,  lui  prêtait  l'épaule  pour 
l'aider  à  monter  à  cheval  : 

—  Vous  avez  perdu  votre  rose  rouge,  pauvre 
joueur;  prenez  la  mienne  et  ne  la  donnez  pas. 
Ange  baisa  ce  petit  trésor,  salua  de  la  tête  avec 


respect,  et  regarda  Jeanne  qu'il  vit  appuyée 
au  bras  d'un  seigneur  anglais. 

La  cavalcade  s'éloigna  lentement,  et  le  baron 
de  l'Aigle  dit  aux  amis  qui  l'entouraient  : 

—Voilà  une  demoiselle  qui,  Dieu  me  damne, 
est  plus  cavalière  que  moL..  Tai  essayé  ce 
matin  le  cheval  qu'elle  monte,  et  il  m'a  désar- 
çonné fort  poliment. 


L  ORDRE. 

Le  soleil  avait  caché  son  disque  derrière  les 
coteaux  de  Plcssis-les-Tours  ;  le  jour  était  par- 
venu à  cette  heure  fraîche  et  délicieuse  où 
peine  et  plaisirs,  tout  se  calme. 

A  une  lieue  d'Amboise  environ,  une  barque 
de  marinier  était  échouée  sur  un  banc  de  sable 
qui  brillait  à  fleur  d'eau  de  tout  l'éclat  de  ses 
0ns  coquillages.  La  brise  soulevait  des  petits 
flots  qui  frappaient  en  cadence  le  bois  de  la 
nacelle,  et  lui  imprimaient  une  oscillation  lé- 
gère. Deux  hommes  étaient  nonchalemment 
couchés  dans  cette  barque,  les  yeux  fixés  vers 
le  ciel,  et  rêvant,  comme  en  extase  :  c'étaient 
nos  deux  vieillards. 

—  Oui,  mon  vieux  compagnon,  dit  l'un  des 
pèlerins,  telle  fut  ma  vie  de  jeunesse,  tels 
étaient  les  trésors  que  cette  femme  renfermait 
en  elle.  Mais  quel  cœur  eût  pu  deviner  ce  que 
le  sien  contenait  d'artifices  î  Je  ne  t'avais  ja- 
mais parlé  que  de  mes  souffrances,  et  ta  n'af' 
partagé  que  mes  aventures  périlleuses.  Jamais 
je  ne  t'avais  dépeint  cette  créature  céleste  et 
maudite,  je  n'en  avais  pas  eu  le  courage  ;  mais 
je  l'ai  retrouvée  :  c'est  bien  elle,  c'est  bien  elle! 
Quand  je  l'ai  entendue  parler ,  j'ai  senti  mon 
cœur  défaillir  ;  quand  je  l'ai  vue  sourire,  quand 
je  l'ai  vue  marcher,  ô  grand  Dieu  !  et  cepen- 
dant il  y  a  de  cela  si  longtemps  !  et,  depuis, 
j'avais  amassé  tant  de  haine  dans  mon  cœur 
contre  son  souvenir  1  je  l'avais  vouée  à  tant 
d'exécration!...  Ami,  l'hoïpmc  n*cst  qu*un  ro- 
seau fragile  entre  les  mains  de  Dieu  !  —  Eh 
bien  !  mon  bon  sire,  pardonnez  à  sa  mémoire, 
aimez  sa  fllle  et  faites  la  joie  de  deux  enfants. 
—  Aimer  sa  fille  !  répondit  le  comte,  aimer  sa 
fille  1  pardonner  à  sa  mémoire!  nfe  ferais-tu 
donc  l'injure  de  croire  que  je  poursuis  son 
souvenir  pour  me  venger  moi  seul  !  Non  !  je 
sais  par  quelles  tortures  j'ai  passé  ;  je  sais  de 
quels  affreux  dangers  la  Providence  m'a  déga- 


LES  DBRNIEHS  KERVEN 


477 


gé.  Je  sais  quelle  jalousie  déchirante  les  dé- 
dains de  cette  femme,  ses  caprices,  sa  déloyau- 
té m'ont  inspiré...  Ah  !  si  dans  mes  jours  heu- 
reux la  mort  fût  venue  me  frapper,  j'aurais 
béni  la  mort  ;  si  le  coup  n'eût  porté  que  sur 
elle,  ne  pouvant  lui  survivre,  je  me  serais  en- 
volé aux  pieds  du  Seigneur,  soutenu  par  la 
chasteté  de  mon  amour,  comme  par  les  ailes 
d'un  ange...  Mais  non,  Dieu  m'avait  condam- 
né; il  m'a  fait  vivre  assez  longtemps  pour 
découvrir  en  elle  un  abîme  impur  où  s'est  en- 
foui mon  bonheur,  où  se  sont  flétries  mes 
espérances.  Depuis  le  jour  où  il  m'a  si  cruelle- 
ment déchiré,  rejeté,  j'ai  souffert  d'horribles 
supplices  ;  et  si  ce  n'est  pas  de  ma  main  qu'elle 
est  morte ,  c'est  que  j'ai  été  lâche  au  point  de 
ne  pas  oser  frapper.  Tu  veux  que  je  pardonne 
à  sa  fille  !  Pauvre  fou ,  s'écria  de  nouveau  le 
vieillard  avec  un  rire  convulsif  :  mais  qui  te 
dit  que  j'en  veux  à  sa  fille  ?  Ce  que  je  veux, 
c'est  sauver  mon  fils,  c'est  le  ravir  à  cette 
femme  qui,  maudite  comme  sa  mère,*  lui  pré- 
pare un  sort  semblable  au  mien ,  et,  sur  mon 
âme,  j*y  parviendrai.  —  Assez ,  assez,  monsei- 
gneur 1  votre  exaltation  m'épouvante.  Qui  sait 
à  quel  crime  elle  peut  vous  conduire?  ~  A  quel 
crime?  répéta  le  comte.  Écoute,  je  ferai  pour 
mon  fils  ce  que  Dieu  aurait  dû  faire  pour  moi. 
—  Horreur  !  Non,  vous  êtes  trop  bon,  trop  juste, 
trop  noble ,  monseigneur  de  Kerven.  —  Bonté, 
justice,  noblesse,  je  foule  tout  aux  pieds;  je 
tuerai  cette  femme.  »  Quoi  t  si  jeune  !  si  belle  ! 
vous  oseriez?...  — >  Je  la  briserai  comme  on 
brise  une  fleur  dont  l'épine  déchire.  —  Mais 
vous  tuerez  votre  fils,  qui  vous  maudira  en 
mourant. 

Le  comte  laissa  tomber  sa  tête  sur  sa  poi- 
trine »  et  dit  avec  une  suprême  amertume  : 

—  Dieu  lui  pardonnera  !  Et,  se  couvrant  des 
deux  mains  le  visage,  il  demeura  absorbé  dans 
ses  funestes  pensées. 

Pierre  de  Lamorge  cherchait  dans  son  esprit 
un  moyen  de  Ten  détourner.  Dans  ce  moment 
une  grande  barque,  menée  par  six  rameurs , 
descendait  le  fleuve  venant  à  eux. 

^  Monseigneur,  voilà  de  la  compagnie  ;  re- 
connaissez-vous cette  voile  ? 

Le  comte  se  réveilla,  regarda  du  côté  qui  lui 
était  indiqué, 


—  Elle  appartient  aux  équipages  du  roi, 
c'est  une  des  barques  de  sa  pèche  au  bois  de 
Saint-Hubert.  —  Eh  mais...  maintenant  qu'ils 
s'approchent,  je  crois  distinguer  deux  malades 
que  l'on  transporte  ;  ne  les  voyez-vous  pas? 

Le  comte  de  Kerven  mit  ses  mains  au-dessus 
de  ses  yeux  pour  mieux  voir ,  et,  saisissant 
brusquement  l'un  de  ses  avirons ,  il  l'enfonça 
dans  le  sable,  et  poussa  la  nacelle  avec  tant  de 
vigueur,  qu'il  la  mit  à  flot  d'un  seul  coup.  — 
Hardi,  mon  vieux  Pierre,  ce  sont  eux  1  —  Qui, 
Monseigneur  ?  — -  Nos  enfants,  s'écria  le  comte, 
en  redoublant  d'ardeur. 

La  nacelle  vola  bientôt,  entraînée  par  les  ef- 
forts des  deux  pèlerins,  à  qui  l'on  faisait  signe 
d'arriver.  Avant  d'accoster ,  les  deux  moines 
se  couvrirent  de  leurs  capuchons  de  manière 
à  masquer  leur  visage  ;  cette  précaution  prise, 
ils  se  hâtèrent  de  passer  dans  la  barque  royale. 
—  Vous  possédez  sans  doute  des  connaissances 
en  chirurgie,  mes  bons  pères  ?  dit  Kilderkin 
aux  arrivants;  Yoilà  deux  pauvres  enfans  bien 
malades. 

Le  comte  et  Fécuyer  s'approchèrent. 

L^émotion ,  la  douleur  et  la  gravité  de  leurs 
blessures  avaient  enfin  abattu  le  chevalier  et  le 
page  :  ils  étaient  couchés  sur  des  manteaux 
côte  à  côte,  et  semblaient  dormir.  Le  fh)nt 
bronzé  du  chevalier  avait  pâli;  ses  lèvres  étaient 
décolorées  et  ses  yeux  fermés  ;  il  avait  perdu 
connaissance.  Son  pourpoint ,  déchiré  au-des- 
sus de  l'épaule,  montrait  une  blessure  san- 
glante qui  s'étendait  jusqu^au  cou.  Il  tenait  un 
bras  de  son  petit  frère  croisé  sur  sa  poitrine 
et  sa  fkible  respiration  était  le  seul  signe  dévie 
qui  lui  restât. 

Ange  avait,  au  contraire ,  les  joues  enflam- 
mées, les  lèvres  et  le  front  brûlant  Ses  yeux 
ouverts  disaient  qu*il  souffrait  avec  courage, 
la  fièvre  les  animait,  et  sa  petite  bouche  en- 
tr'ouverte  respirait  doucement,  comme  pour  ne 
pas  troubler  le  sommeil  du  chevalier.  Le  bras 
qu'il  avait  posé  sur  son  frère  était  cassé  au- 
dessus  du  coude,  et  déjà  très  enflé.  Les  bate- 
liers regardaient  ces  deux  jeunes  gens  avec 
surprise  et  douceur  ;  leur  nature  rude  et  gros- 
sière s^émerveillait  devant  cette  scène  de  souf- 
france, de  délicatesse  et  de  fraternelle  amitié. 
Le  grave  Kilderkin  était  assis  près  de  ses  bles- 
sés, les  regardant  avec  extase ,  et  donnant  à 


478 


LES  DERNIERS  KERVE?! 


boire  de  Veau  fraîche  au  |)auYre  petit,  qui  ne 
cessait  d^cn  demander  tout  bas. 

Les  yeux  d^Ange  deLamorge,  en  reconnais- 
sant les  deux  pèlerins,  se  mouillèrent  de  pleurs; 
mais  il  fit  taire  ses  douleurs,  sa  joie,  son  éton- 
nement,  son  âme  enfin,  pour  se  souTenir  du 
serment  qu*il  avait  fait,  et  sa  bouche  qui  s'é- 
tait ouverte  pour  dire  :  «  Cher  bon  père  !  »  se 
referma  muette  après  avoir  rendu  ces  deux 
mots  à  son  cœur. — L'évanouissement  n'est  pas 
de  mauvais  augure,  dit  le  comte;  mais  il  faut 
bander  la  plaie,  ce  gentilhomme  perd  tout  son 
sang.  Et  qu'a  l'autre?  continua-t-il  sans  regar- 
der le  page.  —  On  dit  que  j'ai  le  bras  cassé , 
repondit  le  pauvre  enfant. 

Pierre  de  Lamorge  ne  put  se  contenir  davan- 
tage ;  il  se  détourna ,  et  les  mariniers  virent 
deux  grosses  larmes  rouler  dans  ses  yeux. 

Aussitôt  le  malheureux  père  déchira  sa  pro- 
pre chemise  d'une  main  tremblante  d'émotion; 
il  lava  la  blessure  avec  l'eau  de  la  rivière,  étan- 
cha  le  sang  au  moyen  d'une  forte  compresse, 
qu'il  fixa  par  un  bandage  ;  puis  il  passa  à  l'au- 
tre blessé,  recommandant  à  Rilderkin,  sous 
peine  d'un  grand  malheur,  de  tenir  le  mou- 
choir sur  les  yeux  de  Henri  que  la  fraîcheur  de 
l'eau  venait  de  ranimer. 

Les  deux  pansements  étaient  terminés ,  lors- 
que la  barque  royale  arriva  au  château ,  traî- 
nant à  la  remorque  la  nacelle  des  pèlerins.  Le 
comte  et  son  intendant  saluèrent  Kilderkin  et 
reprirent  le  lai^ge. 

Des  gens  de  Marguerite  d'Anjou  attendaient 
sur  la  plage  les  deux  blessés,  qu'on  transporta, 
sur  des  brancards,  aux  petits  appartements  de 
la  reine. 

Au  premier  étage  de  Tescalier  d'honneur, 
deux  femmes  attendaient  le  passage  du  triste 
cortège.  C'étaient  Margaret  et  Jeanne  de  Cour- 
tenay,  appuyées  l'une  sur  l'autre  ;  elles  s'appro- 
chèrent avec  douleur,  et  la  comtesse  dit  au 
brave  archer  : 

—  Bon  Kilderkin,  comment  va  monsauveur? 
—  Comment  va  le  pauvre  enfant?  demanda 
Jeanne  du  même  ton.  —  Ni  trop  bien  ni  trop 
mal,  Mesdames,  répondit  le  soldat,  tout  ûerdu 
rôle  dont  il  se  trouvait  chargé.  —  Laissez-nous 
les  voir,  dit  Margaret. 


Et,  pendant  que  les  porteurs  reprenaient  ha* 
leine,  elle  s'approcha  du  chevalier  et  posa  la 
main  sur  le  mouchoir  qui  lui  voilait  les  yeux; 
Jeanne  en  faisait  autant  pour  le  page,  lorsque 
Kilderkin  ,  s'élançant  au-devant  d'elles  comme 
au  milieu  d'une  mêlée,  leur  dit  : 

—  Arrière  !  vous  allez  les  tuer  ! 

Les  deux  pauvres  femmes  reculèrent  effrayées 
et  le  rouge  au  visage.  Leurs  deux  mains  avaient 
reçu  chacune  un  doux  baiser. 

Pendant  que  l'honnête  archer  fait  trans- 
porter les  deux  amis  dans  l'un  des  petits  appar- 
tements de  la  reine,  et  qu'il  les  y  installe  com- 
modément; pendant  que  Coithier,  médecin  de 
Louis  XI,  et  messire  Robert  Fouques,  médecin 
du  duc  de  Guyenne,  examinent  les  pansements 
faits  par  le  moine  et  les  achèvent,  nous  con- 
duirons le  lecteur  chez  la  reine  d'Angleterre, 
dans  cette  même  chambre  oîx  nous  Tavons  vue 
la  veille,  en  compagnie  de  sa  filleule,  et  où  la 
jeune  femme,  remise  à  peine  de  tant  d'émo- 
tions, avfiit  depuis  quelques  heures  repris  son 
service  ordinaire. 

Marguerite  d'Anjou  dictait  à  mademoiselle 
de  Rosières  sa  correspondance  intime.  Elle  an- 
nonçait à  ses  proches  parents  et  amis  sa  récon- 
ciliation avec  le  comte  et  le  duc  de  Clarence,et 
sa  résolution  de  passer  au  plus  vite  en  Angle- 
terre. Déjà  plusieurs  paquets  étaient  fermés  à 
l'adresse  du  marquis  de  Montagne,  frère  de 
Warwick,  du  duc  de  Bourgogne  qui  soutenait 
Edouard,  quoique  allié  de  près  aux  Lancastre, 
des  ducs  d'Exetcret  de  Sommerset  qui  vivaient 
en  proscrits  à  la  cour  du  prince  de  Bourgogne; 
ces  dépèches  étaient  pressantes  et  devaient  com- 
muniquer le  même  espoir  qu'elles  portaient  en 
elles.  Margaret  donna  à  sa  marraine  la  plume 
qu'elle  tenait  en  lui  disant: 

Signez,  Madame,  celle-ci  est  la  dernière  •  et 
votre  auguste  père  en  va  pleurer  de  joie.  — 
As-tu  des  nouvelles  de  nos  [malheureux  bles- 
sés? demanda  la  reine  avec  bonté.  ^-  J'ai  va 
Kilderkin,  il  n'a  su  rien  me  dire ,  répondit  la 
jeune  fille  en  rougissant.  —  Cet  accident  m*â 
désolé  ;  c'est  comme  un  mauvais  présage.  Je 
suis  d'ailleurs  très  alarmée  de  la  Ûessure  de 
M.  de  Lamorge  ;  ce  pauvre  enfont  est  doué  d'un 
noble  cœur  ;  il  me  manquera  bien ,  demain, à 
la  cérémonie.  Sais4u  que  le  hasard  est  prodi- 
gieux dans  ses  rencontres  :  M.  de  Kerrense 


LES  DERNIERS  KERVCN 


479 


me  à  mon  service,  il  est  suivi  d*un  pa^e  qac 
je  remarque.  Je  sépare  les  deux  amis  qui  se 
revoient  pour  se  distinguer  le  même  jour  et 
s*exposcr  aux  mômes  dangers.  Tavais  décidé 
que  M.  de  Kerven  partirait  avec  le  comte  pour 
l'Angleterre... —  Eh  bien ,  demanda  Margaret 
en  pâlissant.  — Eh  bien,  continua  la  reine  sans 
s'attacher  à  cette  exclamation ,  je  suis  forcée 
dans  ma  volonté  et  la  blessure  du  chevalier  dé- 
range mes  combinaisons. 

Le  yîsage  de  Margaret  redevint  calme  et  sou- 
riant. La  reine  jeta  sur  sa  filleule  un  coup- 
d'œil  rapide  et  pénétrant,  puis  ajouta  : 

—  Le  comte  sera  privé  de  sa  meilleure  lance 
peut-€tre,  et  nous  y  perdrons  tous...  Mais  à 
quoi  penses-tu,  mon  enfant?  —  A  ce  que  vous 
dites,  marraine.  — Enfin  tout  est  pour  le  mieux 
là  haut,  n'est-ce  pas  ? 

Mademoiselle  de  Rosières  baissa  ses  beaux 
yeux  devant  le  sourire  de  sa  souveraine. 

—  Venez  vous  mettre  là,  enfant  gâté,  reprit 
Marguerite,  venez  vous  asseoir  sur  ce  coussin, 
vous  avez  assez  travaillé.  Des  mains  mignon- 
nes comme  les  vôtres  doivent  se  fatiguer  aisé- 
ment, et  ce  cœur  si  souvent  gonflé  vous  distrait 
de  toute  besogne...  viens,  ma  Margaret.  v 

La  comtesse  courut  se  mettre  aux  pieds  de 
la  reine,  sur  un  coussin  de  velours  rouge,  et 
cacha  son  visage  sur  les  genoux  de  sa  maî- 
tresse, qui  la  caressa  de  ses  deux  mains  comme 
pour  l'endormir. 

—  Nous  avons  à  parler  d'une  grande  affaire, 
dit  Marguerite ,  d'une  voix  tendre.  (La  rusée 
jeune  fille  ne  bougea  pas ,  ne  répondit  pas)... 
Je  t'avais  donné  jusqu'à  ce  soir,  et  tu  m'as  pro- 
mis de  m'avouer...  bien  des  choses.  (Même  si- 
lence.) Nous  savons  qui  vous  aimez.  Mademoi- 
selle, car  vous  aimez;  et  puisque  vous  ne 
voulez  pas  nous  le  nommer ,  nous  vous  dirons 
que  vous  avez  un  très  mauvais  goât. 

La  eomtesse  leva  la  tète  et  regarda  sa  mar- 
raine avec  surprise. 

—  Vous  êtes  certainement  assez  jolie ,  assez 
riche,  assez  bien  n^,  assez  gâtée  par  moi,  pour 
avoir  une  inclination  de  meilleur  choix. — Mais, 
je  ne  vous  comprends  pas.  Madame.  —  Ne  fais 
pas  rétonnée,  ton  cœur  est  trop  jeune  pour  en 
conter  an  mien.  Fi  donc  !  et  tu  crois  que  je 
consentirai  jamais  à  voir  tout  ce  petit  trésor  de 
erâce,  de  beauté,  de  bonté,  de  noblesse,  livré  à 


un  homme...  brave,  je  le  veux  bien;  loyal,  c'est 
encore  vrai  ;  jeune,  s'est  probable  ;  de  bonne 
maison,  c*est  juste...  —  Que  voulez-vous  donc 
.de  plus,  Madame,  dit  Margaret  avec  un  sourire 
plein  de  joie?—  Ce  que  je  veux?  je  veux  te 
voir  un  peu  plus  diilicile  ;  ce  gentilhomme  est 
laid,  il  a  des  manières  qui  sont  plus  du  soldat 
que  du  chevalier  ;  il  est  sombre,  triste,  hautain, 
sans  finesse...  A  te  dire  vrai,  je  soupçonne  un 
peu  sa  fidélité  ;  ces  visages  eu  dessous  sont  sou- 
vent trompeurs.  •*  Oh  I  Madame,  que  vous  le 
'connaissez  peu  !  et  de  grosses  larmes  tombè- 
rent des  yeux  de  la  comtesse  sur  les  mains  de 
la  reine.  —  En  un  mot,  il  faut  être  folle,  pour 

aimer  ce  lord  Wenlock —  Lord  Wenlockl 

s'écria  Margaret  —  C'est  d'ailleurs  combattre 
tous  mes  projets;* car  je  t'avais  choisi,  moi,  un 
jeune  seigneur ,  qui  t'aurait  rendue  heureuse, 
et  aurait  fait  ton  orgueil  I  —  C'est  inutile,  mar- 
raine !  mais...  —Ah  I  je  comprends  :  nous  avoQ» 
la  tête  perdue  pour  ce  lord...  —  J'ai  cet  hom- 
me en  horreur.  Madame;  vous  vous  êtes  trom- 
pée. Je  le  hais  ! ...  je  le  hais  1 ... — Ah  !  et  pour- 
quoi? demanda  Marguerite  étonnée.  —  Je  ne 
sais;  mais,  de  même  que  dans  ce  pauvre  cœur 
que  vous  voulez  sondef ,  il  existe  un  amour  pur, 
chaste, profond,  sans  bornes,  de  même  j'ai  de 
tout  temps  éprouvé  une  aversion  naturelle,  in- 
surmontable, instinctive  pour  deux  hommes; 
et,  depuis  peu ,  ce  lord  Wenlock  surtout  m'é- 
pouvante, ajouta  la  comtesse  en  soupirant.  — 
Comment  depuis  peu  ?  —  Je  me  trompe  sans 
doute,  mais  je  crois  cet  homme  lâche,  cruel  et 
traître...  Il  s'est  d'abord  attaché  à  mes  pas,  m'a 
entourée  de  soins,  s'est  fait  l'esclave  de  mes 
moindres  désirs,  est  parvenu  enfin  à  découvrir 
mon  secret  chéri  !  il  s'est  offert  pour  me  secou- 
rir, me  consoler,  me  servir,  et  comme  une 
pauvre  femme,  bien  malheureuse,  j'ai  accepté. 

—  Sans  me  prévenir,  dit  sévèrement  la  reine. 

—  Grâce I  ma  bonne  maltresse;  j'ai  fait  mal, 
et  plus  mal  fait  encore  de  m'ouvrir  à  ce  lord 
Wenlock,  car  dès  lors,  j'ai  cru  remarquer  en 
lui  un  changement  qui  me  fait  trembler  mal- 
gré moi  ;  mais  je  souffrais  tant  !  et  j'avais  tel- 
lement peur  de  vous  déplaire  !  —  Lis ,  dit  la 
reine,  en  montrant  à  sa  filleule  une  lettre. 

Margaret  poussa  un  cri. 
—  C'est  la  même  écriture ,  dit-elle ,  après 
avoir  parcouru  quelques  lignes,  par  lesquelles 


480 


LES  DERNIERS  KERVEN 


on  annonçait  à  Margucrilc  d'Anjou  que  sa  pro- 
tégée était  follement  éprise  du  lord  Wenlock  ; 
puis  elle  rendit  la  lettre  à  la  reine ,  en  lui  di- 
sant: 

--  Infâme  calomnie. 

A  ces  mots  ,  prononcés  avec  autant  de  di- 
gnité que  de  véhémence,  la  reine  la  baisa  au 
front. 

—  Une  lettre  aussi  mystérieuse  m'a  menacée, 
Madame,  ajouta  Margarct,  et  c'est  la  même 
main  qui  a  commis  les  deux  lâchetés.  «—  Où 
est  cette  lettre?  —  Je  ne  l'ai  plus.  —  Qu'en 
aTez-Tous  fait?  ^  Je  l'ai  donnée...  à  celui  que 
j'aime.  —Imprudente  1  II  est  donc  ici,  cet  hom- 
me. —  Oui,  Madame. 

On  vint  annoncer  à  la  reine  que  messire 
Fouques,  docteur  en  médecine ,  qu'elle  avait 
fait  demander,  était  prêta  paraître  devant  elle. 

—  Eh  bien  ?  demanda  la  reine  dès  que  le 
médecin  eut  été  introduit.  —  Le  jeune  page  a 
le  bras  cassé.  Madame  ;  fracture  simple  et  qui 
ne  laissera  pas  de  traces;  mais  il  faudra  deux 
mois  peut-être  d'absolu  repos.  Quant  au  sei- 
gneur chevalier,  ce  sera  l'afifaire  d'une  huitaine; 
il  y  a  eu  un  épanchement  de  sang  considéra- 
ble ;  et  la  blessure  est  plus  effrayante  que  dan- 
gereuse ,  le  malade  pourrait  se  lever  dès  de- 
main. —Nous  vous  remercions,  messire  Robert, 
et  vous  prions  de  continuer  vos  soins  éclairés 
à  ces  deux  jeunes  gens. 

Le  médecin  se  retira. 

—  Je  ferai  partir  le  chevalier  dans  huit  jours, 
dit  la  reine  à  sa  filleule.  —  Hélas  I  Madame, 
répondit  Margarct  avec  un  soupir.  —  N'es-tu 
pas  joyeuse  de  voir  ton  courageux  sauveur  hors 
de  danger!  —  Ten  ai  remercié  Dieu  vingt  fois, 
ajouta  la  pauvre  enfant.  —  Cependant,  conti- 
nua la  reine,  il  y  aurait  moyen  de  le  garder 
près  de  nous.  —  Lequel  t  marraine.  —  Tavais 
imaginé,  croyant  ton  cœur  libre  comme  tamain, 
de  te  marier  au  chevalier  de  Kerven  ;  il  me 
platt;  à  défaut  de  fortune,  il  a  le  courage,  la 
vertu,  la  noblesse.  Et  d'ailleurs,  jel'aurais  doté; 
mais  il  n'y  faut  plus  penser,  ma  fille,  puisque 
ton  cœur..,  —  Que  dites-vous,  marraine?  s'é- 
cria Margarct  éperdue  ;  c'est  lui  que  j^aime,  que 
j'adore,  que  j'ai  choisi  pour  époux!  Depuis 
plus  d'une  année,  son  image  est  là,  dans  mon 
cœur,  comme  dans  le  sien  la  mienne.  Oh  !  je 
«uis  plus  fière  de  lui  que  jamais,  puisque  vous 


aussi  vous  l'avez  distingué!  Que  n'est-il  ic; 
pour  se  jeter  avec  moi  à  vos  pieds  !  Henri  1 
Henri I  Dieu  nous  protège!  —  Calme-toi,  chère 
.  enfant...  mais  où  donc  et  comment  vos  cœurs 
se  sont-ils  rencontrés  1 

La  question  fit  rougir  la  jeune  fille...  Elle 
répondit  timidement  : 

—  A  votre  premier  passage  à  Coutances,  où 
vous  séjournâtes...  —  Bien  peu  de  temps  ,  in- 
terrompit la  reine  avec  un  aimable  sourire;  mais 
Tamour  va  si  vite  !  je  comprends.  Et  tu  as  en 
assez  peur  de  moi,  pauvre  petite ,  pour  ae  pas 
oser  me  demander  mon  consentement,  ma  bé- 
nédiction !  Viens ,  je  te  les  donne  avec  ce  bai- 
ser, ma  fille  ;  et  puisque  ton  chevalier  pourra 
se  lever  demain ,  demain ,  jour  du  mariage  de 
mon  fils,  on  vous  unira  le  soir  dans  la  chapeUe. 
Ce  sera  finir  par  une  bonne  action ,  une  jour- 
née commencée  par  un  acte  de  courage !...  Eh 
bien  !  tu  ne  te  jettes  pas  dans  mes  brasî...  Ta 
bouche  est  muette,  tes  yeux  se  gonflent  de  lar- 
mes? Je  m'y  perds.  Que  se  passe-t-il  donc  en 
toiT  — Marraine!  oh!  chère  marraine,  yotre 
Donté  me  désespère.  —  Explique-toi,  mon  en- 
fant. —  Ce  mariage  est...  impossible.  —  Im* 
possible  !  reprit  lareine  avec  une  sévérité  grave 
et  noble...  —  Il  ne  m'est  pas  encore  donné  de 
jouir  d'un  si  grand  bonheur.  11  y  a  entre  loi 
et  moi  un  devoir,  un  mystère! 

Dans  ce  moment  un  huissier  annonça  le  comte 
de  Warwick  ;  la  reine  ordonna  de  l'introduire. 
Il  entra  suivi  du  duc  de  Clarence.  A  leur  appro- 
che, Marguerite  d'Anjou  se  leva,  salua  ses  no- 
bles alliés  et  dit  à  sa  filleule  à  voix  basse,  en  la 
congédiant  : 

—  Vous  serez  demain  Gomte8sedeKenren,ou 
je  ne  vous  verrai  plus. 

Mademoiselle  de  Rosières  se  retira,  pâle  et 
tremblante,  sous  le  regard  impérieux  de  la 
reine,  sous  le  sourire  empressé  du  prince. 

En  quittant  la  reine,  Margaret  rencontra  la 
marquise  de  Courtenay  dans  le  salon  d'attente. 
La  douce  Jeanne  fut  eifrayée  de  la  pâleur  qui 
couvrait  le  visage  de  son  amie  ;  elle  courut  aa 
devant  d'elle,  prit  ses  deux  mains,  les  serra  ten* 
drement,  et,  sans  oser  questionner  la  belle  af- 
fligée, elle  déposa  deux  baisers  sur  son  front. 
Margaret  pleura. 

En  retrouvant  mademoiselle  de  Rosièresdanft 
,  cet  état,  Jeanne  crut  à  quelque  irréparable  maî* 


bcur,  et  loin  d'euajer  ces  Biots  tulgaire»  qui 
ne  calment  rien  et  ne  savetil  qu'irriter  les  bles- 
sures, elle  pâlit,  trembla,  pleura  comme  son 
amie.  —  Je  suis  perdue  1  murmura  faiblement 
la  Jeune  comtesse.  —  Perdue!  répéia  Jeanuc 
avec  UD  accent  de  terreur  ;  Ecraieul-ils  morts  T 
—  ^on,  oh  !  non,  s'écria  Hargaret  avec  un  cou- 
ra^ui  sourire,  non,  heureusement  non! 

La  marquise  avait  trouvé  le  seul  baume  ca- 
pable d'adoucir  l'amertuue  des  ]>ensées  de  sa 
compagne  en  opposant  à  ses  souffrances  l'idée 
d'une  souffrance  plus  horrible  encore,  et  la  no- 
Ue  fille,  martyre  de  son  amour ,  remerciait  le 
ciel  dans  ses  douleurs.  Elle  regarda  ladyCour- 
tenayet  luidit: 

—  Aidei-moi  h  quitter  ces  lieux ,  sauvei- 
moi;  il  faut  partir!  — Partir!  pourquoi  T—  La 
reine  ne  Teut  plus  me  voir.  —  Ciell  s'écriu 
Jeanne  ;  qu'avez-vous  donc  fait  1  —  Rien ,  oh  ! 
rien  !  Amie,  liens  m'aider  à  prier  ;  Dieu  seul 
ht  dans  mon  coeur ,  lai  seul  peut  me  protéger. 
Ecoute,  Jeanne,  je  ne  te  connais  que  depuis 
quelques  heures,  mais  tout  en  toi  me  dit  de 
t'aimcr,  tout  me  dit  que  ma  pauvre  ftme  a  be- 
•oin  de  la  tienne  pour  sœnr;  je  me  donne  k 
loi,  me  vcni'tu?  Oh  '.  aoeepte-mol  comme  une 
bien-aimce  d'cnbncel  Si  tu  ne  viens  à  moti 
secours,  je  suis  perdue,  te  dis-je.  —  Eh  bien , 
naHargaret,  dès  ce  noment,  nous  sommes 
deux  àsubir  tes  MutliviKet,  à  brater  l«s  dan- 

T.   II. 


gcra.  Dieu  nous  a  conduites  l'une  vers  Vauunt 
viens  le  remercier,  viens  prier.  Prends  conrv 
gc,  ma  sŒur,  tu  es  trop  belle ,  trop  noble  ;  lui 
trop  brave,  trop  grand  ;  *ous  serez  bénis  ;  di»- 
nui  tout,  je  t'écoute. 

Les  deux  jeunes  femmes  descendirent  prëù- 
pitammonl  dans  le  jardin  du  parc,  cl  là  lUei^- 
rct  raconta  toute  son  histoire  k  la  marquise; 
tout,  depuis  le  premier  tressaillement  des(» 
cicnr,  en  voj'ant  le  chevalier  de  Kcrven,  jus- 
qu'à son  dernier  entretien  avec  la  reine. Quand 
elle  eut  achevé ,  Jeanne  la  pressa  contre  son 
cccur,  baisa  ses  joues  veloutées,  essuya  de  sor 
mouchoir  brodé,  les  larmes  qui  brillaient  com- 
me des  perles  dans  ses  yeux,  et  lui  dît: 

—  Tu  es  noble  comme  ton  âme ,  courageuse 
comme  ton  chevalier,  chérie  du  ciel,  puisque  . 
tu  as  le  seul  trésor  qu'une  femme  puisse  ev- 
vier  sur  la  terre,  un  cœur  généreux  qui  ne  bat- 
tra que  pour  toi.  Je  t'aime,  je  l'estime,  tu  t'es 
conduite  en  tout  comme  une  femme  sans  re- 
proches, cl  les  méchants  qui  s'aehorncnl  con- 
tre toi,  ne  font  que  te  préparer  un  avenir  de 
délices.  Ne  t'alarmes  pas  du  mcconle  nie  ment 
de  la  reine  :  un  mot  le  dissipera.—  Non,  non. 
je  la  connais  :  elle  ne  voudra  pas  croire  ao  fa- 
tal serment  que  ma  mère  a  exigé  de  moi.  En- 
nemie de  toat  mystère,  elle  sera  peut-ilre  ten- 
tée de  violer  celui  que  cette' boite  rcnfenne; 
et  si  j'ai  la  l'orée  d'y  résister,  comprendra-t-cUe 
31 


482 


LES  DERNIERS  KERVEN 


f|ue  c*cst  la  pieté  filiale  et  le  devoir  religieux 
qui  me  Tinspirenl?  —  N'en  doute  pas,  amie. 
Touterois,  il  faut  ici  de  la  prudence;  ménageons 
SCS  susceplibilitcs,  ses  faiblesses.  —  Oui,  quoi- 
qu'il advienne,  n'oublions  pas  ses  bontés...  Je 
ne  "veux,  jç  ne  peux  être  ingrate.  —  Le  plus 
presse  csl  de  prévenir  le  chevalier...  Comment 
faire  ?  ni  toi  ni  moi  ne  pouvons  aller  jusqu'à 
lui.  —  Ce  serait  nous  perdre.  —  Et  pourtant 
te  chevalier  seul  peut  nous  sauver.  Attends... 
(Jue  penses-tu  de  Kilderki<i  ?  —  C'est  un  excel- 
lent homme,  un  brave  soldat;  mais  il  appar- 
tient corps  et  âme  h  la  reine ,  et  ne  lui  cache- 
rail  rien.  —  N'y  songeons  plus.  Nos  femmes, 
nous  ne  pouvons  nous  en  servir ,  on  les  con- 
naît; M.  de  Courtenay  est  bien  trop  léger  pour 
<^tre  noire  ambassadeur  :  il  nous  servirait  de 
tout  cœur,  mais  ses  amis  le  sauraient.  —  Le 
temps  presse,  que  faire?  —  Dieu  seul  le  sait. — 
Eh  bien  !  viens  le  prier ,  ma  bonne  petite,  dit 
leannê  en  montrant  la  chapelle  du  château  qui 
était  à  deux  pas  ;  Dieu  nous  conseillera. 

Les  deux  femmes  entrèrent  dans  le  temple, 
qu'éclairait  une  lampe  d'argent  suspendue  à  la 
voûte.  Il  était  nuit,  quelques  cierges  étaient 
allumés  aux  angles  de  la  chapelle ,  et  leur  lu- 
mière tremblante  donnait  aux  vitraux,  aux  sta- 
tues et  aux  ornements  sacrés,  une  couleur  mys- 
tique qui  invitait  à  se  recueillir. 

La  marquise  et  la  comtesse  vinrent  s'age- 
nouiller devant  l'image  d'une  sainte  Vierge 
couronnée  de  fleurs ,  qui  tenait  entre  ses  bras 
rEnfaut  divin,  voilé  d'une  gaze  blanche. 

Les  deux  fronts  des  belles"  chrétiennes  s'in- 
rlincrcut  à  la  fois,  et  leurs  deux  cœurs  prièrent, 
fiour  leurs  amis  blessés  d'abord ,  puis  pour  la 
pauvre  ainigée. 

Eu  ce  moment  deux  hommes  apparurent  sur 
le  seuil  de  l'église  ;  leur  grande  taille  se  des- 
sina sur  les  dalles.  Une  robe  brune,  serrée  au 
corps  par  une  corde  grossière,  les  couvrait  en 
entier;  ils  étaient  chaussés  de  sandales;  on  ne* 
voyait  de  leur  visage  que  les  longues  barbes 
blanches  qui  dépassaient  leurs  capuchons.  L'un 
dUà  son  compagnon  : 

—  Va  seul  dans  ce  château,  je  n'aurais  pas 
le  courage  d'y  mettre  les  pieds  :  questionne, 
interroge,  sois  prudent  ;  tâche  de  savoir  ce  que 
le  cliirurgien  a  dit...  le  temps  que  doit  pren- 
dre U  guérisoQ  ;  en  un  mot,  reviens  chargé  de 


nouvelles...  de  bonnes  nouvelles.....  Je  l'atten- 
drai ici...  je  prierai  pour  ton  fils,  comme  pour 
le  mien!... 

—  A  bientôt  donc,  dit  l'autre,  et  il  partît. 
Le  comte  de  Kerven  ,  car  c'était  lui,  entra 

dans  la  chapelle,  s'avança  jusqu'au  chœur,  s'i- 
genouilla  lourdement  sur  les  dalles,  frapi»  du 
front  la  première  marche  de  l'autel,  et  demcun» 
immobile,  plongé  dans  la  douleur  et  la  prière. 
Blargaret  et  Jeanne  étaient  tellement  occupées 
de  leurs  pensées ,  qu'elles  n'avaient  pas  pris 
garde  à  l'arrivée  du  comte.  Ce  ne  fut  qu'aprc> 
avoir  terminé  leurs  dévotions  qu'elles  se  regar- 
dèrent avec  douceur. 

—  Eh  bien  !  n'es-tu  pas  soulagée,  dit  Jcannt 
tout  bas.  —  Oui,  je  me  sens  plus  forte ,  plus 
courageuse,  répondit  de  même  Margarct. 

Dieu  nous  aidera,  sois-en  sûre.  Comme  Lt 
marquise  achevait  ces  mots,  la  voix  du  coiuti 
se  fit  entendre;  elle  était  émue,  grave;  cYtalt 
cette  même  voix  morose  et  chagrine  que  nous 
avions  écoutée  au  château  de  Kerven  ;  elle  avait 
encore,  à  cette  heure,  une  vibration  plus  alté- 
rée, plus  touchante,  elle  pénétrait  au  fond  du 
cœur  et  faisait  mal. 

—  Mon  Dieu  !  disait  le  pauvre  vieillard,  si 
vous  lui  réservez  mes  souffrances,  oh  !  de  ^ràcc« 
rappelez-le  tandis  que  son  âme  est  vierge  et 
que  le  mal  ne  l'a  pas  souillée  ;  qu'il  retourne  à 
vous,  maintenant  qu'il  est  pur  comme  au  jour 
de  sa  naissance,  et  qu'il  peut  se  mêler  à  tous 
vos  anges. 

Mademoiselle  de  Rosières  et  sa  compagne, 
qui  s'étaient  retournées  vivement,  pour  cher- 
cher d'où  venait  cette  prière  fervente,  demeu- 
raient sans  mouvement,  sous  l'empire  de  laroix 
du  comte,  et  comme  fascinées  par  [la  présence 
de  ce  moine  courbé  dans  la  poussière.  Le  sin? 
de  Kerven  ne  fut  pas  moins  ému  «^  la  vue  dt 
ces  deux  témoins  ;  il  se  releva  précipitamment 

Margarct  et  Jeanne  s'avancèrent  vers  lui,  et 
la  comtesse  lui  dit  : 

—  Mon  bon  père,  votre  prière  est  moDtéeau 
ciel,  soyez-en  sûr  :  vous  nous  en  voyez  émacs. 
Bienheureux  celui  qui  vous  l'a  inspirée  I 

A  celte  voix,  le  comte  s'avança  vers  Marga- 
rct, la  regarda,  puis  recula  d'un  pas  en  disant, 
avec  trouble  : 

-—  Je  priais  |)our  un  jeuno  homme  que  je 
connais  à  peine  :  j^  demandais  à  Dieu  de  lui 


LES  DERNIERS  KERVEN 


483 


épargner  les  tourments  qui  nous  éprouvent  tous 
ici- bas.  Je  priais  pour  un  jeune  seigneur  blessé 
aujourd'hui  à  la  promenade  du  roi  ;  je  ne  sais 
pas  son  nom ,  mais  je  m'intéresse  à  lui  parce 
quej'aimis  le  premier  appareil  sur  sa  blessure; 
je  priais  aussi  pour  un  pauvre  enfant  que  j'ai 
vu  souffrant  à  ses  côtés,  et  que  je  ne  connais 
pas  davantage.  —  Hargaret ,  dit  Jeanne  avec 
joie,  c'est  Dieu  lui-même  qui  nous  guide  et 
nous  protège  aujourd'hui.  L'homme  que  nous 
cherchions,  le  voilà.  —  Et  elle  voulut  toucher 
la  robe  du  comte,  qui  recula  brusquement.  — 
Oui,  mon  bon  père,  dit  Margaret,  nous  étions 
venues,  ma  sœur  et  moi,  nous  agenouiller  dans 
cette  chapelle,  et  prier  Dieu,  comme  vous,  pour 
deux  pauvres  blessés.  Ce  sont  ceux-là  mêmes 
que  vous  avez  soignés  et  qui  vous  intéressent. 
Nous  leur  devons  la  vie,  voilà  ce  qui  vous  ex- 
plique nos  dévotions  pour  deux  jeunes  gens 
bien  dignes,  bien  braves.  Nons  voudrions  leur 
faire  savoir  que  leur  état  nous  inquiète,  que 
chaque  jour  nous  viendrons  ici  prier  pour  eux; 
nous  voudrions  encore  leur  faire  tenir  une  mé- 
daille miraculeuse  qui  préserve  au  nom  de  la 
Vierge  ;  vous  en  connaissez  la  puissance ,  vous 
qui  êtes  un  sainthomme. 

Le  comte  tressaillit  de  tout  son  corps. 

Margaret  reprit  : 

—  Vous  nous  rendrez  ce  service ,  n'est-ce 
pas?  Vous  irez  les  voir;  vous  kur  direz  que 
vous  nous  avez  rencontrées  aux  pieds  du  Sei- 
gneur; vous  leur  donnerez  notre  petit  m&ssage. 
—  Non,  mes  (illes,  murmura  le  comte  avec  ef- 
fort, je  ne  peux  pas  pénétrer  au  château. 

Jeanne  tombaaux  pieds  du  vieillard,  embrassa 
ses  genoux  et  lui  dit  : 

—  Vous  êtes  notre  seul  espoir...  Ayez  pitié 
de  celte  pauvre  Aile,  songez  qu'elle  doit  la  vie  à 
ce  gentilhomme  bles3é. — Oh  !  venez  avccmoi, 
dit  Margaret  ;  ma  sœur  m'attendra  ici  ;  je  ne 
vous  garderai  pas  longtemps  ;  je  vous  condui- 
rai. Que  craignez-vous?  N'est-ce  pas  une  action 
avouable  devant  Dieu  ?  Ce  gentilhomme  est  le 
plus  noble  des  hommes',  le  chevalier  de  Kervcn . . . 
Venez  !  —  Vous  le  voulez ,  dit  sourdement  le 
comte. 

Et  il  posa  la  main  sur  son  sein,  pour  toucher 
le  poignard  qu'il  y  tenait  caché. 

—  Mon  père,  répondit  Jeanne,  vous  êtes  no- 
tre Providence,  et  c'est  Dieu  qui  vous  envoie. 


Le  comte  releva  vivement  Margaret,  et  lui 
dit  d'un  ton  étrange  : 

—  Venez  ! 

Jeanne,  demeurée  seule  dans  la  chapcllo, 
adressa  à  la  Vierge  de  ferventes  prières  dans 
lesquelles,  au  nom  de  Margaret  et  du  chevalier, 
se  mêla  souvent,  bien  souvent,  le  nom  gracieux 
du  joli  page.  Elle  attendit  longtemps ,  et  s'é- 
tonnait déjà  de  la  lenteur  de  son  amie ,  lors- 
qu'elle vit  entrer  un  moine.  Elle  courut  à  lui; 
mais,  à  sa  grande  surprise,  ce  n'était  pas  celui 
qu'elle  attendait.  Une  voix  inconnue  lui  de- 
manda si  un  frère  de  Saint-Jérôme ,  à  barbe 
blanche,  n'avait  pas  quitté  l'église  depuis  peu. 

—  Depuis  une  heure ,  mon  père,  répondit- 
elle,  et  j'en  suis  même  inquiète.  —  Pourquoi  ? 
—  Parce  qu'il  est  sorti  avec  ma  sœur,  et  qu'ils 
devaient  revenir  bientôt  ensemble.  —  Le  nom 
de  votre  sœur  ?  demanda  le  pèlerin  avec  préci- 
pitation. -—  C'est  la  comtesse  de  Rosières-Sc- 
vern,  mon  père.  —  Juste  ciel  !  s'écria  Pierre 
de  Lamorge  ;  et,  comme  saisi  de  vertige,  il  s'en- 
fuit épouvanté. 

La  marquise  ne  put  le  suivre. 

LE  ROSAIRE. 

Margaret,  accompagnée  du  comte,  avait  tra- 
versé le  jardin  d'un  pas  rapide  ;  la  main  déli- 
cate de  la  jeune  fille  tremblait, ^agitée  comme 
par  un  frisson  de  froid  ou  de  ûèvre.  Mille  pen- 
sées confuses  se  heurtaient  dans  son  esprit,  et 
de  cette  confusion  ressortait  une  pensée  souve- 
raine, celle  du  chevalier,  l'ami,  l'amant,  le  sau- 
veur. Mademoiselle  de  Rosières ,  pour  accom- 
plir l'acte  de  dévoûmcnt  qu'elle  avait  résolu , 
avait  eu  à  surmonter  tous  ses  scrupules.  Elle 
avait  choisi  sans  hésiter  l'intermédiaire  du 
moine,  parce  que  le  hasard  qui  le  lui  avait  of- 
fert n'était  pas  un  hasard  pour  elle,  et  que  sa 
piété  un  peu  superstitieuse  lui  montrait  ce  saint 
homme  amené  sur  son  chemin  comme  par  la 
volonté  du  Tout-Puissant.  Égarée  par  sa  pas- 
sion, par  ses  dangers,  par  la  sévérité  delà  reine, 
par  les  menaces  anonymes  dont  elle  était  en- 
tourée, troublée  enfin  par  la  crainte  du  départ 
de  Henri  et  par  des  pressentiments  irvîneiblcs, 
elle  n'en  avait  pas  moins  conservé  assez  de  rai- 
sun  pour  juger  de  la  témérité  de  ses  démarches. 
Elle  ne  se  dissimulait  pas  que  son  intérêt  pour 
le  chevalier  n'était  quMnsuffisamment  explique 


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LES  DERNIEHS  keryen 


parla  reconnaissance  ;  qu'elle  se  compromettait 
aux  yeux  du  protecteur  inconnu  qui  la  tenait 
par  la  main,  et  se  livrait,  peut-être  ,  à  la  mé- 
chanceté jalouse  de  tous  ses  envieux.  Mais  son 
imajîination  exaltée  la  poussait  en  avant  ;  elle 
courait  à  son  salut  ou  à  sa  perte  avec  cette 
aveugle  confiance  »  ce  courage  intrépide  qui 
ont  toujours  leurs  principes  dans  la  vertu. 

Le  comte  suivait  Margaret  sans  parler,  sans 
s'arrêter,  sans  lui  résister;  il  marchait  tète 
baissée,  livré  à  des  pensées  fatales  qui  l'éblouis- 
saicnt  parfois  et  le  faisaient  frissonner.  Arrivés 
au  château  à  travers  de  longues  avenues,  ils 
franchissent  le  seuil,  traversent  la  grande  salle 
des  gardes ,  atteignent  l'escalier  d'honneur, 
montent  au  premier  étage,  parcourent  les  cor- 
ridors de  la  reine,  et  se  glissent  enfin  sans  avoir 
rencontré  personne  jusqu'à  la  porte  d'une 
chambre  déjà  connue  du  lecteur.  Cette  porte 
s'ouvrit  et  se  referma  sur  eux,  la  comtesse  sou- 
leva une  portière  de  damas,  et  ce  fut  alors  seu- 
lement que,  se  retournant  vers  son  grave  com- 
pagnon, elle  le  regarda ,  non  sans  une  sorte 
d'inquiétude  indiquant  plus  de  pudeur  que  de 
crainte. 

Le  comte  de  Kerven ,  pâle, immobile,  silen- 
cieux, laissa  errer  des  regards  distraits  et  som- 
bres sur  ce  qui  l'entourait;  la  chambre  élé- 
gante de  la  jeune  femme  était  éclairée  par  une 
lampe  de  vermeil  à  quatre  becs,  représentant 
des  basilics  qui  jetaient  la  lumière  par  leurs 
dards  enflammés;  un  reflet  majestueux  tom- 
bait sur  les  vitraux  taillés  en  lozanges,  et  venait 
mourir  sur  les  pans  de  tapisserie  qui  les  bor- 
daient. 

—  Vous  m'accusez  sans  doute,  mon  père,  dit 
humblement  la  jeune  fille;  votre  silence  est  un 
reproche. 

Le  comte  leva  les  yeux  au  ciel  avec  un  brus- 
que mouvement  de  tète,  qui  fit  tomber  son  ca- 
puce  jusqu'aux  épaules,  et  mit  à  nu  ses  che- 
veux blancs,  retenus  en  arrière  par  un  cercle 
.  d'acier.  Les  traits  contractés  du  vieillard  appa- 
raissant ainsi  dans  une  clarté  douteuse,  en  re- 
gard du  front  virginal  de  mademoiselle  de  Ro- 
sières, offraient  un  contraste  à  la  fois  imposant 
et  pénible.  Margaret  s'était  approchée  de  la 
lampe  qui  pendait  sur  sa  table  à  écrire:  elle  se 
tourna  vers  le  moiae  au  moment  môme  où 


celui-ci  ramenait  ses  yeux  sur  elle,  et  s*appr(^ 
chait...  Il  s'arrêta. 

—  Je  ne  veux  pas  vous  retenir ,  mon  père, 
permettez-moi  de  tracer  quelques  lignes,  et  je 
n'aurai  plus  qu'à  baiser  vos  mains  en  leur  de- 
mandant de  me  bénir.  —  Ecrivez,  répondit  k 
comte. 

Margaret  se  plaça  à  la  table  et  se  mit  à  écri- 
re, la  tète  penchée  sur  son  papier  et  le  dos 
tourné  au  sire  de  Kerven.  Alors  le  comte  fit 
deux  pas  en  avant,  plongea  la  main  sous  sa 
robe  du  côté  du  cœur ,  s'inclina  sur  l'épaule 
de  la  pauvre  fille.. .  et  tomba  à  genoux  en  étouf- 
fant un  eri  de  surprise...  A  ce  bruit ,  Margaret 
se  retourna  si  vivement,  que  les  longues  bou- 
cles de  ses  cheveux  effleurèrent  le  visage  da 
vieux  seigneur;  elle  lui  dit  d'une  voix  fraîche 
et  naïve  : 

—  Vous  m'avez  fkit  peur  !  —  Tai  bronché 
en  me  courbant  pour  mieux  voir  ce  chapelet 
merveilleux,  répondit  le  comte.  —  Ah  !  le  cha- 
pelet de  ma  tendre  mère,  dit  la  jeune  fille,  en 
saisissant  sur  la  table  un  rosaire  en  corail  et 
perles  fines  où  pendait  un  morceau  de  la  vraie 

'  croix,  dans  un  reliquaire  de  cristal  ;  c'est  ce 
que  j'ai  de  plus  précieux  au  monde  !  — Je  crois 
avoir  vu  ce  chapelet  entre  les  mains  d'un  che- 

!  valier,  il  y  a  longtemps,  reprit  le  comte.  —  Je 
ne  sais,  répliqua  Margaret ,  mais  ma  mère  me 
le  donna  en  mourant,  et  m'ordonna  de  ne  m'en 
jamais  séparer  ;  vous  voyez  que  c'est  ma  sau- 
vegarde. On  n'a  jamais  prié  ma  mère  en  vain 
sur  les  grains  sacrés  de  ce  rosaire.  Je  vous  sup- 
plie donc  par  lui  de  me  servir  en  remettant  ce 
billet  au  pauvre  blessé  que  vous  savez.  Don- 
nez-lui aussi  de  ma  part ,  s'il  vous  plaît ,  cette 
médaille  miraculeuse;  je  la  détache  avec  joie 
de  ce  saint  reliquaire  parce  que  je  sais  qu'il  la 
portera  avec  bonheur.  —  Faites ,  mon  enfant, 
répondit  le  comte  d'une  voix  troublée. 

Margaret  acheva  d'écrire  à  la  hâte ,  et  pen- 
dant qu'elle  traçait  les  derniers  mots,  le  sirede 
Kerven  considérait  le  chapelet  qui  lui  était  resté 
dans  les  mains;  tout-à-coup  il  le  posa  sur  ses 
lèvres,  l'y  pressa  avec  une  ardeur  convulsive, 
puis  le  rejeta  dédaigneusement  sur  la  table.  — 
Voilà,  mon  père,  dit  Margaret,  vous  me  pro- 
mettez, n'est-ce  pas?— Tai  promis,  répondit  le 
comte;  et  ils  sortirent. 


LES  DERNIERS  RERVEN 


4» 


ArriTés  dans  la  salle  des  gardes,  Margaret 
dit  au  comte  : 

—  Voilà  votre  compagnon,  mon  père,  adieu, 
songez  à  moi  ;  et  elle  baisa  le  pan  de  sa  robe. 

Pierre  de  Lamorge  la  suivit  des  yeux  avec 
joie-,  son  visage  était  radieux. 

A  quelques  pas  de  là,  mademoiselle  de  Ro- 
sières rencontra  Jeanne  de  Courtcnay.  Les  deux 
amies  se  prirent  par  la  main ,  saluèrent  les 
deux  moines  en  passant  près  d'eux ,  et  rega- 
gnèrent les  appartements  de  la  reine ,  tandis 
que  le  comte  entraînait  son  vieux  compagnon 
hors  du  château. 

—  Qu'as-tu  appris?  demanda  le  sire  de  Ker- 
ven  après  un  long  silence.  —  Grâce  au  ciel, 
nous  avons  eu  plus  de  peur  que  de  mal,  répon- 
dit le  vieil  écuyer  ;  Rilderkin  m'a  certifié  que 
le  médecin  répondait  de  leur  prompte  guéri- 
son.  Tranquillisé  sur  ce  point ,  je  me  suis  fait 
raconter  toute  la  scène  :  ils  se  sont  conduits 
Tun  et  Tautre  avec  un  rare  courage.  Sir  Henri 
a  fait  l'admiration  de  toute  la  cour.  —  ^  j  sais 
cela,  interrompit  le  comte.  —  Pressé  l<?  vous 
instruire,  et  ne  vous  trouvant  plus  dans  la  cha- 
pelle où  je  vous  avais  laissé,  je  m'enquis  de 
vous  à  une  jeune  dame  qui  priait  ;  elle  m'ap- 
prit que  depuis  longtemps  déjà,  vous  étiez  sorti 
du  saint  lieu,  en  compagnie  de  mademoiselle 
de  Rosières,  et  ces  mots  m'ont  mis  en  fuite... 

—  Pourquoi  ?  interrompit  le  comte.  —Ne  m'a- 
vez-vous  pas  dit  ce  matin  que  vous  vouliez 
tuer,  de  votre  main,  cette  pauvre  fille? — Oui! 

—  Oh  !  monseigneur,  j'avais  peur  de  vous  re- 
trouver chargé  d'un  crime  affreux. — Asseyons- 
nous  ici,  dit  le  comte  de  Rerven  en  montrant 
à  son  ami  un  banc  de  pierre  dans  un  petit  sen- 
tier bordé  de  buissons  qui  longeait  le  fleuve. 
Puis  il  continua  :  Je  ^attendais  dans  l'église, 
et  je  ne  fus  pas  peu  surpris  de  m'y  voir  accos- 
ter par  deux  jeunes  femmes.  L*une  m'était  in- 
connue. —  C'était  la  marquise  de  Courtcnay, 
Monseigneur.  —  Tant  mieux  pour  ton  fils,  ré- 
pondit brusquement  le  comte,  elle  est  très  belle. 

—  Ble'^royant  seul,  j'avais  laissé  échapper 
quelques  paroles  amèrcs,  faible  expression  des 
chagrins  qui  me  dévorent  le  cœur.  Cette  im- 
prudence rapprocha  de  moi  ces  deux  femmes; 
je  reconnus  la  seconde.  Te  dire  ce  qui  se  passa 
en  moi  quand  je  vis  la  fille  de  la  comtesse  de 
Severo  implorer  mon  secours,  les  larmes  aux 


yeux,  les  mains  jointes ,  serait  chose  impossi- 
ble. Ce  fut  d'abord  dans  tout  mon  être  un  fré- 
missement de  joie.  J'avais  à  mes  pi(y1s  l'héri- 
tière du  sang,  du  nom,  de  la  beauté  de  celte 
femme  exécfée.  —  Que  vous  demandait  sa  flUe  ? 
—  De  la  servir  à  la  faveur  de  ma  libre  entrée 
au  château  :  il  s'agissait  de  pénétrer  jusqu'à 
nos  deux  blessés ,  et  de  remettre  à  mon  fils , 
avec  je  ne  sais  quelle  amulette,  quelques  lignes 
de  consolations  bien  tendres  ;  caprice  de  fym- 
Qie  enfin  ;  car  tout  est  caprice  chez  elles,  même 
la  vertu!...  En  l'écoutant,  je  suspendais  ma 
vengeance  pour  savourer  rineffable  plaisir  d'y 
toucher,  après  de  si  'longues  tortures.  Un  mot 
fit  éclater  l'orage  ;  elle  osa  dire:  Aidez-moi, 
^r  pitié  pour  le  chevalier  de  Kerven  !  A  ce  nom, 
je  portai  la  main  à  mon  poignard,  à  ce  sinistre 
présent  de  sa  mère,  alors  qu'elle  était  pour  moi 
la  plus  noble  des  femmes,  la  plus  dévouée  des 
amantes,  à  ce  poignard  qui  ne  m'a  encore  servi 
qu'à  tuer  mon  meilleur  ami,  Rutlami,  Rut- 
land!...  J'allais  frapper...  mais  j'étais  dans  la 
maison  de  Dieu,  devant  son  image, devant  lui! 
J'eus  peur,  et  le  bras  de  celte  faible  créature 
m'entraîna.  Le  cœur  m'avait  manqué  :  je  ne  le 
retrouvai  plus  ;  il  ne  me  restait  plus  de  force 
que  pour  marcher  sur  les  pas  d'une  enfanL 
Lâcheté!  lâcheté!  Je  me  suis  laissé  mener 
ainsi  des  jardins  au  château  ;  puis,  de  salle  en 
salle,  jusqu'à  un  cabinet  dont  elle  a  refermé  la 
porte  sur  nous.  Là  seulement,  face  à  face  avec 
elle,  j'ai  senti  le  sang  me  monter  au  cœur  et 
au  visage  ;  ma  haine  a  débordé  de  nouveau, 
raurais  frappé  sans  pitié,  mais  elle  me  regar- 
dait, mais  elle  attachait  sur  moi  ses  grands 
yeux,  les  yeux  de  sa  mère  maudite;  mais  elle 
était  devant  moi  si  faible ,  si  belle ,  si  trem- 
blante, si  confiante  ;  ses  lèvres,  son  sein,  son 
front,  ses  mains,  sa  pose,  tout  me  parlait  avec 
tant  d'éloquence  que  j'ai  été  lâche  encore,  oh  1 
bien  lâche  !  car,  faut-il  te  l'avouer  à  ma  honte? 
ce  n'était  plus  elle  qui  parlait,  qui  pleurait,  qai 
suppliait  ;  c'était...  sa  mère  que  je  revoyais,  et 
ma  haine  semblait  pardonner!...  Folie!  mon 
Dieu!  folie!  —  Dites  noblesse  de  cœor,  mon 
bon  sire.—  Tais-toi  ;  écoule  :  Je  détournai  ma 
vue  de  son  regard... Elle  me  demanda  ic  temps 
d'écrire  quelques  mots.  C'était  me  donner  le 
temps  de  retrouver  ma  haine.  ••  ie  la  laissai 
écrire.— Quoi!  toujours  cette  horrible  pensée? 


4SC 


LES  EERXIERS  KERYEN 


Monseigneur.  —  Quand  je  te  dis  que  je  suis 
un  lâche!  reprit  avec  feu  le  vieux  comte. 
Puis  il  ajouta  sourdement  : 

—  Sis  yeux  fixés  sur  les  miens  m'avaient 
fasciné...  cependant  je  m'approchai,  je  lirai 
mon  poignarda  moilié,  je  me  penchai  sur  sa 
chaste  cl  lilanche  épaule  d'enfant;  j'allais  frap- 
per!... Ah  !  s'écria  le  noble  vieillard  en  passant 
sa  main  sèche  et  nerveuse  sur  son  front...  Après 
tout,  je  suis  gentilhomme  et  ne  suis  pas  as- 
sassin. 

A  celte  exclamation  qui  trahissait  toutes  les 
souffrances  du  comte,  Pierre  de  Lamorge  baisa 
les  mains  de  son  maître  cl  lui  dit  avec  chaleur  : 

—  Vous  êtes  la  gloire  de  la  chevalerie.  Je 
défenseur  du  faible!  Vous  êtes  bon,  loyal  cl 
grand.  Monseigneur!  —  Mes  regards,  en  se 
détournant,  lombèrent  sur  un  chapelet, —  mon 
chapelet  de  Windsor,  —  posé  près  d'elle  ,  sur 
un  pelil  coussin  de  velours.  A  cette  vue ,  un 
nuage  rapide  passa  sur  mes  yeux,  je  jetai  un 
faible  cri;  mes  genoux  fléchirent,  et  la  jeune 
fille  se  retourna  vivement  vers  moi  ;  ses  che- 
veux m'avaient  cflleuré,  son  souffle  m'avail 
embaumé!  Souvenir!  souvenir  !  j'étais  immo- 
bile, sans  forces,  sans  voix,  sans  courage,  je 
rêvais!...  —  Vous  ne  m'avez  jamais  parlé  de 
ce  chapelet,  mon  bon  sire?  —  Quand  Margue- 
rite avait  rage  de  sa  fille,  repril  le  comte  avec 
un  sourire  plein  de  douceur  et  une  voix  ra- 
jeunie, c'était  une  noble  femme,  belle,  ravis- 
sante, possédant  un  cœur  fier  comme  ses  beaux 
yeux,  tendre  comme  leurs  douces  prunelles  ; 
die  m'adorait;  ma  vie  était  en  elle,  notre  ave- 
nir était  dans  nos  serments.  Ne  pouvant,  à 
cause  des  divisions  de  nos  familles,  nous  unir 
avant  l'issue  d'une  guerre  qui  semblait  toucher 
à  sa  fin,  elle  voulut  m'engager  sa  foi  ;  et  dans 
une  chapelle  de  Windsor,  elle  me  jura,  sur  un 
chapelet  que  je  lui  avais  donné ,  de  n'ôtre  ja- 
mais qu'à  moi...  Confiant  dans  son  amour  et 
sa  parole,  la  respectant  plus  que  tout  au  monde, 
je  ne  lui  demandai  jamais  d'autre  lien  entre 
nous  que  ce  serment,  que  ce  rosaire  sacré... 
Les  troubles  continuèrent ,  et  l'histoire  fatale 
que  tu  connais  fit  de  l'amante  pure  et  dévouée 
la  femme  que  je  bais  et  méprise.  —  El  com- 
ment ce  chapelet  se  trouvait-il  chez  Margarct? 
—  Elle  le  tenait,  me  dit-elle ,  de  sa  mère,  qui 
le  lui  avait  confié  au  lit  de  mort  comme  un  ob- 


jet de  culte  et  de  vénération.  Elle  ajouta  que 
la  duchesse  ne  l'avait  jamais  quitté.  —  Mais 
alors.  Monseigneur,  la  duchesse  n'avait  donc 
pas  cessé  de  vous  aimer?  —  Fou,  répondit  le 
comte  avec  amertune,  n'as-tu  pas  vu  des  athées 
devenir  chrétiens  fervents  au  moment  de  pa- 
raître devant  Dieu  ?  N'as- tu  pas  vu  ces  impics 
aifocter  des  sentiments  méprisés  pendant  leur 
vie.  La  duchesse  a  fait  comme  eux  :  troublée 
par  ses  remords,  effrayée  de  tout  le  mal  qu'elle 
m'a  fait,  elle  a  cru  racheter  par  une  hypocrisie 
toutes  ses  hontes,  et  elle  a  légué  à  sa  fille  mon 
chapelet,  à  Timitation  des  mauvais  rois  qui  fon- 
dent des  messes  pour  tenter  de  sauver  leur  mé- 
moire... Mais  en  retrouvant  ce  gage  de  mon 
amour,  je  ne  me  suis  plus  rappelé  que  le  mo- 
ment de  bonheur  oti  je  l'avais  donné  ;  et  sans 
être  vu  de  la  comtesse,  j'ai  approché  le  rosaire 
de  mes  yeux,  puis  de  mes  lèvres,  cl  malgré  moi, 
je  l'ai  baisé  avec  transport...  0  honte!...  j'ai 
fait  plus,  j'ai  accepté  le  message...  J'ai  promis 
de  servir  ces  femmes,  et  me  voilà. 

Le  vieillard  se  tut,  son  compagnon  lui  baisa 
de  nouveau  les  mains. 

—  Il  faut  lire  ce  billet,  dit  Pierre  de  La- 
morge.—  Lire!  répondit  le  comte,  il  est  confié 
à  ma  discrétion.  —  Quoi  qu'il  contienne.  Mon- 
seigneur, ne  sommes-nous  pas  disposés  à  pro- 
téger nos  enfants?  lis  sont,  je  le  crams,  mena- 
cés de  quelque  danger  que  nous  ignorons,  et 
ce  serait  trahir  la  tendresse  paternelle  que  de 
ne  pas  combattre  pour  eux  et  avec  eux.  Si  ma- 
demoiselle de  Rosières  n'avait  pas ,  selon  moi , 
un  avertissement  grave  à  donner,  aurait-elle 
tant  insisté  pour  trouver  un  messager  de  con- 
fiance? —  C'est  ma  pensée.  —  Alors,  comme 
elle  demande,  sans  donte,  l'appui  de  nos  en- 
fants, et  que  nos  enfants  ne  peuvent  rien  faire 
pour  elle  en  ce  moment,  c'est  à  nous,  leurs 
amis, de  les  remplacer.  —  Tu  as  raison,  mais 
ouvrir  ce  billet...  —  Si  c'est  un  crime,  je  m'en 
charge,  dit  l'intendant  en  s'cmparant  du  pa- 
pier, suivez-moi. 

Les  deux  faux  pèlerins  descendirent  au  pont 
de  l'île  Verte,  et  lurent ,  au  fanal  qu'on  entre- 
tenait toutes  les  nuits  »  ces  lignes  écrites  en 
anglais: 

«  Henri,  je  me  meurs  de  ta  blessure;  prends 
»  courage  en  songeant  à  moi.  Hélas!  je  suis 
»  menacée  d'un  grand  malheur!  La  reine  a 


LES  DERNIERS  KERVEN 


4S7 


«  jeté  les  yeux  sur  toi,  elle  Va  choisi  entre  tous 
«  et  veut  que  des  demain  soir ,  nous  soyons 
■•  maries.  Le  lâche  qui  nous  poursuit  a  écrit  à 
M  ma  marraine  que  j*aimais  le  lord  Wenlock  ; 
»  quelle  noirceur  !  La  vertu  de  cette  mère  d'à- 
9  doption  s'offense  de  mon  amour  pour  toi ,  si 
»  je  ne  le  justifie  en  t'épousant.  Elle  ne  m'a 
»  donné  qu'un  jour  pour  y  penser  ;  et  si  de- 
»  main  soir  je  ne  suis  pas  comtesse  de  Kcrven, 
»  elle  me  chasse  de  sa  présence.  0ht  qu*il  faut 
»  faimer  pour  endurer  avec  courage  tant  de 
»  douleurs  et  d'angoisses!  Conseille-moi;  que 
»  faire  ?  violer  mes  serments  à  ma  mère  ;  ja- 
»  mats  !  renoncer  à  toi,  jamais  !  Si  la  reine  est 
»  impitoyable,  j  abandonnerai  tout  pour  toi,  je 
»  me  réfugierai  près  de  toi,  te  confiant  ma  vie, 
»  mon  honneur  et  mon  bonheur,  si  tu  duis 
»  toujours  m'aimer.  Une  seule  feinte  peut  nous 
»  sauver,  si  ce  billet  te  parvient  assez  tôt,  j'ac- 
»  cepterai  les  conditions  de  la  reine,  et  tu  les 
»  refuseras.  Quoique  j'aie  eu  l'imprudence  de 
0  lui  avouer  que  tu  m'aimais,  elle  se  rendra 
»  aux  prétextes  que  tu  sauras  lui  donner. 
»  Adieu...  si  tu  as  pu  lire  ce  billet  que  je  con- 
»  ûc  au  bon  pèlerin  qui  t'a  soigne  le  premier , 
»  dis-lui  de  venir  frapper  deux  fois  dans  ses 
»  mains  du  côlé  du  fleuve,  sous  mes  fenêtres  : 
»  je  veillerai,  j'entendrai ,  et  pour  répondre  je 
»  fermerai  ma  fenêtre,  cette  fenêtre  par  où  m*est 
»  venu,  par  où  s'est  envolé  tout  mon  bonheur. 
»  Je  t'envoie  une  médaille  de  la  vierge  qui  fait 
»  des  miracles  ;  garde-là  et  qu'elle  me  conserve 
»  ton  amour. 

v  Adieu,  dis  pour  moi  bon  courage  à  M.  de 
»  Lamorge,  je  ne  fais  que  prier  pour  vous  ;  ma 
»  sœur  Jeanne  ne  vous  oublie  pas...i» 

Quand  l'intendant  eut  fini  de  lire ,  il  dit  au 
comte  : 

—  Vous  pouvez  donner  le  signal  ;  le  cheva- 
lier aura  ce  billet  au  point  du  jour;  j'ai  an- 
noncé ma  visite  à  Kilderkin  pour  cette  hevre 
et  par  prévision.  —  Comment  feras-tu!  —Je 
me  charge  de  tout.  —  Où  sont  ses  fenêtres  ?  — 
Ici,  à  quelques  pas  de  nous,  venez. 

Le  silence  de  la  nuit  fut  troublé  par  le  signal 
qu'attendait,  la  belle  comtesse.  On  vit  alors  pa- 
raître à  une  îenètre  les  têtes  de  deux  jeunes 
femmes  ;  c'étaient  Jeanne  et  Margaret  remer- 
ciant Dieu  et  le  pèlerin.  La  fenêtre  se  referma. 

—  A  demain  donc,  dit  le  comte. 


I      Et  les  deux  amis  regagnèrent  leur  logis,  si- 
tue dans  un  faubourg  d'Amboisc. 

LE   UARUGE. 

Les  préparatifs  de  fête  qui  avaient  inaugaré 
la  réconciliation  de  la  reine  et  du  comte  étaient 
encore  plus  splendides  le  lendemain.  Les  gen- 
tilshommes, moins  nombreux  que  la  veille, 
mais  plus  choisis,  remplissaient  les  salons  d'at~ 
tente  du  roi,  de  la  reine  et  du  comte  de  War- 
wick.  Le  prince  de  Galles  avait  aussi  une  cosr 
composée  des  plus  jeunes  et  des  plus  enthou- 
siastes de  son  parti. 

Dans  l'un  des  pavillons  cédés  par  le  roi  aux 
nobles  Anglais,  le  duc  de  Clarcnce  et  lord  Wen- 
lock se  promenaient  à  pas  lents,  écoutant  avec 
soin,  s'arrêtant  par  moments ,  et  foulant  sans 
bruit  les  belles  fleurs  d'un  très  beau  tapis  de 
Flandres. 

—  Ainsi,  dit  le  duc  :  l'incident  de  ce  maudit 
sanglier  nous  a  été  inutile.  «—  Complètement» 
milord;  et  à  propos,  que  je  vous  gronde!  soyez 
donc  plus  avare  de  votre  sang  royal  ;  j'ai  vu 
hier  le  moment  où  vous  alliez  vous  exposer  sé- 
rieusement pour  ce  petit  gentilhomme,  ce  che- 
valier ruiné.  Que  veux-lu ,  mon  ami,  répondît 
le  duc,  qui,  peu  brave  de  sa  nature,  aimait  fort 
à  faire  le  héros;  que  veux-tu?  c'est  do  race; 
la  vue  du  danger  m'échauffe...  me  ravive... Tu 
dis  donc  que  le  chevalier  pourra  bientôt  re- 
prendre son  service.  —  Oui ,  monseigneur ,  il 
faut  vous  l'attacher  et  le  conduire  en  Angl^ 
terre  ;  sans  quoi ,  vous  lui  cédez  la  place.  — 
C'est  vrai,  mais  je  crains  qu'il  ne  me  gêne. 
Lady  Tanlcy  m'aobjecté  que  mon  frère  Edouard 
verrait  avec  peine  un  homme  de  son  âge  et  de 
son  intelligence  dans  notre  parti  ;  il  pourrait 
surprendre  quelques-uns  de  nos  secrets,  et,  la 
mine  éventée,  tout  serait  perdu  !  La  reine  nous 
ferait  décapiter  sans  la  moindre  hésitation  ;  et 
mon  frère  ne  pourrait  nous  secourir.  —  Renon- 
cez donc,  et  je  vous  en  louerai ,  à  vos  projets 
sur  cette  femme,  pour  ne  songer  qu'à  votre 
avenir  politique  ;  abandonnez-la  à  son  amour 
ridicule.  --L'abandonner!  non  par  saint  Geor- 
ges, non  par  tous  les  saints,  j'abandonnerais 
plutôt  un  trône.  —  Alors  ne  songez  qu'à  elle, 
et  servez  la  reine  chaudement.  —  Mais  nevois- 
tu  pas  que  nous  n'avons  aucune  espérance  dans 
ce  camp,  que  les  Lancastres  n'ont  plus  de  par- 


4S8 


LES  DERNIERS  KERVEN 


tisans  que  dans  quelques  coins  du  Northom- 
bcriand  et  des  Galles  ;  que  leur  entreprise  est 
folle,  que  nous  nous  y  sommes  jetés  en  étour- 
dis, que  les  conseils  de  milady  Tanlcy  sont 
sa^es,  et  que  les  paroles  de  paix  qu'elle  m'a 
transmises  au  nom  de  mon  frère  doivent  nous 
détacher  d'une  entreprise  qui  nous  pi  rdra?  — 
C'est  mon  avis,  milord  duc.  —  Ainsi ,  combi- 
nons nos  chances  de  succès,  reprit  le  prince 
qui  se  débattait  toujours  dans  des  indécisions 
honteuses.  Charles  de  Bourgogne  est  contre 
nous  ;  son  alliance  avec  Edouard  nous  ravit 
toute  espérance.  On  dit  que  Commines  est  à 
Calais  pour  traiter,  ayec  Vauclère,  d'une  croi- 
sière sur  les  côtes  de  France.  Les  pirates  du 
Brabant  courent  déjà  la  mer.  Les  deux  frères 
de  Warwick,  l'archevêque  d'York  et  le  marquis 
de  Montagne,  se  sont  tout  à  fait  déclarés  con- 
tre lui  ;  ce  sont  deux  appuis  formidables  pour 
mon  frère.  Le  roi  Louis  joue  tout  le  monde, 
et  ne  veut  que  se  venger  du  traité  de  Péronne 
en  toute  sécurité.  Le  glaive  du  bourreau  a  déjà 
abattu  les  plus  fortes  têtes  du  parti  que  nous 
servons  en  insensés  peut-être  I  et  ce  mariage 
que  nous  allons  célébrer,  ridicule  comme  le 
traité  que  nous  avons  consenti,  ne  va-t-il  pas 
nous  exposer  à  la  risée  du  monde  et  à  la  colère 
d^Edouard?  —  Vous  raisonnez  juste,  répondit 
Wenlock  avec  un  imperturbable  sang-froid; 
aussi  ferions-nous  bien  de  lâcher  prise.  —  Oui, 
mais  si  par  un  hasard  inouï ,  Warwick  triom- 
phait? répliqua  le  duc.  —  Nous  serions  per- 
dus !  —  Mylady  Tanley ,  cette  femme  que  je 
ferais  ministre  si  j'étais  roi,  me  conseillait  de 
suivre  les  événements,  d'avertir  Edouard,  et 
de  passera  lui  quand  j'en  trouverais  l'occasion 
favorable.  —  Et  c'est  le  seul  moyen  de  tromper 
nos  fins  politiques ,  Monseigneur  ;  en  agissant 
ainsi,  vous  servez  les  deux  causes,  puis  vous 
avez  soin  de  vous  mettre  du  côté  du  plus  fort, 
cl  de  profiter  de  la  victoire.  —  Que  ce  soit 
Edouard  ou  la  reine?  demanda  le  prince.  — 
•^  Edouard  ou  la  reine,  répondit  le  lord  ;  mais 
pour  cela  il  faut  partir  avec  le  comte,  le  suivre 
partout ,  et  abandonner  cette  petite  fille.  — 
Comment  m'y  décider?  -^  Songez  qu*il  y  va 
de  votre  tête ,  et  peut-être  de  la  couronne, 
monseigneur;  vous  la  retrouverez,  d'ailleurs, 
ear  cette  femme  ressemble  à  toutes  les  autres  ; 
a  ne  s'agit  que  de  ne  pas  s'effrayer  de  sa  Tcrtu, 


et  de  ne  pas  la  croire  inTincible  parce  quVlk 
n'est  pas  yaincue.  Voilà  mon  plan  :  toqs  partez 
avec  le  comte,  tandis  que  je  soigne  ici  vos  in- 
térêts. ^  Et  comment?  ~ Je  continue  d'intrt- 
guer  ce  couple  charmant;  je  leur  donne  tast 
de  tracas,  tant  d'épouvante;  je  me  trouTe  si 
souvent  sur  leurs  pas  ;  je  les  rends  si  malheu- 
reux l'un  par  l'autre,  sans  jamais  me  décou- 
vrir, qu'un  beau  jour  la  tendre  Margaret  prcn^ 
dra  son  amant  en  horreur,  en  songeant  à  tous 
et  à  votre  couronne  ducale.  J'humilierai  leche- 
Talicr  en  toute  circonstance ,  je  ferai  ressorth* 
sa  pauvreté,  je  l'exposerai  aux  risées.  —  Elle 
l'en  aimera  davantage,  peut-être?  —  Histoire 
de  fabliau,  tout  cela.  La  femme  est  vaine  de  sa 
nature,  et  elle  aime  à  se  parer  de  ses  vices, 
quand  ses  vices  sont  élégants,  et  ne  garde  pas 
un  amant  qui  ne  peut  pas  lui  faire  honneur. 
Vous  verrez  donc  mourir  de  consomption  cet 
amour  chevaleresque  :  toutes  les  qualités  bril- 
lantes du  petit  de  Kerven  tomberont  pièce  à 
pièce.  La  belle  comtesse,  éprise  de  vous,  folle 
de  vous ,  chassera  sa  première  passion  de  son. 
cœur,  où  vous  régnerez.  Elle  a,  dites-vous,  mal 
conçu  votre  déclaration  ?  —  Très  mal.  Je  l'avais 
cependant  glissée  avv.c  assez  d'adresse  et  une 
éloquence  que  je  ne  me  soupçonnais  pas  ;  elle 
m'a  rendu  son  portrait  en  me  raillant  d'une 
façon  diabolique.  —  Hum  î  fit  le  lord,  c'est  un 
vrai  congé  ;  mais  qu'importe  !  —  Et  notre  lettre, 
en  connais -tu  les  résultats? —  Mes  lettres, 
voulez-vous  dire,  elles  ont  produit  tout  ce  que 
j'en  attendais.  N'avez-vous  pas  remarqué  hier, 
à  la  cérémonie ,  comme  votre  amoureuse  était 
troublée?  La  reine  a  pareillement  lu  la  sienne; 
et  vous ,  qui  avez  eu  audience  avec  Warvrtck 
hier  soir,  n'avez-vous  rien  appris? —  La  reine 
était  fort  émue  quand  nous  sommes  arrives 
près  d'elle,  et  mademoiselle  de  Rosières  l'a 
quittée  les  larmes  aux  yeux.  —  Très  bien,  très 
bien,  nous  aurons  fait  merveille. —  Es-tu  bien 
sûr  qu'on  ne  nous  ait  pas  aperçus  la  nuit,  sur 
la  Loire?— Tout  est  secret... le  sieur  deTorry 
a  rencontré  notre  barque,  mais  sans  y  voir 
autre  chose.  »-  Tu  es  habile  et  fidèle,  aussi  je 
te  promets  les  marches  d'Ecosse,  quel  que  soil 
le  vainqueur.  — Voilà  l'heure,  milord  duc;  on 
entre  à  la  chapelle,  partons...  "» 


LES  DERNIERS  KERVEN 


48S» 


UarcheTèque  de  Tours  offieiait  dans  cette 
même  chapelle  où  s^étaient  rencontrés,  la 
YeiUe,  les  deux  moines  et  les  deux  jeunes 
femmes.  Le  roi  de  France  était  assis  dans  un 
grand  fauteuil  drapé  de  housses  d*or  ;  il  avait 
devant  lui  un  petit  prie-dieu  gothique  d'un 
goût  exquis,  et  ses  genoux  s'enfonçaient  fré- 
quemment dans  un  coussin  de  velours  à  glands 
d'argent.  En  face  de  Thôtel,  sur  deux  ban- 
quettes cramoisies  et  dorées,  on  voyait  le  jeune 
et  beau  prince  de  Galles ,  ayant  à  sa  gauche 
la  charmante  Anne  de  Warwick.  Ces  deux  gra- 
cieux enfants  se  tenaient  humblement  courbés 
dcyant  le  Dieu  qui  allait  recevoir  leur  serment. 
Unis  dans  un  âge  où  tout  est  illusion ,  leurs 
âmes  étaient  les  seules  peut-être  qui,  dans 
cette  foule,  croyaient  sérieusement  au  bon- 
heur de  Favenir.  Heureux  de  se  voir  et  de 
s'appartenir,  ravis  de  leur  mutuelle  beauté,  ils 
ne  songeaient  pas  à  la  lourde  couronne  qu'on 
posait  sur  leurs  tètes,  car  tous  deux  avaient  au 
b'ont  le  bandeau  radieux  de  la  virginité. 

Le  prince  de  Galles  était  vètn  de  satin  blanc 
de  ]&  tète  aux  pieds  ;  la  seule  rose  rouge  était 
brodée  sur  son  mantelet  ;  ses  cheveux  blonds 
étaient  rasés  fort  près,  et  lui  donnaient  un  pe- 
tit air  martial  dont  raffoHait  sa  mère. 

Anne  de  Warwick  était  pareillement  yêtue 
de  blanc,  et  portait  sur  sa  tète  une  couronne 
de  jasmin  et  d'oranger.  Elle  baissait  ses  beaux 
yeux  bleus  sur  un  missel ,  et  tenait  un  rosaire 
dans  la  main  droite. 

Derrière  les  jeunes  époux  était  la  reine  d'An- 
gleterre ,  ayant  le  duc  de  Clarence  à  sa  droite 
et  la  comtesse  de  Warwick  à  sa  gauche. 

La  cour  s'était  partagée  des  deux  côtés  de 
la  nef,  et  l'on  voyait  les  femmes  les  plus  mer- 
veilleuses, douillettement  agenouillées,  mar- 
mottant bien  bas  de  ferventes  prières,  et 
relevant  parfois  des  yeux  languissants  sur 
quelques  beaux  cavaliers ,  assez  mauvais  ca- 
tholiques pour  songer  à  l'amour  dans  une 
église. 

Mademoiselle  de  Rosière  était  placée  à  côt^ 
de  la  marquise.  Le  visage  de  Jeanne ,  comme 
celui  de  Margaret,  était  d'une  pâleur  extrême  ; 
ilsatUraient  et  fixaient  les  regards,  et  les  jeunes 
gens  en  chuchotUiient  méchamment.  Tout  à 
eoup  les  joues  de  la  comtesse  se  colorèrent ,  sa 


peau,  d'un  blanc  presque  mat ,  devint  rose,  et 
ses  regards  éblouis  s'abaissèrent  comme  à  re- 
gret. La  marquise  de  Courtcnay  avait  sans 
doute  éprouvé  la  même  impression  que  son 
amie,  car  ses  traits  ayant  subi  une  pareille 
métamorphose,  son  front  se  pencha  pour  ne  se 
relever  que  longtemps  après,  avec  humilité  et 
prudence.  Les  jeunes  seigneurs,  qui  admiraient 
ces  deux  femmes  et  portaient  intérêt  à  leur 
langueur  charmante,  retournèrent  la  tête  tous 
à  la  fois,  pour  se  rendre  compte  du  sujet  qui, 
selon  la  phrase  favorite  du  galant  de  l'Aigle» 
avait  caché  les  lys  sous  les  roses.  Tous  les  re- 
gards rencontraient  Henri  de  Kerven.  Le  che- 
valier était  appuyé  contre  l'un  des  piliers  de  la 
porte  d'entrée;  son  bras  était  en  écharpc;  ses 
cheveux  noirs  tranchaient  avec  l'effrayante  pâ- 
leur de  son  visage  ;  ses  yeux  exprimaient  une 
douceur  pleine  de  charme. 

La  cérémonie  n'était  encore  parvenue  qu'au 
tiers  de  sa  durée.  Jeanne  se  pencha  vers  son 
amie  et  lui  dit  quelques  mots  à  l'oreille ,  puis 
elle  se  glissa  parmi  les  assistants  et  gagna  la 
porte  de  la  chapelle.  < 

La  marquise  traversa  la  salle  des  gardes,  non 
sans  avoir  félicité  en  passant  Kildcrkin ,  qui 
était  en  sentinelle  sur  le  perron,  du  rétabUsse- 
ment  de  ses  deux  blessés,  compliment  auquel 
le  bon  soldat  avait  répondu  par  un  signe  de 
tète  moitié  négatif,  moitié  positif.  La  belle  dame 
se  dirigeait  vers  les  petits  apartcments  de  la 
reine  ;  mais  il  fallait  passer  devant  la  chambre 
où  reposait  Ange  de  Lamorge.  Elle  s'y  arrêta 
tout  émue;  avant  d'écarter  la  tapisserie  et 
d'entrer»  elle  écouta.  N'entendant  aucun  bruit, 
elle  souleva  la  portière  et  trouva ,  non  moins 
surpris  qu'elle,  le  moine  qui  l'avait  question- 
née la  veille  :  nous  n'avons  pas  besoin  de  le 
nommer. 

Le  page  était  à  demi  couché,  la  tête  penchée 
sur  l'épaule  de  son  père;  l'un  de  ses  bras  était 
immobile  etemmaillotté;  de  l'autre  il  ctrcignait 
le  vieil  intendant  ;  et  le  bel  enfant  gardait  le 
silence,  parce  qu'on  lui  avait  défendu  de  parler. 
A  l'arrivée  de  la  marquise ,  tout  le  corps  du 
pauvre  malade  trembla  ;  son  père  se  leva ,  et 
s'adressant  à  milady  Gourtenay,  il  lui  dit  : 

—  Vous  faites  une  bonne  action ,  madame, 
en  venant  visiter  les  affliges;  je  vous  cède  la 
plaee.  Je  vous  recommande  de  faire  une  bonne 


490 


LES  DERNIERS  KERVEN 


cnoralc  à  cet  cnrant  qui,  dans  le  triste  état  où 
vous  le  voyez,  parle  déjà  de  courir  les  batailles. 
Pierre  de  Lamor^e  se  retira  en  achevant  ces 
mots. 

—  Vous  pensez  donc  à  moi,  madame,  dit  le 
page  d'une  voix  ^.teinte. 

Jeanne  s'approcha  du  lit  de  camp,  tendit  la 
main  à  son  ami ,  et  lui  dit  : 

—  J'ai  voulu  vous  voir ,  apprendre  par  mes 
yeux  votre  état,  remplacer  votre  mère,  et  vous 
consoler,  s*il  est  possible.  — Mais  je  suis  heu- 
reux, mais  je  ne  souffre  pas,  mais  je  suis  ré- 
tabli !  s'écria  le  page  en  émoi.  Vous  avez  dai- 
gné quitter  la  cour  pour  venir  me  donner  la 
main,  vous  grande  dame,  vous  si  belle,  si 
riche ,  à  moi ,  pauvre  enfant  réfugié ,  si  peu 
semblable  à  vous.  —  C'est  votre  petite 
rose  rouge  qui  m'a  conduite  ici.  ^  Vous 
l'avez  encore!...  Mais,  madame,  vous  m^aimcz 
donc  ?  —  Oui ,  je  vous  aime ,  et  j*ai  besoin  de 
vous  parler,  j'aurais  bien  des  choses  à  vous  dire: 
le  temps  presse,  voulez-vous  m'obéir  en  tout? 

—  Oui ,  madame;  hélas!  que  ne  puis-je  vous 
dire?  Je  pleure  de  joie,  vous  m'aimez l  vous 
m'aimez  !  mais  je  n'y  tiens  plus,  je  suis  fou  ! 
-*  Allons,  laissez-moi  parler,  restez  tranquille, 
soyez  sage...  A-t-on,  depuis  hier,  remis  au 
chevalier  un  billet?  —  Oui,  ce  malin  même. — 
<îui?  —  Le  moine  qui  vient  de  nous  quitter.— 
Avez-vous  toute  la  confiance  du  chevalier  ?  — 
Oui,  madame.— Vous  a-t-il communiqué  l'avis, 
le  conseil,  la  prière  qu'on  lui  transmettait?  — 
Il  a  surmonté  ses  souffrances,  et  s'est  rendu  au 
mariage  du  prince  pour  faire  savoir  à  made- 
moiselle de  Rosières  qu'il  était  prêt  à  lui  obéir. 

—  Quel  beau  caractère,  quel  dévoûment  ?  quel 
amour...  Aimericz-vous  ainsi,  monsieur  de  La- 
morge  ?  —  Hélas  !  madame,  no  le  devinez-vous 
pas.  —  Bien  vrai  ?  —  Oh  î  bien  vrai  1  —  Alors, 
reprit  la  gracieuse  jeune  femme  en  passant  sa 
main  dans  les  cheveux  et  sur  le  front  du  page, 
alors,  je  vous  aimerai  aussi,  mais...  —  Mais!... 
parlez  !  parlez  !  —  Accepterez-vous  ma  condi- 
tion ?  —  Je  vous  le  promets ,  je  vous  le  jure  ; 
de  grâce  exigez,  je  suis  prêt.  —  Je  vous  ai- 
merai bien,  à  la  condition  que  vous  ne  m'ai- 
merez pas  !. .. 

Ange  répondit  avec  un  doux  sourire  : 
— Est-ce  possible,  milady  ?  —  Est-il  vrai  que 
vous  n'avez  plus  de  mère?  demanda  la  mar- 


quise. —  Hélas!  je  l'ai  perdue  au  berceau, 
pour  ainsi  dire,  et  je  la  pleure  tous  les  Jours 
Jusqu'au  moment  où  je  vous  ai  rencontrée,  son 
sonvenir  me  suffisait,  et,  quanb  j'étais  jaloux 
du  bonheur  de  Henri,  je  revais  à  ma  mère  pour 
me  consoler;  je  la  retrouvais  jeune  et  belle, 
comme  vous,  dans  ma  mémoire  ;  je  roc  plaçais 
sur  ses  genoux ,  je  baisais  ses  mains  et  son 
front  y  j'apprenais  d'elle  la  douceur  d'aimer  ; 
en  dégageant  ma  tendresse  du  respect  dont 
elle  était  remplie ,  ce  qui  me  restait  au  cœur 
n'était  qu'amour.  —  Eh  bien  !  mon  enfant,  je 
veux  être  votre  mère.  Tenez,  voilà  mes  mains; 
oui,  je  m'attache  à  vous  pour  vous  aider  dans 
ce  monde  où  votre  belle  âme  pourrait  s'égarer. 
Je  veux  être  à  la  fois  votre  mère  et  votre  sœur. 
Écoutez-moi  jusqu'au  bout  ;  prenez  garde  à  ce 
bras  cruellement  blessé;  ne  bougez  pas!  je  suis 
une  jeune  femme ,  c^est  vrai  ;  mais  pour  vous 
je  suis,  je  dois  être  vieille  (Jeanne  ne  put  s'em- 
pêcher de  sourire  à  ce  dernier  mot,  car  elle  se 
savait  belle ,  on  lui  avait  dit  si  souvent).  Vous 
êtes  destiné  à  charmer  tous  les  yeux  longtemps 
encore  après  qu'on  m'aura  oubliée.  Je  me  suis 
aperçue  de  l'impression  que  j'avais  faite  sur 
vous,  et  j'ai  senti  dans  mon  cœur  que  je  devais 
vous  aimer  en  frère,  vous  guider  au  milieu  de 
cette  cour  où  tant  de  vertus  périssent  ;  me  faire 
enfin  votre  bon  génie.  Le  voulez-vous? — Oh! 
madame,  le  pauvre  compte-t-il  son  aumône 
avant  de  l'accepter  ?  —  J'ai  donc  devine  que 
vous  m'aimiez;  si  je  vous  avais  évite,  je  n'au* 
rais  fait  qu'alimenter  une  petite  passion  qui 
aurait  pu  devenir  dangereuse.  J'ai  préféré  ve- 
nir à  vous ,  vous  gronder  d'abord  de  ce  que 
vous  avez  livré  votre  âme,  votre  repos,  vos 
pensées  vierges ,  à  un  rêve ,  au  hasard...  — 
Au  hasard?  s'écria  le  page.  —  Au  hasard  ;  car 
je  pourrais  être  coquette ,  feindre  des  senti  • 
ments  que  je  ne  veux  pas  avoir,  encourager 
votre  amour,  dont  tant  de  jeunes  filles  seront 
si  fières  bientôt,  troubler  enfin  votre  nature 
dans  sa  pureté,  votre  jeunesse  dans  sa  Ûcur. 
Petit  ami,  je  ne  peux  avoir  pour  vous  que  l'a- 
mitié la  plus  tendre;  je  porte  l6  nom  d'un 
homme  qui  a  tout  mon  amour;  je  suis  venue 
vous  donner  la  main ,  vous  appeler  mon  frère, 
mon  fils.  Que  répondez-vous  ?  —  Je  vous  aime, 
ma  sœur  ;  je  vous  obéirai ,  ma  mère.  —  Voilà 
qui  est  bien;  continuez  d^aimer  le  cbevaiicrt 


LES  DEhMERS  KERVEN 


491 


Pensez  que  vous  n^ôtes  plus  abandonné  en  ce 
monde.  Plus  tard ,  mon  ami ,  je  vous  verrai 
une  belle  fiancée  bien  aimante  et  digne  de 
vous  ;  alors  je  serai  laide  et  vieille...  —Laide! 
jamais. 

Jeanne  répondit  à  cette  eiclamation  par  un 
doux  sourire  ;  puis  elle  reprit  : 

—  Courage,  obéissez  au  médecin.  Je  retourne 
à  la  cérémonie  ;  quand  vous  aurez  besoin  de 
moi ,  le  bon  père  que  j'ai  trouvé  près  de  vous 
jirc viendra...  Adieu!  je  garderai  votre  petite 
rose  toute  ma  vie,  si  vous  êtes  un  bon  fils. 

La  marquise  se  retira  sans  que  le  page,  fas- 
ciné par  sa  voix ,  par  sa  beauté,  par  ses  char- 
mes, pût  trouver  un  mot  à  lui  répondre. 

Lorsque  Jeanne  rentra  dans  Téglise,  la  so- 
lennité touchait  à  sa  fin.  Le  roi  se  leva  et  suivit 
k'S  jeunes  époux  qui  ouvrirent  la  marche.  Mar- 
guerite d*Anjou  était  à  côté  du  roi,  en  compa- 
gnie du  grand  comte  et  du  duc  de  Clarence. 
Tous  les  seigneurs  s'inclinèrent  devant  les 
princes,  pendant  que  des  enfants  de  chœur  se- 
maient des  fleurs  sous  leurs  pas. 

Margaret  rejoignit  sa  marraine,  qui  lui  dit 
tout  bas  : 

—  Êtcs-vous  décidée,  mademoiselle?  -^  Oui, 
madame;  je  vous  obéirai.  —  Ce  soir  donc ,  à 
dix  heures,  dans  cette  chapelle... 

Margaret  baissa  les  yeux. 

—  Pourquoi  ne  pas  être  franchement  heu- 
reuse, mon  enfant,  ajouta  la  reine. 

Puis  apercevant  Henri  à  son  passage ,  elle 
lui  dit  : 

—  Vous  êtes  bien  imprudent,  messire;  nous 
exigeons  que  vous  vous  soigniez...  — J'ai  voulu 
assister  à  cette  fête  solennelle,  madame. — Trou- 
vez-vous, ce  soir,  à  neuf  heures,  dans  notre 
appartement,  sire  chevalier,  nous  avons  à  vous 
enlretenir. 

Henri  s'inclina,  et,  en  se  relevant,  il  regarda 
Margaret  avec  calme,  comme  pour  lui  commu- 
niquer sa  propre  résignation.  ^ 

Le  môme  Dieu ,  à  la  même  heure,  dans  le 
même  lieu,  avait  reçu  bien  des  serments  *  les 
deux  époux  s'étaient  promis  le  bonheur  ei  la 
gloire;  la  reine  et  Wanvick  une  alliance  triom 
phante;  Margaret  et  Henri  l'amour,  le  courage 
et  la  constance...  Espoirs  politiques,  espoirs  du 
cœur,  serments  de  rois,  serments  de  l'àme 


n^avez-vous  pas  une  môme  histoire  ?  un  même 
avenir  ?. ..  un  môme  tombeau  ?  le  temps  ! 

LES  DEUX  COUROKNES. 

Le  soir,  Marguerite  d'Anjou ,  retirée  dans 
son  appartement,  était  seule;  elle  repassait 
dans  sa  mémoire  et  dans  son  cœur  les  événe- 
ments de  cette  journée  si  importante  à  ses  pro- 
jets, à  ses  vengeances;  elle  chassait  ses  der- 
niers ressentiments  d'orgueil ,  priait  tout  bas 
pour  son  fils,  qu'une  alliance  désespérée  venait 
d'attacher  à  la  famille  de  son  plus  grand  en-* 
nemi. 

Absorbée  par  les  pensées,  par  les  rêves 
qu'elle  faisait  tout  éveillée,  la  reine  ne  prit  pas 
garde  à  l'arrivée  de  sa  filleule  qui  s'approcha 
respectueusement,  effleurant  le  tapis,  comme 
un  oiseau  le  gazon. 

—  Nous  voilà  bien  belle ,  ma  chère  petite, 
dit  Marguerite  en  lui  donnant  sa  main  à  baiser. 
Pauvre  fillette,  dans  une  heure  tu  ne  m'appar- 
tiendras plus,  tu  ne  seras  plus  ma  petite  Mar- 
garet, la  jeune  fille  qui  me  faisait  oublier  mes 
chagrins  de  reine!  Avec  toi  je  n'étais  plus 
Marguerite  d'Anjou ,  je  goûtaiS  le  libre  bon- 
heur que  Dieu  fit  pour  tous  les  humains ,  et 
que  le  trône  interdit...  Et  toi,  ma  fille,  quand 
tu  seras  comtesse  de  Kerven,  fière  de  ton  brave 
chevalier,  joyeuse  de  son  amouH,  aimeras-tu 
encore  ta  marraine?... —  Oh!  Madame,  si  ]e 
suis  heureuse  un  jour,  n'est-ce  pas  à  vous  que 
je  le  devrai  ?  —  Sais-tu  que  le  sire  de  Kerven 
va  faire  bien  des  jaloux  à  la  cour?  Combien  de 
baisers  me  donneras-tu  si  je  ne  le  fais  pas  partir 
demain  avec  le  comte,  si  je  le  garde  avec  nous? 
—  Chère  marraine ,  aucune  bonté  de  votre  part 
ne  m'étonne,  mais...  —  Ne  serait-ce  pas  dom- 
mage de  faire  une  si  jolie  veuve  ?  ajouta  la  reine 
en  caressant  les  joues  de  Margaret.  L'aimes-tu 
bien  ?  —  Oh  !  plus  que  tous...  excepté  vous... 
^  Menteuse!  On  vient,  ce  doit  être  lui  ! 

Un  huissier  annonça  le  chevalier  de  Kerven. 
Henri  entra  et  salua  la  reine  en  s'inclinant  pn^ 
fondement. — Nous  avons  sans  doute  contrarié 
les  ordres  du  médecin,  sire  chevalier,  en  vous 
faisant  veiller  si  tard  ;  mais  l'heure  ne  dépendait 
pas  de  moi.  —  Ma  blessure  ne  me  fait  pas 
souffrir.  Madame;  elle  a  causé  à  mes  amis  plus 
d'alarmes  qu'elle  n'en  méritait.  Je  suis  prêt  à 
vous  servir  en  tout  ce  que  vous  commanderez. 


An 


LES  DERNIERS  KERVEN 


—  Aussi,  profiterons*nous  de  cette  noble  rési- 
gnation et  de  ce  zèle  dévoué.  Mon  intention  était 
de  yous  faire  partir  demain  pour  Tannée  ;  votre 
réputation  de  bravoure,  vos  talents  militaires, 
votre  nom  assuraient  des  succès  à  mes  armes, 
et  je  fais  un  grand  sacrifice  en  renonçant  au 
projet  que  j'avais  sur  vous.  —  Vous  me  privci 
par  là  de  mon  plus  bel  espoir.  Madame,  et:.. 

—  Vous  ne  dites  pas  là  le  fond  de  votre  pensée, 
chevalier;  car  toute  votre  ambition  est  de 
rester  aux  genoux  de  cette  belle  demoiselle. 
Approchez,  Margaret,  approchez,  monsieur  de 
Kerven  ;  vous  êtes  le  seul  de  ces  jeunes  sei- 
gneurs à  qui  je  n^aie  encore  rien  donné  ;  c*est 
votre  faute  ;  vous  ne  demandez  rien,  et  il  faut 
vous  deviner;  je  vous  donne  donc  ma  filleule, 
un  peu  par  force,  il  est  vrai ,  et  non  pas  sans 
jalousie,  car  elle  vous  aime  plus  que  tout  au 
monde.  Rendez-la  heureuse,  et  prouvez-moi 
que  vous  me  devez  votre  bonheur,  en  me  ser- 
vant vaillamment  contre  mes  ennemis. 

Henri  et  Margaret  tombèrent  à  genoux  devant 
la  reine  qui  posa  ses  mains  sur  leurs  tètes  en 
disant  avec  émotion  :  —  ie  vous  bénis,  mes 
enfants,  et  pour  que  cette  jeune  fille  ne  soit 
pas  un  jour  trop  flère  de  ses  richesses,  je  vous 
donne,  chevalier,  le  comté  de  Wiltshirc.  Main- 
tenant, descendons  à  la  chapelle,  où  Taumônier 
nous  attend. 

Margaret  leva  sur  son  ami  des  yeux  pleins  de 
larmes;  Henri  la  rassura d*un  regard  courageux 
et  répondit  à  la  reine  :  —  Madame,  yous  avez 
mis  ce  soir  le  comble  à  mon  bonheur;  il  me 
tarde  de  vous  donner  tout  mon  sang  pour  vous 
prouver  ma  reconnaissance.  Taimc  mademoi- 
selle de  Rosières  ;  j^ai  fait  serment  que,  choisie 
par  mon  cœur,  elle  serait  la  compagne  de  ma 
vie,  et  recevrait  ma  foi,  mon  nom,  comme  elle 
a  re<^m  mon  amour  ;  mais  je  voulais  mériter 
la  protection  que  vous  daignez  m^accordcr  au- 
jourd'hui... et,  bien  que  je  me  croie  digne  de 
vos  bienfaits,  je  dois  les  conquérir.  Mademoi- 
selle de  Rosières  a  une  Ame  trop  belle ,  trop 
brave  pour  exposer  son  jeune  époux  à  des 
soupçons  outrageux.  Que  dirait-on,  madame, 
tt  le  chevalier  de  Kerven  cachait  son  honneur, 
sa  gloire  dans  Toisiveté,  dans  le  bonheur,  dans 
Tamour.  Mon  père  me  maudirait...  et  un  jour 
cette  noble  Aile  me  mépriserait  peut-être.  ^ 
G*e8t  bien,  très  bien,  chevalier;  est-ce  aussi 


ton  avis,  Margaret?  «—  Oui,  madame,  j'obéis 
aux  penchants  de  H.  de  Kerven  avec  Tavcode 
dcvoûment,  avec  Tadmiration  qu'il  m'inspire. 
—  Vous  êtes  deux  enfants  pleins  de  cœur;  et 
le  mien  vous  adopte.  Ainsi,  chevalier,  vods 
partirez  demain, 

Henri  se  retira  en  jetant  un  tendre  regard  à 
Margaret  :  il  trouva  sa  fiancée  plus  belle  que 
jamais.  Fière  de  son  choix,  la  jeune  fille  aTail 
au  front  toute  la  noblesse  de  son  amant  —  Qui 
de  nous  est  reine  en  ce  moment,  mon  amie? 
lui  demanda  Marguerite  avec  bonté.  ^  Cest 
toujours  vous,  madame,  puisque  vous  faites 
des  heureux.  —  Donnerais-tu  ta  couronne  de 
Kerven  pour  la  mienne? 

Mademoiselle  de  Rosières  regarda  sa  mar- 
raine avec  des  yeux  brillants  de  joie  ;  pois, 
s'asseyant  à  ses  pieds ,  comme  elle  en  arait 
rhabitude,  elle  baisa  ses  deux  mains  et  ré- 
pondit : 

—  La  vôtre  est  d'or...  elle  m'écraserait  - 
Ma  couronne  est  d'épines,  c'est  celle  du  Da^ 
tyre  ;  la  tienne  est  de  fleurs,  mon  enfant  ! 

Et,  joignant  les  mains  sur  son  front,  la  reine 
garda  un  profond  silence,  que  sa  filleule  n^osa 
plus  troubler. 

LE  DÉPART. 

Le  jour  des  séparations  était  arrivé.  Toote 
la  ville  d'Amboisc  était  en  grande  rumear.Les 
soldats  anglais,  français  et  lorrains  qui  deyaiefii 
accompagner  le  comte  de  Warwick,  buvaient 
dans  les  tavernes  le  coup  de  Tctrier. 

Dès  le  matin,  Ange  de  Lamorge  avait  été  ré- 
veillé en  sursaut  par  le  bruit  qui  courait  la 
ville  et  le  château.  Il  avait  questionné  son  frère, 
et  celui-ci,  pour  toute  réponse,  s'était  levé  et 
l'avait  embrassé. 

—  Tu  es  donc  guéri,  demanda  le  page.— A 
peu  près ,  et  je  peux  me  mettre  en  route.  - 
Que  voulez-vous  dire  ?  monseigneur.  —  0"^ 
le  comte  de  Warwiek  part  ce  matin  pour  les 
côtes  ;  qu'il  doit  s'embarquer  au  premier  wil 
favorable,  et  que  je  suis  en  état  de  raccompa- 
gner. —  Et  moi,  mon  Dieu!  et  mol!  dit  le 
pauvre  enfant  tout  en  larmes. —  Toi,  tune 
peux  quitter  la  reine;  tu  es  de  sa  maison  parti- 
culière ;  puis  tu  ne  pourrais  lui  rendre  aucun 
service;  tu  resteras  donc  ici.  Nous  nous  écri- 
rons souvent;  je  te  tiendrai  au  courant  de  ^ 


LES  DERNIERS  KERVEN 


493 


marches,  de  nos  batailles»  de  nos  victoires,  de 
nos  succès.  De  ton  côté  »  tu  parleras  de  moi  à 
Margarct...  la  reine  nous  a  fiancés.  Adieu! 
nous  nous  retrouverons  à  Londres.  —  Mon 
frère,  mon  bon  frère  !  comment  de  quitter?  moi 
qui  Toulais  combattre  à  tes  côtés  !  On  me  trai- 
tera donc  comme  un  enfant?  Écoute,  Henri, 
écoutez,  monseigneur  :  sois  bien  prudent;  ne 
Texpose  pas  trop;  songe  à  moi,  à  Margaret  ;  ne 
te  jette  pas  dans  des  dangers  inutiles.  Je  te 
connais  :  tu  vas  te  faire  tuer  dès  le  premier 
jour...—  Sois  tranquille,  pour  te  faire  plaisir, 
je  serai  bien  poltron...  —  Qui  te  parle  de  cela? 
méchant.  —  S'il  m^arrivait  malheur,  mon  petit 
frère ,  tu  donnerais  cette  écharpe  à  Margaret , 
et  tu  enverrais  ces  cheveux...  —  A  votre  père, 
oui,  monseigneur. ..  Voulez-Tous  emporter  mon 
beau  poignard?  il  vous  défendra  bien;  c'est 
celui  que  vous  m'avez  donné;  vous  me  le  ren- 
drez, n'est-ce  pas?  Plus  heureux  que  moi,  il 
▼ous  aura  été  utile!...  La  tète  du  gracieux  en. 
fant  s'inclina  et  se  mit  à  pleurer.  —  Courage  ! 
cher  Ange,  courage!  si  tu  pleures,  tu  me  por- 
teras malheur! 

Ange  baisa  le  chevalier  sur  les  deux  joues  et 
lui  dit  : 

— >  Aidez-moi  à  m'habiller,  puis  mettez-moi 
à  cette  fenêtre  ;  elle  donne  sur  le  péristyle,  je 
pourrai  Toir  de  loin. 

Cette  prière  fut  exaucée  ;  Kilderkin  et  Henri 
placèrent  le  page  selon  ses  désirs. 

'  —Allons,  enfants,  dit  le  Tieux  soldat,  en- 
core une  embrassade  et  séparez-vous,  le  comte 
va  monter  à  cheval. 

Henri  couvrit  de  caresses  son  petit  ami ,  et 
s'échappa  sans  oser  tourner  la  tête.  La  reine 
et  le  prince  Edouard  parurent  sur  le  péristyle,; 
le  duc  de  Glarence  et  Warwick  vinrent  plier  le 
genou  devant  eux,  et  reçurent  leurs  épées  des 
mains  du  prince  de  Galles. 

Le  comte  et  le  duc  baisèrent  les  mains  delà 
reioe,  puis  Warvirick  se  retourna  vers  la  foule 
qui  garnissait  les  avenues  du  château,  et,  avant 
de  prendre  des  mains  de  son  écuyer  son  cas- 
que de  bataille ,  il  montra  aux  gentilshommes 
le  large  front  qui,  si  souvent,  avait  bravé  la 
mort,  et  s'écria  de  cette  voix  puissante  qui  do- 
minait dans  les  mêlées  : 

—  Longue  vie  à  la  reine  Marguerite  I  au  roi 


Henri  d'Angleterre!  au  roi  Louis  de  France! 
loz  à  Lancastre! 

Ce  cri ,  répété  de  toutes  parts ,  était  encore 
dans  quelques  bouches,  lorsque  le  comte  et  le 
prince  Georges  montèrent  à  cheval.  Ce  n'était 
plus,  comme  la  veille,  une  réunion  de  jeunes 
gens  impatients  déplaisirs;  ce  n'était  plus  cette 
foule  rieuse,  chamarrée  d'or  et  de  soie;  toute 
la  jeunesse  avait  pris  ses  habits  de  guerre  : 
l'acier,  le  fer,  l'éperon  d'or,  le  chanfrein  des 
combats,  l'épée,  la  hache,  la  cotte  de  mailles 
et  les  clairons,  reluisaient  au  soleil  et  faisaient 
battre  les  cœurs.  Gloire  !  mot  que  Ton  voudrait 
en  vain  dépouiller  de  ton  charme,  tu  revêts  les 
plus  tristes  épisodes  de  la  vie  d'un  éclat  pres- 
tigieux, et  tu  couronnes  même  le  front  des 
morts? 

Les  fanfares  éclatèrent...  le  grand  comte  se 
mit  en  marche  ;  chacun  se  découvrit  sur  son 
passage. 

Les  jeunes  seigneurs,  autorisés  par  le  roi  à 
suivre  les  Anglais,  rompirent  les  rangs.  Tous 
vinrent  devant  la  reine  et  le  prince  de  Galles; 
tous  inclinèrent  devant  ces  augustes  person- 
nages le  fer  de  leurs  lances  ou  la  pointe  de 
leurs  épées.  La  foule  battit  des  mains  à  tous  ; 
la  reine  avait  aux  lèvres  et  au  cœur  un  sourire 
que  se  partageaient  ses  braves  défenseurs. 

Le  chevalier  de  Kerven  se  présenta  à  son 
tour,  et  salua  de  la  tête ,  car  il  était  désarmé. 
La  reine  prit  Margaret  par  la  main.  La  pauvre 
fille  était  pâle  et  tremblait  de  tout  son  corps. 

—  C'est  vous  que  nous  choisissons  pour  mes- 
sager de  nos  premiers  triomphes,  M.  de  Kerven, 
dit  la  reine  ;  Dieu  vous  garde  ! 

Dans  ce  moment  un  faible  cri,  parti  de  Tune 
des  fenêtres  du  château,  attira  Tattention  delà 
cour,  et  chacun  admira  la  figure  attristée  du 
page  de  la  reine,  qui,  accoudé  sur  une  balus- 
trade de  fer,  faisait  un  signe  d'adieu  à  son 
frère.  Tandis  que  le  chevalier  y  répondait  de 
la  main,  la  marquise  de  Courtenay  mit  un 
doigt  sur  ses  lèvres  en  regardant  son  protégé, 
pour  lui  recommander  le  silence;  puis  elle 
soulagea  son  cœur  d'un  sourire  qu'il  reçut  avec 
joie. 

Le  dernier  cavalier  avait  disparu.  La  reine» 
le  prince  et  leur  suite,  étaient  rentrés  au  châ* 
teau;  la  compagnie  de  Warwick  avait  déjà 
gagné  le  pont  de  nie  Verte,  et  débouchait  sur 


494 


LES  DERNIERS  KERVEI^ 


la  route  de  Paris.  Le  nuage  de  poussière  sou- 
levé par  les  chevaux  se  dissipait ,  et  le  calme 
le  plus  profond  régnait  sur  la  petite  ville  na- 
guère si  bruyante,  lorsque  le  comte  de  Kcrvcn 
apparut,  suivant  d'assez  loin  Tarrière-garde 
anglaise.  Le  vieillard  avait  conservé  ses  habits 
de  pèlerin  ;  il  était  monté  sur  une  mule,  et  son 
équipage  annonçait  qu'il  était  prôt  à  faire  un 
long  voyage. 

—  Carick,  dit-il  à  son  valet  qui  le  suivait 
sous  un  costume  semblable  et  sur  une  monture 
de  même  famille  que  la  sienne ,  nous  sommes 
des  écuyers  bien  dégénérés ,  n'est-ce  pas  ?  — 
Eh  !  monseigneur  !  j'ai  vu  des  mulets  valoir  de 
beaux  et  bons  coursiers,  témoin  celui  de  don 
Sanchez  y  Ferez  au  tournoi  d'Oxford...  Je  dirai 
cette  histoire  à  votre  Honneur ,  pour  passer  le 
temps  sans  ennui.  —  Volontiers,  mais  voici 
d'abord  messiredc  Lamorge... 

Les  deux  amis  se  rejoignirent  en  ce  moment, 
s^embrasscrent  et  se  dirent  adieu. 

—  Mon  bon  maître,  s'écria  l'intendant,  pre- 
nez de  vous  tous  les  soins  imaginables...  Toi, 
Garick,  tu  me  réponds  sur  ta  tète  de  la  vie  du 
comte...  N'essayez  pas  de  vous  mêler  à  toutes 
ces  discordes;  suivez  de  loin  votre  enfant; 
écrivez-moi;  adieu...  adieu  mon  noble  sire. 

Et  le  vieux  soldat  ne  pouvait  plus  abandon- 
ner les  mains  de  son  vieux  maître. 

—  Dieu  permettra  que  nous  nous  retrouvions 
en  des  jours  plus  heureux,  compère.  Veille 
sur  cette  jeune  fille  ;  informe-toi  de  sa  con- 
duite ;  fais  surtout  bonne  garde  autour  de  ce 
lord  Wenlock...  j'ai  mes  raisons...  Adieu;  parle 
de  moi  à  ton  fils.  ^ 

Et  poussant  sa  mule  du  talon ,  le  comte  se 
sépara  brusquement  de  son  fidèle  serviteur. 
Celui-ci  s'appuya  contre  un  rocher  qui  bordait 
la  route  et  suivit  du  regard  son  maître  aussi 
longtemps  qu'il  put  l'apercevoir. 

—  Maintenant,  Garick,  dit  le  comte  après 
avoir  passe  ses  mains  sur  ses  yeux ,  qu'arriva- 
t-il  à  ton  Espagnol  et  à  son  mulet? 

LA  MER. 

Une  révolution  soudaine  venait  d'éclater  en 
Angleterre  ;  l'épéc  du  comte  de  Warwick  avait 
reconquis  le  trône  du  souverain  captif;  Tin- 
constancc  du  peuple  avait  brisé  les  fers  du 
laalheureux  Henri  VI  et  replacé  la  couronne 


sur  sa  tête.  Quinze  jours  avaient  sufQ  au  fai- 
seur de  rois  pour  opérer  cette  restauration. 
Edouard  IV  était  en  fuite  ;  la  rose  rouge  triom- 
phait ;  l'Europe  était  stupéfaite  ;  le  grand  Dotn 
du  conquérant  retentissait  partout ,  et  Fccht 
dont  il  jouissait  faisait  pâlir  la  gloire  des  pnco(s 
contemporains. 

Quand  la  nouvelle  de  cette  révolution  par- 
vint à  la  cour  de  France,  le  roi  Louis  ordonna 
des  réjouissances  publiques,  appela  Marguerite 
d'Anjou  à  Paris,  et  lui  fît  décerner  dans  cctîe 
capitale  tous  les  honneurs  réserves  à  la  rcini 

L'année  1470  s*acheva  dans  les  fêtes.  Lliùll 
Saint-Paul  était  continuellement  illuminé;  la 
France,  enthousiaste  et  généreuse,  battait  J.^ 
mains  à  la  victoire  du  plus  faible,  et  Margue- 
rite d'Anjou  se  mit  en  route  pour  la  Norman- 
die, où  l'attendait  la  flotte  qui  devait  la  trans- 
porter en  triomphe  dans  son  royaume  recon- 
quis. 

La  flotte  d'honneur,  commandée  par  legranl- 
prieur  de  Saint-Jean ,  attendait  depuis  plus  cii 
huit  jours  l'ordre  d'appareiller  dans  le  port  d» 
Honfleur.  Enfin,  tout  obstacle  surmonté,  les 
équipages  furent  prévenus  de  se  tenir  prêts  pour 
le  lendemain ,  et  cette  nouvelle  fit  éclater  là 
joie  des  marins,  des  soldats,  des  chevaliers,  l 
28  mars,  la  flotte  leva  Tancrc,  en  saluant! 
son  artillerie  le?»  forts  qui  répétèrent  ce  sigîi-l 
d'adieu.  Tous  les  habitants  de  la  ville, 'ain>. 
que  les  populations  des  environs,  s'étaient  nr 
semblés  sur  la  côte  pour  jouir  de  ce  spectac! 
magnifique.  Les  vœux  les  plus  sincères  accoîn' 
pagnaient  la  grande  reine  et  ses  amis;  le  ci«. 
était  sans  nuages,  la  mer  calme;  une  bri> 
douce  et  fraîche  semblait  devoir  rendre  aupl-^ 
vite  les  nobles  proscrits  à  leur  patrie. 

La  reine,  le  prince  et  la  princesse  de  GâIl:^ 
le  duc  de  Sommerset  (revenu  depuis  peu  J  ^ 
états  de  Bourgogne),  Margaret,  Jeanne,  X^^ 
et  le  lord  Wenlock  étaient  sur  l'un  des  gran-N 
vaisseaux,  qui  avait  été  baptisé  du  nomiJ 
Lancastre;  et,  grâce  à  la  protection  de  s- 1 
excellent  ami  Kilderkin,  l'intendant  Pierre 'i' 
Lamorge  s'était  glissé  parmi  les  matelots  soS" 
avoir  été  remarqué. 

La  première  journée  du  voyage  fut  admira- 
blement belle  ;  seulement,  vers  le  coucher  <!" 
soleil ,  on  vit  le  grand-prieur  étudier  le  tk j 

avec  une  persistance  singulière.  Tout  Yè<\^'' 


LES  DERNIERS  RERVEN 


401 


page  s'étant  réuni  sur  le  pont,  la  reine  s'age- 
nouilla et  recita  les  prières  du  soir  d'une  voix 
émue  autant  par  le  souvenir  de  ses  douleurs 
que  par  la  joie  de  son  triomphe. 

Le  vaisseau  voguait  à  pleines  voiles  au  centre 
de  la  flotte;  les  agrès,  pendant  cette  heure  de 
recueillement ,  étaient  abandonnés  à  la  grâce 
de  Dieu  ;  Thorizon  s'illuminait  des  derniers 
rayons  du  couchant;  la  mer  était  d'un  bleu 
d'azur;  tous  les  cœurs  palpitaient  d'espérance. 

Quand  la  reine  se  releva,  elle  salua  de  la 
main  ses  compagnons,  et  se  retira  sous  son 
pavillon  avec  le  grand-prieur. 

La  nuit  clait  descendue  sur  les  flots  ;  les  pa- 
roles bruyantes  avaient  cessé  ;  les  marins  de 
service  faisaient  silencieusement  les  manœu- 
vres ;  la  brise  était  devenue  plus  fraîche  ;  quel- 
ques vagues  venaient  se  briser  contre  les  na- 
vires; la  lune  disparaissait  quelques  fois  sous 
des  nuages  qu'elle  argentait. 

Margarct ,  Jeanne  et  le  page  étaient  assis  à 
rarrière  du  Lancastre  ;  penchés  sur  la  mer,  ils 
suivaient  du  regard  le  sillon  bouillonnant  du 
î^ouvernail.  Les  trois  amis  étaient,  comme  tou- 
jours, occupés  d'une  môme  pensée! 

— Eh  bien  !  Margaret,  dit  une  voix  douce  et 
mélodieuse ,  as-tu  chassé  tes  noirs  pressenti- 
ments? —  Oui,  ma  chérie,  oui,  Jeanne;  main- 
tenant je  crois  au  bonheur,  j'y  touche!  Ce  beau 
ciel  me  défend  de  douter  de  là  bonté  du  Dieu 
puissant  qui  veille  sur  nos  destinées.  0  mon 
amie ,  n'avons-nous  pas  assez  souffert ,  et  nos 
cœurs  ne  sont-ils  pas  assez  éprouvés?  —  L'a- 
mour, mon  enfant ,  n'est  sublime  que  dans  le 
malheur  !  Dans  deux  jours  nous  serons  en  An- 
gleterre ,  dans  deux  jours  tu  fouleras  le  sol  où 
vit  tout  ce  que  tu  aimes.  Chère  petite,pourquoi 
celte  pâleur?  mais  elle  te  rend  si  belle!  Mon- 
sieur de  Lamorge,  vous  voilà  bien  pensif;  ra- 
contez-noys  donc  quelque  histoire.  —  Je  pense, 
mes  sœurs,  répondit  le  cher  enfant,  que  ma 
tâche  est  remplie ,  et  que  désormais  devenu 
inutile,  vous  m'oublierez  peu  à  peu. 

Margaret  et  Jeanne  saisirent  les  mains  du 
page,  et  dirent  en  même  temps: 

—  Jamais,  Ange,  jamais!  —  Hélas!,  oui!... 
tout  est  Ani  pour  moi...  Le  royaume  est  con- 
quis, la  guerre  est  terminée;  mon  frère  va 
épouser  mademoiselle,  et  moi... — Le  royaume 
est  conquis  ;  mais  la  guerre  n'est  pas  finie, 


interrompit  un  nouveau  personnage  d'un  ton 
à  la  fois  caustique  et  précieux.  —  Que  dites- 
vous  là,  milord,  s'écria  Margaret  brusquement 
effrayée,  comme  par  le  sifflement  d'un  serpent. 

—  Je  dis  que  l'usurpateur  a  été  secouru  sous 
main  par  le  duc  de  Bourgogne,  et  que  les  Os- 
trelins  l'ont  débarqué  à  Ravenspur... —  Est-ce 
possible,  interrompit  Jeanne?...  —  Lorsque 
Henri  IV  envahit  l'Angleterre,  il  déparqua  au 
même  endroit,  et  détrôna  Richard  U,  ajouta 
Pierre  de  Ifamorge,  qui  avait  suivi  le  locd 
Wenlock.  —  Et  que  pense  la  reine?  demanda 
Margarct  d'une  voix  troublée.  —  Elle  s'in- 
quiète peu  d'un  ennemi  ruiné,  répondit  le  lord  ; 
elle  espère  se  joindre  au  comte  avant  qu'E- 
douard ait  pu  se  créer  des  partisans,  et  elle 
aura  bon  marché.  —  Partagez-vous  cette  assu- 
rance, milord?  demanda  la  marquise  de  Cour^ 
tenay.  —  A  vous  dire  vrai,  je  crains  de  grands 
malheurs.  — Hélas!  hélas!  s'écria  Margaret 

Et  portant  son  mouchoir  à  sa  bouche ,  elle 
étoufia  ses  sanglots. 

—  Moi,  je  vous  dis,  milord,  reprit  le  page 
avec  feu,  que  vous  êtes  bas  et  cruel  !...  Je  vous 
dis  que  douter  du  succès,  c'est  outrager  la 
reine  ;  je  vous  dis  que  torturer  à  plaisir  une 
pauvre  femme  qui  a  l'espoir  pour  seul  bonheur 
est  indigne  d'un  gentilhomme  et  d'un  guer- 
rier...—Tout  beau,  mon  damoiseil  d'où  vous 
vient  cette  éloquence? 

Jeanne,  Bfargaret  et  le  sire  de  Lamorge  firent 
un  religieux  silence;  ils  étaient  en  extase  de- 
vant le  brave  enfant  qui ,  la  parole  tremblante» 
l'œil  ardent,  osait  attaquer  un  homme  que  tout 
le  monde  craignait  d'irriter. 

—  D'où  m'est  venue  celte  éloquence ,  mes- 
sire  :  du  fond  du  cœur,  puisque  vous  voulez  le 
savoir.  Voilà  longtemps  que  je  vous  suis; 
songezry,  chevalier  déloyal! 

Et  baissant  la  voix,  il  ajouta  : 

—  Ne  me  forcez  pas  à  parler  plus  haut.  H  ne 
m'appartiendrait  plus  de  vous  punir  !...— Vous 
m'enchantez,  petit  page;  continuez.. .  — Allez, 
guetteur  de  nuit  !  Vous  souvenez-vous  d'une 
chanson  sur  la  Loire  ?  Allez ,  donneur  d'avis 
anonymes!  vous  souvenez-vous  de  deux  lettres? 

—  Mon  père  dit  froidement  le  lord  au  moine, 
cet  enfant  est  fou,  prenez-en  soin. 

Pierre  de  Lamorge  répondit  au  seigneur  an* 


m 


LES  DERNIERS  KERVEN 


glais  par  un  ricanement  sardonique;  le  lord  se 
troubla. 

-—  Allez ,  traître ,  continua  Tcnfant  à  demi- 
voix  ;  vous  souvenez-vous  des  conseils  au  duc 
de  Clarcncc  ? 

Lord  Wenlock  se  rapprocha  yivement  du 
page,  et  leva  la  main  pour  le  frapper  ;  Pierre  de 
Lamorgc  se  jeta  devant  lui  : 

—  Si  TOUS  tenez  à  la  vie,  s'écria  sourdement 
le  Tieillard,  gardez-vous  du  moindre  geste; 
tout  ce  que  vient  de  dire  ce  brave  gentilhomme 
est  vrai.  Silence  1  ou  votre  tète  tombera  là  sur 
ce  pont  —  Mais...  —  Silence  1  répéta  le  faux 
moine  d'une  voix  injurieuse.  Oui,  le  duc  de 
Bourgogne  a  secouru  l'usurpateur  ;  oui,  Edouard 
est  entré  à  Ravenspur  ;  oui ,  la  guerre  menace 
de  recommencer  plus  terrible ,  mais  vous  n'en 
profiterez  pas  ;  mais  si  vous  ne  serrez  pas  la  reine 
avec  loyauté,  vous  aurez  signé  votre  arrêt  de 
mort.  Courage,  madame»  ajouta  Pierre  en  se 
retournant  vers  Margaret;  la  reprise  des  hosti- 
lités ne  fera  que  rehausser  la  gloire  des  chefs 
de  la  rose  rouge.  —  Grand  Dieu!  interrompit 
la  pauvre  fille,  mon  cœur  ne  me  trompera  donc 
jamais  !  Quand  j'ai  vu  le  soleil  se  coucher  rouge 
à  l'horizon,  j'ai  eu  peur.  —  C'est  un  signe  fu- 
neste dansées  parages,  dit  un  nouveau-yenu. 
—  Comment  le  savez-Tous?  bon  Kilderkin, 
demanda  Jeanne.  ^  J'ai  fait  souvent  la  traver- 
sée, madame ,  voilà  ma  science.  Quand  l'hori- 
zon est  en  feu,  la  nuit  menace  d'être  mauvaise; 
et  aujourd'hui  je  ne  me  trompe  pas.  Voyez 
combien  les  vagues  ont  grossi  depuis  une  demi- 
heure  ;  le  vent  siffle  déjà  et  semble  nous  vou- 
loir barrer  le  passage.  — -  C'est  vrai  !  c*est  vrai  ! 
s'écria  Margaret;  etson  mouchoir,  qu'elle  éleva 
sur  sa  tète,  flotta  avec  bruit  derrière  elle,  tour- 
menté par  la  brise. 

Le  vaisseau  commençait  à  s^ébranler  sous  le 
coup  des  Tagues;  les  voiles  battaient  les  mâts 
à  chaque  saute  vent;  les  matelots  étaient  de- 
bout à  leur  poste,  prêts  à  la  Yoix  des  chefs. 
Margaret  avait  joint  les  deux  mains  ;  les  lon- 
gues boucles  de  ses  cheveux  flottaient  sur  ses 
toues;  Jeanne  la  baisa  au  front  et  lui  dit  : 

—  Tu  m'épouvantes,  mon  amie;  d'où  tient 
eette  f payeur T  — De  mon  cœur,  répondit  la 
comtesse.  —  ^lademoiselle,  reprit  le  lord  Wen- 
lock d'un  ton  mielleux,  calmez-vous;  n'exagé- 


rez pas  vos  craintes,  nous  n^avons  aucune  tem- 
pête à  redouter... 
Margaret  détourna  la  tète  ayec  horreur. 

—  Ne  cherchez  pas  à  feindre ,  milord ,  dit  I 
son  tour  Pierre  de  Lamorge  avec  une  graTîtè 
sévère  ;  les  éléments  semblent  vous  seconder 
dans  vos  projets.  Bientôt  la  mer  sera  furieuse, 
et  nous  serons  obligés  de  relâcher  dajos  quel- 
que port  neutre  ;  celte  perte  de  temps  favori- 
sera sans  doute  les  plans  et  les  opérations  du 
prince  Edouard.  N'est-ce  pas  ainsi  que  vous 
avez  calculé?  (Jeanne,  Margaret  et  Kilderkin  se 
regardèrent  avec  surprise.)  Mais  ne  vous  hâtez 
pas  de  vous  réjouir,  celui  qui  soulève  les  flots 
punit  les  crimes... 

—  Qui  êtcs-vous?  demanda  le  lord  avec  une 
fureur  concentrée. 

—  Un  pauvre  pèlerin,  répondit  humblement 
le  vieil  écuyer. 

Comme  il  achevait  ces  mots,  un  officier  s'ap- 
procha du  groupe  et  dit  au  page  que  la  reine 
le  demandait  près  d'elle,  sur  le  champ;  le  lord 
prit  Ange  et  son  père  par  le  bras,  et  les  attirant 
à  l'écart,  il  leur  dit  :  si  vous  tenez  à  la  Tie  de 
cette  jeune  femme  (il  montrait  Margaret),  soyez 
prudents!  Vous  disposez,  dites-vous,  de  ma 
tête;  mais  songez  que  votre  première  révélation 
fera  deux  victimes.  Ange  et  le  sire  de  Lamorge 
regardèrent  le  lord  avec  étonnement;  celui-ci 
ajouta  :  la  reine  vous  attend,  je  vous  laisse, 
beau  page.  Le  père  et  le  fils  échangèrent  un 
signe  de  tête.  —  Ange  entra  chez  la  reine. 

Marguerite  d'Anjou  tenait  conseil  avec  le 
grand-prieur  et  quelques  chefs  de  l'équipage  ; 
le  prince,  de  Galles,  le  vieux  lord  de  Saint-John 
et  le  duc  de  Sommerset  l'entouraient. 

—  Approchez,  monsieur  de  Lamorge,  dit  la 
reine  avec  douceur;  puis,  se  tournant  vers  un 
olficier,  elle  lui  commanda  de  faire  venir  Kil- 
derkin. 

—  Mon  fils,  dit  la  reine  en  s'adressant  au 
page,^  vous  cherchez  depuis  longtemps  Pocca- 
sion  de  vous  signaler  à  mon  service,  Toici  le 
moment  de  gagner  vos  éperons.  Le  coeur  vous 
manquera-t-il? 

—  Ordonnez,  madame,  s'écria  le  généreux 
enfant. 

Et  une  rougeur,  toute  de  fierté,  colora  ses 

joues. 
—Nous  sommes  menacés  d'une  affreuse  tem- 


pèle  ;  rcipéricncc  des  mariDa  de  notre  ÛoUc 
nous  fait  craindre  de  dc  pouvoir  Uiucber  terre 
de  longtemps  peut-être.  Les  bâtiments  légers 
qui  naviguent  avrc  nous  peuvent  seuls  vaincre 
l'orage  et  aborder  cclb!  patrie ,  dont  ~ji.e  dcr- 
nïËrc  TutalitÉ  nous  écarte.  L'usurpateur  s'eT- 
forec  de  soulever  le  royauroe  ;  dé>à  quelques 
Uaitres  ont  rejoint  ses  étendards;  il  importe 
au  salut  de  notre  dynastie  que  le  comte  de 
WarwicL  ne  livre  aucune  bataille  gcnéralcavant 
de  s'être  uni  à  notre  personne  et  aux  braves 
que  je  prétends  conduire  ù  la  victoire.  Connais- 
sant te  valeur  du  héros  dc  l'Angleterre,  je  dois 
redouter  qu'il  ne  compromette  notre  cause  par 
trop  dc  précipitation.  U.  de  Lamorge,  je  vous 
ai  choisi  pour  lui  porter,  à  tout  prix,  tes  dc- 
pfches  que  voici.  Le  page  ploya  le  genou,  mit 
U  main  droite  sur  son  cœur,  et  répondit  avec 
une  louchante  audace  : 

—  J'obéirai ,  madame.  —  Je  vous  coolie  au 
courage  et  à  reipérience  d'un  homme  qui, 
iusqu'Ace  jour,  m'a  été  aussi  fidèle  que  le  mal- 
heur ;  à  vous,  KilderkJn  ;  vous  me  répondez  de 
cetcnCmt  sur  votre  tête. 

Deux  grosses  larmes  roultrcnt  dans  les  yeux 
du  soldat;  il  balbutia  quelques  mots  oii  chacun 
[)Ut  comprcndru  que,  ce  devoir  accompli,  nul 
bonheur  ne  le  tenterait  plus  en  ce  monde. 

La  reine  se  retourna  vers  le  grand-prieur  : 

—Vous  garantissez  la  marche  de  vos  pinasses, 

T.   II. 


n'cst-il  pas  vrai,  milord  T  —  Celle  que  je  vou» 
ai  désignée,  madame,  n'a  pas  s^  pareille  en  Eu- 
rope ;  elle  peut  tenir  la  mer  par  les  plus  gros 
temps,  et  sa  vitesc  est  incomparable. —  Faites 
donc  le  signal. 

Ange  et  Kildcrkin  s'approchèrent  de  leur 
souveraine ,  qui  leur  donud  sa  main  à  baiser 
Le  page  cacha  les  dépêches  dans  son  justau- 
corps, salua  tous  les  témoins  dc  sa  gloire  et 
sortit  Le  Lanaulre  avait  Tait  appel  à  l'une  des 
pinasses  en  hissant  un  fanal  &  son  grand  mât; 
le  petit  navire  y  répondit,  et  mameuvra  pour 
arriver  sur  le  vaisseau  royal.  Ange,  pendant  ce 
temps,  avait  raconte  à  son  père  le  sujet  dc  son 
entretien  avec  la  reine;  cl  le  premier  mot  du 
pauvre  intendant  Tut  :  Je  te  suivrai... 

—  Laisserez- vous  donc  ce  lord  Weolock  seul 
avec  SCS  vietimcsT  Non,  mon  père,  vous  ne  le 
laisserez  pas.  Demeurez  au  poste  que  le  ciel 
vous  assigne.  Le  grand  prieur  assure  que  ma 
mission  est  sans  danger...  courage  I  N'allez- 
vous  pas  ftre  tout  orgueilleux  dc  votre  cher 
petit.  Tiens,  ajouta  le  charmant  enlant,  viens 
là  derrière  cette  voile,  que  je  t'embrasse  bien 
longtemps,  on  nous  verrait  ici;  viens...  El  ces 
deux  nobles  créatures,  si  dignes  l'une  de  l'au- 
tre, se  cachèrent,  en  pleurant,  pour  éclianger 
les  caresses  et  les  adieux  les  plus  tendres. 

Le  vieux  Kildcrkin  les  surprit  à  leur  dernière 
embrassade... 

i2 


498 


LES  DERNIERS  RERVEN 


—  A  la  bonne  heure!  s*écria  le  balafré,  f  ai* 
me  à  voir  mon  jeune  maître  en  bonne  intelli- 
gence avec  le  ciel,  pour  risquer  une  aventure 
où  le  diable  nous  attend  sans  doute.  Voilà  bien 
un  gros  moment  que  Je  vous  cherche ,  frère 
pèlerin,  et,  comme  je  ne  sais  pas  trop  ce  que 
deviendront  mes  vieilles  moustaches  dans  tout 
ceci,  je  prétends  les  frotter  un  peu  à  votre 
sainteté.  Adieu,  et  à  bientôt,  s*il  plait  au  ciel. 
—  Ccst  donc  vous  Kildcrkin ,  qui  devez  sur- 
Tcillcr  ce  beau  lutin  ?  —  Eh  !  oui  !  —  Dieu  soit 
loué  1...  dit  le  pauvre  père. 

Et  les  trois  amis  rejoignirent  les  passagers 
qui,  malgré  la  force  du  vent,  s'étaient  mainte- 
nus sur  le  pont,  attendant  Tabordage  de  la  pi- 
nasse. 

La  mer  était  très  forte  ;  le  vent  soufflait  avec 
violence  dans  une  direction  devenue  tout  à  fait 
contraire  à  la  marche;  la  lame  blanchissait 
d*une  écume  épaisse  la  proue  et  les  flancs  des 
Taisscaux.  Le  ciel  était  noir,  les  cordages  étaient 
tourmentés,  les  voiles  pliécs ,  et  le  corps  des 
navires  craquaient  sous  les  attaques  redoublées 
de  ses  deux  adversaires.  Margaret  suivait  les 
progrès  de  la  tempête  d'un  regard  morne, 
épouvanté  ;  Jeanne  pressait  son  amie  sur  son 
sein,  et  l'exhortait  de  son  mieux  par  de  douces 
paroles,  que  couvrait  souvent  le  bruit  des  va- 
gues. Ange  s'était  glissé  près  des  deux  pauvres 
femmes,  et  sa  petite  voix  murmurait  le  nom 
de  Henri  à  l'oreille  de  la  comtesse.  A  ce  mot 
magique,  Margaret  se  retourna  vivement,  ten- 
dit la  main  au  page,  et  le  regarda  avec  cette 
expression  de  douleur  qu'on  trouve  dans  les 
grands  yeux  de  la  gazelle  blessée  ! 

—  Je  ne  le  reverrai  plus,  dit  faiblement  la 
belle  aCQigée...  — Vous  le  verrez  bientôt ,  ma 
sœur  ;  mais  je  suis  plus  heureux  que  vous,  moi. 
—Comment  cela?  monami. —  Je  pars... — Vous 
parlez,  interrompit  madcmoîsellc  de  Rosières 
slupéfaite.—  Oui,  je  pars;  la  reine  m'adonne 
un  message...  elle  me  détache  en  courrier,  et 
ce  navire  qui  s'eflbice  de  nous  aborder  va  nous 
séparer  pour  quelques  jours.  —  Hélas  !  hélas  ! 
je  suis  perdue,  abandonnée,  je  le  vois.  —  Sa- 
chez donc  que  je  vais  au  camp  du  comte,  que 
je  vais  embrasser  mon  noble  frère.  Oh!  quel 
bonheur  :  dites,  ma  sœur,  ne  voulez- vous  pas 
que  je  lui  donne  un  petit  baiser  pour  vous?... 
Personne  ue  ie  saura,  ajouta  le  page  en  sou- 


riant ayec  une  merveilleuse  finesse.  —  Ob! 
oui,  oui.  —  Me  laisserez-vous  partir  les  mains 
vides?  ne  savez-vous  pas  qu'il  m'accablera  de 
questions;  si  je  ne  lui  apporte  rien,  il  ne  m'ai- 
mera plus  ?  —  Mais  c'est  un  rêve ,  -non  ami  T 
Regardez  donc  cette  mer  affreuse,  écoutez 
gronder  la  foudre  !  Jeanne,  ajouta  la  comtesse 
en  prenant  la  marquise  par  le  bras,  il  va  nous 
quitter.  — Qui?  demanda  la  jeune  femme,  que 
l'orage  avait  un  moment  distraite.  —  Lui,  ré- 
pondit Margaret  en  montrant  le  page.  An^e 
baissa  les  yeux.  —Vous,  monsieur  de  La- 
morge?  s'écria  la  marquise.  —  Je  vais,  par 
ordre  de  la  reine,  préparer  votre  arrivée,  ma- 
dame ;  si  je  n'obéissais  qu'à  ma  volonté,  dnssè- 
je  m'engloutir  après  tous  dans  ces  flots,  je  ne 
vous  abandonnerais  jamais.  —  Tu  vois  bien , 
petite  folle,  reprit  Jeanne  en  souriant,  que  tu 
te  plais  à  t'effrayer  toi-même  ;  yraiment  tu  me 
rendrais  peureuse  avec  tes  beaux  yeux  en 
pleurs.  Si  monsieur  de  Lamorge  nous  quitte 
pour  accomplir  une  mission  dans  notre  intérêt 
commun ,  nous  n'avons  rien  à  craindre ,  Dieu 
le  protégera.  —  Voici  la  pinasse,  sécria  le 
page;  puis,  baissant  la  voix,  il  ajouta  :  lies 
sœurs ,  je  vous  laisse  un  puissant  appui  ;  si 
Pinfàmc  Wenlock  vous  menace  de  quelque  tra- 
hison, adressez-vous  au  saint  pèlerin  que  voilà; 
et  il  prit  le  sire  de  Lamorge  par  la  main  (ces 
deux  mains  tremblèrent  l'une  dans  l'autre}. 
Vous  me  remplacerez,  n'est-il  pas  vrai,  mon 
père? — Cesdeux  nobles  dames  seront  mes  filles, 
mon  ami...  —  Et  maintenant,  reprit  le  bel  en- 
fant, deux  baisers  sur  vos  jolis  doigts,  me* 
sœurs,  deux  sur  vos  mains,  mon  père.  Qae 
vais-jc  porter  à  mon  chevalier,  belle  demoi- 
selle? 
Blargarct  baisa  son  mouchoir  et  le  donna. 

—  Et  au  marquis  de  Courtenay ,  madame  ? 
Ces  derniers  mots  furent  prononcés  avec  qd 

trouble  extrême. 

—  Cet  anneau  pour  lui ,  cettp  médaille  pour 
vous,  cher  frère.  —  Merci,  merci,  dit  Ange  avec 
eflbrt;  moi,  je  partage  avec  vous  ce  nœud  de 
rubans ,  qu'il  me  rappelle  à  vos  bons  cœurs. 
Tenez,  sœur  Margaret,  tenez,  S'eur  Jeanne, 
tenez,  mon  vénérable  père... 

Le  vieillard  s'empara  avec  précipitation  du 
gage  qu'on  lui  offrait ,  et  le  cacha  dans  son 
sein. 


LES  DBRNiERS  KERYEN 


m 


La  tempête ,  sans  avoir  acquis  toute  sa  vio- 
lence, éclatait  majestueusement  sur  les  flots  et 
dans  les  airs. 

La  pinasse  était  arrivée  à  cinquante  toises 
du  Lancastre;  la  forte  voit  du  grand-prieur 
cria  aussitôt  :  9.  A  bas  la  chaloupe  I  »  Les  ma- 
telots ûlcrcnt  les  cables  qui  tenaient  la  barque 
suspendue,  et  elle  s'abattit  le  long  du  vaisseau. 
Ange  allait  s'élancer  à  la  suite  des  marins, 
lorsque  Kildcrkin,  qui  était  monté  sur  la  rampe 
du  Lanca&Ve,  le  retint  de  sa  main  de  fer;  puis, 
le  soulevant  tout  à  coup  dans  ses  bras ,  il  se 
laissa  glisser  le  long  d'un  cable  jusqu'à  lacba- 
loupe  en  s'écriant  ;  «  J'ai  répondu  de  lui  sur  ma 
télel9 

Tous  les  spectateurs  oublièrent  les  dangers 
qui  les  entouraient  pour  suivre  la  frêle  embar- 
cation, que  des  vagues  énormes  se  rejetaient 
tour  à  tour. 

Les  yeux  de  Jeanne,  de  Margaret  et  du  vieil 
intendant  perçaient  Tobscurilé  de  la  nuit. 

—  Les  voyez-vous ,  mes  filles?  demanda  le 
malheureux  père  d'une  voix  qui  faisait  pitié. 
-^  Oui,  répondit  Jeanne,  là-tas,  là...  Us  ont 
disparu.  Je  n'apei^ois  plus  rien...  Les  voila 
encore...  Dieu!  quel  effroyable  temps!  —  A 
genoux  et  prions^  dit  Margaret.  —  Priez,  priez, 
dit  rintendant. 

Et  le  vieux  guerrier  ne  se  décidait  pas  à  dé- 
tourner les  yeux  d'un  spectacle  que  Dieu  seul 
pouvait  voir.  11  y  eut  une  seconde  de  calme 
terrible  ;  on  eût  dit  que  les  éléments  furieux 
reprenaient  haleine.  Le  bruit  immense  de  la 
mer  planait  souverainement  dans  l'espace  ;  on 
entendait  un  cri  perçant  qui  monta  dans  les 
nues ,  comme  un  cri  de  détresse.  Au  même 
instant  la  foudre  éclata ,  précédée  d'un  éclair, 
qui  montra  la  barque  dégarnie ,  flottant  aux 
flancs  de  la  pinasse.  Les  passagers  frémirent 
d'épouvante;  Pierre  de  Lamorge  et  Jeanne 
tombèrent  évanouis.  Le  vent  soufiQa  plus  vio- 
lemment que  jamais.  Une  lueur  rougcàtre  cou- 
rut le  long  du  mât  de  la  pinasse  et  s'y  fixa  à 
coté  du  premier  fanai. 

—  Allons,  enfants,  courage,  ils  sont  sauvés, 
s'écria  lo  grand-prieur. A  nous,  maintenant.— 
Ls  sont  sauvés ,  murmura  doucement  la  voix 
caressacte  de  Margaret  à  l'oreille  de  Jeanne  et 
du  pèlerin. ^Sauvés!  dirent  ceux-ci  en  rcprc. 
nant  connaissance.  —  Sauvés!  répéta  la  com- 


tesse ;  et  elle  se  jeta  dans  les  bras  de  son  amie. 
—  Merci ,  mon  Dieu ,  dit  tout  bas  le  pauvre 
père, 

LÀ  DÉcouvcaiE. 

—  C'est  demain  jour  de  Pâques,  mattre  Kil- 
derkin,  et  Dieu  ne  permettra  pas  que  les  mé- 
chants triomphent  au  moment  de  cette  belle 
fètc.  —  Certes,  mon  enfant,  je  suis  et  j'ai  tou- 
jours passé  pour  bon  chrétien ,  mais  trop  sou- 
vent on  a  vu  le  diable  réussir  dans  ses  noires 
entreprises,  pour  que  je  me  contente ,  à  cette 
heure,  d'égrener  mon  chapelet;  vous  m'obli- 
gerez donc  en  baissant  cette  voix  qui  ressemble 
à  un  chant  de  tourterelle ,  car  nous  sommes 
entourés  de  vautours.  —  Que  votre  prudence 
me  taquine ,  messire  !  —  Vous  êtes  un  enragé 
sans  cetvelle,  monsieur  le  page.  Contcntczr- 
vous  d'avoir  des  mains  blanches  à  faire  dam. 
ner  les  jolies  femmes,  et  un  visage  à  les  ren- 
dre folles,  mais  ne  prétendez  pas  m'apprendre 
mon  métier.  Vous  êtes  sous  mes  ordres  jusqu'à 
aestination;  aussitôt  arrivés,  je  me  mettrai 
sous  les  vôtres.  Ainsi  donc,  obéissez,  s'il  vous 
plait;  et,  d'abord,  reposons-nous,  vous  devez 
être  fatigué  ;  aussi  bien ,  je  ne  me  reconnais 
plus  daa«  ces  broussailles.  —  Voilà  une  nuit 
parfaitemv-nt  obscure.  —  Chut  !  interrompit  le 
soldat,  ne  JDougezpas,  j'ai  cru  entendre... 

Kilderkin  s'agenouilla,  appliqua  l'oreille 
contre  terre,  demeura  longtemps  dans  cette  po- 
sition, et  se  releva  en  disant  : 

—  Ce  n'est  rien. 

Ange,  assis  sur  une  grosse  pierre,  regardait 
son  compagnon  avec  un  sourire  Incrédule. 

—  C'est  votre  troisième  alerte  depuis  une 
heure,  compère... 

—  C'est  bon,  c'est  bon,  répondit  l'archer  en 
secouant  la  tôte  ;  et,s'asseyant  vis-àvis  du  page, 
il  garda  le  plus  profond  silence.  —  Étes-Yous 
sans  soupçon  sur  la  fidélité  du  rapport  que 
nous  a  fait  le  dernier  paysan  que  nous  avons 
rencontré?  demanda  l'enfant.  —  A  la  guerre 
on  ne  saurait  trop  se  défier,  mon  ami  ;  cepen- 
dant, j'ai  la  mémoire  du  pays,  et  crois  pouvoir 
assurer  que  nous  sommes  dan^  les  traverses 
qui  conduisent  à  Barnct,  au  comté  de  Mid- 
Icsex.  —  Cette  fois  j'ai  entendu,  dit  le  page  à 
voix  basse...  —  Imitez-moi ,  reprit  Kilderkin  1 
et  il  se  jeta  de  nouveau  la  face  contre  terre. 


M)0 


LES  DBRIHBRS  KERVER 


Cette  scène  se  passait  dans  la  nuit  du  13  an 
14  avril,  veille  de  Pâques,  entre  les  deux  mes- 
sagers que  Marguerite  d*Anjon  adressait  au 
comte  de  \^drwick.  Échappés  par  miracle  à  la 
Icmpëie,  les  deux  braves  Lancastriens  8*étaient 
mis  en  route  pour  Londres,  et  avaient  appris, 
en  chemin ,  les  progrès  du  prince  Edouard , 
sans  avoir  obtenu  les  détails  qui  les  intéres- 
saient si  fort.  Us  savaient  seulement  que  War- 
wick  avait  été  au  devant  de  rennemi.et  que  les 
deux  armées  étaient  campées  dans  les  environs 
de  Barnet.  Gomme  ces  renseignements  leur 
venaient  de  différentes  personnes  qui  prenaient 
parti,  les  uns  pour  la  rose  rouge,  les  autres 
pour  la  rose  blanche,  ils  craignaient,  avec  rai- 
son ,  de  paraître  embrasser  Tune  ou  Tantre 
cause ,  et  changeaient  de  politique  à  chaque 
halte  nouvelle, 

L*endroit  où  nous  les  avons  rencontrés  était 
un  lieu  sauvage ,  semé  d'épaisses  broussailles, 
de  quelques  arbres  de  hante  futaie,  et  situé 
dans  le  Midlesex,  à  quatre  milles  de  Barnet. 
Quoique  le  comté  eût  été  parcouru  en  tout  sens 
par  les  Yorkistes  et  les  Lancastriens  les  jours 
précédents  et  le  jour  même,  la  nuit  était  calme, 
et  le  moindre  bruit  se  répétait  dans  les  gorges 
qui  séparent  le  comté  d'Hertford  de  celui  où 
nous  avons  laissé  nos  deux  voyageurs  au  guet, 

—  Nous  sommes  de  vrais  poltrons,  dit  le  page 
en  relevant  sa  jolie  tête,  pendant  que  son  com- 
pagnon gardait  toujours  sa  première  attitude  ; 
nous  prenons  un  renard  qui  se  promène  pour 
des  Yorkistes,  et  c*est  trop  d'honneur  que  nous 

'  leur&isons, 

Kilderkin  dédaigna  de  répondre  à  cette  plai- 
santerie. 

—  Continuons,  reprit Tenfant;  je  ne  pré- 
tends pas  gagner  mes  éperons  à  ce  métier... 

L*archer  saisit  brusquement  le  petit  bavard 
par  le  bras,  et  sans  prononcer  un  seul  mot ,  il 
le  serra  si  violemment,  que  ses  ongles  durent 
pénétrer  dans  les  chùrs.  Ange  comprit  le  sens 
de  cette  pantomine  et  Tendura  sans  bouger. 
Au  même  instant,  on  entendit  distinctement  le 
son  de  plusieurs  voix,  et  peu  après  le  froisse- 
îiieot  de  quelques  armures  contre  les  haliiers. 

—  Les  voilà,  dit  tout  bas  le  page.  —  Avais- 
je  tort,  répondit  de  même  le  soldat  1  ils  sont 
un<i  vingtaine,  au  moins,  et  je  les  suivais  de 
Toreilie  depuis  longtemps.  —Vous  avez  le  dia- 


ble au  corps,  reprit  le  page,  avec  «ae  prolbnde 
adoîration.  Qu'allons-nous  bireT  il  Cant  nous 
défendre...  —  Autant  vaudrait  nous  égoiger 
nous-mêmes,  ce  serait  aussitôt  terminé.  Chut! 
ils  viennent  à  nous,  les  damnés  U.  AUoosvite, 
alerte,  montez  sur  cet  arbre,  cadies-voiis  bien 
dans  les  branches,  j'espère  qu^ils  ne  trouveront 
que  moi ,  et  que  charmés  de  la  prise ,  ils  ne 
songeront  pas  à  vous.  —  Jamais!  —  Eh  !  qui 
diable  vous  prie  de  discuter  si  longten^»,  son- 
gez au  message  de  la  reine,  dépêchons,  dépê- 
chons; regardez  bien  dans  cette  direction,  si 
vous  voyez  des  panaches  blancs,  ce  sera  bon 
signe  ;  si  vous  voyez  des  casques  unis,  ce  sen 
bon  signe  encore;  si  vous  voyez  desécharpes, 
ma  foi ,  à  moins  d*un  miracle ,  nous  sommes 
perdus  I  allez  j'attends. 

Ange  croisa  ses  petites  jambes  autour  d*an 
jeune  chêne,  Tenlaça  de  ses  deux  bras  etgrùn- 
pa  jusqu'au  ûdle  avec  la  légèreté  d^un  écu- 
reuiL 

Kilderkin  demeura  au  pied  de  Tarfare,  sans 
fkire  le  moindre  mouvement.  On  n^enteadait 
plus  ni  VOIX  nf  cliquetis  d*armores,  mais  de 
temps  en  temps  quelques  pierres  roulantes, 
quelques  buissons  écartés,  annonçaient  que  des 
hommes  en.  troupe  approchaient  lentement  et 
avec  toute  la  précaution  que  prennent  des  édsi- 
reurs.  Le  page  se  laissa  glisser  jusqu^à  demi- 
distance  die  terre,  et  dit  à  Tarcher  de  manièrei 
n'être  entendu  que  de  lui  : 

—  U  y  en  a  vingt,  comme  ¥oos  Taviez  dît; 
je  vois  des  panaches,  mais  je  ne  peox  en  dis- 
tinguer la  couleur.  —  Sontrils  très  élevés,  rnoo 
filg)  .  Non.  —  Tant  pis  I  tant  pîsl..,  Qnt-îls 
des  écharpes?  —  Je  n'en  ai  pas  vu.  —  INeo 
soit  loué  1  Regardez  bien  encore. 

Auge  obéit,  et  redescendit  précipttammcaL 

*«  C'est  bien,  répondit  Kilderkin  avec  sang- 
froid  ;  remontez  à  voire  poste  et  n'en  bonga, 
quoiqu'il  arrive. 

Puis  le  brave  soldat  idla  s*asseoir  denièii 
une  broussaille  avec  une  rés^ation  héroïque. 
'  A  peine  le  page  était-il  établi  dans  les  bran- 
chages du  chêne,  à  peine  Kilderkin  était-il  as- 
sis à  la  place  qu'il  avait  choisie,  que  les  v^iix 
s'entendirent  clairement,  et  que  les  guerneis 
redoutés  de  nos  voiyageurs^  firent  résonnci,  à 
quelques  pas  de  là,  leurs  pcrtuisancs.  Plus  dé 
vingt  soldats  débouchèrent,  l'un  après  Tautre, 


LES  DERNIERS  RERVEN 


50t 


de  différents  sentiers  où  ils  s'étaient  engagés  et 
s*arrétèrent  pour  écouter.  L*un  deux  qui  pa- 
raissait commander  aux  autres  Tint  s'adosser  à 
Tarbre  qui  servait  de  refuge  au  page  :  ses  ar- 
mes ne  différaient  pas  de  celles  de  sa  troupe, 
mais  on  obéissait  à  tous  ses  gestes  avec  rcs^ 
pect  et  empressemenL 

—  Détachez-vous  aux  angles  de  cette  clai- 
rière, dit-il  à  voix  basse,  nous  sommes  à  bonne 
distance  de  Tarrière-garde,  et  si  Tennemi  tente 
de  nous  tourner,  nous  le  préviendrons. 

Les  soldats  se  dispersèrent  aussitôt,  mar- 
chant à  petits  pas  et  effleurant  le  terrain.  Kil- 
derkin  s'était  justement  blotti  dans  un  coin 
vers  lequel  se  dirigeaient  trois  éclaireurs;  il 
les  vit  arriver  et  se  glissa  dans  le  fourré  comme 
on  serpent  dans  un  buisson.  Au  froissement 
des  épines,  les  soldats  mirent  Tépée  à  la  main. 
La  fuite  devenait  impossible;  avant  même  que 
le  vieil  archer  eût  pris  le  temps  de  se  relever, 
il  était  saisi  et  menacé,  le  fer  sur  la  gorge  ;  on 
le  conduisit  au  chef  qui  lui  demanda»  toujours 
à  voix  basse  : 

"—  Qui  es-tu?  —  Un  traînard  de  Parmée  du 
roi,  répondit  Kilderkin  sans  se  troubler.  — •  De 
quel  roi?  reprit  le  chef  que  cette  réponse  ne 
satisfaisait  pas.  ~  D'Edouard  IV,  mon  gentil- 
homme ,  s'empressa  de  dire  le  prisonnier,  qui 
avait  reconnu  les  insignes  de  la  rose  blanche. 
^  Ah!  et  pourquoi  te  cachais-tu?  --  Je  crai- 
gnais de  rencontrer  les  révoltés...  »  Tu  mens  ! 
interrompit  brusquement  le  commandant;  et 
il  leva  le  pommeau  de  son  épée  pour  en  frap- 
per Tarchcr ,  qui  le  prévint  eu  lui  portant  un 
coup  de  poignard  terrible;  mais  la  lame  glissa 
sur  la  cuirasse  que  recouvrait  la  tunique  de 
rofTicter...  —  Assassin,  s'écria  celui-ci ,  sans 
déguiser  sa  voix,  tu  ne  mérites  pas  que  je  te 
louche  de  mon  épée. 

Puis ,  se  tournant  vers  les  soldats ,  il  leur 
dit: 

^  Faites-moi  une  corde  avec  vos  courroies 
d'arbalètes ,  mes  amis ,  et  pendez-moi  cet  es- 
pion. 

Kilderkin  se  laissa  garrotter  sans  opposer  la 
moindre  résistance. 

—  Attachez  la  corde  à  cette  branche,  ajouta 
rofTicier... 

Et  comme  il  levait  la  tète  et  la  main  vers  la 
branche  qu'il  voulait  indiquer ,  on  vit  cette 


branche  se  courber;  Ange  se  laissa  tomber  à 
terre  et ,  se  relevant  avec  la  légèreté  d'un  oi- 
seau, il  se  jeta  d'un  seul  bond  sur  le  chef,  qui 
recula  malgré  lui,  à  cette  apparition. 

Les  soldats  accoururent,  mais  quel  fut  leur 
étonnement,  lorsque ,  voulant  saisir  le  page , 
ils  le  virent  étroitement  pressé  sur  le  cœur  du 
capitaine  qui,  sans  proférer  un  seul  mot,  l'ac- 
cablait de  caresses  et  le  couvrait  de  baisers. 
Les  témoins  de  cette  scène  en  firent  tellement 
surpris,  qu'ils  s'oublièrent  eux-mêmes.  Kilder- 
kin abandonné,  se  rapprocha  de  son  jeune  com- 
pagnon ,  et  regarda  attentivement  le  guerrier 
qu'il  avait  voulu  tuer. 

—  Comment,  c'est  toi?  dît  enfin  le  chevalier 
de  Kerven.  avec  une  joie  qui  fit  explosion,  toi, 
mon  cher  petit  Ange,  toi  mon  bon  frère  !  mais 
je  rêve  !..  Est-ce  possible? regarde-moi,  regar- 
de-moi bien?— Eh  !  oui,  e^estmoi,  moi-même, 
ton  page,  ton  ami  le  fï^re  de  Margaret.— Pau- 
vre Margaret  !  dit  Henri  tristement,  laisse-moi 
donc  voir  tes  cheveux  blonds,  tes  grands  yeux, 
tes  petites  mains.  Oui,  c'est  bien  toi  !  Oh  !  cher 
Ange  !...  mais  explique-moi  ?  parle  donc  ?  J'en 
deviens  fou!  Et  vous?  ajouta  le  chevalier  en 
regardant  l'archer  de  très  près... 

Le  brave  montra  la  balafire  qui  lui  sillonnait 
le  front  et  la  joue. 

—  Kilderkin  I  s^écria  Henri...  et  je  voulais 
le  faire  pendre!...  Embrasse-moi,  vieil  ami,  je 
t'ai  pris  pour  un  damné  Torkiste.  —  Du  diable  ! 
si  je  vous  aurais  reconnu  sous  ces  guenilles  de 
rose  blanche,  sire  chevalier!.. 

Aussitôt  le  chevalier  ordonna  la  retraite  qui 
s'opéra  avec  tous  les  soins  qu'on  avait  pris  pour 
l'expédition. 

Henri ,  Kilderkin  et  le  page  marchaient  au 
centre  de  la  troupe ,  afin  de  pouvoir  se  racon- 
ter, tout  en  cheminant,  les  événements  qui 
avaient  rempli  les  longs  mois  de  leur  sépara- 
tion. 

Après  une  demi  heure  de  marche  la  troupe 
dutchevalier  de  Kerven  entra  dans  les  premières 
lignes  du  camp  des  Lancastriens. 

Le  plus  grand  calme  enveloppait  tons  ces 
hommes  dont  les  instants  étaient  comptt^s;  les 
gardes  seules  donnaient  signe  de  vie,  et  le  sol- 
dat dormait  en  attendant  un  terrible  réveil! 

Les  éckireurs  traversèrent  les  bivouacs  des 
troupes  Ugèrcs  il  iî  h  tlsivrc^  dépassèrent  la 


502 


LES  DERN1E21S  KERVEN 


cavalcrîo,  les  corps  francs,  les  volontaires,  les 
apïiliaircs,  et  débouchèrent  sur  une  place  d'ar- 
mes 011  étaient  parqués  les  lourds  canons.  Au 
milieu  le  cette  place  s*élevait  une  tente  à  trois 
pig^fio^s,  qui  faisait  flotter  au  vent  ses  ban- 
nières, et  qui  montrait  sur  sa  portière  Técusson 
de  WarwîcL  Deux  arquebusiers  veillaient  à 
rentrée  de  cette  habitation  guerrière,  et  quand 
le  chevalier  s'y  présenta,  les  deux  sentincUch 
la  défendirent  respectueusement.  —  Prévenez 
Sa  Seigneurie,  dit  Henri,  qu'un  messager  de  la 
reinedcmandeàlui  parler  sur-le-champ.—  My- 
lord  a  défendu  delc  troubler,  sire  chevalier  ;  il 
donne  audience  .—Est-ce  au  comte  d'Oxford? — 
Non  «capitaine;  J'ai  vu  entrer  la  barbe  blanche, 
il  y  a  une  heure  environ. 
A  ce  root,  le  cœur  du  page  battit  violemment 

—  Tl  faut  que  j'entre,  dit-il  à  la  sentinelle  d'une 
voix  ferme,  c'est  au  nom  de  la  reine.  —  Je  ne 
connais  ici  que  le  lord  comte,  et  ma  consigne, 
répondit  l'arquebusier,  en  examinant  de  latôte 
aux  pieds  celui  qui  lui  parlait.  —  Ce  brave  a 
raison,  ajouta  Kilderkin,  et  fait  bien  son  métier. 

—  Il  faut  que  j'entre,  vous  dis-je,  s'écria  le 
page  impatient,  et  il  s'élança  vers  la  portière 
qui  se  informa  sur  lui. 

LB  PÈLERIN. 

Arrivé,  d'un  bond,  au  milieu  de  la  tente, 
Ange  demeura  immobile  et  dans  l'attitude  du 
respect  ;  il  était  devant  le  comte  de  Warwick 
et  le  seigneur  de  Kerven.  Le  grand  duc,  in- 
terrompu d'une  si  brusque  façon,  se  retourna 
vers  laudacieux  enfant  ;  mais  l'expression  sé- 
vère de  son  regard  sembla  s'adoucir  à  sa  vue. 
Le  sire  de  Kerven  réprima  un  mouvement  de 
surprise,  et  rabattant  le  capuchon  de  sa  robe  sur 
son  visage,  il  se  leva  :  —  Vous  pouvez  vous 
retirer,  mon  père,  dit  Warwick. 

Le  vieillard  passa  dans  un  autre  comparti- 
ment de  la  tente.  Une  lampe  éclairait  faible- 
mcntlc  lieu  où  demeurèrent  en  tètc-à  tôle  le 
page  et  le  général  en  chef.  —  Qui  ôtcs-vousî 
demanda  le  comte.  —  Ange  de  Lamorge,  Mon- 
seigneur,  le  Gdèle  serviteur  de  la  reiiie  Mar- 
guerite.— Et  d'oîj  viens-tu?  mon  ami,  demanda 
Warwick,  qui  avait  reconnu  le  bel  enfant  d'Am- 
boise.  —  J'arrive  de  France,  et  je  suis  chargé 
par  notre  souveraine  de  vous  remettre  les  dé- 
pêches que  voici,  —  El  la  reine  ?....  —  Tai 


laissé  la  reine  en  pleine  mer;  cette  auguste 
princesse  voulant  vous  communiquer  quelques 
instructions,  avant  que  vous  n'attaquiez  l'Ariréc 
d'Yorck  m'a  confié  le  soin  de  remplir  uie  mis- 
sion qui  doit,  dit-elle,  ranimer  le  cou:âge  de 
vos  troupes.  —  De   quoi  s'agit-il  I  —  Lisez.... 

Le  comte  brisa  les  cachets,  et  répondit  an 
gracieux  ambassadeur.—  La  reine  me  fait  sa- 
voir qu'elle  abordera  à  Plymoulh  aussitôt  que 
les  vents  le  permettront;  sa  lettre  est  du  28 du 
mois  dernier,  comment  se  fait-il  que  tu  me 
la  remettes  seize  jours  après  sa  date  ? 

Ange  raconta  son  voyage  avec  tant  de  clarté 
et  de  précision,  que  le  comte  en  demeura  sur- 
pris. —  Je  vois  le  doigt  de  la  fatalité  dans  tout 
ceci,  murmura-t-îl! ,— Ne  voyez- vous  pas  plu- 
tôt une  faveur  de  la  Providence  dans  moa 
heureuse  rencontre  du  chevalier  de  Kerven? 
dit  le  page,  de  cette  petite  voix  timide  qui  lui 
gagnait  tous  les  cœurs. 

Le  comte  qui  se  promenait  à  pas  lents,  les 
bras  croisés,  s'arrêta  brusquement  et  regarda 
l'enfant  d'une  façon  interrogative  î  —  Si  la  h- 
talité  pesait  sur  vous  et  la  cause  royale.  Mon- 
seigneur, nous  eussions  donné  dans  un  parti 
yorkiste,  et  les  bonnes  nouvelles  que  je  vous 
ai  transmises  n'auraient  pu  vous  empêcher  de 
livrer  bataille  demain.  —  Appelle  tes  compa- 
gnons, interrompit  le  comte  sans  répondre  à 
l'observation  du  page. 

Ange  souleva  la  portière  et  dît  à  ses  deux 
amis  :  —  Venez  ! 

Puis  il  ajouta  en  regardant  les  deux  arque- 
busiers :  —  Par  ordre  de  mylord,  mes  braves. 

Henri,  Kilderkin  et  le  page  attendirent  eu 
silence  que  le  comte  leur  adressât  la  parole; 
celui-ci  était  tellement  absorbé  par  ses  réflexions 
qu'il  ne  remarquait  pas  la  présence  de  ceux 
qu'il  avait  fait  appeler  —  Chevalier,  dît-il  cnBo, 
qu'avez-vous  remarqué  dans  votre  découverte? 
—  Tout  était  calme  et  tranquille,  monseigneur, 
j'ai  battu  le  pays  dans  toutes  les  directions,  et 
je  ne  pense  pas  que  l'ennemi  puisse  arriver  par 
notre  arrière-garde.  —  Ces'  bien....  Kilderkin, 
ajouta  le  lord  en  s'arrêtant  devant  l'archer,  on 
te  cite  avec  raison  comme  un  brave  cl  intelli- 
gent soldat  ;  ta  conduite  dans  celte  dernière  oc 
casion  mérite  rue  récompense  :  je  t'attache  spé- 
cialement à  ma  personne,  et  pour  te  prouver 
que  je  t'apprécie,  je  vais  te  Caire  un  présent 


LES  DERNIERS  KERVEN 


503 


digne  de  toi.Warwickà  ces  mots  détacha  d'une 
pancplie  la  plus  belle  de  ses  masses  d'armes, 
<iu*il  présenta  au  fidèle  Lancastrien,  en  lui  di- 
sant :  Je  m*eo  suis  servi  pendant  deux  ans,  songe 
à  ce  qu'elle  t'impose.  Kildcrkin,  ému,  troublé, 
ravi,  idisa  fcs  mains  du  comte.  —  Allons,  à 
demain,  ajouta  Warwick  ;  prenez  le  repos  qui  ' 
vous  est  nécessaire,  chevalier  de  Kcrvcn  ;  je  ' 
crois  TOUS  faire  plaisir  en  vous  laissant  votre  ! 
jeune ami.Veillcz  sur  lui,nc  Texposcz  pas  trop;  | 
Adieu,  vous  n'avez  que  trois  heures  à  dormir, 
profilcz-cn. 

Et  les  deux  amis  se  retirèrent  sous  la  tente 
du  chevalier  de  Kerven  où  ils  passèrent  le  reste 
de  la  nuit  à  parler  de  Margarct 

Le  lendemain  matin  les  hommes  d'armes 
d'Henri  de  Kerven  apportèrent  les  armures  ;  le 
chevalier  attacha  lui-même  la  cotte  de  mailles 
de  son  ami,  arrêta  toutes  les  pièces  qui  com- 
posaient son  équipement,  couvrit  ses  beaux 
cheveux  d'un  casque  léger  mais  éprouvé,  que 
surmontait  un  panache  blanc,  et  fixa  des  épe- 
rons d'or  à  ses  talons.  Puis,  admirant  le  gra- 
cieux enfant  qui  marchait  avec  la  fierté  d'une 
Minerve,  il  lui  demanda  :  —  N'es-tu  pas  gêné 
dans  tes  mouvements?  —  Je  ne  suis  gêné  que 
pour  t'embrasser,  mon  chevalier,  répondif  le 
glorieux  paladin. 

Pendant  qu'Henri  revêtait  sa  lourde  armure, 
il  faisait  des  questions  à  son  écuyer,  et  comme 
il  lui  demandait  s'il  avait  quelque  nouvelle  de 
Quit  à  luf  apprendre,    le  soldat   répondit  : 

—  Aucune,  Monseigneur,  si  ce  n'est  que  j'ai 
reçu  la  visite  de  la  Barbe  blanche,  le  bon  pèle-, 
rin,  vous  savez,  l'ami  des  archers.  11  est  venu 
faire  sa  ronfle  dans  ma  tente  et  dai>s  plusieurs 
autres  sans  doute  ;  il  rh'a  interrogé  sur  le  mé- 
tier, a  examiné  avec  soin  toutes  mes  armes,  et 
m'a  bien  recommandé  de  veiller  sur  vous  deux, 
mes  maîtres.  —  C'est  singulier,  dit  Henri,  en 
teignant  "son  épéc  et  son  poignard  ;  ce  bon  pé. 
Qitcnt  me  suit  partout,  sans  jamais  m'adresser 
<a  parole;  il  fuit  même  mon  entretien,  et  voilà 
piusir^urs  fois  qu'il  s'occupe  de  visiter  mes  ar- 
cieset  mes  chevaux.  Comprends-tu  cela?  Ange. 

—  Monseigneur,  c'est  sans  doute  votre  provi- 
dence, répondit  le  page  avec  gravité,  et  il  ajouta 
tout  bas  :  Pauvre  bon  père  !  —  Prends  celte 
écharpe,  dit  Henri,  sans  s'arrêter  davantage  au 
fécit  de  son  écuyer,  prends  ce  poignard  et .' 


cette  épée  ;  je  ne  veux  pas  te  charger  d'armes 
trop  lourdes. 

Puis  il  ouvrit  la  cassette  de  Margarct,  et  mit 
plusieurs  lettres  sous  son  justaucorps:  voilà 
mon  talisman,  dit-il,  et  se  tournant  vers  l'écus- 
son  des  Kerven,  peint  sur  une  tapisserie,  il 
ajouta  d'une  voix  pieuse  :  Mon  père,  inspirez- 
moi  ;  faites  que  votre  fils  soutienne  aujourd'hui 
la  gloire  de  vos  armes,  et  s'il  meurt,  soyez  bé- 
ni I...  Allons,  enfants,  reprit-il  avec  fcuȈ  che- 
val, et  vive  Lancastre  ! 

—  Monseigneur  a-t-il  passé  une  bonne  nuit? 
demanda  le  page  malicieux,  en  sortant  de  la 
tente.  —  Un  peu  agitée,  répondit  le  chevalier» 
sur  Je  même  ton. 

LA  BATAILLES 

Malgré  les  ordres  sévères  du  comte  de  Wai^ 
wick,  le  camp  lancastrien  s^éveillait  bruyam- 
ment. Les  lieutenants  du  grand  capitaine  foi^ 
niaient  leurs  bataillons  avec  impatience.  Les 
valets  de  l'armée  levaient  les  tentes,  chargeaient 
les  chariots,  et  gagnaient  le  poste  retranché 
qui  leur  avait  été  désigné.  Les  chefs  et  les  sol- 
dats s'appelaient  et  se  parlaient  à  voix  basse  ; 
mais  la  précipitation  que  chacun  mettait  às'ap> 
prêter  et  à  prendre  son  rang  causait  un  bour* 
donnement  immense  qui  devait  porter  aux  Yor> 
kistes  le  salut  de  guerre,  terrible  avant-coureur 
des  mêlées.  Warwick  était  là,  Warwick  était 
partout. 

L'armée  allait  s'ébranler  lorsque  l'archer 
Rilderkin  s'approcha  du  comte  de  Warwick  et 
lui  dit  qu'un  pariementairc  demandait  l'entrée 
du  camp. 

—  Fais-le  venir  ici,  répondit  le  comte,  puis, 
ayant  ordonné  aux  officiers  qu'il  avait  désignés 
pour  commander  les  différents  corps  de  diriger 
leurs  troupes  sur  les  points  indiqués  et  de  le 
rejoindre  promptement,  il  attendit  leur  retour 
et  l'arrivée  du  parlementaire. 

On  entendit  bientôt  rouler  l'artillerie  de  deux 
côtés  différents,  et  le  cliquetis  des  armures  an- 
nonça que  les  troupes  étaient  en  marche.  Les 
lords  et  chevaliers  revinrent  rendre  compte  à 
leur  chef,  et,  au  même  instant,  Kilderkm  ap- 
parut, suivi  d'un  cavalier  armé  de  toutes  pièces» 
qui,  s'adressant  à  Warwick,  lui  dit:  ^ 

—  Je  viens,  milord,  par  ordre  du  duc  de 
Clarence,  vous  entretenir  en  particulier  ;  nos 


504 


LES  DERNIERS  KERVEN 


moments  sont  comptés ,  Votre  Seigneurie  dai- 
gnera-t-clle  m'entendre  ?— Qui  que  vous  soyez, 
messire,  et  quel  que  soit  votre  message,  par- 
lez haut  devant  tous  mes  nobles  amis;  au  mo- 
ment d'en  vcnii  aux  mains,  je  ferme  foreille 
aux  conûdences...  Nous  écoutons,  parlez.  —Ve- 
nant de  la  part  du  prince,  mon  message  n*im- 
porte  qu*à  vous  seul.  —  Parlez,  vous  dis-je... 
ou  repartez,  répondit  le  comte  avec  noblesse. 
—  Le  duc  de  Clarcnce,  en  vous  montrant  la 
ruine  où  vous  courez,  mylord,  en  vous  prédi- 
sant que  la  bataille  qui  se  prépare  n^aura  pour 
vousqu^un  inévitable  résultat,  la  défaite,  vous 
rappelle  qu*il  vous  est  allié  par  le  sang,  et  que 
8on  crédit  sur  son  frère  et  roi  Edouard,  peut 
vous  faire  trouver  grftee  devant  le  vainqueur. 
U  tous  exh(Nle  donc  à  reconnaître  la  souve- 
faineié  que  voua  tentez  en  vain  de  combattre  ; 
Û  TOUS  conjure  d*arborer  la  Rose  Blanche»  et 
4e  joindre  vos  troupes  aux  troupes  royales, 
vous  promettant  un  retour  de  finveur  digne  de 
votre  grand  nom. 

Le  comte  écouta  ces  propositions  d*ua  air 
calme  en  apparence;  les  guerriers  qui  Tentou- 
raient  éprouvaient  une  émotion  saisissante  ;  on 
avait  vu  tant  de  fois,  dans  ce  siècle,  les  chefs  de 
parti  sacrifier  kur  gloire  à  leurs  intérêts,  que 
chacun  pouvait  douter  de  ce  qu*allait  répondre 
Tanoien  général  d'Edouard  et  le  beau-père  de 
Clarence.  Enfin  Torage  qui  grondait  dans  le 
aeki  de  Warvick  éclata  :  il  poussa  son  cheval 
contre  celui  du  cavalier  d*Tork  et  lui  dit  avec 
une  colère  froide  et  digne  :  a  Insolent  1  va  dire 
à  ton  maître  que  Warwick,  fidèle  h  sa  parole, 
est  un  autre  homme  que  le  faux,  le  traître  et 
parjure  Clarence;  dis-lui  que  mou  épée  est  le 
seul  arbitre  que  j'invoque  entre  mes  ennemis 
et|moi...  Retire-toi...  Qu'on  le  reconduise, 
igouta-t-il  froidement,  en  s'adressant  à  Kil- 
derkin(l). 

A  ces  nobles  paroles,  les  assistants  firent  en- 
tendre un  murmure  d'admiration,  et  Ange  dit 
tout  bas  à  son  frère  : 

*-  Ce  n*est  point  un  homme,  c^est  un  dieu  ! 

—  A  vos  postes,  seigneurs  et  mylords,  dit 
le  comte  ;  souvenez-vous  qu'au  cas  où  je  suc- 
Ci)  Le  dae  de  Clarence  ,*en  arrivant  en  Angleterre 
avait  abandoané  lardae,  et  était  passé  avec  ses  trou- 
pet  au  service  d'Êdoaard. 


cômbcraîs  tout  d*abord,  le  commandement  de 
Tarmée  revient  au  marquis  de  Montague,  pois 
au  comte  d'Oxford,  enfin  au  duc  d'Exeter.  Et 
pour  vous  mieux  convaincre,  ajouta-i-il,  de 
mes  résolutions  et  du  désir  que  j'ai  de  vaincre 
ou  de  périr,  je  mets  pied  à  terre  et  ne  veux 
combattre  qu'avec  l'infanterie.  Disant  cela,  le 
comte  donna  son  cheval  à  Ange  de  Lamorge  et 
ajouta  : 

—  A  toi  l'honneur  de  remplacer  ton  parrain, 
gentil  chevalier,  ce  coursier  te  portera  bonheur! 

Ange,  au  comble  de  la  joie,  ne  trouva  pas 
un  mot  pour  remercier.  Fièrement  cambré  sur 
son  beau  destrier,  nul  n'était  son  égal  :  chacun 
l'admira  et  le  comte  lui-même  ne  put  s'empê- 
cher de  sourire  à  son  charmant  orgueil. 

L'armée  d'Edouard  avait  déjà  fait  un  moiH 
vcment;  et  comme  pour  favoriser  les  plans  de 
Warwick,  le  prétendant  avait  placé  son  infan- 
terie légère  et  ses  arbalétriers  au  centre. 

Warwick  contemplait  avec  joie  l'ordre  qa  il 
avait  adopté,  et  au  premier  coup-d'œil  on  défait 
croire  que  les  deux  années,  confiantes  dans 
leur  courage,  avaient  né^igé  toute  tactique 
pour  s'aborder  corps  à  corps,  masse  contre 
masse,  résolution  qui  annonçait  un  de  cescooh 
bats  gigantesques  où  le  vaincu  laisse  au  vain- 
queur, avecla  vie,  un  triomphe  à  jamais  assuré. 

—  Ils  sont  à  nous  !  s'écria,  radieux,  le  héros 
de  la  Rose  Rouge  ;  je  sens  renaître  en  moi  le 
génie  de  la  victoire!  —  Approchez,  sire  de  La- 
morge, courez  à  toute  bride  vers  le  duc  d'Eie- 
ter,  qui  est  en  première  ligne,  ordonnez-lui  de 
se  porter  en  avant,  allez...  Ange  lança  son 
cheval  au  galop,  et  la  cok>nne  s'ébranla. 

—  A  moi,  mes  gentilshommes!  dît  le  comte, 
et,  suivi  des  auxiliaires,  il  gagna  le  corps  prin- 
cipal qui  se  mit  en  mouvement. 

—  Joignez-vous  aux  francs  archers,  mes 
amis,  s'écria  Warwick,  et  approchez  ces  pol- 
trons le  plus  près  qu'il  vous  sera  possible  ;  lors- 
qu'ils vous  chargeront  avec  confiance,  battez 
en  retraite  sans  précipitation. 

Obéissant  à  l'ordre  quMs  avaient  reçu,  les 
chevaliers  se  portèrent.sur  le  front  de  l'annce 
et  commencèrent  aussitôt  l'escarmouche.  Ils 
furent  rudement  accueillis  par  les  arbalétriers 
d'Edouard  qui,  après  avoir  échangé  quelques 
traits  s'avancèrent  résolument  Loo^mps  les 
Lancastriens  tinrent  pied,  disputant  le  terrain 


LES  DERNIERS  KER  YEN 


509 


arec  archarnement^  [Usant  même  reculer  Ten- 
oemi  qae  eette  résistance  opiniâtre  étonnait 

—  Cette  pédaille  tient  mieux  que  je  Taurais  cru, 
(fit  Henry  de  Kerven  au  comte  de  Warwick. 

—  Remercions-en  le  ciel,  chevalier,  car  War- 
wick  Tamuse  dans  ce  moment  —  Monseigneur, 
(fit  Ange  de  Lamorge  au  comte ,  si  vous  or- 
donniez la  charge,  rien  ne  pourrait  nous  arrê- 
ter, ce  me  semble?  Le  général  regarda  Tenfant, 
et  lui  répondit  atec  Lonté  :  —  Un  peu  de  pa- 
tience, mon  beau  page;  puis,  se  penchant  vers 
le  chevalier  de  Kerven,  il  étendit  le  bras  en 
avant,  et  lui  parla  à  voix  basse. 

Henri  s*élança  an  premier  rang  des  combat- 
tants, son  jeune  ami  le  suivit  côte  à  c6tc  ;  au 
cri  de  vive  Lancastre,  les  défenseurs  de  la  Rose- 
Rouge  se  précipitèrent  sur  les  troupes  légères 
dtkiouard. 

Warwick  s^était  arrêté  sur  une  petite  émi- 
nence  d*ou  il  découvrait  tout  le  champ  de  ba- 
taille. La  visière  levée,  Tépée  au  fourreau,  le 
front  calme  et  le  cœur  froid,  ce  guerrier  fameux 
contemplait  la  multitude  qui  s*agitait  autour 
de  lui.  U  s'assura  que  les  commandants  des 
corps  de  droite  et  de  gauche  étaient  bien  à  leur 
poste;  il  fit  avancer  son  arrière-garde  formée 
de  toute  sa  cavalerie  réservée,  comme  celle 
d*Ëdouard,  dérobant  par  ce  mouvement  Tab- 
sence  des  détachements  confiés  aux  comtes 
d*Oiford  et  de  Torcy.  Enfin  il  battit  des  mains 
à  la  vue  de  la  trouée  qu'Henri  de  Kerven,  d*Es- 
sex  et  leurs  braves  soldats  venaient  de  faire  dans 
les  rangs  d*York.  Cependant,  son  front  se  char- 
gea tout-à-coup  d'un  nuage,  et   il  s'écria: 

—  Ils  vont  trop  loin  !  en  retraite,  en  retraite! 
Bravo,  d'Esscx!  bravo,  Kerven  I  Par  Saint- 
Georges,  ils  ont  bien  pris  le  moment  !  c'est 
cela.....  très  bien  !  Ck)nnaisscz-vou8  ce  cheva- 
lier qui  porte  une  armure  noire,  ipessire  de 
TAiglet  ~  Non,  Monseigneur,  vous  parlez  sans 
doute  de  celui  qui  n'a  qu'une  seule  plume  à 
son  casque  î  ~  Une  plume  d'autruche,  préci- 
sément.... c^cst  Edouard  !  —  Permettez-moi 
de  vous  quitter,  mylord  î  — Pourquoi  î  —  Vous 
driez-vous  me  faire  perdre  un  pari  d'honneur? 

—  Eh!  bon  Dieu?  ces  Français  sont  d'une 
fougue  incroyable  ;  craignez-vous  qu'il  n'échap- 
pe...» Bien,  mes  archers,  très  bien,  continua 
le  comte  en  surveillant  toujours  le  combat  ;  al- 
lons, décidez-vous,  vieux  braves,  à  tourner  les 


talons.  Nous  y  voilà  !—  Eh  quoi,  Monseigneur! 
s'écria  l'impatient  de  l'Aigle,  le  prince  les  chas- 
se devant  lui  ?  —  N'allez  pas  trop  vite,  bienl 
retournez-vous,  lâchez  pied,  c'est  cela,  continua 
Warwick,  trop  occupé  pour  répondre  à  l'étour- 
di gentilhomme. 

Une  flèche  lancée  par  un  bras  fort  vint  (Vap- 
pcr  le  cou  de  cygne  qui  surmontait  le  cimier 
du  comte,  et  tomba  à  ses  pieds.  — Monseigneur, 
amenez  votre  visière,  dit  de  l'Aigle,  songez  que 
tous  ces  soldats  ne  comptent  que  sur  vous. 
Warwick  se  baissa,  ramassa  la  flèche  et  s'écria: 
—  Taccepte  ton  défi,  noble  prince  ;  mais  ce 
n'est  pas  toi  que  je  veux  abattre,  c'est  ton  trou- 
peau.... Ce  dard  impuissant,  dit-il  au  chevalier 
français,  sort  du  carquois  d'Edouard  ;  voici  la 
Rose  blanche  sculptée  sur  le  bois....  Puis,  fer- 
mant sa  visière  et  mettant  l'épéc  à  la  main,  il 
descendit  a  grands  pas  le  monticule. 

Les  troupes  de  Kerven  et  du  duc  d'Exeter  si- 
mulaient une  retraite  avec  tant  d'habileté,  que 
l'ennemi  dut  les  croire  en  pleine  déroute. 

Les  Lancastriens  repassèrent  sur  le  terrain 
que  leur  général  venait  d'abandonner;  les 
soldats  d'Edouard,  emportés  à  leur  poursuite, 
les  chassaient  en  triomphe,  ou  les  repoussaient 
avec  vigueur  quand,  pour  mieux  donner  le 
change,  ils  reprenaient  l'olTcnsive. Tout-à-coup, 
Warwick  se  jeta  un  peu  à  droite  ;  dans  la  di- 
rection du  bois  deSaint-Alban,  prêtant  ainsi  le 
flanc  gauche  pour  attirer  l'ennemi  sur  ce  côté 
et  sur  son  front,  manœuvre  qui  exposait  les 
Yorkistes  à  l'attaque  des  deux  embuscades.  Au 
même  instant,  Clarence  et  Gloccster  se  trou- 
vaient en  rase  campagne,et  pouvantse  déployer 
en  arrière  du  centre,  ils  le  débordèrent  h 
la  fois  et  s'élancèrent  à  la  poursuite  des  fuyards 
Ce  fût  alors  qu'on  vit  s'élever  de  Bamet  et  de 
l'abbaye  de  Tavislock  deux  épais  nuages  de  fu- 
mée immédiatement  accompagnés  de  deux  dé- 
tonations formidables  qui  ébranlèrent  les  val- 
lons et  arrêtèrent  tous  les  bras  levés  pour  frap- 
per. Profitant  de  la  surprise  d'fidouard,  War- 
wick se  retourna  comme  un  lion  traqué  et  s'é- 
lança sur  l'ennemi  en  poussant  le  terrible  cri 
de  guerre  qui  faisait  trembler  ses  propres  sol- 
dats. Une  seconde  salve  d'artillerie  joncha  la 
terre  de  cadavres  et  remplit  les  airs  d'un  bruit 
solennel!  puis,  à  la  voix  du  canon  succédèrent 
les  cris  des  hommeB,Ies  trépignements  des  che- 


LES  DBRNIBRS  £BRVEN 


\raux,  le  cliquetis  des  armures.^,  et  du  bois  do 
SaiDt-Alban  et  du  cimetière  de  Thorn»  les  es- 
cadrons de  Montague  et  de  lord  Fitz-Hug  euta- 
mèrcnt  deiix  charges  impétueuses  qui  les  dé- 
robèrent aux  yeux,  dans  des  flots  de  poussière. 
—  Maintenant,  dit  Warwick  au  chevalier  de 
Kerven,  si  le  comte  d'Oxford  les  prend  à  revers, 
avec  les  corps  légers  d*avant-garde,  vous  verrez, 
messire,  la  plus  belle  des  déroutes.  —  Oh!  Tad- 
roirable  vacarme,  mon  frère,  dit  le  page....  Quel 
est  ce  chevalier  monte  sur  un  cheval  noir,  là- 
bas  ?  —  C'est  Edouard,  s'écria  Henri,  et  il  pous- 
sa droit  au  prince.  —  Le  ciel  nous  favorise, 
dit  le  baron  de  TÂiglc,  qui  dépassa  un  moment 
le  chevalier. 

Edouard  secondé  par  ses  lieutenants,  essayait 
de  rétablir  Tordre  dans  son  armée,  les  vétérans 
de  War^v'ick  ne  rencontraient  plus  que  des  hom- 
mes effrayés,  et  les  ramenaient  Tépoc  dans  les 
reins  vers  le  plateau  qu'ils  avaient  occupé  pen- 
dant la  nuit...  lorsque  ^cs  cris  aigus  partis  de 
l'avant-gardc  apportèrent  ces  mots  aux  vain- 
queurs :  Trahison  !  trahison  1 

Au  même  instant,  Kilderkin  s'approcha  du 
comte  et  lui  dit  tout  bas  :  Oxford  vous  trahit, 
il  est  en  fuite.  —  Oxford  en  fuite?  s'écria 
Warwick:  c'est  impossible..,. 

Un  cavalier  du  corps  de  Montague  arriva  de 
toute  la  vitesse  de  son  cheval  et  dit  avec  terreur 
au  comte  :  Mylord ,  le  marquis  de  Montague 
vous  fait  dire  qu*il  faut  battre  en  retraite,  car 
le  lord  Fitz-Hug  !  a  passé  à  l'ennemi.  —  Lord 
Fitz-Hug  !  répéta  de  nouveau  le  comte....  c'est 
un  rcvc....  et  que  devient  Montague?  —  Il 
s'cfibrcc  de  vous  rejoindre  ;  nous  avons  été  écra- 
sés par  le  duc  de  Gloccster  que  nous  avions 
déjà  chassé  à  plus  de  deux  milles.  Goinmc  nous 
allions  nous  unir  à  la  cavalerie  du  lord,  nous 
l'avons  vu  se  jeter  sur  les  francs  archers  du 
comte  d'Oxford  qui,  surpris  de  cette  trahison, 
n'ont  pu  soutenir  une  double  attaque.... — Vive 
Lancastrc  !  s'écria  le  comte  ;  à  moi...  tue,  tue... 
et  les  soldats  du  duc  d'Cxeter  poussèrent  l'en- 
neaii  avec  une  vigueur  nouvelle.  —  Monsei- 
gneur, dit  Ange  de  Lamorgc  dont  le  cheval 
ruisselait  d'écume,  le  comte  de  Torcy  vous  fait 
dire  qu'il  est  sans  secours  et  aux  prises  avec 
toute  la  cavalerie  du  duc  de  Clircnce  :  le  lord 
Fitz-Hug  ayant  commis  une  méprise  et  chargé 
les  archers  d'Oxford,  a  dû  succomber  sous  les 


coups  du  duc  de  Gloccster.  ~  Ces!  donc  loi 

qui  me  poursuis,  fatalité!  dit  le  comte  :  e|  r 
redressant  avec  une  magnifique  grandeur,  il 
ajouta  :  Voilà  le  dernier  jour  que  j'avais  rêvé. 
Dieu  les  fit  tous  beaux  pour  ma  famille....  Pois 
il  envoya  l'ordre  au  comte  de  Torcy  de  se  re- 
tirer sur  Barnet  ;  à  Montague,  à  Oxford,  an  lord 
Fitz-Hug  de  rallier  leurs  fuyards  et  de  venir 
grossir  le  nombre  des  derniers  combattants. 

Cependant,  Edouard  ayant  appris  ce  qui  se 
passait  à  son  arrière-garde  et  sur  les  flancs  de 
son  armée,  ranima  le  courage  dos  siens;  et 
bientôt,  renforcé  de  l'appui  de  ses  deux  frères 
qui  avaient  défait  Montague,  Oxford  et  le  lord 
Fitz-Hug,  il  reprit  l'ofi'ensive,  attaqua  Warwick 
avec  cette  confiance  que  donne  la  joie  du  triom- 
phe ;  et  un  combat  furieux  s'engagea  entre 
ces  redoutables  adversaires.  On  se  battait  corps 
à  corps,  et  les  chevaliers,  engagés  de  trop  près 
pour  pouvoir  se  servir  de  leurs  lances,  Icsavaient 
jetées  et  s'abordaient  l'épce  au  poing. 

Warwick  ne  s'était  pas  encore  engagé  sérieu- 
sement de  sa  personne  ;  il  regardait  d'un  œil 
morne  et  calme  le  désordre  sanglant  qui  ré- 
gnait autour  de  lui  ;  appuyé  sur  la  garde  de  son 
épéc,  il  semblait  attendre  que  le  tumulte  fût 
plus  digne  de  lui. 

Un  chevalier»  souillé  de  poussière  et  de  fange 
s'approcha  ;  son  casque  était  à  demi  brisé  sous 
les  coups  qu'il  avait  reçus  ;  son  cheval,  inondé 
de  sueur,  perdait  son  sang  sous  Té^éron,  et  ses 
flancs  palpitants  indiquaient  qu^il  venait  de 
fournir  une  longue  course.  L'armure  du  guer- 
rier portait  les  preuves  d'un  combat  acharné; 
l'écusson  brodé  sur  sa  poitrine  était  lacéré, 
mais  on  y  vovait  encore  l'étoile  rayonnante  des 
comtes  d'Oxford.  —  Warwick,  dit-il,  tout  est 
perdu!  sauvez  les  débris  de  notre  malheureuse 
armée.  —C'est  vous,  Oxford?  répondit  le  comte, 
vous  qu^on  accusait  de  trahison  !  —  Lord  Filz- 
Hug,  interrompit  le  guerrier...  ~  C'est  donc  lui 
qui  est  le  traître  ?  —  Lord  Fitz-Hug,  ou  plutôt 
ses  gens  d'armes,  ont  pris  mes  arbalétriers  pour 
des  Yorkistcs;  ma  devise  est  cause  deccttà 
erreur  maudite,  Edouard  ayant  paré  son  armée 
du  soleil  des  comtes  de  March.  An  lieu  de  se 
donner  la  main  pour  achever  leur  victoire,  nos 
troupes  se  sont  mutuellement  char{rées  avec 
fureur,  et  Gloccster  a  profité  de  cette  horrible 
mêlée  pour  nous  tailler  en  pièces....  -^  Où  est 


LES  DERNIERS  KERVEN 


801 


le  lordY  —  Mort»  comme  on  héros.,..  Fuyez 
fayez!  songez  que  notre  cause  n*a  que  vous 
pour  soutien;  partez....  je  vais  faire  cesser  ce 
carnage  inutile.  —  Fuir!  fuir!  s'écria  le  comte 
avec  une  colère  sublime....  Enfants,  pas  de 
quartier  !  Voici  Warwick  ! 

Et  il  se  précipita  aux  premiers  rangs,  suivi 
de  son  frère  Montague,  qui  mit  pied  à  terre 
pour  combattre  et  mourir  à  ses  côtés. 

La  fleur  de  la  chevalerie  anglaise  était  en 
{M^sence,  les  généraux  lancastriens  entouraient 
leur  chef.  Le  comte  de  Torcy,  le  baron  de  T Ai- 
gle et  le  chevalier  de  Kerven  faisaient  merveille  ; 
et  ces  vaillants  guerriers  vendaient  cher  une 
victoire  qu'ils  ne  pouvaient  plus  conserver.  —  A 
moi,  Faudoas  !  s'écria  de  l'Aigle»  qui,  après 
avoir  renversé  deux  chevaliers  d'York,  était 
parvenu  jusqu'au  prince.  —  A  moi,  mon  frère  ! 
dit  à  son  tour  Ange  de  Lamorge,  en  se  préci- 
pitant au  milieu  des  épécs. 

Edouard,  assailli  par  les  quatre  chevaliers, 
recula  pour  prendre  champ  ;  maispromptcomme 
la  foudre,  Henri  de  Kerven  déchargea  un  coup 
de  masse  d'armes  sur  son  casque,  et  brisasa 
couronne.  Aumème  instant,  le  cheval  d'Edouard 
ût  un  bond  prodigieux  et  s'abattit.  Ange  avait 
mis  pied  à  terre  et  s'était  glissé  en  rampant, 
jusque  sous  les  pieds  du  coursier  qu'il  avait 
éventré.Les  lords  Say  Bernes  et  Cromwel  se  je- 
tèrent entre  le  prince  et  les  assaillants.  Vingt 
bras  menacèrent  la  tète  du  valeureux  enfont. 
Le  chevalier  de  Kerven  le  prit  par  la  main  et 
rcnleva  de  la  mêlée,  pendant  que  de  l'Aigle  et 
Faudoas  garantissaient  sa  retraite.  —  Si  tu 
fais  encore  de  ces  prouesses,  je  me  fais  tuer, 
dit  le  chevalier,  pendant  qu'il  rajustait  l'armure 
du  page  et  le  remettait  en  selle.  —  Je  voulais 
gagner  le  pari,  répondit  le  bel  enfant....  main- 

cnant  je  t'obéirai. 

Ils  retournèrent  au  combat,  et  trouvèrent  le 
comte  de  Warwick,  le  duc  d'Exeter,  le  marquis 
de  Montagne  et  le  comte  de  Torcy  aux  prises 
avec  les  chevaliers  d'York.  Une  lutte  terrible 
s'était  engagée  sur  les  corps  des  barons  de  l'Ai- 
gle et  de  Faudoas,  tombés  bravement  la  face  à 
l'cnncnit. 

A  la  vue  de  ces  deux  cadavres  couverts  de 
blessures,  Ange  sentit  ses  yeux  se  mouiller  de 
larmes  et  son  cœur  faiblir  ;  il  dit  au  chevalier  : 
—  Ami,  i'ai  peur  ! 


I     Henri  lui  tendit  la  main  et  répondit  :  pauvre 

I  enfant,  courage!  songe  à  ton  père  !...•  tiens 

ferme,  n'attaque  pas,  ne  me  quitte  pas.  —  Mais 

c'est  pour  toi  que  j'ai  peur,  cher  frère,  pour  loi 

seuL 

Henri  s^élança  au  même  moment  sur  le  lord 
Gromwell,  qui  tenait  l'épéc  haute  en  menaçant 
le  page  d'un  coup  qui  l'eût  renversé.  Le  che- 
valier frappa  le  lord  en  pleine  poitrine,  et  avec 
tant  de  vigueur,  qu'il  tomba  sur  la  coupe  de 
son  cheval.  Un  second  coup  l'acheva. 

Le  comte  de  Warwick  faisait  des  efforts  héroï- 
ques pour  parvenir  jusqu'au  prince  et  jusqu*au 
duc  de  Clarence.  Il  ne  s'attachait  qu'à  l'espoir 
de  tarir  dans  le  sang  du  chef  de  la  maison 
d'York  la  source  d'une  guerre  qui  coûtait  au 
pays  tant  de  larmes.  Mais  Edouard  et  son  frère 
connaissaient  trop  la  valeur  et  le  bras  du  comte 
pour  accepter  les  défis  qu'il  leur  jetait;  assurés 
de  leur  triomphe,  ils  se  rclircrcnt  du  champ 
de  bataille,  laissant  à  leurs  lieutenants  le  soin 
d'organiser  la  poursuite  des  vaincus.  Tout-à- 
coup  le  comte  s'arrêta,  joignit  les  mains,  et 
laissant  échapper  son  épce,  il  s'affaissa  sur  ses 
genoux....  sa  bouche  ouverte  pour  parler  se 
remplit  de  sang,  il  tomba,  leva  les  yeux  au  ciel 
et  expira:  une  flèche,  lancée  par  une  main 
obscure,  avait  frappé  son  grand  cœur. 

Montagne  mit  le  pied  sur  la  blessure  de  son 
frère  et  combattit  dans  cette  position  sans  re- 
culer d'un  pas,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  subi  le  môme 
sort. 

L'Angleterre  venait  de  perdre  les  deux  gloires 
de  ses  armées! 

La  mort  de  Warwick  et  de  Montagne  avait 
fait  cesser  le  combat  qui  n'était  plus  qu'une 
boucherie.  Les  troupes  d'York,  obéissant  à  la 
volonté  de  leur  souverain,  ne  faisaient  quartier 
qu'aux  soldats,  et  frappaient  les  nobles  sans 
pitié.  Henri  et  le  page  résistaient  encore;  cepen- 
dant, lorsqu'une  main  vigoureuse  saisit  le  che- 
valier par  le  bras.  —  La  reine  est  à  Plymouth! 

C'ctaitrarcherKiiderkin  qui,  couvert  desang, 
après  avoir  soutenu  son  général  et  reçu  son 
dernier  soupir,  voulait  arracher  à  la  mort  deux 
nouvelles  victimes. 

Cinq  cavaliers  s'élancèrent  au  galop  sur  la 
route  de  Plymouth; ils  traversèrent  le  camp 
lancastrien,  les  larmes  aux  yeux,  la  rage  au 
cœur.  —  Nos  pauvres  amis  sont  tous  morts,  dit 


B08 


LES  DERMICRS  KBR^CN 


le  comte  de  Torcy,  et  la  reine  est  cncoTe  une 
fois  détrônée,  —  Le  comte  d'Oiford  et  le  mar- 
quis de  Courtenay  ont  pris  la  route  d^Ëcosse, 
répondit  Kilderkin  ;  ce  sont  les  seuls  chefs  qui 
aient  échappé  au  désastre  ! 

Les  fugitifs  passèrent  en  ce  moment  devant 
la  tente  de  Warwick,  dont  les  banderoUesrou. 
ges  flottaient  avcs  grâce  et  fierté!  Henri,  le 
comte  et  Kilderkin  détournèrent  les  yeux.  Ange 
et  récuycr  William  furent  les  seuls  à  saluer  un 
pèlerin  qui,  debout  près  de  la  portière,  étendit 
ses  mains  jointes  vers  le  ciel  en  reconnaissant 
ceux  que  le  glaive  avait  épargnés. 

La  poussière  soulevée  par  les  cavaliers  lan- 
castriens  était  à  peine  dissipée,  que  les  pillards 
de  Tarmée  d^Édouard  arrivèrent  de  tous  côtés 
pour  faire  main-basse  sur  le  pavillon  de  War- 
wick  ;  mais  un  tourbillon  de  fumée  les  envelop- 
pa tout-à-coup,  et  comme  Us  reculaient,  trou- 
blés par  cet  événement,  ils  virent  apparaître  le 
vieux  pèlerin  qui,  leur  montrant  les  flammes 
etla  tente  embraséc,lcur  dit  d*une  voixsolennelle 
—  Le  feu  du  cid  a  fait  justice, 

LS  SAHGTOÀIIE. 

Après  une  traversée  de  dix^-sept  Jours,  la 
flotte  du  grand  prieur  de  SainMcan  avait  jeté 
Tancre  dans  la  rade  de  Plymouth,  le  dimanche 
de  Pâques;  et  la  reine  avait  fait  son  entrée 
dans  la  ville  le  jour  même  de  la  défaite  de 
Warwick. 

Les  trois  jours  qui  suivirent  celui  du  débar- 
quement de  la  reine  furent  employés  par  elle  à 
reposer  son  escorte,  et  à  correspondre  avec  le 
comte  de  Pembroke  qui  teny t  pour  Henri  VI 
dans  la  principauté  de  Galles. 

Les  nouvelles  impatiemment  attendues  de 
Londres  n^arrivant  pas,  la  reine  fixa  son  dé- 
part pour  la  capitale  au  jeudi  18  avril. 

Dans  la  matinée  de  ce  jour,  Marguerite  d*An- 
jon  était  dans  Tune  des  salles  de  Thôtel  d'Exo- 
ter ,  attendant  Thenre  qu'elle  avait  elle-même 
arrêtée  pour  se  mettre  en  voyage  ;  elle  avait  à 
ses  côtés  le  prince  de  Galles»  son  fils,  sa  bello- 
Alle,  les  lords  Wenlock  et  de  Saint-John. 
Jeanne  et  Margaret  étaient  accoudées  à  nne  fe- 
nêtre, et  à  Tanimation  de  leurs  traits,  à  la  vi- 
vacité de  leurs  regards ,  on  devinait  qu'elles 
étaient  heureuses  et  s'entretenaient  de  lenr 
bonheur. 


—  Comme  le  ciel  est  pur  et  beau,  Jèsam 
chêne!  Comme  DIeit  est  bon!  Mon  esor  esl 
tout  en  joie  ;  pour  la  première  lois  de  ma  vie 
peut-être,  je  m'abandonne  sans  regrets  à  nés 
espérances,  et  je  jouis  de  mes  rêves  sans  don* 
ter!  —  Pauvre  enfiint,  répondit  la  marquise, 
qne  j'aime  à  te  lolr  ainsi!  Tu  es  si  belle  que 
si  j'étais  llievrettK  Kerven,  je  serais  embams- 
sëe  pour  donner  la  préférence  à  ton  soarireoo 
àtes  pleurs,  à  ce  tekit  rose  ou  à  ta  pâleur  rê- 
veuse. —  Tu  m'avais  promis  d'oublier  ces  n> 
lains  compliments  ;  ne  me  parle  jamais  de  moL 
~  De  qui  donc  T  interrompit  Jeanne  avec  ma- 
lice. —  De  lui,  de  mon  bien-aimé...  puis  de 
notre  petitami...  notre  mignon  chérubin.  Ah! 
tu  l'aimes,  pourquoi  rougirT— Qui  pourrait  s'en 
défendre  ?  mais  je  lui  sers  de  mère.  -^  Sais-ta 
ce  qui  manque  à  ce  ciel  bleu ,  à  cette  roule 
couverte  de  filas,  à  ees  campagnes  ravissantes, 
pour  me  rendre  moins  jalouse  de  ces  deux 
tourlereUes  qui  volent  sous  nos  yeux?  ^  Je 
ne  m'en  doute  pas,  répondit  encore  en  sou- 
riant la  marquise.  —  U  faudrait  que  deux  ca- 
valiers, dont  j'Ignore  les  noms,  reprit  Margaret 
en  rendant  un  pareil  sourire  à  son  amie,  arri- 
vassent du  plus  loin  de  ces  campagnes,  par 
cette  roule  fleurie  :  il  faudrait  l....  ohl  noot 
sommes  deux  petites  folles ,  parions  d'autre 
chose,  mon  cœur  bat  trop  fort,  ses  palpitatiooi 
me  font  mal! 

Pendant  que  les  deux  amies  s'c^itrctenaiem 
à  voix  basse,  effleurant  tous  les  sujets,  jouant 
avec  les  plus  doux  sentiments  et  laissant  coo- 
rir  leur  Imagination  délicate  des  pronicsscsdo 
passé  aux  caresses  de  l'avenir,  la  reine  conGait 
à  son  entourage  les  inquiétudes  qui  l'assié- 
geaient malgré  elle .— Pourquoi  toujours  douter, 
madame?  lui  dit  le  jenne  prince  de  Galles;  la 
joie  des  habitants  de  cette  ville,  lors  de  votre 
arrivée ,  ne  vous  annonce-t-elle  pas  que  la 
loyauté  de  la  nation  vous  attend  partout  -*- 
Dans  ce  siècle,  mon  fils,  répondit  Marguerite, 
la  loyauté  des  peuples  n'est  que  la  loyauté  des 
rois.  Le  brillant  et  rapide  triomphe  de  notre 
cause  ne  vous  enseigne-t-il  pas  que  l'on  peut 
tomber  du  trône  aussi  vite  qu'oc  y  est  monté? 
-Sur  quelles  raisons  basez-vous  vos  alarmes? 
demanda  le  lord  Wenlock.  —  Gomment  se  lait- 
il  que  depuis  quatre  joura  nous  n'ayons  rcça 
aucune  nouvelle  de  Warwick  t —Vos  deux  oici- 


VES  DERNIERS  KERVBN 


509 


sagers  n*ont  sans  doute  pas  réussi  dans  leur 
mission,  madame,  répondit  Wenlock.  —  lisse- 
raient donc  morts?  —  Peut-être!..  —  Je  ne 
▼eux  mèaie  pas  croire  à  ce  malheur,  dit  Mar- 
guerite ,  Je  veux  chasser  tous  ces  nuages  qui 
passent  et  repassent  devant  mes  yeux...  Don- 
nez-moi votre  front ,  Edouard ,  donnez-moi  le 
vôtre ,  Anne ,  ma  fille...  et  elle  baisa  ses  deux 
enrants...  Mylords,  nous  allons  donc  partir  pour 
Londres  !  Je  vais  revoir  ce  palais  qu*un  usur- 
pateur voulait  souiller?  Dieu  permet  enfin  que 
répouse,  la  mère,  la  reine  retrouve  en  un  même 
jour  tout  ce  qu'elle  avait  perdu!... 

Le  duc  de  Sommerset  vint  annoncer  à  la 
reine  que  son  escorte  Tattendait;  elle  se  leva. 
Au  même  instant,  Margaret  saisit  Jeanne  par 
le  bras  en  lui  disant  : 

—  Ne  vois-tu  pas  la  route  se  couvrir  de  pous- 
sière, là-bas,  derrière  ce  grand  clocher  T  —  Oui, 
répondit  Jeanne.  Heureuse  fille  !  tes  vœux  sont 
plus  qu'exaucés  ;  tu  demandais  deux  cavaliers, 
et  voilà  toute  une  cavalcade. 

Les  joues  de  Margaret  se  colorèrent  d^lne 
▼ive  nfiigeur;  elle  attacha  ses  regards  aves 
persistance  sur  la  route  de  Bath .  et  dît  à 
Jeanne  : 

•—  Aide-moi,  chère  sœur,  tu  sais  bien  que 
tnes  yeux  ne  peuvent  rien  voir,  rien  distinguer. 
—  Quelle  vitesse,  répondit  la  marquise;  ils 
sont  cinq,  les  voilà  qui  tournent  la  prairie...  je 
plains  leurs  chevaux.  —  Que  regardez-vous 
donc  si  soigneusement,  mes  enfants,  demanda 
le  lord  de  Saint-John,  qui,  pendant  que  la 
reine  dictait  quelques  derniers  ordres,  s'était 
sipproché  de  la  fenêtre.»  Mon  père,  nous  sui- 
vons cinq  cavaliers  qui  arrivent  là-bas  sur  la 
route  de  Bath.  —  Oh  !  les  curieuses  !  —  Tenez, 
regardez...  —  Madame,  s'écria  le  vieux  lord  en 
se  tournant  du  côté  de  la  reine,  voici  des  cour- 
riers de  Warwick.  —  Toute  la  compagnie  se 
précipita  vers  la  fenêtre.  —  Dieu  soit  loué, 
murmura  Marguerite  d'Ai^ou,  qu'on  leur  lonne 
audience  aussitôt. 

Les  cavaliers  prirent  la  pelonse  qui  condui- 
sit à  Thôtel  d'Exeter;  ils  étaient  encore  assez 
éloignés  pour  qu'il  fut  difficile  de  les  reconnaî- 
tra, mais  chaque  seconde  les  rapprochait  avec 
une  merveilleuse  rapidité.  Deux  d'entre  eux 
étaient  en  tête  et  à  bonne  distance  des  tr'îls 
autres;  on  eût  dit  que  les  cinq  coureurs  se  dis- 


putaient un  prix  de  vitesse.Tout-à-coup,  Jeanne 
saisit  Margaret  par  le  bras,  et  se  retournant, 
elle  vit  la  comtesse  pâle  et  défaillante. 

—  Je  l'ai  vu,  je  les  ai  vus!  murmura  faible- 
ment mademoiselle  de  Rosières,  en  se  jetant 
dans  les  bras  de  son  amie. 

—  Et  c'est  ce  qui  te  fait  pleurer?  —  Le  bon- 
heur n'a-t-il  pas  ses  larmes ,  ma  sœur?  répon- 
dit Margaret  en  relevant  son  front  radieux. 

On  entendit  des  pas  précipités  dans  les  sa- 
lons voisins;  la  porte  de  l'appartement  où  se 
trouvait  la  reine  s'ouvrit  à  deux  battants.  Cha- 
cun des  assistants  fit  un  mouvement  d^impa- 
ticnce.  Le  chevalier  de  Kerven  entra  brusque- 
ment accompagné  d'Ange  de  Lamorge,du  comte 
de  Torcy  et  de  l'archer  Kilderkin. 

Le  cœur  de  la  reine  était  en  proie  à  de  si 
vives  agitations,  et  cette  noble  femme  attendait 
les  nouvelles  qu'on  lui  apportait  avec  tant  d'in- 
quiétude, qu'en  dépit  de  l'étiquette  et  de  la 
dignité  royales ,  elle  se  leva  vivement  et  s'é- 
cria d'une  voix  émue  : 

—  Eh  bien!.. 

La  course  impétueuse  que  venaient  de  four- 
nir les  cavaliers,  rémotion  qu'ils  éprouvèrent 
en  paraissant  devant  la  reine,  le  désastre  qu'ils 
venaient  annoncer,  glacèrent  leurs  lèvres;  nul 
n'osa  répondre.  Marguerite  d'Anjou  succom- 
bant sous  le  coup  de  ses  terreurs,  n'interpréta 
que  trop  justement  ce  silence  et  retomba  dans 
son  fauteuil  comme  foudroyée.  Alors  on  put 
entendre  le  cri  d'angoisse  qui  s'échappa  de  tous 
les  cœurs.  Le  chevalier  de  Kerven  s'approcha 
de  la  reine  et  s'inclina  respectueusement  devant 
elle.  Ses  vêtements,  ainsi  que  ceux  de  ses  compa- 
gnons, étaient  dans  un  affreux  désordre  :  dé- 
barrassés de  leur  armures  pour  ne  pas  retar- 
der leur  fuite,  les  fiers  vaincus  avaient  fait  près 
de  quatre-vingts  lieues  en  quatre  jours,  et  af- 
fronté, dans  ce  voyage,  plus  de  dangers  qu'au 
jour  de  leur  débite.  Leurs  fronts  étaient  brûlés 
par  le  soleil,  leurs  corps  souillés  de  poussière, 
et  leurs  pourpoints  tachés  du  sang  de  Bar- 
net. 

—  Nous  arrivons  du  Midlesex,  madame,  dit 
enfin  le  chevalier. 

La  reine  leva  la  tète  avec  énergie,  ti,  posant 
sa  main  droite  sur  l'épaule  du  prince  de  Galles, 
comme  pour  le  garantir  du  coup  qu'elle  atten- 
dait, elle  prêta  Toreille  avec  ca!:nc;  mademoi- 


810 


LES  DERNIERS  KERVEN 


selle  de  Rosières  et  la  marquise  de  Courtenay  | 
Yiarentse  placer  derrière  son  fauteuil.  Pâle  et 
tremblante,  les  yeux  attachés  sur  ceux  de  son 
fiancé,  on  eût  dit  que  Tàme  de  Margaret  se  sus- 
pendait aux  lèvres  de  son  bien-aimé,  pour  re- 
cueillir son  souille  et  ses  paroles. 

—  Dimanche  dernier,  jour  de  Pâques...^ 
Jour  de  mon  arrivée,  répondit  la  reine,  avec 
amertume. 

Un  sanglot  s^échappa  de  Tun  des  coins  de 
Tappartement;  toutes  les  tètes  se  retournèrent 
Tivement,  et  chacun  put  voir  Tarcher  Kilderkin, 
tenant  d'une  main  le  bras  du  joli  page,  et  ca- 
chant de  Tautre  ses  yeux  en  pleurs.  L*impres- 
sion  que  causa  la  douleur  de  ce  vieux  soldat, 
qui  ne  vivait  que  pour  sa  reine  et  sa  bienfaitri- 
ce, fut  magnétique  ;  tous  les  cœurs  se  gonflè- 
rent* 

^  Dimanche  dernier,  reprit  le  chevalier,  le 
comte  de  Warvrick  a  livré  bataille  aux  Yorkîs- 
tes  dans  les  plaines  de  Baruet.  Les  talents  de 
fillustre  capitaine,  le  courage  de  vos  sujets  dé- 
voués, de  vos  braves  défenseurs ,  avaient  déjà 
semé  répouvante  dans  les  rangs  de  Tennemi; 
pendant  cinq  heures  d'une  lutte  glorieuse  et 
mémorable,  la  rose  rouge  a  triomphé  de  sa  ri- 
Taie.  Une  heure  après,  madame,  vous  n'aviez 
plus  d'armée  !  —  Mais  que  sont  devenus  les 
débris  de  cette  malheureuse  armée  ?— Engagés 
au  cœur  des  troupes  d'York,  vos  soldats  ont  lutté 
pendant  six  heures  contre  l'ennemi  trois  fois 
plus  fort  qu'eux.  L'exemple  de  leurs  chefs  les 
animait,  et  la  victoire,  touchée  de  leur  courage, 
semblait  vouloir  les  couronner  de  nouveau; 
mais,  ajouta  le  chevalier,  en  baissant  la  voix  , 
les  chefs  leur  ont  manqué.  —  Eh  quoi  !  s'écria 
Marguerite  d'Anjou,  le  lâche  Ciarence  aurait-il 
trouvé  ses  égaux  parmi  vous  !  les  chefs  lanças, 
tricns  se  seraient-ils  déshonorés?  —  Us  sont 
morts,  madame.  —  Warwick?  murmura  la 
reine  d*uiie  voix  tremblante.  —  Mortl'épéeàla 
main,  le  front  à  Tennemi.  —  Montague?  — 
Mort  à  SCS  côtés.  La  môme  gloire  les  a  enseve- 
lis. 

La  malheureuse  reine  s'affaissa  sur  elle* 
môme ,  sa  tète  tomba  sur  sa  poitrine  ;  et  ne 
faisant  plus  aucune  question,  elle  ne  répondit 
pas  aux  exhortations  que  lui  prodiguaient  son 
fils,  Jeanne  et  Margaret.  Les  dernières  paroles 
du  chevalier  de  Kerven  avaient  jeté  la  stupeur 


dans  l'assemblée.  Chacun  des  personnages  soo- 
geait  à  la  reine ,  à  ses  espérances  déçues,  au 
deuil  de  sa  famille. 

Jeanne  abondonnant  la  reine  aux  soins  de 
Margaret,  s'était  fait  jour  à  travers  les  chefs 
lanscastriens,  et  parvenue  jusqu*aa  chevalier, 
elle  le  regarda  les  yeux  pleins  de  larmes  sans 
pouvoir  articuler  un  seul  mot.  Henri  comprit 
ce  que  demandait  sa  douleur,  mais  n*ayant  eo 
aucune  nouvelle  de  son  mari,  il  hésita,  ne  sa- 
chant comment  lui  répondre.  Ange  courut  à  la 
beUe  affligée  y  et  lui  baisant  respcctucusemcot 
les  mains  : 

—  Le  marquis  de  Courtenay  s'est  illustré  à 
Barnet,  madame  ;  il  a ,  comme  nous  quitté  le 
champ  de  bataille  à  regret  ;  je  l'ai  vu  s'unir  au 
comte  d'Oxford  et  prendre  la  route  d'Ecosse  ou 
plutôt  le  chemin  des  Galles. 

Le  visage  de  la  marquise  s'était  de  plus  en 
plus  ranimé  pendant  que  le  brave  enfant  par- 
lait, et,  quand  il  eût  fini  son  récit ,  on  vit  ce 
beau  visage  toucher  le  front  du  page  pour  le 
remercier  et  le  bénir.  « 

—  Mon  frère  et  mon  enfant,  dit  tout  bas  la 
marquise,  que  Dieu  vous  rende  un  jour  le  bon- 
heur que  vous  m'apportez.  —  Ma  sœur,  répon- 
dit Ange  en  entraînant  sa  protectrice  hors  du 
cercle  des  gentilshommes,  qu'est  devena  le 
bon  pèlerin  ?^11  est  ici,  mon  ami,  et  ne  nous  a 
jamaisquittés.— Je  voudrais  baiser  la  main  de 
mademoiselle  de  Rosières,  puis  courir  près  de  ce 
saint  homme  qui  me  sert  de  père,  comme  vous 
de  mère ,  madame.  —  Je  vais  vous  conduire  à 
lui,  répondit  la  marquise  ;  mais  il  faut  aupara- 
vant que  je  réunisse  mes  pauvres  fiancés..... 
Voyez  d'ici  comme  cette  petite  Margaret  me  ca- 
resse des  yeux  pour  que  je  la  remplace  auprès 
de  la  reine.— Et  regardez  son  chevalier,  comme 
il  s'impatiente  de  tout  cet  entourage.  —  Mon- 
seigneur de  Torcy ,  dit  le  page  au  comte,  qui 
s'échappait  d'un  groupe  de  gentilshommes 
français  auxquels  il  avait  raconté  la  mort  glo- 
rieuse des  barons  de  l'Aigle  et  de  Faudoas,  ve- 
nez un  peu  h  notre  secours,  s'il  vous  plaît.  Re- 
marquez bien  que  le  chevalier  de  Rerven,  grâc? 
à  tous  les  quêteurs  de  nouvelles,  n'a  pas  encore 
pu  aborder  sa  fiancée ,  cette  bellb  demoiselle 
que  vous  voyez  toute  bouleversée  là-bas,  made- 
moiselle de  Rosières.  —  C'est  une  horreur,  dit 
le  comte  en  souriant,  et  comme  Kerven  m'a  dé* 


LES  DERNIERS  KERVEN 


811 


gagé  des  Yorkîsles,  je  vais  le  dégager  des  Lan- 
castriens  ;  mes  poumons  sont  à  bout  cependant. 
—  Bravo!  monseigneur,  recommencez-leur 
toute  lliistoire. 

Le  chevalier,  délivré  de  ses  importuns,  s'ap- 
procha de  Margaret,  pendant  que  celle-ci,  rem- 
placée par  la  marquise  de  Courtenay ,  venait 
au-devant  de  lui.  La  jeune  fille  s'empara  vive- 
ment de  la  main  d'Henri ,  et  les  deux  amants 
oubliant  les  témoins,  heureux  de  s*ètre  retrou- 
vés, le  cœur  gros  et  Tâme  ravie^s'entraînèrent 
mutuellement  vers  la  fenêtre  où  Tamour  avait 
déjà  pris  place. 

—  Dieu  nous  protège  dans  nos  malheurs , 
murmura  la  jeune  fille  d'une  voix  où  le  chagrin 
luttait  avec  la  joie,  puisqu'il  t'a  préservé,  mon 
ami  ;  regarde-moi,  que  je  me  ranime  à  ton 
courage.  Oh  I  que  tu  me  parais  noble  et  grand 
dans  cette  nouvelle  infortune!  — Margarct,  nos 
rêves  d'ambition  se  sont  à  peu  près  évanouis , 
maisnousne  devons  pleurer  que  surlareinc,ce 
pieux  martyr  des  plus  grands  sentiments.  Notre 
bonheur  à  nous,  c'est  ta  main  dans  la  mienne, 
c'est  mon  cœur  près  du  tien  ;  c'est  mon  amour 
digne  de  ta  noble  beauté  I  Pour  toi  j'ai  tout 
bravé...  pour  toi  j'ai  survécu  à  mes  amis,  à 
mes  braves  soldats!  —  Henri,  si  tu  savais 
comme  le  cœur  d'une  femme  triomphe  de  la 
gloire  de  celui  qu'elle  aime  !  si  tu  savais  com- 
bien tes  vêtements  souillés  et  sanglants  me 
semblent  beaux,  combien  ton  front  brûlé  me 
parait  radieux,  et  ta  main  valeureuse  adorable, 
tu  serais  le  plus  orgueilleux  des  hommes.  Nous 
autres,  pauvres  femmes,  ajouta  la  tendre  Mar- 
garct, en  cachant  dans  ses  deux  mains  effilées 
la  main  brunie  du  chevalier,  nous  autres  que 
Dieu  fit  si  faibles,  si  timides,  ce  que  nous  admi- 
rons le  plus  dans  notre  défenseur ,  notre  ami , 
notre  bon  ange ,  c'est  le  courage  ;  c*est  cette 
auréole  de  gloire  qui  l'environne  ;  et  si,  à  l'ap- 
proche du  danger  qui  le  menace ,  nous  nous 
mourons  de  peur  et  d'effroi ,  oh  !  combien  sa 
▼ictoire,  ses  lauriers  nous  savent  exalter!  Hé- 
las! qu'allons  nous  devenir?...  mon  âme  est 
fatiguée,  mon  courage  est  usé ,  nous  ne  nous 
quitterons  plus  !  vivre  loin  de  toi  me  semble 
impossible  I  ^Jji  reine  peut  encore  rassembler 
quelques  partisans,  et  nous  devons  la  servir 
jusqu'au  dertiierjour;  mais,  amie,  la  vie  loin 
de  toi  m'est  odieuse,  et  si  tu  voulaist..-*Comme 


dans  cette  nuit  bien  heureuse,  cette  nuit  d'Am* 
boise  où  tu  fus  si  grand,  si  tendre,  si  dévoué  à 
ta  fiancée,  je  te  répondrai,  Henri ,  que  je  suis 
ton  esclave  et  prête  à  t'obeir. ..  mais  tu  connais 
le  serment  qui  me  lie.  —  Oui,  répondit  le  che- 
valier, je  n'ai  rien  oublié.  Puis  il  reprit  après 
une  courte  pause,  en  ouvrant  son  pourpoint  : 
voilà  le  talisman  qui  m'a  préservé.— Mes  lettres  ! 
s'écria  Margaret  avec  ivresse.  —  Tes  pensées 
d'amour.  Quand  ma  main  perdait  sa  vigueur , 
mon  cœur  réchauffé  la  lui  rendait  :  quand  ma 
tête  s'égarait,  mon  cœur  encore  la  secourait. 
Je  t'aime  tant!  Blargaret chérie,  tiens,  regarde 
ce  petit  mouchoir  brodé,  je  l'ai  couvert  de  plus 
de  baisers  que  tes  beaux  yeux  n'y  avaient 
versé  de  larmes  ;  et,  lorsque  ton  gentil  messa- 
ger me  l'apporta,  je  faillis  perdre  la  raison.  — 
S'est-il  bien  acquitté  de  ma  commission ,  notre 
cher  petit  frère?  —  Après  toi,  c'est  la  plus  par- 
faite des  créatures,  mon  amie  ;  le  voilà  qui  vient 
à  nous.  Comme  cette  teinte  basanée  va  bien  à 
son  céleste  visage  !  Tu  vois  en  lui  le  dernier 
chevalier  armé  parle  grand  Warwick.  —  Puis- 
je  vous  dire  que  je  vous  aime ,  ma  charmante 
sœur  et  maltresse  ?  dit  le  page  en  baisant  la  robe 
de  Margaret.  —  Oui  certes,  mon  vaillant  che- 
valier, répondit  la  comtesse  ;  et  pourquoi  cette 
question?—  Âh!  c'est  que  je  suppose  le  mot 
un  peu  répété ,  depuis  tantôt  un  gros  quart- 
d'heure  que  vous  causez  avec  monseigneur.  — 
Recevez  donc  une  foule  de  compliments  mon 
jeune  preux,  pour  tout  ce  que  vous  avez  fait  en 
l'honneur  de  Dieu,  du  roi  et  des  dames.  —  Je 
suis  chargée  de  vous  l'enlever,  mes  amis,  dit 
Jeanne  ;  nous  avons  quelqu'un  à  visiter  et  nous 
y  courons,  ne  sachant  pas  ce  qu'ordonnera  la 
reine.  —  Qui  donc  allez-vous  voir  ?  —  Le  bon 
pèlerin,  répondit  la  marquise  en  disparaissant 
avec  le  page,  —  Quel  est  ce  pèlerin  ?  demanda 
le  chevalier.  —  C'est  celui  qui  posa  le  premier 
appareil  sur  ta  blessure  à  Amboisc,  le  bon  père 
Luce  ;  il  nous  a  été  d'un  grand  secours,  et  nous 
le  chérissons.  Il  nous  avait  prédit  bien  des  mal* 
heurs  qui  ne  se  sont  que  trop  réalisés.  Lord 
Wenlock,  cet  homme  sans  foi...  —  Je  sais,  ré- 
pondit Henri,  Ange  m'a  tout  raconté. 

Une  clameur  soudaine  monta  dans  les  airs, 
et  des  cris  confus  arrivèrent  jusqu'à  l'hôtel 
d'Exeter.  La  reine,  qui  était  revenue  de  son 
abattement,  et  qui  consultait  ses  intimes  con- 


812 


LES  DERNIERS  KERVBH 


scilkrs  sur  le  parti  qu'elle  devait  prendre,  de- 1     Dès  qu'elle  se  vit  sous  la  Toûtc  do  sanctuaire, 
roanda  ce  qui  pouvait  causer  tant  de  tumulte.    la  reine  se  jeta  au  pied  de  Fautcl ,  et  tous  les 

-n_.i_-_j__-_      **  •     H  *  A  •       •  <  «lll 


Le  chevalier  de  Kerven  se  penchant  à  la  fenê- 
tre, répondit  que  le  peuple  était  assemblé  sur 
la  place  publique  et  dans  les  rues  aboutissant 
à  la  demeure  royale. 

Au  même  instant,  un  officier  de  Tescorte  en- 
tra, et  annonça  que  les  agents  du  duc  de  Ga- 
rence ,  parcouraient  la  ville,  en  proclamant  la 
victoire  de  Barnct,  la  nouvelle  détention 
d'Henri  VI,  la  souveraineté  d'Edouard ,  et  en 
excitant  les  bourgeois  à  se  soulever  contre  la 
reine.  Ces  nouvelles  afQigeantes  furent  accom- 
pagnées de  cris  formidables  poussés  par  la  po- 
pulace ;  et  la  reine ,  serrant  son  fils  dans  ses 
bras,  s'écria  comme  en  démence  : 

-—  Mcsscigneurs,  sauvez  votre  roi  I 

Le  jeune  Edouard  mitTépée  à  la  main  ;  tous 
les  gentilshommes  l'imitèrent,  et,  précédant  la 
reine  qu'entouraient  ses  dames  d'honneur,  les 
derniers  Lancastriens,  renforcés  d'une  poignée 
de  cavaliers  français,  descendirent  le  grand  es- 
calier d'Exeter,  et  traversèrent  les  rues  encom- 
brées de  Plymouth ,  se  dirigeant  vers  le  sanc- 
tuaire de  Beaulieu ,  où  leur  souveraine  infor- 
tunée voulait  se  réfugier. 

En  passant  sur  une  place  étroite  où  les  révol- 
tés étaient  en  nombre,  le  lord  Wenlock  leva  son 
épée,  et  s'écria  : 

—  Chargeons  cette  pédaille!  —  Un  pas  de 
plus  et  vous  êtes  mort,  lui  dit  tout  bas  le  che. 
valier  de  Kerven':  songez  que  nous  avons  quel- 
ques mots  à  nous  dire...  croyez-moi,  le  mo- 
ment n^est  pas  venu  de  trahir  ouvertement  et 
de  passer  à  rennemi...— Nous  verrons  jusqu'où 
va  votre  courage,  mon  beau  fuyard  7  répondit 
Wenlock,  la  rage  au  cœur.  —  Marchez,  traître! 
nous  verrons  jusqu'où  va  votre  lâcheté  ? 

Les  bourgeois  insurgés  par  les  émissaires  du 
duc  de  Glarence  n'osèrent  pas  attaquer  la  vail- 
lante escorte  de  la  reine ,  et  les  cris  de  cette 
multitude  forcenée,  vinrent  seuls  se  briser  aux 
épées  des  champions  de  la  Rose  ruuge. 

La  reine  s'arrêta  sur  le  seuil  du  temple  et, 
se  retournant  vers  Plymouth ,  elle  s'écria  d'un 


proscrits  qui  l'avaient  suivie    s'agrncuilièreQt 
avec  elle,  pour  fléchir  la  colère  suprême. 

Le  duc  de  Soromerset,  le  lord  de  Saint-JohQi 
le  chevalier  de  Kerven,  le  comte  de  Torcy  et 
les  plus  influents  parmi  les  Lancastriens  es- 
sayèrent vainement  de  persuader  leur  souve- 
raine qu'il  était  urgent  de  prendre  un  vigoo- 
rcux  parti,  et  de  ne  pas  s'avouer  vaincue  avant 
d^avoir  épuisé  ses  dernières  ressources.  U 
prince  Edouard  lui-même  rappela  à  sa  men 
que  le  comte  de  Pembroke  disposait  d'une  ar- 
mée fidèle  dans  les  Galles,  que  le  Devon  elle 
Sommcrset  étaient  dévoués  à  la  Rose  rouge,  et 
qu'une  marche  hardie  pouvait  relever  la  cause 
royale.  Rien  ne  put  rassurer  cette  femme  frap- 
pée par  le  malheur;  son  imagination  épou- 
vantée lui  montrait  à  tout  instant  les  vlctima 
de  Bamet  et  les  bourreaux  du  vindicatif 
Edouard.  Aussi  remettant  sa  couronne  au  Dieo 
quMa  lui  avait  donnée»  la  reine  n'était .'plos 
qu'une  tendre  mère  implorant  pour  les  jours 
de  son  fils. 

Cette  journée  qu'un  si  beau  soleil  avait  éclai- 
rée venait  de  finir.  Les  chef^  lancastriens  étaient 
sortis  de  Téglise  pour  rallier  autant  que  possi- 
ble leur  partisans.  Marguerite  d'Anjou,  Jeanne 
et  la  comtesse  de  Rosières  récitaient  les  psau- 
mes de  l'Angelus ,  dans  la  chapelle  de  Marie. 
Les  dernières  lueurs  du  couchant  doraient  eo- 
core  les  hauts  vitraux  du  sanctuaire,  et  le  pieux 
silence  de  la  prière  régnait  dans  la  maison  sa- 
crée. 

La  reine  se  leva  et,  descendant  les  degrés  de 
la  chapelle ,  elle  rencontra  le  vieil  archer  Kil- 
derkin  les  mains  jointes»  les  yeux  en  pleurs. 

—  Eh  bien!  ma  gracieuse  maîtresse,  dit  le 
brave  homme ,  le  Seigneur  vous  a-t-il  conso- 
lée !  —  Il  m'a  soutenue,  mon  ami,  n'est-ce  pas 
beaucoup?  —  Et  moi,  ma  souveraine,  je  le 
priais  pour  qu'il  ne  vous  abandonnât  pas  ?-Fi- 
dèlè  ami,  reprit  Marguerite ,  le  ciel  ne  doit-0 
pas  toujours  t'exauccr ,  toi ,  le  meilleur  de  ses 
serviteurs  I  —  Oh  !  je  vous  en  supplie,  ma  douce 


ton  où  le  sublime  de  la  douleur  s'alliait  à  la  i  bienfaitrice,  puisque  vous  pensez  que  Dceu  veut 
charité  sublime  :  '  bien  m'écouter,  ne  soyez  pas  moins  bonne  que 

—  Ville  ingrate  î  peuple  inconstant  et  cruel  !  lui  ne  me  refusez  pas  une  grâce  que  ']^ 
de  son  dernier  asile,  Thamble  Marguerite  vous  vous  demande  en  [pleurant  comme  un  cn- 
pardonnc  !  ;  fant,  et  à  genoux  comme  un  sujet  respectueux. 


—  Il  fat  un  temps,  mon  pauvre  Kilderkin ,  où 
l'on  me  demandait  des  grâces;  j'étais  reine 
alors,  et  je  pouvais  (odI  donner;  aujourd^ui, 
je  ne  suis  que  ton  égale,  moins  la  pureté  de  la 
vie,  sans  reproche.  Hais  parle  :  et ,  s'il  est  en 
mon  pouvoir  de  le  Batiafaire,  compte  sur  ce  que 
je  te  dois.  —  Merci  1  je  resterai  là,  sur  ces 
dalles,  courbé  sur  mes  genoux,  jusqu'à  ce  que 
vous  m'ayci  promis  de  quitter  au  plus  vite  cet 
asile.  —  Je  ne  le  peui  pas,  je  ne  le  peux  ptii, 
dit  la  reine  en  faisant  un  pas  pour  s'éloigner. 
Kilderkin  baisa  le  bas  de  sa  robe  et  la  retint. 

—  Madame,  au  nom  de  votre  enbnl ,  écoulez- 
moi,  écoulez  patiemment  un  soldat  qui  a  blan- 
chi à  vctrc  service... 

La  n'ine  s'arrêta  et  regarda  l'archer  avec 
amertume  et  bonlé  ;  celui-ci  reprit  : 

—  Oh  1  je  sais  bien,  moi,  que  tous  m'écou- 
trcz...  Je  ne  vous  ai  pas  voué  tant  de  fidélité 
pour  que  mon  vieux  cœur  me  trompe ,  en  me 
disant  aujourd'hui  que  je  vous  sauverai  malgré 
vous.  Uadamc ,  les  grands  qui  vous  entourent 
joignent  h  la  vaillance  le  langage  du  dévoû- 
inent  ;  Ils  vous  ont  priée...  vous  les  avez  re- 
pousfiésl  moi  je  ne  vous  parle  jamais,  je  vous 
»crs  en  silence,  vous  Êtes  mon  Dieul  quand  je 
vous  vois  heureuse,  mon  cœur  est  heureux, 
mon  visage  l'annonce;  quand  vous  êtes  dans 
le  malheur,  je  soulTre  et  je  pleurel  quand  n 
faut  voas  défendre ,  je  donne  mon  lang  avec 


flené  1  Songez  qne  je  vous  ai  vnc  toute  petite, 
à  votre  berceau,  que  je  vous  ai  vue  jeune  reine 
à  Westminster,  que  je  vous  ai  vue  sublime  â 
Amboise ,  et  que  je  ne  peux  vous  voir  prisoi>- 
niëre  à  Beaulieu  !  Ua  bonne  maîtresse  1  soyez 
touchée.  Je  vous  en  supplie  !  Je  ne  suis  qu'un 
pauvre  vieux  soldat  que  vous  avez  voulu  dis- 
tinguer; orphelin,  j'ai  trouvé  dans  ma  reine 
une  mère,  une  famille,  tout  enflnl  et  ce  corps 
ccivnrt  de  cicatrices,  tet  chérit,  car  chacune 
d'elles,  acquise  pour  vous,  me  rappelle  un  jour 
heureux.  —  Hais  ton  attachement  pour  moi , 
pour  mon  Hls,  doit  au  contraire  m'engageri 
Dc  pas  quitter  cette  église  où  les  réfugiés  n'ont 
rien  à  redouter.  —  Ccst  parce  que  je  vous  y 
sais  menacée  que  je  me  jette  à  vos  genoux.  Le 
conseil  que  vousont  donné  tes  nobles  lords  est 
bon;  suivez-le...  fuyez  d'ici,  madame,  poui 
Dieu,  fuyci...  gagnez  le  Sommerset,  tâchez  de 
pénétrer  dans  les  Galles,  et,  si  la  couronne  ne 
doit  plus  orner  voire  front,  du  moins  nous  con- 
serverons cette  tête  qui  nous  est  si  chère.  La 
ville  a  été  travaillée ,  je  le  sais,  par  un  traître 
qui  vous  approche  ;  vos  Jours  sont  menacés... 
fuyez...  oh,  fuyez!..  —Tu  accuses  à  tort  un  de 
mes  nobles  amis ,  Kilderkin ,  ton  dûvoûmcnt 
t'égare.  —  Madame,  je  ne  sais  même  pas  son 
nom, mais  le  chevalier  de  Rerven  vous  instruira, 
fuyez  avant  tout. .  et  puisque  vous  renoncez  si 
tiscmcnt  à  votre  royauté,  songez  que  Dici 

ii 


VA\ 


LES  EERxMERS  KERVEN 


▼ous  ordonne  de  proléger  Totre  enfant.^.. 

Marguerite  d*Anjou  courba  la  tète  ;  Kildcr- 
kin  baisa  la  main  qu^elle  lui  abandonnait,  et, 
se  relevant  sans  bruit,  il  attendit  respectueuse- 
ment qu^elie  eût  acheTé  sa  méditation. 

Le  prince  de  Galles ,  le  lord  «de  Saint-John, 
le  duc  de  Sommerset,  le  chevalier  de  Kerven 
et  Ange  de  Lamorge  entrèrent  dans  Téglise , 
s*approchèrent  de  la  reine ,  et  la  supplièrent 
de  nouveau  de  suivre  leurs  avis.  Margue- 
rite les  écouta  silencieusement,  et  sans  chan- 
ger d*attitude,  puis  relevant  tout  à  coup  son 
beau  visage,  elle  promena  ses  regards  énergi- 
ques autour  d'elle ,  se  retourna  vers  un  Christ 
en  croix  et  s'écria  de  ce  ton  résolu  qu^elle  sem- 
blait avoir  abdiqué  :  Vous  le  voulez,  mon  Dieu! 
que  vos  volontés  s'accomplissent  !..  Messieurs, 
ajouta-t-elle,aux  armes,  et  bon  courage  ! 

—  Qui  donc  a  pu  opérer  ce  changement,  de- 
manda Ange  à  ses  deux  jolies  sœurs.  —  C'est 
iilderkin.  —  Ah  !  mon  vieux  maître,  dit  le 
page  à  l'archer,  en  lui  serrant  la  main,  est-ce 
à  /ne  sermonner  que  vous  avez  appris  l'élo- 
quenC'  ?  —  Le  diable  n'apprendrait-il  pas  un 
pater  avec  vous,  bel  étourdi  ? 

Les  derniers  Lancastriens  qui  sortirent  du 
temple  furent  Henri  et  Margaret.  Avant  de 
franchir  le  seuil,  ils  se  retournèrent  vers  l'au- 
tel et  se  dirent  d'un  même  cœur:  •^Toujours! 

LÀ  ROSE  BLMfCHB. 

Édoua^'d  était  rentré  dans  Londres  en  grande 
^mpe.  La  foule  avait  partout  salué  sa  royauté, 
et  nulle  pitié  n'était  descendue  sur  la  victime 
qu'il  traînait  à  sa  suite,  Henri  VI,  captif  et  ré- 
signé. L^usurpateur,  avant  de  monter  au  palais 
des  Lancdstre,  avait  fait  conduire  à  la  Tour  le 
chef  de  cette  malheureuse  famille,  et  le  roi  dé- 
trôné avait  repris  ses  fers  sans  murmurer. 

Cependant,  la  Rose  rouge  avait  encore  des 
partisans  dévoués  et  infatigables  :  la  reine  était 
en  Angleterre  ;  les  Galles  lui  offraient  un  asile 
sûr,  des  défenseurs  redoutables,  et  son  jeune 
fils  paraissait  avoir  hérité  de  sa  mâle  énergie, 
plutôt  que  de  la  résignation  de  son  père  :  il  de- 
venait important  d'arrêter  la  marche  de  la  reine 
Marguerite  et  de  lui  couper  le  chemin  des  Gal- 
les :  Edouard,  revenu  à  son  activité  première, 
4tait  donc  sorti  de  Londres  à  la  tète  de  son  ar- 
mée, cmq  jours  après  la  bataille  de  Barnet,  se 


dirigeant  sur  Gloccstcr.  Le  duc  de  Clarcnr^ 
profitant  de  èes  intelligences  avec  le  lord  Vicn- 
lock,  lui  avait  dépéché  des  estafettes  et  ordonné 
d'entraver  les  opérations  des  Lancastriens,  or> 
dre  qui  fut  cause  du  soulèvement  de  la  popu- 
lation de  Plymouth,  ainsi  que  nous  l'avons  td. 

Néanmoins  la  reine,  depuis  sa  fuite  de  Beau- 
lieu,  avait  rencontré  de  touchantes  sympathies 
dans  le  Devon  et  le  Sommerset.  Un  courrier  do 
comte  de  Pembroke  lui  annonça  à  Bath  que  ce 
chef  s'apprêtait  à  descendre  dans  le  comté  d'Her- 
ford,  et  la  pressa  de  s'avancer  sur  la  Scvcm. 

Le  duc  de  Sommerset  et  le  lord  de  Saint-Joh» 
étaient  parvenus  à  rassembler  un  grand  nombre 
de  partisans  qui  préféraient  la  mort  dans  une 
bataille,  à  la  honte  de  monter  sur  les  échafaud> 
de  la  faction  d'York.  Dans  la  nuit  du  3  au  4 
mai  rarmée|royale  prit  position  sur  les  hauteurs 
de  Tewksbury,  à  l'embranchement  de  la  Scvcro 
et  de  l'Avon,  petite  rivière  qui  a  sa  source  dans 
le  comté  de  Warwick.  Edouard  était  déjà  posté 
sur  le  fieuve,  barrant  l'entrée  d'Herrord,  et 
déployant  sa  nombreuse  cavalerie  dans  les  plai- 
nes qui  avoisinent  les  montagnes  de  Ncwcnt.Lcs 
Lancastriens  étaient  de  beaucoup  inférieurs  es 
nombre  ;  mais,  comme  le  sanglier  blessé,  ils 
avaient  la  fureur  du  désespoir.  Le  lendemaio 
il  était  jour  à  peine  lorsque  Edouard,  pressé 
d'en  finir  avec  ses  derniers  ennemis,  avait  fait 
avancer  ses  troupes  légères  et  ordonne  l'assaut 
des  lignes  lancastriennes  ;  mais  les  chefs  de  U 
Rose  rouge  avaient  déployé  tant  d'activité  pen- 
dant la  nuit,  que  leur  camp  était  entouré  de  re- 
tranchements formidables.  Des  fossés  profonde 
défendaient  l'approche  des  terrains  découverts, 
et  de  hautes  palissades  garnissaient  les  fronts 
les  plus  accessibles.  Le  duc  de  Sommerset, 
dont  la  valeur  et  l'impétuosité  étaient  en  grand 
renom,  s'était  chargé  de  la  garde  des  premières 
barrières  ;  il  avait  près  de  lui  le  chevalier  de 
Kerven  et  le  lord  Wenlock,  qu'il  n'employait 
qu'à  regret  et  par  ordre  de  la  reine.  Le  lord  de 
Saint-John,sccondé  des  gentilshommes  français 
commandait  les  lignes  opposées  :  chaque  soldat 
était  à  son  poste,  animé  de  ce  froid  courage 
qui  caractérise  le  vétéran,  et  qui  est  le  fait  de 
la  plus  énergique  résolution.  Les  Yorkistcs  s'a- 
vancèrent d'abord  en  poussant  des  cris  triom- 
phants, sous  les  bannières  du  duc  de  Clarcnee; 
Tewksbury  fut  attaqué  de  deux  côtés  avec  tî- 


LES  DERNIERS  KER  YEN 


•  •   I   M 

01.} 


gucur,  et  les  Lancastrieds  attendirent  en  silence 
leurs  bruyants  adversaires.  Les  troupes  d'York 
arrivèrent,  sans  trouver  de  résistance,  au  pied 
des  palissadps  de  Sommerset,  jusqu'aux  fossés 
gardés  par  (e  lord  de  Saint-John  ;  et  comme 
elles  s'apprêtaient  à  Tescalade,  rartillerie  du 
camp  retranché  les  foudroya,  et  couvrit  le  ter- 
rain de  leurs  cadavres.  Les  assaillants,  soutenus 
par  la  réserve  d'Edouard,  ne  lâchèrent  pas  pied 
à  cette  formidable  défense,  et  se  précipitèrent 
snr  les  embrasures  des  canons  aussitôt  que  le 
nuage  de  fumée  qui  les  enveloppait  se  fut  dis- 
sipé. Cette  nouvelle  attaque  vint  encore  échouer 
contre  le  calme  des  guerriers  de  la  reine,  qui, 
ayant  eu  le  temps  de  recharger  leurs  pièces, 
les  firent  tonner  une  seconde  fois,  et  de  si  près 
que  les  panaches  et  les  casaques  d'York  prirent 
feu.  Alors,  profitant  du  trouble  et  de  l'effroi 
qu'ils  avaient  causés,  Sommerset,  Kerven  et 
Saint-John  sortirent  brusquement  du  camp  et  se 
jetèrent,  Tépée  à  la  main,  au  milieu  des  rangs 
ennemis  qu'ils  chassèrent  devant  eux,  aux  cris 
vainqueurs  de  Lancastre  et  Marguerite! 

Les  troupes  de  Clarence  et  de  Glocester  se 
rompirent,  et  les  chefs  de  la  Rose  rouge  Yen- 
gèrcnt  vaillamment  les  victimes  de  Bamet. 
Marguerite  d'Anjou  n'avait  pas  voulu  se 
tirer  dans  l'église  de  Tewksbury,  ainsi  que 
amis  l'en  avaient  priée  ;  elle  savait  que  ce  der- 
nier combat  devait  décider  de  sa  couronne  et 
de  sa  vie,  et,  oubliant  la  timidité  de  son  sexe, 
elle  était  montée  sur  un  chariot  qui  la  trans- 
portait partout  où  sa  présence  pouvait  animer 
les  soldats.  Le  prince  de  Galles  était  à  ses  côtés; 
Jeanne  et  Margaret  étaient  assises  à  ses  pieds, 
et  chacun  admirait  la  grande  reine  qui,  tête 
nue,  Tœil  calme,  le  front  haut,  jetait  à  ses  en- 
nemis un  courageux  déil  et  donnait  à  ses  dé- 
fenseurs un  élan  magnanime. 

Quand  les  Yorkistes  prirent  la  fuite  devant 
les  troupes  royales,  le  visage  de  l'héroïne  s'é- 
claira d'un  céleste  rayon,  ses  yeux  lancèrent 
des  éclairs  de  joie;  d'une  main  elle  s'appuya 
lur  éon  fils  et  se  levant  de  toute  la  richesse  de 
la  taille,  «'lie  étendit  le  bras  dans  la  direction 
(les  fuyatds,  «t  dit:  —  Jouissez,  Edouard,  de 
la  honte  de  nos  ennemis  ;  et  si  votre  fW>nt  porte 
jamais  la  couronne,  n'oubliez  pas  qu'après  Dieu, 
vous  la  devez  à  votre  mère...  —  Je  vais  m'en 
montrer  digne  !  s'écria  le  prince,  et,  se  jetant 


à  bas  du  chariot,  il  s*é1ança  vers  la  plaine  pour 
se  mêler  à  ses  partisans  vainqueurs.  Ce  fut  en 
vain  que  la  reine  tenta  de  le  rappeler,  il  fut 
sourd  à  ses  ordres,  à  ses  cris,  à  ses  prières,  et 
parvint  à  la  dernière  barrière  où  Wcnlock 
était  de  garde.  —  Eh  bien  mylord,  dit  le 
jeune  prince,  que  pensez-vons  de  cette  belle 
journée?  —  Nous  triomphons,  monseigneur, 
mais  ne  vous  aventurez  pas  trop  loin  ! —Com- 
ment n'ètes-vous  pas  à  la  poursuite?  —  J'ai 
Tordre  d'attendre,  c'est  un  cruel  devoir.. 
— Jeravoue,mais  aussi  vous  gardez  la  reine  !.. 
adieu... — Va  !  murmura  sourdement  Wenlock 
va  te  livrer,  et  périsseavec  le  dernier  Lancas- 
tre sa  fleur  maudite  !...n  foula  sous  ses  pieds, 
en  disant  ces  mots,  la  rose  rouge  qu'il  arracha 
de  son  gorgerin,  et  reprit  son  air  impassible... 

Le  duc  de  Sommerset  poursuivait  toujours 
l'ennemi  ;  et,  comme  il  ne  songeait  pas  à  la  re- 
traite, le  chevalier  de  Kerven  le  supplia  de  s'ar- 
rêter. Il  étendit  la  main  du  côté  de  la  Sevem, 
et  montra  le  lord  de  Saint-John  qui  avait  déjà 
commencé  son  mouvement  rétrograde.  —  Mais, 
dit  le  duc  en  faisant  sonner  k  halte,  j'ai  or- 
donné à  Wenlock  de  sortir  du  camp  et  de  venir 
nous  renforcer;  sans  cette  précaution,  je  ne 
me  serais  pas  engagé  si  avant.  —  Oh  !  de  grâce 
monseigneur,  répondit  Ange  de  Lamorge,  ne 
comptez  en  rien  sur  le  traître  Wenlock,  son 
seul  nom  m'épouvante.  —  Nous  sommes  bien 
foreés  de  nous  retirer  de  toute  foçon,  reprit  le 
chevalier,  car  voilà  Edouard  qui  s'apprête  à 
à  nous  charger  avec  la  réserve^..  Voyez-vous 
cette  masse  qui  s'avance  là-bas? 

Les  Lancastriens  serrèrent  leurs  rangs  et  fi- 
rent IIbu»  en  arrière.  —  Mais  il  me  semble  que 
Wenlock  n'a  pas  encore  bougé,  dit  le  duc— Je 
ne  vois  que  quelques  cavaliers  qui  viennent  à 
notre  rencontre,  monseigneur.  —  On  entend 
déjà  les  cris  de  la  réserve,  dit  le  page.  —  Fai- 
sons tète!  igouta  Kerven.—  Lancastre  et  Sontr 
tnenet  t  s'écria  le  duc... 

Et  les  deux  troupes,  lancées  l^ine  sur  l'autre 
avec  fureur,  se  choquèrent  avec  un  bruit  solen- 
nel. Le  prince  de  Galles  rejoignit  ses  amis  dans 
ce  moment  d'horrible  mêlée.  Les  guerriers  de 
la  Rose  rouge  battaient  lentement  en  retraite, 
et  se  défendaient  avec  un  courage  héroïque; 
mais,  fatigués  de  la  course  qu'ils  avaient  four- 
nie, ils  devaient  céder  au  nombre  et  à  lavi- 


516 


LES  DERNIEM  KERVEN 


gueur  des  troupes  firatohes  qai  les  assaillaient 
à  leur  tour,  et  ne  fondaient  leur  espoir  que  sur 
une  sortie  impétueuse  du  corps  de  Wenlock. 

pK  reine  ^ait  fait  pousser  son  chariot  sur  un 
plateau  d'où  Ton  découvrait  toute  la  plaine. 
Kilderldn,  appuyé  sur  la  glorieuse  masse  d'ar- 
mes du  grand  Warwick,  ne  se  montrait  nulle- 
ment occupé  du  spectacle  qui  attirait  tous  les 
regards,  et  ne  songeait  qu*à  veiller  sur  sa  sou- 
veraine. Le  comte  de  Kerven  et  son  vieil  écuyer 
étaient  tous  les  deux  penchés  à  une  embrasure, 
à  deux  pas  de  la  reine,  suivant  avec  angoisse 
le  mouvement  des  deux  années.  Marguerite 
d'Anjou  était  debout,  ainsi  que  ses  deux  dames 
d'honneur;  les  joues  de  Blargaret  étaient  d'une 
pâleur  extrême,  tout  son  corps  frémissait  d'é- 
pouvante. —  Voilà  ce  qu^ont  mérité  ces  impru- 
dents, dit  le  comte  de  Kerven  à  demi-voix  : 
le  léopard  d'York  s^est  retourné...  —  Qu'est-ce 
que  oette  poussière  sur  notre  gauche,  demanda 
Pierre  de  Lamorge.  —  Cesi  sans  doute  Gk>- 
cester  qui  se  rallie  à  ses  deux  frères...  ils  bat- 
tent en  retraite  comme  de  braves  soldats  ;  mais 
si  on  ne.  les  soutient  pas,  ils  sont  perdus.  Ma- 
dame 1  s'écria  le  comte  en  accourant  près  du 
chariot,  ordonnez  une  sortie...  ne  perdez  pas 
une  minute,  si  vous  ne  voulez  pas  voir  l'ennemi 
dans  vos  lignes. 

La  reine  se  dressa  de  toute  sa  hauteur  et 
put  voir  la  confusion  qui  régnait  déjà  dans  ses 
troupes.  Elle  fit  dire  an  lord  Wenlock  de  char- 
ger, mais  celui-ci  répondit  que  c'était  livrer 
l'entrée  du  camp»  et  s'y  refusa. 

A  cette  réponse  du  traître,  le  comte  s'écria  : 
>—  Il  ne  vous  reste,  madame,  qu'à  chercher  un 
refuge  dans  l'église,  car  avant  un  quart  d'heure 
la  ville  sera  emportée. 

La  reine  attacha  sur  k  moine  un  regard 
douloureux:  —Qui  vous  a  enseigné  la  guerre  T 
demanda-t-elle  avec  douleur.  —  Fuyez,  vous 
dis-je,  répondit  le  comte.  —  Non,  s'écria  la 
noble  femme,  je  veux  mourir  ici  comme  sur  un 
trône!  Puis,  tombant  à  genoux  et  joignant  les 
mains,  elle  ajouta,  les  yeux  en  pleurs:  Sei- 
gneur, sauvez  mon  ûls,  sauvez  mon  pauvre  en- 
fant! -*-  Vous  n'êtes  pas  seule  à  trembler  pour 
un  rUs,  madame,  les  guerres  que  se  font  les 
rois  coûtent  bien  des  larmes  aux  peuples! 
Voyez  ce  carnage!. ••  Et  comme  la  reine  regar- 
dait le  comte  avec  surprise,  celui-ci  retourna 


près  de  Pembrasnre,  et  s^acconda,  sans  dire  en 
mot,  sur  le  canon  qui  ne  tirait  plus. 

Les  Lancastriens,  accablés  par  le  nombre  et 
livrés  à  eux-mêmes,  avaient  rompu  leon 
rangs,  les  soldats  avaient  pris  la  fuite,  les 
chefs  seuls  s'étaient  réunis  et  tenaient  bon. 
Jeanne  et  Margaret,  effrayées  des  prédictions  da 
comte,  promenaient  sur  les  combattants  leurs 
regards  voilés  de  larmes...  Elles  aperçurent 
Ange  et  Henri  qui  se  tenaient  côte  à  côte  et 
qui  entouraient  le  prince  de  Galles.  Le  comte 
de  Kerven  s'approcha  de  Margaret,  et  lui  dit: 
*-  Votre  fiancé  vamourir!...  puis  il  la  regarda 
d'un  œil  qui  semblait  vouloir  fouiller  son  osur. 

La  pauvre  fille  baissa  la  tète  et  fit  entendre 
un  sanglot  déchirant.  —  La  l&cheté,  la  trahison 
de  Wenlock  causent  vos  malheurs!  reprit  le 
comte  :  s'il  sortait  de  sa  position,  quolqoM 
soit  bien  tard,  tout  pourrait  encore  être  sauvé! 
maisM. 

Margaret  se  redressa  vivement,s*élançaborsdu 
chariot,  et  courutàla  barrière  où  se  tenaitlelord 
Wenlock  ;  ses  pieds  légers  et  délicats  touchaient 
à  peine  le  sol;  et,  bravant  les  traits  qui  se  croi- 
saient sur  sa  tète,  la  généreuse  jeune  fille  sV 
van(a  hardiment  jusqu'au  chef  qui,  écarté  de 
ses  soldats,  regardait  attentivement  les  progrès 
des  Yorkistcs.  —  Mylord  !  s'écria  mademoiselle 
de  Rosières,  la  reine  vous  ordonne  de  courir  à 
la  rencontrede  nos  troupes.— Par  saint  Georges! 
dit  Wenlock  en  riant,  vous  êtes  un  chevaiiei 
de  belle  façon.  Mademoiselle. 

Margaret  sentit  le  sang  lui  monter  au  visage. 

—  Ne  voyeZ'Vous  pas,  Mylord,  que  votre  inac- 
tion nous  est  fatale  ?  —  Elle  fait,  dans  tous  ks 
cas  votre   fortune...   Le   duc  de  Glarence... 

—  Traître  1...  lâche  !. .  s'écria  la  pauvre  femme 
avec  horreur.  —  Allons,  comtesse  de  Kerven, 
arrière!  murmura  Wenlock...  Oui,  je  suis  traî- 
tre, puisque  vous  l'avez  dit.,  oui,  je  hais  votre 
chevalier...  oui,  je  hais  tous  les  Lancastrcs... 
oui,  je  hais  votre  beauté  !  oui,  je  vous  ai  vendus, 
vous  au  duc  de  Clarcnce,  et  votre  fiancé  i 
Edouard  d'York... 

Margaret  tomba  évanouie,  le  lord  la  poussa 
du  pied,  et  se  remit  à  examiner  froidemout  U 
déroute  de  ses  compagnons.  —  Seigneur  Dieu! 
s'écria  tout-à-coup  la  j'cine  Marguerite,  qui 
n'avait  pas  perdu  d«i  vue  son  fils  depuis  qu'elle 
l'avait  aperçu  ;  ils  vont  le  tuer!  Le  voilà  renversél 


LES  DERNIERS  KERVEIt 


517 


il  est  mort  !  Oh  !  pitié,  pitié,  pour  lui,  grâce  1 1 
grâce! 

Et  elle  perdit  connaissance  dans  les  bras  de 
la  marquise  de  Courtenay. 

Le  duc  de  Sommerset  était  enfin  parrenu  à 
la  première  barrière.  Le  prince  de  Galles  étant 
tombé,  les  che&  le  crurent  mort  et  se  jetèrent 
pèle-mèle  dans  le  camp  pour  en  défendre  Feu- 
trée. 

Le  massacre  fut  horrible,  etlessoldatsd'Torck 
arrivèrent  dans  les  lignes  lancastriennes  en 
même  temps  que  ceux  qu^ils  poursuivaient. 
Henri  de  Kerven,  Ange  et  Sommerset  s^appro- 
chèrent  de  Wenlock,  et,  pendant  que  lecheva- 
lier  et  le  page,  étonnés  de  la  rencontre  deMar- 
garet,  s^occupaient  de  la  relever,  le  duc  asséna 
un  coup  d^épée  si  violent  sur  le  casque  du 
traître  Wenlock,  qu*il  lui  fit  jaillir  la  cervelle. 

Les  étendards  d*Édouard  et  de  ses  deux 
frères  flottaient  déjà  sur  les  palissades  ;  tout 
espoir  était  perdu,  toute  fuite  devenait  impos- 
sible,et  les  chefs  de  la  Rose  rouge  ne  cherchè- 
rent plus  qu^à  gagner  Téglise  de  Tewksbury, 
pour  se  mettre  à  Fabri  du  glaive.  Henri  et  le 
page  enlevèrent  Margaret  et  la  portèrent  dans 
leurs  bras  jusqu*à  la  place  d'armes  où  se  trou- 
vait la  reine.  Le  chariot  était  entouré  des  gé- 
néraux de  la  malheureuse  souveraine,  qui  se 
refasait  obstinément  à  quitter  le  lieu  d*où  elle 
avait  vu  tomber  son  fils.  —  Fuyez!  mes  amis, 
disait-elle  à  ses  vaillants  chevaliers,  réfugiez- 
vous  dans  le  sanctuaire...  je  vous  dégage  de 
vos  serments,  et  veux  rester  seule  ici  pour  re- 
garder en  face  l'usurpateur... 

Jeanne,en  apercevant  Margaret,  avait  conjuré 
le  chevalier  et  le  page  de  sauver  leur  vie  et  de 
lui  confier  son  amie  :  —  On  ne  tue  pas  les  pau« 
vres  femmes,  leur  disait-elle  :  fuyez,  fuyez  ! 
puis  elle  joignait  les  mains  et  suppliait  son  père 
de  s'éloigner...  Les  soldats  de  Glocester  et  de 
Clarence,  après  avoir  franchi  la  dernière  en- 
ceinte, débouchaient  déjà  sur  la  place.  Marga- 
ret, toutr-à-coup  ranimée,  ouvrit  les  yeux  sur 
les  horreurs  qui  Fentouraient  et  sur  son  fiancé 
qui,  la  visière  levée,  la  regardait  avec  douleur. 

—  Ami,  s'écria-t-elle,  si  tu  m'aimes,  fuis  ! 
(ùis!  oh  !  fuis,  de  grâce  ! 

Henri  baisa  le  visage  mouillé  de  pleurs  de 
mademoiselle  de  Rosières,  et  comme  il  hésitait 
encore  à  lui  obéir,  il  sentit  une  main  nerveuse 


qui  s*attaeha  violemment  à  son  armure  ;  et,  se 
retournant,  il  vit  un  pèlerin  qui,  le  front  cou- 
vert par  son  large  capuchon,  lui  dit  : 

—  Siwms  avez  un  père,  songez  à  lui\ 
Dans  le  même  instant,  Ange  obéissant  au  si- 
gne du  Tieil  intendant  qui  lui  montrait  l'église, 
serra  la  main  de  la  marquise,  et  entraîna  le 
chevalier  jusqu'au  temple  où  s'étaient  déjà  ren- 
fermés les  débris  de  la  noblesse  lancastrienne. 

Un  seul  guerrier  n'avait  pas  voulu  s'éloigner 
du  chariot,  la  reine  lui  dit  avec  douceur: 

— Adieu,  mon  bravearcher,  séparons-nous... 
je  te  bénis  !  laisse-moi,  va-t'en  I 

Kilderkin  secoua  la  tète  sans  répondre  ;  deux 
grosses  larmes  sillonnaient  ses  joues. 

—  Sauvez-vousl  s'écrièrent  leanne  et  Mar- 
garet. 

Le  vieux  soldat  répondit  d'une  voix  ferme  et 
d'un  ton  sublime. 

—  Non! 

Quand  les  Torkistes  aperçurent  le  chariot, 
ils  s'élancèrent  de  tous  cAtés  pour  s'en  emparer. 
Alors  le  duc  de  Clarence  ayant  reconnu  la  reine, 
s'approcha  d'elle  et  leva  la  main  pour  la  saisir. 
Kilderkin  se  précipita  sur  lui  et  le  renversa 
d'un  coup  terrible;  il  allait  lui  arracher  la  vie, 
lorsqull  tomba  lui-même,  frappé  de  deux  coups 
de  lance. 

La  petite-fille  de  Charles  VI,  la  reine  d'An- 
gleterre, la  plus  noble  et  la  plus  malheureuse 
des  femmes,  était  prisonnière  d'Edouard  IV  ; 
la  couronne  arrachéeile  son  front  s'était  brisée 
sur  les  feuilles  flétries  de  la  Rose  rouge. 

Edouard  et  le  due  de  Glocester  ne  daignè- 
rent pas  s'arrêter  devant  cette  grande  infortune, 
et  l'arrogant  vainqueur  réserva  sa  souveraine 
pour  orner  son  triomphe.  Ayant  appris  que  les 
chefs  lancastriens  s'étaient  réfugiés  dans  l'é- 
glise, n  la  fit  entourer,  afin  que  nul  d'entre  eux 
ne  lui  pût  échapper,  et  s'arrêtant  sur  le  pla- 
teau le  plus  élevé  de  la  ville,  à  l'endroit  d'où 
Marguerite  d'Anjou  avait  regardé  la  bataille, 
il  contempla  d'un  œil  féroce  le  massacre  qu'il 
avait  ordonné.  Ne  pouvant  se  lasser  de  ce  spec- 
tacle horrible,  il  fit  poser  ses  tentes  sur  ce  mê- 
me terrain,  et  voulut  voir  le  prince  de  Galles 
qui  .avait  été  fait  prisonnier  à  l'attaque  des  bar- 
rières. 

Le  jeune  prince  parut  devant  son  ennemi 
sans  se  troubler.  —  Qu'es-tu  venu  faire  dans 


518  LES  DERNIERS  KERVEN 

ce  royaume  ?  demanda  le  vainqueur  d*unevoix  .  mais  son  instinct  de  férocité  prenant  le  dessus 
courroucée.  —  Je  suis  venu  défendre  la  cou*  il  ordonna  enfm  au  duc  de  Clarcnce  d'entrer  de 
ronne  de  mon  père,  et  mon  propre  héritage  l    vive  force  dans  Tégiise. 


répondit  le  prince  avec  une  intrépide  ingé- 
nuité. 
A  ces  mots,  le  cruel  Edouard,  hors  de  lui, 


Cette  fois  ce  fut  en  vain  que  les  deux  pau- 
vres pères  s'interposèrent  entre  les  victime  et 
leurs  bourreaux  1  Tordre  barbare  du  roi  foi 


leva  sa  main  armée  du  gantelet  de  fer,  et  frappa  '  ponctuellement  exécuté,  et,  le  7  mai,  en  prè- 
le généreux  enfant  au  visage....  les  ducs  de  sence  de  Farmée  victorieuse  rangée  en  ordre 
Clarence  et  de  Gloccster  le  poussèrent  hors  de  de  bataille,  devant  la  reine  Marguerite  et  les 
la  tente,  et  le  tuèrent  lâchement  à  coups  d'épéc  deux  dames  prisonnières,  les  exécuteurs  d'York, 
sous  les  yeux  de  sa  mère  agenouillée  et  sup-  abattirent  les  tètes  du  duc  de  Sommerset,  da 
pliante.                                                           1  lord  de  Saint-John  et  de  quinze  nobles  cava- 

Le  sang  du  dernier  Lancastre  ne  fit  qu'irri-  liers, 
ter  Tardeur  sanguinaire  d'Edouard.  Au  mépris       Uenri  de  Kervcn  et  Ange  de  Lamorge  avaient 

du  privilège  sacré  des  églises,  il  voulut  entrer  été  condamnés  à  mort  sans  jugement,  comme 

l'épée  haute  dans  celle  de  Tewksbury,  et  s'y  leurs  malheureux  chefs,  mais  le  duc  de  Cia- 

rendit  avec  ses  principaux  officiers  et  une  com-  rence,  à  qui  l'usurpateur  devait  la  couronne, 
pagnie  de  ses  gardes.                                       ,  implora  et  obtint  un  sursis  àleur  exécution. 

Lorsque  cette  troupe  armée  eut  franchi  le • 

péristyle  du  temple,  comme  elle  s'apprêtait  à 

en  enfoncer  les  portes,  ces  portes  s'ouvrirent       Le  22  du  mois  de  mai,  veille  de  l'Ascension, 

h  deux  battants,  et  sur  le  seuil  apparut,  escorté  l'armée  d'Edouard  fit  halte  devant  les  portes  de 

des  deux  moines,  un  prêtre  le  bras  levé  et  une  Londres.  Le  triomphateur  traînait  è  sa  suite  U 

àostic  à  la  main,  défendant  ainsi  l'hospitalité  reine  détrônée  et  ses  malheureux  amis. 

divine.  i  tg  MARTYR* 

—  Sire!  dit  le  comte,  vous  songerez,  au  mo-  '  ./,•«.. 

ment  de  com   ettre  un  sacrilège,  que  Warwick  Les  notables  de  la  ville  de  Londres  s  étaient 

et  Henri  VI  ont  respecté  les  saints  asiles  où  rendus  aux  portes  de  leur  cité  pourcaiipU- 

votre  royale  épouse  et  deux  mille  de  vos  parti-  menler  le  vainqueur,  et  donner  plus  d'éclat  à 

sans  avai  ;nt  cherché  leur  salut  Ministre  du  sa  marche  triomphale. 

Dieu  qui  punit  tous  les  crimes,  je  vous  somme  Edouard  était  à  cheval,  couvert  d'une  ar- 

d'oublier  ici  vos  haines,  ^  de  respecter  le  mal-  mure  étincclante,  et  le  front  ceint  d'une  m- 

heur  de  ceux  que  vous  avez  vaincus.  ronne  de  lauriers;  une  housse  en  drap  d'or 

Edouard  voulut  répondre,  le  regard  ferme  et  retenue  par  des  ganses  à  glands  d'argent,  gar- 

sévère  du  comte  l'intimida.  11  fit  mine  de  vou-  nissait  le  poitrail  et  la  croupe  du  cheval  qai 

loir  forcer  le  passage,  mais  l'image  du  Christ  marchait  fièrement  sous  son  riche  équipa^, 

venait  de  réveiller  ses  terreurs  religieuses.  U  Les  deux  frères  d'Edouard  étaient  à  ses  côtes 

s'arrêta  et  regagna  son  camp  sans  avoir  osé  pro-  Georges  duc  de  Clarence  à  sa  droite,  Richard 

faner  le  sanctuaire.  Le  duc  de  Gloccster  em-  duc  de  Glocester,  à  sa  gauche.Ccs  deux  princes 

ploya  vainement  toute  la  nuit  à  faire  compren-  avaient  le  casque  en  tète,  la  visière  levée  et  l  e- 

dre  à  son  frère  que  la  pusillanimité  qu'il  avait  pée  à  la  main. 

montrée  pouvait  être  fatale  au  trône  ;  que  le  duc  A  quelques  pas,  derrière  les  trois  frères  que 

de  Sommerset,  s'il  parvenait  à  s'échapper  do  précédaient  les  trompettes  et  le  héraut  de  U 

réglise  de  Tewksbury,  ne  manquerait  pas  de  Jarretière,  venait  un  chariot  découvert.  Sur  un 

soulever  de  nouveau  le  parti  lancastricn  ;  que  banc  en  bois  de  chêne,  dressé  au  milieu  de  ce 

les  chefs  réfugiés  dans  ce  saint  asile  étaient  les  chariot,  la  lace  tournée  vers  la  ville,  Margue- 

plus  infiuents  do  la  Rose  rouge,  et  qu'il  était  rite  d'Anjou  se  montrait  au  peuple  anglais,  sans 

puéril  d'obéir  à  la  voix  d'un  misérable  prêtre;  daigner  le  regarder.  La  princesse  de  Galles,  la 

Edouard,  dominé  par  ses  superstitions,  résista  '  comtesse  de  Rosière  et  la  marquise  de  Courîcnay, 

pendantdeuxjoursaux  solliciutionsde  ses  frères  |  assises  sur  la  paille  où  posaient  les  pieds  de  la 


-"^"^-  '~j  j 


LES  DEKMERS  KËRYEN 


51d 


reine,  faisateot  taire  leurs  propres  souffrances  i  la  barbarie  de  nos  ennemis  m'est  tellement  con* 


LES  D£HM£RS  KERVEN 


5id 


reine,  faisaient  taire  leurs  propres  souffrances 
en  contemplant  ce  noble  visage  où  tant  de  mal- 
beurs  avaient  laissé  leurs  traces. 

Le  chevalier  de  Kerven  et  Ange  de  Lamorge 
étaient  garrottés  à  rarrièrc-train  du  chariot 
qu'ils  suivaient  à  pied.  Les  deux  prisonniers 
portaient  tristement  leurs  regards  sur  la  reine 
«t  sur  ses  compagnes,  puis  les  ramenaient  sur 
eux-mêmes,  chargés  de  pleurs  que  la  fierté 
seule  pouvait  retenir.  —  Cher  frèrei  dit  le  page 
au  chevalier,  je  me  sens  mourir  de  fatigue  ;  ne 
nous  reposerons-nous  donc  pas  un  peu?^Cou- 
rage,  mon  enfant,  nous  arriveronsbicntôt.^Où 
nous  mène-t-on?  le  sais-tu?  —  A  la  vie  éter- 
nelle, sans  doute!  —Oh!  mon  Dieu  I...  que 
deviendra  ma  sœur  Margaret  ?...  —  Ne  parle 
pas  ainsi,  mon  ami  ;  tu  ne  voudrais  pas  faire 
pleurer  un  chevalier  devant  tous  ces  paysans  ; 
et,  quand  je  pense  à  la  mort  qui  te  menace 
aussi,  je  n^ai  plus  de  courage.  —  Nos  pauvres 
pères  !  murmura  le  page.  —  Tais-toi  !  tais-toi, 
te  dis-je...  —  Ils  ont  serré  mes  bras  si  fort,  et 
ces  chaînes  sont  si  lourdes,  que  j*cn  suis  tout 
meurtri  !  —  Les  infâmes,  répondit  Henri  avec 
colère,  n'avoir  pas  pitié  d'un  enfant. 

En  achevant  ces  mots,  le  chevalier  se  rap- 
procha autant  que  possible  du  page,  et,  tendant 
les  deux  poignets  sous  la  lourde  chaîne  qui 
rattachait  au  chariot,  il  la  souleva,  se  chargeant 
ainsi  du  fardeau  qu'Ange  ne  pouvait  plus  por- 
ter (l).Un  archer,  qui  marchait  près  des  prison- 
niers, voulut  empêcher  Henri  de  soulager  le 
pauvre  enfant;  mais  Jeanne  lui  jeta  sa  bourse, 
€t  le  grossier  soldat,  par  respect  pour  les  dou- 
ble couronnes  qu'elle  contenait,  se  mit  à  l'é- 
cart, et  compta  son  or  en  souriant 

Ange  leva  la  tète,  regarda  la  marquise  avec 
une  douceur  touchante  et  lui  dit:  «Merci!» 
de  cette  voix  tendre  que  nous  lui  connaissons, 
et  que  la  douleur  avait  rendue  plus  faible* 
plus  plaintive  ;  ses  yeux  étaient  voilés  ;  son  vi- 
sage, pâli  par  la  soulTrance,  était  triste,  mais 
toujours  Ger.  Jeanne  laissa  tomber  son  front 
dans  ses  mains  et  y  cacha  ses  larmes.  —  C'est 
le  chemin  de  la  tour  que  nous  prenons.  Mada- 
me, dit  la  princesse  de  Galles  avec  frayeur. 
—  C*est  là  que  prie  et  vit  dans  la  douleur  le 
roi  votre  père,  maûUe.  Puis  elle  ajouta  plus  bas  : 
Écoutez,  Anne,  j'ai  besoin  de  votre  assistance  ; 

(1)  Voyez  la  gravure  sur  adcr. 


la  barbarie  de  nos  ennemis  m'est  tellement  con- 
nue, que  je  prévois  tous  leurs  projets  :  ils  vont 
m'enfermer  à  la  tour  à  côté  de  mon  époux,  de 
mon  seigneur  et  maître,  sans  me  permettre  de 
le  voir,  quoique  huit  années  do  malheurs  nous 
aient  séparés  jusqu'à  ce  jour.  Comme  il  con- 
vient, avant  tout,  d'obéir  à  notre  sang  et  aa 
rang  où  la  volonté  de  Dieu  nous  a  placés,  et 
que  je  regarde  ce  lâche  Gloccster  comme  le 
dernier  de  mes  sujets,  je  ne  peux  ni  ne  veux 
m^abaisser  à  lui  rien  demander;  mais  vous^ 
Anne»  ma  fille,  songez  qu'il  est  du  devoir  d'une 
chrétienne  de  s'humilier  pour  sa  mère,  et  ob* 
tenez  de  ce  malheureux,  en  mettant  de  coté 
vos  répugnances,  que  j'aille  m'agcnouiller  un 
instant  devant  mon  roi,  afm  que  la  mère  éplorée 
puisse  rendre  compte  du  fils  qu'on  lui  avait 
confié.  —  Ainsi  ferai.  Madame,  répondit  Anoe 
de  Warwick,  pour  plaire  à  Dieu  et  à  Votre  Ma^ 
jesté.  L'escorte  s'arrêta  devant  la  façade  nord 
de  l'immense  forteresse,  si  bien  connue  daoi 
les  annales  de  Londres  sous  le  nom  de  la  Tour. 
Les  portes  du  pavillon  principal  furent  ouvertes 
à  deux  battants,  pour  donner  entrée  au  chariot 
qui,  sans  faire  halte,  franchit  le  pont-levis,  le 
premier  poste,  une  seconde  porte,  et  s'arrêta 
dans  une  cour  carrée,  triste,  noire  et  froide» 
seul  lieu  consacré  aux  courtes  promenades  qu'oa 
permettait  aux  prisonniers  d'État.  La  garde  se 
rangea  en  double  haie  jusqu'au  long  escalier 
qui  conduisait  aux  cellules  ;  le  duc  de  Gloccster 
mit  pied  à  terre,  et  s'approchant  de  la  reine 
aussi  galamment  que  son  visage  hideux  et  sa 
tournure  difforme  le  lui  permettaient,  il  lui  of- 
frit la  main,  en  souriant,  pour  l'aider  à  des- 
cendre du  chariot  ;  mais  Marguerite,  s'appuyant 
sur  l'épaule  du  chevalier  de  Kerven,  qui  était 
toujours  enchaîné,  sauta  légèrement  à  terre» 
en  disant  au  duc  d'une  voix  impérieuse  :  «  Ne 
me  touchez  pas  1  »  Richard  répondit  par  un 
sourire  féroce,  et,  se  tournant  vers  la  princesse 
de  Galles,  il  lui  dit  avec  quelque  courtoisie: 
«  Faites-moi  oublier  cette  in j  ure,  noble  dame.  » 
Anne  ferma  les  yeux,  prit  le  bras  qui  lui  était 
ofiertj  et  quand  elle  voulut  le  quitter,  elle  sentit 
qu'une  main  rude  retenait  la  sienne,  /eanne  et 
Margaret,  aidées  l'une  par  l'autre,  suivirent  la 
reine.  Henri  baisa  le  mouchoir  que  Im  aban- 
donna sa  fiancée  ;  Ange  baisa  la  main  de  Jeanne 
qu'elle  aurait  voulu  lui  laisser. 


5^ 


LES  DI£RNII£RS  KERVEN 


Un  geôlier  vint  détacher  les  chaînes  desdeui 
amis,  et  les  mena  dans  une  direction  opposée 
i  coite  que  la  reine  et  le  duc  avaient  prise,  vers 
an  escalier  qui  conduisait  aux  étages  d*un  noir 
et  lugubre  donjon.  Ange  et  Henri  se  regardè- 
rent tendrement  et  tournèrent  la  tète,  d*un 
commun  accord,  pour  jeter  on  dernier  adieu 
à  leurs  pauvres  sœurs. 

Marguerite  d^Anjou  avait  suivi  le  due  Richard, 
et  les  captives  avaient  pris  Tescalier  principa 
de  ces  noirs  bâtiments,  escalier  que,  par  un 
raffinement  de  cruauté,  on  appelait  les  tnarches 
d^honneur.  Au  premier  étage,  une  garde  nom- 
breuse se  mit  sous  les  armes  pour  rendre  hom- 
mage au  prince  de  Glocester,eldeux  sentinelles. 
Tune  armée  d*une  arquebuse,  Fautre  d'une  per- 
tttisane,  demeurèrent  immobiles  devant  une 
porte  bardée  de  fer  dont  ils  avaient  la  surveil- 
lance. —  Eh  !  mes  braves  amis,  comment  se 
comporte  notre  saint  pénitent?  chante-t-il  tout 
haut  ses  messes  ?  —  11  prie  tout  bas,  Altesse. 
—  N'allez  pas  vous  endormir,  comme  les  sol- 
dats de  Piiate,  le  cagot  pourrait  sortir  par  le 
trou  de  la  serrure.  Vous  voyez,  belle  cousine, 
qne  mon  frère  a  des  égards  pour  sa  famille^ 
voilà  un  luxe  militaire  et  une  garde  vraiment 
royale  qui  veillent  au  repos  de  votre  pieux 
époux. 

La  reine  détourna  la  tête  ayec  dégoût,  puis 
s*inclina  respectueusement  devant  la  cellule 
d'Henri  VI.  —  Je  suis  chargé  de  vous  faire 
rendre  des  honneurs  en  tout  point  semblables, 
ma  tendre  cousine  ;  et  voici  le  pavillon  qui  vous 
servira  de  maison  de  plaisance.  •»  Lâche  !  ré- 
pondit Marguerite,  tes  mains  sont  sanglantes 
et  ta  langue  empoisonnée;  marche  devant  ta 
reine,  et  sois  son  dernier  valet  en  ouvrant  sa 
prison.  —  Holà  !  ma  chère  dame,  nous  avons 
la  répartie  aigre  et  vive,  et  je  pourrais  m'en  of- 
fenser ;  mais  je  veux  imiter  les  vertus  d'Edouard, 
et  Je  pardonne.  Adieu,  Henri  de  Ut  Tour,  ajouta- 
t-il  en  riant  à  haute  voix.  —  S'il  vous  reste 
quelque  pitié  au  cœur,  dit  Anne  de  Warwick 
au  farouche  Glocester;  si  vous  avez  jamais  eu 
Plntention  de  prendre  femme  un  jour  et  de  con-  ' 
naître  la  douceur  d'aimer,  écoutez  ma  suppli-  ! 
que,  Milord,  et  faites-lui  bon  accueiL  —  Oui,  | 
certes,  ma  douce  affligée,  nous  voulons  vous 
être  secourable,  et  rien  qu'en  tous  voyant, 
nous  éprouvons  le  besoin  d'aimer.  Relevez- 


vous,  de  grâce  ;  que  fout41  à  votit  beauté^ 
—  Permettez  à  la  relie  de  voir  sov  loguste 
époux  et  de  lui  parler,  faites  cette  bonne  acHmi 
dans  votre  journée  pour  que...  —  Pour  que  le 
reste  me  soit  pardonné,  n'est-ce  psal  la  sup- 
plique est  au  moins  fnmehement  expirée; 
quoique  je  ne  connaisse  pas  de  reine  ici,  je  veus 
bien  encourir  le  mécontentement  de  mon  Mm 
afin  de  vous  montrer  mon  charmant  caractère» 
et  aussi  pour  vos  beaux  yeux,  ajouta-t-il  tant 
bas.  —  Black,  dit-il,  en  s'adressant  à  uo  des 
porte-clef^  qui  le  suivait,  ouvre  cette  porte... 
passez,  Madame,  et  comme  Jeanne  et  Margarei 
s^apprètaient  à  suivre  la  reine,  le  duc  les  ar- 
rêta par  ces  mots  :  —  Quand  à  vous  mes  tour* 
terellcs,  suivez-moi. 

La  porte  de  la  cellule  royale  s'était  refermée 
sur  Marguerite  d'Anjou,  et  les  compagnes  de 
cette  malheureuse  princesse,  conduites  par  le 
duc  au  bout  du  grand  corridor,  furent  enfer- 
mées, Jeanne  et  Margaret,  dans  une  même  cel* 
Iule,  voisine  de  celle  qui  attendait  la  reine,  et 
Anne  de  Warwick  dans  une  autre  où  elle  entra 
suivie  de  Richard.  Des  sentinelles  prirent  la 
garde  à  chacune  des  portes. 

La  prison  qu'occupait  Henri  VI  se  composait 
de  deux  petites  pièces  dont  l'une  formait  anti- 
chambre et  qui  communiquaient  entre  elles  par 
une  portière  en  tapisserie.  L'antichambre  ser- 
vait aussi  de  salle  à  manger  et  n'avait  pour 
tout  meuble  qu'un  bénitier,  une  table  et  une 
chaise.  La  seconde  pièce,  un  peu  plus  spacieuse^ 
contenait  un  lit  fort  simple  sans  rideaux,  une 
bibliothèque  remplie  de  livres  saints,  une  table 
ronde  couverte  d'un  tapis  et  de  papiers,  qnd- 
ques  fauteuils,  et  un  prie-dieu  en  bois  d'ébène^ 
surmonté  d'un  crucifix  en  ivoire  ;  le  haut  chenet 
du  lit  était  orné  d'un  Christ  portant  la  croix. 
Sur  un  petit  meuble  sculpté,  placé  à  l'un  des 
angles,  on  voyait  une  couronne  d'épines  posée 
sur  du  velours  comme  une  couronne  de  roi. 

Deux  fenêtres  à  embrasures,  étroitement  bar- 
rées par  des  fers  tordus,  donnaient  à  cetle  cel* 
Iule  assez  de  jour  pour  y  voir,  et  assez  d^aîr 
pour  y  vivre.  Les  dalles,  creusées  par  les  pas 
des  prisonniers,  étaient  inégales  et  froides;  un 
mauvais  tapis  les  couvrait  à  moitié. 

Le  roi,assis  dans  un  fautcui1,rolisait  plusieors 
papiers. qui  garnissaient  sa  table.  Le  costume 
du  monarque  était  simple,  comme  celui  d'un 


LES  DERNIERS  KERVEN 


521 


malhcureiix  prisonnier;  une  longae  robe  en 
laine  blanche  couvrait  ses  épaules  et  retombait 
sur  ses  pieds,  sans  autre  ornement  qu^une  cein- 
ture en  Idine  pareille  qui  dessinait  la  taille.  Il 
arait  la  tète  nue  et  niîsée,  ainsi  que  les  gens 
d^église  ;  ses  pieds  étaient  chaussés  de  courtes 
poulaines  ;  ses  mains,  parées  de  sa  seule  bague 
d*alliance,  tenaient  un  chapelet  en  bois  de  san- 
dal,qu^ellesne  quittaient  jamais.  Henri  VI  était 
alors  dans  sa  cinquantième  année.  Quoique 
miné  par  les  chagrins,  par  la  maladie,  par  la 
pénitence,  son  corps  avait  conservé  assez  de 
▼igueur;  et  la  distinction  de  ses  manières,  le 
calme  de  son  visage,  revêtaient  ses  infortunes 
d^un  touchant  intérêt.  Il  interrompit  sa  lecture 
pour  ouvrir  un  écran  en  émail  qui  était  k  sa 
portée,  et  il  contempla  tristement  deux  por- 
traits, Tun  de  la  reine,  Tautre  du  prince  de 
Galles,  son  fils;  peu  à  peu  ses  yeux  s*obscu  r- 
cirent  et  de  grosses  larmes  vinrent  mouiller  les 
Terres  des  médaillons.  —  0  mon  Dieu,  dit-il  à 
voix  haute,  ne  les  abandonnez  pas  !  En  ce  mo- 
ment, il  entendit  ouvrir  la  porte  de  fer,  et  pas- 
sant son  mouchoir  sur  ses  yeux,  il  attendit  en 
roi  et  en  chrétien  la  visite  qu'on  lui  faisait. 

Marguerite  d*Anjou  écarta  les  portières  sans 
bruit,  et  s'arrêta  devant  Tauguste  prisonnier. 
Le  visage  de  la  grande  reine  était  éclairé  par 
le  feu  des  nobles  sentiments  qui  se  heurtaient 
dans  son  âme,  et  semblait  avoir  retrouvé  tout 
réclat  de  sa  merveilleuse  beauté  ;  son  costume 
de  grand  deuil  donnait  à  sa  douleur  une  ex- 
pression sévère,  qui  révélait  les  horribles  souf- 
frances de  son  cœur  déchiré. 

Le  captif,  accoutumé  à  la  lourde  démarche 
des  geôliers,  et  aux  talons  de  fer  des  gardes, 
seuls  hôtes  de  sa  prison,  n'avait  pas  entendu 
la  reine,  qui  avait  plutôt  effleuré  que  foulé 
les  dalles.  Marguerite  d'Anjou  se  jeta  à  ses 
pieds  en  s'écriant:  — Sire,  mon  noble  maître! 

—  Eh  quoi  !  Marguerite,  est-ce  vous!  dit  le  roi 
en  posant  ses  deux  mains  sur  la  tête  de  sa  mal- 
'.curcuse  compagne  comme  pour  la  bénir... 
Comment  vous  ont-ils  permis  d'entrer?  Rele- 
vez-vous, ma  fille...  Puis  il  ajouta...  Mais,  vous 
aussi  vous  êtes  donc  prisonnière?  Et  notre  en- 
fant uù  *:st-il?. ..  —  Grand  Dieu  !  s*écria  la  pau- 
vre laère,  les  murs  de  ce  cachot  sont-ils  si  épais 
que  vous  n'ayez  rien   entendu   du  dehors? 

—  fjcn  !...  voyez,  partout  des  pierres,  partout 


du  fer;  ces  fenêtres  donnent  sur  une  cour  dé- 
serte où  n'arrivent  que  les  soupirs  !  —  Relft- 
vez-vous,  Marguerite,  que  je  vous  rtgarde,  que 
je  retrouve  en  vous  l'amie  de  ma  triste  desti- 
née, celle  qui  partagea  mon  trône,  mon  exil... 

—  Et  qui  partage  votre  captivité  dès  aujour- 
d'hui! —  Hélas!  Seigneur,  que  votre  volonté, 
si  terrible  qu'elle  soit,  s'accomplisse;  et  pour- 
tant je  pouvaiè  souflHr  sans  elle.  Vous  avev 
conservé  votre  beauté,  vous  ne  vous  êtes  pas 
flétrie  comme  moi  sous  ces  verroux...  Pauvre 
femme  !  que  Dieu  vous  garde  longtemps  sur  la 
terre  pour  continuer  tos  soins  à  notre  enfant. 

—  Mais,  monseigneur,  mais,  sire,  interrompit 
la  reine  en  fondant  en  larmes.  —  Serait-il  pri- 
sonnier comme  nous  ?  Pauvre  ange,  qu'a-t-il 
donc  fait,  lui  ?  —  Que  Votre  Majesté  daigne 
m'écouter,  j'ai  d'affreux  malheurs  à  lui  ap- 
prendre, après  la  bataille  de  Bametet  la  mort 
de  Warwick,  dont  vous  êtes  instruit  sans  doute, 
^Tétais  à  Barnet,  captif  comme  ici,  spectateur 
d'un  combat  où  périrent  mes  amis....  Horreur! 
horreur!...  —  Je  parvins,  aidée  de  Sommersct, 
de  Saint-John  et  de  bon  nombre  de  gentils* 
hommes,  à  réunir  une  armée  pour  marcher 
sur  les  Galles.  Nous  rencontrâmes  Edouard  à 
Tewksbury  et  la  bataille  devint  inévitable  :  elle 
eût  été  gagnée  sans  la  trahison  d'un  infâme 
qui  n'a  pas  profité  de  sa  lâcheté,  car  Sommersct 
l'a  tué  sur  place.  —  Quel  est  son  nom  !  —  Wen* 
lock.  —  Lord  Wenlock,  reprit  le  roi  avec  amer* 
tume,  lui  que  j'ai  comblé  d'honneurs  et  de  ri- 
chesses! lord  Wenlock,  à  qui  j'avais  déjà  fait 
grâce  de  la  vie!  11  est  mort,  je  dois  prier  pour 
lui  !  parlez  Marguerite.  —  Notre  victoire  s'est 
brusquement  changée  en  défaite,  et  j'ai  vu 
votre  malheureux  fils  tomber  entre  les  mains 
des  soldats  d'Edouard.  <— Pauvre  enfant!  mur- 
mura Henri  VI,  pauvre  enfant  !  —  Nos  prin- 
cipaux amis,  reprit  la  reine,  se  réfugièrent  dans 
une  église  d'où  le  féroce  vainqueur  les  fit  ar- 
racher, pour  les  envoyer  au  supplice  !  —  Oh  l 
profanation!  saints  martyrs!  s'écria  le  roi... 

—  Je  croyais  que  mon  fils  avait  été  tué...  —11 
est  donc  vivant!  interrompit  le  malheureux 
père  :  il  est  donc  vivant?  —  Je^ croyais  mon 
fils  mort,  reprit  Marguerite  en  essuyant  ses 
pleurs  avec  ses  mains,  et  j'attendais  les  Yor- 
kistes  avec  impatience  ;  la  vie  m'était  à  charge 
ils  ne  me  firent  aucun  mal...  Oh  I  les  bourreaux 


522 


LES  DERNIERS  KERVEN 


savent  trop  bien  comment  on  fait  souffrir  une 
femme.  Ils  Wont  traînée  devant  la  tente  de 
rusurpateur«  et  là  ils  m'ont  montré  mon  fils... 
mon  fils  vivant  encore.  —  Eh  bien  î  —  Ah  ! 
s*écria  la  malheureuse  mère  en  s*cmparant  du 
portrait  du  jeune  Edouard  qu'elle  avait  décou- 
vert sur  la  table,  et  le  couvrant  de  baisers... 
Enfant  chéri...  mon  trésor...  mon  orgueil... 
Sire,  je  deviens  folle...  je  deviens  folle  !...  —  Il 
est  donc  mort  ?  demanda  le  roi  en  tremblant 
de  tout  son  corps.  —  Assassiné  \  assassiné  à 
coups  d*épée,  sous  mes  yeux,  près  de  moi  ;  je 
pleurais,  je  me  traînais  à  genoux,  je  présentais 
mon  sein ,  je  demandais  à  mains  jointes  Tun 
des  coups  qu'on  portait  à  mon  fils  :  ils  n'ont 
rien  écouté,  rien  entendu,  ils  onl  frappé  sans 
pitié,  sans  relâche,  jusqu'à  ce  que  leur  victime 
(ût  morte,  et  sa  malheureuse  mère  évanouie... 
Je  me  suis  relevée  dans  le  sang  1  Voyez,  Sire, 
ce  que  je  vous  rapporte  de  votre  fils,  de  notre 
enfant.  Voyez  !  et,  par  un  mouvement  violent, 
elle  tira  de  son  sein  un  mouchoir  taché  de  sang. 

A  cette  vue,  le  roi  joignit  les  mains,  et  poussa 
un  soupir  déchirant.  —  Voulez-vous  savoir 
quels  étaient  les  assassins,sire?  C'étaient  les  frè- 
res du  monstre  couronné,  c'étaient  Glocester 
et  Clarencel...  Oh!  s'écria  la  pauvre  femme, 
encourant  vers  le  prie -dieu,  et  en  se  jetant 
aux  pieds  du  crucifix.  —  Seigneur  Dieu,  je 
vous  demande  vengeance  !  Depuis  ce  jour  ef- 
froyable, je  n'ai  nulle  part  rencontré  votre  glo- 
rieuse image  ;  Seigneur,  Seigneur  I  si  mes  fautes 
ne  sont  pas  encore  assez  expiées,  faites-moi 
mourir  d'un  coup  de  foudre  ;  mais,  au  nom  de 
votre  Mère  divine,  au  nom  de  la  Vierge  qui 
vous  enfanta,  je  vous  demande  vengeance  pour 
mes  entrailles,  vengeance  pour  mon  cœur  I 

Henri  VI  s'approcha  de  la  reine,  et  lui  dit 
avec  douceur  :  —  Marguerite,  le  Dieu  que 
vous  implorez  mourut  sur  la  croix,  et  sa  Mère 
pria  pour  ses  bourreaux...  Celui  que  nous 
pleurons  prend  maintenant  pitié  de  ses  meur- 
triers ;  ma  fille,  soyez  résignée...  Dieu  vous  a 
envoyée  vers  moi  pour  vous  apprendre  a  souf- 
frir 1... 

Puis,  s'agenouillant  à  son  tour,  les  mains 
jointes,  il  ajouta  d'une  voix  suppliante  :  —  Vous 
qui  recevez  avec  bonté  les  prières  des  afiligés, 
vous  le  père  de  nos  douleurs,  vous,  maître 
•uprème,  daignez  secourir  cette  noble  femme 


qui  fut  l'orgueil  de  ma  vie,  et  qui  mit  an  inonde 
l'ange  que  vous  avez  repris  ;  consolez-la,  sou- 
tenez-la, donnez-lui  la  force  de  vous  chérir 
dans  ses  tortures  ;  et  si  sa  malheureuse  famille 
doit  encore  mériter  votre  colère,  faites  qu'elle 
ne  retombe  que  sur  moi,  le  pius  indigne  de 
vos  serviteurs  1...  Relevez-vous,  Marguerite, 
au  nom  de  notre  Dieu,  je  vous  bénis. — Hélas! 
Monseigneur,  répondit  la  reine  en  s'appuyant 
sur  le  bras  d'Henri  Vi,  cette  prison  sera-t-elle 
votre  dernière  demeure?  —  Vy  suis  habitué, 
mon  amie  ;  ne  l'ai-je  pas  habitée  pendant  six 
ans  ?  —  Et  n'y  a-t-U  aucun  moyen  d'en  sortir) 
demanda  Marguerite  en  promenant  ses  r^ards 
effrayés  sur  les  murs  noircis  de  la  cellule.  —  Je 
ne  l'ai  jamais  cherché  ;  il  y  a  huit  jours,  en 
posant  la  main  sur  le  carreau  que  voici  (  il 
montrait  une  dalle  de  la  muraille  ),  je  le  sentis 
céder  sous  la  pression. 

Par  pure  curiosité  je  pressai  davantage,  et 
à  ma  grande  surprise,  le  carreau  tournant  sur 
lui-même,  me  laissa  voir  un  ressort...  Le  voilà, 
je  le  poussais  :  une  petite  porte  tourna  lente- 
ment sur  ses  gonds,  et  je  vis  un  escalier  som- 
bre, étroit,  sans  issue  apparente.  —  Montrez 
montrez,  dit  vivement  la  leine. 

Le  prisonnier  pressa  le  ressort,  et  la  porte 
s'ouvrit  sans  bruit;  Marguerite  mit  aussitôt  un 
pied  sur  l'escalier  et  attirant  le  roi,  lui  dit  : 
—  Fuyons,  fuyons,  sire...  —  Imprudente,  ar- 
rêtez! savez-vous  oii  mènent  ces  marches?  Et 
si  c'était  un  piège  que  la  mauvaise  foi  de  nos 
ennemis  m'a  tendu  pour  avoir  le  prétexte  d'en 
finir  avec  un  pauvre  captif  qui  les  gène? 

La  reine  réfléchit  un  instant,  puis  reprit 
avec  feu  :  —  N'importe,  sire,  fuyons...  La  mort 
n'est-elle  pas  préférable  à  cette  odieuse  capti- 
vité?—  Non,  mon  enfant;  fuir  n'est janaais 
digne  d'un  roi.  S'ils  veulent  m'assassiner, 
qu'ils  viennent  ;  les  meurtriers  et  la  victime 
seront  alors  chacun  dans  leur  rôle;  s'évader 
comme  un  malfaiteur  ne  serait  ni  d'un  chré- 
tien ni  d'un  Lancastre.  —  Mais  on  peut  entrer 
chez  vous  par  cette  issue...  Oh!  Monseigneur, 
je  tremble.  —  Us  en  rendront  compte  au  juge 
suprême,  répondit  le  roi  avec  noblesse,  et  il 
referma  la  porte  secrète. 

Au  même  moment,  les  verroux  de  la  prison 
tombèrent  avec  fracas,  un  geôlier  entra  dans 
la  cellule,  et  dit  à  la  reine:  —  Son  altesse  le 


LES  DERNIERS  KERVEN 


f>] 


5!23 


(îuc  de  Glocestcrvous  attend, Madame; veuillez 
me  suivre.  —  Adieu,  Marguerite,  ajouta  le  roi  • 
votre  vue  m'a  fait  du  bien  ;  je  remercie  Dieu 
de  m'avofr  accordé  cette  compensation  à  bien 
du5  jours  de  douleur.  Courage!  quand  ils  vous 
feront  par  trop  souffrir,  songez  à  moi,  ne  m'ou- 
bliez jamais  dans  vos  prières.  —  Adieu,  sire, 
adieu,  le  plus  vertueux  des  hommes  I  oh  ! 
donnez-moi  encore  votre  bénédiction  royale 

—  Je  baise  votre  beau  front,  ma  tendre  com- 
pagne, et  vous  fais  hommage  du  bonheur  éphé- 
mère que  j'ai  pu  rencontrer  ici-bas.  Voici  votre 
portrait  que  je  garde  en  mémoire  de  vous; 
gardez  celui  de  notre  enfant,  pauvre  mère,  jus- 
qu'au jour  où  Dieu  vous  rendra  près  de  lui 
cette  idole  de  votre  amour.  —  Merci,  merci. 
Monseigneur... 

On  entendait  résonner  l'armure  de  Richard 
dans  le  corridor  ;  il  frappait  les  dalles  du  talon 
avec  impatience,  et  s'écria  tout  à  coup  :  — Black! 
as-tu  bientôt  fini  ?  —  Sortez,  Madame,  sortez, 
dit  le  geôlier  avec  frayeur. 

Henri  VI  conduisit  la  reine  jusqu'à  la  pre- 
mière pièce,  et  lui  baisant  la  main,  il  se  rejeta 
brusquement  en  arrière  pour  cacher  les  pleurs 
qui  s'amassaient  dans  ses  yeux.  —  Vous  n'au- 
rez pas  eu  à  vous  plaindre,  ma  chère  cousine, 
dit  le  duc  en  souriant  ;  je  vous  ai  laissée  en  doux 
et  long  lète-à-tète  ;  il  est  vrai  que  ne  vous  étant 
pas  vus  depuis  bientôt  huit  ans  vous  pouviez 
avoir  bien  des  choses  à  vous  dire...  pour  le 
passé  et...  l'avenir. 

La  remc,  qui  avait  détourné  la  tète  avec  mé- 
pris, regarda  le  duc  en  face,  et  répéta  ce  dernier 
mot  avec  trouble  :  —  L'avenir  !  —  Mais,  reprit 
IUchard,est-on  jamais  sûr  du  lendemain?— Que 
voulez-vous  prédire  par  ces  paroles  sinistres? — 
Eh!  vous  voyez  du  sinistre  partout...  Je  crains 
fort  que  le  roi,  mon  auguste  frère ,  ne  vous 
accorde  plus  désormais  ces  douces  entrevues  ; 
il  en  pourrait  résulter....  qui  sait  !....  Vous 
me  comprenez...  un  Lanscast^e  au  berceau... 

—  Tu  me  fais  horreur,  cynique  infâme! 
l'usurpateur  Edouard  ne  doit  plus  crain- 
dre le  sang  des  Lancastre,  depuis  qu'il  sait 
employer  ta  vaillante  épée  de  meurtrier.  —  Je 
suis  passionné  pour  vos  injures,  belle  cousine, 
et  si  le  corridor  était  un  peu  plus  long  je  vous 
aurais  parlé  d'amour  avant  d'être  arrivé  à  vos 
appartements  que  voici. 


Deux  soldats  étaient  postés  à  la  porte  do  la 
cellule  destinée  à  la  reine,  l'un  armé  d'une 
pique,  l'autre  d'une  masse.  La  refne,  en  appro- 
chant, s'arrêta  devant  l'un  d'eux  avec  surprise, 
et  fit  un  nouveau  pas  vers  lui  ?  mais  le  soldat 
recula  en  lui  jetant  un  rapide  regard  qu'eHc 
sembla  comprendre,  car  elle  détourna  la  fMe 
aussitôt. 

La  porte  de  fer  ouverte  pour  Marguerite 
d'Anjou  se  referma  sur  elle  avec  bruit;  et  le 
duc  de  Glocester  regagna  l'escalier  d'honneur. 

—  La  femme  du  Lancastre  t'a  regardé  sous 
le  nez,  Kilderkin,  dit  l'un  des  soldats,  est-ce 
qu'elle  aimerait  les  barbes  grises?  —  Elle  se 
souvenait  peut-être  de  m'avoir  vu  à  Tewks- 
bury  ?  —  Ah  !  c'est  pardieu  vrai...  Toubliais 
que  tu  viens  de  la  Rose  rouge...  Eh  bien,  c'est 
égal,  elle  est  fièrement  malheureuse  !  —  Tu 
crois?  — Dam!  c'est  mon  idée...  après  ça, 
tant  qu'on  ne  lui  coupera  pas  le  cou...  —  Elle 
pourra  se  consoler ...  Je  pense  comme  toi. 

Henri  VI,  demeuré  seul,  repassa  dans  sa 
mémoire  et  dans  son  cœur  les  événements  af- 
freux que  lui  avait  racontés  la  reine  ;  n'ayant 
plus  à  donner  l'exemple  du  courage  et  de  la 
résignation,  il  put  s'abandonner  librement  à 
sa  douleur  ;  et,  tombant  dans  son  fauteuil  ;  il 
croisa  les  bras  sur  sor,  sein,  baissa  la  tète  et 
pleura;  il  était  plongé  depuis  quelque  temps 
dans  cette  rêverie  amère  et  désolée,  lorsque 
levant  la  tête,  il  vit  la  muraille  s'ouvrir  lente- 
ment et  sans  bruit.  Un  chevalier  armé  de  tou- 
tes pièces  entra  brusquement  dans  la  cellule. 
—  Richard  1  s'écria  le  roi,  étonné  de  cette  ap- 
parition. —  Oui,  c'est  moi,  Richard  d'Yorck, 
duc  de  Glocester,  frère  du  roi.  ^  Et  que  me 
voulez-vous  sous  ce  harnais  de  guerre  ?  Pour- 
quoi me  visîteren  casque  et  en  cuirasse,  quand 
je  suis  en  robe  de  laine  et  tête  nue  ?  Pourquoi 
venir  à  moi  par  des  chemins  détournés?— J'ar- 
rive de  Tewksbury,  messire,  et  n'ai  pas  eu  le 
loisir  de  me  désarmer  tant  j'avais  hâte  de  vous 
voir.  Je  viens  par  cet  escalier  dérobé,  afin  que 
ma  visite  soit  ignorée.  Me  compreney.-vous? — 
Je  ne  suis  pas  habile  à  deviner  les  complots 
des  méchants.  —  Soit,  aussi  ne  suis-je  pas 
venu  faire  de  la  doctrine  et  de  la  morale  avec 
vous.  —  Ne  vous  déshonorez-vous  pas  une  se- 
conde fois,  en  venant  insulter  à  la  douleur  d'un 


S24 


LES  DERNIERS  KERVEN 


père  qui  peut  vous  redemander  son  Ûls  î  — 
Tai  tué  ton  fils  avec  cette  épée,  comme  Glif- 
ford  tua  mon  frère  à  Wakeficld.  —  Si  le  lord 
Oiflbrd  eut  la  barbarie  de  tuer  votre  jeune 
frère,  ce  ne  fut  que  pour  venger  la  mort  de 
son  père,  décapité  quelques  jours  avant,  par 
ordre  du  *Mre.  Les  crimes  d'autrui  ne  justi- 
fient d'ailleurs  jamais  les  nôtres,  et  quelles  que 
soient  vos  excuses.  Je  ne  puis  voir  en  vous 
qu^un  meurtrier  couvert  de  mon  sang  ;  reti- 
rez-vous. —  Je  vous  répète,  messire  ,  que  je 
ne  suis  pas  venu  subir  vos  reproches,  ni  recevoir 
vos  louanges.  —  11  n'y  a  ici  qu*un  roi  et  un 
grand  coupable,  répondit  Henri  avec  une  im- 
posante dignité  :  ce  roi  vous  ordonne  dé  lui 
parler  comme  un  sujet  ou  de  sortir. — Eh  bien. 
Majesté,  reprit  le  duc  avec  insolence,  connais- 
sez-vous les  noms  des  augustes  prisonniers 
qu'a  déjà  reçus  cette  cellule?  —  Je  n'ai  jamais 
cherché  à  connaître  les  crimes  dont  rougit  l'An- 
gleterre. —  Parmi  tous  ces  criminels...  —  Les 
criminels  sont  ceux  qui,  pour  servir  leur  am- 
bition, ont  fait  couler  le  sang  de  leurs  maîtres 
sur  cette  terre,  et  de  leurs  frères  en  Dieu. 

—  Parmi  tous  ces  criminels,  reprit  Richard 
d'une  voix  sardonique  il  en  est  un  qui  se  nomma 
Edouard  11;  il  était  roi,  comme  tu  Tas  été. 

—  Roi  martyr.— Qui  gênait,  reprit  le  duc  d'un 
ton  farouche. 

Un  jour,  à  peu  près  à  l'heure  où  nous  som- 
mes, deux  hommes  montèrent  par  cet  escalier  ; 
la  porte  que  voilà  s'ouvrit...  La  mort  du  roi  fut 
annoncée  le  1  ndemain  par  les  crieurs  des  rues. 

Glocester  s'arrêta,  et  couvrit  sa  victime  d'un 
regard  où  la  joie  se  mêlait  à  la  cruauté  la  plus 
lâche  ;  Henri  avait  baissé  la  tète,  il  la  releva 
avec  calme,  attacha  ses  yeux  sur  ceux  de  son 
bourreau,  et  lui  dit  avec  le  courage  sublime 
des  premiers  chrétiens  :  —  Eh  bien  î  qu'atten- 
dez-vous?—C'est  assez  du  fils  ;  il  me  répugne 
de  frapper  encore  le  père.  La  bague  que  voici 
renferme  un  poison  qui  te  laissera  le  temps  de 
remplir  tous  tes  devoirs  religieux,  et  sans  souf- 
france t'endormira  dans  la  mort...  Tiens,  dé- 
pêchons. 

Le  roi  repoussa  dédaigneusement  la  main  du 
meurtrier,  et  lui  dit  en  se  levant  :  —  Mon  corps 
vous  appartient,  faites-en  ce  que  vous  voudrez, 
mais  je  ne  veux  pas  rendre  mon  âme  chargée 
d'un  crime.  Si  vous  avez  besoin  de  ma  vie, 


prenez-la,  vous  seul  en  répondrez  devant  IKca  ! 
Quant  à  mes  devoirs  de  piété,  soyez  sans  sera- 
pule  :  depuis  que  je  suis  entre  vos  mains,  je 
me  tiens  prêt  à  mourir,  et,  s'il  me  reste  quel- 
ques impuretés,  mon  sang  versé  par  vous  les 
lavera.  —  (Test  ton  dernier  mot,  dit  le  duc,  en 
prenant  son  poignard.— Oui. — Meurs  donc!... 

Et  il  le  frappa  entre  le  cou  et  le  sein  gauche. 
La  robe  blanche  du  roi  fut  inondée  de  sang  ; 
il  poussa  un  soupir,  tressaillit  sur  ses  jambes, 
et  chancela  en  trébuchant  jusqu'au  meuble  où 
reposait  la  courronne  du  Christ;  là[il  tomba  à 
genoux,  mit  une  main  sur  sa  blessure,  prit  la 
couronne  de  l'autre,  et,  la  posant  sur  son  front, 
il  dit  d'une  voix  éteinte  :— Achève,mon  fils.  (1) 

Le  lâche  Glocester,  étonné  de  tant  de  gran- 
deur d'âme,  effrayé  de  son  crime,  épouvanté 
par  le  symbole  divin  qui  couvrait  la  tète  de  sa 
victime,  recula  d'abord  vers  la  porte  pour  s*en- 
fuir;  mais,  rappelé  par  la  nécessité  d'en  finir, 
il  se  jeta  de  nouveau  sur  le  roi,  l'œil  égaré,  le 
visage  hideux  et  bouleversé,  leva  le  bras,  frappa 
un  second  coup,  et  se  pencha  sur  les  lèvres  du 
mourant,  pour  entendre  son  dernier  soupir  et 
ces  derniers  mots:  -*  Pardonnez-lui,  mon 
Di^u! 

Alors  il  tourna  et  retourna  le  cadavre  pour 
s^assurer  de  son  insensibilité,  replaça  la  cou- 
ronne d'épines  sur  le  meuble,  laissa  son  poignard 
dans  le  sang,  et  regagna  l'escalier,  qu'il  des- 
cendit à  petit  bruit,  après  avoir  refermé  la 
porte  secrète. 

LA  DÉLIVRANCE. 

Edouard  avait  conquis  une  seconde  fois  son 
royaume  ;  les  chefs  de  la  Rose  rouge  avaient 
succombé  sous  le  glaive,  et  le  seul  comte  de 
Pembroke  opposait  dans  les  Galles  une  résis- 
tance trop  insignifiante  pour  que  l'orgueil  du 
vainqueur  pût  s'en  inquiéter.  Le  palais  de  Wcs- 
minster  était  occupé  par  la  cour  nombreuse  et 
brillante  de  son  nouveau  possesseur,  et  dès 
l'arrivée  du  roi,  tout  y  avait  été  mis  en  mou- 
vement pour  faire  honneur  à  sa  puissance. 

Après  avoir  traversé  les  salons  somptueux 
qui  servaient  aux  réceptions  d'apparat,  on  par 
venait,  en  passant  sous  les  yeux  de  plusieurs 
sentinelles  entièrement  fournies  par  la  cheva- 
lerie de  la  couronne,  jusqu'au  pavillon  du  roi, 

(1)  Voycï  la  gravure  sur  acier. 


■-^ — ^ 


Vi- 


THENEWYÔRi 

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TîLCLU 


ILES  DEiSflîEKia  BSaa»/i£f! 


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le  dernier   échalkud  sera  dressé  :  à  moins,  |  plus  riches  ;  ainsi«  bonne  chance  1 


LES  DERNIERS  KERVEN 


525 


où  nul  ne  pénétrait  sans  un  ordre.  Dans  la 
dernière  des  pièces  qui  composaient  ces  appar- 
tements rëscnrés,  dans  une  chambre  qui  était 
à  la  fois  un  boudoir  et  un  cabinet,  deux  pages, 
des  premières  familles  d* Angleterre,  débarras- 
saient Edouard  de  ses  lourdes  armures.  Le 
roi  était  de  charmante  humeur,  il  plaisantait 
avec  les  deux  jeunes  gens,  les  questionnait,  et 
riait  de  tout  cœur  à  leurs  réponses. 

Le  duc  de  Clarence  entra.  Edouard  perdit 
tout-à-coup  sa  gaîté  ;  son  firent  devint  sétère  et 
soucieux. 

Les  pages  s^inclinèrent  et  sortirent.— Richard 
tarde  bien  !  dit  le  roi.  —  Il  est  à  la  tour  pour 
exécuter  vos  derniers  ordres.  —  ie  ne  lui  ai 
rien  ordonné,  reprit  Edouard  avec  vivacité. 
—  Non,  mais  vous  avez  fait  comprendre  et 
Richard  comprend  très  vite  et  très  bien.  —  Je 
venais  TOUS  parler  d'eux,  j'ai  une  grâce  à  vous 
demander.  —  La  grâce  de  ce  Kerven?  Non, 
non,  par  tous  les  saiutset  partons  les  diables, 
non  ;  je  n*ai  pas  oublié  qu'à  Bamet  Tinsolent 
a  osé  m'attaquer,  et  qu'il  a  vraiment  abattu  ma 
couronne  d'un  coup  terrible  ;  rude  champion, 
ma  foi,  j'en  conviens  ;  mais  qui  touche  au  roi, 
appartient  au  bourreau  ;  et  puis,  ce  sera  une 
leçon  donnée  à  notre  cousin  Louis,  pour  lui  ap- 
prendre à  lâcher  sur  nous  ses  gentilshommes, 
qu'il  devrait  certes  bien  garder  pour  lui,  car 
oous  nous  réservons  de  lui  faire  bientôt  notre 
visite  de  remercament.  —  Aussi,  n'est-ce  pas 
la  grâce  de  ces  prisonniers  que  je  vous  deman- 
de. —  Quoi  donc  ?  —  Je  vous  supplie  de  dif- 
férer de  quelques  jours  leur  exécution;  ce 
retard  m'est  nécessaire,  et  j'attends  cette  faveur 
de  Votre  Mtyesté,  pour  unique  récompense  de 
mes  services.—  J'ai  déjà  ordonné  au  lord-chan- 
celier de  réunir  le  conseil  qui  doit  les  juger  ; 
oous  ne  sommes  plus  sur  le  champ  de  bataille, 
et  je  veux  donner  à  mes  volontés  toutes  les 
formes  de  la  justice.  D'ailleurs,  ces  chevaliers 
étant  Français,  appartiennent  à  une  cour  mar- 
tiale qui  prononcera  leur  condamnation.  J'ai 
hâte  d'en  Anir  avec  tous  ces  partisans  d'une 
(action  maudite  ;  je  commence  à  me  lasser  du 
bourreau,  et  je  ne  veux  plus  entendre  parler 
'IU4  de  joies  et  de  plaisirs.  —  Et  quand  désirez- 
vous  que  le  conseil  s'assemble  Y  —  Demain  ;  le 
jugement  sera  rendu  aussitôt  ;  et  après-demain 
le  dernier  échalaud  sera  dressé:  à  moins. 


ajouta  le  roi  après  une  pause  et  en  regardant 
son  frère,  que  quelque  audacieux  ne  veuille 
réveiller  ma  colère. ..  Mais,  seigneur  duc,  quel 
motif  avez-vous  donc  pour  vous  intéresser  tant 
à  ces  coupables  ?  —  Sire...  —  U  m'a  été  ra- 
conté que  vous  étiez  épris  de  la  comtesse  de 
Rosières  ;  et  s'il  en  est  ainsi,  la  mort  de  son 
fiancé  qu'elle  adore  ne  peut  que  vous  aplanh* 
merveilleusement  le  chemin.  La  comtesse  est 
ûère  et  inébranlable;  tant  que  son  amant  exis- 
tera, j'aurai  quelque  espoir  de  la  vaincre;  s^il 
meurt,  elle  me  repoussera,  à  moins  qu'icL.. 

Le  duc,  s'approchant  de  son  frère,  lui  parla 
tout  bas  à  l'oreille  avec  feu.  —  Très  bien,  très 
bien,  je  te  comprends.  Mais  qu'est  donc  devenu 
Richard?...  Ah  !  je  l'entends...  Allons,  Georges, 
la  cour  martiale  te  donne  deux  jours  pour  exé- 
cuter tes  plans.  Enfin!  s'écria  le  roi  en  faisant 
un  pas  vers  le  duc  de  Glocester  qui  entrait  dans 
la  chambre,  le  visage  pâle  et  bouleversé,  l'œil 
hagard,  le  front  incliné...  Eh  bien,  Richard  î 
eh  bien  ? 

Le  duc  regarda  autour  de  lui  avec  précau- 
tion, puis  s'asseyant  lourdement  dans  un  fan* 
teuil  qui  se  trouvait  à  sa  portée,  il  baissa  la 
tôte  sans  répondre.  Edouard  parcourut  toute  la 
personne  du  meurtrier,  d'un  regard  inquiet  et 
avide;  il  l'arrêta  sur  le  gantelet  de  sa  main 
droite,  taché  de  sang,  saisit  brusquement  cette 
main,  et  laissa  échapper  ces  mots  avec  un  sou- 
rire odieux.^ Est-ce  fini?  —  Oui,  sire,  —  Mort! 
•^  Mort!  —  Bien  mort?  —  Richard  raconta  le 
drame  qui  avait  délivré  le  trône  de  son  maître 
légitime.  —  Qu'on  lui  fasse  de  splendides  fu- 
nérailles je  ne  veux  plus  entendre  parler  aue 
de  pompes  et  de  fêtes. 

«»  Adieu,  le  jour  baisse,  Je  vais  recevoir  1;*. 
reine...  Encore  un  mot:  Pendant  que  j'étais  t 
Dijon,  près  de  notre  frère  de  Bourgogne,  je  fu^ 
témoin,  assez  triste,  d'une  fête  charmante  don» 
née  au  duc  parles  seigneurs  italiens,qu'il  engiçt 
à  son  service.  Jamais  spectacle  ne  fût  plus  rn- 
vissant;  les  dames  et  les  cavaliers  étaient  mas- 
qués, comme  font  nos  châtelaines  en  voyage  : 
c'était  un  dédale  de  galanteries,  et  Je  jurai  bien 
d'en  introduire  la  coutume  à  Londres  ;  donc, 
mes  chers  ducs,  tous  préviendrez  notre  maître 
des  cérémonies,  afin  que  nos  salons  soient  peu- 
plés des  masques  les  plus  divertisants  et  les 
plus  riches  ;  ainsi,  bonne  chance  1 


À 


526 


LES  DERNIERS  KERVEN 


Richard  et  Clarence  sortirent,  laissant  le  roi 
à  ses  accès  de  bonne  humeur. 

-  Quelques  instants  après  cette  conversation, 
le  duc  de  Clarence  gagna  à  pas  précipités  Ta- 
Tenue  qui  débouchait  sur  la  cour.  Après  s^ètre 
fiut  reconnaître  de  la  sentinelle  et  de  la  garde 
atancée,  le  cavalier  pénétra  dans  la  tour  carrée 
et  se  dirigeant  vers  les  marches  d^honncur. 
Kilderkin,  qui  était  en  faction  devant  la  cellule 
de  la  reine,  lui  fit  le  salut  militaire,  et  le  geôlier 
Black  ouvrit  une  porte  qui  se  referma  sur  lui. 

Deux  heures  après  l'arrivée  du  prince,  Black 
frappa  deux  coups  à  la  porte  de  la  cellule  de 
Jeanne  et  de  Margarct,  et  le  duc  de  darence 
répondit:  —Ouvre. 

Les  verroux  grincèrent  dans  leurs  anneaux, 
la  clef  tourna  dans  la  serrure,  et  la  lueur  trem- 
blante de  la  lampe  qui  éclairait  la  prison,  mon- 
tra la  marquise  et  la  comtesse,  voilées  de  lon- 
gues mantilles  espagnoles,  et  sortant,  à  pas 
chancelants,  soutenues  par  le  prince. 

Kildcrkin  se  pencha  vers  Marguerite,  comme 
pour  s'assurer  de  la  réalité  d'une  rencontre 
aussi  étrange  ;  sa  masse  d'armes  frappa  lour- 
dement les  dalles,  et  il  murmura  d'une  voix 
épouvantée  :  —  Vous  ici,  Madame,  vpus  en  li- 
berté ! 

Margaret  et  la  marquise  reculèrent  à  cette 
apparition,  comme  à  celle  d^un  spectre,  et  Cla- 
rence, les  rejoignant,  leur  demanda  ce  qui 
pouvait  les  troubler.  Elles  baissèrent  la  tète. 

Les  deux  dames,  accompagnées  de  leurs 
guides,  descendirent  dans  la  cour  carrée  etga. 
gnèrent  la  voûte  des  premières  portes  ;  Margaret 
et  Jeanne  se  signèrent  en  tournant  la  tète  vers 
le  pavillon  où  le  chevalier  et  le  page  étaient 
enfermés;  et  sans  que  les  gardes  opposassent 
aucune  difficulté,  la  dernière  barrière  de  la 
forteresse  s'abattit  pour  donner  passage  aux 
captives  délivrées.  —  Et  maintenant,  demanda 
la  marqukse  de  Courtenay  d'un  ton  résolu,  où 
nous  oondttifl^z-voust  —  A  Westminster,  ré- 
pimdit  Clarence.  —  C'est  an  joyeux  échange, 
^oiita  une  voix  qui  fit  trembler  les  deux  amies. 

Et  comme  elles  cherchaient  d'où  venaient  ces 
paroles,  elles  aperçurent  les  deux  moines 
d'Amboise  et  de  Tewksbury.  —  0  mon  Dieu  ! 
i'écria   Margaret,   par  quelles  épreuves   me 


faites-vous  passer?  — Je  te  reconnais  bien  là, 
duchesse  de  Sevem  1  s'écria  le  comte  de  Kerven. 
Ta  fille  est  aussi  noble  que  toi  ;  oh  !  le  beao 
sang  1  oh  !  l'infamie  !  —  Monseigneur,  ne  vous 
hâtez  pas  de  juger.  —  Silence,  dit  le  vieillard 
avec  une  sévère  autorité. 

LE  POBTE-CLEFS. 

—  Entrons  ici,  camarade,  j'y  ai  fait  ce  matin 
le  plus  riche  repas  de  ma  vie,  et  du  diable  s'il 
m'en  reste  autre  chose  que  le  souvenir.  —  Je 
ne  te  savais  pas  gourmand,  Kilderkin.  —  Tu 
ne  te  rappelles  donc  pas  les  tavernes  de  Gas- 
cogne, maître  port-clefs. — ^Tais-toi,  tais-toi,  la 
tète  me  tourne  quand  je  penseàce  beau  temps.. . 

—  Et  elle  te  tournait  bien  mieux  quand  le  via 
d'Aquitaine  !...  Messire  Bum,  vous  avex  too- 
jours  été  un  fort  aimable  ivrogne.  —  Ah!  fit 
le  vieux  gcAlier,  on  se  grisait  pour  rien  alors 
et  avec  de  la  liqueur  de  prince  ;  maintenant  !... 

—  Maintenant  I...  par  Jésus!  je  veux  qu'en 
mémoire  de  ce  passé  magnifique,  nous  roulions 
un  peu  sur  la  table,  comme  deux  vieux  soldats 
quje  nous  sommes,  deux  vieux  compagnons  du 
lord  Talbot.  —  Bien  dégénérés,  mon  brave! 

—  Hélas!  il  faut  vivre  !...  Écoute,  compère, 
j'ai  encore  quelques  couronnes  dans  ma  cein- 
ture, et  je  veux  faire  le  grand  seigneur,  te  trai- 
ter: as-tu  soif,  as-tu  (kimt  —  Sainte-Vierge! 
j'ai  le  gosier  le  plus  sec  des  trois  royaumes» 
et  le  ventre  aussi  efflanqué  qu'un  manche  de 
I)ertuisane...  Mais  nous  serons  raisonnables! 
—Parbleu  !  nous  serons  sages,  nous  ne  boirons 
qu'à  la  santé  du  roi  1 

Le  geôlier  Burn  leva  les  yeux  sur  Kilderkin 
avec étonncment  stupide,  puis  demanda:  — 
On  soupe  donc  bien  à  cette  enseigne!— Comme 
chez  le  pape...  Il  est  nuit,  nous  ne  craignons 
personne,  si  tu  m'abandonnes,  je  te  renie. 
— -  Entrons,  dit  le  porte-clefs. 

Ei  les  deux  compagnons  frappèrent  de  leurs 
quatre  poings  à  une  porte  basse  qui  résista 
bravement  à  leur  attaque.  Tout-ili-coup  une 
petite  fenêtre  placée  au-dessosde  la  porte  s'ou- 
vrit, et  une  vieille  femme  enrouée,  rechignée, 
de  mauvaise  humeur,  cria  d'une  voix  perçante  : 
attendez,  ne  cassez  pas  ma  porte,  on  va  vous 
ouvrir.  • 

Aussitôt  qu'ils  fàreat  entrés  l'hôtesse  regarda 
ses  deux  convives  d'un  air  de  dédain,  et  «cur 
répondit  :  —  Je  n'ai  que  de  l'aie  de  Manchester, 


LES  DERNIERS  KERVEN 


527 


da  bœuf  salé  et  des  harengs  ;  si  vous  désirez 
autre  chose,  prenez  la  porte  sans  tarder.^  C'est 
plus  qu'il  n'en  faut  à  un  soldat,  mais  ce  n'est 
pas  ainsi  qu'on  traite  un  gentilhomme  cousu 
d'or,  iù\  f^ae  moi.  Donc,  sans  autre  phrase,  je 
n'entends  rien  aux  casseroles,  et  que  toutYotre 
savoi1^faire  sera  jugé  par  mon  ami  Durn,  le 
geôlier,  qui  est  un  ivrogne  et  un  gourmand. 
Voici  une  façon  d'encouragement  que  je  vous 
donne  de  grand  cœur^  en  tous  recommandant 
de  nous  apporter  tout  ce  que  vous  avez  de  plus 
succulent  et  de  plus  enivrant  dans  cette  maison. 
Et,  disant  cela,  l'archer  glissa  une  couronne 
dans  les  mains  de  l'hôtesse,  qui  s'en  empara 
avec  avidité.  —  Allons  asseyez -vous  là,  dansée 
coin,  à  cette  table,  et  vous  serez  servis,  mes- 
sires  de  la  prison. 

En  effet  à  peine  une  demi-heure  s^était  écou- 
lée que  l'aie  et  le  porter  avaient  fait  oubliera 
Born  sa  gcole  et  ses  prisonniers  —  Nous  allons 
donc  souper  comme  en  Gascogne?  dit  le  geôlier, 
dont  les  yeux  flamboyaient.  —  Et  nous  en  fe- 
rons plus  que  jamais,  cette  nuit,  ce  soir^  ce 
matin,  que  sais-je,  ma  tête  s'en  va  déjà;  tant 
mieux,  qu'elle  s'en  aille  au  diable,  elle  lui  res- 
semble... buvons.  —  Ta,  ta,  ta,  s'écria  Bum, 
je  ne  te  connais  plus  ;  pour  une  pinte  de  pi- 
quette tu  perds  le  sentiment,  tiens  regarde. 

Il  vida  d'un  seul  trait  une  énorme  timballe 
de  porter,  et  avala  une  bouchée  de  jambon 
fumé  qui  faisait  frémir.  —  Voilà  ce  qui  s'ap- 
pelle boire  et  manger,  dit-il  en  riant  aux  éclats. 
—  A  la  santé  de  tes  prisonniers,  cher  ami.  — 
Et  qu'ils  s'en  ressentent,  les  pauvres  agneaux... 
Tiens,  grisons-nous  tout-à-fait,  roulons  sous  la 
table  ;  je  suis  triste ,  car,  le  sort  de  ces  deux 
enfants  me  crève  le  cœur!  ils  sont  si  beaux,  si 
fiers...  bah  !  buvons.  Oh  !  eh  !  miss  Kennet  du 
diable,  vieille  sorcière,  cuisinière  d'église,  ar- 
rivez; que  faites-vous  donc  là-bas,  à  raccomo- 
der  vos  jupes,  quand  nous  mourons  de  soif? 

L'hôtesse  accourut  et  s'arrêta  effrayée  devant 
le  désordre  qui  régnait  dans  sa  salle  privilé- 
giée. 

—  Vous  voyez  bien,  miss  Kennet,  s'écria 
rarcher,  que  mon  vénérable  ami  n'a  rien  de- 
vant lui;  portez  nous  de  quoi  vivre, votre  mai- 
son serait-elle  une  cellule  de  pénitence  ?  -^ 
Doux  Jésus!  que  voulez-vous  donc  que  je  vous 
«crvc  !  vous  avez  vidé  ma  cave  et  dégarni  mon 


garde-manger.  —  Tiens,  mégère,  dit  Kildcrkin 
à  voix  basse,  prends  cette  guinée,  et  portes- 
nous  tout  ce  que  tu  as  en  drogues  infernales» 
porte-nous  de  quoi  assommer  un  templier,  f  At^ 
ce  le  grand-maitre  lui-même. 

L'hôtesse  regarda  la  pièce  d'or,  puis  le' sol* 
dat,  et  disparut.  Deux  coups  violents  retentirent 
à  la  porte  basse. 

—  Qui  va  là?  hurla  le  geôlier...  qui  va  là? 
On  n'entre  pas...  —  Tais-toi,  dit  l'archer,  c'est 
peut-être  la  ronde  de  nuit  —  Que  ce  soit  la 
ronde  du  sabbat,  je  m'en  soucie  comme  d'ane 
noisette  ou  d'une  fontaine,  je  ne  veux  voir  ici 
que  ta  face  glorieuse,  ou  celle  de  quelque  moine 
effronté  que  nous  puissions  remplir  comme  un 
tonneau.  —  Pardieu  l  tu  devines  en  vrai  bo- 
hémien, dit  Kilderkin...  Et  il  se  leva  aussitôt 
pour  saluer  les  deux  frères  de  Saint-Jérôme, 
qui  vinrent  prendre  place  à  l'une  des  table» 
de  la  salle.  —  A  la  bonne  heure,  cria  Bum, 
nous  voici  au  grand  complet,  soyez  les  bien- 
venus, mes  pères,  et  s'il  reste  quelques  bou- 
teilles à  la  maison,  ne  m'en  accusez  pas,  car 
je  travaille  à  les  vider  toutes.  Ohé  1  RilderiuD 
Je  commence  à  me  griser,  vrai  Dieu,  et  je  te 
trouve  fort  aimable...  mais  j'ai  soif,  continua- 
t-il  en  frappant  sur  la  table  de  sa  timbale. 

Puis  il  en  entama  sa  chanson  favorite  que 
Kilderkin  interrompit  par  cette  apostrophe: 

—  Mon  brave  Burn,  j'ai  une  requête  à  te 
présenter.  — >  Parle,  cher  ami,  ne  te  gêne  pas, 
je  tedonneaudience,  ouvre  moi  ton  cœur,  con- 
fie-moi tes  chagrins.  —  As-tu  toute  ta  raison  t 
—  Me  prends*tu  pour  une  éponge  qui  se  gonfle 
à  la  moindre  goutte,  compère  ;  certes,  j'ai  toute 
ma  sagacité,  tout  mon  bon  sens,  toute  ma  science 
ainsi,  parle,  jefécoute.  —  A  merveille,  vieux 
renard  ;  ainsi  buvons  encore,..  Maintenant  je 
te  dirai  à  l'oreille  que  la  requête  dont  je  te  par- 
lais tout  à  l'heure  m'intéresse  peu  pour  moi« 
même  :  ce  sont  ces  deux  bons  pères  qui  veulent 
te  l'adresser  .-^Sainte  Bible  !  ils  choisissent  mal 
leur  temps....  Mais  enfin,  qu'ils  approchent 

Kilderkin  fit  signe  au  comte  d'approcher  ; 
celui-ci,  réprimant  un  mouvement  de  dégoût» 
vint  s'asseoir  près  de  l'archer  et  fit  place  à  Pier- 
re de  Lamorgc  à  côté  de  lui.  ~  Mon  frère,  dit- 
il,  en  s'adressent  au  geôlier...  ->  Je  n'ai  pas  de 
frère,  heureusement,  s'écria  Burn,  et  n'en  veux 
pas  avoir....  —  Mon  fils  !...  — Ah  1  ça,  parlons 


52H 


LES  DERNIERS  KERVEN 


nous  grec,  tout  de  bon,  mcssire;  je  ne  suis 
le  fils  de  personne,  entendez-vous  et  ne  Tou- 
bliez  pas...  —  Mon  ami  !  — •  A  la  bonne  heure, 
je  suis  fami  ae  tout  le  monde,  Tami  de  mes- 
sieurs les  juges,rami  de  messire  le  bourreau, 
Tami  de  mes  prisonniers,  Pami  du  diable  et 
le  vôtre  par  conséquent..  Je  bois  à  votre  para- 
dis... Que  vous  faut-il  ?  —  Vous  affectez  en  vain 
une  grande  dureté  de  cœur,  je  sais  que  vous 
ties  un  excellent  homme  aussi  sensible  que 
gai  convive...  —  Oui-dà.« .  et  vous  avez  raison, 
j'ai  le  cœur  snr  les  lèvres  aussi  souvent  que 
ma  timbale  :  ainsi,  malgré  les  doux  plaisirs  de 
cette  nuit,  je  m*atlriste  en  pensant  à  deux  pau- 
vres enfants  qui  seront  jugés  demain,  et  expé- 
diés le  jour  suivant..  Il  m'en  prend  des  envies 
de  pleurer,  comme  fait  un  âne  sans  pitance  1... 

—  Et  quels  sont  ces  enfants,  mon  ami  ?  —  Deux 
prisonniers  de  Tewksbury.  —  Je  les  connais... 

—  Tant  pis.  —  Pourquoi?  —  Parce  que  vous 
ne  les  verrez  plus,  parce  qu'il  seront  jugés  de- 
main et  exécutez  après  demain.  ^Supportent- 
ils  avec  courage  leur  malheur?  —  Mieux  que 
je  ne  supporte  le  vin,  assurément,  et  ce  n'est 
pas  peu  dire...  Ah  !  si  on  pouvait  les  gracier. 
— '  On  ne  les  graciera  pas...  — 11  y  a  moyen  de 
les  sauver,  brave  Burn,  et,  puisque  vous  êtes 
aussi  bon  qu'honnête,  écoutez-moi. 

Le  porte-clefs  regarda  le  comte  de  travers, 
avala  une  dose  de  genièvre,  et  s'accouda  silen- 
cieusement sur  la  table.—  Vos  prisonniers  se- 
ront jugés  demain  ;  leur  condamnation,  comme 
c'est  la  règle,  leur  sera  communiquée  pendant 
la  nuit  ;  ce  sera  vous  qui  ouvrirez  la  porte  de 
leur  cachot  au  justicier,  et  quand  celui^i  aura 
fini  de  déclamer  la  sentence  de  mort,  vous  ou- 
blierez de  refermer  la  cellule  ;  voilà  tout. 

Le  comte  reprit  :  —  Vous  aurez  remis  dans 
la  journée  un  billet  à  vos  prisonniers  pour  les 
piéveoir  du  complot;  ils  sortiront  à  une  heure 
fixée,  Kilderkin  sera  de  garde,  et  les  laissera 
passer  sous  un  déguisement,  auquel  nous  pour- 
voirons; le  chef  du  poste  de  la  barrière  recevra 
une  .<;omme  énorme  ;  vous  accompagnerez  les 
fugitifs,  et  des  chevaux  préparés  d'avance  vous 
mettront  hors  de  poursuite.  Votre  fortune  sera 
faite.  ^  Par  9uini  Georges,  ce  capucin  parle 
comme  un  lansquenet,  et  je  veux  trinquer  avec 
lui...  Holàl  hé  !  miss  RennetI  milady  Kennet! 
femme  de  Satan  1...  Ah!   enfin,  la  voici!... 


L'hôtesse,  que  Burn  n'avait  encore  aperçu,^ 
cependant  accoudée  contre  la  porte,  regardant 
et  écoutant  ses  convives.  Elle  s'approcha  brus- 
quement do  geôlier,  et  lui  dit  :  —  Vous  vous 
faites  bien  prier,  recors  de  Bohème,  pour  une 
misérable  bagatelle.  —  Oh  1  oh  !  ma  belle  efia- 
rouchée,  vous  appelez  bagatelle  Thistoire  de  me 
faire  couler  du  plomb  fondu  dans  les  oreilles, 
et  bouillir  le  ventre  dans  une  chaudière.  —  Eh 
bien  tu  ne  boiras  plus,  et  je  veux  trinquer  seule 
avec  Kilderkin  ;  arrière,  ivrogne  à  demi. — Ivro- 
gne à  demi  !  s'écria  le  geôlier  furicux,pottr  qui 
me  prends-tu  ?  Je  suis  le  rot  des  buveurs.  K^- 
derkin  défends-moi,  soutiens  mon  honneur. 

^  Sauve  ces  pauvres  enfants  !  —  Mais  mon 
cou,  femme  infernale,  mon  cou  ? — Et  que  vaut- 
il  !  pour  que  tu  fasses  tant  de  bruit  ;  je  l'estime 
autant  qu'un  goulot  de  bouteille  vide .  Allons, 
je  te  promets  un  grand  verre  de  xérès  le  jour 
où  tu  passeras  devant^ma  porte  pour  aller  à  la 
potence  .  —  Charmante  créature  I  et  pour  le 
moment  que  me  donneras-tu  ?  —  De  Taie  et 
du  porter ,  et  du  genièvre  à  te  faire  brûl^  vif 
comme  un  mahométan ,  —  Que  vouIcz-toos 
donc  que  je  vous  dise  ,  mes  vénérés  pères  en 
l'Ëvangile? 

Les  deux  pèlerins  levèrent  toutnÀ-couplatêie 
avec  espoir  et  joie .  —  Nous  voulons,  reprit 
l'hôtesse,  que  tu  nous  jures,  par  un  serment 
que  nous  te  pourrons  répéter  demain,  de  saivre 
à  la  lettre  tout  ce  qu'on  te  commandera  pour 
délivrer  le  chevalier  de  Kerven  et  son  page. 
—  Ah  !  misérable  !  tu  abuses  de  mon  respect 
à  mes  serments  d'ivrogne.  —  Et  à  cette  con- 
dition ,  nous  trinquerons  avec  ce  porter  épîcé, 
à  ton  salut  en  l'autre  monde .  <—  Et  tu  m'ein* 
brasseras  en  amitié  ?  —  Oui  vilain  dogut;. 
•^  Et  bien  !  que  ce  toast  m'étrangle  si  je  ne 
fais  pas  tout  ce  qu'on  me  commandera  pour 
délivrer  ces  chers  agneaux  ;  et  maintenaot  aie 
donneras-tu  à  boire,  et  me  donneras-tu  le  bai- 
ser de  paix,  vieille  harpie,  duègne  d'amour. 

Le  comte  allait  parler,  lorsque  l'hôtesse  lui 
fit  signe  de  se  taire,  on  mettant  un  doigt  sur 
ses  lèvres. 

Le  grnller  ne  s'arrêta  plus  dans  ses  rasades. 

Il  i^ii.^sa  une  seconde  fois  le  long  du  mur,  et 

demeura  couché  sur  les  dalles,  soiis  mouve- 

TT1  1.1,  cuns  parole , —  Vous  pouvez  vous  retirer, 

I  cii«  1  ri«>tLsse,  nous  avons  son  serment,  occupez* 


fOBS  de  préparer  les  moyens  d'évasion  :  je  me 
charge  de  le  réveiller  et  de  lui  raTratchir  la 
mémoire.  —  Tenez,  ma  fille,  dit  le  comla  eu 
se  letant  pour  sortir,  prenez  ce  foible  gage  de 
ma  reconnaissaoce  ;  Dieu  récompensera  bien 
mieux  votre  bonne  action,  et  il  mit  quelques 
pièces  d'or  dans  la  maiu  demissKennct,quirit 
aae  souple  rcvérence,  et  accompagna  ses  hôtes 
iTee  une  lampe  pour  leur  épargner  les  périls  de 
ton  méchant  escalier. 


Le  lalal  donjon  qu'occupaient  Henri  et  Ange, 
^t  situé  ainsi  que  nousl'avons  dit,  !t  l'un  des 
angles  de  la  cour  carrée  qu'entouraient  de 
hautes  murailles  ;  et  comme  le  monument  était 
bâti  sur  ta  Tamise,  les  vapeurs  du  fleuve  s'y 
ailacbaient  avec  opiniiLtreté,  pour  ne  s*e(Iacer 
qu'an  grand  jour. 

Au  premier  étagcdu  donjon,  après  avoir  par- 
couru an  étroit  corridor,  constamment  éclairé 
lur  deux  lampes  sinistres,  on  arrivait  à  une 
porte  basse  et  cintrée  quis'ouvraitaudessusde 
trois  gradins  en  pierre  de  taille  usés  par  le 
temps  ;  cette  porte  en  bois  de  chêne  semée 
4'énormcs  chevilles  de  fer,  et  garnie  de  verrouz 
scellés  an  mur,  Termait  la  prison  des  deux  Trèrcs 
d'armes. 

C'était  une  pièce  octogone  et  voûtée,  soutenue 
for  des  piliers  engagés  dans  le  mur  et  dont  les 
aréles  saillantes  égouttaient  constamment  une 
eau'œalsainc  provcnantderhumiditéextéricure. 

Dans  l'un  des  coins  de  cet  alRtui  réduit, 


qu'enveloppait  le  plus  morne  silence,  le  ch»- 
Yalier  de  Kcrven,  le  dos  appuyé  &  son  pilori. 
Ange  de  Lamorge  c^ché  ises  pieds,  repa»* 
saient  dans  leur  mémoire  les  souvenirs  de  leur 
vie  libre,  et  ne  témoignaient  par  aucun^soupir, 
par  aucune  larme,  l'orage  qui  les  agitaiimt. 
Tout  à  coup  un  bruit  singulier  vint  les  tirer 
de  leur  méditation.  —  Chut!  diL  Henri. 

Aussitôt  la  porte  tourna  sur  ses  gonds  ;  deux 
hommes  descendirent  les  gradins,  entrèrent 
dans  le  cachot  et  repoussèrent  la  porte  derrière 
eux.'—  Eb  bien  L  mes  gentilshommes,  dit  le 
geôlier  Burn,  en  posant  un  pclit  panier  aum^ 
lieu  de  la  cellule ,  comment  avez-vous  paasi 
lanuUÎ  — Très  bien,  et  vousî  répondit  le  page 
d'un  ton  ricaneur.  —  Oh  !  moi,  mieux  que 
jamais,  mon  brave  enfant;  mais  oii  ètcs-vous 
donc  cachés  I 

Vos  appartements  sont  si  bien  éclairés,Ile»' 
sire,  qu'on  ne  s'y  voit  pas,  lorsqu'on  se  tou- 
che, interrompit  Henri.  —  Eh  I  vous  nous  tmir- 
nez  le  dos,  mon  ami,  s'écria  le  malicieux  en- 
fant,quoique  les  nouveaux  venuslui  fissent  face. 

—  Parlez-moi  de  mes  nrisonniers,  répondit  le 
portc-cles;  ils  sont  au  moins  de  bonne  humeur. 

—  On  ne  se  reconnaii  donc  plus  maiotenanl, 
dit  l'archer  en  se  rapprochant  de  ses  deux  amis. 

—  Kilderkin  !  Kildcrkin  Is'écrièrent  à  la  fois  le 
page  et  le  chevalier,  qui  se  levèrent  vivement 
et  s'emparèrent  des  mains  du  soldat.  —  Eh  oui  I 
c'est  moi».  Uab  parlez  bas  ! 

Et  il  embrassa  les  deux  captifs  au  moins  dix 
fois  chacun.  —  Donne-nous  des  nouvelles,  tno* 

ai 


U6) 


Tieux  balafré,  dit  Henri*  —  Vous  ôtes  donc 
ressuscité?  dit  Ange. ^  Ils  mS^ttlburré  deux 
fers  de  lance  dans  la  poitrine  >  À  Tewksbury  ; 
mai&^on  ne  tue  pas  un  «diitoire  oomsie  up' 
marcassin,  et  me  voilà.  SachosE  6D  4aw  aiots 
que  je  me  suis  enrôlé  dans -les  gante  Itniain; 
de  la  couronne  afin  de  pouvw  vous  AbB9^utile,j 
et  même  vous  sauver.  Je  ae  -ms  403  seul  i 
travaiUer  pour  vous.  Prenez  ce  blUet*  Usez-le, 
et  suive?  40ijpoiiit  ^a^Mint  toutes  les  iaalruc-| 
tioos  ij|u*OD  vous  y  doone,^  je  réponde  de  la 
lésMtte,  .puis  ^n/ik  un  petit  rouleau  06  voiis 
twmraray  tons  les  ustensiles  d^un  dooieor... 
IfoUiSvottskissoii6;4RiaQ9ez,prenezdfi6  forces  Jli-^ 
sez-iattentivemeat  ee  biUûlât  tenez  lOn^is  prêts.. 
Adieu...  Bum,  en  ▼enattt  jpyronto^ae'panier, 
recevra  votre  réponse.  —  Ami,  s^écria  le  che- 
valier de  Rerven...  ne  serais-tu  notre  sauveur 
qu'à  demi?  —  Que  vous  faut-il  encore  ?  —  Ne 
le  devines-tu  pas  ?  où  sont-elles  ?  où  est  la  com* 
tesse  de  Rosières?  où  est  la  marquise  de  Cour- 
tcnay?.qne  devient  la  reine? 

Kildcrkin  poussa  un  soupir  douloureux  et  ré- 
pondit: —  Ma  noble  maîtresse,  ma  reine  bien- 
aimée...  hélas  elle  est  captive  et  veuve.  —  Veu- 
ve !  —  Le  roi  Henri  VI  est  mort.  —  Mort  ?  — 
On  Ta  trouvé  mort  ce  matin  dans  sa  cellule... 
Cest  un  horrible  mystère  ou  plutôt  un  crime 
horrible  !  —  Malheureuse  reine  l  dit  le  cheva- 
lier... Pauvre  femme f  —  Oui,  pauvre  femme! 
répéta  Kildcrkin,  et  il  essuya  deux  larmes  qui 
coulaient  sur  ses  joues.  «^  Et  nos  sœurs,  de- 
manda le  page  d'une  voix  tremblante?  Farcher 
ne  répondît  pas. 

—  Tu  nous  caches  quelque  malheur,  s^écria 
le  chevalier  ;  au  nom  du  ciel,  explique-toi  ? 
De  qui  est  ce  billet? 

—  En  le  lisant  vous  saurez  tout. 
-»-  Mais  où  sont-elles  ? 

—  Elles  sont  libres,  répondit  Tarcher  avec 
embarras. 

—  Et  tu  ne  nous  le  disais  pas!  s^écria  le 
page. 

»  Libres  !  répéta  le  chevalier  en  joignant 
les  mains.  0  grand  Dieu!  que  vous  êtes  bon 
et  puisfnnt  ! 

Saisi«(sant  alors  son  frère  par  la  main,  Henri 
Tattira  sur  son  cœur  et  le  couvrit  de  caresses. 

—  EUr.s  sont  libres?  tu  ne  nous  trompes  pas? 
Si  tu  savais  tout  le  bien  que  tu  me  fais.  Chère 


Maiigaret,  je  vaispouvoMiMie.  And^  «alfats 
parvenir  mes  pensées,  A'esln«e  pas? 
^r-  Ce  sera  bien  difficile,  mmsyesmesfd* 

—  Difficile,  et  pourquoi? 

—  Ah! 

—  liais  qui  les  a  délivrées? 

Kildcrkin  ne  put  lésister  à  son  émotoi,  il 
yilia  le^revers  de  se&mainssur  ses  paupières, 
4  détouxna  ia  tète.  dBurn,  iyK)uyé  contre  la 
po^e,  pe  quittait  pas  des  yepx  «es  piisomiiers  ; 
son  râigegcassièrement  excessif  avait  prison 
air  con4^mé«<Henri  dl^.Kervca  s'approcha  brus- 

«lement  de  rardier,et  i'arcèliutpar  le  lam,  il 
i  renouvela  sa  question  : 

—  Qui  les  a  délivrées? 

—  Vous  le  ;6aiBrez  par  ce  laSIkt. 

—  On  nous  caehe  quelque  catastrophe,  mon 
cher  Ange  !.. .  Où  sont-elles  ?  je  veux  le  savoir  ; 
où  sont  elles? 

—  An  palais  de  Westminster,  murmura  le 
soldat  avec  effort  ;  et  Q  sortit  en  toute  hâte^ 
suivi  du  geôlier. 

,  —  A  Westminster,  répéta  le  chevalier  stu- 
péfait; mais  c'est  un  rêve!...  Margarct  près 
d'Edouard  ! 

—  Jeanne  près  de  nos  bourreaux  !  c'est  im* 
possible,  mon  frère, interrompit  le  page;  hâ- 
tons-nous de  lire  ce  billet  ;  viens  là  dans  ee  coài» 
je  tiendrai  la  lanterne».  Asseyons-nous...  Mon» 
tre-moi  l'écriture. 

—  Je  ne  la  connais  pas,  dit  Henri'après  avoir 
tourné  et  retourné  le  papier  qui  ne  portait  que 
cette  suscription  :  Aux  chevaliers  français  pri- 
sonniers, 

—  Ni  moi. 

«  Les  caractères  sont  évidemment  contre- 
faits ;  lisons.  Ah!  le  cœur  me  bat. 

—  Le  mien  aussi,  j'ai  froid  dans  tout  le 
corps. 

—  11  me  semble  que  quelque  affreuse  nou- 
velle nous  attend  ;  n'importe  ! 

Il  rompît  le  cachet  qui  fermait  la  lettre  et 
lut  à  voix  haute  : 
«  Mon  fils, 

«  Votre  dernier  jour  n^est  pas  encore  venu  ; 
«  la  volonté  divine  a  permis  que  vos  amis  so- 
ft crets  pussent  vous  être  utiles  dans  l'affieux 
«  danger  qui  vous  menace.  Souvcacz-tous 
«  d'un  pauvre  moine  qui  suivait  les  arm^s 
«  de  Warwick  et  qui  vous  tira  de  la  mêlée  à 


LES  ;IffiRinE»8  ISRTCN 


kdi 


«Teii4(^>ar7;  soaVeoe^^vous  de  la  ^arbe- 
I  BlaDche,  et  tous  connaîtrez  .ééhii  qui  se 
€  dévoue  ici  pour  yoqs  et  votre  Jeune  ami. 
«  Vous  n*ètes  enfermé  ^e  depuis  YinglH|uatre 
«heures,  et»  depuis  ce  temps,  des  éTéne- 
«ments  bien  graves  se  sont  succédés.  Je  ne 
«  vous  i)arlerai  que  de  ceux  qui  vous  touchent 

<  persoiuB^Hement.  La  comtesse  de  Rosières 
«et  la  marquise  de   Courtenay   ont  quitté 
«  leurs  noires  cellules  de  la  Tour  pour  habiter  ' 
«  les  somptueux  appartements  de  Westmins- 

<  ter.  Elles  ont  assisté  ce  matin,  en  toilettes 
«magnifiques, aux  réceptions  royales,  et  ont 
«  pris  rang  selon  leurs  titres  à  la  cour  d'É- 
donard  IV,  » 

~  Mensonge  et  infamie  !  dit  le  dievalier. 

—  Horreur  !  dit  tout  bas  le  page.  Et  il  arrêta 
Henri  qui  avait  froissé  le  papier  et  voulait  le 
déchirer:  Lisons  tout,  cher  frère;  ton  cœur 
peut-il  croire  à  la  calomnie  1 

Le  chevalier  continua  d^une  voix  tremblante 
d^dignation  : 

«L^une,  comme  héri^ère  de  la  duchesse 
«de  Severn,  a,  diton,  recouvré  tous  ses 
«  biens  ;  Tautre  a  obtenu  la  grâce  de  son  mari 
«  et  la  conservation  de  son  immense  fortune. 
«  On  attribue  ces  faveurs  inattendues  au  vio- 
«  lent  amour  du  duc  de  Clarence  pour  made- 
«  moiselle  de  Rosières...  » 

—  Malédiction  I  s^écria  de  nouveau  Henri  de 
Kerven... 

—  Achevez,  monseigneur,  adhevez  de  lire... 
«Vous  serez  jugés  aujourd'hui,  et  votre 

«  condamnation  sera  connue  ce  soir  ;  je  ne 
«doute  nullement  du  sort  qui  vous  est  ré- 
«  serve.  Lorsque  le  justicier  viendra  vous  lire 
«  votre  arrêt  de  mort,  il  sera  introduit  par  le 
«  porte-clefs  Burn  qui,feignant  de  fermer  votre 
«  porte,  la  laissera  ouverte.  Vous  vous  cou- 
«  vrirez  alors  des  vêtements  qui  vous  seront 
«  apportés  à  Theure  de  votre  second  repas, 
«  et,  sortant  doucement  de  votre  cellule,  vous 
«  rencontrerez  Burn  sur  Tcscalier.  Ce  digne 
«  homme  vous  conduira  Jusqu'aux  barrières, 
«  et  au  carrefour  de  White-Friars,  vous  trou- 
«  verez  des  chevaux  sellés  et  un  guide  ;  ne 
«  vous  inquiétez  de  personne,  vos  sauveurs 
«  ne  seront  pas  oubliés...  Songez  tous  les  deux 
«  à  vos  familles,  si  la  bonté  divine  vous  en  a 
»  laissé.  Votre  fuite  s'opérera  pendant  que  la 


«  ville  sera  plongée  dans  la  Joie  des  fêtes,  pen- 
€  dant  que  vos  amies  ingraites  et  parjures  voua 
«  oublieront  au  bol  d'Edouard...  adieu,  à  ce 
«  soir.  »  , 

Les  prisonniers  se  regardèrent  avec  une  tris< 
4esse  égale,  et  baissèrent  à  la  fois  les  yeux.  La 
sagacité  du  page  était  Taincue  ;  et  le  pauvre 
enfant,  qui  trouvait  toujours  quelque  répartie 
vive  ou  mélancolique,  selon  qu'il  voulait  égayer 
ou  charmer  son  frère,  demeura  muet,  cette 
fois,  accablé  par  sa  propre  douleur. 

—  Ah  !  c*est  une  folle,  s*écria  enfin  le  cbe- 
valier;  rien  ne  pourra  me  faire  croire  à  l'aban- 
don de  Margaret,  et  mes  hésitations  l'outra- 
gent encore  plus  que  cette  lettre  infâme. 

—  Tu  as  raison,  mon  ami,  dit  le  page  avec 
un  sourire  amer;  écris  au  pèlerin,  glisse-^tit 
quelques  lignes  pour  ma  sœnr  Margaret,  et, 
afin  d'avoir  une  certitude,  demande-lui  une 
réponse.  Vile,  le  geôlier  ne  tardera  pas  à  re- 
venir. 

Le  chevalier  ouvrit  le  rouleau  quVait  ap- 
porté Kilderkin,  et  l'ayant  trouvé  garni  de  tout 
ce  qui  est  nécessaire  pour  écrire,  il  se  mit  à 
l'œuvre,  pendant  qu'Ange,  courbé  sur  le  papier 
pour  l'éclairer  de  plus  près,  lisait  chaque  mot 
que  traçait  rapidement  sa  plume. 

«  Chère  Margaret,  on  m'annonce,  par  un 
«mensonge  odieux,  que  tu  es  sortie  de  la 
«  Tour  avec  Jeanne  et  que,  cédant  à  la  pas- 
«  sion  du  lâche  Clarence,  tu  consens  à  pren- 
c  dre  à  la  cour  d'Edouard  le  rang  que  ta  fà- 
«  mille  occupait  près  des  Lancastre.  On  me 
«  dit  que  tu  te  parcs  d'habits  magnifiques,  et 
«  que  ce  soir  tu  dois  être  le  plus  bel  ornement 
«  de  Westminster...  rai  déjà  honte  de  t'avoir 
«  rapporté  ces  calomnies,  je  les  méprise  autant 
«  que  je  t'aime,  autant  qu'elles  vont  t'indigner. 
«  Ange  est  mon  soutien  ;  son  âme  ressemble  à 
«  la  tienne.  Adieu,  Je  pourrai  t'écrire  encore; 
«  je  n'ai  maintenant  que  le  temps  de  te  répé- 
«  ter  le  mot  du  sanctuaire  :  Toujours  !  —  Je  te 
«  demande  h  mains  jointes  une  réponse.  » 

—  C'est  très  bien,  dit  le  page  ;  il  me  semble 
la  voir  trembler  et  pâlir  en  lisant  ces  lignes. 

—  Et  maintenant,  reprit  Henri,  laisse-moi 
dire  deux  mots  à  l'insolent  qui  a  osé  m'écrire. 

— *  Oui,  mais  ne  te  fâche  pas  trop...  parie 
avec  boulé  ;  rends  le  bien  pour  le  mal.. 
«  Vous  avez  eu  l'audace  de  calomnier  des 


5» 


LES  DERNIERS  KERVEU 


«  femmes  qui  méritent  tous  vos  respects...* 

—  Efface  cette  phrase,  cher  frère,  elle  est 
trop  dure,  songe  qu*on  a  peut-être  trompé  le 
TîeiUard  et  que...  ^ 
^  •*  Eh  bien  !  reprit  Henri,  aimes-tu  mieux 
ceci  :  «  Vous  touIcz  me  secourir  et  vous  m^ao- 
«  câblez  de  douleurs  plus  affreuses  que  celles 
«  qui  m^attendent  sur  Téchafaud...  » 

—  Tout  cela  n*cst  pas  digne  de  toi.  Quelle 
tète  emportée  que  la  tienne,  monseigneur  !  du 
train  dont  commence  ta  lettre,  elle  doit  finir 
par  un  appel  en  champ-clos,  avec  dague,  ha- 
che, épée  à  deux  mains  et  le  reste. 

•—  Dicte  donc  toi-même,  répondit  Henri 
avec  un  peu  d'humeur. 

—  Écriras-tu  tout  ce  que  Je  te  dunit 

—  Oui. 

.  —Tout,  sans  réserve t 

—  Oui,  petit  obstiné. 

-—  Alors  prends  un  autre  papier;  nous  y 
voilà  :  «  Mon  bon  père...  Henri  regarda  le  page 
qui  reprit  avec  une  gravité  charmante,  en 
étendant  le  doigt.  «  Mon  bon  père,  aux  affreu- 
«ses  nouvelles  que  vous  m^apprenez,  mon 
c  cœur  a  d^abord  tressailli  dUndignation  ;  puis 
«  sa  colère  s'est  dissipée,  car  il  ne  peut  conte- 
«  nir  à  la  fois  deux  sentiments,  Tun  d'estime 
«  et  d*amour,  Tautre  de  mépris  et  de  haine. 
«  Je  vous  remercie  de  vos  secours,  de  voscon- 
«  seils,  de  tout  rembarras  que  vous  prenez  de 
«  ma  vie  depuis  si  longtemps,  et  je  rends  grâ- 
«  ce  à  Dieu  qui  vous  a  créé  pour  faire  le  bien. 
«  Vous  me  rappelez  par  vos  exhortations  un 
«  père  bien-aimé,  que  je  n*ai  jamais  cessé  de 
€  chérir  dans  mes  joies,  comme  dans  mescha- 
«  grins  ;  sa  parole  fut  pour  moi  toujours  ten- 
«  dre  et  fortiOante,  et  sa  voix  ne  m'a  trouvé 
«  rebelle  que  pour  résister  aux  pensées  que 
«  vous  tentez  de  m'insinuer  aujourd'hui.  On 
«  vous  a  trompé,  celles  que  vous  accusez  sont 
«  et  seront  toujours  de  nobles  femmes;  les 
«  croire  coupables  c'est  l'être  soi-même.  J'é- 
«  cris  à  Mademoiselle  de  Rosières  ;  sa  réponse 
<  confondra  ceux  qui  vous  ont  égaré. 

«  Adieu  donc  et  à  ce  soir,  puisque  vous  vou- 
«  lez  absolument  sauver  des  innocents,  qui 
«  se  hâteront  d'aller  se  jeter  à  vos  pieds. 

—  Et  maintenant,  lonne-moi  cette  plume, 
ajouta  le  page,  puis  il  écrivit  au  bas  de  la  let- 
tre :  «  Ange  de  Lamorge  se  recommande  aux 


c  bons  pèlerins,  et  baise  les  dieveox  blancs  du 
«pèreLucel...» 

Tu  faisdemoitoutceqnetaveuz,ditHenri... 
Enfin,  soit  !  Si  cette  lettre  tombe  un  jour  entre 
les  mains  <ie  mon  pauvre  père,  elle  lui  fera  du 
moins  quelque  bien. 

—  Certainement,  mais  ce  serait  un  grand  ha- 
sard, ajouta  le  page  en  cachant  un  malin  sou- 
rire. 

^  Voilà  le  vieux  Rum  qui  arrive,  dépèche- 
toi.  Le  geôlier  entra  dans  la  cellule  et  trouva 
son  beau  déjeuner  intact. 

—  Ce  n'est  donc  pas  bon)  dit-il. 

— Nous  avons  oublié  de  manger,  mon  braTc  ; 
mais  vous  pouvez  emporter  le  panier;  nous 
nous  chai^eons  de  fkire  disparaître  ce  qa^û 
contient 

—  A  la  bonne  heure  ;  il  fkut  vivre  avant  tout 

—  Vrai  Dieu  !  cette  maxime  vous  va  comme 
un  câble  au  trou  d'une  aiguille,  à  vous  qui  en- 
graissez les  gens  pour  la  potence. 

Eh!  eh!  vous  êtes  plein  d'esprit,  mon  bel 
enfant,  dit  Rum  en  riant  avec  franchise. 

—  Tenez,  mon  ami,  interrompit  le  chevalier 
de  Kerven,  voici  deux  lettres  que  vous  remet- 
trez à  Kilderkin;  l'une  est  à  son  adresse,  avec 
l'avis  de  ce  qu'il  en  doit  faire,  l'autre  est  pour 
le  pèlerin... 

—  J'entends...  Ah  !  le  bon  diable  de  pèle- 
rin ;  quelle  digne  et  bonne  figure  ! 

—  Quoi  1  vous  le  connaissez? 

—  Certes,  et  son  compagnon  aussi  ;  Je  les  ai 
vus  hier  d'aussi  presque  nous  yoilà. 

—  Vous  les  ayez  vus  tous  les  deux  ? 

—  Oui,  vous  dis-je,  et,  au  fait,  j'aurais  pu 
en  voir  quatre,  car  j'étais  dans  la  sainte  vigne 
jusqu'aux  yeux  ;  mais  c'est  égal,  ils  ont  Tair 
de  vous  aimer  de  la  belle  façon  l'un  et  l'autre  ; 
ce  sont  deux  beaux  vieillards»  grands  et  sévè- 
res ;  leur  robes  brunes  leur  vont  comme  du 
velours;  ils  sont  fiers  là-dessous  comme  des  car- 
dinaux. 

—  Ce  sont  bien  eux,  dit  Henri.  Répondez- 
moi,  maître  Buro  ;  auriez-vous  entendu  paAcr 
de  la  mise  en  liberté  des  dames  de  la  reine  Mar- 
guerite. « 

»  Elles  sont  sorties  de  prison,  hier  au  soir, 
sous  la  conduite  de  leurs  altesses  les  ducs  de 
Clarence  et  de  Glocester. 


LESDERNIERS  KERVEN 


533 


—  De  Clarence  et  de  Glocester,  répétèrent 
les  deux  captifs. 

^  Oai,  mes  gentilshommes. 

—  Et  savez-vous  ce  qu'on  en  ditî 

—  Rien,  absolument  rien.  Je  tous  quitte... 
Ah  !  j'oubliais,  ma  foi,  TOtrc  principale  affai- 
re. Dans  une  heure,  Totrc  défenseur,  qui  n'a 
jamais  sauvé  personne,  viendra  yous  rendre 
visite,  et,  une  demi-heure  après,  on  vous  con- 
duira à  la  Chambre  haute  pour  y  subir  votre 
interrogatoire...  Adieu,  messires chevaliers,  ne 
perdez  pas  courage  ;  le  vieux  Bum  s'est  grisé 
hier,  et  son  vin  porte  bonheur. 

Ange  et  Henri  ne  répondirent  rien  ;  tout  en- 
tiers aux  tristes  réflexions  qui  leur  venaient  de 
Westminster,  ils  n'entendirent  même  pas  se 
refermer  la  porte  du  cachot. 

LA  SERTENCB. 

La  nuit  venait  d'envelopper  la  vieille  forte- 
resse de  ses  ténèbres;  un  lugubre  silence  ré- 
gnait dans  tous  les  bâtimens  de  la  Tour.  La 
cellule  oiî  Henri  de  Kerven  et  le  page  atten- 
daient avec  angoisse  la  réponse  de  Margaret, 
mal  éclairée  par  la  lueur  tremblante  de  la  lam- 
pe que  le  bonKilderkin  leur  avait  apportée,  au- 
rait effrayé  des  courages  moins  énergiques  que 
les  leurs  ;  les  piliers,  les  piloris  et  leurs  chaînes 
projetaient  de  grandes  ombres  sur  les  murail- 
les, et  le  bruit  monotone  des  gouttes  d'eau  qui 
tombaient  lentement  de  la  voûte  sur  les  dalles, 
augmentait  l'horreur  de  ce  Ueu  maudit  La  lu- 
xDière  douteuse  de  la  lampe  leur  avait  servi  à 
relire  plusieurs  fois  la  lettre  du  pèlerin,  à  la 
commenter,  à  la  retourner  dans  tous  les  sens 
de  la  pensée.  Cette  lettre  glaçait  le  chevalier 
d'épouvante,  et,  sans  jeter  d'odieux  soupçons 
dans  son  cœur  généreux,  le  livrait,  cependant, 
à  des  terreurs,  à  des  doutes,  à  des  pressenti- 
ments funestes,  dont  Ange,  moins  troublé  que 
son  ami,  cherchait  à  le  distraire. 

Il  employait  tout  le  génie  de  sa  belle  âme  à 
rappeler  les  vertus  de  la  comtesse  ;  il  revenait 
sur  toutes  les  preuves  d'amour  qu'elle  avait 
données;  il  s'épuisait  à  la  représenter  telle 
<lu'il  l'avait  toujours  vue,  douce,  tendre,  fière, 
dévouée;  il  en  faisait  une  divinité,  et  grondait 
le  chevalier  de  ce  qu'il  se  laissait  aller  à  la  soup- 


çonner. Henri  écoutait  avec  extase  tout  ce  que 
faisait  le  cher  enfant;  il  répétait  ses  mots  les 
plus  passionnés;  il  suivait  tous  ses  élans  géné- 
reux, et  se  confiait  avec  un  sourire  doux  et  tris- 
te à  la  fois,  à  ses  inspirations^  si  bien  d'accord 
avec  les  siennes» 

—  Comment  veux-tu,  mon  bon  ïVère,  que 
la  belle  Margaret  se  puisse  dégrader  au  point 
de  t'abandonner,  quand  c'est  par  amour  pour 
elle  que  tu  es  enchaîné,  prêt  à  mourir! 

—  Loin  de  moi  cette  pensée  infâme...  et  ce- 
pendant, je  me  souviens  de  mon  malheureux 
père  ;  je  me  souviens  de  cette  nuit  fatale  ou  il 
surprit  notre  secret 

—  Hélas  l  elle  n'est  que  trop  présente  à  ma 
mémoire  ;  il  me  semble  que  cette  scène  terri- 
ble s'est  passée  hier. 

—  Te  rappelles-tu  qu'il  nous  prit  tous  les 
deux  par  la  main,  qu'il  nous  pressa  sur  son 
cœur,  qu'il  pleura  comme  nous,  avec  nous; 
qu'il  voulut  nous  instruire  des  malheurs  que 
l'amour  traîne  à  sa  suite. ..  L'une  de  ses  pensées 
me  revient  ;  elle  est  horrible,  et  ma  destinée 
semble  jusqu'à  présent  la  justifier  tout  entière: 
a  Quand  le  caprice  ou  la  vanité,  qui  fait  la  pas- 
a  sion  chez  les  femmes,  n'existe  plus,  disait- 
«  il,  la  femme  délaisse  celui  qu'elle  semblait 
«  aimer  par-dessus  tout  ;  elle  foule  aux  pieds 
«  ses  vieux  serments,  et  n'accorde  même  pas 
c  sa  pitié  à  celui  qui  marche  pour  elle  et  de- 
«  vant  elle  à  la  mort  !  » 

—  Ne  répétez  pas  de  semblables  paroles» 
monseigneur,  s'écria  le  page  en  mettant  la  main 
sur  la  bouche  du  chevalier. 

—  Fou  que  tu  es  !  je  ne  te  les  rapporte  que 
pour  te  dire  combien  ma  blanche  Margaret  dif- 
fère de  ces  viles  créatures. 

Oh!  certes...  Souvenez-vous  de  la  route  de 
Tewksbury  à  Londres  ;  que  d'aa\our  ses  re- 
gards vous  ont  témoigné  du  haut  de  ce  chariot 
que  nous  suivions  à  pied  ! 

—  Oui,  oui,  chère  Margaret  !...  Mais,  lyouta 
Henri  d'une  voix  tremblante,  elle  était  alors 
prisonnière  ainsi  que  nous  ;  etaujourd'hui,  si  ce 
qu'a  écrit  ce  moine  est  vrai,  elle  est  libre...  et 
la  liberté,  à  quoi,  à  qui  la  doit-elle  ! 

—  Encore  Y  monseigneur,  encore  ?  vous 
cuserez  donc  toujours  ?  mais  c'est  affreux  I 


554 


LES  DERNIERS  RERVEN 


—  Ma  |>auvre  tête  est  en  feu,  mon  cœur  est 
gonflé  1  je  ne  sais  plus  ce  que  je  dis...  Marga- 
rel,  s'écria-triltout  à  coup,  Margaret,  ma  belle 
fiancée,  ma  douce  alliée,  conserve  ta  pureté, 
sois  noble,  forte  et  courageuse  jusqu^au  bout, 
je  t*en  supplie  1  ne  souille  pas  en  un  jour  la 
pureté  que  je  te  crois  ;  attends  pour  m'oublier 
que  je  sois  mort  pour  toi,  fais  que  je  puisse  en 
quittant  la  vie  emporter  ton  image  sans  tache  ! 
alors  mon  supplice  ne  torturera  que  le  corps,  et 
monâme  ira  t'attendre  avec  une  ûerté  qu'elle  ne 
tiendra  que  de  toi  I 

«*  Assez  !  monseigneur,  assez  ;  vous  tods 
plaisez  donc  à  me  faire  pleorer? 

-«  Cher  enfant.,  pardon,  j'oublie  toujours 
que  tu  as  trop  de  sensibilité  pour  recevoir  la 
confidence  entière  de  mes  douleurs  !  Hais  je 
suis  si  près  de  ma  dernière  heure  que  malgré 
moi  mon  imagination  m'emporte;  pardon... 
Donne-moi  la  main. 

*-  Si  TOUS  êtes  près  de  votre  dernière  heure, 
pensez-vous  que  j'en  sois  plus  éloigné  ? 

•^  (Test  là  mon  ferme  espoir... 

—  Taisez-vous  ;  vous  avez  juré  de  me  toui^ 
menter  jusqu'au  bout.  On  vient, écout- 
tons. 

~-  C'est  le  geôlier  qui  nous  apporte  le  repas 
du  soir  et  la  réponse  de  Westminster.  Dieu 
soit  loué  I  Ah  !  il  ouvre  la  porte  :  le  voilà. 

—  Eh  bien,  Bum,  eh  bîenî  s'écrièrent  les 
4e«i  prisonniers  en  se  levant  avec  une  égale 
nvacité. 

—  La  lettre  t  mon  ami,  la  lettre,  demanda 
Henri. 

-^  Le  guichetier  regarda  ses  prisonniers  avec 
étonncment  et  bonhomie. 

—  La  lettre  viendra  à  son  tour  ;  d'abord  pre- 
nez ce  paquet,  et  cachez-le  sous  la  paille,  vite, 
vite.  Mais  prenez  donc,  couvrez-le  bien  ;  c'est 
cela.  Songez  que,  si  on  venait  à  le  découvrir, 
vos  deux  tètes  passeraient  par  les  mains  de  Tom- 
Rifl,  avec  la  mienne,  ce  qui  ne  me  plairait  nul- 
lement. Vous  avez  lu  le  billet  de  Kilderkin , 
vous  savez  ce  quo  ehacun  de  nous  doit  faire; 
aussitôt  que  votre  arrêt  vous  aura  été  commu- 
niqué, ehangezF-moi  vite  de  guenilles,  et  gagnez 
4'escalier  à  petit  bruit ,  en  marchant  dans  ;le 


corridor  comme  deux  chats  dans  une  gouttière 
Je  me  charge  du  reste  .Où  est  le  cadenas  de  vo- 
tre chaîne,  chevalier!  et  celui  de  la  votre,  bel 
enfant  ?  Là,vous  voilà  libres  ;  adieu,  bon  appé- 
tit et  bon  courage.  Ah  !  éteignez  votre  lanter- 
ne sourde,  il  ne  faut  pas  que  l'huissier  de  la 
tour  l'aperçoive,  le  momdre  soupçon  nous  per- 
drait tous.  Adieu. 

Le  geôlier  ût  un  pas  pour  se  retirer,  le  che- 
valier le  retint  par  le  bras. 

—  Mais  la  réponse  de  Kilderkin!  la  r^KNse 
du  moine  !  la  réponse  à  mes  lettres? 

—  Tai  vu  Kilderkin,  il  vient  de  prendre  la 
garde  à  la  porte  principale,  et  m'a  chargé  de 
vous  dire  que  votre  lettre  avait  été  remise  à  son 
adresse  par  le  frère  lui-même  ;  que  le  frère 
Luce  avait  vu  la  personne  et  lui  avait  parié  ; 
que  non-seulement  il  n'en  avait  reçu  aucune  ré- 
ponse écrite  ;  mais  qu'il  n'en  avait  reçu  aucune 
parole...  voilà  tout;  êtes- vous  satisfait  mainte- 
nant?... Adieu,  à  bientôt 

Aux  derniers  mots  du  guichetier,  les  prison- 
niers demeurèrent  muets  et  comme  frappiés  d'un 
coup  de  foudre...  Enfin,  Ange  de  Lamorge, 
ne  pouvant  résister  à  son  émotion  ,  s'ap- 
puya sur  Henri,  ût  quelques  pas  chancelants, 
et  tomba  au  pied  de  son  pilori,  épuisé,  anéan- 
U.  Le  chevalier  s'assit  à  côté  de  kii,  mit  sa 
tète  dans  ses  deux  mains,  et  garda  un  morne 
silence,  pendant  que  son  cœur  bondissait 
d'une  sourde  colère  et  d'un  dédaigneux  res- 
sentiment. Le  page  éleva  bientôt  la  voix ,  et  le 
timbre  délicat  de  cette  voix  secourable  renipUt 
le  sombre  cachot  de  ses  sons  les  plus  hamo- 
nieux. 

«-  Ami ,  mon  bon  frère ,  dit-il ,  il  y  a  qoe^ 
que  mystère  caché  dans  tout  ceci  ;  je  ne  pem 
croire  à  tant  d'infamie.  La  lettre  que  tu  as 
écrite  n'était  peut-être  pas  as^^ez  pressante^. 
Pouvons-nous  savoir  ce  qui  se  passe  au  dehors  ? 
Que  d'apparences  trompeuses  nous  cache  sou- 
vent notre  vrai  bonheur!  Ne  manquons  pas  de 
respect  à  nos  deux  sœurs  Jeanne  et  Margaret... 
Non,  non,  sur  l'échafaud  même,  je  ne  pourrais 
les  accuser... 

Henri  posa  la  main  sur  le  front  de  son  corn, 
pagnon  de  douleur,  et  lui  dit  d'une  voix  telle- 
ment émue,  qu'elle  trahissait  des  pleurs. 


LES  DERNIERS  KERVEN  535 

—  Ta  parole  eftt  si  douœ,  qu'elle  console  de  pourriez-Tons  croire  T  Vous  avez  accusé  NOtte 
lotti  malheur ,  et  qu'elle  dément  le  crime,  fiancée  de  trahison  et  de  lâcheté  ;  vous  Tavez 
malgré  son  évidence.  Ami ,  si  je  ne  t'avais  [  mise  plus  bas  que  la  dernière  des  femmes,  vous 
là,  j'aurais  tout  perdu  !  Hélas  !  ce  seul  tré-  ',  Tavez  outragée.  Monseigneur,  dans  votre  dé» 
sor  qui  me  reste  m'est  une  nouvelle  douleur,    sespoir. 


car  je  t'ai  entraîné  sur  une  pente  fatale,  où  je 
prie  Dieu  de  me  laisser  tomber  seul.  Cependant, 
comme  j'ai  toute  assurance  de  te  savoir  bientôt 
en  Mberté,  je  veux  que  mes  derniers  moments 
te  soient  profitables;  si  je  t'ai  semblé  soucieux, 
abattu,  découragé  depuis  notre  captivité  c'est 


—  Ange...  murmura  le  chevalier  d'une  voix 
presque  éteinte. 

-^  Oui,  c*est  ainsi  que  mon  père  a  parié  de 
la  comtesse  de  Rosières,  qui  peut-être  se  dé» 
voue  à  le  protéger,  à  le  sauver  en  ce  moment  ! ..  • 
que  ma  pensée  était  toujours  absente,  toujours  |  Allons,  mon  chevalier,  ajouta  le  doux  enfant 
tendue  vers  celle  qui  me  délaisse  avec  tant  de  ^  qui,  pour  donner  plus  d'expression  à  sa  parole» 
lâcheté,  c'est  qu'elle  était  toujours  en  prière  |  prit  tout-à-coup  sontonmignard  et  câlin,  don- 
aux  genoux  d'une  femme  qui  a  fait  de  mon  nez-moi  votre  main,  je  représente  ici  la  bello 
amour  un  marche-pied  pour  sa  coquetterie.  |  Maiigarct,  et  je  vous  pardonne,  je  prends  pour 
Maintenant  que  mes  yeux  commencent  à  se  tendre  amour  tous  vos  reproches,  tous  vos  soup* 
dessiller,  à  s'ouvrir  et  à  voir,  ils  contemple-  ^  oons,toutesvosinjures...Dites,m'aimez-vous... 
ront  sans  épouvante  l'abîme  que  ma  profonde  répondez....  Oh  I  que  ta  main  tremble,  pauvre 
folie  a  creusé  sous  mes  pas.  Tu  seras  témoin    ami! 

de  la  mort  d'un  Kerven,  mon  bon  frère,  et  tu  |     _  q^i^  j^  y^^^^^  ^^^^  j^  ^.^imel  pauvre  en- 
profileras  des  leçons  que  ma  jeunesse  flétrie    f^nt;  je  ne  sais  de  quel  souffle  Dieu  t'anima, 
veut  offrir  à  ta  belle  enfance.  Lom  de  moi  la    ^,^{3  ^^  es  une  merveille,  elrien  ne  te  ressem- 
faiblesse  de  permettre  à  une  femme  la  joie  de    bj^,  ^u  ne  te  trompes  pas...  Je  l'accuse  mais  je 
m  égaler  en  rien  ;  puisque  mademoiselle  -ie    ^^^^^^ .  -^  y^^  ^^^^agée,  mais  je  l'aimé  ;  quand 
Rosières  est  la  digne  fille  de  la  duchesse  de    ^  seras  comme  moi  sous  ki  tyrannie  de  ce 
5evern,  le  chevalier  de  Kerven  ne  démentira    sentiment  vainqueur,  tu  apprendras  qu'à  moins 
pas  son  père.  Je  serai  jusquà  mon  dernier    ^e  sentir  à  demi,  on  est  constamment  ou  in- 
soupir  fidèle  à  mes  serments,  je  serai  jusqu  à   j^^g  ^^  ^^fiant,  ou  aveugle  ou  jaloux  ;  mais 
ce  dernier  soupir  l amant  dévoné,  irrépro-   ^n  aime,  onsouffre,on  pleure l  Appiwhe cette 
chable  :  je  donnerai  la  dernière  goutte  de  mon    ]g^^^ 
sang  à  la  plus  ingrate  des  femmes,  comme  je  | 
l'eusse  lait  pour  la  plus  noble,  afin  qu'elle       Que  vas-tu  faire! 
puisK  dire ,  quand  lui  viendra  le  souvenir  de       ..  Lui  écrire  cncor  • 

sa  honte ,  combien  je  fus  généreux  et  grand ,       _  devrais-tu  nas  attendre  cette  fa- 

combien  ma  loyauté  domine  sa  trahison.  Ami,  I         ««s,  ne  devrais-iu  pas  attendre  ceue  ra 

si  tu  trouves  plus  tard  sur  ta  route  l'un  de  ces   ^^""'^  ^,^*^°^f;  ^f'^""  °«  serons-nous  pas 
cœurs  indignes  qui  flétrissent  les  plus  chastes   ^^^®*'  ^'^^  nuit-même  ! 
cœurs,  détourne-toi,  ne  t'exposes  pas  comme       —  Ami,  ne  me  questionne  pas,  je  Ven  sup- 
je  Fai  fait,^à  subir  des  tortures  semblables  aux    plie....  et  il  serra  la  main  du  page  qui  répondit 
miennes  ;  le  supplice  auquel  je  me  prépare  doit   après  un  silence... 

être  moins  douloureux  que  ce  que  j'endure  en  j     _  yous  voilà  revenu  à  vos  idées  noires.- 
ce  moment  ;  mais  si  tu  tombes  dans  ce  piège    Monseigneur,  tu  n'es  pas  amusant  du  tout, 
^ntinnellement  tendu  aux   âmes  aimantes,  i 

imite-moi,  fois  ce  que  je  vais  feire,  tu  te  con-  I  ^  7  P<^*»*  ^®°»  reprit  Henri  avec  un  sourire,  to 
^lerasdans  ta  fierté  méconnue.  '^  j^-— *— 

•-  Monseigneur,  je  vous  ai  bien  écouté,  je 


'••.. 


finiras  par  me  détester. 

—  Oh!  certainement,  interrompit  Ange  de 

TOUS  ai  laissé  exhaler  votre  colère; mais   Lamorge  en  éclairant  son  frère  avec  une  lan- 

tous  souvenez-vous  seulement  de  tout  ce  que   terne»  et  en  se  couchant  sur  la  paille  de  ma* 
vous  venez  de  dire?  et  si  je  vous  le  répétais,  y    nière  à  pouvoir  lire  bien  à  son  aise. 


536 


LES  DERKlfiRS  KERYEN 


Le  chevalier  se  recueillit  pendant  qnelcpies 
minutes  et  écrÎTit  : 

«  Margaret, 

«  Ccst  d'une  prison  où  Totre  pensée  seule 
«  me  soutenait,  que  je  tous  ai  écrit  pour  vous 
«  demander  une  consolation,  un  mot  d'amour.- 
«  Vous  m'avez  repoussé  !  Si  je  n'écoutais  que 
«  ma  dignité  blessée,  j'éviterais  de  vous  offrir 
«  une  nouvelle  occasion  de  me  témoigner  votre 
c  indifférence,  mais  je  veux  fouler  aux  pieds 
«  tout  amour-propre,  pour  ne  vous  parler  que 
«  de  notre  amour  sacré.  Pardon,  mon  amie, 
«  ma  fiancée,  je  me  hâte  de  quitter  ce  langage 
«  sévère  qui  me  fait  mal  et  qui  t'a  fait  pleurer 
«  sans  doute.  Change  ces  pleurs  amers  en  lar- 
€  mes  de  joie  ;  voilà  que  je  retrouve  la  voix 
«  de  nos  temps  heureux,  et  le  prisonnier,  prêt 
<  à  mourir,  l'élève  du  fond  de  sa  prison  pour 
«  demandera  son  agonie  des  chants  dignes  de 
€  toi.  Chère,  dans  le  somptueux  palais  que  tu 
«  habites,  caresses-tu  quelquefois  nos  vieux 
«  souvenirs;  le  manoir  de  Kerven,  les  cloches 
«  du  couvent  de  Coutances  et  d'Amboise,  sont- 
«  ils  quelquefois  visités  par  ton  imagination  si 
c  rapide  et  si  riche?  Revois-tu  les  bois  de  Saint- 
«  Hubert?  as-tu  le  temps  de  relire  nos  lettres? 
«  Oui,  n'est-ce  pas?  Il  me  reste  encore  quel- 
«  ques-unes  de  ces  précieuses  messagères  de 
«  tes  tendresses,  de  tes  pensées  ;  je  les  relis  à 
«  mon  frère,  le  doux  ange  gardien  que  Dieu 
«  me  donna  pour  ma  vie....  pauvre  vie,  qui 
«  pouvait  être  si  belle,  si  heureuse  !  et  qui  a 
c  été  si  triste  et  qui  sera  si  courte  I  Dans  cha- 
«  que  page  je  retrouve  ton  cœur,  ta  belle  âme, 
«  ton  amour  passionné,  et  je  me  dis  qu'une 
c  lettre  semblable,  reçue  dans  ma  prison,  me 
«  donnerait  pour  marcher  au  supplice  une  joie 
«  triomphante.  Amie,  ne  me  refuse  pas  ce  tré- 

«  sor Quelle  que  soit  la  raison  qui  te  fait 

«  garder  le  silence,  ne  me  repousse  pas.  Je 
«  t'en  supplie  à  mains  jointes,  pour  ton  hon- 
«neuT,  pour  ma  consolation  dernière;  sois 
«  tendre,  aimante,  comme  par  le  passé;  quel- 
«  ques  lignes  et  tu  sauveras  mon  âme,  car  je 
«  l'avoue  avec  honte,  je  suis  tellement  agité 
«  par  les  calomnies  répandues  contre  toi,  par 
«  l'abandon  où  tu  me  laisses,  que  j'oublie  Dieu, 
€  dans  ce  moment  suprême  qui  me  fait  près- 
«  que  toucher  à  réternité....  et  cependant,  sou- 


te ge  À  nos  heures  bénies,  à  nos  doux  entretiens, 
«  pendant  lesquels  tu  avais  pour  grand  bonheur 
«  de  m'enseigner  la  gloire  du  Créateur?  Se- 
«rait-il  possible  que  le  nème  Dieu  dont  tu 
«  appelais  sur  moi  les  bénédictions,  dans  mef 
«  jours  fortunés,  ne  t'inspirât  pas  de  me  se- 
«  courir  dans  mes  désespoirs  ?  » 

Deux  grosses  larmes  tombèrent  sur  le  pa- 
pier ;  le  chevalier  leva  la  tète,  regarda  son 
frère  et  vit  son  visage  baigné  de  pleurs. 

Henri  le  baisa  an  front  et  écrivit  : 

«  Ces  deux  larmes  sont  tombées  des  yeux 
«  de  mon  cher  Ange,  qu'elles  fassent  couler 
«  les  tiennes,  ma  fiancée,  oh  i  qu'elles  te  tau- 
a  chent !  » 

—  Arrête,  s'écria  le  page,  on  vient» 

Et  il  cacha  la  lanterne  pendant  que  le  che- 
valier mettait  la  lettre  sur  son  cœur.  La  porte 
cria  sur  ses  gonds,  et  le  cachot  fut  tout-à-coap 
inondé  de  lumière.  L'huissier  de  la  cour  mar- 
tiale entra,  suivi  du  geôlier  et  de  plusieurs 
soldats  qui  se  rangèrent  derrière  lui.  Henri  et 
le  page,  appuyés,  chacun  à  leur  pilori,  écou- 
tèrent le  front  haut,  les  bras  croisés,  la  lecture 
de  leur  arrêt  suprême. 

Le  justicier  déroula  un  parchemin  et  lut  à 
haute  voix  : 

«  La  chambrehaute  après  avoir  écouté  la  plaK 
tt  doirie  de  votre  défenseur,  et  pesé  avec  équité 
«  les  accusations  portées  contre  vous  et  le» 
«raisons  qu'il  a  lait  valoir;  vous  a  tous 
«  les  deux  déclarés  coupables  du  crime  de  lèse- 
9  majesté  et  comdamnÀ  à  la  peine  des  traîtres. 

«  Cependant,  la  clémence  royale  a  daigné 
«  s'étendre  sur  vous,  en  considération  de  ce 
ce  que  vous  êtes  étrangers  ;  et,  voulant  adou- 
«  cir,  en  votre  faveur,  la  rigueur  du  supplice; 
«  elle  vous  condamne  simplement  à  avoir  la 
«  tête  tranchée,  en  place  publique. 

«  Ce  jugement  sera  exécuté  demain,  à  la 
«  sixième  heure  de  l'après-midi,  sur  la  place 
a  de  Black-Friars  ;  vous  aurez  la  journée  pou? 
«  vous  préparer  à  mourir*  » 

—  le  remercie  la  clémence  royale,  répondit 
le  chevalier  de  Kerven,  avec  un  soorire  ironi- 
que et  fier. 

L'huissier  se  retira  ;  Burn  sortit  le  dernier 


LBS  DERNIERS  RERVEN 


537 


de  la  prison  et  se  retourna  pour  jeter  un  re- 
gard d'intelligence  aux  prisonniers  ;  il  tira  la 
porte  après  lui ,  poussa  et  repoussa  les  Terrouz 
avec  bruit,  et  on  entendit  le  pêne  de  la  serrure 
retentir  deux  fois  sur  ses  arrêts. 

Les  pas  du  geôlier  résonnèrent  un  moment 
dans  le  corridor,  et  bientôt  le  plus  profond  si- 
lence régna  dans  le  donjon. 

—  Va-t-en  au  diable,  suppôt  d*enfer  !  s*écria 
le  page,  tu  ne  nous  tiens  pas  encore,  et  mon 
cou  n'est  pas  fait  pour  toi. ..  Sus,  monseigneur, 
à  FœuTre,  changeons  de  livrée. ..  Ce  brave  Burn 
est  un  adroit  coquin  ;  il  a  fait  semblant  de  don- 
ner deux  tours  de  clef...  Ah!  le  rusé!..  Puis, 
courant  à  la  porte  et  la  tirant  à  lui  avec  soin, 
ilajouta...  Juste!  elle  aurait  laissé  passer  un 
éléphant...  allons  vite...  vite,  je  commence  à 
me  déplaire  ici...  Eh  bien!  tu  ne  bouges  pas? 
Tu  écris  encore,  mais  tu  perds  donc  la  tète, 
Henri.»* 

—  Pour  Dieu,  tais-toi,  mon  en  ant,  ne  me 
trouble  pas ,  je  n'ai  que  quelques  minutes  à 
moi,  assieds-toi  là  ou  plutôt  change  de  costume. 

—  Non,  je  t'attendrai...  Je  me  tais,  mais  je 
ne  te  comprends  pas. 

Ange  s'apercevant  de  Tinutilité  de  ses  con- 
seils, se  pencha  sur  l'épaule  du  chevalier  et  lut 
ces  lignes  : 

«  J'ai  interrompu  ma  lettre  pour  écouter  la 
«lecture  de  ma  condamnation,  la  clémence 
<  royale  m*a  tait  grâce  des  tortures  du  sup- 
«plice  des  traîtres  (1);  demain  ma  tète  doit 
t  tomber  comme  celle  des  prisonniers  de  Tewks- 
«  buryr  La  cruauté  de  mes  juges  n'a  pas  même 
«  eu  pitié  de  l'enfance  et  de  la  candeur  !  Ange, 
t  mon  frère  d'armes,  doit  mourir  comme  moi. 
«  Je  prends  le  ciel  à  témoin  que  l'approche  de 
«  ma  dernière  heure  me  trouve  courageux  et 
«  résolu,  et  que,  dans  ce  moment  suprême,  je 
«  ne  pense  qu'à  toi,  ma  fiancée  chérie,  à  toi  et 
«  à  mon  pauvre  vieux  père  !  Si  j'avais  reçu  les 
«témoignages  d*amour  que  j'étais  en  droit 
«  d'attendre  de  celle  pour  qui  je  vais  mourir, 

(1)  La  peine  capitale  réservée  aux  crimes  de  trahi- 
son était  précédée  des  tortures  les  plus  affreuses; 
l'histoire  de  ces  temps  barbares  en  rapporte  qui  font 
borreur,  et  les  lois  anglaises  ne  sont  pas  encore  au- 
Joudlral  entièrement  affirancfaies  des  cmeltes  coa- 
tu&es  du  quinxième  siècle. 


«  j'accepterais  avec  joie  la  liberté  que  quelques 
«  amis  sont  venus  m'offrir  ;  mais  la  douleur 
«  où  me  laisse  ton  abandon  me  fait  nréférer 
«  la  tombe  à  une  vie  que  tu  semblés  ne  plus 
«vouloir  partager.  Adieu,  Margaret!  adieu  1 
«  chère  aUiée  de  mes  jours  de  gloire  !  Je  mour* 
«  rai  sans  peur  comme  un  Kerven,  le  cœur 
«  gonflé  de  soupirs,  le  cœur  rempli  d'amour  1 
«  Adieu,  si  l'oubli  est  nécessaire  à  ton  bonheur» 
«  oublie-moi ^t  sois  heureuse!..;  » 

Le  chevalier,  après  avoir  écrit  ces  lignes» 
plia  sa  lettre,  y  mit  l'adresse  d'une  main  ferme» 
se  retourna  vers  le  page,  et  lui  dit  avec  calme  ; 

—  Charge-toi  de  mon  message,  tu  le  remet» 
tras  quand  tu  le  pourras,  profite  du  peu  de 
temps  qui  te  reste  ;  n'ajoute  pas  un  mot  ;  pars.», 
je  n'écouterai  rien...  Qu'attends-tu? 

9  —  Non  !  répondit  le  page  avec  froideur,  je 
veux  rester  ici  ;  je  ne  te  quitterai  pas,  je  veux 
mourir  aussi,  moi* 

Le  chevalier  n'avait  pas  prévu  tant  de  réso- 
lution, il  en  parut  déconcerté  ;  mais  ramené 
à  la  pensée  des  périls  que  pouvait  entraîner  le. 
moindre  retard,  il  fouilla  sous  la  paille,  et  en 
retira  le  paquet  qui  contenait  les  déguisemenls^ 
apportés  par  le  guichetier. 

—  Ces  braves  gens  ont  pensé  à  tout,  dit-U, 
voilà  un  accoutrement  qui  n'est  pas  très  élé-^ 
gant,  mais  qui  te  sauvera.  Allons,  cher  petitje 
t'ordonne,  je  te  supplie  à  mains  jointes  de  pai^ 
tir. 

— >  Non,  répéta  le  courageux  enfant,  je  ne 
sortirai  d'ici  qu'avec  vous. 

Puis,  fondant  en  larmes,  il  tomba  aux  ge- 
noux d'Henri,  les  embrassa  et  lui  adressa  les. 
prières  les  plus  touchantes  pour  le  décider  à 
s*évader. 

—  Monseigneur,  murmura-t-il,  si  vous  n'ai 
mez  plus  ni  votre  Margaret,  ni  votre  pauirre. 
petit  frère,  que  ce  soit  au  moins  pour  votre- 
père  !  vous  devez  cette  réparation  à  tous  les 
malheurs  que  vous  lui  avez  causés  ! 

<—  Mon  père  doit  être  au  ciel  dans  ce  mo» 
ment,  et  ma  vie|  ne  peut  plus  lui  être  utile  ; 
d'ailleurs  je  sens  là,  ajouta-t-il  en  touchant  son 
cœur,  que  la  fuite,  pour  me  dérober  à  la  hache 
du  bourreau,  ne  me  protégerait  pas  contre  les 
chagrins  qui  me  conduiraient  à  une  fin  misé- 
rable. Je  devine  dans  cette  catastrophe  un  châ- 
timent divin  ;  le  moment  est  venu  d'eipier  mon 


988 


LES  DERNIERS  RCRVEN 


crime  d'impiété  filiale,  et  je  me  soumets  sans 
murmure  à  ma  triste  destinée...  Quant  à  toi, 
pauTre  ami,  je  ne  vois  dans  ce  salut  inespéré, 
qui  nous  est  offert,  qu'une  justice  de  la  Provi- 
dence; Dieu  veut  que  tu  sois  sauvé...»  Parsl 
quand  tu  la  verras,  venge-moi  noblement,  en 
lai  racontant  mes  derniers  moments. 
•^  On  vient,  dit  le  page,  nous  sommes  per- 

On  entendait  marcher  dans  le  corridor,  mats 
avec  tant  de  précaution  et  do  silence  que  les 
{)rlBonnier8,rcconnurcnt  les  pas  d'un  libérateur. 
La  porte  du  cachot  céda  en  effet  â  une  légère 
pression,  et  Bum  entra  vivement  en  disant 
d'iinë  voit  étouffée  : 
-«^  Qu'attendez-vous  donc,  malheureux) 
<—  Messire  Burn,  aidez-moi,  suppliez-le  ;  il 
«0  veut  pas  profiter  de  votre  générosité,  il  veut 
mourir. 

—  Nous  n'avons  pas  le  temps  de  discuter, 
répondit  le  porte-clefs,nous  n'avons  pas  le  temps 
<le  prier.  Si  votre  seigneurie  devient  folle,  c'est 
son  affaire;  vous  avez  perdu  un  temps  précieux, 
et  je  ne  garantis  plus  le  succès  de  l'entreprise. .. 
Nous  serons  probablement  obligés  de  la  remet- 
tre à  la  deuxième  heure  après  minuit,  carKil- 
•derkin  ne  reprendra  la  garde  qu'à  ce  moment., 
•décidez-vous. .. 

Le  chevalier  avait  défait  le  paquet  de  bardes, 
•en  avait  retiré  un  bonnet  fourré  et  une  cami- 
sole, et  pendant  que  le  page,  toujours  agenouil- 
lé, joignait  les  mains  vers  lui,  il  le  couvrait  sans 
dire  un  mot  et  en  toute  hâte  de  son  travestis- 
sement. Lorsqu'il  eut  fini  cette  toilette,  il  se 
tborna  vers  le  geôlier  et  lui  dit  : 

•^  On  ne  le  reconnaîtra  donc  pas? 

—  Ce  sont  les  vêtements  de  mon  fils  qui  a 
i'àgé  et  la  taille  de  ce  beau  lutin.  Je  jure  que 
M.  veut  oublier  un  moment  sa  tournure  de 
prince,  nul  ne  le  reconnaîtra. 

—  Partons,  s'écria  Ange  lout-à-coup,  par- 
lons, partons  vite...  Adieu,  Monseigneur,  rap- 
pdez-vous  que  sur  le  bord  de  notre  tombe, 
vous  avez  rejeté  sans  pitié  mes  prières. 

''**—  Adieu,  mon  frère,  que  le  ciel  te  protège, 
tu  es  son  plus  bel  ouvrage.  Mais  tu  veux  donc 
partir  sans  m'embrasser  ? 

-^Ohl  non,  non,  plutôt  mourir! 

Bt  Us  se  couvrirent  de  baisers  et  de  pleurs. 

Le  geôlier  les  sépara  rudement  et  entraîna 


le  page.  Henri  le  suivit  jusqu'à  la  porte  et  loi 
dit: 

•—  Tu  donneras  à  Margaret  mon  pardon,  el 
à  mon  pauvre  père...  mon  repentir. 

—  En  finirez-vous,  dit  Burn  t 

Et  il  poQssa  l'enfant  dans  le  corridor. 

La  clef  tourna  deux  fois  dans  la  serrare,  les 
verroux  glissèrent  dans  leurs  anneaox,  et  pen- 
dant qu'Ange  de  Lamorge  gagnait  l'esealicr  dn 
donjon,  en  rampant  le  long  du  mur,  le  cheva- 
lier de  Rerven  revenait  s'asseoir  à  son  pilori^ 
avec  cette  fierté  que  donnent  la  conscience  et 
le' sentiment  d'une  belle  action. 

LA  FÊTE. 

Les  vœux  d'Edouard  étaient  pleinement  ac- 
complis :  Les  funérailles  d'Henri  VI  avaient  été 
faites  en  grande  pompe,  et  le  corps  de  ce  mal- 
heureux monarque,  entouré  de  gardes  et  de 
torches,  précédé  du  haut  clergé,  suivi  d'une 
foule  immense,  avait  été  conduit  à  Saint-Paul, 
et  de  là  à  l'abbaye  de  Chertscy  où  on  l'avait 
inhumé.  Ce  même  jour  qui  s'était  levé  pour 
éclairer  une  cérémonie  funèbre,  avait  donné, 
sur  son  déclin,  le  signal  d'une  fête  brillante  ; 
et  le  maître  de  l'Angleterre,  secondé  de  ses  fa- 
voris, ouvrait  ainsi  son  règne  par  un  crime  et 
une  profanation. 

Westminster,  illuminé  sur  toutes  ses  fkçades 
semblait  être  un  palais  enchanté  ;  ses  fenêti^ 
ouvertes  montraient  à  la  dérobée  les  nehes 
costumes,  et  laissaient  parvenir  aux  oreilles  ûu 
peuple  amassé  sur  la  place,  des  symphonies 
joyeuses,  des  chants  et  des  sonsconfusque  do- 
minait la  voix  bruyante  du  plaisir. 

Dès  le  commencement  du  bal,  le  roi  sT^jtaît 
levé  de  table,  et  chaque  convive,  à  son  exem- 
ple, avait  été  prendre  le  costume  et  le  masque 
obligés,  car  nul  ne  devait  pénétrer  dons  les 
salons  sans  un  déguisement.  Quelques  instants 
après,  la  cour  fit  son  entrée,  et  les  applaudis- 
sements qui  partirent  de  tous  côtés  saluèrent 
la  magnificence  des  princes,  bien  qn^D  fût  im- 
possible de  reconnaître  les  personnages  qui 
excitaient  ainsi  l'admiration  générale. 

Parmi  les  dernières  dames  entrées  a^ec  le 
cortège  royal  on  en  remarquait  deux  dont  les 
toilettes  surpassaient  peut-être  en  richesse  et 
en  élégance  toutes  celles  qui  briUaieut  au  pre- 
mier rang. 


LES  DfiRNIEBS  KERVEN 


13^ 


Les  plus  hardis  seigneurs  ne  s*approcbaient 
de  ces  deux  dames  qu^avec  un  respect  involon- 
taire, car  on  avait  dit  à  voix  basse,  et  souvent 
répété,  que  Tune  était  Ik  reine  et  Tautre  la  du- 
chesse dt>  Clarence. 

La  nuit  était  déjà  très  avaiicée  ;  le  bal  en 
voyant  fuir  ses  beures  de  plaisir  semblait  vou- 
loir se  venger  par  un  redoublement  de  folies  ; 
l'orchestre  avait  abandonné  ses  airs  langoureux 
pour  de  brillantes  symphonies,  oùlavive  gaîté 
prenait  à  tâche  d*ëtourdir  et  d^entraîner.  Le 
vin  de  Chypre  et  les  liqueurs  d'Espagne  étaient 
versés  par  des  pages  qui  se  promenaient  sans 
sesse  au  milieu  des  groupes,  la  coupe  et  le 
vase  d*or  en  mains  ;  le  plaisir  excitait,  sans 
relâche,  ses  adorateurs  enivrés,  ranimait  ceux 
qu'épuisait  la  fatigue^  etjetait  toute  cette  foule 
éblouissante  et  parfumée  dans  Foubli  du  jour 
qui  avait  fini,  dans  un  souverain  mépris  pour 
le  jour  qui  allait  paraître. 

—  Ta  maîtresse  n'a  qu*une  rivale,  dit  un 
cavalier  costumé  en  Neptune,  à  un  seigneur 
qui  portait  le  turban  et  la  gandoura  turque 
avec  une  grande  distinction. 

^  Sire,  elle  est  vaincue  par  toutes  celles  que 
vous  daignez  remarquer  et- rechercher. 

~  Ah  !  mon  cher  Georg'îs,  si  tu  n'étais  mon 
frère... 

— Que  se  passe-t-il  làr-bas?  demanda  Edouard. 
Écoutez  ces  éclats  de  rire. 

*-  Tout  ce  bruit  est  causé  par  une  petite 
bohémienne,  espiègle  comme  undémon,  ré- 
pondit Richard  qui  s'était  rapproché  d'Edouard. 

— '  Une  bohémienne,,  s'écria  le  roi. 

—  Je  yeux  dire  que,  sous- ce  déguisement, 
une  des  femmes  les  plus  spirituelles  de  la  cour 
fait  rage  et  ravage  dans  le  bal. 

—  ie  ne  l'ai  pas  encore  vue.  Avec  qui  esl- 
elle? 

—  Elle  n^est  arrivée  que  fort  tard,  et  donne 
2e  bras  à  un  grand  magicieui  seeet  raide  com- 
me un  pieu,  triste  et  muet  comme  un  mort. 
Chacun  l'interroge  ;  elle  répond  avec  une  vi- 
^racité  merveilleuse,  prédit  l'avenir,  révèle  bien 
des  mystères  galants,  danse  avec  qui  la  prie, 
rit  aux  éclats...  Sans  les  ordres  sévères  qu'a 
donnés  Votre  Grâce,  je  lui  aurais  enlevé  son 
masque  pour  connaître  enfin  ce  diable  en  ju- 
pons... Tenez,  la  voilà. 

Les  deux  masques  s'avançaient  rapidement 


du  c6té  du  roi  ;  la  bohémienne  était  penchée 
au  bras  de  son  guide  et  marchait  en  balançant 
avec  grâce,distribuant  àdroiteetàgauche,san8 
s'arrêter,  des  compliments  aux  dames,  des  sar- 
casmes aux  chevaliers^  des  saillies  à  toute  sa 
suite. 

-*  Ma  belle  enchantée,  dit  le  roi,  puisque 
¥ous  prédises  l'avenir,  voules-^ous  me  parier 
du  mien? 

—  Non,  certes,  répondit  le  masque  ;  simple-' 
mortelle,  je  ne  puis  rien  apprendre  aux  dieux» 
seigneur  Neptune,.  Xe  n'ai  à  leur  adresser  que 
des  prières. 

—  A  toutes  les  richesses  qu*ils  vous  ont  don- 
nées, que  vous  plait-il  donc  d'ajouter?  chav^ 
mante  bohémienne* 

—  Je  voudrais  qu'on  me  laissât  m'égayer  utt* 
peu  à  l'aise  ;  on  m'entoure,  on  me  presse,-on 
m'obsède;  je  ne  suis  venue  ehev  le  lolque 
pour  m'y  divertir... 

—  Pourtant  je  ne  te  quitte  pas,  fée  mignonne^ 
que  tu  ne  m'aies  prédit  mon  avenir. 

-^  Donne  donc  ta  main...  ôte  ton  gant.« 

—  VcMià  ma  main,  dit  le  duc;  lis... 

La  bohémienne  recula  comme  saisie  dépon« 
vante.  Richard  voulut  la  suivre»  mais  le  roi  le 
retint  par  Ye  bras  en  lui  disant  : 

<*  Pas  d'imprudence  !  Un  seul  mot  pourrait 
révéler  llhistoire  de  la  Tour.  Laisse  courir  cette 
jeune  fille,  nous  saurons  son  nom  plus  tard. 

Les  deux  masques,  moins  pressés  par  les  ou- 
rieux,  se  dirigèrent  vers  un  groupe  de  jeuUes 
femmes. 

—  Voilà  les  reines  du  bal|  dit  la  bohémienne 
en  regardant  avec  un  soin  minutieux  les  deux 
élégantes  dont  nous  avons  parlé. 

—  Que  nous  direz-vous  d'aimable  ?  demanda 
la  juive. 

-^  Deux  mots  à  voix  basse,  milady« 

—  J'écoute. 

—  Oh  1  les  jolies  mains,  voulez-vous  que  je 
les  étudie  ? 

—  Volontiers...  Mais  je  vous  préviens  que 
j'aime  les  compliments,  et  qu'en  fait  de  pré- 
dictioas  je  déteste  les  catastrophes. 

—  Vous  avez  là  une  bague  charmants  qui 
raconte  une  foule  d'histoires. 

La  main  que  tenait  la  bohémienne  trembla 
tout-à-coup  et  se  dégagea  vivement 

—  Cette  bague  porte  deux  noms  écrits  eo 


8M 


LES  DERNIERS  RERVEN 


lettres  d*or  dans  son  anneau^.  Ne  me  fayez 
pas,  Margaret,  Henri  n^est  pas  ici. 

Mademoiselle  de  Rosières  se  rapprocha  brus- 
quement de  la  marquise  de  Ck)urtenay,  tout 
son  corps  trembla  ;  elle  pâlit  sous  son  masque. 

—  Et  vous.  Madame,  continua  la  bohémienne 
en  s^adressant  à  la  marquise,  ne  demanderez- 
TOUS  pas  des  noutelles  d*un  page  de  vos  amis? 

—  Malheureux!  s^écria  Jeanne  d*une  Toix 
étouffée.  Qu*ètes-T0us  venu  faire  ici  ?  Partez  ! 
pour  Dieu,  partez! 

—  Non  !  Par  saint  Denis,  je  me  diTertis  trop 
pour  songer  à  partir. 

Puis,  8*approchant  de  Margaret,  Ange  de 
Lamorge  car  c^était  lui,  ajouta  vivement  : 

—  Avez-Tous  reçu  la  lettre  de  mon  firèreT 
Madame. 

—  Oui...  éloignez-vous,  on  nous  regarde... 
Par  pitié,  fuyez!  ne  me  parlez  plus. 

•  ^  Ne  plus  vous  parler  1  je  mourrais  plutôt 
là,  sous  vos  yeux...  Écoutez,  prenez  mon  bras, 
j*ai  un  billet  à  vous  remettre...  Si  vous  me  re- 
fusez, je  me  démasque  et  me  nomme...  Ré- 
pondez Jrépondez  vite,  mes  instants  sont  comp- 
tés. 

Disant  cela,  le  page  porta  la  main  à  son  vi- 
sage. 

—  Arrêtez,  arrêtez,  dit  sourdement  la  mar- 
quise... elle  accepte...  Oh!  mon  Dieu  t..  secou* 
rez-nous. 

»  Venez,  Madame,  les  cavaliers  se  placent 
déjà. 

Margaret  tendit  sa  main  défaillante  :  le  duc 
de  Clarence  qui,  depuis  le  commencement  du 
bal,  n'avait  pas  perdu  de  vue  la  comtesse,  Ta- 
borda  dans  ce  moment  et  lui  demanda  de  danser 
avec  elle  la  première  sarabande. 

»  Volontiers,  répondit  Margaret,  mais  per- 
mettez-moi dMcouter  les  aventures  de  cette 
aimable  bohémienne. 

^  Je  ne  peux  pas  vous  dire  tout  ce  qui  se 
passe,  reprit  le  page,  ce  serait  trop  long  ;  pre- 
nez cette  lettre,  lisez^là  vite,  elle  est  dans  ce 
petit  sac  de  velours.  Écrivez  quelques  lignes 
sur  la  même  feuille  de  papier  avec  le  crayon 
que  voici...  Vous  me  remettrez  le  tout  et  vous 
aurez  sauvé  celui  qui  doit  mourir  demain  pour 
vous  ;  je  vous  quitte  et  j*attends.^ 

La  comtesse  de  Rosières  se  sépara  du  page, 
et,  traversant  les  groupes  qui  se  trouvaient  sur 


son  passage,  elle  sortit  de  Tenceinte  réservée 
aux  danseurs. 

—  Ange,  dit  la  marquise  qui  avait  rejoint  le 
noble  enfant,  tant  que  je  vous  verrai  dans  ce 
palais,  je  frémirai  d'épouvante  ;  je  vous  croi- 
rais plus  en  sûreté  dans  un  cachot  de  la  Tour... 
Si  vous  m*avez  jamais  aimée,  fuyez,  ne  perdez 
pas  une  minute. 

—  Dieu  sait.  Madame,  que  pour  vous  arra- 
cher de  votre  prison,vous  et  la  comtesse,  j'au- 
rais donné  tout  mon  sang  ;  mais  j'aimerais 
mieux,  moi,  vous  voir  enchaînée  an  pilori  de 
la  Tour,  que  libre,  belle  et  heureuse  sous  ces 
voûtes  maudites. 

—  Heureuse!  dites-vous...  Ingrat!...  Plus 
tard  vous  apprendrez... 

•—  Plus  tard  ;  attendez  à  demain.  Madame  ; 
quand  le  jour  qui  va  paraître  vous  reposera  des 
fatigues  de  cette  nuit,  le  page  d'Amboise  à  qui 
vous  serviez  de  mère,  le  chevalier  dont  vous 
étiez  la  sœur,  se  reposeront  aussi,  mais  dans 
l'éternité. 

ajuste  ciel!  n'êtes-vons  pas  libre?  Com- 
ment avez-vous  pu  pénétrer  dans  ce  palais  ? 

—  Nous  sommes  condamnés  à  mort...  Ne 
me  demandez  rien  de  plus. 

—  Condamnés  !  mais  ..  non,  non  :  je  m^en 
eflraie  moins  que  de  vous  voir  ici.  Partez^ 
fuyez...  je  ne  peux  rien  vous  dire...  Tai  déjà 
trop  parlé  peut-être!  Imprudent,  ne  me  ques- 
tionnez pas,  on  nous  épie...  Ange,  les  fleurs 
que  nous  foulons,  et  les  fleurs  qui  parent  nos 
tètes,  sontotnpoisonnées...  Mais  ne  connaisses 
vous  pas  la  tendresse  de  votre  amieîDouteriez- 
vous  donc  de  moi? 

—  Hélas!  je  ne  doute  plus,  Madame...  Mon 
pauvre  cœur  a  reçu,  cette  nuit,  des  blessures 
incurables  ;  ce  masque  ne  m'a  pas  empêché  de 
voir,  et  j'aurais  dû  mourir  déboute  pour... 

—  N'achevez  pas,  impie,  vous  profanez  ce 
que  Dieu  fit  déplus  saint...  Pauvre  enfant  1 
Oh  ?  que  vous  devez  souffrir  !  reprit  la  mar- 
quise avec  bonté...  Ange!  mon  fils. ..je  tous 
aime  comme  la  meilleure  des  mères...  ^ 

Je  vous  remercie,  Madame,  mais  je  ne  suis 
pas  venu  me  mêler  à  cette  fête  hideuse,  je  ne 
suis  pas  venu  rire  et  mentir  à  la  face  de  tous 
ces  êtres  odieux,  pour  vous  imposer  une  jus- 
tification; je  m'oublie  dans  ce  que  je  Tais. 
Croyez-le,  pour  être  jeune,  je  n'en  suis  pas 


LES  DERNIERS  KERVBN 


541 


moins  fier,  et  ne  sais  pas  implorer-.  Je  suis  | 
tena  tenter  d^attendrir  nn  cœur  de  marbre^ 
afin  d*arracher  à  la  mort  le  pins  noble  des 
liommes  ;  je  ne  suis  ici  que  pour  mon  frère. 

—  Que  de  sanglants  reproches  1  que  de  mé- 
pris dans  vos  moindres  paroles.  Mon  ami,  vous 
en  aurez  des  remords  bientôt...  demain  même  ; 
et  ma  tendresse  tous  pardonnera*  car  Tamour 
maternel  est  sans  rancune  comme  sans  ven* 
geancc.  Vous  n'êtes  Tenu  que  pour  voir  Blar- 
garet,  de  la  part  du  cheyalier...  Eh  bien  !  que 
pense  donc  le  chcTalier  ? 

—  Mon  maître  pense  et  souffre  comme  moi. 

—  Gomme  vous  f 

—  Oui»  Madame. 

—  n  accuse  Margaret,  il  la  dédaigne,  il  la 
méprise..,  Est-ce  bien  cela?  répondez,  répon- 
des. 

«-  Il  Taime  et  la  plaint 

—  Elle  se  meurt,  mon  ami,  elle  se  meurt  i 

—  La  mort  est  douce  dans  une  fête  aussi 
splendide  ;  on  la  re{oit  la  rose  au  front,  la 
joie  au  cœur. 

—  Vous  êtes  cruelt..  partez...  Excuser  ma 
sœur  et  me  défendre  serait  commettre  une 
double  lâcheté...  Silence!  ne  me  parlez  plus; 
voici  le  duc...  silence! 

Je  cherche  votre  compagiie,  Mîlady,  et  ne 
peux  pas  la  rencontrer,  sauriez-vous  m'indi- 
qner. son  refuge? 

—  C'est  une  indiscrétion  que  vous  me  de- 
mandez, répondit  Jeanne.  Peut-on  dire  ce  que 
devient  une  jolie  femme,  dans  tout  ce  beau 
désodre?  Elle  vous  cherche  peut-être. 

~  Cest  aussi  pour  épargner  ses  pas  que  je 
m'adresse  à  vous. 

—  Elle  a  été  enlevée  par  un  charmant  cavar 
lier,  et  vous  la  trouverez  dans  le  salon  de  Mars  ; 
Ils  y  sont  entrés  tous  les  deux. 

Le  duc  prit  aussitôt  la  direction  qu'on  lui 
avait  indiquée. 

—  Ne  reconnaissez-vous  pas  cet  homme, 
dit  la  marquise? 

.  —  Je  crois  deviner  le  traître  Clarence  sous 
ce  masque  hypocrite,  répondit  le  page. 

-»  Parlez  plus  bas...  parlez  plus  bas...  son 
assiduité  ne  vous  fait-elle  rien  comprendre? 

—  Je  ne  comprends  que  trop.  Madame...  le 
duc  est  magnifique. 


»  Encore  une  injure  !..  Quel  est  ce  person- 
nage qui  vous  accompagne  ? 

—  C'était  l'un  de  vos  amis  autrefois,  ce  n'est 
plus  aujourd'hui  qu'un  témoin  épouvante  de 
tout  ce  qui  se  voit  et  s'entend  ici. 

La  marquise  s'approcha  du  magicien,  le  prit 
par  le  bras,  et  lui  dit  avec  une  émotion  plus 
fèrte  que  sa  volonté  : 

—  Si  j'étais  la  femme  indigne  que  vous  pen- 
sez, mon  père,  je  ne  vous  reconnaîtrais  pas 
sous  ce  déguisement..  Mais  mon  cœur  ne  peut 
se  tromper,  vous  êtes  le  frère  Luce,  le  pèlerin 
d'Amboise...  Vous  ne  répondez  pas...  vous 
nous  accusez  aussi!..  Eh  bien  !  méprisez-nous, 
maudissez-nous,  mais  que  Dieu  vous  inspire  ; 
ne  contribuez  pas  au  malheur  qui  menace  ce 
pauvre  enfant,  qui  menace  le  chevalier...  Fuyez, 
mon  père,  fuyez,  qu'êtes-vous  venu  faire  ici? 
Vous  courez  à  votre  perte,  vous  nous  ferez 
mourir. 

—  Je  suis  venu  voir,  entendre  et  me  con- 
vaincre.. •  Je  n'ai  rien  à  apprendre. 

».  Pardonnez-leur,  mon  Dieu!..  Écoutez, 
Ange,  vous  pouvez  juger  le  fond  de  mon  cœur 
par  le  désespoir  que  ^votre  aveugleipent  me 
cause;  toute  autre  femme  vous  sacrifierait, 
sans  insister  davantage,  au  désir  de  se  blanchir 
à  vos  yeux. 

—Épargnez-vous  des  peines  inutiles,madame, 
répondit  le  page,  le  mot  que  j'attends  de  ma- 
demoiselle de  Rosières  m'instruira  suffisam- 
ment ;  et  cependant,  murmura  le  pauvre  en- 
fant, si  j'avais  la  preuve  de  votre  innocence, 
j'irais  à  la  mort  en  chantant;  je  croirais  vous 
retrouver  au  ciel;  mon  frère  bénirait  les  mains 
du  bourreau.  Fol  espoir  !  • 

—  Mon  courage  m'abandonne  ;  je  ne  peux 
résister  davantage.  Ange,  mon  ami,  vous  êtes 
un  chevalier  plein  d'honneur,  n'est-ce  pas? 

—  Ne  m'avez-vous  pas  éprouvé  ?  ne  m'é- 
prouvez-vous pas? 

—  Jurez-moi  de  ne  répéter  à  personne  ce 
que  vous  allez  entendre. 

—  Si  le  secret  que  vous  me  confiez  touche  au 
salut  de  mon  frère,  je  le  garderai,  Madame... 

—  Hélas!  peut-il  ne  pas  vous  concerner  tous 
les  deux? 

—  récoute,  parlez  vite  je  n'ai  plus  que  quel- 
ques instants  à  vous  donner. 

—  Eh  bien!  Ah  !  voilà Margaret qui  revient. 


m 


LES  DERNIERS  URVETI 


«Yitons-1a  ;  venez  dans  le  salon  des  jeux  :  ve- 
nez vite. 

Dans  ce  moment  même,  Torcbestre  prélada 
par  une  mesure  vive  et  pressée  ;  les  dames  «a- 
aises  sur  des  banquettes  de  velours  se  levèrent, 
les  cavaliers  les  entraînèrent  dans  le  tourbillon; 
la  rapidité  de  la  mesure  était  telle,  et  les  mas- 
ques si  nombreux,  qu^il  fut  bientôt  impossible 
de  les  suivre  et  de  les  reconnaître.  Ange  ayant 
aperçu  Margaret,  s*avança  au  devant  d'elle  en 
même  temps  que  le  duc  de  Clarence  se  bAiait 
de  la  rejoindre. 

—  Tenez,  dit  la  comtesse  de  Bosières,  }e 
Faime  ;  courage,  bon  courage  ;  je  ne  peux  en 
dire  davantage,  ayez  pitié  !lf 

Ange  s'empara  du  petit  sac  de  velours,  le 
cacba  sous  son  corsage  et  prononça  ces  seuls 
mots  à  voix  basse  :  Merci  !  merci  l  ma  sœur. 

—  Vous  m'avez  ravi  de  bien  doux  moments, 
belle  juive,  dit  le  duc  de  Clarence  ;  la  danse  a 
commencé  depuis  longtemps. 

^  Pavais  besoin  d'air...  je  suffoquais...  j'é- 
tais au  salon  carré...  me  voilà....  pardonnez, 
Mylord. 

—  Nous  n*avons  que  des  grâces  à  vous  de- 
mander. Madame,  aucune  à  refuser. 

•»  Tai  compté  sur  votre  générosité.  Ob  !  la 
joyeuse  musique,  elle  rend  folle. 

-*  Venez,  interrompit  le  prince,  venez  tout 
éblouir,  tout  charmer. 

Ils  s'enfoncèrent  dans  la  foule  en  se  tenast 
par  la  main.  Ange  demeura  comme  pétrifié  à 
la  même  place  où  il  les  avait  vus  disparaître. 

Entre  les  richesses  qui  décoraient  l'apparte- 
ment, on  remarquait  un  beau  sablier  orné  de 
tous  SCS  attributs,  et  gradué  de  manière  à  in- 
diquer les  heures  écoulées,'  inscrites  en  gros- 
ses lettres  d'or  sur  un  globe  de  cristal. 

Ange  s'arrêta  devant  ce  meuble,  et  s'accouda 
nonchalamment  sur  une  balustrade  qui  le  ga« 
rantissait  de  toute  approche,  pendant  que 
Pierre  de  Lamorge  regardait  les  joueurs. 

—  Pardieu,  tu  arrives  à  propos,  ma  chère 
bohémienne,  dit  un  jeune  cavalier  fort  élé- 
gant et  vêtu  d'un  costume  espagnol...  11  ne  me 
reste  plus  que  vingt  guinées,  j'en  ai  perdu 
deux  cents,  et  j'ai  un  rendez-vous  d'amour 
pourdeuxheuresdttmatin,au  salon  de  Mars... 
La  dame  est  fort  jolie,  mais  le  jeu  est  sédui- 
sant, et  mon  or  perdu  regrettable*..  Puisque 


tu  lis  dans  iVivenir,  je  veux  suivre  ton  conseil 
Dois-je  continuer  de  perdre  en  continoantde 
jouer  ÎPourrai-je  me  consoler  à  mon  rendes- 
vous?  L^amonr  vaut*il  «n  ooup  de  dé  ?  Ma  maî- 
tresse futureYaul-ette  mes  gniaées  envolées? 
Réponds,  flUe  de  Mabom  I  • 

Ange  se  retonma,  VQganla  de  nouveau  le 
sablier,  et  répondit: 

—  L^amour  est  plus  trompeur  que  le  jeu, 
plus  traître  que  les  dés,  qui  nous  font  du  moins 
gagnerquèlquesfois.  Joue  donc  Tnasletemps 
de  réparer  tes  pertes,  il  nVst  qu'une  heure  do 


—  Il  en  est  deux,  ma  bette;  œ  sais-tu  pas 
que  les  joueurs  aiment  à  se  ûdre  HlnsienlOo 
a  retourné  le  sable  de  la  piemière  heure,  et 
c'est  moi-même  qui  ai  lait  cette  équipée,  moi» 
Georges  Hastings...  Ah!  diable,  je  me  sais 
nommé  ;  ^nt  pis  !  afiu  d'attarder  le  plus  pos- 
sible tous  ces  braves  oheTaliers  chargés  de  moo 

argent 
•*- Deux  heures  1  s'écria  le  page  !  dis-tu  vnit 

—  Sur  mon  honneur... 

Ange  s'approcha  de  son  père,  le  prit  par  le 
bras,  l'entridna  vivement  au  milieu  des  dan- 
seurs qui  rejoignaient  leurs  places,  gagna  le 
grand  vestibule,  et,  après  avoir  dit  quelqaes^ 
mots  à  l'oreille  du  vieillard,  après  avoir  haisé 
ses  deux  mains,  il  s'élança  vers  l'escalier  avec 
la  vivacité  d'un  faon  traqué  par  des  chasseois. 

IJErABMII. 

Pendant  que  Westminster  était  en  fête,  pen- 
dant que  les  doux  accords  des  instruments 
charmaient  les  cœurs  heureux,  et  qu^un  même 
tourbillon  folâtre  emportait,  dans  la  demeure 
royale,  l'oubli  des  malheurs  passés  et  les  bril- 
lantes espérances  ;  pendant  que  Londres,  las- 
sée de  la  joie  souveraine  et  d'un  spectacle  qui 
n'était  pas  fiait  pour  elle,  iTèndonnaît  dansPin- 
différence,  le  quartier  de  la  Tour  conseivait, 
seul,  son  aspect  lugubre,  son  silence  de  mort, 
ses  douleurs  odieuses  1  Les  avenues  qui  con- 
duisaient à  la  forteresse  étaient  plongèss  dans 
une  obscurité  profonde.  A  l'exoeptioa  des  ga^ 
des  qui  échangeaient  leurs  consignes^aux  heo- 
res  de  relevée,nttlle  voix  humaine  ne  se  fiusait 
entendre;  la  Tamise  roulait  ses  flots  sons  le 
brouillard  avec  un  bruit  monotone,  et  quelques 
oiseaux  de  nuit,  abrités  sous  les  comidies  des 


LES  DERNIERS  KERVEN 


m 


doDjons»  troublaient  quelquefois  de  leurs  cris 
.e  repos  des  prisonniers. 

Henf  1  de  Kerven  avait  reçu  kt  visite  du  geô- 
lier peu  après  le  départ  de  son  frère,  et  Thon- 
nête  Burn  s^était  empressé  de  raconter  Tévasion 
du  page,  en  déplorant  ce  qu'il  appelait  Tente- 
tement  du  chevalier. 

Henri  avait  écouté  le  récit  du  porte-cleCsavec 
joie,  et  suivi  chacune  de  ses  phrases  avec  in- 
quiétude. Quant  aux  remontrances  que,  che- 
min faisant,  il  adressait  au  chevalier,  elles  fai- 
saient peu  d'eiïet  sur  Tintrépide  jeune  homme, 
qui,  tout  entier  à  ses  propres  pensées,  avait  fait 
une  abnégation  complète  de  la  vie,  pour  ne 
plus  s^Qccuper  que  de  ses  douleurs  morales. 

—Je  n'ai  pas  voulu  vous  quitter,  ajouta  Burn, 
sans  vous  apprendre  le  sort  de  votre  ami  ou 
frère,  car  je  ne  sais  ce  que  vous  êtes  l'un  ^à  l'au- 
tre ;  mais ,  frère  ou  ami ,  depuis  que  le  vieux 
Burn  court  le  monde  et  les  cachots,  il  n'a  ja- 
mais rencontré  un  hommo  aussi  résolu  qu 
vous,  ni  un  enfant  aussi  brave  que  ce  petit 
gentilhomme.  Aussi  ai-je  voulu  vous  revoir  et 
vous  serrer  encore  une  fois  la  main,  avant  de 
vous  quitter  pour  toujours.  Quanta  mon  sort, 
ne  vous  en  inquiétez  pas  ;  les  bons  pélerinsont 
tout  prévu.  En  nous  évadant  maintenant,  nous 
trouverions  les  portes  de  la  ville  fermées  et  la 
chaîne  de  la  Tamise  tendue,  tandis  que  le  fleuve 
étant  libre  à  trois  heures  du  matin,  nous  le  des- 
cendrons sans  rencontre ,  et  rirons  de  Tom- 
Hill  à  notre  aise.  En  attendant,  je  reste  à  la 
Tour  pour  enlever  mes  petites  richesses,  pour 
mettre  ma  femme  et  mon  fils  en  sûreté,  pour 
mieux  tromper  les  surveillants  ;  et  une  demi- 
heure  avant  le  moment  du  rendez-vous,  je  dé- 
logerai sans  escorte. 

^  Et  que  Dieu  vous  protège,  mon  ami.  Mais 
que  devient  Kilderkin  ?  Part-il  avec  vous  T 

—  Tai  fait  mon  possible  pour  décider  ce  vieux 
camarade  à  nous  accompagner  ;  mais  il  se  fâche 
qaaod  on  lui  parle  d'abandonner  la  reine  Mar- 
guerite. Ahl  c'est  que  Kilderkin  ne  ressemble 
pas  à  tout  le  monde. 

'  <  -—  Je  savais  d'avance  que  le  brave  archer  se- 
rait b^ernier  ami  de  la  reine  !  Si  vous  le  re- 
voyez, dit/'Mui  que  je  désire  lui  parler  avant 
l'heure  tatale.  Adieu,  Burn,  adieu,  vous  n'ou- 
blierez pas  d'exprimer  aux  bons  pèlerins  toute 
ma  reconnaissance  ;  tous  parlerez  de  moi  bien 


souvent  à  mon  cher  frère  ;  vous  l'écouteret 
sans  trop  d'ennui,  car  il  aura  souvent  mon 
nom  sur  les  lèvres ,  et  quand  vous  entendrez 
sonner  ma  dernière  heure,  vous  aiderez  ce 
brave  enfant  à  supporter  sa  douleur. 

—  Est-ce  tout  coque  vous  avez  à  merecoro* 
mander,  mon  gentilhomme? 

—  Hélas  !  j'ai  bien  d'autres  pensées  au  fond 
de  l'ame;  mais  Ange  les  connaît  toutes:  à  lui 
le  soin  d'exécuter  mes  volontés.  Voici  ma  chaî- 
ne, ami,  attachez-moi  :  qu'on  me  trouve,  lié  i 
ce  poteau  quand  on  ouvrira  ma  porte. 

—  Non,  par  tous  les  saints,  non,  par  tous  le» 
diables,  je  ne  vous  toucherai  que  pour  m'assu» 
rer  que  c'est  bien  un  homme  qui  me  parle  ;  je 
ferai  mieux ,  je  ne  fermerai  pas  cette  porte  à 
clef,  afin  que  si  l'envie  vous  prend  d'échapper 
à  Tom-Hill,  vous  puissiez  tenter  votre  évasion» 
Adieu  donc,  monseigneur,  je  ne  vous  parle  pas- 
de  résignation:  votre  calme  me  stupéfie.  Après 
tout,  vous  voyez  les  choses  avec  sagesse  1  pour 
un  moment  de  souffrance,  vous  serez  débarrassé 
des  chagrins  de  ce  monde.  Adieu ,  permettes 
que  je  baise  votre  main. 

Et  le  bon  geôlier  s'enfuit  du  cachot,  sans  re- 
tourner la  tête,  de  peur  de  trahir  son  émo- 
tion. 

Henri,  demeuré  seul  dans  sa  cellule ,  tomba 
dans  une  rêverie  qui  pesait  sur  son  cœur  comme 
un  rêve  douloureux.  11  repassait  sa  vie  entière^ 
qui  ne  lui  apportait  des  souvenirs  heureux  et 
fortunés  que  pour  l'accabler  sous  la  main  de 
fer  de  l'affreuse  réalité,  qui  ne  lui  souriait  ayec 
les  joies  du  passé  que  pour  l'outrager  avec  la 
honte  et  les  injures  sanglantes  de  son  dernier 
jour!  n  revoyait  le  Yisage  sévère  et  triste  de 
son  vieux  père  ;  il  entendait  les  reproches  sût* 
tant  de  ces  lèvres  dont  il  avait  si  cruellement 
refusé  les  baisers;  il  se  rappelait  les  leçons  du 
comte,  et  cette  nuit  funeste  où,  au  mépris  des 
tendres  avertissements  de  l'expérience  et  de  la 
nature,  il  avait  rejeté  les  sentiments  les  plus 
sacrés  pour  obéir  à  une  passion  indigne;  ilre* 
voyait  les  cheveux  blancs  du  vieillard»  les4ar- 
mes  qui  avaient  coulé  des  yeux  du^père  sur 
les  mains  du  fils  ;  il  retrouvait  la  sentinelle 
qui ,  du  pont-levis  de  Kerven,  avait  béni  un 
enfant  ingrat  et  impitoyable  ;  il  songeait  au 
manoir  de  ses  ancêtres  déserté  ;  il  se  rappelais 
les  jours  heureux  de  son  enfance  ;  il  se  Uvrait^ 


«44 


LES  DERNIERS  KERVEN 


à  tous  les  penchants  de  la  piété  filiale,  et  se 
prépai^it  à  la  mort  par  le  repentir  ;  puis  reve- 
nant à  la  cause  de  ses  égarements,  à  la  femme 
qui  Tavait  entraîné  à  tant  de  complets  sacrifices, 
à  la  femme  qui  Tavait  arraché  du  toit  et  du 
iXBur  paternels,  qui  Tavait  jeté  dans  des  entre- 
prises où  sa  Tie  était  chaque  jour  menacée , 
qui  lui  avait  menti  par  tant  dMnfàme  coquet- 
terie, qui  Tavait  attaché  à  sa  destinée  et  con- 
duit jusqu'à  réchafaud  pour  le  trahir ,  le  re- 
nier,  Toutrager ,  il  souriait  avec  amertume  à 
sa  propre  simplicité,  et  bénissait  le  terme  de 
«es  souffrances. 

Épuisé  par  tant  d'émotions ,  et  cédant  à  la 
fatigue  qu'il  avait  si  longtemps  vaincue,  Henri 
laissa  tomber  sa  tète  sur  sa  poitrine ,  et  s'en- 
dormit, adossé  au  pilier  du  cachot,  dont  la 
porte  était  entr'ouverte. 

Des  pas  retentirent  dans  le  corridor,  la  porte 
de  la  cellule  tourna  doucement  et  lentement 
sur  ses  gonds  ,  et  le  prisonnier ,  réveillé  en 
sursaut,  s'écria  : 

—  Qui  ètes-vonst 

La  lampeapportée'parRilderkin  s'était  étein- 
te, et  le  captif,  quoique  habitué  aux  ombres 
de  sa  prison,  ne  put  pas  distinguer  les  formes 
de  la  personne  qui  était  devant  lui. 

«.  Que  voulei-votts?  répéta  le  chevalier* 

Cette  question  demeura  sans  réponse  comme 
la  première.  Une  pensée  rapide  traversa  Tes- 
prit  de  Henri  de  Kerven  ;  il  crut  qu'on  venait 
«zécuter  en  secret  la  sentence  de  la  cour  mar- 
tiale, et  qu'il  allait  être  assasiné.  Il  n'en  douta 
plus,  lorsqu*il  entendit  tâtonner  les  murs  à  ses 
côtés,  et  par  un  élan  naturel  aux  cœurs  coura- 
geux, il  leva  le  bras  pour  se  défendre,  puis  tou- 
cha son  front  pour  se  signer ,  sans  songer  da- 
vantage à  la  résistance...  Après  un  moment 
d'attente,  le  chevalier  sentit  deux  mains  trem- 
blantes l'effieurer,  et,  en  même  temps  qu'un 
corps  souple  et  léger  tombait  sur  ses  genoux , 
deux  baisers  retentirent  sur  ses  joues ,  et  une 
voix  douce  comme  celle  d'une  jeune  fille  mur- 
nuraces  mots  à  son  oreille: 

*-  A-tH>n  pensé  à  moit 
•  Henri,  épouvanté  de  cette  apparition,  répon- 
dit avec  désespoir: 

—  Que  viens-tu  faire  ici,  malheureux?».. • 
^elle  foliet  Va-t-enI  va-t-en! 

Et  il  repoussa  durement  le  pagi^  ;  mais  celui* 


ci  se  jeta  de  nouveau  dans  les  bras  de  son 
firèreetlui  dit: 

—  Je  viens  rapporter  la  réponse  à  Km  billet 
et  te  sauver;  monseigneur,  elle  t'aime»  elle 
t'aime  autant  et  plus  que  jamais  peut-être  ;  j'ai 
une  foule  de  nouvelles  à  te  raconter,  mais  le 
le  temps  nous  presse  ,  alerte  ;  dépêchons, 
viens,  le  hasard  veut  que  Kilderkin  soit  encore 
de  garde  :  une  minute  de  retard  peut  nous  per- 
dre»  Lève-toi. 

—  Tu  l'as  vue?  tu  lui  as  parlé? 

—  Xe  l'ai  vue,  je  lui  ai  parlé,  je  t'apporte 
un  billet  d'elle  :  allons ,  dcpèdions ,  dépê- 
chons. 

—  Soyez  béni,  mon  Dieu,  s'écria  lechevalier 
partons...  Oh  !  je  veux  vivre  maintenant,  don- 
ne-moi la  main,  tu  connais  mieux  que  moi  ce 
noir  corridor  M.  Es-tu  seul? 

—  Bum  est  là  ;  il  fait  sentinelle  près  de  l'es- 
calier; taisons-nous,  marche  bien  doucement, 
appuye-toi  au  mur  d'une  main,  tiens  moi  de 
l'autre.  Ah  mon  cœur  bat  Chut!...  c'est 
bien...  prends  garde  à  la  porte,  ne  la  touche 
pas,  tirons-la  derrière  nous...  On  marche  dans 
la  cour...  écoutons...  je  tremble  1  j'ai  peur! 

Le  geôlier,  qui  était  en  sentinelle,  coomt 
vivement  au  devant  des  prisonniers  et  leur  dit 
avec  frayeur: 

—  Rentrez ,  mes  amis,  rentrez,  voici  le  lieu- 
tenant de  la  Tour  qui  fait  sa  ronde  ;  rentres 
vite,  de  grâce,  par  pitié!...  Quand  il  sera  parti, 
je  vous  ouvrirai  ;  ne  soyez  pas  ingrats  envers 
le  vieux  Bum. 

^  Tu  nous  méconnais,  répondit  Henri,  Dûs 
ton  devoir. 

Le  geôlier  ferma  la  porte,  tira  les  verronx, 
et,  s'avançant  vers  le  lieutenant  qui  montait 
alors  les  dernières  marches  de  l'escalier,  il  lui 
dit: 

—  Je  vous  salue,  excellence,  tout  ce  côté  da 
doiyon  est  parfaitement  tranquille  ;  je  viens  de 
faire  ma  tournée  de  nuit  et  n'ai  rien  à  vous 
apprendre. 

—  Vous  êtes  un  zélé  serviteur,  Burn,  répon- 
dit l'officier  et  nous  nous  emploierons  près  do 
lord-maire  pour  votre  avancement. 

—  Je  rends  grâce  à  votre  bonté ,  excellence, 
vous  êtes  le  père  des  malheureux. 

—  Et  que  font  nos  prisonniers  français? 


—  lU  aitcndent  la  mort  a*cc  assci  de  calme 
ri  dorment  en  ce  momeuL 

—  C'est  bien,  les  Français  ont  un  curieux 
ciroclère,  ils  aiment  le  plaisir  à  en  devenir  fous, 
'tquiitent  la  vie  avec  insouciance  1...  Adieu, 
Kurn,  je  vais  me  reposer  des  Tatiguce  de  West- 
minster ;  ah  I  le  beau  bal  ! 

—  Voire  Seigneurie  veut-elle  qoe  je  l'accom- 
l-agne! 

—  Non,  j'ai  assci  de  mes  £claireurs. 

A  peine  le  lieutenant  était-il  uus  les  gui- 
cbels  de  la  porte  principale  que  le  geôlier  ouvrit 
<lc  nouveau  la  cellule  des  deux  prisonniers  et 
leur  glissa  ces  deux  mots  : 

—  Partons,  maintenant. 

Uais,  comme  Ange  et  Henri  se  levaientpaur 
•iliéir,  un  nouveau  bruit  de  pas  qui  retentit 
<1aqs  l'escalier  les  rejeta  sur  leur  paille.  Burn 
^'approcha  de  la  porte  et  demanda  : 

—  Qui  va  Uiî 

—  Kilderkin. 

—  Que  nous  veux-lu  T  Pourquoi  quitter  ton 
iniste? 

—  Mes  amis,  dit  l'archer  aux  prisonniers.. 
U'samis... 

Il  m  put  achever. 

—  Parlez  sans  crainte  ;  n'oubliei  pas  ,  Kil- 
ili^rLin,  que  vous  âtcs  devant  deux  chevaliers. 

—  Eh  bien ,  je  vais  m'eiprimer  en  soldat. 
r>iut  espoir  est  perdu,  toute  évasion  impossi- 


ble ;  la  garde  est  changée  ;  vous  avci  trop  tardé; 
il  ftkut... 

U  faut,  interrompit  Henri,  que  tous  ttn- 
vici  mon  Trèrel 

—  Au  péril  de  noire  vie ,  nous  allons  l'es- 
sayer ;  sa  taille  et  son  Age  ponrron!  peut-être 
tromper  les  yeux  de  la  nouvelle  sentinelle. 
Burn,  tu  vas  donner  à  ce  bel  enlant  ks  colifi- 
chets de  ta  femme ,  ses  jupes  et  tout  son  aui- 
rail... 

—  Jamais!  s'écria  le  page,  jamais!  vous 
m'outragez  tous  ici  en  me  croyant  si  peu  de 
courage  et  si  peu  de  fidélité:  sans  les  ténèbres 
où  noua  sommes,  vous  verriez  sar  mon  froiil 
que  je  m'appelle  Ange  de  Lamorge,  que  je  suis 
l'ami  et  le  Trëre  d'armes  du  chevalier  de  Eer- 
ven  ;  que  j'ai  élé  fait  chevalier  moi-même  par 
le  grand  VVarwick.et  que  la  mort  me  trouvera 
digne  de  toifs  ces  litres. 

—  Mon  ami,  cher  Ange!  dit  Henri. 

—  Assez,  reprit  le  page;  puisqu'il  Tant  son- 
ger à  quitter  ce  monde,  nous  le  quiltcrons  de 
compagnie.  Kilderkin,  merci  pour  votre  admi- 
rable assistance;  Durn,  Dieu  te  récompensera; 
rends-nous  un  dernier  service ,  apporte-nous 
de  la  lumière. 

Le  geùlir  sortit  avec  la  lanterne  sourde  et  b 
rapporta  bientôt  allumée. 

Le  premier  mouvement  du  chevalier  fut  de 
regarder  avec  admiration  le  blond  visage  de  son 


SIC  LES  DERNIERS  KERVEN 

petit  ami;  ce  Tisage  était  plus  beau  que  de  cou-  t  noble;  la  voici:  Songe,  ami,  que  je  ne  fahan 
tume;  il  reflétait  Tâme  adorable  qui  faisait  de  donnerai  que  pour  mourir!...  Alors,  moi  qui 
cette  charmante  créature  un  être  presque  di-  '  étais  un  pauvre  enfant  bien  ignorant  des  mer- 
vin  ;  puis,  s*adressant  à  Rilderkin  et  à  Burn,  veilles  de  ce  monde,  moi  qui  t*aimais  aF<cz  ce- 
il  leur  dit  :  pendant  pour  braver  la  colère  de  mon  père  tt 

—  Adieu,  mes  amis,  laissez*nous  ;  allez  vous  m*élancer  à  ta  suite  dans  tous  les  périls  qoe 
reposer,  nous  nous  reverrons  au  grand  jour...  Tamour  allait  semer  devant  toi,  je  te  fis  un  ser- 
Envoyez-nous  de  bonne  heure  un  prêtre ,  que  ment  que  tu  as  oublié,  bon  frère  ;  je  pensai, 
nous  puissions  mourir  en  bons  chrétiens.  dans  ce  petit  cœur  qu^une  vie  trop  courte  n*d 

—  Je  vous  enverrai  le  père  Green...  C'est  pas  entièrement  fait  connaître ,  qu^une  femme 
Taumonier  des  prisons,  dit  Burn  avec  bonho»  assez  heureuse  pour  être  adorée  de  toi  ne  serait 
mie  ;  excellent  homme,  qui  vous  enseignera  le  pas  capable  de  me  surpasser  en  dévoûment,  et 
droit  chemin  du  Paradis.  je  te  jurai  à  mon  tour,  comme  Margaret,  de 

—  Non  pas,  non  pas,  s'écria  le  page.  Écou-  ne  te  quitter  que  pour  mourir  !  L'amour  et  la- 
tez,  Kilderkin,  et  il  lui  parla  bas  à  l'oreille.  mitié  te  firent  deux  serments.  Quel  est  le  ^us 

—  Oui,  mon  enfant,  oui,  certes,  répondit  le  fidèle? 

vieil  archer  avec  émotion  ;  comptez  sur  moi,  —  Noble  enfant,  tu  me  fais  comprendre  Fhor- 

vous  serez  obéi.  reur  de  mon  crime;  en  t'entrainant  dans  k 

—  Hélas!  ajouta  le  porte-clefs;  il  faut  mes-  précipice  que  j'ai  si  profondément  creusé  sc<as 
seigneurs  que  je  vous  enchaîne  une  seconde  moi,  j'ai  mérité  tout  le  poids  de  la  colère  di- 
fois;  puisque  votre  sort  est  décidé,  je  dois évi-  vine...  Achève  ta  vie  glorieuse  par  un  acte 
ter  de  compromettre  ma  place ,  elle  fait  vivre  glorieux  ;  pardonne-moi  en  ton  propre  nom, 
ma  famille.                                             «»  pardonne  au  nom  de  nos  malheureux  pères. 

-"  Faites,  compagnon,  répondit  Henri,  faites  J'fti  un  autre  pardon  à  donner,  beau  maitn% 

sans  crainte  ;  et  les  prisonniers  tendirent  eux*  car  j'ai  là  sur  mon  cœur  la  réponse  de  Mai^> 

mêmes  leurs  ébahies.  ret...  N'ouvrez  pas  la  main  si  vite,  monsei- 

Kilderkin  et  Burn  s'éloignèrent  en  soupirant;  gneur,  vous  ne  toucherez  ce  trésor  qu'après 
les  verroux  s'enfoncèrent  dans  la  muraille ,  et  vous  être  bien  repenti  de  tous  les  grands  rô- 
le silence  régna  de  nouveau  autour  des  malheu-  proches  que  vous  avez  injustement  adresses  à 
reux  condamnés.  cette  chère  sœur. 

Ange  s'approcha  du  chevalier,  se  pencha  sur  —  Oh  !  oui ,  je  me  repens  ;  j'ai  douté ,  j'ai 

son  épaule  et  lui  dit:  eu  tort  ;  et  vraiment  cette  tète  folle  a  ménto 

—  Es-tu  encore  fâche?  son  sort;  car  elle  m'emporte  toujours  et  m< 
Henri  s'empara  des  mains  de  l'enfant,  les  rend  sans  cesse  coupable  de  quelque  extrava- 

posa  sur  son  cœur  et  lui  répondit  avec  dou-  gance. 

ceur  :  I     ""  ^^-'^^  ^*^°'  '®  reçois  ton  excuse  et  Tal»- 

—  Je  ne  peux  pas  t'empôcher  de  retourner  sous...  Je  commence  d'ailleurs  à  croire  qu'o;: 
au  ciel  ;  c'est  Dieu  lui-même  qui  ouvre  tes  ai-  ne  peut  aimer  passionnément  sans  faire  folie 
les;  mais  pourquoi  me  donner  ce  dernier,  cet  sur  folie...  Je  feignais  de  ^trouver  la  conduite 
affreux  chagrin!  pourquoi  ne  pas  m'avoiraban-  >  de  la  comtesse  naturelle,  et  an  fond  du  cœur 
donné  à  ma  triste  destinée  !  je  maudissais  la  tendre  Jeanne...  Yoiei  nn  peut 

«—  Henri,  te  rappcllcs4u  la  dernière  nuit  que  sac  de  velours  qui  contient  la  lettre  de  Mar- 
nons avons  passée  à  Kcrvcn?  garet... 


—  Nous  étions  tous  deux  appuyés  l'un  sur 
l'autre  comme  maintenant;  tu  me  lisais  d'une 
voix  émue  la  dernière  lettre  de  Margaret,  qui 
«iprimait  les  sentiments  les  plus  tendres ,  les 
plus  délicats ,  les  plus  passionnes  ;  je  t'arrêtai 


—  Sais-tu  ce  qu'elle  me  dit? 

—  Si  j'avais  eu  le  temps  de  lire  ce  billet 
chéri,  ma  curiosité  l'eût  emporté  sur  mon  res- 
pect pour  mon  seigneur  et  maître  ;  mais  /étais 
trop  pressé  d'arriver...  Nous  allons  lire  à  nous 


brusquement.  Une  pensée  m'avait  frappé  au    deux,  ce  sera  plus  doux...  Prends  ton  bien  et 
cœur,  elle  était  l'expression  de  l'amour  le  plus  .  baisc-moi  pour  ma  commission. 


LES  DERNIERS  KERVEN 


sr 


—  Lisons,  dit  Hcmi  à  voix  basse. 

1^  petit  sac  fut  ouvert  lentement  avec  pré- 
caution. Les  yeux  des  deux  prisonniers  bril- 
laient d'impalicnce  et  d*amour,  et  les  mains 
d'Henri  touchaient  à  peine  le  velours  et  le 
papier. 

— •  Je  sens  quelque  chose  sous  mes  doigts,  dit 

le  chevalier. 

—  Et  moi  aussi.  Allons,  courage. 

—  C'est  un  rubis!  s'écria  le  chevalier,  qui 
avait  brusquement  ouvert  le  billet. 

—  1!  est  magnifique  et  parle  bien  tendre- 
ment, répondit  Ange  ;  j'avais  oublié  de  te  dire 
que  Margaret  portait  à  son  corsage  des  nœuds 
de  rubis  et  de  diamans. 

—  Cette  pensée  est  délicate,  répliqua  le  che- 
valier, cette  pierre  précieuse  porte  la  couleur 
favorite,  qui ,  dans  nos  heureux  jours,  nous 
servait  d'interprète.  Le  prisonnier  baisa  le  gage 
d'amour,  et  le  fit  baiser  à  son  frère.  Main- 
tenant, lisons,  dit-il ,  et  il  baissa  les  yeux  sur 
le  papier. 

—  Approche  encore  cette  lumière, mon  cher 
Ange  ;  toutes  mes  émotions  ont  troublé  ma 
Yue.  Mais  où  donc  a-t-elle  écrit.  Je  ne  vois  que 
mes  propres  lignes...  ami.  Oh!  regarde  toi- 
même  et  rougis,  s'écria  le  chevalier  de  Kerven 
en  jetant  la  lettre  au  page  qui ,  après  l'avoir 
tournée  et  retournée  dans  tous  les  sens,  poussa 
un  douloureux  soupir,  laissa  tomber  sa  tète  sur 
sa  poitrine  et  pleura. 

—  Console-toi,  mon  frère,  dit  Henri  d'un 
ton  calme,  la  mesure  est  comblée ,  mon  coeur 
rempli  d'amertume  a  déjà  débordé.  J'ai  oublié 
cette  femme,  et  ne  veux  plus  songer  qu'à  mou- 
rir digne  de  Dieu  et  de  mon  père. 

Cependant ,  que  signifie  ce  rubis,  demanda 
Ange  en  tremblant. 

—  U  signifie  que  le  cœur  de  la  comtesse  de 
Rosières  est  bassement  cruel  et  ingrat  ;  il  si- 
gnifie que ,  dans  ce  cœur  où  jamais  l'amour 
pur  et  noble  n'eut  de  place,  il  réside  une  lâche 
coquetterie  qui  se  joue  dans  le  sang  qu'il  fait 
couler.  Ce  cœur ,  tout  en  vouant  ses  froideurs 
à  mes  infortunes,  tout  en  se  parjurant,  vou- 
drait encore  recevoir  l'encens  de  mon  amour , 
le  jour  où  mon  sang  fumera  sur  l'échafaud.  Je 
me  tais,  et  je  cache  dans  ma  honte  le  souvenir 
de  cette  femme  criminelle. 


Les  prisonniers,  après  avoir  longtemps  con- 
fondu leurs  pensées,  leurs  paroles,  et  mêlé  tous 
les  élans  de  leurs  bons  cœurs ,  s'appuyèrent 
l'un  sur  l'autre,  comme  les  rayons  du  jour  frap- 
paient le  soupirail  du  cachot,  et  s'endormirent. 
Ils  reposaient  depuis  deux  heures  à  peine, lors- 
que le  page  ouvrit  les  yeux ,  prêta  l'oreillr,  vt 
dit  au  chevalier,  en  l'éveillant  : 

—  On  vient,  mon  frère,  on  vient. 

Au  même  instant  les  verroux  de  la  cellule 
furent  tirés,  et  le  geôlier  Burn  entra. 

—  Messcigneurs,  dit-il,  les  confesseurs  que 
vous  avez  fait  appeler  attendent  votre  volonté. 

—  Nous  n'avons  désigné  aucun  prêtre ,  ré- 
pondit Henri,  mais  nous  ne  demandons  pas 
mieux  que  de  recevoir  ceux  qui  sont  là...  qu'ils 
viennent.  * 

Les  deux  moines  de  Saint-Jérôme  entrèrent 
I  aussitôt  dans  le  cachot,  Burn  les  y  renferma  et 
sortit;  les  prisonniers  se  levèrent 

—  Je  ne  me  trompe  pas,  dit  le  chevalier, 
vous  êtes  bien  les  pèlerins  d'Amboise  ;  ah  ! 
soyez  bénis,  mes  pères ,  pour  tout  le  bien  que 
vous  avez  voulu  nous  faire,  pour  la  pieuse  as- 
sistance que  vous  allez  nous  prêter  dans  notre 
dernier  jour. 

—  Nous  sommes  venus  remplir  un  devoir, 
mon  fils,  répondit  le  comte  de  Kerven ,  et  vous 
ne  nous  devez  aucun  remerciment  ;  toutes  nos 
actions  sont  ordonnées  par  Dieu ,  dont  nous 
sommes  les  humbles  serviteurs. 

*-  Ange,  mon  bon  Ange,  murmura  Henri, 
as-tu  entendu  cette  voix?  Elle  m'a  fait  tres- 
saillir! J'ai  cru  reconnaître  la  parole  de  mon 
père. 

—  Auriez-vous  commis  quelque  crime  envers 
votre  père,  mon  fils,  reprit  le  comte,  pour  que 
vos  remords  vous  troublent  à  cette  heure  et 
vous  épouvantent  par  ma  voix? 

—  Grand  Dieu  !  prenez-moi  en  pitié,  s  écria 
le  chevalier;  et  il  se  cacha  les  yeux.  Mon  père  ! 
pardon,  pardon  !  Vos  paroles  m'accablent  ;  oui, 
je  suis  criminel ,  oui,  j'ai  des  remords;  mais 
au  pied  de  l'échafaud  le  Seigneur  pardonne, 
et  ne  me  pardonnerez-vous  pas  au  nom  de  ce- 
lui que  j'ai  si  cruellement  frappé? 

—  Mon  enfant,  dit  le  comte ,  en  adoucissant 
ces  derniers  mots,  je  viens  t'apporter  la  béné- 

'  diction  paternelle  pour  te  préparer  à  paraître 
I  devant  Dieu,  où  ton  père  va  te  suivre.  Henri  1 


54b 


LES  DERNIERS  KEIiVEA 


Heari  !  eh  quoi  !  tu  ne  m*embrasses  pas  ;  cVst 
moi,  moi,  ton  vieux  père,  moi  le  comte  de  Ker- 
veo.  Pauvre  ami,  je  ne  suis  pas  venu  Rappor- 
ter des  remords ,  mais  t'aimer  et  pleurer  avec 
toi.  Je  suis  venu  dépenser  en  quelques  heures 
tout  le  trésor  de  tendresse  que  notre  séparation 
a  amasse  dans  mon  cœur,  reconnais-moi  donc... 
Tu  trembles  !  tu  faiblis  ! 

—  Je  me  meurs,  dit  Henri  ;  et  il  s*évanouit 
dans  les  bras  du  comte. 

Lorsque  le  chevalier  reprit  ses  sens ,  il  était 
entouré  de  son  père,  du  sire  de  Lamorge  et  du 
page  ;  il  se  jeta  une  seconde  fois  sur  le  sein  du 
comte ,  ne  trouvant  aucune  force  pour  expri- 
mer les  pensées  qui  Tagitaient.  Le  comte  posa 
ses  deux  mains  sur  le  front  de  soh  Ûls ,  et  le 
tint  embrassé  sans  pouvoir  prononcer  les  ten- 
dres mots  que  lui  dictait  son  cœur.  Ange,  éga- 
lement pressé  dans  les  bras  de  son  père,  n'in- 
terrompait ses  pieuses  caresses  que  pour  regai^ 
der  son  ami  et  pour  lui  tendre  la  main. 

—  Tu  les  avais  vus,  et  tu  m^as  tout  cache... 
Je  devrais  te  gronder,  dit  Henri. 

Tavais  fait  le  serment  de  me  taire ,  et  je  ne 
suis  pas  parjure.  Oui,  seigneur|comte,  je  savais 
depuis  longtemps  que  sous  la  robe  d'un  pMe- 
rin,  vous  nous  suiviez  partout  ;  je  vous  ai  re- 
connu à  Amboise,  quand  vous  avez  pansé  nos 
blessures;  à  Bamet ,  dans  la  tente  du  grand 
Warwick  ;  à  Tewksbury,  près  du  chariot  de  la 
reine  et  dans  TEglise.  Ahl  vous  m*avez  fait 
pleurer  bien  souvent  sans  le  savoir;  car  par- 
tout oi!i  je  vous  rencontrais,  je  vous  trouvais 
noble  et  bon,  et...  malheureux.  Quand  vous 
êtes  venu  visiter  nos  armes  la  veille  du  com- 
bat de  Bamet ,  que  vous  m*avec  paru  grand  ! 
Monseigneur,  vous  ne  pouvez  pas  vous  cacher 
vos  actions  vous  font  partout  découvrir. 

—  Pierre,  dit  le  comte,  cette  f  réature  divine 
ne  devait  pas  vivre  parmi  les  hommes. 

-  —  Hélas  !  s^écria  le  sire  de  Lamorge,  hélas! 
et  le  malheureux  père  ne  pouvait  qu'embras- 
ser son  enfant  et  pleurer  sur  lui: 

-^  Eh  !  quoi.  Monseigneur,  demanda  Henri, 
vous  avez  pu  nous  suivre  ainsi  dans  nos  fati- 
gues, dans  nos  combats?  et  vous,  messire  in- 
tendant, vous  avez  eu  le  courage  et  la  force  de 
vous  risquer  dans  nos  entreprises?  vous  avez 
tous  les  deux  marché  du  même  pas  que  nous, 


et  vous  avez  pu  résister  au  bonheur  de  nous 
voir  tomber  à  vos  pieds. 

—  Nous  avons  eu  cette  force  et  ce  coura^ 
par  amour  pour  vous. 

—  Mon  enfant,  reprit  le  comte,  je  voulais, 
en  retournant  dans  le  monde  que  j'avais  mau- 
dit, savoir  par  moi-même  le  chemin  que  tu  y 
suivrais.  Tu  avais  repoussé  mes  conseils,  mé- 
connu ma  tendresse,  méprisé  mes  prédictions, 
et  je  devais  t'abandonner  en  toute  liberté  à  tes 
propres  inspirations,  te  secourirà  ton  iosu  dans 
le  danger,  et  jouir  de  tes  triomphes  s'ils  étaient 
noblement  mérités.  Toute  la  fierté  de  notit  fa- 
mille s'est  trouvée  dans  ton  âme  ;  tu  as  été 
brave,  habile ,  loyal ,  humain ,  généreux;  Té- 
cusson  des  Kerven,  quand  tu  auras  cessé 
d'exister,  sera  voilé  d'un  deuil  sans  tache ,  et 
notre  souche  s'éteindra  comme  elle  était  née, 
dans  le  sang  d'un  héros! 

—  Mon  père  1  mon  père  1  vous  adoucissez  mes 
derniers  moments. 

—  Mon  fils,  tel  que  tu  me  laissas  au  manoir 
de  nos  ancêtres,  tel  tu  me  trouveras  i  rhenre 
de  ton  supplice.  Je  n'ai  au  cœur  qu'une  haine 
de  plus,  mais  je  veux  l'oublier  aujourd'hui.  Je 
te  disais  souvent  que  la  mort  était  préférable  à 
Texistence  flétrie  que  nous  fait  une  femme  ani 
célestes  apparences,  au  cœur  monstrueux  ;  et 
prêta  te  donner  mon  dernier  baiser,  je  te  ré- 
pète que  mon  sort  fut  plus  afireux  que  n'est  le 
tien  ;  je  dis  plus,  je  ne  pleure  avec  toi  que  par 
l'effet  de  cette  volonté  impérieuse  de  la  nature 
qui  déchire  le  sein  paternel  en  martyrisant  la 
chair  de  Tenfant.  Mais  je  songe  à  ma  vie  de  dé- 
sespoir, aux  horribles  soufirances  que  je  dois 
à  la  duchesse  de  Sevcrn  ;  et,  retrouvant  dans 
sa  fille  la  même  ingratitude,  la  même  bassesse, 
la  même  infamie,  je  me  résigne  à  te  voir  mou- 
rir; car,  si  cette  Marguerite  a  hérité  des  vices 
de  sa  mère,  tu  as  hérité,  n^en  doute  pas,  de 
tous  mes  penchants  à  souffrir,  et  tu  aimerais 
cette  femme  malgré  ses  indignités,  malgré  moi, 
malgré  toi-même  ! 

—  Vous  dites  vrai,  oui,  vous  dites  vrai,  tnon 
père,  je  peux  vous  avouer  ce  que  je  devais  ca- 
cher à  mon  frère  Ange  ;  je  l'aime,  je  niime  da- 
vantage, peut-être;  il  y  a  dans  mes  esprits 
comme  un  doute  fatal  qui  la  défend  quand  je 
l'accuse...  Je  l'aime  et  je  souffre...  Obi  je 
souffre! 


LES  DERNIERS  K£RVI£N 


549 


—  Ne  doute  pas...  pense  à  moi,  repasse  ma  [ 
vie,  Tois  ce  front  blanchi,  courbé  ;  ce  corps  usé, 
flétri...  Eh  bien,  l'âge  n*a  pu  vaincre  le  cœur, 
la  mort  n*a  pu  Taincre  la  passion,  la  tombe  n*a 
pu  étouffer  la  pensée...  Je  n*aime  pas ,  il  est 
vrdi  ;  je  n'excuse  pas!  je  maudis  sans  cesse  ; 
mais  quand  je  cherche  bien  dans  cette  haine 
qui  s'exhale  sourdement  et  qui  m'a  fait  pren- 
dre en  horreur  le  genre  humain,  je  trouve, 
et  je  rougis  de  le  dire,  je  trouve  ce  doute  qui 
te  torture...  je  trouve  cet  amour  que  je  repous- 
se... et  cependant  mon  corps  s'est  ruiné,  jour 
par  jour,  miné  par  la  jalousie  et  par  le  déses- 
poir. Et  toi,  cher  enrant,  ajouta  le  comte,  en 
prenant  la  main  du  page,  toi,  qui  entrais  à 
peine  dans  la  vie  et  qui  vas  en  sortir  avec  une 
ime  vierge,  tu  nous  protégeras  du  ciel  où  Dieu 
t'attend,  tu  nous  feras  pardonner  nos  fautes... 
mon  crime. 

—  Votre  crime  t  interrompit  Henri  ;  vous  ne 
pouvez  en  avoir  commis,  mon  père  ! 

—J'ai  tué  le  lord  Rutland  à  Bamboroug,  et 
c'était  mon  meilleur  ami  ;  je  l'ai  tué  pour  me 
venger  des  coquetteries  de  la  duchesse  qui  par 
raissait  l'aimer,  et  cachait  sous  cette  feinte  bes 
projets  d'alliance  avec  le  duc  de  Severn. 

—  Mais  vous  l'avez  tué  en  le  combattant. 

—  A  armes  égales,  oui  ;  mais  je  le  répète,  il 
était  mon  ami  et  mon  frère  de  bataille,  il  était 
innocent  et  a  pu  me  dévoiler  en  mourant  l'iiv- 
Ûme  conduite  de  la  duchesse.  Si  éloigné  que 
soit  ce  jour,  il  me  semble  qu'une  seule  nuit 
m'en  sépare...  Les  remords  creusent  notre 
cœur  avec  des  ongles  de  fer,  notre  sang  les 
nourrit,  les  ravive  et  les  fkit  grandir  ! 

—  Arrêtons-nous,  mon  ami ,  chassons  ces 
affreuses  pensées! 

—  Messire,  reprit  le  comte  après  une  courte 
pause  et  s'adressant  à  l'intendant,  ce  cher  petit 
vous  a-t-il  expliqué  sa  courte  disparition  de 
Westminster? 

—  Oui,  Monseigneur,  il  voulait  porter  lui- 
même  à  son  chevalier  la  réponse  de  mademoi- 
selle de  Rosières,  et  l'heure  de  la  garde  de 
Kildcrkin  étant  venu  le  surprendre  aa  milieu 
^^  la  fête,  il  s'est  enfui,  pensant  bien  que  nous 
Dous  opposerions  à  son  entreprise. 

MTétait  bien  assez  d'une  tète,  brave  enfant» 
lu  aurais  dû  songer  à  ion  père...  tu  l'as 
eriOc. 


—  J'ai  -fait  pour  mon  frère  et  scigucur,  ce 
que  mon  père  a  toujours  fait  pour  vous,  je  lui 
ai  donné  ma  vie. 

—  Ange  a  toujours  quelque  mot  du  cœur  à 
son  service,  je  vous  en  prévie!:s,  Hcnseigiieur, 
dit  Henri,  afin  que  vous  n'ayez  que  des  caresses 
à  lui  adresser...  quand  à  moi,  j'ai  renoncé  de- 
puis longtemps  aux  reproches  :  lorsqu'il  me 
fait  quelque  folie,  je  le  punis  par  un  baiser, 
c'est  le  seul  moyen  d'avoir  raison.  Les  deux 
vieillards  tendirent  la  main  au  page. 

—  Et  cette  réponse  tant  implorée,  cette  lettre 
tant  désirée,  que  disait-elle  1  quelques  men- 
songes hideux,  n'est-ce  pas?  quelques  mots 
sans  portée,  n'ayant  aucun  sens  véritable, 
froids  et  nuls. 

— Mademoiselle  de  Rosières  m'a  renvoyé  ma 
lettre  sans  y  ajouter  une  seule  ligne...  Elle  a 
seulement  joint  au  papier  l'un  des  rubis  de  sa 
trilette. 

—  Admirable!  s'écria  le  comtc^ admirable  ! 
on  ne  peut  pas  pousser  plus  loin  la  dissimula- 
tion, la  coquetterie  et  la  sécheresse  du  cœur  !. .. 
Cette  femme  veut  que  tu  emportes  dans  ta  tom- 
be sanglante  ce  saint  respect  que  lui  vouait 
ton  premier  amonr;  d'une  main  elle  te  flatte 
avec  dédain  ;  de  l'autre  elle  t'arrache  la  vie... 
La  611e  est  plus  inique,  plus  raffinée  que  la 
mère,  l'élève  a  dépassé  le  maître  1... 

Le  comte  laissa  tomber  sa  tète  dans  ses  deux 
mains  et  demeura  silencieux. 

—  Cher  père,  dit  le  page  au  sire  de  Lamor- 
ge,  tu  as  reçu  ma  confession  à  l'auberge  du 
Paladin,  l'an  dernier;  veux-tu  la  recevoir  au- 
jourd'hui ?... 

•—  Nous  ne  nous  sommes  revêtus  du  carac- 
tère sacré  que  pour  tromper  les  meurtriers, 
mon  enfant;  afin  que  vous  puissiez  paraître 
devant  Dieu,  il  faut  qu'un  prêtre  vous  écoute 
et  vous  bénisse... J'entends  venir  le  porte-clcCB 
il  a  reçu  mes  instructions,  et  le  révérend  père 
Grecn,  prévenu  par  mes  soins  du  secret  de  notre 
déguisement,  va  remplir  ici  son  saint  minis- 
tère. 

Le  geôlier  se  présenta  en  eflet,  suivi  de  l'au- 
mônier  de  la  Tour  qui  salua  les  prisonniers  et. 
les  faux  pèlerins. 

— •  Nous  TOUS  cédons  la  place,  mon  père  dit 
le  comte,  ipous  avez  eu  pitié  de  quatre  infortu- 
nés en  TOUS  prêtant  à  uu  innocent  artifice; 


550 


LI£S  DERNIERS  KERVEN 


c'est  en  Dieu  que  j'cspéraîs;  quand  je  me  fiai 
à  voire  charité. 

—  Revenez  dans  deui  heures»  mon  frère, 
dit  le  prêtre,  et  je  n'interromprai  plus  votre 
triste  bonheur...  allez...  prenez  courage. .. 

Le  comte  et  le  sire  de  Lamorge  sortirent  de 
la  cellule,  après  avoir  embrassé  leurs  enfants 
et  baisé  la  robe  de  Taumônier. 

l'exécution. 

Deux  heures  après  Tintroduction  de  l'aumô- 
nier dans  la  cellule  des  prisonniers,  le  geôlier 
Burn  ouvrit,  de  nouveau,  la  porte  au  comte  et 
au  sire  de  Lamorge. 

—  Vous  m'aviez  confié  deux  chrétiens,  dit 
le  prêtre,  ce  sont  deux  saints  que  je  vous  rends  ; 
leurs  âmes  n'ont  plus  besoin  de  guide  pour 
monter  à  Dieu  ;  leur  courage  n'a  pas  besoin 
d'exhortation  pour  souffrir.  Heureux  qui  peut 
échanger,  comme  eux,  notre  vie  douloureuse 
contre  la  vie  éternelle  ;  vous  êtes  seuls  à  plain- 
dre ici,  mes  frères,  si  la  gloire  qui  va  couron- 
ner vos  enfants  ne  yous  console  pas  déjà  de 
leur  mort 

—  La  bonté  du  maître  est  égale  pour  tous, 
répondit  le  comte,  et  sa  grâce  se  répandra  sur 
nous  qui  chercherons  à  la  mériter. 

—  Dans  quelques  heures,  vous  serez  sépa- 
rés; maintenant  ma  mission  est  à  peu  près 
remplie...  Demeurez  près  des  condamnés,  et 
récompensez  leur  vertu  par  l'expansion  de  vo- 
tre tendresse;  quand  le  moment  fatal  sera  venu, 
je  me  joindrai  au  cortège,  et  ma  présence  au- 
torisera la  vôtre,  puisque  vous  persistez  dans 
vos  intentions  malgré  ma  prière. 

—  Avcz-vous  donc  le  projet  de  nous  accom- 
pagner jusqu'à  l'échafaud,  dit  Ange  au  sire  de 
Lamorge,  aussitôt  que  le  prêtre  fut  sorti. 

— -  Après  t'avoir  suivi  pas  à  pas,  pendant 
plus  d'une  année,  cher  enfant,  veux-tu  que 
nous  manquions  de  fermeté  pour  accomplir 
notre  dernier  devoir? 

—  Monseigneur,  interrompit  le  chevalier  en 
s'adressant  à  son  père,  je  vous  supplie  à  genoux 
de  vous  épargner  un  supplice  i^us  cruel  que 
le  mien?...  Non,  vous  n'assisterez  pas  à  ma 
mort,  jurez-le-moi. 

—  Ne  me  demande  pas  un  serment  pareil, 
répondit  le  comte  avec  calme  ;  il  serait  indigne 
d'un  Kerven  ;  Je  dois  avoir  et  j'aurai  toute  e^ 


pèce  de  courage...  Ce  sera  moi  qui  recevrai 
I  ton  dernier  mot,  ta  pensée  dernière...  Hélas! 
;  la  nature  ne  le  veut  pas  ainsi  cependant,  et 

ma  vieillesse  devait  compter  sur  toi  pour  son 

tombeau... 

—  N'accusez  pas  la  destinée,  mon  bon  père, 
elle  vous  a  fourni  l'occasion  d'être  sublime  en- 
vers moi,  et  le  coupable  repenti  n'a  trouvé 
qu'indulgence  et  grandeur  d'âme  en  vous,  lors- 
qu'il méritait  votre  colère...  Ah!  si  j'avais 
écouté  vos  tendres  conseils,  vos  avis  paternels 
que  ma  vie  eût  été  douce  et  heureuse!..  Cher 
seigneur,  je  vous  vois  encore,  prenant  mon  bras 
et  faisant  votre  promenade  journalière  sur  la 
terrasse  de  Kerven,  l'orsqu'un  cavalier  s'avança 
sur  le  pont-levis  :  c'était  le  lâche  Wenlock... 

—  Assez,  assez,  enfant,  interrompit  le  comte 
qui  cacha  sont  front  dans  ses  deux  mains. 

Ange  se  rapprocha  de  son  frère,  et .  s'assit 
près  de  lui,  sur  la  paille,  en  tenant  son  père 
embrassé. 

—  Vous  me  montriez  les  belles  collines  qui 
entourent  le  vieux  manoir,  continua  le  cheva- 
lier, vous  compariez  la  vie  agitée  du  monde  à 
l'existence  paisible  que  le  ciel  offre  aux  sages  ; 
vous  me  laissiez  lire  quelques-uns  des  secrets 
renfermés  dans  votre  âme,  et  me  faisiez  pres- 
sentir tous  mes  malheurs  !  Ange,  cher  ami, 
quelle  a  été  notre  folie  !  Nous  avons  fui  la  ten- 
dresse de  ces  deux  bienfaiteurs,  nous  avons  mé- 
connu notre  bonheur  et  poursuivi  des  chimè- 
res. 

Henri  s'arrêta  brusquement  et  le  page  ré- 
pondit : 

—  Le  révérend  père  Grcen  vient  de  nous 
dire  qu'il  faut  non-seulement  oublier  les  ou- 
trages que  nous  recevon»,  mais  encore  par- 
donner à  ceux  qui  nous  offensent.  Mon  frère, 
nous  pouvons  espérer  en  l'autre  vie  des  riches- 
ses bien  préférables  à  celles  que  nous  avons 
perdues  ici-bas,  en  employant  nos  derniers 
moments  à  prier  pour  celle  qui  à  causé  notre 
malheur. 

Le  comte  leva  vivement  la  tête  ;  l'intendant 
baisa  son  fils  au  front,  et  le  chevalier  posant 
la  main  du  page  sur  son  cœur,  lui  dit  : 

—  Toute  bonne  inspiration  me  vient  de  toi, 
car  ton  âme  a  des  trésors  de  douceur  inépui- 
sables ;  aussi  tu  vas  être  satisfait. 

Henri  prit  aussitôt  la  petite  lanterne,  la  mit 


LES  DERNIERS  KERVEN 


551 


dans  la  main  de  Tcnfant,  et  déroula  le  papier 
que  lai  avait  donné  Kildcrkin,  il  écrivit  pcn- 
<iant  que  le  comte,  Ange  et  Tintendant  obsci^ 
vaient  un  religieux  silence.  Lorsqu'il  eut  fini, 
il  dit  à  son  père  : 

—  Vous  aurez  la  bonté.  Monseigneur,  de 
fi) ire  remettre  à  mademoiscll»î  de  Rosières  les 
dernières  pensées  que  je  vais  vous  lire,  ce  sont 
les  adieux  d^un  homme  de  cœur  à  une  femme 
qui  a  dès  ce  moment  toute  ma  pitié. 

Le  comte  réprima  un  mouvement  d*horreur, 
puis  prêta  Poreille  à  son  fils  qui  lui  lut  à  demi- 
voix: 

(cMadamc, 
«  Je  vais  rendre  mon  âme  à  Dieu  ;  J'ai  con- 
«  fié  à  son  ministre  les  erreurs  de  ma  vie,  il  a 
«  daigné  m'absoudre  et  me  bénir.  Dans  ce 
«  moment  suprême  qui  me  sépare  encore  de 
«  réternité,  je  veux  vous  absoudre  à  mon  tour 
«  des  douleurs  que  vous  m'avez  injustement 
«  causées  ;  je  veux  vous  donner  l'exemple  de 
«  la  charité  et  de  l'humilité,  afin  que  mes  der- 
tt  niers  mots  vous  rappellent  à  des  sentiments 
«  meilleurs,  et  vous  protègent  contre  vos  pen- 
«  chants  malheureux  !  Je  cherche  en  vain  dans 
^  mon  cœur  quelque  haine  contre  vous,  qui 
«  m'avez  fait  tant  de  mal  ;  ce  cœur  vous  a  trop 
«  aimé  pour  désirer  la  moindre  vengeance, 
«  et  c'est  par  le  pardon  qu'il  répond  à  tous 
«  SCS  souvenirs  désespérés.  Un  jour  viendra, 
«  que  Dieu  vous  l'épargne  cependant,  où, 
«  songeant  au  passé,  vous  aurez  des  remords  ; 
«  vous  retrouverez  mon  image  dans  vostriom- 
«  phes  mondains,  et  cette  image  d^abord  parée 
«  de  jeunesse  et  d'amour  comme  au  temps  où 
•  votre  vertu  l'embellissait ,  vous  apparaîtra 
«  tout-à-coup  taché  d'un  sang  que  vous  avez 
«  fait  couler  sans  peur ,  sans  honte  et  sans 
c  merci  1  Madame,  quand  j'ofi'rirai  ma  tète  au 
«  bourreau,  les  yeux  levés  vers  le  Créateur , 
«  je  lui  demanderai  d'adoucir  alors  vos  tor- 
«  tures,  et  de  ne  me  présenter  à  vos  songes 
^  que  le  sourire  aux  lèvres  et  le  bonheur  au 
«  front.  Nous  n'étions  pas  faits  l'un  pour  l'au- 
«  tre  :  vous  êtes  une  femme  comblée  par  la 
«  nature  ;  elle  vous  donna  une  beauté  sans  pa- 
«  reille  au  préjudice  de  votre  cœur  qui  fut 
«  po^r  moi  sans  pitié.  Notre  rencontre  nous 
»  était  réservée  comme  un  châtiment  mutuel 
«  dans  ce  monde ,  où  les  plus  justes  sont  en- 


'  «  core  trop  coupables.  Je  ne  vous  regarde  donc 
'  «  que  comme  une  arme  de  la  Providence ,  et 
«  je  ne  me  révolte  pas  en  vous  maudissant  Si 
«  dans  mes  premières  «louleurs  j'ai  poussé 
«  vers  vous  quelques  cris  accusateurs;  si 
«  pensant  à  tous  vos  serments,  à  vos  tendres 
«  paroles,  à  vos  actions  autrefois  nobles  et  ver- 
«  tueuses,  à  votre  amour  ;  si,  relisant  vos  Ict- 
«  très  passionnées  où  la  fiancée  jurait  de  m'ap- 
«  partenir  à  jamais,  j'ai  pu  vous  faire  des  re- 
a  proches  violents  et  me  laisser  emporter  à  une 
«  fougue  déplorable,  je  vous  en  demande  hum* 
«  blement  pardon  en  présence  de  mon  sup» 
«  plice  expiatoire.  Si  ces  dernières  paroles  de 
«  mon  agonie  ont  troublé  un  instant  les  joies 
«  de  vos  triomphes,  pardonnez-moi  comme  je 
«  vous  pardonne.  Adieu.  « 

Quand  la  voix  tremblante  de  Henri  deKerven 
eut  achevé  cette  lecture,  les  sanglots  du  page 
y  répondirent..  Le  pauvre  enfant  s'était  réfu- 
gié dans  les  bras  de  son  frère  qui  le  couvrit  de 
baisers.  Pierre  de  Lamorgc,  cédant  à  ses  émo- 
tions, avait  voilé  son  visage  avec  le  pan  de  sa 
robe  et  pleurait.  Le  comte  montrait  seul  un 
front  impassible,  il  reçut  la  lettre  de  son  fils* 
et  Id  cacha  dans  son  sein,  en  disant  : 

•—  Je  n'ai  aucune  objection  à  t'adresser, 
Henri  ;  je  respecterai,  j'exécuterai  tes  volontés 
comme  celles  d'un  mourant  ;  d'ailleurs  Dieu 
t'a  visité,  ton  âme  est  lavée  de  toute  souillure, 
et  ce  que  tu  fais  doit  être  sans  reproche  ;  tu 
seras  obéi.  Ce  dernier  mot  fut  prononcé  plus 
bas  que  les  autres,  et  les  yeux  du  vieillard  je- 
tèrent une  vive  et  rapide  étincelle. 

Dès-lors  les  prisonniers  ne  pensèrent  plus 
qu'à  mêler  leurs  caresses  aux  caresses  pater- 
nelles ;  les  courts  moments  qui  restaient  à  cette 
malheureuse  famille  s'écoulèrent  dans  un  en- 
tretien courageux  et  touchant  Le  comte  et  son 
compagnon  ressemblaient  à  ces  vieux  amis  qui 
font  avec  nous  les  premiers  pas  d'un  long 
voyage  et  que  nous  retrouvons  sur  la  route  au 
retour...  Les  enfants  s'en  allaient,  les  vieillards 
s'apprêtaient  à  suivre  ! 

Tout-à-coup,  Ange  s'élança  sur  le  cœur  de 
son  père,  et  s'y  attacha  fortement  en  poussant 
un  cri... 

—  Qu'as-tu,  cher  enfant?  demanda  le  sire 
de  Lamorgc. 


552 


tl2:S  DERNIERS  KERVEN 


—  Ils  viennent,  ils  viennent.  Vous  ne  les 
entendez  donc  pas? 

•*  Nous  n'entendons  rien  ;  calme-toi.  Ange, 
mon  ami,  ne  pleure  pas. 

—  Tu  n'es  pas  habitué  au  silence  de  ce  ca- 
chot bon  père,  rien  ne  m'échappe  à  moi.  Les 
pertuisanes  ont  retenti  sur  les  dalles  de  la  cour. 
Tenez,  écoutez,  ils  montent  Pescalier  ;  les  voilà. 
Eh  bien!  qu'ils  viennent!  s'écria  le  brave  en- 
fant en  se  levant  avec  résolution,  nous  som- 
mes prêts  ! 

Le  chevalier,  le  comte  et  Pierre  se  levèrent 
\  également  ;  la  porte  fut  ouverte  avec  fracas,  et 
un  huissier  de  la  Tour  entra  dans  le  cachot 
suivi  de  l'aumônier  Grcen  et  de  plusieurs  sol- 
dats parmi  lesquels  se  trouvait  l'archer  Kil- 
derkin. 

—  L'arrêt  de  la  cour  martiale,  dit  roflîcier 
de  justice,  qui  vous  condamne  à  la  peine  de 
mort,  va  recevoir  sur-le-champ  son  exécution. 
La  piété  de  vos  juges  vous  a  laissé  tout  le  temps 
que  réclame  la  religion.  L'heure  est  venue. 

»  Marchez  devant  nous,  dit  le  chevalier. 

Au  môme  instant  Burn  s'approcha  des  pri- 
sonniers et  les  dégagea  de  leurs  chaînes  ;  U 
justicier  sortit  du  cachot  le  premier,  et  Kildcr* 
kin  dit  à  voix  basse  au  page  en  lui  touchant  la 
main  : 

— •  La  reine  Marçueritc  vous  envoie  ce  elia- 
pelet,  mon  enfant,  et  vous  engage  à  prier  pour 
elle. 

—  Rapportez-lui,  mon  ami,  que  je  la  remer- 
cie et  que  je  meurs  heureux  de  l'avoir  servie, 
répondit  le  page. 

Le  prêtre  se  plaça  entre  le  chevalier  et  Ange 
qui,  appuyés  aux  bras  de  leurs  pères,  marchè- 
rent tète  haute,  d'un  pas  ferme  et  résolu.  En 
franchissant  le  seuil  du  cachot,  Henri  s'arrêta 
devant  le  geôlier  qui,  le  bonnet  à  la  mam, 
n'osait  lever  ses  yeux  mouillés  de  pleurs,  et  lui 
donnant  le  magnifique  rubis  de  Margaret,  il 
lui  dit  : 

-*  Je  voudrais  récompenser  beaucoup  mieux 
votre  humanité,  camarade,  mais,  vous  le  sa- 
vex,  les  prisonniers  sont  pauvres  et  ne  peuvent 
donner  selon  leurs  désirs.. .  prenez  cette  pierre 
précieuse  et  qu'elle  vous  serve  au  nom  du 
chevalier  de  Kerven. 

Burn  baisa  la  main  d'Henri,  et  la  mouilla  de 
ses  larmes  ;  il  remercia  son  généreux  prison- 


nier par  un  geste  qui  suppléa  à  ce  que  sabon- 
che  ne  put  exprimer,  et  se  rangea  devant  le 
cortège  en  faisant  le  signe  de  la  croix. 

En  arrivant  dans  la  cour  carrée,  Henri  leva 
leSi  yeux  sur  les  fnarcto  crkormeuTt  et  dit  au 
comte,  d'une  voix  douce  quoique  ferme  : 

—  C'est  ici  que  mes  regards  l'ont  à  jamais 
perdue  !  Qu'elle  était  belle,  courageuse  et  pure 
alors  !...  Comment  l'ange  a-t-il  pu  déchoir  en 
si  peu  de  temps...  Que  je  souffre  !  que  je  souf- 
fre! mon  père. 

—  Le  démon  pour  séduire  revêt  souvent  \\ 
forme  de  l'ange,  répondit  le  sire  de  Kerven,  et 
lorsqu'il  a  commis  son  crime ,  il  retourne  à  sa 
nature... 

—  Oubliez  vos  douleurs,  mon  fils,  ajouta  le 
prêtre,  et  ne  pensez  qu'à  la  vie  éternelle. 

Le  comte  et  le  chevalier  baissèrent  la  tête  et 
marchèrent  silencieusement. 

Les  exécutions  capitales  étaient  trop  fré- 
quentes à  cette  époque  pour  émouvoir  les  ha- 
bitants du  quartier  de  la  Tour  ;  cependant,  U 
jeunesse  et  la  réputation  des  deux  chevaliers 
inuiçais  avaient  excité  la  curiosité  du  peuple, 
et  longtemps  avant  le  moment  réservé,  la  place 
de  Black-Friars,  et  les  rues  qui  conduisaient 
du  monastère  à  la  forteresse  étaient  encom- 
brées de  curieux. 

Ange  s'arrêtait  souvent,  et  portant  les  mains 
de  son  père  à  ses  lèvres,  il  les  couvrait  de  bai- 
sers ,  le  peuple  ému  admirait  ces  témoignages 
de  tendresse,  en  les  attribuant  à  la  piété  du 
patient  On  entendait  de  tous  côtés  des  excla- 
mations de  surprise  et  de  douleur,  qui  tradui- 
saient  les  sympathies  de  la  foule,  et  les  regrets 
que  les  deux  condamnés  laissaient  après  eui. 
Les  femmes,  les  vieillards  et  les  enfants  ten- 
daient les  mains  aux  chevaliers,  et  les  accom- 
pagnaient de  leurs  bénédictions,  de  leurs  en- 
couragements. 

Le  cortège  passa  devant  la  taverne  de  miss 
Kcnnet  qui  vint  présenter  son  offrande  habi- 
tuelle aux  prisonniers  ;  mais  ses  mains  trem- 
blèrent à  leur  approche,  et  elle  ne  put  que  se 
signer  devant  eux,  en  les  recommandant  à  b 
Vierge. 

Le  soleil  s'était  caché  derrière  les  tours  de 
Westminster,  et  ses  derniers  rayons  frappaient 
les  toits  des  maisons  les  plus  élevées.  La  place 
de  Black-Friars,  abritée  parle  monastère  de 


LES  DERNIERS  RERVEN 


553 


ee  oom  et  par  les  arbres  qui  garnissaient  ses 
avenues,  était  entièrement  ombragée  ;  le  peu- 
ple entassé  autour  de  Téchafaud  qui  s'élevait 
au  milieu  de  la  place,  laissait  à  peine  un  pas- 
sage au  cortège,  et  les  archers  se  servaient  de 
leurs  armes  pour  écarter  les  curieux. 

Uéchafaud  était  tendu  d'un  drap  noir  sur  le- 
quel ressortaicnt  davantage  les  instruments  du 
supplice,  et  la  personne  du  bourreau.  Ce  si- 
nistre personnage  était  vêtu  d'une  longue  robe 
rouge,  et  ses  manches,  retroussées  jusqu'aux 
coudes,  montraient  des  bras  musculeux  dont 
le  seul  aspect  glaçait  d'effroi. 

Henri  et  le  page  se  tenaient  par  la  main,  et 
promenaient  sur  la  foule  des  regards  courageux 
et  Ûers  sans  Tanité  ;  à  la  vue  de  l'échafaud, 
leurs  pensées  mélancoliques  les  avaient  aban- 
donnés ;  le  seul  sentiment  du  devoir  et  de  la 
dipité  les  animait  ;  Français  et  chevaliers,  ils 
devaient  marcher  le  front  levé,  et  mourir  sans 
trahir  aucune  faiblesse.  Le  comte  et  le  sire  de 
Lamorge  suivaient  de  près  leurs  enfants,  et  ne 
pouvaient  témoigner  leurs  angoisses  que  par 
des  signes  ou  des  serrements  de  main  qui  rem- 
plissaient leurs  yeux  de  larmes  ! 

—  Courage,  mon  bon  père,  disait  Ange,  en- 
core quelques  pas,  et  je  ne  souffrirai  plus; 
cesse  de  pleurer...  Je  me  sens  incapable  de  ré- 
sister davantage,  et  on  croirait  que  j'ai  peur. 

-—  Ange,  mon  pauvre  enfant  !  répondait  le 
vieillard  d'une  voix  étouffée,  et  sa  bouche  lui 
refusait  d'autres  paroles. 

—  Ma  mort  n'est-elle  pas  glorieuse?  Ne 
suis-je  pas  prisonnier  de  guerre?  Et  si  j'étais 

mbé  comme  le  grand  Warwick,  à  Barnet,  ne 
serais-tu  pas  consolé  ? 

—  Jamais  !  jamais  ! 

—  Écoute,  père,  écoute,  je  veux  te  confier 
une  pensée  qui  te  fera  sourire  malgré  tes 
pleurs.  Tu  as  été  trop  généreux,  trop  noble  et 
trop  bon,  dans  ta  longue  carrière,  pour  ne  pas 
avoir  mérité  le  ciel  après  ta  mort...  Moi,  je 
sens  là,  dans  ce  cœur  formé  par  toi,  que  le 
bon  Dieu  ne  me  repoussera  pas,  et  qu'il  réu- 
nira nos  deux  âmes...  Veux-tu  croire  ton  petit 
inspiré;  réponds? 

—  Oui,  mon  bel  enfant,  oui,  Dieu  t'attend  ; 
mais  moi... 

—  Maintenant,  voici  ma  dernière  prière... 
Prends  cette  médaille,  elle  me  fut  donnée  par 


Jeanne  sur  le  Lancastre  ;  tu  lui  diras  que  je 
l'ai  gardée  sur  mon  cœur  jusqu'ici,  et  que  je 
la  lui  renvoie,  non  pour  lui  reprocher  son  ou- 
bli, sa  froideur,  mais  pour  lui  témoigner  que 
je  l'aime  et  que  je  crois  en  sa  vertu. 

—  Eh  quoi  !  mon  ami,  tu  penses  encore  à 
cette  femme!... 

—  Le  malheur  ne  me  rendra  pas  injuste,  et 
ne  ravira  pas  à  la  marquise  mon  estime  et  mon 
respect.. 

Les  archers  qui  étaient  en  tête  du  cortège 
s'arrêtèrent  en  ce  moment  à  la  barrière  de  l'é- 
chafaud, et  se  joignirent  aux  gardes  qui  en  dé- 
fendaient les  approches.  L'huissier  de  la  cour 
martiale  monta  les  degrés  de  la  rampe,  et  lut 
à  haute  voix  la  sentence  qui  condamnait  le  che- 
valier Henri  de  Kerven  et  le  sire  Ange  de  La- 
morge à  la  peine  de  mort,  pour  avoir  porté  les 
armes  contre  le  roi,  et  pour  le  crime  de  haute 
trahison,  en  ce  qu'ils  avaient  eu  l'audace  d'at- 
taquer l'épée  à  la  main  la  personne  inviolable 
et  sacrée  du  souverain. 

f  Cet  arrêt  fut  écoulé  en  silence,  et  l'officier 
en  avait  à  peine  prononcé  les  derniers  mots^ 
qu'Ange,  échappant  aux  mains  de  son  père, 
s'élança  vivement  sur  la  rampe,  et  apparut  au 
peuple  le  front  rayonnant. 

—  Commencez  par  moi,  messire  Tom-HilU 
dit  le  généreux  enfant  au  bourreau.  Hâtez-vous» 
je  suis  prêt....  Que  faut-il  que  je  fasse....? 

—  Vous  agenouiller  près  de  ce  billot,  mon 
gentilhomme,  répondit  l'exécuteur. 

—  Arrêtez!  dit  l'aumônier  Grecn  qui  monta 
sur  l'échafaud  suivi  du  comte  et  du  chevalier. 

—  Arrêtez!...  s'écria  Pierre  de  Lamorge,  en 
tombant  à  genoux  près  de  son  fils  ;  et  de  ses 
deux  mains,  le  malheureux  père  étreignait  la 
hache  de  Tom-Hill. 

—  Ce  brave  enfant  réclame  un  droit  qui  lui 
appartient  en  toute  justice,  répondit  l'exécu- 
teur, il  est  le  plus  jeune  des  deux  condamnés 
et  doit  passer  le  premier. 

—  C'est  aussi  ma  volonté,  dit  Henri,  je  suis 
assez  fort  et  assez  résolu  pour  subir  un  double 
supplice,  en  voyant  couler  le  sang  le  plus  pur 

et  le  plus  mnocent Cher  frère,  adieu 

ajouta-t-il  en  pressant  le  page  sur  son  cœur... 
Montre-moi  le  chemin  du  ciel... 

Les  lèvres  du  page  tremblèrent  tout-à-coup, 
I  son  cœur  se  gonfla...  il  sena  la  main  du  che- 


6j4 


LES  DERNIERS  KERVEN 


valicr  sans  pouvoir  lui  répondre ,  ci  baisa  les 
pieds  du  Christ  que  le  révérend  Grccn  lui  pré- 
senta. Le  vieil  intendant,  toujours  agenouillé, 
se  traîna  aux  pieds  de  son  ûls  qui  se  baissa 
pour  lui  faire  une  dernière  caresse,  et  comme 
il  pleurait,  le  comte  le  prit  par  le  bras,  le  re- 
leva et  lui  dit  d'une  voix  tremblante  : 

—  Tes  pleurs  ne  peuvent  le  sauver,  et  com» 
promettent  ta  vengeance...  souffresrtu  plus  que 
tnoi?...  regarde-moi? 

Pierre  de  Laroorge  rencontra  le  visage  sé- 
vère de  son  maître,  et  ses  larmes  furent  sou- 
dain taries!..  11  fit  deux  pas  on  arrière  et  con- 
templa les  préparatifs  de  Texécution  d'un  regard 
fixe  et  troublé.  Le  comte  s'approcha  du  page, 
le  baisa  tendrement,  lui  dit  avec  douceur  : 

—  Sois  béni,  mon  enfant,  et  se  replaça  à  cô- 
té du  chevalier  ;  alors  Ange  leva  les  yeux  sur 
la  foule  qui  regardait  cette  scène  déchirante 
avec  une  insatiabe  curiosité,  posa  Tune  de  ses 
mains  sur  le  billot,  et  soulevant  de  l'autre  les 
longues  boucles  blondes  qui  couvraient  son  cou, 
il  se  retourna  vers  son  père,  mit  deux  doigts 
sur  ses  lèvres  avec  cette  grâce  enfantine  qui 
était  dans  sa  bella  nature,  lui  envoya  un  der- 
nier baiser,  puis  tomba  sur  ses  genoux,  courba 
la  tète...  et  dit  d'une  voix  ferme  quoique  plei- 
ne de  douceur  : 

—  Frappe!... 

Le  bourreau  recula  d'un  pas...  Une  rumeur 
vive  et  bruyante  s'éleva  dans  la  foule,  toutes 
les  têtes  se  tournèrent  à  la  fois  vers  le  monas- 
tère, Tom-Hill  posa  son  arme  qu'il  avait  sou- 
levée, et  regarda  ce  qui  pouvait  occasioner  ce 
tumulte...  Le  page  seul  ne  bougea  pas. 

—  Grâce...  grâce!  s'écria-t-on  de  toutes 
parts...  Longue  vie  à  Edouard  !..  Gloire  au  roi 
dément!.,  grâce! 

Un  gentilhomme  de  la  maison  du  duc  de 
Clarence  apparut  à  l'angle  de  la  place,  il  était 
il  cheval  et  s'efforçait  de  fendre  la  multitude  en 
agitant  un  papier  au-dessus  de  sa  tète. 

Pierre  de  Lamovge,  aux  premiers  cris  de 
glace,  s'était  élancé  sur  son  fils,  l'avait  relevé 
et  le  tenait  étroitement  embrassé.  Ange  se  rap- 
procha virement  de  son  frère  et  lui  dit  à  voix 
basae: 

'  —  G*est  à  Margaret  que  nous  devons  la  yie. 
J'en  ai  le  pressentiment. 

Avant  qu'Henri  pût  lui  répondre,  le  gentil- 


homme d'York  était  aux  pieds  de  Téchafaud  et 
remettait  au  justicier  un  parchemin  revêtu  du 
sceau  royal.  L'officier  lut  à  haute  voix  : 

a  Voulant  donner  une  preuve  de  notre  clé* 
a  menée,  tout  en  montrant  à  nos  ennemis  que 
a  le  châtiment  suit  de  près  le  crime,  et  prc- 
a  nant  en  pitié  la  jeunesse  du  sire  Ange  de 
a  Lamorge,  nous  lui  faisons  grâce  de  la  peine 
u  de  mort  justement  prononcée  contre  lui,  et 
a  lui  ordonnons  de  sortir  du  royaume...  » 

Signé  Edouard,  ajouta  l'ofTicicr,  en  retour- 
nant involontairement  le  parchemin  comme 
pour  chercher  la  grâce  du  second  condamné. 

Ange  s'attacha  aux  deux  bras  du  chevalier, 
en  s'écriant  : 

—  Je  ne  te  quitterai  pas,  je  ne  veux  pas  de 
leur  pitié  !..  mais  Henri  écarta  doucement  ses 
petites  mains  et  le  rendit  à  son  père,  en  lai 
disant  : 

— Mes  vœux  sont  exaucés,  je  meurs  content.. . 
Fuis,  prenant  le  comte  à  l'écart,  il  ajouta  :  Bé- 
nissez-moi, Monseigneur,  pour  me  pardonner 
de  nouveau  la  sanglante  douleur  que  mon  in- 
gratitude réservait  à  vos  vieux  ans. 

—  J'ai  tout  pardonné,  mon  fils...  prie  Dieu 
qu'il  ait  pitié  de  mon  âme  et  qu'il  l'unisse  à  la 
tienne  dans  sa  glorieuse  éternité  ! 

Le  chevalier  arracha  de  Tun  des  doigts  de 
sa  main  gauche  la  bague  de  Margaret,  et  la  re- 
mettant au  comte,  lui  dit  avec  une  émotion 
touchante  : 

—  Vous  ferez  remettre  ce  bijou  à  mademoi- 
selle de  Rosières  avec  la  lettre  que  vous  avez 
acceptée...  Ayant  reçu  vos  derniers  embrasse- 
ments,  mon  corps  ne  doit  plus  rien  garder  de 
profane.  A  ces  mots  Henri  éloigna  son  père 
avec  tendresse,  baisa  les  pieds  du  crucifix, 
comme  avait  fait  son  frère,  souleva  comme  lui 
les  cheveux  noirs  qui  retombaient  sur  ses  épau- 
les, salua  ses  amis  et  le  peuple  d'un  geste  calme 
et  digne,  s'agenouilla  près  du  billot  et  y  posa 
la  tcte  en  faisant  le  signe  de  la  croix. 

Tom-Hill  s'était  placé  à  juste  distance  du 
condamné,  et  tenait  à  deux  mains  son  arme 
fatale;  tout-à-coup,  on  la  vit  décrire  un  cercle 
rapide,  et  on  l'entendit  retentir  sourdement., 
le  corps  du  chevalier  tomba  du  côté  droit  :  la 
tête  avait  été  séparée  du  tronc  d'un  seul  coup. 
L'un  des  aides  du  bourreau  étendit  un  linceuîl 
noir  sur  le  cadavre  décapité. 


LES  DERNIERS  KERVEN 


555 


Ange  s'était  évanoui  dans  les  bras  de  son 
père.  Le  comte  de  Kcrven  vint  s^agcnouiller 
dans  le  sang  de  son  fils,  et  murmura  quelques 
mots  qu^on  ne  put  pas  entendre.  L^aumônier 
Green  lui  tendit  la  main  et  lui  dit  : 

—  Dieu  reçoit  nos  douleurs  en  expiation  de 
DOS  fautes,  et  nous  punissant  ici-bas,  il  nous 
récompense  au  ciel.  Relevez-vous,  mon  frère, 
et  suivez-moi. 

Le  comte  obéit  à  la  voix  du  prêtre,  et  des- 
cendit la  rampe  après  avoir  jeté  un  regard 
sombre  et  désespéré  autour  de  lui. 

Gomme  Ange,  soutenu  par  son  père,  mettai- 
le  pied  sur  le  dernier  degré  de  la  rampe,  le 
gentilhomme  de  Glarence  lui  dit,  en  le  saluant 
avec  courtoisie  : 

—  Son  Altesse  le  duc  de  Glarence  m^a  or- 
donné de  vous  conduire  à  Westminster,  sur-les 
champ. 

—  Cest  encore  quelque  trahison  méditée, 
ajouta  le  comte  à  voix  basse,  en  s*adrcssant  à 
Pierre  de  Lamorge  ;  ne  quitte  pas  ton  fils,  mais 
dans  deux  heures,  à  la  nuit  tombante,  trouve- 
toi  au  rendez-vous  ;  adieu  ! 

LE  SECRET. 

Pendant  que  le  dernier  des  Kervcn  expirait 
sur  réchafaud  de  Black-Friars,  et  que  les  re- 
ligieux du  monastère  recevaient  son  corps  mu- 
tilé, les  habitants  de  Westminster,  fatigués  de 
leur,  nuit  joyeuse,  se  reposaient  encore  en  rê- 
vant au  plaisir.  Le  palais  qui,  la  veille,  avait 
été  si  animé,  si  éclairé,  était  seul  paisible  et 
silencieux  au  sein  de  la  ville  agitée.  Les  fenê- 
tres des  appartements  royaux  étaient  fermées, 
«t  la  cour  semblait  attendre  le  réveil  de  son 
maître  pour  reprendre  sa  vie  bruyante. 

En  tournant  l'angle  sud  de  Tabbaye  iie  West- 
minster, on  arrivait  à  un  pavillon  gothique 
d'un  dessin  élégant  et  riche  qui  joignait  ce 
palais  au  célèbre  monastère;  et  qui  était  habité 
par  la  première  dame  d'honneur  de  la  reine  Eli- 
sabeth. Ce  pavillon  s'ouvrait  sur  un  charmant 
jardin  semé  de  fleurs  et  ombragé  par  des  aca- 
cias qui  mêlaient  leurs  parfums  aux  senteurs 
cuibaumées  des  parterres.  Deux  allées  sablées 
conduisaient,  en  se  tordant  au  milieu  du  gazon, 
de  la  grille  d'enceinte  générale  à  un  gracieux 
perron,  où  le  ciseau  du  sculpteur  s'était  surpas- 
se. Quatre  fenêtres  donnaient  sur  la  face  du 


jardin,  et  deux  sveltes  tourelles  encadraient  le 
corps  de  logis  dans  leur  simplicité  régulière. 
Le  plus  profond  silence  planait  sur  le  pavillon» 
sur  le  jardin  et  sur  les  bâtiments  voisins  ;  les 
épais  rideaux  de  damas  qui  garnissaient  les 
vitraux  ne  laissaient  rien  voir  au  dedans;  et,  à 
regarder  cette  habitation  délicieuse,  au  mo- 
ment où  le  crépuscule  s'ofTace,  où  la  nuit  ga- 
gne, on  l'eût  prise  pour  la  résidence  de  quel- 
que fée  amoureuse  du  silence  et  de  la  solitude. 
Après  avoir  gravi  les  marches  faciles  du  per- 
ron et  poussé  une  petite  porte  en  bois  de  chê- 
ne découpée  à  jour  et  taillée  en  relief,  on  pé- 
nétrait dans  un  vestibule  tendu  de  riches  ta- 
pisseries, orné  de  vases  remplis  de  fleurs,  et 
qui  conduisait  à  l'escalier  des  appartements 
réservés. 

C'est  dans  l'un  de  ces  appartements  que  nous 
voulons  amener  le  lecteur;  soulevons  une  dou- 
ble portière  en  velours,  et  nous  verrons  Jeanne 
et  Margaret  toujours  belles,  toujours  unies,  tou 
jours  les  mêmes.  La  marquise  de  Courtenay  se 
penchait  souvent  vers  son  amie  pour  baiser 
son  doux  visage,  et  ses  paroles  avaient  plus  de 
vivacité,  plus  d'énergie,  plus  de  gaîté  que  celles 
de  la  comtesse  qu'elle  semblait  gronder,  mais 
de  cette  façon  caressante  que  nous  prenons 
dans  la  plus  tendre  intimité. 

Après  un  long  silence  qui  régna  entre  les 
deux  amies,  Jeanne  prit  un  air  rieur  qui  la 
rendait  ravissante  et  dit  à  mademoiselle  de 
Rosières  : 

—  Je  n'approuve  pas  cette  toilette,  chère 
sœur,  et  je  te  prédis  que  tu  deviendras  coquet- 
te, si  tu  ne  l'es  déjà. 

Margaret  leva  ses  regards  sur  ceux  de  la  mar- 
quise, et,  rencontrant  l'expresion  de  bonté 
qui  les  animaient,  elle  les  baissa  aussitôt  avec 
calme  et  tristesse. 

—  Ma  prédiction  t'effarouche,  mais  elle  n'en 
est  pas  moins  prophétique.  Dis-moi  si  ce  n'est 
pas  folie  de  se  mettre  en  deuil,  un  jour  comme 
celui-ci,  à  moins  que  ce  ne  soit  par  coquetterie, 
parce  que  cette  robe  noire,  parce  que  ces  bra- 
celets de  jais,  parce  que  ces  festons  vous  vont 
à  merveille,  petite  rusée. 

Margaret  porta  son  mouchoir  à  ses  yeux»  et 
poussa  un  soupir  qu'étouffa  un  sanglot.        * 

—  Tu  pleures,  chère  enfant  l  tu  pleures  ! 
Mais  pourquoi  ce  chagrin  ?  Ne  suis-je  plus  ton 


LES  DERNIERS  KERVBN 


5b6 

amie  et  ta  sœur  ?  Ne  me  confieras-tn  que  la  ; 
moitié  de  tes  pensées  ?  Margarct,  ma  bien- 
aiméc,  réponds?  Je  sens  battre  mon  cœur  avec 
violence,  tu  souffres.  Qu*as-tut  tes  mains  sont 
hri^lantcs. 

—  Oui,  je  souff're  ;  mais  ne  t'inquiète  pas, 
ma  sœur...  Je  suis  une  pauvre  folle,  je  suis 
sans  doute  ingrate  envers  Dieu  qui,  aujour- 
d'hui m'a  comblée.  Cependant,  je  l'ai  bien  re- 
mercié; j'ai  tant  prié  aujourd'hui,  là....  aux 
pieds  de  ce  Christ,  depuis  ma  sortie  du  bal 
jusqu'à  ce  moment,  que  mes  genoux  en  étaient 
brisés,  mon  cœur  gonflé,  mes  lèvres  trem- 
blantes. 

—  Eh  bien  !  il  faut  se  résigner,  mon  enfant  ; 
nulle  séparation  n'est  étemelle. 

—  Hélas!  au  moment  d'entrer  dans  cette 
éternité  dont  tu  parles,  les  cœura  les  plus  fer- 
vents se  troublent,  les  âmes  les  plus  pieuses 
hésitent 

—  Qui  te  parle  de  l'éternité  t  chère  Marga- 
rct... Tu  m'effraies  avec  tes  mots  sinistres,  tou- 
jours suivis  de  pleurs....  Viens  au  jardin,  le 
grand  air  changera  tes  idées  sombres.,..  Et 
d'abord,  causons  plus  galmeftt,  le  veux-tu  ? 

—  Le  jour  nous  fait  ses  adieux.  Dieu  te  pro- 
tège, petite  sœur,  car  il  t'a  tout  donné  aujour- 
d'hui, il  a  mis  la  nature  en  fête  pour  toi  !  Ce 
n'est  pas  encore  comme  cela  que  je  veux  te 
voir  sourire,  il  y  a  trop  d'amertume  sur  tes  lè- 
vres! Regarde  ces  jolis  oiseaux  qui  se  posent 
deux  à  deux  sous  les  feuilles,  ne  te  disent-ils 
pas  que  tu  es  la  plus  heureuse  des  femmes. 

—  La  mort  doit  être  affreuse  lorsqu'elle 
nous  surprend  dans  l'un  de  ces  jours  magni- 
fiques, quand  le  ciel  est  bleu,  quand  la  terre 
est  fleurie.  L'âme  doit  alors  regretter  le  mon- 
de, et  pleurer  quelque  espérance  subitement 
flétrie. 

"•  —  Assez,  dit  la  marquise,  ces  paroles  sont 
impies,  ma  sœur,  et  Dieu  te  punirfi  si  tu  con- 
tinues. Je  ne  veux  pas  te  gronde  plus  long- 
temps, belle  affligée,  approchez-vous  de  moi, 
plus  près  encore...  là...  Donnez-moi  ces  deux 
mains  blanches,  et  au  lieu  d'inventer  des  su- 
jets sinistres,  racontez-moi  ce  que  vous  savez.. 
Ce  «ecret  fameux  dont  je  n'ai  pas  le  dernier 
moi...  Vraiment,  hier,  j'ai  failli  te  trahir.  Oui, 
je  ne  pouvais  résister  aux  dédains  de  M.  de 
Lamorge;  ses  soupçons  m'épouvantaient,  et 


j'étais  prête  à  lui  dire  tout  ce  que  tu  m'as  déjà 
confié,  lorsqu'il  a  disparu  tout-à-coup, 
^  Malheureuse  !  tu  pouvais  nous  perdre  ! 

—  J'étais  sûre  de  mon  confident  comme  de 
moi-  même.  Mais  voici  le  moment  de  me  tout 
raconter.  Nous  sommes  seules,  nous  avons  le 
temps  nécessaire... 

—  Quelle  heure  est-il  ?  demanda  vivement 
Margaret, 

—  11  fait  nuit  à  huit  heures. 

—  Huit  heures  !...  0  mon  Dieu,  mon  Dieu!.. 
Jeanne,  si  tu  m'as  jamais  donné  autant  d'affec- 
tion que  j'en  ai  pour  toi,  ne  me  refuse  pas  une 
grâce. 

—  Parle  vite,  je  te  promets  tout  d'avance  ; 
mais  tu  me  fais  trembler,  que  te  faut-il? 

—  Jeanne,  il  me  faut.. .  Je  voudrais  d*abord 
avoir  un  prêtre. 

—  Un  prêtre  !  s'écria  la  marquise....  Et 
pourquoi  ? 

—  Après  tant  de  tortures,  tant  d'angoisses, 
tant  de  vicissitudes,  je  sens  que  mon  âme  a 
besoin  de  l'absolution  divine,  et  mon  corps  de 
la  pénitence  1  si  je  venais  à  mourir  subitement, 
par  hasard....  je  serais  indigne,  sans  doute, 
de  paraître  dçvant  Dieu,  et  c'est  cette  pensée 
qui  me  rend  rêveuse  et  qui  m'attriste. 

—  Tu  te  trompes,  Margarct..  mais  sache» 
que  je  ne  te  perdrai  pas  de  vue,  et  que  tu  seras 
obligée  de  m'ouvrir  ton  cœur,  malgré  toi.  Et 
quelle  est  la  seconde  fayeur  que  ti;  implores? 

—  Elle  est  moins  grande  que  la  première  ; 
je  te  chargerai  de  faire  parvenir  une  lettre  que 
j'écrirai  après  avoir  vu  le  prêtre. 

—  Et  ces  deux  conditions  remplies,  tu  m'a|>> 
prendras  tout  ? 

—  le  të  dirai  tout«.  Mais  je  t'en  supplie, 
amie,  hâte-toi... 

Jeanne  se  leva,  et,  jetant  un  regard  dans  le 
jardin,  elle  poussa  un  cri  de  surprise  qui  tira 
Margaret  de  son  abattement. 

—  Décidément,  ma  chérie,  tu  n'as  qu'à  cx^ 
primer  un  désir  pour  être  obéie,  je  crois  rebon- 
naître  sous  ce  platane,  en  dehors  de  la  grille, 
les  deux  bons  pèlerins  d'Amboise. 

—  Est-ce  vrai  ?  s'écria  la  comtesse  0  dk)Ii 
Dieu  !  que  vous  êtes  bon  !  vous  m'avei  vrai- 
ment comblée.  Jeanne,  mon  amie,  fais-les  ap- 
peler, vite,  ne  perds  pas  on  instant,  ils  poar- 


LES  DERNIERS  KERVEN 


Oui 


raient  8*éIoigner,  dis  qu*on  les  introduise 
aussitôt...  Non,  fais  mieux  ;  vas  leur  ouvrir  la 
f^rille  toi-même,  fais-les  passer  par  le  petit  es- 
calier ;  je  préfère  qu'on  ne  les  voie  pas  entrer  ; 
cours,  je  t'attends. 

La  marquise  sortit  sans  répondre,  et  pen- 
dant qu'elle  introduisait  le  comte  et  le  sire  de 
Lamorge  dans  le  jardin,  Margaret  essuya  des 
larmes  qu'elle  s'était  efTorcée  de  contenir  de- 
vant sa  sœur.  Jeanne  entra  suivie  de  deux 
vieillards  ;  Pierre  de  Lamorge  resta  près  de 
la  portière,  le  comte  s'avança  d'un  pas  ferme 
au  milieu  de  la  chambre,  Margaret  se  leva 
de  son  fauteuil,  pendant  que  la  marquise,  un 
peu  à  l'écart,  portait  alternativement  ses  re- 
gards sur  les  trois  personnages  ;  sans  s'expli- 
quer les  battements  violents  de  son  propre 
cœur. 

—  Mon  père,  dit  Margaret,  la  Providence 
vous  a  conduit  par  la  main  jusqu'à  moi  au  mo- 
ment où  tous  mes  vœux  vous  appelaient.  J*ai 
l'âme  chargée  de  péchés  ;  voulez-vous  m'cn- 
tendre  et  m'assister? 

—  La  Providence  est  toujours  admirable  en 
ses  arrêts...  je  suis  à  votre  disposition. 

—  Pendant  que  vous  me  prêterez  votre  at- 
tention et  me  donnerez  vos  pieux  conseils,  la 
marquise  de  Courtenay,  qui  est  ma  meilleure 
amie,  et  que  vous  connaissez,  se  tiendra  dans 
le  salon  voisin  avec  le  révérend  père  qui  vous 
accompagne. 

Le  comte  fit  signe  à  son  vieil  écuyer  de  sor- 
tir; Jeanne  le  suivit:  après  avoir  allumé  une 
lampe  d'argent  à  une  veilleuse  qui  servait  aux 
parfums,  Mai^aret  ferma  la  fenêtre,  abattit  les 
rideaux,  et  lorsqu'elle  se  retourna  vers  son 
confesseur,  elle  se  sentit  fascinée  par  son  re- 
gard fixe  et  sévère.  Le  comte  avait  rejeté  der- 
rière lui  son  capuce  ;  ses  cheveux  blancs  et  sa 
barbe  vénérable  rendaient  à  sa  physionomie 
toute  la  mâle  expression  que  nous  lui  avons 
connue.  Son  corps  était  droit  et  immobile,  son 
front  paraissait  voilé  ;  toute  sa  personne  était 
revêtue  d'une  apparence  de  froideur  et  d'insen- 
sibilité inexprimables ,  les  paroles  se  glacèrent 
sur  les  lèvres  de  Margaret,  elle  baissa  les  yeux 
d'abord...  puis,  rappelant  son  courage,  elle 
murmura  à  voix  basse  : 

^  Avant  tout,  mon  père,  parlez-moi  de  lui... 
vous  l'avez  sans  doute  vu  ? 


Le  comte  porta  la  main  à  sa  poitrine,  pré- 
senta la  lettre  et  la  bague  de  son  fils  à  made- 
moiselle de  Rosières  et  lui  dit  ; 

— •  Je  suis  chargé  de  vous  remettre  cela, 
prenez  et  lisez. 

—  Une  lettre  !  oh  bonheur  !  bonheur  !  une 
lettre!  Soyez  béni,  mon  père.  Mais  pourquoi 
cette  bague?  je  tremble...  expliquez-moi... 

—  Lisez,  répondit  le  comte,  en  accompagnant 
ce  mot  d'un  sourire  ironique  qui  fit  reculer 
Margaret. 

Le  visage  de  la  malheureuse  fille,  que  la 
surprise  avait  d'abord  légèrement  animé,  se  dé- 
colora peu  à  peu  et  reprit  cette  blanche  pâleur 
que  donnent  la  soufl'rance  et  l'effroi.  Elle  de- 
meura sous  le  poids  d'un  horrible  pressenti- 
ment; sa  pensée  unie  à  son  corps  s'afiaissa,  sa 
belle  âme  et  sa  tète  ravissante  semblèrent  s'in- 
cliner à  la  fois  ;  mais  l'âme  était  trop  pure 
pour  ne  pas  se  relever  la  première.  Prenant 
des  forces  dans  son  innocence,  dans  sa  vertu, 
la  comtesse  ouvrit  les  yeux  et  fixa  leurs  rayons 
ardents  sur  ie  sire  de  Kerven,  qui  leur  opposa 
son  calme  glacial.  Mademoiselle  de  Rosières 
interrogeait  avec  angoisse  et  terreur;  avec 
prière  et  ferveur  :  le  comte,  immobile  et  muet, 
sévère  et  inébranlable,  repoussait  toute  prière, 
refusait  toute  réponse.  C'était  le  désespoir  age- 
nouillé près  d'un  tombeau  1 

Après  un  court  silence  qui  succéda  au  der- 
nier mot  du  comte,  Margaret  s'approcha  de  la 
lampe,  baisa  tendrement  la  bague  du  chevalier, 
et  ouvrit  la  lettre.  Le  comte  fit  un  pas  en  avant, 
et  un  sourire  amer  glissa  sur  ses  lèvres.  A  la 
lecture  des  premiers  mots,  les  mains  de  made- 
moiselle de  Rosières  tremblèrent  violemment, 
les  battements  de  son  cœur  se  trahirent  aux 
mouvements  précipités  de  sa  gorge,  ses  yeux 
s'obscurcirent,  et  deux  sillons  de  larmes  traver- 
sèrent ses  joues  qu'ils  inondèrent.  Elle  répétait 
tout  haut,  d'une  voix  étouffée,  les  reproches 
les  plus  sanglants  qui  lui  étaient  adressés  ;  elle 
offrait  à  Dieu,  comme  un  martyr,  les  offenses 
qui  la  frappaient  au  cœur. 

—  C'est  moi  qui  te  pardonne,  Henri,  s'écria-»- 
elle  après  avoir  lu  la  dernière  pensée  du  che- 
valier; car  tu  as  pu  douter  de  ma  gloire.  Ccst 
moi  qui  te  pardonne ,  ami  qui  m'as  outragée. 

I     Puis,  se  tournant  vers  le  comte  avec  dignité^ 


5od 


LES  DERNIERS  KERVEN 


cïie  présenta  la  lettre  an  feu  de  la  lampe,  et 
ajouta  : 

—  Mon  père,  je  brûle  ces  lignes  cruelles  au- 
tant qu'injustes»  parce  qu'elles  sont  indignes 
de  mon  seigneur  et  maître  de  Rcrven.  Je  ne 
veux  pas  qu'il  reste  vestige  de  sa  première  ac- 
tion coupable.  Les  hommes,  si  grands,  si  gé- 
néreux qu'ils  soient,  n'ont  pas  notre  délicatess 

infinie,  notre  résignation  surtout;  ils  affron- 
tent la  mort  avec  audace  et  n'ont  pas  le  courage  de 
l'attendre  sans  blasphémer  .En  écrivant  ce  billet, 
quelques  heures  avant  de  marcher  à  l'échafaud, 
le  chevalier  a  blasphémé  contre  le  plus  saint 
amour,  il  a  méconnu  sa  fiancée  !  Je  vous  char- 
ge d'adoucir  ses  remords,  en  lui  rapportant 
que  non-seulf'mcnt  je  lui  pardonne  son  erreur, 
mais  que  je  l'aime  de  ce  même  cœur  qui  fut  et 
sera  sans  reproche. 

Le  comte  fit  un  mouvement  de  surprise  et 
d'impatience,  puis  ses  traits  redevinrent  froids 
et  impassibles. 

«—  Quant  à  cette  bague,  reprit  Margaret, 
puisqu'il  n'a  pas  su  la  garder  jusqu'à  la  mort, 
ma  main  lui  sera  plus  ûdèle,  et  ce  sera  moi  qui 
la  porterai  jusqu'à  mon  dernier  soupir. 

Le  comte  tressaillit  de  nouveau,  regarda  fixe- 
ment mademoiselle  de  Rosières,  et  baissa  les 
yeux  devant  son  noble  maintien. 

—  A  quelle  heure  du  jour  avez-vous  quitté 
lesprisonniers?  demanda  Margarct. 

— -  A  six  heures. 

—  A  six  heures,  et  où  vous  ètes-vous  sépa- 
rés? 

—  Sur  l'échafaud  ! 

—  Et  où  est  allé  le  chevalier  î 

—  Au  cieil. 

Blargaret  saisit  le  comte  par  le  bras  avec 
frayeur  et  le  regarda,  les  yeux  hagards,  sans 
pouvoir  articuler  un  seul  mot. 

—  Je  dis,  reprit  le  comte,  en  la  repoussant 
violemment,  que  le  chevalier  de  Kcrven  est 
mort,  et  qu'avant  de  poser  sa  tôte  sur  le  billot. 
Il  m'a  remis  cette  bague  pour  vous,  femme  sans 
cœur  et  sansàmc! 

Mademoiselle  de  Rosières  était  tombée  éva- 
nonie  aux  pieds  d'un  fauteuil,  en  poussant  un 
cri  déchirant.  La  marquise  de  Gourtenay  accou- 
rut de  la  chambre  voisine,  Pierre  de  Lamorge 
s'appuya  contre  la  porte,  croisa  les  bras,  et  se 


posa  en  sentinelle  sans  paraître  s^inqutétcr  de 
la  scène  qui  se  passait  sous  ses  yeux. 

Jeanne,  agenouillée  près  de  Margaret,  la  te- 
nait embrassée  et  lui  prodiguait  tous  ses  i*m% 
pour  la  ranimer,  elle  s'était  souvent  retournée 
vers  le  comte  pour  réclamer  son  assistance,  et 
n'avait  jamais  rencontré  que  son  insensible  di'v 
dain,  que  son  visage  de  marbre  et  son  sourire 
désespérant.  Mademoiselle  de  Rosières,  rappe- 
lée à  la  vie  par  sa  sœur,  ouvrit  les  yeux  et  ks 
referma  aussitôt  comme  ssils  eussent  été  blessés 
par  un  spectacle  plein  d'épouvante.  Alors  le  sire 
de  Kerven  vint  à  elle,  la  prit  par  le  bras,  la  sou- 
leva et  la  plaçant  dans  un  fauteuil,  lui  dit  : 

—  Faites-moi  grâce  de  vos  feintes,  liIadam^ 
les  évanouissements  et  les  larmes  ne  trompent 
pas  un  vieillard  blasé  à  ces  sortes  d'artifices  ; 
j^ai  peu  de  temps  à  vous  donner,  et  ce  serait 
le  perdre  que  d'attendre  patiemment  la  fin  de 
vos  stratagèmes. 

—  Qui  ètes-vous  pour  oser  parler  ainsi?  de- 
manda la  marquise  indignée. 

—  Qui  je  suis!  s'écria  le  comte  sourdement^ 
et  que  vous  importe  ?  Je  suis  le  vengeur  de  t(^ 
victimes;  j*apporte  le  châtiment  au  crime;  et 
qui  ètes-vous,  comtesse  de  Rosières,  pour  avoir 
osé  profaner  les  sentiments  les  plus  purs,  pour 
avoir  flétri  l'âme  la  plus  noble,  pour  avoir  trahi 
les  serments  les  plus  sacrés,  et  fait  couler  le 
sangle  plus  innocent?  Qui  ètes-vous? 

—  Je  suis  une  pauvre  femme  qui  n^attend 
plus  rien  ici-bas  que  la  mort,  murmura  Marga- 
ret,  et  qui  l'appelle  à  grands  cris. 

—  Eh  bien,  vous  serez  exaucée...  faites  vos 
prières...  je  vous  donne  un  quart-d'^hevre,  ré- 
pondit froidement  le  comte,  et  il  tira  un  poi- 
gnard de  sa  ceinture. 

Jeanne  se  redressa  brusquement  et  s^écria  : 

—  Vous  ne  commettrez -pas  ce  crime...  voi2> 
ne  le  commettrez  pas. 

Et  elle  tomba  aux  genoux  du  comte  les  znaios 
jointes. 

—  Vous  avez  un  quart-d^heure;  j^att?nds. 
répéta  le  seigneur  de  Kerven,  sans  dai^tr  re- 
garder la  suppliante  qui  courut  au  sire  de  La- 
morge, et  le  trouva  muet  et  immobile  comnii 
son  maître.  Elle  voulut  ouvrir  la  fenêtre,  mai^ 
le  comte  l'arrêta  d'une  main  nerveuse  en  loi 
disant  : 

—  Au  moindre  éclat,  vous  tombez  mortes 


LES  DERNIER  KERVEN 


ijoo 


toutes  les  deux  ;  je  vous  le  répète,  priez  ;  j'at- 
tends. 

—  Jeanne,  ma  sœur,  dit  Margaret,  calrae- 
toi,  la  mort  est  un  bienrait  pour  moi  ;  tu  as 
souvent  lu  dans  mon  cœur,  et  tu  sais  que  mon 
supplice  le  plus  horrible  serait  de  vivre  après 
mon  Henri  bien-aimé.  Les  menaces  de  cet  hom- 
me ne  m'épouvantent  pas:  elles  vont  m'épargner 
un  crime  et  me  font  supporter  avec  courage 
une  douleur  qui  m'anéantirait  si  je  devais  sur- 
vivre à  mon  amour.  Oh  !  mon  chevalier,  noble 
ami  !  je  ne  t'accuse  pas  de  cette  odieuse  ven- 
geance qu'on  s'apprête  ii  t'olTrir  ;  non,  tu  n'as 
pas  voulu,  en  rendant  à  Dieu  ta  belle  àme,  que 
mon  sang  se  mêlât  au  tien  !  tu  as  dû  penser, 
au  contraire,  que  mon  dernier  soupir  répondrait 
à  ton  supplice.  Si  mon  fatal  aveuglement  a  fait 
tomber  ta  tête,  j'ai  hâte  à  mon  tour  de  te  re- 
joindre dans  rciernité... 

Le  comte  s'accouda  contre  la  fenêtre  et  garda 
un  profond  silence. 

—  Écoute,  Jeanne,  ma  pauvre  sœur,  reçois 
la  confidence  de  mon  secret,  afîn  que  ma  tombe 
soit  sacrée  pour  toi  ;  je  vais  parler  sans  peur 
et  sans  trouble,  afin  que  ces  hommes  sachent 
ce  qu'était  la  fiancée  d'Henri,  ce  qu'est  la  fille 
malheureuse  de  la  duchesse  de  Sevem. 

—  Le  temps  se  passe,  dit  le  comte,  le  temps 
se  passe. 

—  Je  t'avais  promis  un  aVeu^  reprit  Marga- 
ret, le  voici  :  lorsque  le  lâche  Clarence  entra 
dans  notre  cachot  de  la  Tour,  il  me  parla  long- 
temps à  voix  basse,  et  tu  me  vis  le  repousser 
souvent  ;  puis  enfin  nous  sortîmes  tous  les  trois 
de  la  forteresse  pour  venir  habiter  ce  palais.  Le 
duc  avait  assuré  à  la  nouvelle  dame  d'honneur 
de  la  reine  Elisabeth  la  grâce  des  deux  prison- 
niers. J'étais  cette  dame  d'honneur.  J'avais  ac- 
cepte une  pareille  infamie,  pour  sauver  le  che- 
valier et  son  page.  Jusqu'à  présent,  je  ne  t'ap- 
prends rien. 

—  Mensonge  insigne,  dit  le  comte. 

—  Mais  Clarence  n'avait  pas  borné  son  infa- 
mie à  ce  seul  sacrifice  de  ma  loyauté  et  de  mon 
amour  pour  l'auguste  captive  ;  ce  monstre  avait 
sur  moi  des  vues  plus  criminelles.  Ne  pouvant 
détourner  mon  cœur  de  sa  sainte  affection  pour 
mon  fiancé,  il  n'a  pas  craint  d'employer  la  ruse 
pour  triompher  de  ma  gloire.  11  a  mis  la  vie  des 
deux  prisonniers  au  prix  de  mon  honneur,  il 


m'a  montré  l'arrêt  de  leur  condarr nation,  il 
m'a  montré  leurs  lettres  de  grâce.  Je  n'avais 
qu'un  jour  pour  me  décider...  qu'un  jour... 
oh  !  Jeanne,  ma  pauvre  sœur,  mon  cœur  était 
rempli  d'un  amour  si  pur,  si  dévoué,  si  saint! 

—  Profanation  !  murmura  encore  le  comte. 

—  J'ai  tout  accepté. 

—  Oh  !  s'écria  la  marquise  épouvantée. 

—  Rassure-toi,  chère  sœur,  la  fiancée  es; 
sans  tache.  J'ai  longtemps  hésité  dans  la  lutte 
affreuse  que  se  livraient  tous  mes  sentiments. 
L'amante  désespérée  invoquait  le  noble  sang 
des  Severn... 

—  Noble  sang  des  Severn  !  répéta  ironique- 
ment le  comte. 

—  Et  le  souvenir  de  ma  vieille  famille,  con- 
tinua Margaret  sans  s'occuper  de  son  interrup- 
teur, me  défendait  de  dégénérer.  Dieu  qui 
prend  pitié  du  désespoir,  m'envoya  une  pen- 
sée rapide  qui  jaillit  comme  un  trait  de  lu- 
mière. La  mort  m'apparut  rayonnante  de  pres- 
tiges, je  me  réfugiai  sans  peur  entre  ses  bras, 
et  je  crus  entendre  la  voix  douce  de  mon  bon 
ange  qui  me  disait  :  Pour  les  sauver,  H  faut 
mourir U.,  Tacceptai  donc  l'infâme  marché  de 
ce  duc  infâme  ;  je  convins  avec  lui,  froide- 
ment, de  lui  appartenir,  d'être  son  bien,  son 
esclave,  du  moment  où  la  clémence  royale  au- 
rait délivré  mon  bien-aimé.  Jeanne,  il  m'a  fallu 
supporter  toutes  les  hontes  que  tu  as  si  gé- 
néreusement partagées  avec  moi,  il  a  fallu 
assister  à  cette  fête»  sourire  à  la  foule,  plaire 
aux  courtisans,  charmer  mes  bourreaux,  te 
disputer  le  prix  de  la  beauté,  de  la  grâce,  de 
l'élégance,  dans  cette  cour  c^dieuse  où  mon 
âme  était  comme  en  enfer.  Surveillée  à  chaque 
pas*épiée  à  chaque  mot  ;  prévenue  qu'un  signe, 
qu'une  parole,  qu'une  démarche  renverse- 
raient mes  espérances  et  feraient  tomber  la  tète 
chérie  pour  laquelle  je  donnais  ma  vie  avec 
courage  et  joie,  je  me  suis  fait  mon  propre  ty- 
ran, j'ai  dévoré  des  larmes  brûlantes  dans  ma 
solitude,  j'ai  gonflé  mon  cœur  de  soupirs,  j'ai 
caché  mes  douleurs,  mes  angoisses,  mes  pro- 
jets pour  ne  pas  rencontrer  tes  résistances. 
J'ai  lu  les  lettres  de  mon  fiancé,  j'ai  enseveli 
ses  pensées  dans  mon  âme,  j'ai  mouillé  de 
pleurs  tous  les  mots  sacrés  qu'il  avait  écrits^ 
j'ai  béni  sa  constance  et  sa  grandeur,  je  me 
suis  imposé  un  silence  qui  était  une  torture  bi- 


500 


LES  DERNIERS  KERVEN 


deuse  pour  ma  tendresse,  et,  dan^  mon  dévou* 
roent,  dans  mes  chagrins,  Je  priais  le  ciel  d*a- 
vancer  Theure  de  ma  mort,  qui  devait  êtreeelle 
(le  sa  délivrance. 

—  Oh  !  grand  Dieu  !  s'écria,  Jeanne,  vous 
l*entendcz,  mon  père...  A  genoux,  tombez  à 
genoux  devant  cette  femme,  devant  ce  bel  ange 
du  seigneur  que  vous  servez. 

—  Mensonge  et  stratagème,  répondit  le  com- 
te avec  calme  et  indilTérence.  Pierre  de  Lamor- 
ge  passa  ses  deux  mains  sur  ses  yeux. 

—  J'avais  donc  préparé  aujourd'hui  ce  cof- 
fret d'ébène,  et  je  devais  te  faire  prier  de  le  faire  j 
parvenir  au  chevalier  de  Kerven.  Tavais  pré- 
paré cette  coupe  que  voilà  ;  en  la  touchant  de 
mes  lèvres,  j'aurais  été  délivrée  de  Clarence  et 
j'aurais  rendu  la  vierge  à  ses  serments. 

<—  Le  quart-d'heurjs  est  passé.  Madame,  dit 
le  comte,  et  il  s'appuya  sur  la  table,  son  poi- 
gnard à  la  main.  Jeanne  se  jeta  au  devant  de 
lui.  Margaret  l'attira  doucement  sur  son  cœur 

—  Dans  quelques  instants  le  duc  se  présen- 
tera pour  réclamer  son  esclave  ;  qu'il  te  trouve 
priant  Dieu  pour  mon  âme  chère  sœur. 

—  Est-ce  fini  ?  dit  le  comte. 

—  Donne-moi  mon  chapelet,  reprit  Made- 
moiselle de  Rosières  ;  quand  ma  mère  mourut, 
elle  m'ordanna  de  le  placer  sur  sa  poitrine,  je 
veux  mourir  comme  elle... 

—  0  monseigneur  !  s'écria  le  sire  de  Lamor- 
ge,  c'est  le  chapelet  de  Windsor. 

—  Qui  étes-vous  donc?  interrompit  Jeanne 
vivement...  et  qu i  s'appelle  monseigneur,  ici? 

—  Quel  que  soit  votre  nom,  reprit  Marga- 
ret, je  vous  remets  ce  coffret,  vous  le  porterez 
au  comte  de  Kerven  et  lui  direz  que  j'avais 
reçu  Tordre  et  fait  serment  de  ne  l'ouvrir  qu'à 
sa  mort,  et  de  ne  me  marier  qu'après  avoir  lu 
les  papiers  qu'il  renferme... J'ai  obéi  à  ma  mère 
expirante,  et  cette  obéissance  m'a  ravi  tout 
mon  bonheur...  maintenant  voilà  mon  sein.... 
courage...! 

Le  comte  s'avança.. .  Jeanne  se  jeta  &  ses  ge- 
noux, Pierre  de  Lamorge  joignit  les  mains,  un 
silence  terrible  régna  tout^-à-coup  dans  l'ap- 
partement, Margaret  porta  la  bague  du  che- 
valier à  ses  lèvres  et  attendit  le  coup  mortel. 

Le  comte  hésita,  se  troubla  et  n'eut  pas  la 
force  de  frapper  ;  sa  main  retomba  d'elle-mê- 
me ;  il  détourna  la  vue,  jeta  les  yeux  sur  le 


coffret  d'ébène  qui  était  à  sa  portée,  puis  s'en 
emparant  avec  vivacité,  il  le  heurta  de  son 
poignard  et  le  brisa  d'un  seul  coup. 

—  Sacrilège  !  s'écria  Margaret,  sacrilège  ! 
cette  boite  appartient  au  seigneur  de  Kerven. 

—  Je  suis  le  comte  de  Kerven^  répondit  lo 
vieillard  d'une  voix  sombre  et  tremblante  :  et 
il  fouilla  timidement  dans  le  coffret. 

Jeanne  et  Margaret  attérées  se  prirent  par 
la  main  et  s'appuyèrent  l'une  sur  l'autre,  le 
brave  intendant  leur  dit  à  voix  basse  ;  vous 
êtes  sauvées. 

Margaret  le  regarda  douloureusement,  com- 
me pour  lui  dire  ;  mon  salut  est  dans  la  tombe. 

Après  un  moment  d'hésitation,  le  comte  tira 
du  coffret  un  riche  médaillon,  et  ne  put  répri- 
mer un  mouvement  de  surprise  en  reconnais- 
sant sa  propre  image  dans  les  traits  d'un  jeu- 
ne cavalier  costumé  selon  la  mode  des  premiè- 
res années  du  règne  d'Henri  VI.  Il  considéra 
longtemps  cette  peinture,  leva  les  yeux,  les 
arrêta  sur  Margaret,  et  posant  une  seconde 
fois  la  main  au  fond  de  la  boite,  il  s'approcha 
brusquement  de  la  lampe  pour  examiner  deux 
paquets  en  parchemin,  fermés  aux  armes  de 
la  duchesse  de  Severn  ;  le  plus  gros  des  deux 
n'avait  aucune  suscription,  mais  portait  une 
croix  tracée  à  l'encre  rouge,  l'autre  était  adres- 
sé à  mademoiselle  de  Rosières  Severn.  Le  comte 
après  l'avoir  minutieusement  contemplé,  l'of- 
frit à  Margaret  en  lui  disant  : 

—  Cest  pour  vous. 

—  Je  ne  violerai  pas  mes  serments,  répon- 
dit la  noble  fille  ;  que  monseigneur  de  Kerven 
lise  lui-même. 

Le  comte  devint  plus  pâle  encore^  jeta  au- 
tour de  lui  un  regard  timide  et  un  sourire 
amer,  puis,  brisant  les  cachets  du  parchemin, 
il  commença  la  lecture  de  la  lettre  qu'il  enve- 
loppait. 

Dès  les  premières  lignes  de  l'écrit  mysté- 
rieux, Jeanne,  mademoiselle  de  Rosières  et  le 
sire  de  Lamorge  virent  le  comte  tressaillir  ;  la 
lettre  tremblait  dans  ses  mains  agitées,  ses 
yeux  se  couvrirent  d'une  rougeur  subite,  et 
son  émotion  devint  telle,  qu'il  fut  obligé  de 
s'arrêter.  Pendant  cette  pause,  le  malhcureus 
père  leva  les  yeux  au  ciel  et  demeura  quclquci 
instants  comme  en  prière,  puis  deux  grosses 
larmes  longtemps  contenues  se  firent  jour  ei 


toailwrciit  sur  k  papier  ;  ce  fut  alors  camim' 
UQ  signal  qui  jcla  les  trois  tënioins  de  celte 
sccDË  toueltantc  aux  pieds  du  vieillard.  Pierre 
cmbrassaii  les  genoux  de  son  maître,  Jeanne 
baisait  sa  robe,  Margaret  bénissait  le  nom  de  sa 
mère  qu'elle  invoquait  pour  ràrncde  sou  amant. 
Le  comte  les  regarda,  mais  ses  yeui  avaient 
déjà  perdu  leur  sévéritfi  dédaigneuse,  et  répan- 
daient une  douce  luniiËrc  qui  fit  battre  à  la  fois 
trois  cœurs  désespérés;  le  visage  austère  et 
grave  du  guerrier  avait  chassé  sa  dureté  farou- 
che et  vindicative  pour  reprendre  cette  cxprcs- 
5ioa  de  bonté  généreuse  et  charitable,  qui 
donne  &  l'homme  les  traita  du  Créateur.  Sous 
ses  habits  de  pèlerin,  su  milieu  de  son  entou- 
rage prosterué,  le  vieux  chevalier  ressemblait 
à  ua  pieux  ministre  enseignant  les  plus  sainU 
préceptes  de  la  religion  :  il  cssaja  de  parhr, 
mais  les  mots  lui  manquèrent,  et  il  acheta  sa 
lecture  en  versant  de  nouveaux  pleurs.  Lors- 
Aia'W  eut  lini,  Il  se  tourna  vers  Uargarct,  lui 
lendit  la  main,  et  lui  dit  ; 

—  Relevez-vous,  mon  enfant,  c'est  à  moi  de 
me  jeter  à  vos  pieds  cl  de  vous  demander  par- 
don l  La  dernière  moitié  de  ma  vie  fut  consa- 
crée à  maudire  une  femme  que  mon  respect 
comme  mon  amour  auraient  dû  suivre  dans  la 
lomhe.  Celte  femme  est  votre  mère. 

—  Uamèrcl  s'écria  la  comtesse. 

—  Je  lui  dois  une  réparation  solennelle  de- 
vant vous,  ucvant  cet  ami  de  toutes  mes  dou- 
leurs, ce  confident  de  mes  afTreux  chagrins,  et 
)c  De  peux  mieux  obéirau  devoir  et  ù  k  voix  du 


cœur,  qu'un  relisant  tout  haut  ces  pages  où  le 
révèlent  le  plus  beau  des  caraclèrea  et  l'àme  la 
plus  noble,  Itarquise  de  Courlenay,  Pien«, 
comtesse  de  Rosières  et  vous,  mon  pauvre  en- 
fant, écoutez:  mon  Dieu,  ne  me  rcfuseï  pas  la 
force  elle  courage  pour  aller  jusqu'au  bouu" 

Après  s'élre  un  instant  recueilli,  le  sire  de 
Kervcn  commenta  d'une  voix  émue,  mais  forte, 

■  —  Ma  fille  biea-aîméc,  ma  jolie  Uargue- 
ritc,  en  lisant  ces  lignes  que  Ion  âme  soit  tout 
à  moi,  qu'elle  vienne  consoler  celle  de  la  mai- 
heureuse  mère  qui  veut  te  bénir  encore  avant 
de  te  confier  le  secret  qui  la  met  au  tombeau. 
Je  meurs  brisée  par  des  souffrances  que  le  mon- 
de ignore,  et  Dieu  me  retire  du  monde  parce 
que  je  ne  puis  plus  qu'y  souffrir.  Amie,  vois 
combien  les  apparences  sont  infidèles  I  la  du- 
chesse de  Scvcrn,  celle  femme  belle,  riche, 
enviée  de  tous,  protégée  par  le  Irdne,  et  qui 
semble  comblée  sur  la  terre,  se  meurt  plus  à 
plaindre  que  les  plus  pauvres  auxquels  elle  a 
toujours  tendu  la  main.  Quand  tu  me  liras,  tu 
ne  seras  plus  ce  belcnbntqu'onadmire,  qu'on 
caresse  et  qui,  seul,  me  fkit  regretter  la  vie  ;  ta 
auras  grandi,  el  les  vertus  qui  germent  dans 
ton  cceur  auront  fiiit  de  loi  une  pieuse  jeune 
Dlle  en  état  de  me  comprendre  et  digne  de 
m'écoulcr!  Ne  trouve  donc  qu'une  leçon  bira 
tendre  dans  ma  tardive  coofldence;  je  veux 
qu'elle  te  profite,  en  te  rendant  sacrée  ma  mé- 
moire. Nul  cœur,  jusqu'ici,  n'a  reçu  mes  aveux; 
j'ai  attendu  ion  âge  de  raison  pour  qub  ma  voix 
sortie  de  mon  sépulcre  te  rappelât  mon  amour 
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LES  DERNIERS  KERVEN 


CD  t*eD8eignant  mes  malheurs. 

«  Au  moment  où  tu  m'écoutes,  in  as  déjà, 
peut-être,  cédé  à  un  sentiment  sublime,  à  Tft- 
mour  !  Oh  I  ma  fille  chérie,  si  tu  aimes»  Ife-mol 
plus  attentivement  encore,  eisftehesquesiOfMI 
n'a  pas  repoussé  ta  pautre  mère  de  soit  |tefleu3| 
séjour,  elle  y  esl  constamment  en  prflNv  poMiP 
ton  repos  et  peof  ta  joie...  ic  bonheur  <^mer 
fait  irerser  tant  <k  pleurs  ! 

«  Du  prdmior  jour  où  moa  cœtr  s'esl  senti" 
subjugue  ittr  c»scnëment  puissant,  du  meilteni 
où,  le  Boo»  d'ifft  homme  s'y  est  enfermé  àa.  ^ 
mème^  e^  itttigré  moiy  jusqu^au  jdur  où^  jéMte 
enooi^e  je  me  suis  éfbtidue  sur  mon  lit  dé  MM^ 
ce  nom  béni  s'est  trouvé  dans  mes  prièM,  ef 
s'est,  avec  le  tien,  partagé  toutes  mes  adora- 
rations.  L'homme  que  je  n'ai  jamais  cessé  d'ai- 
mer n'existera  plus  quand  tu  me  liras!  C'est 
le  comte  et  seigneur  de  Kerven.  S'il  est  un  re- 
fuge au  ciel  pour  ceux  qui  ont  souffert  ici-bas, 
cesse  de  me  plaindn»,  hi  mort  me  rend  heu- 
reuse. 

—  Ayez  pitié  do  moi,  mon  Dieu  !  dit  Mar- 
gwet 

«Tu  n'as  pas  connu  le  lord  Rosièrcs-Lmcoln, 
mon  père  ;  c'était  un  preux  chevalier,  un  vail- 
lant hommo  de  guerre,  un  noble  et  loyal  An- 
glais qui  s'était  illustré  dans  les  campagnes  de 
Guyenne,  et  qui  avait  voué  à  la  France  et  aux 
défenseurs  de  ce  beau  royaume  une  haine  im- 
placable. J'étais  sa  fille  unique,  et  il  avait  pour 
moi  une  incfilBible  tcndressse  ;  il  fondait  l'avenir 
de  9&  maison  sur  une  gtorieuse  alliance  à  la- 
quelle il  me  destinait  dès  ma  plus  jeune  en- 
fance :  il  avait  promis  par  serment  de  m'unir 
au  fils  du  duc  de  Sevcm,  son  compagnon  d'ar- 
mes, son  intime  ami  et  son  digne  rival  en  cou- 
rage. 11  m'entretenait  souvent  de  ses  projets, 
de  ses  espérances,  et  je  cédais  sans  peine  à 
tons  ses  désirs  ;  n'aimant  que  lui,  n'ayant  ja- 
mais mis  la  main  sur  mon  cœur  poursentirses 
battements.  Je  me  faisais  une  vraie  joie  de  la 
sienne,  et  je  regardais  le  jeune  duc,  enfant 
comme  moi,  avec  des  yeux  de  sœur,  sans  cher- 
cher d'autres  penchants,  sans  même  en  soup- 
çonner d'autres.  Pendant  la  dernière  guerre 
de  France,Jê  lord  de  Rosières  m'envoyaàlacour 
du  duc  de  Bretagne,  qui  nous  était  allié,  et 
contribua,  ainsi  que  le  duc  de  Sevcrn  et  son 
fils,  à  la  gloire  de  nos  armes.  Ce  voyage  devait 


décider  de  ma  vie,  devait  changer  ose  enslean 
calme  mais  fftftidVf  contre  quelques  années  fin 
t^emcnt  rempltes  par  in  bonheur  qui  ne  bM 
HNforir!  A  la  eotff  <fo  i^etagne,  je  voyais  Ml 
(e^  jours  un  jMne  sei|taeur  français  qui,  psr 
se»  nobles  qaéUtés^  p#  sa  grâce,  par  sarépe- 
[  tMbil  déjà  brllftnfe,  ^attirait  tous  les  eœurs; 
M  ÎÊé  pouvait  le  i^  l'entendre,  lui  psîfcr 
^Êttf  Yâàmïtw  et  mm  Mmer..  .C'était  le conle 

é  l#  iemps  me  prcsSH^  fuse  mes  demièrcf 
'  tbfd^  à  récrire  et  je  ne  i»t|fenerai  pas  iciiM 
ptuféhieihs  souvenirs  en  te  Mifiant  les  prewiè* 
fes  émotions  joyeuses  de  mm  «m^n  mmÊt; 
ma  plume  tomberait  de  me»  J^ta,  élj^  ren- 
drais mon  âme  en  rêvant  au  plissé.  Qu*il  te  suf- 
fise de  savoir  qu'une  passion  pure,  vcrtocnsc, 
mais  violente,  s'empara  de  mes  esprits  et  de 
mon  être,  les  volontés  de  mon  père  s'efface- 
rcnt  devant  ce  sentiment  impérieux  qui  ne  fai- 
sait de  mon  cœur  qu'un  esclave  constamment 
prosterné  devant  son  maître.  Le  comte  ressen- 
tait pour  moi  le  même  amour  ;  toutes  ses  ac- 
tions, toutes  SCS  pensées  m'étaient  dévouées, 
et  nous  nous  fimes  le  serment  solennel  de  nous 
unir  sous  la  bénédiction  nuptiale.   Topposaj 
bien  au  comte  mes  frayeurs  filiales  et  les  en- 
gagements de  mon  père  ;  mais  jeune  et  fon- 
gueux, riche  et  de  haute  noblesse,  il  ne  voulut 
reculer  devant  aucun   obstacle;  nous  nous 
donnâmes  la  main,  nous  nous  fiançâmes  Pun 
à  l'autre,  et  plus  tard,  à  Windsor,  le*  saint  cha- 
pelet que  tu  portes  en  souvenir  de  ta  mère,  de- 
vait servir  dégage  à  notre  union  mutuellement 
jurée  sur  sa  croix...  Margaret  porta  le  chapelet 
à  ses  lèvres  et  le  couvrit  de  baisers. 

«  Lorsque  mon  père  revint  en  Bretagne,  il 
ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  du  changement  qui 
s^était  opéré  en  moi  ;  il  me  pressa  de  questions 
et  me  fit  ayouer  ce  que  mon  cœur  savait  si  peu 
cacher.  Cet  aveu,  d'abord  traité  d'enfantillage, 
n'en  fut  pas  moins  cause  de  l'exclusion  du  com- 
te, on  le  pria  de  ne  pas  me  rechercher,  et  lors- 
qu'il demanda  ma  main,  elle  lui  fut  sèchement 
refusée.  Trop  généreux,  trop  noble  pour  attirer 
sur  ma  tète  la  colère  paternelle,  le  chevalier  se 
retira,  mais  en  me  renouvelant  ses  serments  et 
en  rcccvanlde  nouveau  les  miens. 
•  «  Nous  partîmes  pour  l'Angleterre  ;  l'caftiDCC 
du  roi  donnait  prise  aux  ambitions  rivales,  ta 


LES  DERNIERS  KERVEN 


;c3 


guerre  des  deux  Roses  se  préparait  sourdement, 
les  communes  se  soulevaient  à  rinst»gation  des 
princes  d'York  et  du  cardinal  de  Gloccstcr, 
notre  patrie  devenait  un  champ  clos,  ouvert 
aux  champions  des  partis.  Tout  chevalier  jeu- 
ne et  hardi  devait  trouver  à  s*y  signaler,  le 
comte  nous  y  suivit  et  ne  tarda  pas  à  s^y  faire 
un  nom  glorieux  parmi  les  plus  renommés.  On 
dit  que  Tamour  d*une  femme  fait  entreprendre 
aux  hommes  de  grandes  actions.  Cette  pensée 
me  rend  lière  à  cette  heure  encore,  où  toute 
vanité  est  pour  moi  comme  un  crime,  car  mon 
adoré  Kerven  me  doit  une  partie  de  sa  gloire, 
et  ses  couronnes  les  plus  jalousées.  Mon  père 
me  fit  appeler  un  soir,  et  me  disant  d'abord 
qne  j'étais  d'âge  à  me  marier,  ra^annonça  que 
le  duc  de  Sevem  lui  avait  rappelé  sa  parole,  et 
que  je  devais  me  préparer  à  épouser  son  fils, 
je  refusai  humblement  et  avec  respect,  en  ajou- 
tant cependant  que  je  prendrais  le  voile  plutôt 
que  de  ne  pas  appartenir  au  comte.  Cette  réso* 
lotion,  gravement  exprimée,  révéla  Fénergie 
de  mon  caractère,  et  le  lord  Lincoln,  voyant 
<|uesa  flHe  n^était  plus  une  enfant,rendant  jus- 
tice à  ma  vive  aflbction  et  à  ma  piété  filiale, 
n'accueillit  pas  avec  colère  ma  déclaration, 
m'attira  sur  son  cœur,  me  prodigua  ses  caresses 
^  se  plaignit  du  sort  qui  seul  était  contraire  à 
SCS  projets  les  plus  chéris.  La  douleur  et  la 
bonté  de  ce  père  vénéré  m*émuront  profondé- 
o^t,  et,  lorsque  joignant  mes  deux  mains  sur 
8a  poitrine,  il  me  proposa  un  arrangement  qui 
derait  tous  les  deux  nous  satisfaire,  je  ne  pus 
que  lui  sourire  avec  Ivresse,  et  accepter  tou- 
tes ses  conditions,  trouvant  de  la  joie  dans 
ines  sacrifices  et  croyant  mériter  du  ciel  en 
obéissant  à  la  volonté  paternelle. 

—  Enfant,  me  dit-il,  celui  que  tu  aimes  si 
aoblemcnt  n'a  dû  mériter  ton  amour  que  par 
les  efforts  d'uno  âme  digne  de  la  tienne.  Je  ne 
^  repousserai  pas,  mais  je  dois  l'éprouver.  Je 
vais  donc  vous  soumettre  tous  les  deux  à  une 
J^ude  épreuve;  si  vous  en  sortci  vainqueurs,  ma 
bénédiction  vous  unira.  Voici  ma  condition  : 
pendant  quatre  années,  et  à  dater  d*aujoor- 
d'hui,  tu  fuiras  les  occasions  de  rencontrer  le 
comte,  tu  refuseras  de  le  voir,  de  lui  parler, 
<le  recevoir  ses  lettres;  enfin,  tu  lui  seras  com- 
plètement étrangère,  sous  peine  de  rompre 
i^lre  traite  et  do  ne  jamais  obtenir  mon  con- 


sentement; ainsi  ,qûand  tu  entreras  dans  ta  ving- 
tième année,  tu  seras  comtesse  de  Kerven,  si 
le  comte  t'est  resté  fidèle. 

«  Pendant  les  premiers  mois  qui  suivirent  cet 
entretien,  je  fus  courageuse  et  forte  contre 
mon  chagrin  :  fidèle  à  ma  promesse,  je  refusai 
de  voir  le  comte,  et  je  m'appliquai  à  l'éviter  ; 
je  comptais  les  jours;  et  les  heures  qui  me  vieil- 
lissaient pouvaient  seules  me  consoler.  T'cx- 
primer  la  douleur  de  mon  noble  fiancé  me  se- 
rait impossible  ;  les  lettres  qu'il  m'écrivait  et 
que  je  n'avais  pas  la  force  de  repousser,  fai- 
saient couler  mes  pleurs,  remplissaient  mon 
cœur  d'amour  et  d'orgueil,  me  rendaient  la 
plus  heureuse  et  la  plus  malheureuse  des  fem- 
mes! elles  étaient  si  tendres  et  dictées  par  une 
pensée  si  belle,  si  pure,  si  délicate!...  Oh  !  ja- 
mais, mon  seigneur  de  Kerven,  jamais  vous 
n'avez  connu  mes  angoisses,  jamais  vous  n'a- 
vez pu  savoir  quel  trésor  vous  conservait  mon 
cœur  avare  !  Tout-à-coup,  mon  enfant,  je  fus 
assaillie  par  d'horribles  terreurs  ;  il  me  vint  à 
l'esprit  que  le  comte  ne  pouvant  s'expliquer  ma 
conduite,  pourrait  m'abandonner,  me  mépriser, 
m'oublier  !  et  pour  la  première  fois  de  ma  vie, 
j'éprouvai  cette  poignante  douleur  qui^  nous 
terrasse,  qui  nous  tue....  le  doute]...  Mon  exis- 
tence devenait  affreuse,  je  sentis  que  je  ne 
pourrais  la  supporter  jusqu'au  terme  fixé  par 
mon  père,  je  résolus  d'avertir  mon  fiancé,  afin 
qu'il  m*aidât  de  son  courage  au  lieu  de  m^af- 
faiblir  par  ses  touchants  désespoirs. 

«  Le  comte  avait  un  ami  intime,  un  jeune 
lord  de  la  plus  illustre  naissance  qui  avait  ac- 
cès dans  ma  famille,  et  qui,  dans  de  nombreu- 
ses occasions,  s'était  signalé  aux  côtés  du  sire 
de  Kerven.  Ce  jeune  homme  se  nommait  Rut- 
land,  il  fallait  qu'il  fût  le  frère  d^armes  de  mon 
cher  Henri  pour  que  je  le  visse  avec  plaisir  ; 
mon  antipathie  était  inexplicable  et  sans  doute 
injuste  ;  mais  le  lord  m'ayant  souvent  adressé 
des  compliments  et  de  fades  paroles  qui  me 
faisaient  horreur  prononcées  par  tout  autre 
que  mon  seigneur  et  maître,  j'éprouvais  un 
grand  embarras  vis-à-vis  de  lui  ;  il  devint  ce- 
pendant mon  unique  ressource,  et  je  me  fiui 
bravement  à  sa  loyauté.  Je  lui  remis  un  médail- 
lon qui  contenait  mon  portrait,  je  lui  expliquai 
le  traité  consenti  avec  mon  père,  je  le  suppliai 
d'exhorter  le  comte,  de  lui  rapporter  mes  ten- 


564 


LES  DERNIERS  KERVEN 


dres  sentiments  à  son  égard,  et  de  recomman- 
der une  iMiurre  exilée  à  la  constance  d'un  cœur 
adoré. 

«  Le  lord  se  chargea  de  sa  mission  avec 
courtoisie;  mais  mon  âme,  si  fortement  ébran- 
lée déjà,  ne  put  pas  retrouver  la  paix  qu'elle 
avait  perdue,  je  venais  de  tromper  mon  père, 
j'avais  enfreint  ses  ordres,  trahi  mon  serment. 
Coupable,  je  me  vis  exposée  au  châtiment  de 
Dieu,  et  ma  vie  fut  dès-lors  un  supplice. 

«  Je  ne  revis  plus  le  lord  Rutland,  et  plus 
tard  j'entendis  raconter,  à  la  cour,  qu'il  avait 
été  tué  en  combat  singulier  par  le  comte  de 
Kerven  ;  cette  nouvelle  mit  la  cour  en  grand 
émoi  et  jeta  dans  mon  âme  un  nouveau  trouble. 
La  mort  violente  du  lord  Rutland  a  toujours 
été  pour  moi  mystérieuse,  et  cache  sans  doute 
le  secret  de  mes  infortunes  ;  mes  pressenti- 
ments m'ont  sans  cesse  présenté  cet  homme 
comme  un  être  iatal,  comme  le  mauvais  génie 
de  ma  destinée. 

«  Trois  ans  s'étaient  écoulés,  le  comte  avait 
rempli  l'Angleterre  de  son  beau  nom;  le  roi, 
les  princes,  les  plus  puissants  du  royaume  re- 
cherchaient son  amitié  et  son  assistance,  cha- 
cun de  ses  lauriers  était  béni  par  moi,  et  mon 
triste  amour  mêlait  à  son  deuil  et  à  ses  larmes, 
de  secrets  applaudissements  qui  ranimaient 
mes  forces  et  contenaient  mon  courage.  Quand 
je  le  rencontrais  à  la  cour,  ou  dans  le  monde, 
je  suppliais  Dieu  de  donner  à  mes  regards  le 
don  de  la  parole...  Hélas  !  tout  m'a  manqué 
dans  ma  détresse,  chère  enfant,  pleure  sur  ta 
pauvre  mère  ! 

«  Le  cardinal  de  Beaufort  rassemblait  une 
armée  pour  aller  combattre  les  Hussites  de  Bo- 
hème, et  le  comte  m'écrivit  pour  m'annonccr 
qu'il  allait  chercher  la  mort  loin  de  moi.  Sa 
lettre  tomba  entre  les  mains  de  mon  père,  qui 
m'en  fît  de  vifs  reproches,  mais  il  y  trouva  ce- 
pendant la  preuve  de  ma  fidélité  à  ses  désirs, 
car  mon  ami  se  plaignait  de  mon  silence,  de 
mon  indifférence  ingrate.  Ohl  cette  lettre  est 
là,  dans  ma  mémoire  ;  elle  pèse  sur  mon  âme 
prête  à  s'envoler  !  Lord  Lincoln  m'ordonna  de 
répondre  sous  ses  yeux,  et  me  dicta  lui-même 
quelques  lignes  d'une  froideur  qui  glaça  mon 
propre  sang;  les  soupçons  du  seigneur  de  Ker- 
ven envers  sa  fille  l'avaient  irrité,  et  les  der- 
nières querelles  survenues  entre  la  France  et 


l'Angleterre,  avaient  redoublé  sa  haine  ccHitre 
les  enfants  de  cette  première  patrie.  J'avertis 
mon  père  que  cette  lettre  me  ferai!  maudire  ; 
il  ne  me  répondit  que  par  ces  moirs  :  Dom 
quelques  mois  tu  seras  libre,  et  maUresse  de  ton 
cœur  comme  de  ta  main.  »  La  croisade  projetée 
contre  les  Hussites  reçut  une  autre  destination  ; 
le  comte  passa  en  Ecosse,  et  je  n'en  entendis 
plus  parler.  Tout-à-coup,  on  apprit  que  dans 
une  sortie  faite  par  la  garnison  de  Berwik,  as- 
siégée par  Douglas,  plusieurs  chevaliers  de 
grand  renom  avaient  été  tués,  et,  parmi  eux, 
on  citait  le  comte  de  Kerven.  Mon  père  'voulut 
me  cacher  cette  affreuse  catastrophe,  sa  ten- 
dresse redoubla  de  soins  pour  moi,  mais  je  fus 
bientôt  maîtresse  de  son  secret,  et  si  je  n'en 
suis  pas  morte  aussitôt,  c'est  que  Dieu  me  ré- 
servait une  longue  agonie  et  des  expîatîoBs 
plus  sévères. 

«  Tous  les  renseignements  que  nous  fîmes 
prendre  nous  constatèrent  la  mort  du  ooonte, 
et  j'ai  porté  le  deuil  de  mon  fiancé  plus  long- 
temps que  ne  le  porte  la  veuve  aimante  et  Te^ 
tueuse.  Mon  père  succombait  lui-même  sons 
mon  chagrin,  ma  langueur  creusait  sa  tombe, 
la  pauvre  fleur,  dont  il  voulait,  sur  ses  Tîeitx 
jours,  respirer  les  doux  parfums,  était  flétrie. 
Ses  ambitions  personnelles  étalent  à  jamais 
évanouies.  Dans  ma  douleur,  dans  mon  deuil, 
la  piété  filiale  vint  à  mon  aide.  Je  crus  em- 
ployer le  peu  d'années  qui  me  restaient  à  vivre 
au  salut  de  l'âme  de  mon  noble  fiancé,  en  me 
sacrifiant  au  bonheur  de  mon  père  ;  et  comme 
il  hésitait  à  m'ouvrir  son  cœur,  à  me  proposer 
d'épouser  le  comte  de  Severn,  je  vins  au-de- 
vant de  ses  désirs,  et  je  m'offris  de  moinnème. 
J'avais  vingt-six  ans  quand  je  m'agenouillai 
près  de  ton  père  dans  cette  même  chapelle  de 
Windsor,  où  j'avais  engagé  mon  cœur..»  En- 
fant, tu  devines  ce  que  fut  ma  vie  depuis  ce 
jour.  Le  devoir  et  la  reconnaissance  m'ont  fait 
l'esclave  et  la  compagne  fidèle  de  mon  époux. 
L'amour  et  le  souvenir  m'ont  constamment 
uni  à  mon  fiancé. 

«  Tu  naquis  dans  la  quatrième  année  de 
mon  mariage,  et  quelque  temps  après  ta  nai- 
sancc,  j'appris  que  le  comte  vivait  au  château 
de  Kerven  en  Normandie,  près  de  Coutanccs  ; 
il  avait  fait  répandre  lui-même  le  bruit  de  sa 
mort  et  s'était  mis  à  l'écart,  loin  du  monde 


LES  DERNIERS  KEflVEN 


SGd 


qu*il  avait  pris  en  horreur  et  quMl  avait  juré 
de  ne  plus  fréquenter.  Le  comte  s'était  marié 
deux  ans  après  moi,  sa  femme  éteit  morte  en 
donnant  le  jour  à  un  enfant  qui  est  aujour- 
d'hui, dit-on,  le  digne  héritier  des  vertus  A 
des  brillantes  qualités  de  la  race  dcsKervei  ^  Le 
respect  que  je  devais  à  ton  père  et  à  ton  ber- 
ceau, me  défendit  de  me  disculper  vis-à-vis  du 
comte  qui  m'a  chassée  de  son  cœur  et  a  mau- 
dit ma  mémoire  1  Amante  passionnée,  je  devais 
être  épouse  et  mère  également  irréprochable, 
et  je  meurs  victime  de  ma  propre  vertu,  vic- 
time du  devoir,  victime  de  mon  amour!.... 
Enfant,  plains-moi,  oh  !  plains-moi  !  j'ai  pu, 
sans  rien  trahir,  être  instruite  de  ce  qui  se 
passait  à  Kerven  ;  le  comte  y  mène  une  vie 
d*cxil  et  se  consacre  à  son  fila,  ne  trouvant  de 
consolation  qu'en  lui,  comme  je  n'en  ai  trou- 
YC  qu'en  toi  !.••  Je  n'ose  m'ouvrir  à  toi  pour 
le  vœu  qui  remue  les  souvenirs  et  colore  les 
joues  d'une  mourante  !  il  faut  toute  ma  con- 
fiance en  toi,  en  tes  qualités  naissantes,  en  ta 
pure  virginité,  pour  que  je  puisse  tracer  ces 
derniers  mots...  Li&-les  par  pitié  pour  mes 
douleurs!  Fais  des  recherches  pour  savoir  ce 
qu^est  devenu  le  jeune  Henri  de  Kerven,  tâ- 
che de  le  connaître,  et  j'espère  que  Dieu  met- 
tra dans  vos  deux  cœurs  l'une  des  vives  étin- 
celles qui  ont  consumé  les  nôtres  !...  Vous 
serez  libres  tous  les  deux,  jeunes  tous  les  deux  ; 
rimmense  fortune  que  je  te  laisse  réparera 
les  pertes  éprouvées  par  le  comte...  Je  vous 
donne  de  mon  lit  de  mort  ma  bénédiction, 
chers  enfants  ;  je  te  donne,  ma  douce  Mar- 
guerite, au  fils  de  mon  fiancé;  mes  yeux  en  se 
fermant  sur  ton  visage  enchanteur,  mon  âme 
en  remontant  à  Dieu...  me  disent  que  vous 
TOUS  aimerez,  Henri,  comme  aima  votre  père  ; 
toi,  bel  ange,  autant  qu'aima  ta  mère.  » 

Le  comte  de  Kerven  avait  achevé  cette  lec- 
ture au  milieu  des  larmes  et  des  sanglots.  Mar- 
garet,  penchée  sur  l'épaule  de  la  marquise, 
paraissait  mourante  ;  Jeanne,  le  front  baissé, 
essuyait  les  pleurs  de  son  amie  et  les  siens  ; 
le  vieil  intendant  s'était  prosterné  aux  pieds 
de  son  maître  et  mêlait  ses  souspirs  à  cette  scè- 
ne douloureuse.  Lo  comte  éleva  la  voix  après 
un  long  silence  : 

-^  La  duchesse  de  Severn  n'a  plus  besoin 
d'être  justifiée  par  moi,  qui  ne  saurais  rien 


ajouter  a  ce  que  vous  venez  d'entendre  ;  lord 
RuO'Uid  fftt  pour  nous  la  fatalité  ;  il  se  flatta 
d'aVoir  fait  impression  sur  ma  noble  Margue- 
rite, me  fit  d'odieux  mensonges  ne  me  rap- 
porta pas  son  dernier  entretien  avec  mademoi- 
selle de  Lincoln,  votre  mère  vénérée,  et  me 
montra,  comme  preuve  de  son  intelligence 
avec  elle,  le  portrait  qui  m'était  destiné.  Je  lui 
offris  le  combat  ;  il  était  brave,  accepta  et  fut 
tué.  L'infâme,  en  expirant,  voulut  se  venger, 
et  me  confia  que  le  duc  de  Severn  devait  épou- 
ser la  jeune  fille  dont  j'étais  follement  épris  et 
que  ce  mariage  était  ardemment  désiré  par 
elle.  Les  paroles  des  mourants  sont  graves  ; 
quand  l'âme  touche  à  l'éternité  il  semble  qu'elle 
ne  doit  pas  mentir.  Et  cependant,  vous  Ta- 
vcz  entendu,  tout  était  calomnie.  La  lettre  dic- 
tée par  lord  Lincoln  m'avait  rempli  de  haine 
et  de  dégoût  pour  la  plus  noble  des  créatures! 
Je  fis  serment  de  ne  plus  la  voir,  de  ne  plus 
lui  écrire  et  de  la  fuir.  Je  voulus  me  faire  tuer 
au  siège  de  Berwick  et  fus  laissé  pour  mort 
sur  le  terrain  ;  des  paysans  me  relevèrent,  et 
je  passai  en  France,  où  ma  vie  s'est  écoulée 
dans  des  tortures,  que  la  naissance  d'un  fils  a 

pu  seul  adoucir  !  hélas  !... 

^  0  destinée!  murmura Margaret. 

—  Oui,  ma  fille,  les  secrets  du  ciel  sont  im- 
pénétrables, et  votre  mère  nous  donne  aujour- 
d'hui l'exemple  du  courage  à  s'incliner  sous  la 
main  du  maître  des  mondes.  Cette  lettre  ne 
devait  être  ouverte  qu'après  ma  mort,  et  c'est 
moi  qui  vous  l'ai  lue.  Je  me  suis  efforcé  de 
vous  chasser  du  cœur  de  mon  fils,  de  mon 
malheureux  enfant. Oh!  pardon,  pardon.  Et  le 
fier  vieillard,  ployant  les  genoux  devant  made- 
moiselle de  Rosières,  joignit  les  mains  et  cour- 
ba le  front.  Margaret  se  pencha  vers  lui,  l'en- 
toura de  ses  deux  bratf,  et  lui  dit  à  travers  ses 

sanglots  : 

—  Mon  père  !  mon  père  I  ne  Tavons-nous  pas 
perdu  tous  les  deux  !  mon  chevalier  n'était-il 
pas  votre  ouvrage  ?  Oh  !  pleurons-le,  pleurons- 
le  plutôt  ensemble  ;  je  suis  moins  malheureuse 
que  ne  fut  ma  mère,  car  bientôt  je  serai  près 

de  lui. 

—  On  vient,  s'écria  la  marquise,  j'ai  enten- 
du marcher  dans  le  jardin. 

—  Ah!   sauvez-moi!   sauvez-moi!   s'écria 


566 


LES  DERNIERS  EERVEN 


Margarct  atcc  terreur.  Mon  père  1  ma  sœur  ! 
ne  m'abandonnez  pas  ;  c^cst  lui  !  c^est  lui  !.. 

—  Qui  craigncz-Yous  ?  demanda  le  comto. 

—  Le  meurtrier!  L'heure  est  ^cnue.^  Cla- 
renée  ! 

—  Clarcnec  !  répéta  le  comte  :  et  il  saisit  son 
poignard.  Au  même  instant  le  duc  écartant  les 
portières  fit  un  pas  dans  la  chambre. 

—  Voilà  grande  compagnie,  madame^  et  un 
peu  tard,  dit  le  prince. 

Margaret  se  leva,  se  mit  ftice  à  face  avec  le 
duc,  et  lui  demanda  : 

^  Où  est  le  chevalier  de  Kerven,  monsei- 
gneur? 

—  Il  s^cst  embarqué  sur  la  Tamise,  et  a  per- 
du déjà  les  côtes  d'Angleterre,  sans  doute. 

Margaret  se  retourna  vers  le  comte,  les  yeux 
animés,  les  joues  colorées,  le  front  haut,  le 
sein  palpitant;  elle  n^avait  jamais  paru  si  belle, 
sa  taille  élégante  semblait  dominer  tout  son 
entourage,  sa  voie  était  émue  mais  fière  et  su- 
perbe, son  maintien  avait  une  dignité  royale, 
elle  ajouta  : 

—  Lâche  et  menteur,  traître  et  félon,  séduc- 
teur odieux,  vous  venez  réclamer  le  prix  de  vos 
crimes,  le  prix  du  sang  que  vous  avez  versé. 
Vous  n*avez  pas  craint  de  marchander  la  vertu 
d'une  pauvre  femme,  vous  lui  avez  ravi  son 
seul  bien,  et  vous  prétendiez  gagner  ce  cœur 
qui  s*indigne  du  vôtre...  infâme!  vous  avez 
(ait  mourir  un  innocent,  et  vous  avez  médité 
d'outrager  sa  mémoire  en  venant  me  parler 
d'amour,  à  moi,  la  fiancée  du  chevalier  de  Ker- 
ven... et  vous  avez  choisi  le  jour  de  la  mort  de 
votre  victime  pour  accomplir  vos  odieux  des- 
seins. Retirez-vous;  mais  sachez  que  ce  poi- 
son préparé  par  mes  mains  devait  me  délivrer 
de  vos  lâches  importunités,  si  mon  fiancé  eût 
trouvé  grâce,  devant  ses  bourreaux. 

—  Vraiment,  je  ne  sais,  belle  comtesse,  d'où 
vous  vient  cette  charmante  colère,  répliqua  le 
duc  ;  le  chevalier  de  Kerven  a  reçu  sa  grâce, 
ainsi  que  le  sire  de  Lamorge,  son  page,  que 
vous  avez  vu  ce  soir  même. 

—  Tu  mens  !  s'écria  le  comte,  qui  s'avança 
brusquement  vers  le  duc.  Celui-ci  recula  d'un 
pas  et  voulu!  s  «:rmer,  mais  Pierre  de  Lamorge 
avait  saisi  son  épée,  et  l'ayant  repoussé  au  mi- 
lieu de  l'appartement,  il  était  allé  se  placer  à 
la  porte  qu'il  garda. 


—  N'élève  par  la  voix,  dit  sourdement  k 
comte,  où  tu  meurs  comme  un  chien,  sans  avoir 
un  moment,  pour  recommander  ton  âme  à 
Dieu. 

—  Vous  ne  m'assassinerez  pas,  murmura  k 
prince  avec  frayeur,  mes  gens  m'attendent  ici 
près,  et  vous  ne  pourriez  leur  échapper. 

—  Toutes  les  troupes  de  ton  frère  ne  te  pro- 
tégeront pas  contre  ma  vengeance.  Ne  cher- 
che pas  d'ailleurs  à  m'en  imposer.  Tn  n'es  sui- 
vi de  personne  ;  tu  t'es  bravement  glissé  dans 
l'ombre  jusqu'ici,  et  sous  ce  costume  cfTcmioé, 
n'ayant  pour  sauvegarde  qu'une  cpcc  aussi  lâ- 
che que  toi,  tu  es  venu  triompher  de  tes  hontes 
et  deshonorer  une  faible  femme.  Duc,  tu  m'as 
rencontré  ;  sais-tu  qui  je  suis  ? 

—  Je  ne  vous  connais  pas. 

—  Je  suis  le  comte  de  Kerven,  je  suis  le  père 
du  noble  chevalier  dont  tu  as  fait  tomber  la 
tète  ;  il  me  faut  tout  ton  sang  ;  me  compreos- 
tu? 

-«  Tai  vainement  imploré  sa  grâce. 

—  Tu  mens  !  voilà  plus  d'une  année  que  je 
te  suis  dans  ce  dédale  de  crimes  et  de  trahisons 
où  ta  nature  peut  seule  ne  pas  s'égarer.  Je  te 
connais,  moi,  si  tu  as  peu  de  mémoire.  Rends- 
moi  mon  enfant,  infâme  !  Oh  !  le  beau  sang  de 
prince  !  oh  !  le  vaillant  guerrier  !  voycz-Ic,  re- 
gardez-le tous,  tremblant  et  presque  agenouillé 
devant  deux  femmes  et  deux  vieillards,  appel- 
le-donc  tes  valets  si  tu  l'oses.  Va,  tu  es  désar- 
mé, tues  abandonné!  Pour  accomplir  en  toute 
sécurité  ton  ignoble  forfait,  tu  as  eu  le  soin  de 
congédier  tout  le  monde  ici  ;  tu  devais  être  seul 
avec  ta  victime,  et  tu  es  seul  avec  moi  ;  mais 
regarde-moi  donc*  Georges  d'York,  regarde- 
moi. 

Le  duc  de  Clarcnec  s'était  adossé  à  un  an- 
gle de  la  muraille  et  s'y  tenait  dans  une  attitu- 
de tremblante.  La  marquise  s'approcha  du 
comte  et  le  supplia  de  laisser  la  vie  à  ce  mons- 
tre ;  elle  lui  conseilla  de  fuir  et  de  délivrer 
Margaret,  en  igoutant  qu'elle  se  joindrait  à  sa 
tendre  sœur  qu'elle  ne  voulait  jamais  aban- 
donner ;  le  comte  réfléchit  un  instant  à  celte 
proposition,  puis  se  tournant  vers  le  prince,  il 
lui  dit  : 

—  Tu  serais  heureux  de  me  voir  suine  le 
conseil  qu'on  me  donne,  car  en  échange  de  m 


LES  DERNIERS  lŒRYEN 


Wt 


piUé,  tu  me  ferais  poursuivre,  et  VéobaTaud  du 
fils  servirait  au  père  !... 

—  Je  vous  jure,  comte! 

—  Ne  blasphème  pas...  tais-toî...  Mon  en- 
fant, reprit  le  seigneur  de  Kerven  en  s'adres- 
sant  à  mademoiselle  de  Rosière...  voulez-vous 
fuir  ce  nid  de  v^iutours  et  m'accompagncr  en 

France?... 

—  Hélas  !  répondir  Margaret,  jusqu'au  jour 
prochain  où  Dieu  me  réunira  à  mon  bicn-aimé, 
je  veux  vous  suivre  comme  votre  ombre,  et 
remplacer  par  ma  tendresse  celui  que  nous 
pleurons...  mais  cet  lïomme  sera  notre  bour- 
reau... 

—  levons  promets...  s'écria  de  nouveau  le 
prince,  dont  le  visage  rayonna  de  joie  tout-à- 
coup,  je  vous  promets  que  je  n'inquiéterai  pas 

votre  fuite... 

—  Et  moi  je  le  promets  aussi,  dit  Pierre  de 
Lamorge  qui,  l'épée  à  la  main  se  mit  entre  le 
comte  et  Clarence  ;  à  nous  deux  maintenant, 
reconnaissez-vous  le  pèlerin  d'Amboise,  my- 
lord... 

—  En  effet,  je  crois  vous  avoir  d^à  rencon- 
tré, mon  père... 

—  Eh  bien  !  le  noble  enfant  qui  n'a  dû  la 
vie  qu'à  l'un  dotes  ignobles  stratagèmes,  grand 
prince,  est  mon  ûls. 

Le  duc  baissa  la  tète  avec  frayeur  et  honte. 

—  ie  te  suivais  nuit  et  jour  pendant  que 
monseigneur  de  Kerven  veillait  sur  son  enfant; 
ma  sollicitude  m'a  enseigné  des  secrets  terribles 
dont  le  premier  mot  te  fera  trembler...  écou- 
te... Je  possède  presque  toute  ta  correspon- 
dance avec  lord  Wenlock,  ce  traître  formé  à 
ton  école  ;  tous  tes  projets  ambitieux  y  sont 
détailles,  écrits  de  ta  propre  main  ;  je  possède, 
entre  autres  pièces,  une  lettre  écrite  quelques 
jours  avant  la  bataille  de  Barnet,  et  cette  let- 
tre annonce  que  le  duc  de  Clarence  passera  ou 
''estera  du  côté  du  plus  fort,  que  ce  fût  War- 
vick,  que  ce  fût  Edouard...  Tu  vois  bien  que 
tu  m'appartiens,  et  que  ton  illustre  frère  peut, 
à  ma  moindre  révélation,  t'enyoyer  à  Black- 
Friars  à  ton  tour...  qu'en  pense  ta  grâce  ? 

—  Je  n'ai  jamais  rien  écrit  à  Wenlock. 

—  Pourquoi  te  faire  jeter  un  démenti  à  la 
fAce  par  chacun  de  nous?  tiens,  regarde...  Et 
fouillant  sous  sa  robe  il  tira  de  son  sein  un 


paquet  de  lettres  soigneusement  enveloppé  de 

parchemin  : 

—  Depuis  le  moment  où  j'ai  mis  la  main  sur 
ce  trésor,  ajouto-t-il,  il  ne  m'a  jamais  quitté. 
Je  craignais  tant  de  le  perdre  l...  Arrière,  fais 
place  et  n'oublie  pas  qu'au  premier  piège  tendu 
par  toi...  Tu  m'as  comïMris  !... 

Le  duc  ne  trouva  pas  un  mot  à  répondre.  Il 
fit  signe  au  comte  de  sortir,  puis  jura  de  veil- 
ler à  ce  que  le  départ  des  deux  dames  ne  fût 
en  rien  troublé. 

Alors  le  comte  tendit  la  main  à  Margaret; 
Jeanne  prit  le  bras  de  l'intendant,  et  les  qua- 
tre fugitifs  sortirent  de  l'appartement  en  jetant 
un  regard  de  mépris  à  Clarence,  qui  tomba 
anéanti  dans  un  fauteuil. 

Jeanne,  en  traversant  le  jardin,  dit  à  son 
guide  : 

—  Où  trouverons-nous  mon  cher  frère,  vo- 
tre bel  Ange  ? 

—  Sur  la  Tamise,  ma  fille,  répondit  Fiaten- 
dant 

Et  ils  cheminèrent  dans  un  profond  silence. 

LE  UAROIR. 

Nous  reconduisons  le  lecteur  au  manoir  de 
Kerven  ;  nous  fermerons  ce  livre  sur  ses  pre- 
mières pages,  pour  ainsi  dire,  et  le  fil  de  la 
légende  nous  aura  ramenés,  selon  la  loi  gêné* 
raie,  au  lieu  même  d'où  nous  étions  partis. 
N'est-ce  pas  ainsi  dans  la  vie,  et  ne  voit-on  pas 
tout  homme  et  toute  chose  revenir  à  son  prin- 
cipe, après  un  détour  plus  ou  moins  long? 
rhomme,  dans  son  vieil  âge,  a  ses  doux  sou- 
venirs, la  faute  au  repentir  et  l'àme  au  Créa- 
teur l  La  gazelle  poursuivie  trompe  le  chas- 
seur, et  revient  à  son  gtte  de  feuilles  pour  y 
mourir;  le  soldat  regagne  sa  chaumière,  et 
tous  nous  retournons  à  la  terre  que  nous  avons 
foulée,  chacun  d'un  pas  bien  différent. 

Les  premiers  jours  de  l'automne  n'avaient 
pas  encore  dépouillé  Kerven  de  ses  feuilles  qui» 
jaunies  pour  la  plupart,  se  détachaient  en  foule 
et  roulaient  au  gré  des  brises.  Le  vieux  castel 
avait  été  soigneusement  entretenu  pendant 
l'absence  de  ses  maîtres,  et  c'est  à  peme  si, 
dans  les  environs,  on  avait  remarqué  que  le 
seigneur  manquait  au  pays.  Cependant  Tar- 
rivée  du  comte,  qui  avait  lieu  dès  les  pre- 
miers jours  de  juin,  avait  attristé  toute  la 
contrée  ;  les  vassaux  et  les  voisins  du  comte 


568 


LES  DERNIERS  KERVEN 


avaient  appris  la  (In  tragique  da  cbeTalicr,  et  | 
dans  leurs  fréquentes  visites  h  son  malheureux 
père,  ils  avaient  gémi  sur  le  sort  d^un  belle 
jeune  ftlle  qui  cachait  à  tout  le  monde  ses  yeux 
en  pleurs.  On  Tadmirait  surtout  les  diman- 
ches et  jours  de  fête,  lorsqu'elle  se  montrait  à 
la  chapelle  du  château,  à  côté  du  comte  et  d'une 
autre  jeune  femme  qui  semblait  les  soutenir 
tous  les  deux...  Elle  priait  avec  une  piété  fer- 
vente, et  ne  levait  la  tète  que  quand  les  grains 
de  son  chapelet  avaient  tous  passé  sous  ses 
doigts...  Elle  visitait  les  malades  et  les  pauvres, 
soignait  les  uns  donnait  aux  autres,  et  se  fai- 
sait bénir  partout  sur  son  passage.  Aussi  le 
soir  dans  les  veillées,  son  nom  se  trouvait  dans 
tous  les  cœurs,  sur  toutes  les  lèvres  ;  chacun 
racontait  son  histoire  et  celle  de  son  fiancé, 
chacun  priait  pour  elle,  pour  la  belle  et  pauvre 
folle  de  Kerven. 

Un  jour,  le  soleil,  incliné  à  Thorizon,  allait 
bientôt  se  perdre  du  côté  de  Cherbourg,  et  les 
collines  projetaient  déjà  leurs  grandes  ombres 
dans  les  vallons,  Margaret  et  Jeanne  étaient 
assises  sous  un  grand  chêne,  adopté  depuis 
plus  d'un  siècle  par  les  habitants  du  manoicct 
les  deux  amies  se  tenant  par  la  main  selon 
leur  douce  habitude,  parlaient  presque  à  voix 
basse,  Tune  pour  se  soulager,  l'autre  pour  con- 
soler. 

—  Je  suis  joyeuse  aujourd'hui,  ma  bien-ai- 
mée,  dit  la  marquise  ;  notre  promenade  s'est 
achevée  sans  trop  de  fatigues,  et  ton  beau  vi- 
sage est  moins  pâle  qu'hier. 

Margaret  leva  les  yeux  vers  le  ciel,  et  fit  bril- 
ler à  l'éclat  du  jour,  deux  larmes  arrêtées  dans 
leurs  longs  cils. 

—  Eh  bien,  tu  vas  encore  pleurer,  reprit 
Jeanne  ;  penses-tu  que  ton  ami  t'approuve  de 
là-haut,  en  te  yoyant  mourir  sans  courage  con- 
tre la  douleur,  contre  toi-même. 

—  Qui  parle  de  mourir?  répondit  Margaret 
avec  vivacité  ;  mourir,  c'est  revivre  ;  c'est  chan- 
ger le  deuil  en  fête...  Mon  chevalier  est-il  donc 
mort? 

—  Non  certainement,  tu  sais  bien  que  nous 
l'avons  vu  ce  matin. 

—  Ce  matin...  Où  donc? 

•-  As-tu  si  peu  de  mémoire?  Ne  te  rap- 
pellcs-tu  pas  le  jeune  chevalier  de  la  chambre 
rouge?... 


—  Oui....  oui....  mon  fiancé,  mon  Henri, 
mon  beau  maître  et  seigneur  ;  il  portait  une 
robe  de  velours,  une  toque  et  une  plume  d'au- 
truche ;  il  avait  l'épée  au  côté,  le  sourire  aux 
lèvres.  Il  nous  a  parlé,  Jeanne;  ma  petite 
Jeanne,  que  nous  a-t-il  dit? 

<—  Il  nous  a  dit  qu'il  fallait  nous  rejouir. 
car  il  était  heureux  ;  que  chacun  de  nos  pleurs 
lui  fait  mal,  et  que  nos  sourires  font  sont  bon- 
heur. 

— '  Il  a  dit  cela...  bien  vrai  ?..«  sMcria  la  mal- 
heureuse Margaret,  dont  le  cœur  battit  avec 
force,  il  a  dit  cela  ? 

—  Puis  il  a  pris  sa  voix  la  plus  douce  pour 
te  répéter  qu'il  t'adorait,  qu'il  était  ton  époux 
et  pour  toujours  ton  amant. 

—  Oui,  oui,  je  me  souviens...  Et  qu'ai-je  ré- 
pondu, ma  sœur,  qu'ai-je  répondu  ? 

«—  Tu  as  juré  de  lui  obéir ,  d'abandonner 
ces  vêtements  lugubres,  de  ne  plus  passer  tes 
nuits  entières  à  prier,  de  faire  revenir  sur  ces 
joues  pâles  le  rose  qui  leur  va  si  bien,  de  sou- 
rire à  ta  sœur  bien-aimée. 

—  j'ai  promis  tout  cela,  répondit  Margaret. 

Et  elle  accompagna  cette  question  d'un  re- 
gard vif  et  limpide,  d'un  sourire  radieux  ;  sod 
visage  sembla  rappeler  tout-à-coup  sa  beauté 
flétrie.  Puis  cette  étincelle  de  joie  s'éteignit  ;  le 
front  reprit  sa  pâleur,  les  yeux  leur  trouble,  b 
bouche  son  amertume.  L'étoile  errante  illu- 
mine ainsi  les  cieux,  son  feu  brille  et  meurt 
en  un  même  instant. 

^  Tu  me  trompes,  dit  la  comtesse  d'une 
voix  chagrine,  Henri  est  bien  mort  !  C'est  hier 
qu'ils  l'ont  assassiné  à  Black-Friars...  Oh!  je 
me  le  rappelle,  j'y  étais!  J'ai  vu  couler  le  sang» 
j'ai  vu  tomber  la  tête  ;  sa  dernière  pensée  m'a 
maudite,  j'ai  tout  entendu,  j'étais  là,  j'étais  là. 
Regarde  cet  anneau,  ma  sœur,  regarde  cette 
bague  bleue,  ces  diamants...  11  me  l'a  rendue 
avec  dédain  ;  son  dernier  soupir  m'a  méprisée, 
et  moi,  je  l'aime  tant  !...  Moi,  je  l'aime  tant  1... 
Jeanne,  n'est-il  pas  vrai,  que  je  l'ai  toujours 
aimé? 

La  marquise  posa  son  front  sur  l'épaule  de 
Margaret  pour  cacher  ses  larmes  ;  elle  perdait 
tout  espoir  de  ramener  les  esprits  égarés  de  son 
amie  ;  elle  voyait  s'anéantir  peu  à  peu  la  plas 
belle  des  créatures  et  l'organisation  la  plus 
noble. 


LES  DERNIERS  KERYEiN 


neiv 


—  Ta  ne  me  réponds  pas,  reprit  madcmoi- 
ielle  de  Rosières...  Quoil  tu  doutes  de  mol, 
toi  aussi  1 

—  Oh  !  non  jamais ,  ma  chérie ,  tu  Tas  trop 
aiméy  ta  Faimes  trop!... 

—  Tropl  nonl  Henri,  mon  chevalier,  nous 
nous  réunirons  bientôt  ;  mais ,  hélas  !  je  ne 
suis  plus  la  belle  Margaret  ! 

Ce  dernier  mot  fut  prononcé  avec  un  accent 
de  douleur  qui  déchira  le  cœur  de  Jeanne... 

—  Je  te  vois  plus  belle  que  jamais,  ma  fille, 
pourquoi  te  plaindre  ? 

—  Oh  !  non  !  mes  yeux  sont  hagards,  mes 
lèvres  sont  tremblantes  et  blanches,  mes  joues 
sont  creusées,  mes  mains  me  font  peur  !  il  ne 
m'aimera  plus  !  C'est  cependant  son  amour  qui 
m'a  rendue  folle.  Prieras-tu  pour  la  pauvre 
folle,  ma  sœur? 

—  Tu  veux  donc  que  je  le  devienne  ? 

—  Où  est  mon  frère  Ange  1  je  ne  l'ai  pas  vu 
depuis  bien  longtemps. 

~  Il  va  nous  rejoindre  ;  il  accompagne  ion 
père,  ce  malheureux  vieUlard  que  tes  pleurs 
mettent  au  tombeau  ! 

—  Le  comte  de  Kerven  !....  Quelle  histoire! 
le  coffret  d*ébène  !  la  lettre  de  ma  mère  !  pau- 
vre mère!  Rutland,  Glarence,  le  bourreau! 
Henri  !...  Ma  tète  est  en  feu  ! ...  Jeanne,  que  je 
souffre,  là,  là...  là...  (et  elle  montrait  Tangle 
gauche  de  son  front,  aussi  blanc  qu'un  mar- 
bre). J'admire  combien  les  destinées  se  res- 
semblent dans  ma  fEunille  !  Je  retrouve  dans 
ma  propre  vie  les  êtres  et  les  malheurs  qui  ont 
agité  celle  de  la  duchesse  de  Severn.  Le  comte 
et  le  chevalier  ;  lord  Rutland  et  Wenlock  ;  lord 
Rutland  et  Glarence  ;  le  lord  de  Rosières  et  le 
pèlerin,  la  mort  de  ma  mère  et  mon  agonie  1 
Les  voilà!  les  voilà  !  et  la  folle  de  Kerven  cou- 
rut à  la  rencontre  d'un  vieillard  qui  venait  du 
château,  appuyé  sur  l'épaule  d*Ange  de  La- 
morge  et  d'un  jeune  seigneur  que  nous  recon- 
naîtrons pour  le  marquis  de  Gourtenay.  Le 
brave  intendant  tenait  aussi  son  fils  par  la  main 
et  les  quatre  promeneurs  marchaient  lente- 
ment aux  pas  chancelants  du  comte. 

—  Mon  père,  dit  Margaret  au  châtelain,  en 
parlant  avec  peine,  tant  la  précipitation  de  sa 
marche, l'avait  ailaiblie,  voulez-vous  me  con- 
duire à  là  chambre  rouge  ?  je  vous  promets 
lue  je  ne  veillerai  pas  cette  nuit. 


I     Le  comte  baisa  la  folle  au  front,  et  la  gron- 
da pour  avoir  trop  couru. 

— >  Tu  veux  me  faire  mourir,  ûit-il,  mais 
songe,  alors,  que  je  le  verrai  avant  toi,  et  que 
je  te  reprocherai... 

—  Ne  lui  dites  rien,  ne  lui  parlez  jamais 
contre  moi;  mais  répondez,  cher  bon  père... 
la  chambre  rouge. 

—  Oui,  nous  irons,  je  te  le  promets  :  sois 
calme  et  sage  ;  je  suis  fatigué,  viens  t'asscoir 
un  moment  sous  le  chêne;  regarde  ta  sœur! 
imite-là  ;  mon  enfant  soyez  bénie,  dit  le  comte 
à  la  marquise  qui  rejoignait  le  groupe  et  prit 
le  bras  de  son  mari,  vous  êtes  l'ange  gardien 
descendu  parmi  nous!  Margaret,  donne-moi 
la  main,  sois  l'appui  de  ma  vieillesse  ;  Ange, 
soutiens  ta  sœur  ;  marchons  ainsi,  mon  enfant , 
Hélas  !  quel  vide  dans  notre  famille  ;  assieds- 
toi  là,  chère  Margaret,  sur  ce  gazon,  à  mes  côtés  • 
Que  cet  arbre  est  beau!  Que  ses  branches  sont 
heureuses  !  elles  vivront  des  siècles  comme  lui 
et  ne  tomberont  que  quand  périront  le  tronc 
et  les  racines?  tout  ce  qu'ïr  ombrage  fleurit  et 
prospère ,  excepté  nous  !  Quand  j'étais  enfant^ 
je  venais  m'asseoir  là,  comme  dans  ce  jour  de 
vieillesse  impuissante  ;  je  regardais  ce  vaste  ho- 
rizon, et  je  méditais  un  avenir  digne  de  l'im- 
mensité qui  se  déroulait  sous  mes  yeux...  Hen- 
ri 1  Henri  !  où  es  -tu  ? 

Le  comte  laissa  tomber  ses  deux  mains  avec 
nonchalance  ;  l'une  rencontra  la  tête  de  Marga- 
ret, l'autre  fut  aussitôt  saisie  et  baisée  par  le 
page  qui  se  tenait  respectueusement  à  côté  de 
son  seigneur  ; 

—  Pauvres  amis,  reprit  le  vieillard,  voilà 
que  je  m*appuye  sur  vous,  quand  c'est  à  ma 
fatale  influence  que  vous  devez  vos  malheurs  ! 
Ange,  courageux  chevalier  qui  as  essuyé  de 
rudes  orages  au  premier  printemps  de  ta  vie, 
n'as-tu  jamais  accusé  mon  aveuglement  et  mau- 
dit mes  actions? 

—  Non,  mon  noble  sire,  je  n'ai  trouvé  en 
vous  qu*une  inimitable  grandeur ,  et  je  me 
suis  constamment  prosterné  devant  elle. 

—  Parce  que  ton  cœur  est  aussi  pieux  que 
brave,  parce  que  ton  âme  est  le  chef-d'œuvre 
divin  ;  et  toi,  ma  belle  Margaret,  toi  l'image 
en  tout  de  ma  malheureuse  amie,  toi  qui  par- 
tages aujourd'hui  mon  ai&euse  douleur»  corn- 


570 


LES  DERNIERS  KERVEN 


bien  tu  dois  exécrer  ton  bourreau  au  fond  de 
ta  pensée. 

—  Le  bourreau  !...  s'écria  Hargaret....  le 
bourreau  ! 

Elle  passa  ses  mains  sur  ses  yeux,  écarta 
ses  beaux  cheveux  sur  son  front  et  pleura  par 
sanglots.  Le  comte  Tentoura  de  ses  deux  bras» 
mit  sa  tête  sur  ses  genoux,  la  berça  comme  un 
enfant  qu^on  endort,  et  la  calma  en  lui  répé- 
tant ces  mots  magiques  pour  clic  : 

—  Henri  Vadore,  je  lui  ai  parlé  aujourd'hui» 
il  ne  pense  qu'à  sa  jeune  épouse^  la  comtesse  de 
Kerven^  la  tendre  Margaret. 

En  entendant  ces  paroles,  la  pauvre  folle 
qui  avait  fermé  les  yeux,  les  rouvrit  ;  un  sou- 
rire fin  et  léger  se  posa  sur  ses  lèvres  y  ses 
traits  s'épanouirent,  et  tout  son  être  demeura 
en  extase  à  la  voix  du  malheureux  père,  qui 
empruntait  à  son  propre  courage  ses  dernières 
forces,  pour  tromper  et  consoler  sa  fille  adop- 
tive. 

->  Vous  pourriez  parler  longtemps  mainte- 
nant qu'elle  rêve,  dit  la  marquise,  elle  ne  vous 
entendrait  pas  ;  ses  esprits  sont  dansTespace, 
sa  pensée  voyage  et  confond  ses  souvenirs  > 
elle  est  heureuse,  helas  ! 

—  Elle  était  moins  affectée  depuis  quelques 
jours,  demanda  le  comte,  quel  accident  a  pro- 
duit cette  rechute  ? 

—  Depuis  qu'elle  est  entrée  dans  la  chambre 
du  chevalier,  qu'elle  appelle  la  chambre  rou- 
ge, depuis  qu'elle  a  vu  le  grand  portrait  de  sir 
Uenri,  elle  est  retombée  dans  le  triste  état  où 
vous  la  voyez.., 

—  Il  serait  peut-être  utile  de  faire  enlever 
ce  tableau. 

—  Gardez-vous  en  bien,  répondit  le  mar- 
quis le  Gourtcnay,  elle  aurait  une  crise  qui  la 
mettrait  au  tombeau. 

—  Le  médecin  lui  trouve  toujours  un  peu 
de  fièvre  et  ses  palpitations  ont  redoublé,  dit 
Jeanne  ;  cette  promenade  était  ordonnée,  mais 
le  temps  se  rafraîchit,  et  pour  vous  comme 
pour  elle,  il  est  l'heure  de  rentrer,  monsei- 
gneur. 

—  Peu  importe,  quant  à  moi,  dont  les  der- 
niers jours  sont  venus...  et  bien  tard  !...  mais  i 
je  recommande  cette  belle  créature  à  tous  vos 
soins,  mes  amis  ;  quand  j^aurai  fermé  les  yeux  ' 
que  Torpheline  soit  avec  vous* 


—  Hèlas  !  murmura  le  page  :  et  il  baissa  b 
j  tète  en  ajoutant;  Elle  nous  quittera  bientôt; 
,  pauvre  sœur  ! 

—  Allons,  Margaret,  reprit  le  comte,  reve- 
nons au  château,  l'air  est  frais,  tu  uous  as 
promis  de  te  bien  ménager. 

—  Et  pourquoi  !  mon  p^re. 

—  Pour  lui,  ton  jcun^  époux. 

—  Pour  mon  maître  et  seigneur  !  veut-îl 
donc  quej*abandonne  son  arbre  favori  ?  l'a-t^il 
ordonné  ?  j'obéis. 

La  petite  compagnie  reprit  ainsi  le  chemin 
du  château.  Jeanne  et  Margaret  étaient  en  tète, 
le  comte  et  l'intendant  venaient  après,  le 
marquis  de  Gourtcnay  et  Ange  fermaient  la 
marche. 

Comme  les  deux  sœurs  atteignaient  Tcspla- 
nade  du  pont  Icvis,  mademoiselle  de  Rosières 
pencha  la  tête  en  arrière,  abandonna  Jeanne 
qui  poussa  un  grand  cri  et  tomba  sans  connais- 
sance à  la  renverse.  Prompt  comme  l'éclair, 
Ange  vola  près  de  son  amie,  le  marquis  le  sui- 
vit de  près,  et  les  deux  vieillards  se  hâtèrent 
également  d*accourir  ;  quatre  soldats  se  déU- 
chèrent  du  poste  avancé,  croisèrent  des  lances 
et  en  firent  un  brancard  sur  lequel  on  trans- 
porta Margaret  dans  son  appartement.  Le  mé- 
decin ne  parvint  à  la  rappeler  la  vie  qu'après  un 
grand  quart-d'heure,  qui  excita  de  mortelles 
inquiétudes  dans  tous  les  cœurs  ;  il  condamna 
la  malade  au  repos  le  plus  absolu,  et  ordonna 
que  le  portrait  en  pied  du  chevalier  de  Kerveo 
fût  enlevé  de  la  chambre  rouge  et  placé  près 
du  lit  de  douleur  de  mademoiselle  de  Rosières  ; 
puis  il  dit  à  la  marquise,  en  lui  parlant  à  l'é- 
cart: je  n'ai  plus  d'espoir  que  dans  ce  strata- 
gème et  dans  vos  soins  ;  elle  est  bien  mal  ! 
bien  mal!  la  marquise  fondit  en  larmes,  et  le 
comte  ne  pouvant  supporter  davantage  des 
émotions  aussi  poignantes,  fut  arraché  par  le 
sire  de  Gourtcnay  et  l'intendant,  qui  le  con- 
duisirent dans  la  grande  salle  octogone  où  nous 
l'avons  déjà  vu  au  début  de  cette  histoire. 
Ange  resta  seul  avec  Jeanne  auprès  de  Marga- 
ret assoupie.  Le  page  leva  les  yeux  et  les  bais- 
sa presque  aussitôt,  car  ils  avaient  rencontré 
les  regards  troublés  de  la  maquisc.  Depuis  près 
de  trois  mois  que  le  comte  était  de  retour  au 
manoir  de  Kerven,  la  présence  du  sire  de  Gour- 
tcnay avait  retenu  le  jeune  chevalier  de  La- 


LES  DERNIEBS  KBRVEN 


571 


inorgc  dans  les  bornes  les  plus  absolues  du 
respect  II  avait  été  témoin  de  la  joie  de  la  mar- 
quise lors  de  rarrlvéc  de  son  mari  ;  il  savait 
combien  elle  ^aimait,  et  son  jeune  cœur,  ins- 
truit de  ocs  -ûwvoirs  par  sa  propre  générosité, 
avait  redouté  par-dessus  tout  de  blesser  à  la 
fois  la  tendresse  fraternelle  de  son  amie  et  la 
confiance  d'un  homme  qu'il  jalousait  avec  es^ 
time.  Cette  attention  continuelle  avait  été  jus^ 
tement  appréciée  par  Jeanne  qui,  en  récom- 
pense, avait  environné  son  protégé  des  trésors 
de  sa  sainte  afifcction.  Ils  se  trouvaient  cepen- 
dant en  présence,  en  tête-à-tête,  à  côté  d'une 
mourante  adorée  ;  le  bel  et  noble  enfant  s'ef- 
forçait d'étouffer  ses  premiers  cris  d'amour 
près  d'une  âme  qui,  pour  avoir  trop  aimé,  re- 
tournait à  son  maître  suprême. 

—  Ange,  mon  fils,  dit  la  marquise  à  voix 
basse,  avez-vous  beaucoup  de  courage  ? 

—  Vous  m'en  donnerez  si  j'en  manque, 
Madame. 

—  Nous  sommes  menacés  d'un  grand  mal- 
heur !  «. 

Jeanne  étendit  la  main  vers  le  chevet  du  lit. 

—  Nous  serons  seuls  à  plaindre  ;  notre  sœur 
rejoindra  son  fiancé.  Un  jour  arrive  où  la  dou- 
leur appelle  la  mort  comme  unique  remède  ; 
elle  ne  pouvait  plus  souffrir  ! 

—  Je  pense  comme  vous,  mon  enfant,  et 
c^cst  sur  ce  triste  exemple  de  nos  infortunes 
que  je  veux  vous  donner  des  conseils  pour  que 
votre  vie,  déjà  si  belle  par  vos  vertus,  s'achève 
dans  le  bonheur  ? 

—  Je  vous  écoute,  ma  tendre  mère  ;  mais, 
parlez  bas,  notre  amie  sommeille. 

—  Sommeil  léthargique,  signe  funeste  !  la 
pauvre  fleur  penchée  ne  se  relèvera  plus. 
Ange,  vous  m'aimez  encore  ? 

Cette  question  fut  faite  avec  une  franchise 
candide  et  digne  qui  fit  tressaillir  le  page  ;  il 
n'osa  pas  regarder  la  marquise. 

—  Vous  m'aviez  promis  à  Araboise  de  vain- 
cre ce  sentiment 

—  Je  l'ai  combattu  ;  il  m'a  vaincu. 

—  Ne  vous  plaignez  pas  de  cette  défaite, 
elle  assure  votre  avenir.  Si  vous  ne  m'aviez  pas 
aimée,  vous  auriez  reporté  sur  une  autre  cette 
fougue  d'une  première  passion,  et  vous  seriez 
peut-être  arrivé  là. 


Jeanne  montra  de  nouveau  Margarct  d'un 
geste  timide  et  tremblant. 

—  Mon  ami,  l'amour,  tel  que  le  conçoivent 
les  cœurs  ardents,  les  imaginations  vives  comme 
la  vôtre,  reste  trop  souvent  incompris  et  n'est 
qu'une  source  de  douleur.  L'amour  pur  et  dé- 
gagé de  toute  souffrance  ne  se  partage  qu'au 
ciel  ;  c'est  ma  pensée.  Dans  ce  divin  séjour  de 
toutes  les  perfections,  le  Créateur  peut  seul 
appareiller  les  âmesl  Que  la  vie  du  comte  et 
de  la  duchesse  de  Severn,  que  la  vie  du  che- 
valier et  de  ma  noble  sœur  Margaret  vous  prou- 
vent cette  fatale  vérité.  Gardez-vous  contre 
vous-même,  et  n'aimez  sur  cette  terre  que 
comme  on  y  peut  aimer  ! 

—  Est*ce  possible?  Peut-on  commandera 
l'âme  qui  ne  reçoit  ses  inspirations  que  de  Dieu. 

—  On  peut  prévenir  le  danger  et  se  mettre 
en  défense  contre  lui.  Je  le  prévois,  nous  n'a- 
vons que  peu  de  jours  à  vivre  sous  le  même 
toit  ;  nous  allons  nous  séparer. 

Les  larmes  du  page  tombèrent  sur  les  mains 
de  la  marquise  ;  elle  s'arrêta  un  moment, 
puis  reprit  avec  une  émotion  visible  : 

—  Nous  nous  dirons  adieu  sur  une  tombe, 
et  c'est  là  qu'il  faudra  que  votre  amour  me 
quitte:  Pour  échapper  à  une  destinée  pareille 
à  celle  de  notre  sœur,  vous  accepterez  de  ma 
main  une  compagne  que  vous  aimerez,  mon 
ami. 

—  Jamais!  non,  jamais  1 

—  Une  compagne  que  vous  aimerez  et  que 
je  choisirai  digne  de  vous...  il  le  faut,  vous 
me  le  promettez? 

—  Jamais,  Madame. 

—  Jamais  est  un  mot  qui  ne  nous  appartient 
pas,  et  dont  nous  abusons  sans  cesse.  M'esti- 
mez-vous  ? 

—  Oh  !  plus  que  moi-même. 

—  Ne  vous  révoltez  donc  pas  contre  ma  ten- 
dresse. J'ai  fait  un  serment,  moi,  et  vous  ne 
voudriez  pas  apprendre  que  je  l'ai  trahi.  J'ai 
pris  à  tâche  votre  bonheur  et  Dieu  m'aidera 
dans  mes  efforts  :  depuis  longtemps  je  vous 
sers  de  mère,  si  je  n*en  ai  pas  eu  les  entrailles, 
j*en  ai  le  cœur  et  j'en  ai  tout  l'orgueil.  La  fem- 
me que  je  vous  donnerai,  vous  l'aimerez  d'un 
heureux  amour,  exempt  des  orages  de  la  pas- 
sion, et  vos  belles  années  s'écouleront  dans  la 
famille,  sous  l'œil  de  Dieu,  sous  ma  bénédic- 


572 


LBS  DBRtaeRS  KERYEN 


tion.  Vous  continuerez  cette  carrière  brillante 
où  vous  avez  déjà  brillé,  car  moins  fataliste 
que  le  vénérable  comte«  j'estime  qu'un  homme 
«'^  doit  à  sa  patrie  et  à  sa  lignée.  Tout  ce  que 
je  pourrais  révéiei^  de  douceur  à  votre  avenir, 
je  le  laisse  à  Tétude  de  votre  jeune  cœur  ;  éten- 
dez la  main  sur  ce  front  de  Margarct,  et  jurez 
de  Yous  laisser  secourir  par  votre  mère.  Allons, 
cher  Ange,  allons,  chevalier,  je  vous  attends... 
-*  Je  jure  de  vous  obéir  en  tout,  car  je  suis 
en  tout  votre  humble  esclave. 

—  Merci,  mon  enfant  ;  mon  Dieu,  ne  mV 
bandonnez  pas  ;  Margaret,  ma  sœur,  prie  sou- 
vent pour  nous  1 

Deux  serviteurs  du  comte  apportèrent  en  ce 
moment  le  portrait  du  chevalier  de  Kerven,  on 
le  plaça  aux  pieds  du  lit  de  la  malade  qui  se 
réveilla  au  bruit  des  pas  et  poussa  un  faible  cri 
en  se  dressant  sur  son  séant. 

—  Henri  1  Henri!  dit  la  pauvre  fille...  te 
voilà  revenu.  Que  ton  absence  a  été  longue  l 
Henri,  c'est  bien  toi  ! 

Puis,  promenant  ses  regards  autour  d'elle 
et  les  ramenant  sur  son  sein  avec  pudeur,  la 
folle  de  Kerven  rougit  subitement  en  se  voyant 
près  de  son  fiancé  à  dcmi-vètue  ;  elle  cacha 
son  visage  dans  ses  deux  mains,  et  retomba  sur 
son  lit  où  elle  demeura  sans  mouvement,  Jean- 
ne mit  la  main  sur  son  cœur  qui  palpitait  avec 
force  ;  le  iiicdecin  entra,  ordonna  quelques  po- 
tions calmantes  qui  firent  cesser  l'agitation 
nerveuse.  Margaret  s'empara  des  mains  de  son 
amie,  la  m  asseoir  à  son  chevet,  et  lui  parla 
avec  feu  de  son  amour  et  de  ses  souvenirs. 
Ange  sortit  pour  aller  annoncer  au  comte  que 
mademoiselle  de  Rosières  éprouvait  quelque 
soulagement. 

Pendant  la  nuit  et  le  jour  qui  suivirent  les 
événements  dont  nous  venons  de  parler,  le 
sire  de  Kerven  éprouva  un  malaise  général  qui 
lui  annonça  ses  derniers  moments;  ce  corps 
robuste,  cette  âme  énergique,  cédaient  au 
poids  des  douleurs  bien  plus  encore  qu'à  celui 
des  années,  et  le  vieux  seigneur  vo^^ait  appro- 
cher avec  joio  le  moment  de  passer  d'une  vie 
constamment  malheureuse  à  une  éternité  rem- 
plie '  espérances.  Il  s'était  couché  dans  une 
agitation  extrême  ;  la  fièvre  lente,  qui  depuis 
trois  mois  était  sa  compagne  obstinée,  avait 
tout-à'Coup  redoublé  ;  sa  respiration  devenue 


plus  pénible  et  plus  courte,  sa  vue  trouUée, 
ses  membres  épuisés...  tout  indiquait  au  vé- 
nérable guerrier  que  l'heure  était  venue  de 
mourir.  La  nouvelle  consolante  qu-^vait  ap- 
portée le  page,  en  quittant  lamarqui&e  et  Mar- 
garet, avait  paru  ranimer  les  yeux  éteints  du 
malade  ;  la  nuit  avait  été  assez  calme,  la  pre- 
mière moitié  du  lendemain  avait  également  ras- 
suré ses  amis  empressés  ;  mais  dans  l'après- 
midi,  les  synrptômes  alarmants  reparurent  avec 
violence,  le  comte  s'évanouit  de  faiblesse  [da- 
sieurs  fois,  etcommeon  voulait  le  coucher  dans 
son  lit,  il  8^  refusa,  disant:  qu'il  voulait  expi- 
rer dans  son  fauteuil  de  comte  entouré  de 
ses  serviteurs  et  de  ses  derniers  amis.  Il  fil 
planter  devant  lui  le  pennon  des  Kerven,  se  fit 
vêtir  avec  soin,  et  montrant  à  tous  les  siens  son 
visage  vénérable,  il  écouta  religieusement  les 
consolations  spirituelles  de  son  chapelain.  Le 
comte  était  dans  le  même  costume  qu'il  por- 
tait au  premier  chapitre  de  ce  livre  ;  ses  longs 
cheveux  blancs  retenusjsur  le  front  par  un  cer- 
cle d'acier,  retombaient  derrière  ses  épaales, 
sa  barbe  descendait  sur  sa  poitrine,  et  ses  vê- 
tements bruns  donnaient  un  caractère  sévère 
à  toute  sa  personne,  déjà  si  imposante.  Ange 
était  appuyé  au  dossier  de  son  fauteuil  ;  Jean- 
ne, qu'on  venait  d'appeler  en  toute  hâte,  était 
agenouillée  sur  un  coussin  devant  le  comte  et 
priait  ;  Pierre  de  Lamorge  et  le  marquis  de 
Courtenay  étaient  à  sa  gauche,  le  chapelain  et 
le  médecin  à  sa  droite  ;  quelques  officiers,  sol- 
dats et  serviteurs  du  château  garnissaient  le 
fond  de  l'appartement,  et  les  deux  lévriers  du 
vieux  seigneur  dormaient  à  ses  pieds. 

Margaret  avait  été  confiée  aux  soins  d'une 
garde,  et  Jeanne  l'avait  laissée  endormie  dans 
un  état  assez  satisfaisant  pour  qu'il  permît  une 
courte  absence.  Le  comte  avait  conservé  toute 
sa  connaissance,  mais  ses  lèvres  glacées  ne 
s'ouvraient  plus  que  pour  sourire  avec  dou- 
leur... 11  était  muet,  son  regard  conservait  une 
fixité  presque  constante,  quelquefois  il  cher- 
chait de  la  main  son  vieil  écuyer  et  son  page, 
mais  sa  main  retombait  sur  ses  genoux  cou- 
verte des  baisers  de  ses  deux  amis. 

Tout-à-coup  la  garue  de  mademoiselle  de 
Rosières  entra  brusquement  dans  Tappartc- 
ment  où  se  mourait  le  dernier  Kerven ,  et  s'é- 
cria saisie  de  frayeur  : 


LES  DERNIERS  KERVEN 


573 


—  Elle  vient!  elle  Tient  !...  la  voilà  !  elle  me 
poursuit!... 

Comme  chacun  se  retournait  pour  chercher 
ta  cause  de  ce  trouble,  les  portières  violem- 
ment soulevées»  montrèrent  Margaret  pâle 
comme  un  marbre,  vêtue  d'une  longue  robe 
blanche,  les  cheveux  épars  sur  ses  épaules, 
les  yeux  égarés,  les  pieds  nus  ;  elle  s^avança 
gravement  et  marcha  droit  au  comte,  qui  la 
regarda  avec  surprise  et  terreur  ;  elle  s'appro- 
cha sans  dire  un  mot,  sans  regarder  ceux  qui 
Tcntouraient,  saisit  la  main  gauche  du  sire  de 
Kervcn,  et  lui  montrant  le  ciel  de  la  main 
droite  par  un  signe  majestueux,  elle  lui  dit  à 
demi-voix. 

—  n  nous  appelle^  venez  ! 

Usant  alors  ses  dernières  forces,  elle  attira 
violemment  le  comte  qui,  cédant  à  sa  puissan- 
ce, fut  brusquement  soulevé  de  son  fauteuil, 
et  avant  que  les  assistants  se  fussent  emparés 
de  la  folle  de  Rerven,  elle  ploya  les  genoux  et 
tomba  au  pied  du  finuteail,  où  le  comte  expira 
bientôt  après 

Le  lendemain  les  caveaux  du  manoir  rece- 
vaient deux  dépouilles;  Tun  des  cercueils,  or- 
né des  insignes  de  la  chevalerie,  était  aux  ar- 
moiries du  dernier  Kerven  ;  Tantre  portait  la 
devise  de  la  dernière  des  Sevem,  ainsi  qu'une 
coaronnc  d'aubépines...  On  les  mit  sous  une 
même  pierre, avec  cette  seule  inscription: 

«  Kerven  et  Sevem  !  Tétemité  réunit  tout  !  » 

COKCLUSIO:!. 

En  1482,  le  bourg  de  Villedieu  était  plus  que 
jamais  fréquenté  par  les  aventuriers  qui  allaient 
offrir  leurs  services  à  Edouard  IV,  ou  au  roi 
d'Ecosse,  alors  en  guerre  avec  l'Angleterre. 
L'auberge  du  pèlerin  avait  conservé  sa  renom- 
mée, et  l'enseigne  de  Gaspard  la  Tonne  était 
toujours  fort  achalandée. 

Un  matin,  dans  la  première  quinzaine  de 
juillet  de  cette  même  année,  comme  on  venait 
d'ouvrir  la  porte  de  la  rue  à  deux  battants,  un 
cavalier  à  mine  décrépite,  vieux  et  courbé  par 
l'âge  et  la  fatigue,  entra  dans  la  cour,  mit  pe- 
samment pied  à  terre,  donna  son  cheval  à  un 
palefrenier  qui  lança  un  regard  où  l'homme 
et  la  bètc  avaient  part  égale  de  dédain,  et  de- 
manda: 


—  Messire  de  la  Tonne  est-il  encore  de  ce 
monde,  mon  garçon  ? 

—  Oui-dà...  ne  l'entendez-vcus  pas  s'égo- 
siller... Entrez  là...  devant  vous. 

Le  voyageur  sans  questionner  davantage, 
prit  le  chemin  qu'on  lui  montrait  et  arriva 
dans  la  salle  où  régnait  le  roi  Gaspard. 

—  Je  vous  salue,  Messire,  dit-il  en  abordant 
le  gros  personnage  :  depuis  que  nous  nous  som- 
mesquittés  vousavezmis  le  temps  à  profit,  et  du 
diable  si  vous  avez  jamais  manqué  l'un  de  vos 
quatre  repas. 

—  Hé!  qui  ètes-vous  donc  !  Par  Saint-Denis, 
je  n'ai  pas  vent  de  votre  visage. 

—  J'ai  donc  bien  changé  ? 

—  Nous  avons  cependant  trinqné  à  cette 
même  table. 

—  Quand  î 

—  Il  y  a  dix  ans...  ce  jour-là,  deux  moines 
survinrent,  dont  l'un  confessa  le  page  du  che- 
valier de  Kerven. 

—  Eh  quoi  !  seriez-vous  le  brave  archer  Kil- 
derkin  ?  s'écria  le  tavernier. 

—  Pour  vous  servir  ;  oui,  je  suis  le  vieux 
soldat  Kilderkin,  messire  de  la  Tonne. 

—  Et  que  diable  ne  parlez-vous,  mon  ca- 
marade, reprit  l'hôtelier  ;  venez  m'embrasser, 
car  ma  goutte  m'enchaine  à  ce  fauteuil....  Et 
d'où  venez-vous. 

—  D'Aix  en  Provence. 

—  Ça!  que  yenez-vous  chercher  ici  1 

—  Je  suis  resté  en  Angleterre  jusqu'au  traité 
de  Péquigny,  qui  a  mis  en  liberté  ma  reine 
captive  d'Edouard  IV.  J'ai  suivi  cette  auguste 
souveraine  dans  ses  voyages,  et  c'est  le  mois 
dernier  qu'elle  est  morte  à  Aix,  près  d»  éon 
vieux  père,  en  apprenant  la  défaite  de  Charles 
de  Bourgogne  à  Grandson,  défaite  qui  a  ren- 
versé ses  derniers  projets  de  vengeance.  Après 
avoir  enseveli  la  reine  et  prié  Dieu  sur  sa  tombe, 
la  fatalité  m'ayant  délié  de  mes  serments,  je 
suis  venu  confier  mes  vieux  jours  à  une  famille 
que  j'aime  et  que  je  vénère.  J'ai  choisi  le  ma- 
noir de  Kerven  pour  dernier  refuge  et  ses  ha- 
bitants pour  derniers  amis. 

—  Brave  et  fidèle  guerrier,  dit  tristement  le 
bon  Gaspard,  dans  ce  siècle  de  rapmes  et  de 
violences,  de  parjures  et  de  trahisons,  vous 
êtes  un  modèle  de  vertu. 

—  Je  ne  suis  qu'un  pauvre  vieux  que  len 


574 


LES  DERNIERS  KQtVEN 


années  accablent  et  que  le  chagrin  achève, 
voilà  tout  !  Donnez-moi  des  nouvelles  du  comte 
de  Kerven? 
— 11  est  mort,  ne  le  savez-vons  pas? 

—  JMgnore  tout;  mais  Je  me  doutais  de  ee 
que  vous  m'apprenez  ;  le  comte  était  mon  aiaé».. 
Et  son  intendant  ? 

—  Mort  aussi  depuis  quatre  ans. 

—  Et  mademoiselle  de  Rosières?  hi  fiancée 
du  malheureux  chevalier? 

—  Hélas  !  vous  m'allez  faire  raconter  une 
histoire  dont  je  ne  voulais  plus  parler.  Ëcou- 
tez-moi  bien,  je  serai  bref  ;  ces  souvenirs  m'ar- 
rachent le  cœur...  Thôtclier  raconta  au  vieux 
Kilderkin  les  détails  de  la  mort  du  comte  et  de 
Margaret,  tels  que  nous  les  avons  rapportés  et 
ajouta  : 

—  Si  vous  allez  à  Kerven,  on  vous  montrera 
les  deux  tombes  sons  une  même  pierre  ;  vous 
y  lirez  rinscription  :  Kerven  et  Severn. 

—  Étrange  destinée,  dit  le  vieux  soldat...  Et 
qu'est  devenu  le  page  ? 

—  Dès  le  lendemain  des  funérailles,  le  mar- 
quis de  Courtenay  partit  avec  sa  femme  pour 
TAUemagne,  et  voulut  se  faire  Iccompagncr 
du  chevalier  de  Lamorge  qui  refbsa.  L*inten- 
dant  et  son  fils  demeurèrent  fidèles  autombeau 
de  leur  seigneur,  et  le  testament  du  comte  dé- 
clara le  sire  Ange  de  Lamorge  héritier  des 
Kerven. 

—  Six  mois  après  ce  douloureux  événement, 
le  jeune  chevalier  revêtit  son  armure  et  fit  la 
guerre  en  Ecosse,  en  Allemagne,  en  France, 
pendant  six  ans;  il  est  inutile  d'ajouter  qu*il 
s'y  couvrit  de  gloire,  et  que  le  bruit  de  ses 
exploits  arrivant  jusqu'au  trône,  notre  bon  roi 
Louis  onzième  l'a  pris  en  chaude  amitié.  Le 
brave  intendant  est  mort  de  vieillesse  au  châ- 
teau, ses  yeux  ont  été  fermés  par  les  mains  du 
meilleur  des  fils  ;  son  sourire,  dans  ce  moment 
suprême,  indiquait  la  sérénité  de  son  âme.  Or, 
voici  qui  va  vous  faire  grand  plaisir  :  il  y  a  deux 
ans  le  marquis  et  la  marquise  de  Courtenay 
vinrent  rendre  visite  à  leur  ami  Ange  de  La- 


morge. La  tendre  Jeanne,  comme  vous  l'ap- 
peliez autrefois,  était  accompagnée  d'une  jeune 
demoiselle,  sa  cousine,  aussi  ravissante  peut- 
être  que  le  fut  la  belle  Margaret.  Je  ne  sais 
trop  comment  se  nouèrent  les  choses,  mais  le 
chevalier  s'amouracha,  la  dame  eut  pareille 
fantaisie,  et  on  se  maria,  par  SaintrGaspard, 
à  grand  renfort  de  cloches  et  de  latin.  Tout  le 
monde  battit  des  mains  dans  le  comté,  car 
notre  jeune  chevalier  est  le  plus  brave  et  le 
meilleur  des  suzerains.  Le  roi,  voulant  récom- 
penser les  services  de  son  fidèle  sujet,  le  créa 
comte,  et,  s;  vous  allez  au  manoir  encore  une 
fois,  vous  trouverez  le  comte  Ange  de  Lamorge 
etsa  noble  châtelaine,  le  tout  enjolivé  d'one 
délicieuse  petite  fille  qu'on  nomme  Margaret... 
par  souvenir!  !...  Comprenez-vous? 

Holà!  cria  Kilderkin,  holà,  hé  !  Martin,  mon 
enfknt,  selle-moi  mon  bidet,  vite,  dépêchons. 

—  CHielle  folie  vous  pique  à  présent?  de- 
manda le  tavernier. 

—  Et  qu'est  devenue  la  marquise  Jeanne  de 
Courtenay? 

.  — .  Elle  yicAt  tous  les  ans  à  Kerven  avec  sod 
marL  Vous  l'y  trouverez,  car  elle  est  arrivée 
avant<-hier. 

—  Aieu,  messire  de  la  Tonne  ;  voilà  mon 
cheval  ;  nous  nous  reverrons  bientôt,  je  l'es- 
père; adieu, 

—  Mais  vous  êtes  enragé  ;  qui  vous  presse, 
oii  allez-vous? 

— •  Je  vais  voir  s'il  me  reste  un  peu  de  place 
au  château,  à  la  veillée,  dans  les  cœurs  et  sans 
doute  au  cimetière,  mon  braye  ;  comprenez- 
vous?  Vertudiea!  je  me  sens  rajeunir;  em-* 
brassons-nous. 

Kilderkin  se  remit  en  selle  et  tourna  bride. 
Gaspard  la  Tonnele  regarda  partir,  et  lorsqu'il 
eut  passé  la  porte  et  disparu,  Thonnête  auber- 
giste se  croisd  les  bras  et  dit  tout  haut  en  se 
parlant  à  lui-même  : 

—  Les  méchants  disent  pourtant  que  le 
monde  est  mauvais. 


FIN  DE  LA  NEUVIÈME  ANNÉE. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


snstswsa&ss  AMiïâiB  bs  Zs'âsiHKO)  bxs  msiorHiLBircDBS 


Suzanne  d'Estouville.  —  Marquis  de  Poudras page  5 

Le  Château  des  vierges.  —  Lindet  de  Lalorde H5 

Le  Tombeau  d*une  jeune  fille.  —  Amablc  Liard io2 

Berthe  de  Gaille-Fontaine.  —  Amédée  Achard i^3 

Le  Célibataire.  —  Clémence  Lalirb. •    •  201 

Delphine.  —  Clémence  Robert .211 

Les  Quarante-Cinq.  —  Alexandre  Dumas 2(i4 

Histoire  d^une  rose.  —  Eugène  de  Mirecourt. 409 

L'Ombre.—  Aus.  L***. 412 

Les  Derniers  Kerven.  —  A.  de  Go?idrecourt. 437 


P«Siiuittoii  ponr  le  plaeemeiit  des  sravares 

1'*  gravure  de  Suzanne  d'EstouYille.  •    •    •    page  iO 

2m«  gravure  de  Suzanne  d'Estouville.    •    •    •    .    •  58 

3"*  gravure  de  Suzanne  d'Estouville 141 

Berthe  de  Gaille-Fontaine 173 

Delphine 235 

r*  gravure  des  Quarante-Cinq 293 

2"*  gravure  des  Quarante-Cinq 316 

3-e  gravure  des  Quarante-Cinq 400 

L'Ombre. 421 

l"  gravure  des  Derniers  Kerven. 475 

3"*  gravure  des  Derniers  Kerven 518 

2**  gravure  des  Derniers  Kerven 524 


LACNT.  -  fmprinerle  d«  A.  TARlttAULT. 


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